‹ Au fil des joursChapitre 11 sur 14 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Puisque mon âme s'est prise A la douceur de vos yeux, Laissez-moi cette surprise De vous conduire à ma guise Au « chemin des amoureux. »

Si vous voulez, — l'heure est douce, —

Nous irons cueillir aux bois

La violette qui pousse

Et s'ouvrira dans la mousse

En entendant votre voix.

Nous irons sous la ramée, Nous nous parlerons tout bas, Et dans l'herbe parfumée, Les fleurs, ô ma bien-aimée, Fleuriront devant vos pas.

Vous êtes une bergère, Et je suis votre berger, Nous irons sur la bruyère Nouer des brins de fougère Avec un ruban léger.

Vous êtes une princesse Des histoires d'autrefois; Au jardin de ma tendresse Je prendrai pour Votre Altesse Le lis blanc, la fleur des rois.

En vous voyant, Demoiselle, La fauvette des buissons Vous dira la plus nouvelle, La plus tendre et la plus belle De ses divines chansons.

Le thym et la marjolaine, Le muguet et le jasmin Vous feront, ô châtelaine, Une gerbe dont l'haleine Embaumera votre main;

Et si, près des sources claires, Vous en parez vos cheveux, Autour des tiges légères Les abeilles messagères Feront bourdonner mes vœux.

Puis, quand vous serez fleurie, Je vous donnerai la main, Et traversant la prairie, Dans la même rêverie, Nous reviendrons au chemin

Qui se perd sous la ramée, Au « chemin des amoureux, »

'Vous, songeuse et parfumée, Moi, l'âme toute charmée Par la douceur de vos yeux.

Jeanne prend la chanson que Pierre a composée...

Elle l'a lue, en souriant, et l'a posée

Dans un livre entr'ouvert, près de son bouquet blanc,

Puis elle a dit à Pierre, ému, pâle et tremblant :

« J'aime les vers, Monsieur, et je vous remercie,

Vous serez mon poète. » — « Et vous ma poésie, »

Répond-il, et tous deux ont souri...

Souriez, O jeunes gens, soyez heureux, vivez, croyez, Vivez dans l'avenir et croyez à vos rêves, Savourez lentement l'oubli des heures brèves: Le parfum du bonheur s'évapore en un jour, Et ces fleurs du bon Dieu, la Jeunesse et l'Amour, Se fanent promptement dans la triste vallée Où l'eau de notre vie est bien vite écoulée; Tandis que l'heure est douce, ô jeunes amoureux, Sous notre ciel changeant hâtez-vous d'être heureux!

Pierre est heureux; il est avec la bien-aimée... Il revient chaque jour, à l'heure accoutumée, Pour suspendre ses yeux à ce regard charmant. Chaque jour il revient plus tendre et plus aimant, On lui donne sa place au cercle de famille, On rit, on parle, on lit quelque histoire... L'aiguille Qui court sur le cadran avec son pas léger Dit que la vie est courte et le temps passager; Mais qu'importe le temps qui s'écoule, et la vie Qui se consume, à ceux dont l'oreille ravie N'écoute que leur âme et n'entend que le bruit De ton aile, ô Psyché, qui vole dans la nuit!

Jeanne se met parfois au piano... Près d'elle,

Pierre l'entend chanter, et sa voix lui rappelle

Quelque chose d'ancien, et de déjà connu

Dans un pays..! lointain, dont il est revenu

Avec un souvenir d'extase et d'harmonie

Étrange..., un souvenir de douceur infinie

Qui renaît dans son âme et redonne à ses yeux

L'obscure vision d'un temps mystérieux.

Car les bonheurs de l'homme ont en eux ce mystère

D'être un songe du ciel qui s'achève sur terre :

Fantômes d'un passé charmant ou rêves d'or

D'un avenir divin, mais qui n'est pas encor,

Ils prolongent ainsi la pauvre vie humaine

Dans une autre existence, abolie ou prochaine;

Ils sont les fils, tissés d'un rayon de soleil,

Qui rattachent nos cœurs au paradis vermeil

Où viennent, deux à deux, les âmes assorties

Échanger le mystique anneau des sympathies;

Et ces rayons, mêlés à la trame des jours,

Que nos yeux d'autrefois reconnaissent toujours,

Nous font, dans une douce et vague rêverie,

Entrevoir de nouveau l'éternelle patrie

Où nous rêvions hier et rêverons demain

D'un bonheur sans limite et d'un amour sans fin.

Mais septembre s'achève, et déjà les soirées

Sont plus longues; déjà, toutes décolorées,

Les feuilles tristement commencent à pleuvoir

Sous le vent du matin et l'haleine du soir.

L'homme devient plus grave au déclin de l'année.

Et Pierre, gravement, après chaque journée,

S'entretient avec Jeanne, en lui tenant la main,

De leur voyage à deux sur le même chemin,

Des tâches à venir, des projets et des rêves,

De l'existence, avec ses labeurs et ses trêves,

Et d'un nid à bâtir, bien commode et bien doux,

Loin des bruits indiscrets et loin des yeux jaloux,

Pour que, s'il plaît à Dieu de les bénir, à l'heure

Où les enfants viendront égayer la demeure,

La demeure soit prête et les grains épargnés

Pour donner la pâture aux enfants nouveau-nés.

Et Jeanne : « Nous n'aurons tous deux qu'une seule âme,

« Car je serai pour vous, Pierre, une bonne femme...

« Puisque vous avez pris ma main dans votre main,

« Gardez-la. Qu'aujourd'hui soit semblable à demain !

« Voilà mon rêve aussi ; je n'en ferai pas d'autre.

« Ma vie est désormais enchaînée à la vôtre,

« Vous serez le travail, et je serai l'amour,

« Et Dieu nous donnera le pain de chaque jour. »

La voix de Jeanne est grave en disant ces paroles,

Grave et pleine; elle n'a rien de ces voix frivoles

Qui parlent de bonheur et d'amour follement,

Comme on raconterait le songe d'un moment.

Elle sait que la vie est une chose austère,

Que c'est l'ordre d'en haut et la loi de la terre

De poursuivre chacun notre tâche ici-bas

Et de nous reposer en serrant dans nos bras

Celle que nous aimons d'une amour infinie

Et les enfants éclos de cette amour bénie,

Elle sait que la femme et l'homme, tous les deux,

Ont une même route à suivre sous les cieux,

Une même prière à dire au même temple,

Un même livre à bien remplir, un même exemple

A bien donner, pour ceux qui naissent de leur sang;

Que toute la vigueur de l'homme en traversant

Ce désert d'exilés qui s'appelle le monde

Est de se soutenir par une foi profonde

Dans un cœur dévoué qui bat auprès du sien,

Et que la route est dure, et que l'homme n'est rien,

Si, pour passer le fleuve et franchir la montagne,

Il n'a pas avec lui quelque douce compagne

Dont la lèvre ait charmé la lèvre et dont la main

Cueille une fleur de songe aux landes du chemin.

V ÉCOLE ÏÏUISSO&ÇJNJÈ'RJ:

Page 1