LA BERGÈRE DE SUEN
décomposa sous Tempire de la colère qui V mait.
— Me voici! s'écria Perret ti, seigneur d( Tour, que me reprochez- vous?
— A moi, mes gardes ! hurla l'orgueilleux { tilhomme, qu'on saisisse ce manant et qu'on V mène !
Les six archers de l'escorte du baron alla s'emparer de Perretti, quand la bergère de Si se jetant au-devant de son fiancé, cria d'une ^ forte en étendant sa main crispée vers les gard
— Hommes sans cœur, vous ne l'emmèn pas sans moi.
Un frémissement de colère secoua la foule, hommes de Saint-Martin, dévoués à la cause saultier, entourèrent Perretti; tous sortirent dessous leurs tuniques des armes qu'ils y tena cachées, tandis que l'Hercule d'Hérens bran sait au-dessus de sa tête une lourde épéc c avait habilement dissimulée dans les plis de manteau. L'héroïsme de la bergère et le cour des hommes de Saint-Martin enflammèrent foule, qui se rua, armée de pierres et de gourd vers le seigneur et sa suite qui s'enfuirent éf vantés, poursuivis et lapidés jusqu'aux rocs à qui dominent la Borgne, où ils se précipitèrcn trouvèrent la mort.
Le castel de la Tour fut pillé et en partie renversé. Le fief de cette seigneurie fut acquis, quelques années plus tard, par le chapitre de Sion. Le brave Perretti épousa l'héroïque bergère et les habitants de Mage, si longtemps courbés sous le joug de Tesclavage, purent enfin goûter en paix les douces joies de la famille et de la liberté.
SOLANDIEU.
*N n'attendait plus pour pa grande Titine. Toute la ne dans une cour d'hôtel mal p coraient entre les pierres des poules n( et blanches, guettait réternelle retarc on voyait la longue silhouette appi hâte aucune. La veille déjà, au mo rendre à la mairie, il avait fallu se mo bonne demi-heure à piétiner sur place
voir poindre à l'horizon et avancer de son allure majestueuse jusqu'à la grande place, où, placardé d'affiches, dégradé et sale, le lourd bâtiment où se lient lés destinées formait un gros bloc jaune, menaçant.
On était au mois de juillet et la mariée et sa sœur toutes deux vêtues de robes de velours, Tune bleue avec des dentelles au cou et aux manches, l'autre verte sans rien de blanc nulle part, suffoquaient sous l'ardent soleil de midi.
Sanglé dans son uniforme de sergent de ville, en tenue de gala, le marié avait très bon air. Son képi à la main, il en éventait sa femme avec un sourire bête et un regard luisant de propriétaire satisfait. Il avait été soldat en Afrique dans le temps, et le soleil qui lui tombait d'aplomb sur le front ne l'incommodait pas le moins du monde. Au contraire, il s'évertuait à répéter que ce n'était rien, ce soleil, qu'il en avait vu d'autre en Afrique. Il fallait être une poule mouillée pour se plaindre de ce soleil-là.
— Il fait tout de même chaud, disait la mariée en s'épongeant le front avec précaution, sans déplier son mouchoir. Ce n'est pas permis de faire aussi chaud.
Et comme la grande Titine arrivait, on se porta à sa rencontre. Elle salua tout le monde du haut de la tête, sans se départir même pour la mariée
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de ses façons de reine. Elle avait le visage osseux, la bouche charnue et les dents solides. Aucune grâce nulle part, ni dans les traits ni dans les mouvements, et pourtant un certain charme incompréhensible sortait on ne sait d'où de cette longue silhouette sèche qu'on avait surnommée la grande Titine.
Dès qu'elle eut salué tout le monde, on se mit en route. Depuis le grand matin personne n'avait mangé et le verre de vin pris à l'auberge, en attendant la grande Titine, avait stimulé les appétits. Il ferait bon s'asseoir enfin à l'ombre des tonnelles, près du fleuve paresseux où le repas de noce attendait! Mordu par le brûlant soleil, le cortège se hâtait, brassant l'épaisse poussière blanche à grands pas pressés. Et d'abord personne ne parla. La présence de la grande Titine commençait toujours par jeter un froid. Il fallait s'habituer à ses airs, se répéter que si elle était là, c'est qu'elle l'avait bien voulu, que s'il y avait de la raideur dans ses manières, cela tenait surtout à sa charpente anguleuse, et enfin qu'elle n'était après tout qu'une ancienne femme de chambre qu'un coup de fortune, comme il peut en arriver à tout le monde, avait tirée de sa servitude.
Titine, de son vrai nom Valentine Lionard, avait eu, en effet, un bonheur extraordinaire, une de ces chances inouïes dont on doute longtemps
tout éveillé, tant elles sont anormales au cours des destinées humaines où, du berceau à la tombe, tant et tant de déceptions, de crève-cœurs et de gros chagrins cuisants font la chaîne, la main dans la main.
La maîtresse au service de qui elle était entrée toute jeune en qualité de première femme de chambre, Tavait gardée quinze années consécutives sans augmenter d'un liard le salaire, plutôt maigre, qu'elle lui servait ponctuellement le premier du mois. Seulement, presque toujours, en lui glissant son gage dans la main, elle lui disait :
— Vous méritez davantage, ma bonne Titine, mais vous ne perdrez rien pour attendre.
Sans savoir bien quoi, Titine avait attendu en paix, voyant sans trop d'impatience les années se succéder, commencer et finir sans lui apporter la surprise promise. Elle avait appris à aimer sa maîtresse malgré sa parcimonie tenace à son égard, et les jours monotones qu'elle passait à la servir et à la soigner avaient été dorés par ce rayonnement d'affection qui embellit les conditions les plus humbles et transfigure les plus dépouillées. Elle était tout entière à son affaire, sans regarder ni en avant ni en arrière, accumulant patiemment à la Caisse d'épargne ce qu'elle pouvait épargner chaque mois sur son gage, une misère, quelques
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SOUS, car sa mise toujours irréprochable < rente mensuelle envoyée à sa mère avalaiei des trois quarts de sa recette.
Les choses en étaient là quand sa mai atteinte depuis longtemps d'une maladie de mourut brusquement au seuil de la cinquai sans avoir même eu le temps de communi la grande Titine la surprise qu'elle lui av2 nagée. Celle-ci, du reste, absorbée par so grin, ne songea pas un instant à se sentir Elle réalisa à la hâte ses petites économies < tit pour son village où, avant de reprcnc service, elle voulait revoir sa mère et effa peu les habitudes que quinze années d'exi avaient imprimées à son esprit régulier, au pourvu de souplesse que l'ossature sèche membres.
Ce fut au milieu de cette halte entre dei vices qu'elle reçut l'avis stupéfiant que sa m£ avait assuré son avenir si largement qu'ell vait non seulement entretenir sa mère, n dispenser elle-même de servir. A partir de ment, tout ce qu'elle entreprenait lui était ( facile : les choses et les gens avaient pr figure qu'elle ne leur avait jamais vue. El était longtemps sincèrement étonnée, jusq qu'un jour l'idée bizarre lui vint de se der
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ce qu'elle éprouverait si sa maîtresse revenait tout à coup à la vie. Ce qu'elle découvrit au fond de son cœur l'effraya.
Un contact journalier, au sortir de l'enfance, avec une nature d'élite, une vie faite de devoirs sédentaires et sérieux avait développé son intelligence de paysanne et stimulé une sensibilité de conscience presque maladive. Au dedans comme au dehors, tout ce qui n'était pas net, droit, juste et convenable lui faisait horreur. La fausseté et les compromis lui étaient aussi étrangers que l'idée du vol et du meurtre. La découverte qu'elle fit au fond de son cœur lui causa donc une cuisante surprise et un profond chagrin. Elle ne réussit pas à £e tromper un instant sur ses sentiments. Oui, en vérité, plutôt que de se voir enlever sa part d'héritage, elle préférait que sa maîtresse, qu'elle avait tant aimée, fût morte. Elle constata tout de suite la présence de ces mauvais instincts, mais elle les combattit si énergiqucment qu'il y eut dans sa vie nouvelle des moments où vraiment elle se serait dépouillée sans effort de son aisance pour reprendre sa servitude, pourvu que cela pût se faire tout de suite, sans lui laisser le temps de tout peser et de tout considérer. D'autres fois, par contre, elle se sentait si cramponnée aux choses nouvelles et si étrangère au passé qu'elle se faisait horreur. Et, peu à peu, cette
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horreur qui avait éclairé et assagi son jugement sur les autres hommes avait en même temps fait naître en elle un besoin de se purifier par quelque sacrifice volontaire. Cette idée de se purifier par une action méritoire la hantait depuis longtemps, et c'était pour lui donner enfin une forme définie, pétrie d'une substance solide, qu'elle avait accepté de figurer au cortège et au banquet de noce de sa cousine Olympe, une cousine à la mode de Bretagne, autrefois coquette et légère, mais qui s'était assez assagie pendant les dernières années pour que Titine, possédée par son idée de purification, renouât sans trop d'effort d'anciennes relations de famille.
Droite et raide à côté du compagnon qu'on lui avait donné, effleurant à peine du bout de ses doigts osseux la manche de drap marron de son cavalier, elle marchait absorbée dans son rêve, le trouvant tout à coup moins aisé à réaliser qu'elle ne se l'était figuré. Elle découvrait avec chagrin que pour mener à bien sa bonne action elle avait besoin du concours de trois personnes, que son offre, quelle qu'en fût l'issue, éveillerait une vive surprise pour n'aboutir peut-être, en fin de compte, qu'à désobliger Olympe et son sergent. Rien ne lui permettait de supposer, en effet, que le sergent vît de mauvais œil la petite fille qu'Olympe lui apportait en cadeau de noce. C'était un homme
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in peu court d'esprit, que la grande Titine, gâtée )ar son long tête-à-tête avec une femme d'une lutre condition, avait jugé dès la première ren- :ontre sans talent pour la causerie et bâti tout ex- )rès pour attendre les mauvais drôles au coin des ues, comme le chat aplati sur le ventre guetté les louris au bord de leur trou.
Dans d'autres circonstances, elle n'aurait pas compris qu'Olympe se contentât à si bon marché ;t elle le lui avait dit carrément avec la liberté de angage, l'audace de franchise que lui donnait ion indépendance pécuniaire et un peu aussi la :onscience vague d'être supérieure en intelligence, ion seulement à Olympe et à son sergent, mais à a plupart de ceux qu'elle fréquentait depuis son ctour. Elle avait donc exprimé son opinion sur . c sergent, sans réticences aucunes, considérant :[ue les droits de la vérité sont partout les preniers, mais souhaitant tout bas qu'Olympe restât )bstinée dans sa volonté d'avoir son sergent, ce ^ui était arrivé, en effet, non par intérêt ni calcul, nais parce qu'Olympe s'était attachée pour tout ie bon à cet homme que sa cousine jugeait stu- 3ide.
Titine ne s'était pas étonnée outre mesure de :et attachement bizarre. Elle connaissait l'amour ît sa puissance, l'ayant éprouvé une fois en sa vie orsqu'elle était en service en ville. Toute jeune.
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confiante et inexpérimentée, grisée par la sève de ses vingt ans, elle avait aimé un beau garçon à la tête noire et bouclée, serrurier de son état, qui Pavait courtisée deux ans de suite sans rougir, tandis qu'il possédait de par l'état civil une femme si bien à lui qu'elle augmentait chaque année sa famille d'une nouvelle unité.
La découverte d'une si noire vilenie avait guéri du coup la grande Titine de son amour, mais l'humiliante expérience lui était restée comme un paquet indigeste sur le cœur et elle en avait conçu une incurable défiance vis-à-vis des hommes.
Tout en acceptant leurs égards et souriant de leurs flatteries, elle faisait semblant de ne pas comprendre leurs intentions, gardait pour elle sa petite fortune et se plaisait dans un rôle spécial, qui semblait fait exprès pour elle. Cela la flattait de voir la gêne que produisait partout sa présence. Pendant tout un grand quart d'heure, ce jour-là, elle jouit de cette impression tout en suivant des yeux la petite Louise qui, seule parfaitement à son aise, gambadait le long du cortège en soulevant pour s'amuser des tourbillons de brûlante poussière.
— Allons, allons, dit-elle enfin en saisissant au passage la petite fille par le bras, finis ; ce n'est pas joli ce que tu fais. On en avale assez sans toi de poussière.
FOTER ROMAND XV I4
L'enfant, une fillette de neuf ans à peine, la regarda un moment très étonnée, puis, sans souffler mot, elle s'échappa et alla prendre la main de sa mère.
Tout de suite la grande Titine se repentit de son mouvement d'humeur. Ce n'était pas ainsi qu'il fallait apprivoiser cette petite, qui évidemment était une gâtée à qui sa mère passait toutes ses fantaisies. Elle la rappela plusieurs fois, mais en vain. Bien qu'Olympe lui parlât longtemps à l'oreille et que le sergent lui-même s'en mêlât, la petite Louise ne bougea pas. Titine se tourna pour la première fois vers son cavalier :
— Ça fait mal, dit-elle, de voir comme on gâte les enfants de nos jours. Aujourd'hui ce sont les enfants qui commandent.
Et secouant de sa main droite les plis, pleins de poussière, de sa robe gris-perle, sans y prendre garde elle enfonça sa main gauche une ligne plus avant sur le bras de son compagnon. Celui-ci aussitôt se sentit enhardi. Entre ceux qui recherchaient la grande Titine, il était le plus empressé, le seul aussi avec qui elle éprouvât un certain plaisir à causer. Elle lui trouvait non seulement des idées, ce qui manquait à la plupart des autres, mais aussi des manières moins frustes. Il avait un magasin d'horlogerie qui marchait bien, une figure
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avenante et, bien qu'il traînât légèrement la jambe gauche, une tournure de monsieur.
— C'est bien vrai ce que vous dites là, appuyat-il en pressant légèrement le bras de sa compagne, comme pour souligner son affirmation. Mais voilà ce qu'il y a : c'est que ceux qui pourraient bien élever des enfants n'en ont pas.
Dès qu'on entendit la conversation se mettre en train entre la grande Titine et l'horloger, il y eut tout le long du cortège un frisson de détente. Les jeunes qui marchaient derrière commencèrent à gazouiller en sourdine comme des canaris qui essaient leur voix, et les plus vieux échangèrent des observations sur la sécheresse et sur la possibilité d'un orage avant la nuit. La sœur de la mariée, à qui son cavalier, un blond à la barbe maigre et rousse, communiquait cette inquiétude, ramassa vivement sur son bras sa robe de velours vert et la tint désormais à l'abri de tout contact avec le sol, tout en levant de temps en temps vers l'azur cru du ciel des yeux inquiets, de grands yeux châtains toujours prêts à larmoyer.
— On ne peut jamais être sûr d'une heure de paix en ce monde, dit-elle avec un soupir. Le chagrin nous court partout sur les talons.
Et sentant la larme, restée au coin de son œil depuis les émotions de la cérémonie nuptiale à
Téglise, s'amasser et menacer de tomber, elle la chassa du revers de son gant de fil. Elle était habituée à être sans cesse raillée au sujet de ses larmes toujours prêtes à jaillir et elle les retenait le plus qu'elle pouvait.
De temps en temps, à la tête du cortège, plaintive, la voix de la mariée s'élevait, se lamentant de la chaleur, tandis que le sergent la plaisantait, persistant à la tenir par la taille et à lui souffler des mots dans les cheveux à travers le tulle de son voile.
11 y eut un ouf de délivrance quand on aperçut enfin les tonnelles ombragées, où, sous l'épais rideau de feuillage, le couvert était mis.
Seuls la grande Titine et son cavalier parurent surpris et presque désappointés de se trouver déjà au but. Ils s'attardèrent un moment à causer au bord du fleuve, regardant l'eau filer toute plate entre des rives herbeuses. On sentait bon la verdure dans ce coin humide et aussi le foin fraîchement coupé qui, éparpillé dans les prairies, de l'autre côté de l'eau, séchait au soleil.
— Ainsi, dit la grande Titine, c'est bien entendu, c'est vous qui ferez la proposition.
— C'est entendu, dit l'horloger simplement.
Et il considéra avec complaisance le long buste
sec de la grande Titine penché au-dessus de la balustrade de bois courant le long du fleuve de-
autant de bienveillance; elle lui semblait plus désirable que jamais avec sa robe gris-perle, sa conversation choisie et les belles idées généreuses qui germaient sous son crâne osseux. Il la préférait infiniment à toutes les jeunesses de la noce qui le lorgnaient pourtant avec convoitise, irritées de voir, comme toujours, la grande Titine accaparer le plus élégant et le mieux emplumé des convives. En dépit de sa jambe traînante, l'horloger s'entendait à plaire
aux femmes, mais dès que Titine était là, il ne s'occupait plus que d'elle.
— On se demande, dit la grande Titine, les yeux rêveurs fixés sur le fleuve, d'où vient toute cette eau. Ça coule, ça coule et ce n'est jamais fini.
— Il y a beaucoup de choses drôles dans le monde auxquelles on ne pense jamais, dit l'horloger après un silence. On n'a pas le temps de penser, nous autres. Mais il m'arrive quelquefois de lire des choses extraordinaires, et vous allez rire, mademoiselle Titine, mais cela me rend triste ; je ne sais pas pourquoi cela me rend tout à fait triste. C'est comme une inquiétude qui me court dans le sang.
Il ajouta, sans laisser à Titine le temps de répondre et sans se soucier d'adoucir la transition :
— Ce qu'il me faudrait, à moi, c'est une bonne femme avec qui je pourrais causer le soir sans m'embêter.
Titine approuva de la tête sans exprimer autrement sa sympathie, puis elle dit brusquement :
— C'est effrayant les mauvaises choses qui se passent au fond de notre cœur, vrai, c'est effrayant.
Et comme l'horloger abasourdi restait muet, elle sentit plus que jamais le besoin de se purifier de son ingratitude vis-à-vis de sa maîtresse, car plus que jamais, ce jour-là, il lui aurait été désagréable de reprendre son ancienne vie.
LA GRANDE TITINE
Sans s'apercevoir aucunement du silen fus de son interlocuteur, elle poursuivit :
— Ainsi c'est bien entendu, n'est-ce pa
L'horloger n'eut pas le loisir de réponc les appelait pour la soupe. Ils allèrent s'ai la longue table où le reste des invités étaie installés. Tout le monde se tut dès que la Titine eut pris sa place, et un froid régna ( veau pendant qu'on dégustait le bouillon la petite Louise jacassait sans perdre une et sans se soucier le moins du monde des de tête ni des sourires que la grande Til adressait de temps en temps.
A la fenêtre de l'auberge, au premier une femme en jaquette de coton bleu pa repassait, tenant étroitement serré contre trine un poupon hâve et maigre que de tei temps, très légèrement, elle effleurait du b< lèvres. Tout à coup, sortant de son apathi fant malade se mit à crier, doucement d puis toujours plus fort. Avec toute l'énei petits poumons intacts, il poussa bientôt c meurs stridentes. Tous les convives avaien même sursaut et toutes les têtes se tournère fois du côté de la fenêtre. Celle-ci se ferms tôt sans bruit. Mais à travers la mince cloi verre la plainte de l'enfant s'entendait touj la grande Titine murmura :
2l6 AU FOYER ROMAND
— Tant de petits êtres qui viennent au monde pour souffrir, ça fait mal, vrai, ça fait mal.
Et elle attacha ses yeux sur la petite Louise, comme si elle voyait un gros orage s'amasser audessus de sa tête. Mais la petite fille regardait comme tout le monde du côté de la fenêtre et la commisération dont elle était l'objet ne fut saisie que par l'horloger.
L'aubergiste qui s'empressait autour de la table, voyant que l'enfant continuait à crier et en avait, selon toute apparence, pour longtemps, appela, la tête en l'air :
— Eh! Lina, eh!...
La femme, tenant entre ses bras l'enfant tout violet de colère ou de douleur, s'approcha de la fenêtre, montrant son visage anxieux et sa tête échevelée. L'aubergiste lui fit aussitôt, du bras droit, d'énergiques signes de s'éloigner. La mère et l'enfant disparurent. Mais ils avaient laissé derrière eux l'impression de l'éternelle tragédie de l'existence, où la joie et la douleur se suivent de si près et si souvent naissent l'une de l'autre. Sur ces êtres assemblés pour se réjouir, un frisson passa, et longtemps, s'écbappant d'un fond d'expériences lointaines ou rapprochées, ou bien encore de cette inquiétude permanente tapie dans quelque coin du cœur le plus léger, une tristesse pesa sur les vieux et sur les jeunes, tandis que la sœur de la
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mariée, les deux coudes sur la table, pleurait dans son mouchoir sans pouvoir se remettre. Il y avait huit ans, elle avait perdu un petit garçon en bas âge et ses souvenirs s'étaient réveillés cuisants.
— Ce que vous en avez d'eau dans le cerveau ! lui dit enfin le sergent en guise d'encouragement.
Et cette parole bien intentionnée dissipa le malaise. Titine pinça ses lèvres charnues pour dissimuler l'irritation que lui causait la bêtise du sergent, mais elle ne dit rien et, le vin aidant, sa présence finit par perdre son action pétrifiante. On oublia aussi le petit être souffreteux en lutte inconsciente avec son mal. On oublia les dessous des jours de fête et tous leurs lendemains ; le joyeux tapage commença enfin pour tout de bon.
On était au dessert lorsque l'horloger se leva, fi-appa sur son verre et réclama un moment d'attention.
La grande Titine regarda aussitôt la nappe en piquant du bout de ses doigts noueux des miettes de pain semées autour de son assiette. Elle avait légèrement pâli, comme si elle pressentait que tous les regards allaient se porter sur elle et qu'elle eût préféré à présent faire sa bonne action d'une façon moins éclatante. Mais c'était trop tard pour se raviser, car l'horloger avait déjà commencé sa harangue et, après un court préambule, il lançait la proposition de Titine.
2l8 AU FOYER ROMAND
La grande Titine, que tout le monde estimait et respectait, avait eu une de ces idées généreuses telles que seules les grandes âmes en quête perpétuelle d'actions utiles aux autres en voient naître. Elle proposait aux mariés de leur prendre la petite Louise, d'en faire sa fille, de l'élever dans la sainte religion et dans les bonnes mœurs, de se charger de toutes les dépenses de son en* tretien et de la rendre heureuse et sage selon ses moyens. Il semblait à la grande Titine que les époux qui allaient fonder une nouvelle famille se sentiraient plus à l'aise seuls vis-à-vis l'un de l'autre. Ils n'auraient d'ailleurs aucune reconnaissance à avoir envers elle, car ce qu'elle demandait' elle le désirait du fond du cœur pour des raisons qui lui étaient particulières.
L'horloger termina son discours en proposant la santé des époux, de la grande Titine et de la petite Louise.
Un cliquetis de verres s'ensuivit, un vacarme de cris et de rires. Puis autour de la longue table un étrange silence s'établit. Seule la petite Louise harcelait sa mère de questions. Elle la tirait par sa manche et les deux petits pieds inquiets piétinaient le velours bleu de la robe.
— Qu'est-ce qu'elle veut? Qu'est-ce qu'il a dit, le boiteux? Qu'est-ce qu'elle veut, la femme?
Mais la mère ne répondait rien. Elle se deman-
wm
LA GRANDE TITINE
dait avec une inquiétude poignante s'il 1 possible de donner sa petite Louise et el pondait que non. Elle se répondait in^ ment que non et elle regardait devant ( oser tourner la tête du côté du sergent po roger son visage.
Dans les branches d'un tilleul un oisea deux notes aiguës, toujours les mêmes, e blait à Olympe que cet oiseau disait aussi non. >
La grande Titine, les yeux baissés, î qu'on répondît à sa proposition. Mainter la chose était faite, elle était contente qi faite et son désir de purification intéri semblait presque réalisé. Autant qu'el aimé sa maîtresse, autant elle aimerait c tite fille si on la lui donnait. Elle avait trop bien connaître les rouages de la a supposer un instant qu'on pût rejeter u comme la sienne. On lui donnerait l'enf n'en doutait pas; seulement il fallait 1 Olympe le loisir de se reconnaître et au le temps de comprendre.
Celui-ci se leva enfin et il promena lo autour de la table ses gros yeux luisants ( sans rien dire.
Il venait d'interroger Olympe à voix 1 tandis que l'oiseau continuait à crier éper
« Non, non, » elle lui avait répondu sans le regarder :
— C'est comme tu voudras.
Il se gratta longtemps derrière le crâne d'un air préoccupé. Il ne savait pas pourquoi les mots ne voulaient pas s'arranger dans sa tête et il fut sur le point de se rasseoir, tant il avait chaud à la figure. Cependant avec ses boutons de métal brillant, ses parements d'argent et son stage en Afrique, il sentait confusément que cela ne convenait pas de se rasseoir bêtement après s'être levé. 11 se tint sur un pied et puis sur l'autre et enfin, d'une voix haute et brève de commandement militaire, il lança son opinion :
— C'est pour dire à M^^« Titine toute notre reconnaissance pour sa bonne idée.... Mais quant à garder l'enfant, nous gardons l'enfant.
Et il se rassit lourdement en adressant à sa femme un sourire content, qui semblait dire : « Hein ! Un, deux, trois. Il n'y a pas besoin de tant de paroles pour dire ce qu'on pense. »
La bouche entr'ouverte, la grande Titine regardait stupéfaite l'orateur. Elle continua à le regarder longtemps. Jamais elle n'aurait soupçonné qu'il y eût place pour de la délicatesse et de la générosité sous ce crâne étroit, et son opinion sur le sergent subissait une transformation qui s'étendait à toute son espèce. Il y avait donc au monde
LA GRANDE TITlNE 121
des hommes qui, au lieu de dissimuler des vilenies, cachaient ce qu'ils avaient de bon. En vérité, il y avait des hommes qui ne trompaient pas. Cela rétonnait beaucoup que celui-là, entre autres, le dernier des derniers à ses yeux, eût su trouver des paroles nettes et pourtant inofFensives à la fois pour elle et pour Olympe. Cette surprise fut pendant quelques minutes une distraction à la perte de son rêve, mais très vite elle réalisa dans toute sa plénitude sa déception. Elle sentit avec amertume son ardent désir de purification s'éloigner d'elle et le souvenir de sa maîtresse la harceler de nouveau comme un remords.
L'incident inattendu provoqué par sa proposition avait brusquement coupé le fil des causeries. Après quelques vains efforts pour le renouer, le repas étant fini, on se leva de table et l'on quitta la tonnelle.
Titine se leva comme les autres et elle alla de nouveau s'accouder à regarder le fleuve. L'eau s'en allait toujours sans une ride, suivant son chemin monotone d'une allure lente et paresseuse, et cela l'attristait de la regarder en pensant que tout à l'heure elle avait le cœur léger, tandis qu'à présent tout était à recommencer.
L'horloger l'avait suivie au bord de l'eau. Mais il restait silencieux à côté d'elle, se bornant à signaler sa présence par de petits cailloux qu'il lan-
çait dans l'eau de temps en temps. Il comprenait qu'elle était désappointée, un peu humiliée même ; il fallait lui laisser le temps de se remettre.
Au fond de la cour, tout à coup, on entendit grincer un violon. Un des invités avait apporté son instrument et il raclait une valse à Tombre du tilleul. Toute la jeunesse éparpillée ici et là accourut aussitôt, et en passant à côté de Titine, toujours en compagnie de l'horloger, quelqu'un cria :
— Nous, les jeunes, nous danserons.
La grande Titine pinça ses lèvres épaisses. La parole était malveillante pour elle. Elle l'était aussi pour l'horloger, que sa jambe traînante rendait maladroit à la danse.
Ils restèrent à leur place au bord de l'eau, la regardant couler, couler sans jamais s'arrêter. Et Titine, que sa déception inclinait à la tristesse, pensait que les années aussi coulaient, coulaient sans jamais se reposer. D'autres dansaient tandis que, sans- y penser, elle avait cessé d'être jeune. Elle songeait encore qu'il était bien inutile de lutter avec ses mauvais instincts, puisque les hommes étaient incapables de comprendre un effort généreux, que chacun s'en allait par son petit chemin, les yeux à terre, sans se soucier le moins du monde du trouble où se débattaient les autres. Si seulement elle pouvait trouver un moyen de tranquilliser sa conscience au sujet de sa maî-
LA GRAKDE TITINE 2
tresse, elle aussi laisserait passer les jours sans soucier de rien, comme elle le voyait faire à to le monde.
Depuis un bon moment l'horloger avait ces de lancer ses pierres dans Tcau. Il savait exacl ment l'espace de temps que contient une minul et le silence de la grande Titine commençait lui sembler trop long. Il jugeait qu'elle avait le loisir de se remettre à fond de son mécompi A vrai dire, malgré sa sympathie pour Titine le respect que lui inspiraient en général ses idée il n'avait compris qu'à moitié sa fantaisie de s'a nexer la petite Louise, une petite peste, bruyar et mal dressée. Dans le cas où la grande Titi se déciderait un jour au mariage, la présence d'i enfant étranger amènerait infailliblement des coi plications et du tirage. Ce serait tellement pi simple, — si seulement Titine voulait mettre grande intelligence à bien peser les choses, — serait tellement plus simple d'avoir des enfants soi, qu'on élèverait à sa façon.
Non seulement l'horloger savait le temps préc que contient une minute, mais il sentait très n( tement ce qui les distingue les unes des autre Celle qui allait naître avait une importance tou particulière.
— Ce qu'il vous faudrait, mademoiselle Titin murmura-t-il enfin en recommençant à lancer d
pierres dans l'eau avec énergie, ce serait,... comment dirai-je?... ce serait une famille à vous qui vous ferait société, et, si vous me permettez de dire tout ce que je pense, ce seraient des enfants à vous que vous élèveriez avec plus de plaisir que eeux des autres.
La grande Titine tourna brusquement son buste anguleux du côté de l'horloger et elle le dévisagea un long moment sans parler. Il n'était pas marié en cachette, lui ! Il y avait des années et puis des années qu'elle le connaissait. Elle l'avait toujours trouvé de bon conseil, prudent et avisé, et il devait y avoir du vrai dans ce qu'il disait, 'car ses paroles avaient trouvé au fond de son cœur un écho tout prêt. En effet, pourquoi fallait-il absolument que la générosité de sa maîtresse allât au bien-être d'un enfant étranger ? Pourquoi ?
— Vous avez peut-être raison, dit-elle en laissant voir à travers les lèvres charnues la ligne blanche de ses dents, on ne sait jamais bien voir les choses comme elles sont. Il y a tant de vilenies en nous et autour de nous que cela empêche de bien voir ce qu'il faut faire. Quand on le voit, c'est trop tard.
— Comment trop tard ? se récria l'horloger.
Et il se tut un moment. Il avait une si forte inquiétude de se méprendre sur la bienveillance de la grande Titine que cela lui coupait l'haleine. Il
LA GRANDE TITINE
la contempla quelques secondes, longue et oss telle qu'elle était, pas belle, mais possédant lui ce charme sans nom qui pénètre un hc jusqu'aux moelles.
— Si vous vouliez, mademoiselle Titine, enfin la voix rauque, à partir d'aujourd'hui compterions les heures et les minutes sur la r montre et je vous jure qu'elle marcherait bie
La grande Titine, penchée sur l'eau, res long moment silencieuse. Elle ne voyait plus 1er le fleuve, elle ne sentait plus glisser le te Il lui semblait que la vie du dedans et du d avait fait halte simultanément pour marquer l'éternité une minute unique.
Bien qu'elle sentît son cœur sauter dans sa trine d'une façon désordonnée, elle dit enfin, se départir de ce ton mesuré et bienséant qu sait si souvent de sa présence un trouble-fête
— Quel long chemin nos idées peuvent ] tant faire en une courte journée! Ce matii n'aurais pas cru possible ce qui nous arrive présent il me semble que tout cela existe di toujours.
— Je ne suis pas de votre avis, dit l'hor sans chercher à dissimuler le trémolo de sa moi, je me sens tout renouvelé.
Et tandis que Te violon continuait à gr sous le tilleul et que la verte jeunesse tourna
rond sur l'herbe d'une maigre pelouse, la grande Titine commença son œuvre de purification. Elle la trouvait plus belle que toutes celles que son imagination aux abois lui avait proposées. Le dévouement latent qui tourmentait son âme servirait à embellir la vie d'un homme, l'argent irait à ses enfants, et sa part à elle serait le bonheur que depuis longtemps, sans se l'avouer, elle rêvait tout bas.
Et comme cette idée de purification qui hantait sa pensée dépassait un peu la qualité de son esprit, elle ne s'avisa jamais que sa combinaison n'était qu'un compromis ; elle fut heureuse de son lot sans arrière-pensée.
Eugénie Pradez.
Esquisse.
UAND il revint dans le vallon d'autrefois, il vit que rien n'avait changé. Il retrouva tous les arbres du verger ; seul manquait un poirier centenaire, qui avait succombé l'hiver précédent sous le poids de la neige et dont on voyait encore la place , marquée dans l'herbe comme la cicatrice d'une plaie.
22 s AU FOYER ROMAND
Tout d'ailleurs dtait demeuré. Il reconnaissait le hangar abritant les charrues et les herses; le grenier avec son large auvent sous lequel roucoulaient les pigeons ; il entendait la voix monotone de la fontaine, toujours pareille; il entendait le son métallique du marteau battant la faux d'un rythme égal, près de la remise ; il percevait, montant de retable basse adossée à la ferme, le grognement des porcs réclamant leur pâture, et, dans la cour, le cliquetis de l'anneau et de la cheville en fer au moyen desquels un garçon de ferme attelait au char deux bœufs liés sous le joug.
Tous ces bruits, tous ces détails familiers, c'étaient ceux de son enfance. Il eût ^iffi d'un seul d'entre eux pour évoquer tout le passé.
Le passé, il se dressait devant lui sur ce vieux chemin, au bord duquel il attendait, blotti près de la haie d'épine.
Qu'attendait-il?... Il aurait voulu tout revoir de près, pénétrer dans la vieille ferme, reconnaître là aussi ce qu'il avait connu : le rustique vestibule au plancher de terre battue, où les hirondelles repeuplaient chaque année le nid qui porte bonheur ; l'âtre où la grande marmite chantait sur la braise ; la salle basse où s'allongeait la table brune et luisante; la petite chambre des maîtres, avec son grand lit à rideaux de serge verte, sa com-