‹ Au foyer romand: étrennes littéraires (volume 2)Chapitre 15 sur 23 · ESQUISSE · texte numérisé non relu

ESQUISSE

mode aux ferrures de cuivre et sa fenêtre entourée de vigne.

Mais dtait-il venu seulement évoquer, dans ce cadre reste toujours présent pour lui, les souvenirs de jadis ? Il était venu surtout, — il le sentait maintenant, — pour demander pardon et pleurer sur rirréparable....

Toutes les scènes de son fugitif roman repassaient devant son âme triste. Idylle au début, puis drame poignant. Il croyait l'aimer; elle lui avait donné les prémices de son cœur. Elle avait trop cru en lui.... Le jour était venu de l'inévitable séparation, et^ comme il lui disait « au revoir, » elle lui avait fait la confidence sacrée qui devrait lier deux êtres à toujours.

Il n'était jamais revenu !

Alors qu'il croyait l'avoir oubliée, il apprit qu'elle était folle : la pauvre âme trahie avait sombré dans le noir.

Puis, deux ans après, elle était rentrée guérie à la ferme.

Il s'était dit : « N'y pensons plus. »

Et il y pensa. Au fond de son passé vivait quelque chose qu'il ne se pardonnait pas.

De loin en loin, il sut ce qui se passait au vallon,

que les vieux fermiers étaient morts, que leur fille cadette avait épousé un brave domestique, devenu fermier à son tour. Mais Taînée restait fille. Personne ne voulait d'elle. Passe encore son aventure de jeunesse ; mais cette maladie noire, qui pourrait revenir!

A la ferme, elle était la servante des autres, la bonne des enfants de sa sœur. C'était « la tante. »

Un jour, un honnête valet de ferme lui demanda d'être sa femme et de le suivre. Elle refusa. A quoi bon changer de lieu? Elle mourrait aussi bien ici.

Ainsi passèrent les années.

Et celui dont la conscience parlait toujours voulut enfin revoir et savoir. Son mariage et le bonheur qu'il s'était fait n'avaient point supprimé l'aiguillon du remords. Il fallait lui parler, être pardonné d'elle.

Et c'est pourquoi, par cette claire matinée de juin, il avait, au cours d'un voyage, fait halte dans le vallon perdu. Toujours debout près de la haie, il n'osait avancer, craignant la rencontre qu'il souhaitait pourtant.

Il la vit bientôt. Suivie de deux marmots pendus à ses jupes, elle sortit de la ferme, .portant une seille pleine de laitue qu'elle commença d'éplucher sous le goulot de la fontaine.

Elle était plus vieillie que changée. Rien de tragique dans cette face ridée, où une expression de calme indifférence était répandue. Elle semblait vivre d'une vie inconsciente, parlant d'une voix égale et morne, faisant son ouvrage avec des mouvements d'automate.

Il Tobserva un moment, et comprit que cette vivante était une morte. Si morte, que lorsqu'il passa devant elle, prêt à l'aborder, et la salua d'un bonjour tremblant, elle ne songea pas à lever les yeux sur cet étranger, elle ne tressaillit pas même au son de sa voix.

Morte absolument ! Lui qui l'avait tuée, avait-il donc le droit, en implorant son pardon, de la rendre à la vie, c'est-à-dire à la douleur?

Il poursuivit son chemin, et, cent pas plus loin, se retourna, épiant encore, espérant quelque chose.

Placide et muette, elle continuait d'éplucher sa laitue.

Philippe Godet.

Voêns, août 1900.

«^>^E lourd camion, chargé de plâtras, montait la rue en raidillon. Les roues énormes tonnaient sur le pavé, d'où les sabots des chevaux faisaient à chaque pas jaillir des étincelles. Les chevaux étaient trois robustes percherons, aux formes épaisses, aux yeux vides, qui s'arrêtaient de place en place, haletants, épuisés de fatigue, trempés de sueur. Le timonnier, à poil

fauve, était évidemment vicieux : car il était muselé, de sorte qu'on distinguait mal sa figure; les deux autres, blancs et un peu plus petits, avaient je ne sais quelle expression résignée et souffrante ; les veines de leur front se gonflaient dans reifort, comme celles de vieux ouvriers qui depuis beaucoup d'années s'acharnent au même travail, et l'on ne pouvait les regarder sans pitié. Le charretier qui les conduisait, solide, râblé, nerveux, avait la face rouge, la voix terrible, l'œil irrité : la journée finie, — cela se devinait, — il s'en irait rafraîchir dans quelques verres d'absinthe sa gorge écorchée de hue! et de dia! Son fouet claquait dans l'air, cinglait les flancs des chevaux, demeurait menaçant même au repos ; et la pitié qu'inspiraient les bêtes se doublait d'une sourde colère contre leur tyran brutal et farouche, esclave lui-même de quelque compagnie de transports ou de démolitions qui bénéficiait à distance de ses cris, de ses coups, de toute sa peine et de celle de tant d'autres charretiers hurleurs et de tant d'autres chevaux éreintés.

L'attelage s'arrêta: un instant de répit, le temps pour les bêtes de reprendre haleine, pour l'homme de reposer sa voix....

Soudain, le grand timonnier fauve dégagea brusquement sa bride, se retourna contre un de ses compagnons, et se mit à lui labourer le dos en

Page 1