‹ Au fil des joursChapitre 13 sur 14 · A UNE AMIE · texte numérisé non relu

A UNE AMIE

Ceux que la rêverie a touchés de son aile Sont des êtres silencieux :

Ils foulent sans plaisir la terre maternelle, Et leur âme d'oiseau dans sa prison charnelle Se débat en cherchant les cieux.

Leurs yeux sont fatigués de regarder le monde,

Leur oreille est lasse du bruit; Ils passent au travers de la foule qui gronde, Et vont ensevelir leur extase profonde Dans le mystère et dans la nuit.

If6 AU FIL DES JOURS

La solitude est chère à leurs âmes blessées;

Amoureux de l'ombre des bois, C'est là qu'ils vont finir les œuvres commencées Ou revivre, un moment, dans les choses passées

Et dans les songes d'autrefois...

La source murmurante est une ancienne amie

Qui leur dit des mots familiers; Discrète et pure, elle est l'image de leur vie, Et berce, à sa chanson, leur pensée endormie Sous les arbres hospitaliers.

Le's haleines du vent sont la flûte légère Qui les accompagne en chemin; Ambition stérile et gloire mensongère, Que pèse tout cela contre un brin de fougère Frais et parfumé dans la main?

L'herbe des prés, le chant des oiseaux, la verdure

Parlent à l'esprit des rêveurs; Confidents attristés de la grande nature, Ils savent qu'ici-bas tout passe et rien ne dure,

Les feuilles, les nids et les fleurs;

LA VIE I f7

Mais leur mélancolie est sincère et sereine

Les larmes qu'ils ont dans les yeux Viennent d'un cœur rempli par la misère humaine; C'est le débordement d'une source trop pleine,

Ce sont des pleurs silencieux,

Et qui tombent, pareils à ces gouttes de pluie

Des jours d'été, lourds et brûlants, Qu'un orage répand et qu'un rayon essuie, Et que boit à longs traits la terre recueillie, Pour féconder ses larges flancs.

Ainsi vont les rêveurs, ignorés de la foule...

Pêcheurs muets et résignés, Effrayés ou meurtris par la vague qui roule, Ils ont tiré leur barque à l'abri de la houle

Où les autres sont entraînés:

Puis ils l'ont amarrée à quelque doux rivage,

Devant un paisible horizon, Heureux de saluer les voiles de passage Dont une bonne étoile a guidé le voyage, Des fenêtres de leur maison.

If8 AU FIL DES JOURS

Ils n'ont pas d'amertume et pas de jalousie

A voir les autres triomphants; Aller, sans croire au mal, sur la route choisie, N'est-ce pas, grâce à Dieu, toute la fantaisie

Des poètes et des enfants ?

Simples comme l'enfant et comme le poète,

Les rêveurs enferment en eux Un idéal de vie ingénue et parfaite, Mais dont parfois, hélas! la poursuite inquiète

Les empêche d'être joyeux.

Ils sont fiers. — La fierté blesse ceux qu'elle force

A la subir en la voyant; Mais, c'est la sève en feu palpitant sous l'écorce; C'est l'arme du soldat qui lui donne sa force,

Et c'est le Verbe du croyant.

Ils sont doux. — La douceur dans la mêlée humaine

Est un fragile bouclier; Mais, si frêle qu'il soit, sa vertu souveraine Peut amortir l'envie et fatiguer la haine

Qu'il repousse, sans leur plier.

Ils sont purs. — Ils n'ont plus pourtant la robe blanche

Des premières illusions; Souvent leur âme est trouble et leur chair se revanche, Quand monte de l'abîme, où le désir se penche,

L'appel brutal des passions;

Mais un essor viril les emporte sans trêve

Vers la lumière et les sommets; Ils vont, toujours plus haut, où la clarté se lève, Et meurent, sans regret, sur la foi de leur rêve Qu'ils ne réalisent jamais. ..

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