‹ Au fil des joursChapitre 10 sur 14 · LES ESPRITS · texte numérisé non relu

LES ESPRITS

Ami, ta veille est terminée, Le bois tombe et le feu s'endort, Seule, au fond de la cheminée, Une vapeur s'élève encor.

Éteins ta lampe studieuse, Va fermer tes yeux au sommeil :

Nous reprendrons, à ton réveil, Notre chanson mystérieuse ;

Et quand le matin reviendra Dans ton cher cabinet d'étude, Pour égayer ta solitude Notre voix douce te dira :

« Travaille, ami, prends de la peine, Fais ton œuvre, sous l'œil de Dieu, Toujours ardent comme le feu, Et toujours fort comme le chêne.

Io8 AU FIL DES JOURS

« Vis sans orgueil, à petit bruit :

La richesse et la renommée Ne sont qu'une vaine fumée Qui s'évapore dans la nuit.

« Celui-là seul vit comme un sage Qui sait borner son horizon Alix limites de sa maison, Et sa fortune à son usage.

« Vis de même : n'estime rien Que ce qui rend l'âme meilleure, Et fais fleurir dans ta demeure Le goût du beau, l'amour du bien.

« Et quand, plus tard, fouillant la cendre De tes souvenirs endormis, Comme on parle à de vieux amis Qu'on n'est jamais lassé d'entendre,

« Tu nous diras de réveiller L'écho charmant de ta jeunesse :

Nous réchaufferons ta vieillesse A la lueur de ton foyer. »

UtNl TEU VE MUSIQUE

CA'KJZOcKJETT<A

Je donnerais la plus brillante étoile Que la nuit sombre allume au front des cieux, Pour contempler, en écartant ton voile, Tes yeux.

Je donnerais la plainte la plus tendre Du chant d'amour que soupirent les bois, Pour t'écouter, ma belle, et pour entendre Ta voix.

Je donnerais le pur sang de mes veines, Et, sans pâlir, je me tuerai demain, Si tu consens à laisser dans les miennes Ta main;

Et si je puis, dans un transport suprême, Ivre de joie, et de la mort vainqueur, Toucher — enfin, — à ce doux mot : je t'aime. Ton cœur.

LlAMEIsLTO

L'air est embaumé, les vignes sont belles, Le pampre rougit le flanc des coteaux, La grive déjà vient à tire d'ailes Goûter le fruit mûr des raisins nouveaux.

La saison approche où, dans leurs corbeilles, Les gais vendangeurs, la serpe à la main, Coupent en chantant les grappes vermeilles Dont le sang pressé fera le bon vin.

Mais la bien-aimée, hélas ! est absente, Et mes tristes yeux, de larmes noyés, Ne la verront plus, à l'aube naissante, Couper avec moi les raisins mouillés.

Sous la froide terre elle dort couchée — Je n'entendrai plus sa douce chanson Au dernier printemps la mort l'a fauchée Et j'étais bien seul durant la moisson

Je serai bien seul durant la vendange, Mais mon pauvre cœur trouvera toujours A la jeune vigne un parfum étrange, Au ressouvenir des jeunes amours.

LES TETITS OT^THELID^S

On rencontre parfois des enfants moins joyeux Que les autres enfants : leur visage est moins rose, Leur regard plus distrait et leur air plus morose, Un vague étonnement attriste leurs grands yeux.

Ces enfants attristés sont des enfants sans mère; Elle les a quittés au détour du chemin ; Elle ne leur dit plus de lui donner la main; Et c'est là ce qui fait leur route plus amère.

Car l'enfant orphelin et le fils du banni Rappellent ces oiseaux qui sont tombés du nid, Effarouchés, l'œil inquiet, l'aile peu sûre,

Ils ont senti la main du sinistre oiseleur,

La Mort, et tout froissés de cette meurtrissure,

Sans en avoir l'idée, ils en gardent la peur.

Loi VE^Voi^GE

Les vigneronnes de chez nous Ont gardé l'ancienne habitude De chanter, quand l'ouvrage est rude, Un air très vieux d'un ton très doux.

On les entend sur le coteau, De l'aube à la nuit, sans relâche, Dire, pour alléger leur tâche, Les vertus du raisin nouveau :

LA VIE I If

« Raisin nouveau, raisin vermeil, Garde la chaleur du soleil,

« Et verse-la dans le tonneau, Raisin vermeil, raisin nouveau.

« Mets la jeunesse au corps des vieux Et le sourire dans leurs yeux;

« Donne la joie aux braves gens Et l'espérance aux indigents ;

« A ceux qui pleurent, la gaîté ; A ceux qui souffrent, la santé ;

« Raisin fondant et savoureux,

Doux comme un baiser d'amoureux. »

Et ces rustiques litanies Montent gaîment vers le ciel bleu, Comme une louange au bon Dieu Par qui les vignes sont bénies ;

I l6 AU FIL DES JOURS

Et s'envolant au bruit des voix, Les grives, de raisin gourmandes, Vont chanter les grappes friandes Sur la lisière des grands bois.

0\THÉE

De légères vapeurs tombent sur la vallée, Comme les plis traînants du manteau de la nuit; La Nuit, la blanche Nuit dans la voûte étoilée Plane, l'air est sans ride et la feuille sans bruit.

C'est l'heure pacifique où la grande Nature,

De l'immense Océan à l'azur infini,

Sur son sein maternel berce la créature,

L'homme dans sa demeure et l'oiseau dans son nid ;

î 1 8 AU FIL DES JOURS

C'est l'heure où le silence éteint la voix des choses, Quand le pâtre, au dernier rappel de ses pipeaux, Des hauts monts parfumés par les bruyères roses Vers la crèche odorante a mené les troupeaux.

Tout se tait : L'on entend à peine le murmure De la source qui pleure et du frisson des eaux, Quand une brise folle effleure la ramure Et fait tinter la tige frêle des roseaux.

La lune s'est levée et, sur les larges plaines, Ruisselle, en flots de lait, de son disque changeant Une molle blancheur dont les choses sont pleines, Et le ciel bleu devient un bouclier d'argent.

On dirait d'une nuit des terres hivernales Et d'une mer dormant sous les glaces du Nord, Tandis que la toison des neiges virginales Jette sur son fantôme un suaire de mort.

Ainsi la blanche Lune, avec mélancolie, Phœbé, sœur d'Apollon, dans le ciel enchanté Monte, inondant au loin la Terre recueillie Du doux rayonnement de sa pâle clarté.

Tout à coup une voix prélude et puis s'élève, Et la nature écoute avec ravissement, Triste comme un soupir et léger comme un rêve, Le chant du rossignol qui vibre doucement,

Qui vibre et qui frémit sous la verte feuillée Et qui, seul, au milieu du silence des bois, Palpite comme une âme humaine, réveillée Par le ressouvenir des amours d'autrefois.

Un homme est là, pensif; une plainte étouffée Sort de son cœur, au bruit du chant mélodieux, Et quand l'oiseau se tait, la voix pure d'Orphée Chante... et des pleurs amers ruissellent de ses yeux.

Charme toujours, ô Philomèle, Charme la longueur de ma nuit; Que ma voix à ta voix se mêle, Comme ta plainte à mon ennui.

Car j'ai perdu la bien-aimée, Celle dont mon âme charmée Aimait les yeux profonds et doux; Et, depuis qu'elle est sous la terre,

Mon âme, veuve et solitaire, La redemande aux dieux jaloux.

Eurydice, ô morte adorée,

Rêve de mes nuits sans sommeil,

Avant que l'aurore empourprée

Ramène le char du soleil,

A l'appel de ma voix plaintive

Accours, vision fugitive,

Et que la douceur de tes yeux

Dissipe un instant les ténèbres

Où le poids des heures funèbres

Étouffe mon cœur soucieux.

Eurydice, chère Eurydice,

Viens, dans l'ombre où tu m'as laissé,

Viens me rendre, ô consolatrice,

Un rayon du bonheur passé :

La fleur des amours éternelles

Éclôt dans les âmes fidèles

Aux inconsolables douleurs,

Et chaque jour la fleur bénie

Se renouvelle, rajeunie

Par la source vive des pleurs.

Eurydice, fleur de ma vie, Si tu m'entends au noir séjour, Éveille-toi, douce endormie, Jusqu'à, l'heure où naîtra le jour.

Quitte pour moi les rives sombres, Traverse le peuple des ombres Et laisse, fantôme charmant, Dans le bleu du ciel sans nuage Apparaître ta chère image Aux tristes yeux de ton amant.

Il chante, et, sous la feuille attentive des arbres, On dirait qu'une forme a glissé devant lui, Blanche, de la blancheur sépulcrale des marbres, Qu'illumine un reflet de lune dans la nuit.

Le poète lui tend les deux bras, et l'appelle: « Arrête : reprenons le rêve commencé, Avant de retourner dans la nuit éternelle, Rends-moi l'illusion du bonheur effacé. »

Insensible à la voix aimante qui l'implore, Comme les visions d'un songe passager Que fait évanouir la clarté de l'aurore, Le fantôme cruel s'enfuit dans l'air léger.

Le poète voudrait saisir l'ombre adorée... Vainement,... elle glisse à travers la forêt, Et là, bientôt, dans l'air subtil évaporée, Elle s'efface — sans retour — et disparaît.

Puis, peu à peu, la nuit s'achève, la feuillée Frissonne à la fraîcheur du matin, l'orient Rougit, et, réveillant la terre ensommeillée, L'aube claire paraît dans le ciel souriant.

Les oiseaux amoureux chantent, l'homme se lève Pour reprendre le joug familier du travail, Les yeux encor troublés parles vapeurs du rêve, Le berger mène à l'herbe humide son bétail.

Tout s'égaie et revit dans la nature en fête; Apollon, roi du jour, s'élance dans les cieux, Et, de ses flèches d'or, il embrase le faîte Des arbres éblouis sur les monts radieux.

Orphée alors regagne à pas lents sa demeure; Sa démarche est pénible et son œil incertain; Quand tout rayonne autour de lui, son âme pleure Et maudit les clartés funèbres du matin;

Il maudit le soleil et la triste lumière,

La Nature joyeuse irrite son ennui

Et, sombre, exaspérant sa douleur coutumière,

Il te réclame, — ô douce Mort, — sœur de la Nuit.

LES FIviC^ÇcJILLES

Pierre et Jeanne se sont fiancés, date heureuse, Au doux mois de septembre, où la terre amoureuse S'endort dans la tiédeur suprême de l'été. Et Pierre s'abandonne à son rêve enchanté... Le souvenir lointain des heures d'amertume S'efface et disparaît, comme, au matin, la brume, Quand les clairs Angélus ont sonné le réveil, Se fond dans la chaleur joyeuse du soleil.

* Fragment d'un poème.

LA VIE I2f

O Jeunesse, matin des jours, aube charmante, Soupirs mystérieux qui gonflez l'âme aimante, O divin tremblement d'aimer, frisson vainqueur Qui fait que notre sang à la source du cœur Reflue... et qu'une étrange et suave accalmie Endort notre pensée et berce notre vie, O Jeunesse, ô soleils éteints, bonheurs glacés!... Pierre et Jeanne se sont tous les deux fiancés.

Il a mis à son doigt l'anneau de la promesse,

Douce chaîne où son âme est rivée... On les laisse

Librement se parler et s'écouter tous deux,

Et, le cœur près du cœur, les yeux cherchant les yeux,

Pierre et Jeanne vivront ainsi, l'un avec l'autre,

Toujours... Ne lit-on pas au Livre de l'Apôtre:

« Heureux ceux dont le cœur est pur, ils verront Dieu ! »

Le cœur de Jeanne est pur, comme le ciel est bleu ;

L'âme de Pierre est bonne; elle sera meilleure,

Quand il aura guéri, jour par jour, d'heure en heure,

Comme un oiseau blessé qui retrouve son nid,

Sa tristesse passée à cet amour béni.

Pierre est joyeux et chante, et sa chanson s'exhale

Comme, au lever du jour, la chanson matinale

Qui sort de terre et va dans les cieux empourprés

Mêler la voix des monts au murmure des prés...

LE CHEMITsL T>ES <AMOU%EUX

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