A PROPOS D UN TABLEAU
Tu fais frémir en moi l'âme de la patrie, O peintre, et j'ai cru voir, devant ton fier tableau, Le fantôme sanglant de la France meurtrie Pleurer sur ton soldat qui serre son drapeau.
Pauvre soldat blessé! Déjà l'ombre suprême Couvre ses yeux fermés pour le dernier sommeil ; Déjà sa lèvre est froide et son visage blême, Et de son front pâli coule le sang vermeil.
Tristes, ses compagnons suivent, la tête basse, Ce cortège de mort, sombre et silencieux ; Les rumeurs du combat se perdent dans l'espace; Le pas lourd des chevaux résonne sous les cieux.
La bataille est perdue et le nombre l'emporte; En vain les cuirassiers ont chargé jusqu'au bout; La victoire a trahi le courage. — Qu'importe! L'étendard est sauvé, la patrie est debout.
Et le grand cuirassier, dans sa farouche étreinte, Serre contre son cœur le drapeau déchiré : « Je t'ai reçu sans tache et t'ai porté sans crainte; Tu ne me quitteras que lorsque je mourrai.
« Mais quand tu passeras en des mains plus heureuses, O mon cher étendard, ô mon dernier ami, Quand on effacera les dates douloureuses, Mon corps tressaillira dans la terre endormi;
« Mon corps tressaillira sur sa couche de pierre,
Et mon spectre vengé s'enfuira du tombeau,
Et je reconnaîtrai de mes yeux sans lumière
Les taches de mon sang aux plis de mon drapeau. »
Peintre, voilà pourquoi ton œuvre est bienvenue, Pourquoi, moi qui ne suis qu'un passant du chemin, Je veux aider ta voix de ma voix inconnue Et chanter avec toi l'hymne du lendemain,
L'hymne toujours vibrant de la jeune espérance, L'hymne des jours heureux après les -jours mauvais, Qu'on murmure à voix basse aux heures de souffrance, Pour le redire ensuite, et plus haut que jamais.
Oui, tant que nous verrons l'Art et la Poésie S'inspirer de sujets qui retrempent les cœurs, Et prêter la splendeur d'une forme choisie Aux nobles vérités qui nous rendent meilleurs;
Tant qu'un sang pur et chaud coulera dans nos veines, Que les mots généreux d'Honneur et de Devoir Ne seront pas pour nous de ces syllabes vaines Dont un peuple oublieux ne sait plus s'émouvoir;
fO AU FIL DES JOURS
Tant que les noms sacrés de nos morts héroïques, Pieusement gardés dans notre souvenir, Rappelleront encor sur nos places publiques Les soldats d'autrefois aux soldats à venir;
Nous pourrons fièrement suivre nos destinées, Et sur le sol natal relever les genoux : Laissons creuser son lit au fleuve des années, Soyons dignes de vivre, et Dieu sera pour nous.
Car le maître éternel des effets et des causes Ne nous a ramenés des portes du tombeau Que pour nous attacher à ces deux grandes choses La fierté du pays et l'amour du drapeau.
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L'Art
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Quand la tête d'Orphée et sa lyre sanglante Qui n'avait pu charmer les thyrses furieux Roulèrent dans les flots de l'Hèbre, sous les cieux, En soupirant toujours le nom de son amante, On dit qu'au bord du fleuve une prêtresse errante Recueillit en pleurant ses restes précieux.
Puis mettant un baiser sur sa lèvre pâlie Et couronnant de fleurs son front décoloré Elle fit doucement frémir le luth sacré:
f4 AU FIL DES JOURS
Sans doute la pitié lui tint lieu de génie, Car mariant sa voix à la triste harmonie De la lyre, elle dit le poète expiré.
André, pardonne-moi, si, comme la prêtresse, Ainsi que pour Orphée elle sut autrefois A des accords nouveaux plier sa douce voix, J'ose, le cœur ému d'une même tendresse, Honorer ton génie et pleurer ta jeunesse Sur la lyre d'ivoire échappée à tes doigts.
Accepte mon offrande et reçois ma prière, Daigne, daigne m'entendre, ô mon poète, et vous. Muses, vous qui l'avez, dormant sur vos genoux, Sous les cieux parfumés de la Grèce sa mère, Nourri du miel sacré de la langue d'Homère, Prêtez à mes accents vos charmes les plus doux.
Hélas ! que t'a servi d'avoir eu pour nourrices Les abeilles du Pinde, et de n'avoir chanté- Que les bois, les ruisseaux, l'amour et la beauté? La mort, l'affreuse mort pour ses noirs sacrifices De ton printemps en fleur vint ravir les prémices Et livrer au couteau ton front ensanglanté !
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La cruelle ! Déjà, disciple de Virgile
Et de ton Théocrite écoutant les leçons,
Tu réveillais l'écho des naïves chansons
Qu'apprenaient les bergers aux antres de Sicile,
Et, sous ta main légère, aux douceurs de l'idylle
Les pipeaux arrondis formaient leurs premiers sons.
Ta muse pastorale apportait à la France L'harmonieux soupir des antiques forêts, Elle avait rejeté la flûte de Segrais, Et ramenait l'églogue à l'aimable innocence Dont la grâce ingénue et la simple décence Lui rendaient la fraîcheur de ses jeunes attraits.
Tu voulais, t'inspirant des maîtres d'un autre âge, Dérober leur secret, et venir après eux Interroger l'esprit des bois silencieux; Les arbres pour t'entendre inclinaient leur ombrage, Et le bruit de tes pas faisait sous le feuillage Danser, en souriant, le chœur des anciens Dieux.
La Grèce eût reconnu l'abondance divine Qu'elle-même avait mise à tes lèvres d'enfant Quand tu servais de guide à ton Aveugle errant,
Ou, noyant sous les flots la jeune Tarentine, Tu faisais dans l'azur de la vague marine Tressaillir les dauphins aux écailles d'argent.
De là portant tes pas aux coteaux d'Erymanthe
Où ton jeune malade exhalait ses douleurs
Et criait à sa mère: « Aide-moi, je me meurs, »
A l'appel désolé de sa voix expirante,
Tu mettais dans sa main celle de son amante
Heureuse d'apaiser l'orage de ses pleurs.
Puis c'était Amymone et la blanche Néère Appelant Clinias en ses tristes adieux, Avant que le trépas vînt fermer ses beaux yeux; Puis les nymphes jouant au bord de la rivière, Et d'Hylas endormi sur leur couche de pierre Pressant avec amour les, membres gracieux.
Pleurez, nymphes, pleurez, amantes des fontaines, Naïades, dont les fronts couronnés de roseaux Glissent, sans la rider, sur la face des eaux, Regagnez tristement vos grottes souterraines, Le poète n'est plus, les Parques inhumaines Ont armé contre lui leurs funèbres ciseaux.
Viens encor sur sa tombe, ô plaintive Élégie, Pâle, et levant au ciel tes regards désolés, Gémis; sur tes cheveux d'un long crêpe voilés Jette une cendre impure, et que ta voix amie Retrouve, pour pleurer cette tête chérie, Un des soupirs divins de sa lèvre envolés !
Dis-nous comme il chantait de l'ardente jeunesse Les transports, le délire, et, peintre ingénieux, Exprimait la douceur du langage des yeux, Dis-nous comme l'amour aux pieds de sa maîtresse De chacun de ses vers faisait une caresse Dont le souffle brûlant les enivrait tous deux.
Et toi que sa tendresse a rendue immortelle,
O Camille, dis-moi si le cher souvenir
Du doux nom de Chénier te fait encor gémir
Dans les bosquets de myrte et les champs d'asphodèle,
Et si parfois ton ombre, à ses mânes fidèle,
Autour de son tombeau n'aime point à venir. .
Du moins, parmi les vers échappés à l'orage Dont l'aveugle fureur vint, hélas! pour toujours De son œuvre ébauchée interrompre le cours,
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La Muse a pu garder intacte, et d'âge en âge Transmettre jusqu'à nous cette première page Où chante la chanson de ses jeunes amours.
Mais qui pourra nous rendre et ces grandes pensées, Et ces vastes projets d'immortels monuments Dont il avait déjà posé les fondements, Ruines aujourd'hui par la mort dispersées, Temples interrompus dont les pierres brisées D'un Parthénon détruit rappellent les fragments ?
Dirai-je ce poème, où, rival de Lucrèce,
Il voulait, comme lui, des inventeurs nouveaux
Embellir les secrets et chanter les travaux,
Et montrer qu'un poète, en son heureuse adresse,
Peut d'un sujet ingrat corriger la rudesse
Et verser la lumière aux plus sombres tableaux?
Et toi qu'il appelait sa gloire la plus chère,
Hermès, où son génie en traits étincelants
Aurait peint « dans l'éther tous les mondes roulants, »
Marbre à peine tiré de la blanche carrière,
Quel Dieu, quel Dieu nouveau le jeune statuaire
Rêvait, s'il eût vécu, de tailler dans tes flancs?
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Mais pareils aux débris des chefs-d'œuvre classiques, Enfants d'un siècle d'or et d'un art merveilleux, Que trouvait Phidias en regardant les cieux, Tes membres incomplets, admirables reliques, Nous font ressouvenir de ces formes antiques Dont la pure beauté ravit encor nos yeux.
Toi-même tu devais, infortuné poète, Mourir avant ton heure, et voir inachevé Le rêve que ton âme ardente avait rêvé; Tu vivais, tu chantais, et déjà sur ta tête, O cygne harmonieux, mugissait la tempête Du déluge simstre où tu fus enlevé.
Au pied de l'échafaud ta lyre vengeresse Fit monter vers le ciel un hymne frémissant, Tu maudis tes bourreaux et ton vers flétrissant Invoqua Némésis, la tardive Déesse, Contre ces noirs tyrans dont la scélératesse Noyait la France esclave en un fleuve de sang.
Ta muse retrouvait pour défier le crime L'iambe belliqueux, et la corde d'airain, Archiloque nouveau, résonnait sous ta main;
Tu célébrais Charlotte et son forfait sublime,
Et les adorateurs de l'impure victime
Courbaient leurs fronts pervers sous ton mépris hautain,
Puis, quand déjà promis au charnier populaire Tu sentais approcher le moment des adieux, Alors ton vers plus doux et plus mélodieux A ta jeune captive, aimable prisonnière, Faisait encor trouver la prison moins amère, Comme un dernier rayon qui tomberait des cieux.
Eh bien! tu peux mourir! à ton ombre sacrée, Poète aux lèvres d'or envolé vers le ciel, Nous offrirons toujours le lait pur et le miel, Et toi, daigne en retour, du haut de l'Empyrée Où monte jusqu'à toi ma louange ignorée, Abaisser tes regards sur nous, jeune Immortel.
Comme on dit que parfois d'une rive étrangère Descendent sur nos bords, près d'un lac enchanté, Des cygnes, voyageurs au plumage argenté, Qui laissent en partant sur la verte clairière Un peu du blanc duvet de leur aile légère, Pour marquer leur séjour et dire leur beauté;
l'art 6i
Ainsi tu n'auras fait, pendant ton court voyage, Que traverser la France, et les destins jaloux T'auront trop peu de temps arrêté parmi nous, André, mais c'est assez pour chanter ton passage D'un de tes vers charmants que l'écho du rivage Réoète encore avec un murmure si doux.
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