CŒUR ARDENT I
si vieux de la table paternelle, où le « gâteau aux pruneaux » était de tradition.
« Et si elle n'est pas vieille, me disais-je, décidément bougon, c'est encore pire. Avec leurs cheveux frisés et leurs mines de pimbêches, les jeunes sont insupportables ! »
C'était une femme d'âge mûr, pâle et fanée, qui cousait, le front baissé, devant la fenêtre. Des bandeaux noirs grisonnants la coiffaient avec modestie. Le long de sa jupe de laine brune pendaient ses ciseaux au bout d'une chaîne d'acier ; elle portait un col blanc, dégageant un peu le cou, et un tablier de percale à rayures lilas clair, soigneusement étalé sous la belle popeline d'Adélaïde. En entrant, je la saluai. Elle s'inclina, sans lever les yeux de son ouvrage : vrai type de la couturière à la journée, sérieuse, effacée, telle qu'elle plaît aux ménages bourgeois. Pourquoi, au lieu de me plonger dans la lecture de ma Feuille ^Avis, ainsi que j'en avais eu l'intention, me mis-je, penché hors de mon fauteuil, à contempler W^^ Robert, à suivre, d'un regard qui se troublait, le mouvement de ses doigts alertes, tirant une aiguillée de soie ? Elle eut besoin d'une épingle, et, comme elle la prenait à la pelote posée dans sa corbeille, son visage m'apparut de trois quarts ; j'eus le temps de reconnaître aussi sa
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chaîne de montre en sautoir fixée à son col par une broche de corail. Aussitôt, je fus debout, m'approchai d'elle et, toussant pour m'éclaircir la voix :
— Bonjour, mademoiselle Caroline. Voilà bien des années que nous ne nous sommes vus !
De saisissement, elle laissa glisser la robe d'Adélaïde sur le plancher, tandis qu'une faible rougeur colorait ses joues.
— Vous, monsieur Auguste ! Ah bien ! si j'avais pu m'attendre à cette surprise !...
— Pourtant, puisque vous venez travailler chez mon frère....
— Je ne viens à Marin qu'en journée ; j'habite Saint-Biaise, et pas depuis très longtemps. D'ailleurs, je vous croyais toujours à Genève. Je ne savais pas que c'était vous, le frère de M. Morel !...
— Tout de même, vous auriez pu le supposer, lui dis-je, en tirant familièrement un siège à côté du sien.
Comme des habitudes, vieilles de trente ans, se renouaient avec simplicité! Il me semblait que c'était hier, à Genève, dans le salon aux meubles de reps grenat d'une ancienne maison de Cou tan ce. Un canapé, deux fauteuils, quatre chaises, avec des carrés au crochet, une table de milieu sous un tapis de velours à fleurs vives, un
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piano de palissandre, la pendule sous son globe et un plancher lozangé de bandes de chêne ciré. Caroline, installée auprès de la fenêtre, confectionnait une bourse avec de la soie et des perles de métal, — c'était la mode de ma jeunesse, — et je m'émerveillais de sa dextérité. Des boucles noires, ombrageant son visage, venaient frôler ses joues pleines et roses. Sur son corsage clair, légèrement échancré, scintillait cette même chaîne d'or fixée par une broche de corail. La cousine Louise, près de nous, affectait une pose languissante. A demiéténdue, un coussin sous la tête, un autre sous les pieds, elle lisait un roman en roulant sur ses doigts une de ses longues « anglaises. » Oui, tout cela datait d'hier ! Et Caroline Robert faisait sans doute les mêmes réflexions que moi, en choisissant des agrafes dans le creux de sa main, car elle reprit, d'une voix où l'émotion se mélangeait de raillerie :
— Voilà des souvenirs qui ne nous rajeunissent pas! Et pourtant, je me rappelle, comme si c'était hier, mon arrivée chez ma tante Deshusses, à Genève. Je m'étonne que vous m'ayez reconnue, monsieur Auguste ?
— Rien qu'en vous apercevant, mademoiselle Caroline, j'ai eu un pressentiment. Il n'y a pas deux personnes qui tirent l'aiguille comme vous.
Ma bellc-sœur m'avait bien dit : « Nous aurons aujourd'hui la tailleuse, M}^^ Robert. ^ Mais comment me douter que c'était vous ? Il y a beaucoup de Robert dans le canton. Autrefois, vous habitiez la Chaux-de-Fonds. Je me suis souvent demandé ce que vous étiez devenue.
— Vous le voyez, dit-elle, couturière à la journée.
— Votre famille, vos frères ?
— Tous morts, dispersés. Je n'ai plus personne. Vous savez que j'étais l'aînée de quatre enfants ? Après la mort de mon père, comme il ne nous laissa rien, j'ai dû gagner ma vie. C'est moi qui ai élevé mes cadets. Mes deux plus jeunes frères sont maintenant établis et font bien leur chemin. Il y a trois ans, j'eus le malheur de perdre l'aîné, François, celui que je préférais et avec qui je vivais. A la suite de ce nouveau deuil, je ne me sentis plus le courage de rester à la Chaux-de- Fonds. Justement, une de mes anciennes camarades, couturière à Saint-Biaise, voulait se retirer et cherchait à remettre sa clientèle. Je lui fis part de mon désir et nous nous entendîmes pour le mieux. Voilà mon h'stoire. Elle est courte. Et vous, monsieur Auguste? Vos enfants?... Vous en avez deux, je crois ?
— Oui, mademoiselle. Mon fils Jean, qui est marié, père de famille, continue ma maison.
debout au milieu de la chambre, les yeux tout ronds, les bras ballants. Je me hâtai de lui expliquer le mystère.
— M"« Robert est une ancienne connaissance de Genève. C'est un grand plaisir pour moi, belle-sœur, de la retrouver chez vous !
— Ah ! c'est cela, fit-elle, en épanouissant dans un cordial sourire sa. large figure et ses deux mentons. Je disais à Félix : « Ce n'est pas possible, ce n'est pourtant pas Auguste qui cause avec M"^ Robert ! » Comment vous connaissez-vous ?
— A table ! dit mon frère. On peut raconter en mangeant.
La couturière plia proprement son ouvrage, secoua les brins de fil attachés à sa robe et dénoua son tablier avant de s'asseoir avec nous. Elle ne faisait pas de bruit, ne prenait pas de place ; toute sa personne s'effaçait. A la revoir ainsi, j'eus le cœur serré, moi qui mêla rappelais si vive, si gaie et si jeufie !
— M"« Robert, dis-je à ma belle-sœur lorsqu'elle eut dispensé la soupe, est la nièce de Mme Deshusses, mon ancienne voisine de Coutance, dont je vous ai quelquefois parlé. C'est pendant un séjour chez sa tante, que je l'ai rencontrée. Ces souvenirs remontent à mon jeune temps. Vous voyez que nous sommes de très vieux amis.
— Cette dame Deshusses, Neuchâteloise d'ori-
Auguste Morel entrepreneur de déménagements
et la porte s'ouvrait sur la place de Saint-Gervais, vis-à-vis de la fontaine. C'était un endroit très clair et très gai; à côté de la pièce principale, j'avais un cabinet à moi, où Ton n'entrait que sur mon invitation, et de la fenêtre, voilée de mousseline, je m'amusais, les jours de marché, à observer le va-et-vient des campagnardes. J'étais jeune, fier d'être établi à mon compte ; je n'épargnais pas mes peines et ne dédaignais pas à l'occasion d'aller faire une partie avec les camarades. Le bon temps insoucieux que c'était là ! Du moins, avant que l'amour vînt tout gâter ! Au troisième étage de la maison, M"»« Deshusses, une digne veuve, ma compatriote, à qui m'avaient recommandé des amis, me louait une chambre à coucher indépendante, et je prenais mes repas dans un restaurant du voisinage.
M'"^ Deshusses avait une fille, Louise, âgée de dix-huit ans, qui jouait du piano et dévorait des romans. J'allais quelquefois les changer pour elle au cabinet de lecture. C'est ainsi que nous nous liâmes et peut-être cette complaisance lui donnât-elle l'idée de s'amouracher de moi. Au physique, c'était une fille agréable, grande, mince, pâle ; je crois qu'elle ne mangeait pas à sa faim pour
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elle est capable d'en mourir ! Dimanche, vous n*êtes pas venu, elle a pleuré toute la journée et toute la nuit.
Epouvanté, m'accusant déjà de la mort de Louise, je montais alors auprès d'elle, je subissais l'orage, et cela finissait par une réconciliation sous les yeux de M'"^ Deshusses qui nous embrassait tous les deux en nous appelant ses chers enfants.
Cela durait depuis tantôt un an et je commençais à être très malheureux. D'un autre côté, l'habitude m'attachait à Louise, mon affaire prospérait et peut-être bien, de guerre lasse, me serais-je laissé marier, si l'on m'eût aimé avec moins de passion. Mais cette jeune fille aux yeux ardents, qui sanglotait sur les malheurs de personnages fictifs, laissait toute la besogne du ménage à sa mère et se jetait littéralement à ma tête m'effrayait par sa véhémence. Ce n'était pas ainsi que je me représentais mon épouse future, la mère de mes enfants. Elle m'accusait de sécheresse de cœur, pourtant mon cœur n'était pas insensible !
Un jour, — était-ce un jour d'il y a trente ans ? il se levait si frais dans ma mémoire, — j'assistais à l'arrivage d'un camion chargé de caisses et je me sentais particulièrement sombre à la suite d'une querelle avec Louise, lorsque je vis entrer, dans la courette de notre maison, une jeune fille brune, un sac de voyage à la main. Elle chercha autour