‹ Au fil des joursChapitre 2 sur 14 · DIS LARIBUS · texte numérisé non relu

DIS LARIBUS

'Parmi les auteurs à la mode, Je reconnais ingénument Qu'il en est peu dont s'accommode zMon humeur... ou mon jugement.

Cela vient sans doute, je pense, De la forme de mon cerveau Et d'avoir lu, dans mon enfance, L'oArt Poétique de "Boileau;

Si bien que, toujours plus fidèle oAux écrivains du temps passé, Quand je veux choisir un modèle, Je relis ce qu'ils ont laissé.

Pour moi, chétifi qui viens d'écrire Un volume de vers nouveaux, C'est au public, s'il veut me lire, qA m apprendre ce que je vaux.

1)a maintenant, mon -petit livre, Tuisque ton maître ouvre la main, Oiseau captif que je délivre, Tâche de faire ton chemin...

Et toi, que je ne puis connaître, Qui que tu sois, ami lecteur, Que je viens de blesser... peut-être, Tar donne aux fautes de fauteur.

Le Siècle

cAUX JEUNES GEZ*ts

C'est à vous, jeunes gens, qui montez la colline Où vous arriverez quand nous ne serons plus, Et qui portez, à l'heure où notre front s'incline, Une clarté d'aurore à vos fronts chevelus;

C'est à vous, ô jeunesse aimable et couronnée Par le feuillage vert de vos illusions, En qui la sève abonde, au nouveau de l'année, Et dont les yeux ardents sont pleins de visions;

fo AU FIL DES JOURS

C'est à vous que j'écris ces vers venus de l'âme;

Je vous ai devancés sur le même chemin,

Mais ce que j'ai reçu de lumière et de flamme

Je veux vous le transmettre en vous donnait la main.

esais qu'un mauvais air pèse sur vos poitrines, Qu'on prêche le néant à vos jeunes esprits, Et que, désenchantés par de froides doctrines, Les plus fiers d'entre vous se prennent en mépris ;

Je connais leur souffrance et j'ai vu la morsure Que la désespérance a faite dans leur chair, Mais plus fraîche est l'atteinte et neuve la blessure, Mieux on la peut guérir en y portant le fer.

Je sais qu'on vous a dit, avec un faux sourire : « Le ciel n'est qu'un mirage au bout de l'horizon, « La vie un vieux roman que l'on ne peut plus lire, « La gloire une folie et l'amour un poison. »

On vous a dit: « Lutter, agir, vouloir, qu'importe? « L'Univers est un jeu de la Nécessité; « La foi s'est envolée et l'espérance est morte, « Rien ne console plus la triste humanité;

« Rien ne réjouit plus notre pauvre âme humaine, « L'âme même est un mot que nous n'entendons pas; « Sans savoir, sans chercher où le Destin nous mène, « Vivons au jour le jour et marchons pas à pas ;

« Allons, commeun troupeau qui broute une herbe rare,

« Sur une lande ingrate où de maigres buissons

« Portent de loin en loin une verdure avare,

« Qui ne voit point de nids et n'a point de chansons;

« Pleurons, la vie est sombre et c'est un mauvais rêve « Que de faire ici-bas le songe d'être heureux; « Le mal est sans limite et la douleur sans trêve « Et les plus éprouvés sont les plus généreux;

« Mais puisque l'existence est une duperie, « Puisque l'effort de vivre a brisé nos genoux, « Nous flétrirons si bien l'âme de la patrie, « Qu'elle ne pourra plus refleurir après nous. »

Et ces désespérés ont tenu leurs promesses : Énervant le courage et navrant la gaîté, A la lourde Allemagne ils prennent ses tristesses, A notre ciel joyeux ils ôtent sa clarté;

Ils enlèvent la joie au pays de Molière, Ils noircissent l'humeur du vieil esprit gaulois, Ils font pleurer d'ennui la Muse familière, Dont le rire était doux aux hommes d'autrefois.

La jeunesse les suit, inquiète et pensive.

En vain sa voile s'enfle au souffle des flots bleus,

Elle n'aperçoit plus luire sur l'autre rive

Le lointain paradis des songes fabuleux;

Elle ne pense plus aux Iles Fortunées, Elle laisse tomber sa rame dans la nuit, Elle n'attache plus que des roses fanées A la barque de mort qui porte son ennui.

Commencez plus gaîment votre hardi voyage, Chantez dans la mâture, ô jeunes matelots, Souriez à la mer en quittant le rivage, Et laissez-vous bercer par le rythme des flots.

Aimez, ô jeunes gens, et respectez la vie: Elle est bonne à celui qui va droit son chemin Et qui ne garde au fond de son âme ravie Que le rêve d'hier et l'espoir de demain;

Elle est bonne à tous ceux qui courent à leur tâche, Comme le laboureur qui se lève au matin Et retourne son bien sans plainte et sans relâche, Malgré la terre dure et le ciel incertain.

Votre aube vient de naître à l'orient tranquille, Vos bœufs frais attelés se passent d'aiguillon, Votre charrue est neuve et votre champ fertile, Déjà l'épi futur germe dans le sillon.

Au travail, au travail ! Faites votre journée, Vous êtes au matin, laissez venir le soir, Vous êtes en avril, laissez finir l'année, L'herbe d'ennui se fane où fleurit le devoir.

Coupez l'herbe mauvaise et croyez à vos songes, Ne laissez point passer votre jeune saison Sans goûter la douceur d'un de ces beaux mensonges Dont les philtres subtils enchantent la raison.

Respirez le parfum de la fleur éternelle, Appelez votre amie, elle vous répondra, Elle viendra vers vous, si vous allez vers elle; Quand vous l'aurez aimée, elle vous aimera;

Et vous l'emporterez, souriante et farouche, Vous l'apprivoiserez par les tendres aveux, Vous mettrez doucement vos lèvres sur sa bouche, Vous verrez une étoile en chacun de ses yeux.

Vous vous promènerez dans les vertes vallées, Vous vous éveillerez à l'aubade des nids, Ou vous irez, tous deux, dans les nuits étoilées, Rêver d'amour sans borne et de cieux infinis.

Et vous direz alors que la vie est clémente, L'espérance facile et le bonheur léger, Que la saison d'aimer est la saison charmante, Ou que, si c'est un songe, il est doux à songer.

Puis, quand votre jeunesse aura cueilli ses roses, Quand vos bras se tendront vers le laurier divin, Champions toujours prêts pour les plus nobles causes, Vous irez au combat, une arme dans la main.

Mais, que ce soit la lyre, ou la plume, ou l'épée, Vous vous en servirez l'esprit haut, le cœur fier, Apportant à la lutte une âme bien trempée, Opposant à l'épreuve un courage de fer.

LE SIÈCLE If

Vous aimerez l'effort et chercherez la gloire, Et, si la palme d'or ne luit pas sur vos fronts, Si ce n'est pas à vous que sourit la victoire, Vaincus sans lâcheté, vous mourrez sans affronts;

Car vous aurez donné l'exemple salutaire De tomber dans l'arène en disputant le prix, En léguant à vos fils le nom héréditaire Un peu plus glorieux que vous ne l'aviez pris.

Aimez surtout, aimez la terre maternelle, Aimez la « douce France,» ô jeunes gens: soyez Ceux qui la referont si robuste et si belle Qu'on ne la verra plus — comme vous la voyez ; —

Mais qu'elle renaîtra vaillante et couronnée, Et qu'elle reprendra, comme au temps des aïeux, La foi dans son courage et dans sa destinée, La force de son bras et l'éclair de ses yeux.

Ne désespérez pas de l'âme de la France, Plaignez-la tendrement des maux qu'elle a soufferts, Parlez-lui — mais tout bas — de gloire et d'espérance, Ne lui parlez jamais des souvenirs amers.

l6 AU FIL DES JOURS

Gardez-en la mémoire au fond de vos pensées, Mais préparez sans bruit l'avenir triomphant, On ne relève pas les nations blessées Par des mots de théâtre et des gestes d'enfant.

Je t'ai dit, ô Jeunesse, où tu devais prétendre, Et ce que tes aînés se promettent de toi : Si je l'ai dit trop mal pour qu'on daigne m'entendre, Qu'un des tiens, à son tour, le dise mieux que moi ;

Qu'il le dise, et j'irai lui tendre la couronne,

Et je crierai, joyeux, en regardant vers vous :

« Les jeunes gens sont forts, la race sera bonne,

« Les hommes de demain seront meilleurs que nous:

« Ils ont, en souriant, de la France nouvelle « Chassé l'ennui stérile et les pleurs superflus; « Le bois mort est tombé, mais la sève immortelle « Repousse au cœur du chêne et ne tarira plus! »

L'HUciïfcA&dlTÉ

Aimez-vous les uns les autres.

Quand l'homme se trouva, chétive créature Asservie au travail et promise aux douleurs, Seul dans l'immensité vide de la nature, Ses yeux désespérés se mouillèrent de pleurs.

Triste de son néant et de sa solitude,

Le front pâle de crainte et le cœur froid d'ennui,

Interrogeant l'espace avec inquiétude,

Il cherchait vainement un être comme lui.

l8 AU FIL DES JOURS

La brise du matin éveillait le feuillage, L'aurore apparaissait à l'orient vermeil, La chanson des ruisseaux égayait le rivage Et la chanson des nids appelait le soleil.

Tout saluait le jour et tout fêtait la vie, L'univers nouveau-né bénissait son auteur, Un hymne s'élevait de la terre ravie Qui de la créature allait au Créateur.

L'homme seul, envahi par d'amères pensées, S'était couché dans l'ombre et s'était endormi, En proie au mal profond des âmes délaissées • Et dont l'isolement a besoin d'un ami.

Mais déjà, dans un songe, une voix consolante Chantait à l'homme triste un chant mystérieux, Et la fleur de l'Éden, Eve, rose et charmante, Souriait à la vie en ouvrant ses beaux yeux. .

Et la Famille fut créée,

Et depuis Dieu laisse toujours

Entretenir l'œuvre sacrée

Par l'œuvre humaine des amours.

L'homme, suivi de sa compagne, But au torrent de la montagne Et dans le sein de la campagne Sema le blé, germe du pain; Il rendit la femme féconde Et leur tente, berceau du monde, Vit naître, avec la moisson blonde, L'enfant, germe du genre humain.

L'enfant grandit, la moisson lève, Et l'aïeul, avant de mourir, Comme une tige qui s'élève, A vu sa race refleurir; Et, sous les toiles dépliées, Les familles multipliées Vécurent ensemble, liées Par le souvenir des aïeux ; Et la tente aux voiles de laine Se trouva bientôt assez pleine Pour que la Tribu, ruche humaine, Pût essaimer vers d'autres cieux.

Alors la Ville fut fondée

Et dans ses murs l'homme crut voir

Habiter avec lui l'Idée

De la patrie et du devoir; Au pied de la cité nouvelle Il jura de mourir pour elle Et prit la lumière éternelle A témoin de son fier serment, Et tous, amis, parents et frères, Auprès des tombeaux de leurs pères, Furent unis, forts et prospères, Sous la clarté du firmament.

Au delà de l'étroite enceinte L'homme, éclairé par sa raison, Étendit encor la loi sainte Et recula son' horizon ; Hors des frontières périssables, En dépit des mers et des sables, 11 vit des hommes, ses semblables, Qui venaient lui tendre la main, Et Y Humanité tout entière, Malgré la discorde et la guerre, Indissoluble et solidaire, Marcha dans le même chemin.

Aimons-nous, aimons-nous ! La lumière et la vie Nous viennent ici-bas du rayon de l'amour, L'amour est le soleil de l'âme épanouie, C'est la seule clarté de notre pauvre jour.

Aimons-nous pour trouver notre tâche moins rude, Notre terre moins âpre et notre ciel plus beau, Et malheur à celui qui dans la solitude Va du seuil de la vie aux portes du tombeau.

Aimons l'homme, malgré son erreur ou sa faute, Consolons sa misère avec notre amitié, Ce qui rend le cœur bon fait aussi l'âme haute, C'est d'avoir peu d'orgueil et beaucoup de pitié.

Donc, pitié pour tous ceux que l'infortune assaille, Pitié, même à la haine, et pardon au remords, Pitié pour les vaincus de la dure bataille, Aimons les malheureux comme on aime les morts.

Plaignons celui qui pleure, aidons celui qui lutte, Relevons doucement en lui tendant les bras L'homme, même déchu, qui gémit de sa chute, Baissons-nous jusqu'à lui s'il est tombé trop bas.

Voilà l'ordre sacré de notre conscience, Le mot de l'Évangile et la loi du Seigneur, Prendre à celui qui souffre un peu de sa souffrance Et l'échanger pour lui contre un peu de bonheur.

Dans ce monde obscur où nous sommes,

Où s'agite l'humanité,

Deux flambeaux éclairent les hommes,

La Justice et la Charité :

La Justice est la Loi sévère,

Sans passion et sans colère,

Loi vigilante et tutélaire

Qui garde l'homme d'aujourd'hui

Et qui lui donne le courage

De rejeter tout esclavage

Pour vivre fier, tranquille et sage,

Sans qu'aucun joug pèse sur lui.

La Charité, plus attendrie,

Est la vierge aimable, aux doux yeux,

Qui plaint, qui console et qui prie

Au dur chevet des malheureux ;

Elle en chasse l'indifférence

Pour y ramener l'espérance

Qui charme un moment la souffrance

A lui parler de l'avenir,

Et sa voix sait se faire entendre

Avec une douceur si tendre

Que même en nous disant d'attendre

Elle nous force à la bénir.

La Justice a changé la face de la terre, Mais, si la Charité remontait dans les cieux, L'homme se trouverait comme un enfant sans mère, L'âme mélancolique et le front soucieux.

Servons-les l'une et l'autre: ardents d'un même zèle, Comme les habitants d'une même cité.

Resserrons fortement l'alliance éternelle Dont le pacte solide a fait l'humanité.

Allons, toujours conduits par cette loi divine, Et sans nous diviser suivons notre chemin, L'aube des temps nouveaux rougit sur la colline, Allons à l'avenir en nous donnant la main!

Bientôt des jours luiront où la Famille humaine Unira tous ses fils sous un même drapeau Et n'entretiendra plus dans leur âme sereine Que la ferveur du bien et l'ivresse du beau.

La jeune humanité, pacifique et superbe, Marchera d'âge en âge à des destins meilleurs, L'amour étouffera comme une mauvaise herbe Le mal déraciné du champ de nos douleurs;

Et deux voix, toutes deux d'une douceur austère, Transmettront à nos fils l'ordre mystérieux: « Aidez-vous, » dira l'une, « et partagez la terre; » « Aimez-vous, » dira l'autre, « et regardez les cieux. »

LA FIN DU SIÈCLE 2f

LoA Fl&d VU SIÈCLE

C'est cette tristesse que nous respirons tous, jeunes et vieux, traversant ce siècle, et c'est en proportion de notre patriotisme et de nos lumières que nous la sentons plus ou moins peser sur nos cœurs.

prévost-paradol. La France nouvelle.

C'est une vérité vieille comme la terre Que l'homme ne doit pas espérer d'être heureux, Que l'épine est clouée à nos fronts douloureux, Et que chacun de nous, voyageur solitaire Qui vient de l'inconnu pour aller au mystère, Aux pierres du chemin meurtrit ses pieds poudreux.

C'est une vérité que dans ce triste monde

Le riche devient dur et le pauvre méchant,

Quand ils s'en vont tous deux, l'un delà vigne au champ

Où grossit l'épi mûr près de la grappe blonde,

L'autre au maigre sillon que sa sueur féconde

De l'aube du matin à l'ombre du couchant.

C'est une vérité qu'au souffle de l'automne Le jardin printanier de nos illusions, Avec ses rameaux verts et ses vives chansons, Voit ses arbres muets effeuiller leur couronne, Que le jour qui se hâte et que l'heure qui sonne Emportent, sans retour, nos blanches visions.

O Nature, Nature, avare et froide mère, Si d'autres, avant nous, ont épuisé ton lait, Si la vie est un mal et la mort un bienfait, Pourquoi, lorsque nos yeux s'ouvraient à la lumière, N'a-t-on pas écrasé nos fronts sur une pierre? Où donc est notre crime et que t'avons-nous fait?

Oui, que t'avons-nous fait et que pourras-tu dire,

Si, plutôt que de vivre, esclaves résignés,

Sous la loi de malheur qui nous tient enchaînés,

Las de notre esclavage et de notre martyre, Rebelles, nous levons la tête pour maudire A la face du ciel l'heure où nous sommes nés?

Celui qui s'écriait avec mélancolie,

Le désespoir au cœur et les larmes aux yeux:

« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux, »

Celui-là connaissait l'angoisse de la vie,

Et d'un amer dégoût sa pensée envahie

Se vengeait de son mal en blasphémant les cieux.

Notre mal est plus grand, car le siècle s'achève Et, depuis bien longtemps, la vieille humanité N'en vit pas de plus triste et de plus tourmenté, Drame sombre, où la toile à chaque instant se lève. Et parfois aux lueurs de la torche ou du glaive, Sur quelque jeu sanglant de la fatalité.

Partout l'homme ressent un étrange malaise : L'ancien monde a brisé son moule trop étroit, Le fait meurtrit l'Idée et la Force le Droit; Mais, de tous ces débris jetés dans la fournaise, Quel Dieu saura tirer la nouvelle Genèse, En criant au chaos : « Que la lumière soit! »

Il existe, dit-on, aux confins de la terre, Une pâle contrée où les feux du soleil N'étincellent jamais à l'Orient vermeil, Où le jour indécis, qu'aucun rayon n'éclaire, Laisse percer à peine une froide lumière, Vague comme le rêve et comme le sommeil...

Ce pays est le nôtre — et nous sommes semblables A ces déshérités qui vivent dans la nuit, Et, sur le noir chemin où le sort nous conduit, Nous cherchons vainement, voyageurs misérables, Une étoile, un rayon, dont les feux secourables Éclaircissent enfin cette ombre qui nous suit.

J'entends autour de moi parler avec emphase De l'heureux avenir promis aux nations; Mais, malgré ces discours et ces prédictions, Avant que du passé l'on ait fait table rase, Notre société, chancelant sur sa base, Tremble au vent orageux des révolutions.

S'il est vrai que jadis la famine et la guerre Frappaient plus lourdement sur le bétail humain, Que le meurtre et le vol couraient le grand chemin,

Et que Jacques Bonhomme, enragé de misère, Dérobait dans la nuit aux morts du cimetière Leurs ossements blanchis pour se faire du pain ;

Inventant chaque jour de plus terribles armes, Les hommes d'à présent ne se livrent-ils pas De plus rudes assauts, de plus sanglants combats, Et vous, mères en deuil, avez-vous moins d'alarmes, Quand vous voyez partir, en dévorant vos larmes, Vos enfants que la Guerre arrache de vos bras ?

S'il est vrai que jadis le monde était en proie A de rares élus, maîtres injurieux, Qui croyaient que la terre était faite pour eux, Tandis que le bas peuple, étourdi de leur joie, Comparait ses haillons à leurs manteaux de soie Et levait sur le riche un regard envieux;

Le mal dont nous souffrons est aussi redoutable;

Oui, le pauvre est moins humble et le riche est moins fier;

Mais cette égalité nous coûtera bien cher,

Si, toujours plus étroite et plus inexorable,

Elle doit ressembler au tyran de la fable

Qui jetait les passants sur sa couche de fer.

Rien n'est-il demeuré des abus du vieux monde? La loi seule, la loi, reine des temps nouveaux, Fait courber tous les fronts sous les mêmes niveaux, Mais la misère, hélas ! est-elle moins profonde, Et n'entendez-vous pas que la pauvreté gronde, Comme une louve maigre avec ses louveteaux?

Or, la faim est toujours mauvaise conseillère,

Et c'est bien vainement qu'on se sera flatté

De voir moins de souffrance avec plus d'équité ;

Si nous ne savons pas consoler la misère

Par ces mots plus touchants qu'enseigne la prière,

Loin de guérir le mal, nous l'aurons irrité.

Jadis les cœurs souffrants et les âmes blessées Trouvaient, loin de la terre et du monde réel, Un asile de paix à l'ombre de l'autel: L'homme se reposait des épreuves passées En allant devant Dieu répandre ses pensées, Et supportait la vie en espérant le ciel.

Hélas! le ciel est morne et le saint évangile Qui nourrissait le pauvre et le déshérité Du pain de l'espérance et de la charité,

Comme le grain tombé sur un sol infertile, Où croît la ronce aiguë et l'ivraie inutile, Meurt, dans le champ maudit de notre impiété.

L'homme a depuis longtemps renié la prière; La science jalouse a détrôné la foi, Elle sait le comment et cherche le pourquoi, Et mon âme n'est plus qu'un morceau de matière Pétri d'un peu dé boue et d'un peu de lumière Qui, lorsque je mourrai, doit s'éteindre avec moi.

La foi veut à son tour convertir la science, Mais son astre pâli décroît à l'horizon; Peut-être sommes-nous dans l'arrière-saison Où l'incrédulité s'appelle expérience?

Le besoin de douter émousse la croyance Et l'orgueil de savoir enivre la raison.

L'homme, aux premiers jours de la terre,

Plein d'un effroi religieux,

Prit les forces de la matière

Pour les images de ses dieux;

Son intelligence éperdue

Crut voir flotter dans l'étendue

L'âme du monde répandue

Qui s'agitait confusément,

Et bientôt, sur les bords du Gange,

Il dressa, colosse de fange,

Le grand Brahma, symbole étrange

De la vie et du mouvement.

Épris de formes plus parfaites, Le peuple grec, génie ailé, Suivit l'essor de ses poètes Dans le bleu du ciel étoile; Là, sur son trône de lumière, 11 vit le maître du tonnerre Appeler les grands dieux d'Homère Du haut de l'Olympe enchanté, Et, dénouant sa tresse blonde, Glisser sur l'écume de l'onde Aphrodite, charme du monde, Avec l'Amour et la Beauté.

Géants énormes, nains bizarres, Brandissant leurs armes de mort, Le chœur sanglant des dieux barbares Traverse les brumes du Nord ; Voici la blanche Valkyrie, Qui, dans la mêlée en furie,

Chante la guerre et la patrie Aux combattants échevelés, Tandis qu'au-dessus de leurs têtes, A la voix rauque des trompettes, Odin mêle le bruit des fêtes Qu'il donne aux héros assemblés.

Mais déjà l'homme croit entendre Un Dieu plus clément et plus doux Dont la parole grave et tendre Lui fait plier les deux genoux.

Hosannah ! C'est la délivrance, C'est la fin de toute souffrance; C'est la concorde et l'espérance Que le Christ apporte aux humains; Il meurt pour eux, sur son Calvaire.

Et le pécheur qu'il régénère, Le front courbé dans la poussière, Baise en pleurant ses pieds divins.

Tous les dieux sont tombés. — Dans le ciel solitaire Nos regards étonnés voient bien rouler encor Le soleil impassible et les étoiles d'or ;

Mais d'où vient cependant que les fils de la terre Vivent, préoccupés d'un douloureux mystère, Dans une nuit funèbre où leur âme s'endort?

C'est qu'au souffle du temps l'antique poésie

A perdu sa fraîcheur et sa sérénité,

C'est que l'homme aujourd'hui, par la muse quitté,

A brisé dans ses mains la coupe d'ambroisie

Et, morne, gémissant sous le poids de la vie,

Délaisse l'idéal pour la réalité.

Adorables clartés, éternelles images, Formes de l'esprit pur, rayons mystérieux Qui du divin Platon éblouirent les yeux, Obscurcis pour jamais par de sombres nuages, N'éclairez-vous donc plus les rêveurs et les sages Qui vous cherchent encor dans l'infini des cieux?..,

Ainsi tout disparaît, rien ne se renouvelle; L'heure passe; on voudrait en vain la retenir; Le présent dévoré fait place à l'avenir; Tout se perd dans le sein de l'âme universelle, Et le temps implacable effleure de son aile Les débris d'un passé qui ne peut revenir.

LE SIÈCLE ]<j

Le progrès n'est qu'un mot, l'existence future

Qu'un rêve; à chaque coup de l'heure qui s'enfuit

Sonne le glas fatal de l'éternelle nuit ;

Le néant est la loi de toute créature,

Puisque l'homme ici-bas ne laisse rien qui dure,

Pas même un peu de cendre après un peu de bruit!

Eh bien ! je ne saurais croire à tant de misère : Oui, nous devons passer par des temps hasardeux ; Oui, le présent est noir et l'avenir douteux; Oui, tu souffres, mon âme, et cependant j'espère Que Dieu, puisque l'enfant lui dit encor : « Mon Père, » Ne nous a pas créés pour être malheureux.

Allons, vieux docteur Faust, sors de ta rêverie, Et répands sur la terre, ô vieillard insensé, Le breuvage de mort que tu t'étais versé ; Un souffle bienfaisant ranime la prairie; Ouvre à l'air du matin ta poitrine flétrie Et sens battre ton cœur que la nuit a glacé.

Entends l'appel lointain des cloches argentines : Depuis que, dans sa gloire et dans sa charité, Le doux Nazaréen à son Père est monté, Si notre foi changeante a vu bien des ruines, Dans son ascension vers des clartés divines Un invincible espoir guide l'humanité.

Si le chœur bienheureux des Élus et des Anges Ne nous apparaît plus dans son nimbe d'azur, Portant la fleur mystique et louant l'Esprit pur, Sur le seuil entr'ouvert des Paradis étranges, Vers des cieux moins étroits élevons nos louanges, Les jours sont accomplis et l'avenir est mûr.

Vois comme tout se meut pour l'œuvre universelle, Comme du nord au sud les esprits et les cœurs Aspirent, confiants, à des destins meilleurs, Comme les nations, prises d'un même zèle, Se hâtent de courir vers la cité nouvelle Que le soleil levant baigne de ses lueurs !

Nous entrerons bientôt dans la Terre promise, Et ceux dont les regards éteints par le trépas Avaient pensé la voir et ne la verront pas,

Ceux-là pourront du moins, comme le vieux Moïse,

Avoir en expirant cette douce surprise

De mourir non loin d'elle, en lui tendant les bras !

Aujourd'hui, plus de haine, et, demain, plus de guerre, Les hommes réunis combattront désormais Les préjugés cruels ou les instincts mauvais, Et, pareils aux enfants d'une commune mère, Les peuples, aux rayons de la même lumière, Fêteront le travail et chanteront la paix.

Riche ou pauvre, chacun dans la famille humaine Aimera son semblable et lui tendra la main; Chacun soulagera la veuve et l'orphelin, Et, protégés tous deux par la loi souveraine, Le riche, sans orgueil, et le pauvre, sans haine, Iront d'un pas égal dans le même chemin.

La Science et la Foi, comme deux sœurs jumelles,

Chanteront le même hymne aux hommes radieux;

L'une les rendra forts, l'autre religieux,

Et, dans l'espace immense ouvrant leurs blanches ailes,

Elles iront ainsi, messagères' fidèles,

Ou du ciel à la terre ou de la terre aux cieux.

L'immortelle Beauté voudra sourire encore;

Comme aux jours d'autrefois l'Idéal adoré

Viendra rendre la vie à l'art décoloré;

Et qui sait si demain ne verra pas éclore,

A l'heure du réveil de l'éternelle aurore,

Un chef-d'œuvre nouveau par la Grèce ignoré?

Alors le monde entier bondira d'espérance, Alors, Dieu juste et bon, fléchissant les genoux, Les plus désespérés se tourneront vers vous, Et, comme les Hébreux, nous suivrons en silence, Avec des pleurs de joie et de reconnaissance, La colonne de feu qui luira devant nous !...

La Patrie

Z^OËL V'c4LSc4CE

Noël ! Ce soir, à minuit, L'orgue mènera grand bruit Dans la vieille église, Et de Mulhouse à Strasbourg, Dans la ville et dans le bourg, Sur la cendre grise,

Noël ! le jambon frira, La crêpe grésillera

Devant l'âtre en flammes,

Et le feu clair du sarment Réjouira doucement

Les corps et les âmes.

Noël ! Mais que mettrons-nous, Ce soir, courbés à genoux

Sous la cheminée, Pour annoncer à l'enfant, Par un cadeau triomphant,

La nouvelle année?

La femme parle au mari; Mais personne n'a souri

Dans l'humble demeure, Et l'aïeul, au coin du feu, Triste, baissant son œil bleu,

Se souvient — et pleure.

Noël ! — Mais parlons tout bas, Noël ! — Nous n'y mettrons pas

Le tambour sonore ; On l'entendrait de trop loin:

L'enfant n'en a pas besoin ;

Plus tard,... pas encore.

Mettrons-nous, comme autrefois.

Avec un sabre de bois,

Un fusil de paille?

Mais tous les fusils sont lourds, Et les sabres ont toujours

Un air de bataille.

Au soulier de l'enfant blond, Mettre des soldats de plomb

De la Forêt-Noire, Ce serait, à pareil lieu, En offensant le bon Dieu,

Oublier l'histoire.

Nous n'y mettrons pas non plus Tous ces jouets superflus

Qui coûtent des sommes; Car les temps sont douloureux, Et les enfants malheureux

Sont déjà des hommes.

L'aïeul vient de se lever ; Et lui, qu'on voyait rêver, La tête inclinée,

Il a mis, les yeux en pleurs, La cocarde aux trois couleurs Sous la cheminée.

Il a mis, les yeux en pleurs, La cocarde aux trois couleurs

Avec des images, En disant : « L'étoile est là, Elle brille : adorons-la,

Comme les rois mages. »

Et le matin, au réveil, Dans un rayon de soleil

L'enfant blond regarde Près de l'âtre familier, Au fond du petit soulier,

Luire la cocarde.

LA PATRIE 4f

LE 'BcATcAILLO^C SCOLc4I7{E

Petits enfants, petits soldats, Qui marchez comme de vieux braves.

Sabre au côté, fusil au bras, Les yeux ardents et les fronts graves ;

Petits soldats, petits enfants, Vous qui désertez la grammaire, Pour marquer le pas, triomphants, Sous les regards de votre mère;

Que pensez-vous, que faites-vous?

Têtes rieuses, corps fragiles, Retournez au jeu : laissez-nous Le fardeau des armes viriles.

Nous sommes les petits enfants De la vieille mère patrie, Nous lui donnerons dans dix ans Une jeune armée aguerrie;

Nous sommes les petits soldats Du bataillon de l'Espérance, Nous exerçons nos petits bras A venger l'honneur de la France;

Et Barra, le petit tambour Dont on nous a conté l'histoire, En attendant, bat, chaque jour, Le rappel dans notre mémoire.

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