LA FONTAINE
Vous partirez bientôt pour un heureux voyage, Vous briserez gaîment le mur de la prison, Vous vous envolerez vers un libre horizon, Et, comme des oiseaux échappés de leur cage, Vous reverrez le lieu natal, ville ou village, Et vous retrouverez le seuil de la maison.
Je viens vous dire adieu sur la porte entr'ouverte, Adieu, pour quelques-uns, pour d'autres, au revoir... Rassurez-vous, pourtant, je ne veux rien prévoir,
Sinon que cette coursera bientôt déserte; Dehors l'air est plus vif et la feuille plus verte, La liberté vous tente et vous l'aurez ce soir.
Ce soir, vous dormirez d'un sommeil sans contrainte, Vous vous réveillerez demain... quand vous voudrez, Les yeux brillants, l'esprit en fête, et vous irez, Des bras de votre mère et de sa douce étreinte, Dissipés, sans remords, et vagabonds, sans crainte, Revoir les vieux amis que vous reconnaîtrez.
Ces vieux amis, ce sont les coteaux et les plaines,
L'Océan dont le bruit sourd et mystérieux
Est comme, un long soupir qui monte vers les cieux,
Et les grandes forêts dont les branches sont pleines
Du doux frémissement des légères haleines
Et du concert des nids effarés ou joyeux.
Il faut de la vertu pour voir lever l'aurore; Mais quel plaisir charmant, à l'aube du matin, De regarder venir de l'horizon lointain L'indécise clarté du ciel qui se colore, Tandis qu'en haut des monts la brume s'évapore Sous les tièdes rayons du soleil incertain.
LA VIE I]f
« L'aurore, au char léger, chasse la nuit agile; » Un vieux texte oublié, qu'autrefois on apprit Bien ou mal, tout à coup nous revient et nous rit; On se rappelle alors les vers du doux Virgile, Et, le regard fixant la mémoire fragile, Les souvenirs anciens chantent dans notre esprit.
L'école buissonnière est une bonne école; On peut encor s'instruire à battre les buissons, Mais ce n'est point assez d'écouter leurs chansons; La Nature se tait pour l'écolier frivole, Et, pour bien pénétrer la grande parabole, Il faut être attentif à ses hautes leçons.
C'est que, partout, au sein de la mère Nature
L'homme trouve un sévère et grave enseignement;
C'est un livre profond que ce livre charmant
Où les seuls étourdis lisent à l'aventure,
Et la Création parle à la créature
De travail, de devoir et de recueillement.
Jeunes gens, écoutez ce choeur des voix secrètes Qui chantent à l'enfant ce qu'il doit retenir Et le forment ainsi pour les jours à venir;
Dans la saison fleurie et joyeuse où vous êtes, Gravez, gravez en vous ces paroles muettes, Er façonnez votre âme à s'en ressouvenir.
La Nature, elle aussi, peut nous apprendre à vivre; Elle éclaire notre âme en égayant nos yeux. Ne sommes-nous pas faits pour regarder les cieux, Un arbre n'a-t-il pas des feuilles, comme un livre, Et la fraîche senteur dont le bois nous enivre N'enferme-t-elle point un suc mystérieux?
Ne sent-on pas monter une sève robuste, Qui trempe notre esprit en gonflant notre chair, Quand on a respiré, tout le jour, le bon air? Le bon air fait grandir l'enfant, comme l'arbuste; Le corps plus vigoureux rend la raison plus juste, Le regard est plus vif lorsque l'œil est plus clair.
Allez vous recueillir au sein des solitudes :
Comme on disait jadis, du temps des anciens Dieux,
L'Innocence et la Paix habitent dans ces lieux;
Que les vertes forêts soient les salles d'études
Où vous prendrez gaîment de saines habitudes :
Ce qu'on apprend sans peine est ce qu'on sait le mieux.
La Nature est toujours la bonne conseillère Qui fait les esprits droits et les cœurs ingénus; Fils d'un siècle vieilli, nous sommes devenus, Hélas! bien étrangers à la candeur première, Mais, dans la paix des champs, une voix familière Nous dit, comme autrefois : « Soyez les bienvenus,
« Soyez les bienvenus, ô voyageurs des villes; « Venez, imprégnez-vous de ma rusticité, « Oubliez, dans mes bois, le bruit de la cité; « J'ai préparé pour vous des retraites tranquilles « Où je vous verserai, loin des rumeurs civiles, « Le charme bienfaisant de ma simplicité.
« Venez vous reposer à l'ombre de mes chênes, « Venez vous endormir au bruit de mes ruisseaux, « Vous vous réveillerez au chant de mes oiseaux; « Secouez un moment le fardeau de vos peines, « Amis, et venez boire à l'eau de mes fontaines « L'oubli des durs chagrins ou des rudes travaux. »
Voilà, quand je rentrais dans mon petit village,
Ce que j'entendais dire à mes vieilles forêts :
Mais les plus vieux discours ne sont pas les moins vrais,
L'éternelle Nature a toujours le même âge ; Elle vous parlera dans le même langage, Quand vous irez courir aux bois ou je courais.
Courez, sautez, jouez, car rien ne vous empêche, Enfants, d'être à la fois recueillis et joyeux ; Courez et bondissez, la flamme dans les yeux : La vie aux champs n'est point ingrate ni revêche; Armez-vous pour la chasse ou partez pour la pêche, Et variez ainsi vos leçons par vos jeux.
Je ne comprends pas bien que l'on pêche à la ligne, Je n'aime pas beaucoup « tremper du fil dans l'eau, » Ni me planter tout droit, le long d'un clair ruisseau, Immobile, sans dire un mot, sans faire un signe, N'ayant pour seule joie et pour seule consigne Que de prendre un goujon avec un vermisseau.
Mais pêcher, en songeant, près d'une belle rive, Voir la face de l'eau se rider sous le vent, Voir les reflets du ciel dans ce miroir mouvant, Et laisser sa pensée aller à la dérive, Est-il rêve plus doux pour bercer l'âme oisive Dans la placidité de son enchantement?
Je ne suis pas non plus un chasseur très farouche, J'ai souvent étonné la candeur de mon chien A poser mon fusil, dont je ne faisais rien, En m'asseyant pensif sur une vieille souche, Pour chasser aux lapins sans brûler de cartouche, Et ceux que j'ai tués se portent assez bien.
Mais je me rappelais les fables du Bonhomme,
Je me les récitais à moi-même tout bas,
Et je flattais mon chien qui ne comprenait pas ;
Je rêvais à des vers; mon chien dormait un somme,
C'est un rare gibier qu'un joli vers : en somme,
Le carnier est moins lourd et le chasseur moins las.
Et puis, quand on revient, le soir, au clair de lune, Quand sa faucille d'or monte dans le sous-bois, Quand on entend de loin mille petites voix, N'est-ce pas un plaisir de voir, dans la nuit brune, Les étoiles, là-haut, s'allumer une à une Ou s'échapper en gerbe et jaillir à la fois ?
L'étoile qui répand sur nous sa douce flamme
Dit à l'enfant: « Rayonne et sois pur, comme moi,
« Fidèle à ta parole et ferme dans ta foi :
« L'amour de l'Idéal est l'étoile de l'àme,
« Le Dieu qui t'a fait naître est celui qui m'enflamme,
« Et j'ai dans ma lueur un rayon de sa loi. »
Celui qui n'a jamais regardé les étoiles
Par un beau ciel d'été, sans nuage, celui
Qui n'a pas écouté le verbe de la nuit,
Comme ces vieux bergers qui songeaient sous les toiles
Des tentes du désert, quand Dieu perça les voilas
De leur ciel d'Orient où son jour avait lui,
Celui-là ne sait pas combien la nuit profonde, Dans le rayonnement de sa pure clarté, Verse d'apaisement et de sérénité Aux rêveurs fatigués par le roulis du monde, Qui songent d'une mer où le rythme de l'onde Bercerait mollement leur navire enchanté.
Il ne sait pas non plus le charme des veillées Qu'on aime à prolonger sous le clair firmament ; Aux souffles de la nuit les branches doucement Frémissent, et parfois, par le bruit réveillées, Des familles d'oiseaux mêlent, sous les feuillées, Au murmure des voix leur frais habillement.
C'est l'heure des récits et celle des histoires Qu'on raconte aux enfants, pour les faire dormir; Mais souvent leurs grands yeux persistent à s'ouvrir, Après qu'on a vingt fois dit des choses très noires Ou des contes très bleus — et plus bleus que notoires Qu'on achève toujours sans jamais les finir.
Je finis... Aussi bien je ferais un poème
Qui n'en finirait pas... Mais, poème ou discours,
Je sais que les meilleurs sont encor les plus courts,
Et je veux m'en tenir au plus clair de mon thème :
« Le livre de Nature est le livre suprême,
« Méditez-le souvent et lisez-le toujours. »
Vous le savez déjà dans votre insouciance : Être toujours sincère et toujours naturel Et vivre droitement, sous la clarté du ciel, Dans la paix de son cœur et de sa conscience, Voilà tout le secret de l'humaine science : — C'est là saveur du fruit et le parfum du miel.
cAU GUI VcACHi C^EUF
Elle vient à. nous, la nouvelle année; La neige lui fait un tapis d'argent; Elle vient à nous pensive... et songeant A l'obscur secret de la Destinée, Dont elle a reçu le livre changeant.
Au livre fatal, que va-t-elle écrire?
Le siècle qui tombe est silencieux.
Va-t-elle égayer nos temps soucieux?
O nouvelle année! est-ce ton sourire Qui rendra la joie à nos tristes yeux?
Donne, ô nouvel an! donne à la patrie Une âme plus chaude, un sang plus vermeil. Nous avons besoin de ton clair soleil : La vigne qui meurt veut être guérie, La France qui dort attend son réveil.
Retrempe le cep, ranime la France;
Chante : Au gui l'an neuf! comme aux jours lointains,
Et, pareille au gui des chênes hautains,
Fais pousser en nous la verte espérance
Qui remet l'audace aux cœurs incertains.
Les chênes de France ont assez de force; Ils gardent encor l'entaille du fer; Mais le cœur est bon, si l'arbre a souffert. Fais couler à flots sous la vieille écorce Les sucs nourriciers qui renflent la chair.
Donne, nouvel an, à notre alouette Un essor plus libre, un cri plus joyeux; Rends-nous la fierté de nos grands aïeux Quand, les jours de guerre ou les soirs de fête, Ils vociféraient sous les larges cieux. •
Apporte à chacun, ô nouvelle année!
Le jouet qu'il faut pour le rendre heureux; Fais que les enfants et les amoureux Bénissent tes pas à chaque journée Dont le ciel léger passera sur eux.
Mais donne en retour à celui qui pleure, Et que rien ne peut distraire ou guérir, Un philtre calmant qui l'aide à souffrir; Allège pour lui la chaîne de l'heure, Et, quand il mourra, fais-le bien mourir!
Viens aussi donner à celui qui rêve, Artiste ou poète, un rêve si beau, Que son œuvre passe, ainsi qu'un flambeau, Du jour qui s'éteint au jour qui se lève, En laissant au monde un rayon nouveau.
Salut! bonne année, année inconnue!...
Nous saurons — plus tard — de quoi sont remplis
Les mois que ta robe enferme en ses plis;
Mais ta robe blanche est la bienvenue,
Mère des souhaits, fille des oublis!
O nouvelle année, aux yeux de mystère, Vois, nous te fêtons, des fleurs dans la main; Accomplis ton œuvre et suis ton chemin; Dis-nous : « Gloire au ciel et paix sur la terre! » Et prends en pitié le vieux genre humain!
Janvier 1887.
TEZ^SÉES T>'c4UT0éM&dE
Il est des jours où nos pensées Se lamentent dans notre esprit Comme ces ramures froissées Que le vent d'automne meurtrit.
Mélancolique, d'heure en heure, Le jour s'épuise... lentement, Et, sans raison, notre âme pleure D'un vague désenchantement.
Ce n'est point le deuil volontaire Qui sait la cause de ses cris Et qui redemande à la terre Ceux que la terre nous a pris;
Ce n'est pas non plus la souffrance De quelque triste vision, Comme la fin d'une espérance Ou la mort d'une illusion;
Ce sont d'obscures rêveries, C'est le nocturne sans motif Que, sur les landes défleuries, Chante, en tombant, le soir plaintif.
Sous un ciel bas que rien n'éclaire, Où le jour ressemble à la nuit, Meurt un soleil crépusculaire Et vaguent des vapeurs d'ennui.
Le linceul des brumes d'automne Assoupit la rumeur des eaux, Avec un soupir monotone La bise effleure les roseaux,
Et des nuages noirs de pluie
On dirait que descend parfois
Un frisson de mélancolie
Qui va se perdre au fond des bois. ..
Où donc est la saison superbe De l'été robuste et vermeil Quand le moissonneur fait sa gerbe, Sous l'embrasement du soleil?
Où donc est la saison légère Avec ses grelots de grésil, Quand l'aubépine messagère Fleurit aux haleines d'Avril,
Et que, dans les fraîches vallées, Sur les feuillages éclatants Passent les brusques giboulées, Larme et sourire du Printemps?
Hélas ! où sont toutes ces choses, Et Floréal et Thermidor, Le doux mois des roses écloses, Le beau mois des javelles d'or?
La dernière rose est fanée, Les derniers épis sont rentrés, Après le déclin de l'année, Voici les jours décolorés.
Les jours languissants et funèbres, Où, des horizons indécis, Montent vers nous, dans les ténèbres, Les fantômes de nos soucis.
Ils surgissent, spectres sans nombre; Nous avons beau les conjurer; Près de noiïs, de leur bouche d'ombre, Nous les entendons murmurer :
« Naître..., à quoi bon? — Vivre..., qu'importe? Puisque hier ressemble à demain, Puisque le deuil est à la porte, Et la mort au bout du chemin ! »
Une indicible lassitude Nous brise alors les deux genoux, Le silence et la solitude S'épaississent autour de nous,
Et dans nos âmes affaissées Nous laissons nos rêves éteints, Bonheurs perdus..., amours passées...
Mêler leur cendre aux jours lointains.
Evoqués par l'heure plaintive, Nos souvenirs et nos regrets Semblent flotter à la dérive D'un fleuve bordé de cyprès;
Puis, peu à peu, quant la nuit tombe,
Nos tristes yeux, lourds de sommeil,
El Se ferment, comme dans là tombe,
En pleurant la mort du Soleil.
wIOctu'rjnie
Quand nousdormons,lesmortschantentdesairs charmants, Et c'est une musique aux douceurs infinies Que ce bruissement de vagues symphonies Qui paraissent venir de lointains firmaments.
Ainsi, cette nuit même, il me semblait t'entendre, Chère Ame, me chanter lentement, à mi-voix, Comme je t'en priais dans nos jours d'autrefois, Une chanson d'amour, très triste, mais très tendre.
If2 AU FIL DES JOURS
J'ai cherché vainement à m'en ressouvenir,
Et je n'ai retenu de l'air et des paroles
Qu'un bruit léger, pareil au chant des brises folles
Qui pleurent le matin quand le jour va venir,
Ou pareil au frisson des feuilles caressées, Quand l'haleine du soir glisse sur la forêt, Et qu'elle éveille, à l'heure où la lune paraît, Les apparitions de nos amours passées.
La voix disait: « Je t'aime et tu m'aimes; tous deux, L'un près de l'autre, ami, comme deux cœurs fidèles, Vers le pays du rêve, avec de blanches ailes, Nous nous envolerons dans les espaces bleus. »
Elle disait encor, la douce voix : « Tu m'aimes, Et je t'aime; je suis toujours auprès de toi, Je t'ai laissé mon âme et je garde ta foi Dans le temple éternel des amitiés suprêmes. »
Elle disait enfin, la voix tendre: « Aimons-nous, Si nous n'habitons plus dans les mêmes demeures, Songe à moi que tu fais pleurer lorsque tu pleures, Ta nuit sera moins longue et ton réveil plus doux. »
LA VIE If]
Et l'accompagnement, dans ses notes plaintives, Semblait dire : « Je suis la plainte de ton cœur, Le bruit de tes sanglots, la voix de ta douleur, * Et le glas désolé des heures fugitives.
« Mais je suis le prélude aussi du jour certain Où ton Amie et toi, pour vous aimer encore, Vous partirez tous deux du côté de l'aurore; Je suis la voix de l'aube et le chant du matin ;
« Et c'est pourquoi je mêle à mes notes funèbres, Tristes comme une nuit de larmes et d'adieux, Sur un rythme plus doux des accords plus joyeux, Clairs comme un rayon blanc qui luit dans les ténèbres. »
Et ce chant d'espérance endormait mon ennui. Je retrouvais l'accent de la voix bien aimée, Et je «reconnaissais l'image accoutumée Dont le tendre sourire illuminait ma nuit.
Je t'entendrai toujours, musique de mon rêve,
Je prêterai l'oreille et fermerai les yeux,
Et je ressaisirai cet air mystérieux
Que la douleur commence et que l'espoir achève.
Et je dirai : Nos morts chantent des airs charmants, Et c'est une musique aux douceurs infinies, Que ce bruissement de vagues symphonies Qui paraissent venir de lointains firmaments.
LA VIE Iff
LES 'BJÊVEU'BJ