‹ Au foyer romand: étrennes littéraires (volume 2)Chapitre 19 sur 23 · POUR UN SANATORIUM · texte numérisé non relu

POUR UN SANATORIUM

Pas de brouillards ici, pas de mansarde obscure, Pas de remèdes vains et pas d'art impuissant ; Pour médecin, la bonne et la grande nature. Pour remède, l'air frais qui coule dans le sang.

Ne t'inquiète point des enfants, ni du père;

On s'occupera d'eux et tu les reverras.

N'hésite donc plus, viens! Le miracle s'opère :

Tu pourras, au printemps, les serrer dans tes bras....

La malade est montée à la blanche montagne.

Péniblement, le corps brisé, le cœur éteint ; ' Mais la foi la soutient, mais l'espoir l'accompagne, Son rêve lui sourit déjà dans le lointain.

Oh! combien il est doux, sur la terrasse ouverte, Devant le pur décor des glorieux sommets.

De songer qu'au moment où l'alpe sera verte Ou aura recouvré la santé pour jamais!

Qu'il est doux de savoir, dans la chambre bien close. Près du poêle qui chante une vive chanson, Qu'on a sur l'oreiller un visage plus rose.

Au lit douillet un corps délivré du frisson !

On respire la vie en ce séjour tranquille; Voici, le temps s'écoule ainsi qu'un ruisseau clair; Et le cœur, autrefois douloureux et débile, Rebat joyeusement comme une aile dans l'air.

Et voici que l'hiver remonte vers les cimes ; La neige fuit devant les gazons reverdis ; Et, sur les fronts heureux des anciennes victimes, Flotte comme un rayon tombé du paradis.

On apportait la mort, -- on emporte la vie.... Le printemps a paru, la mère est de retour, Et, dans l'humble foyer, la famille ravie Tresse à la Charité des couronnes d'amour.

Virgile Rossel.

L'assomption de Fine

FiNELi voulait mourir.

Elle était bien petite pour s turer vers de si grandes choses.

Elle portait les cheveux longs habits courts. Si jeune, huit print et naïvement précoce comme les de la souffrance.

Le soir de Noël on Pavait emmai dans des couvertures de laine p porter, toute frissonnante de fièvre, sous 1 mières de Tarbre sacré. Mais Tannonciatioi reuse ne dépassait pas le seuil des âmes nuit-là : Fineli était si malade.

Elle sourit à sa grande poupée neuve d'u rire de douce complicité, et dans son visage deux touchantes fossettes se creusèrent. C dit qu'une main invisible imprimait sur ses fragiles le signe d'ombre des prédestinés.

Elle rit à sa poupée, la trouva belle et la prit sur son sein. Elle lui parla ingénument. Le lendemain, elle la repoussa, déçue, car la poupée, très roide dans ses affiquets, dardait ses yeux glauques sur une vie de fête perpétuelle et se refusait à mourir... si jeune!

Fineli avait toujours ressemblé à ces frêles plantes que la mort choie et cultive avec prédilection sur notre terre nourricière ; la fleur mélancolique qu'elle entoure de soins diligents, et devant laquelle les passants s'arrêtent, songeurs, pressentant le nom de la mystérieuse gardienne.

Le souffle du vent Tinclinait vers le sol, impitoyablement, et des musiques voilées, comme des appels de cloches lointaines, planaient sur le jardin où elle s'étiolait dans sa grâce languide et condamnée.

Fineli voulait mourir.

Sa bienveillance s'étendait à tous les êtres, hormis aux méchants garçons jeteurs de pierres. Mais elle aimait par-dessus tout les fleurs, sa mère et le bon Dieu.

Or le paradis que pressentait sa foi n'était qu'un merveilleux enclos de fleurs où les abeilles bourdonnaient d'une rumeur éternelle, où les brebis immaculées broutaient dans les pâturages aériens des nuages, sous les pupilles bleues des astres, et parmi les passe-roses divines.

l' ASSOMPTION DE FINELI

Et pour voir ces choses, Fineli donnait sj Sa mère la rejoindrait, car un ciel sans mère un non-sens inimaginable.

Le bon Dieu serait là, sans doute, puisq allait frapper à sa porte même, se haussant u sur ses pieds nus dans sa belle impatience d 1er les champs d'oubli.

L'accueillerait-il tout de suite?

Fineli était pieuse.

Certes, elle avait été friande, elle enfre parfois le commandement d'obéissance, fâch bonne maîtresse, ou querellait son frère < mais ces jours étaient révolus, elle soufFraii se plaindre, afin qu'on lui fît grâce de ses r péchés.

Sa poitrine, écrasée par le mal sournois, s levait durement.

La fièvre plongeait son corps, amaigri jusq os, dans un bain de braise.

Une sueur humectait ses tempes, et près < sa mère, d'un geste inlassé, essuyait les g jaillies. La petite s'emparait de sa main, s'y ponnait.

— Mammy!

C'était comme un appel au secours danî goisse de l'oppression à l'haleine courte < fiante. Une mère, c'est le salut personnifié!

Elle était debout, son pur visage de madoi

clind vers l'enfant, un sourire de stoïque consolation fleurissait sa lèvre, tandis qu'un soc de douleur creusait silencieusement des sillons rouges autour de ses yeux, la nuit....

Son amour désintéressé se pliait au désir de l'enfant. Elle ne disputait pas sa proie à la mort : l'enfant de sa dilection était prédestinée. Elle n'était pas de celles qui marchandent avec le sort.

Dans le crépuscule blême du jour d'hiver, Fineli se mit à rêver tout haut, à forger l'avenir de sa vie d'au delà.

Ses paroles fluaient dans l'ombre, brisées par la toux âpre.

— Mammy! je demanderai à Dieu que tu me rejoignes bientôt.

— Mais, mon enfant, songes-y ; que diraient tes frères? ils n'auraient plus de petite mère!,..

— Ils mourront aussi ! déclara arbitrairement Fineli.

Sa fantaisie imaginait un ciel qui serait une succursale perfectionnée du home terrestre. Seule, la douleur n'en passerait pas le seuil. Elle voulait mourir comme l'Arabe lève sa tente quand vient la nuit„ et guidé par des mirages, émigré pour la dresser à l'aube dans la contrée clémente où le vent palpite à la cime des palmiers.

— Mammy ! je te broderai là-haut une chaise d'or. Je m'asseoirai sur un moelleux petit nuage à

yGopgle

L ASSOMFnON DE FINELI

la porte du ciel et j'interrogerai la route tendant. Je ferai de la charpie de neige de flocons tourbillonneront que tous le de la terre pourront se luger à loisir, et j à Paul une poignée d'étoiles pour jouei You hou !

Elle youlait, espiègle encore comme ei le pâturage de Talpe où elle était allée santé parmi les meules de foin, les pins ques et les bains de soleil.

Elle était prête pour la grande as n'était-ce pas un jour de vacances à vi l'éternité?

A la mort du jour, elle ne souhaita pli chose : recevoir la sainte communion.

Elle avait faim du pain céleste comme pour la dernière étape. Sa fièvre haleta vant de la réalisation de ce désir.

Dans trois ans, elle serait allée, vêtue ( s'agenouiller au banc des communiante trois ans ! Mais la mort n'attend pas.

Qu'importe l'âge d'un enfant qui se mei recueille son âme et non ses années ! Qi « désire » mourir, a atteint l'âge de raisoi conque connaît son Dieu ose le recevoir.

Cette pièce d'agonie à l'atmosphère reuse se mua en chapelle lorsque, dans ment de clochettes et un scintillement de

le jeune prêtre, portant Pétole d*or, entra avec Dieu.

Tous plièrent les genoux.

Seule, Fineli, rigide comme une figure de crypte sur sa couche, éleva ses mains diaphanes et les unit, sans nouer les doigts, comme les saintes de vitrail.

Des sanglots montaient des angles d'ombre.

Seule, Fineli, comme évadée du monde, souriait du sourire extatique d'une petite sainte exaucée :

« Agnosce Domine creaturam Tuam non a Diis alienis creatam, sed a te solo.

» Deo vivo et vero.... »

De cet instant, la petite se sentit des ailes ; elle crut planer, soutenue par d'invisibles mains, son âme s'assomptait dans la tendresse émanescente des nues. •

Elle ne voulut plus voir personne : les êtres troublaient ses immatérielles visions. Elle allait passer dans la joie.

Elle regardait sa mère. Rien qu'elle! L'exquise, l'incomparable mère n'avait-elle pas été un coin de ciel pour la petite et tremblante âme humaine?

Elle tenait sa main.

L'approche imminente de cette mystérieuse puissance qui ne cesse de venir sur la terre, qui, grandit les humbles et humilie les orgueilleux

L ASSOMPTION DE FINEU 2$ I

avait élevé cette enfant, qui fut dans la vie banale aussi gentille, aussi douée d'intelligence que mille et mille autres fillettes, au rang d'une majesté.

Ses désirs étaient des ordres, ses paroles sonnaient comme des prophéties. Un souffle d'éternité passait sur l'enfant et la sanctifiait.

L'annonciation de la mort vibrait sur ses lèvres exsangues.

Mais le Sauveur était venu vers elle : Fineli s'endormit paisiblement.

Nous veillâmes.

Ce fut la nuit où la mort chausse ses sandales de silence et se met en route pour prendre d'assaut les citadelles des hommes et mettre en ruines leur fragile bonheur.

Les ténèbres déployèrent sur la maison élue les ailes tragiques du destin.

Le vent hurlait comme une meute, mâchant du néant, et les voix d'ombre clamaient sourdement leur Fiat voluntas tua.

Le houloulement du cor des pêcheurs égarés dans les brouillards montait du lac, effarant comme le halali de la mort chasseresse.

La mère gémissait.

Elle ne voulait pas du sommeil qui lui réserverait un réveil d'épouvante.

Car demain, et tous les jours désormais, le soleil rirait au fond du ciel, les hommes mange-

raient leur pain quotidien, les pendules sonneraient les heures, les fleurs s'épanouiraient et les cloches chanteraient au sommet des tours, comme si rien ne s'était passé, et sur la chaise où la petite aimait à se reposer, des étrangers viendraient s'asseoir, mais Fineli jamais plus.

Une petite aube sinistre parut, annonciatrice de malheur, comme si quelque chose était mort pendant la nuit.

Voici, la terre gisait, rigide et froide. Il neigeait.

Un frisson nous étreignit.

Cette nuit-là Fineli avait entrepris son assomption. Mais il advint qu'elle rencontra au bord des mondes aériens, à la frontière de la vie et de la mort, un archange, messager de Dieu, qui lui dit :

— Ta volonté, enfant, n'est pas celle de Dieu, tes voies ne sont pas les siennes. Il ne faut pas que ta bonne mère pleure, elle a déjà tant souffert, reviens-t'en vers elle, gentiment, et prends patience encore un peu de temps. Ton petit banc n'est pas encore taillé dans les rangs de l'école divine.

Et plein de sollicitude, il accompagna l'enfant de la terre, la petite âme inquiète sur les routes inconnues qui mènent vers nos vallées, et il lui coupa les ailes....

Et l'enfant voulut bien.

Voici, Fineli s'éveilla, merveilleusement récon-

L ASSOMPTION DE FINELI 253

fortée par le long et salutaire sommeil. Elle sourit à sa mère, et les fossettes vivantes se creusèrent à nouveau dans ses joues rosées, comme des nids de joie.

La fièvre était tombée.

Le bon médecin déclara la crise vaincue et Tenfant hors de danger.

Il ne lui resta rien de sa tentative d*évasion vers les pays de l'au-delà qu'un gros appétit.

Elle désira des pommes de terre et du Champagne.

Alors toute la maisonnée respira librement, délivrée du cauchemar de la mort : Fineli était revenue de son voyage.

Et ce fut l'assomption lente vers la vie.

Isabelle Kaiser.

Beckenried, lac des Quatre-Cantons, septembre 1900.

— Que nous importent ces personnages français ?

— Et la morale^ qu'on a oubliée! Et la rdigiotiy dont il n'est pas suffisamment parlé!... Et les convenances, sur lesquelles on ne s'est point appesanti !...

Le pauvre auteur perd la tête.

Cette fois-ci, pourtant, je voulus tenir bon, car, comme dit l'autre,

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

C'est pourquoi je m'en fus tout droit chez ma providence.

Connaissez- vous, lecteur, ma providence ?

Je vous avertis qu'elle loge un peu haut; qu'elle, possède un bien vilain escalier; qu'elle compte deux ou trois centaines d'années et qu'elle aurait du mal à cacher son âge....

Bref, pour ne pas vous faire languir, elle s'appelle la Bibliothèque cantonale vaudoise.

C'est une bien intéressante vieille dame. Elle a connu tant de gens et vu tant de choses, qu'elle ne s'ébahit de rien et qu'on peut la consulter sur n'importe quel sujet. Elle ne demande qu'à faire impartialement don de sa science.

Il faut vous dire que ses trésors sont fort bien administrés par un intendant fidèle et compétent qui a nom M. Louis Dupraz. C'est à lui qu'il faut

s'adresser, car la vieille dame son beau logement tout neuf da versité — s'embrouille un peu richesses entassées en des recoi tendus....

M. Louis Dupraz est le plus bibliothécaires ; il ne dit jamai écrivain en mal de copie. Il a me confier certain gros volume jadis patiemment coUigé par i sage.

Ah ! certes (j'en donnerais bi( per), l'auteur qui composa ce vo de folies ! Jamais il n'eut ving quinze, ni même trente, jamais autrement qu'avec pondération.

Comment je le sais ?

J'ai étudié son livre. A votr avec moi.

D'abord, voyez cette couvertu couleur vert-épinard ; puis, au d d'une écriture dont chaque trai trise de soi : Annales de l'ancief.

Canton de Vaud depuis l'an ôoc qu'à l'an,,, de /,-C^, par le D' 1

Le fait est que tout y est, de qu'à l'an 1831, où la fatigue, peu fit tomber la plume du patient (

FOYER ROMANt) XV

258 AU FÔVeR nôMANb

y est, surtout les dates. Oh! les dates! Avec quel bonheur cet estimable M. Levade s'y accroche ! Pour lui, elles sont la clef de voûte de l'histoire, une solide armature qui le remplit d'admiration et à laquelle il n'ajoute nuls vains ornements....

Moi, j'ai .trouvé qu'il y en avait beaucoup, de ces dates. Mais enfin, le premier e'ncrvement dissipé, je dois convenir que j'ai glané dans ce livre une foule de détails intéressants sur notre pays. Ils ne sont pas tous inédits; mais il y a tant de choses imprimées qui sont inconnues! A plus forte raison celles qui sont manuscrites. Le livre du Dr Levade aide le lecteur-martyr à se remémorer du coup toute son histoire suisse.

Faisons, si vous le voulez, une petite promenade instructive à travers cette énorme chronologie. Glanons au hasard et <& passons tout de suite au déluge » pour gagner du temps; sans cela, j'emplirais à moi seule le Foyer romand^ ce qui me vaudrait les foudres — bien justifiées — de son éditeur.

Vous doutez-vous, ami lecteur, que par rapport au « bon vieux temps, » comme disent certains traditionnalistes, nous vivons dans un quasi âge d'or t

Non seulement au point de vue moral, car rien n'était plus immoral, plus farouche, plus cruel.

plus dédaigneux de la personnalité d'autrui que le bon Helvète du moyen âge. Mais encore au point de vue du confort, de Thygiène et même du climat.

Au cours de ces siècles déjà loin de nous, il se produisit de bien étranges phénomènes atmosphériques, et Ton comprend que les populations en aient été saisies de stupeur et de terreur. Le refrai/i qui, à toutes les pages, revient sous la plume du D"" Levade est un refrain lugubre : Disette^ fafnine, peste,,., véritables Mané, Thecel, Phares de ces temps éprouvés.

On frissonne, vraiment, à vérifier ainsi de près les épreuves qui fondirent sur nos ancêtres! Et, maintenant que nous avons tout à souhait, que le commerce plus étendu sait parer à la famine, que nos savants médecins savent arrêter les épidémies, nous nous représentons mal avec quelle moutonnière résignation on souffrait et mourait jadis.

Jusqu'aux éléments qui se montraient impitoyables !

En 1362, Tété fut si cuisant et tous les herbages furent si bien brûlés qu'une majeure partie du bétail périt faute de nourriture. Quelques mois après, le gel sévissait durement; on traversait le lac de Zurich « avec des chariots » et « les canards sauvages, pressés par la faim, venaient

chercher leur nourriture dans les basses-* avec la volaille domestique. »

Trois cent quarante-sept ans plus tard, n cruauté de l'hiver : « En 1709, le froid fut si lent, que la plupart des vignes du Pays de ' furent gelées ; il dura depuis le 6 janvier jus( 23. On trouva plusieurs personnes gelées su grands chemins ; il s'étendit sur toute TEuro] fut suivi d'une cruelle disette ; l' Adriatique fi lée dans toute son étendue, »

La disette^,,, voilà un mot qui ne nous C vante plus guère aujourd'hui ! En notre pa\ Vaud, cela signifie seulement que le vin a ma et que les vignerons font triste figure, ou que le Midi nous fournira notre subsistance, les possesseurs de vignes, nul ne se sent série ment atteint ; et encore est-ce à la bourse, \ du tout à la vie, car il est rare chez nous c meure de faim.

Mais en ce temps-là ceux qui mouraient privation de nourriture étaient souvent le g nombre. La faute n'en était pas seulement éléments, elle était aussi à ceux qui déchai les guerres. En 1477, du temps de Charles le méraire, la famine fit mourir plusieurs centî de personnes. En 1481, nouvelle insuffisanc vivres. Et il fallut rendre des édits de police

sévères, parce que les voleurs pullulaient et forçaient les portes des maigres garde-mangers !

Autre disette affreuse en 1585 : « Les pauvres villageois expiraient de faim dans les campagnes, les jeunes gens, même de bonne famille, pressés par le besoin de nourriture, étaient forcés de dérober pour soutenir leur vie languissante. »

L'année suivante, en 1586, « la plupart des pauvres se nourrissaient d'herbes et de racines qu'ils allaient ramasser dans la campagne et qu'ils mangeaient toutes crues. Le bled se payait 70 florins le sac ou 4 quarterons. »

Toujours, hélas! c'était le fléau, et non les hommes, qui remportait la victoire. Il est vrai qu'on usait, pour le combattre, de moyens dont nous savons aujourd'hui la puérilité. Lorsque les guerres, le trop ardent soleil ou la trop cruelle froidure n'avaient point détruit la récolte, on voyait parfois apparaître les sauterelles. Epouvante horrible pour la masse crédule à laquelle on persuadait que c'était la punition de ses péchés ! Alors le peuple, enfant en bas âge, se jetait avec effroi aux pieds du clergé. Des cantiques étaient chantés jour et nuit ; toutes les cloches de nos églises sonnaient lugubrement, parce qu'on prêtait à ces voix pieuses le pouvoir de forcer les sauterelles à quitter leur proie.

Les dév^oreuses, du reste, n'en perdaient pa coup de dent. Un jour elles en firent tant, Tévêque de Lausanne résolut de les excon nier et de leur interdire à jamais son terril chrétien. Suivi de son clergé en grand costi revêtu lui-même de ses plus splendides atours de ceux, je pense, qu'il arborait aux mari; princiers, — mitre en tête, crosse en main, évêque s'avança en grande pompe jusqu'; porte Saint-Maire, qui était un des confins ci ville. Là, devant la maison qui est actuelleri la tannerie Mercier, il y eut grandes génuflexi aspersions d'eau bénite, puissants exorcismes.

Ce qu'il advint de ces cérémonies, voui voyez d'ici : tant qu'il y eut encore une feuille arbres, un brin d'herbe aux champs, les mauc bêtes n'eurent garde de disparaître.

Mon gros livre ne m'a pas dit ce que pense de ce miracle avorté les âmes croyantes de l't que ; mais quel beau sujet de tableau dramat; pour le peintre Burnand !

Presque toujours après la disette on avai peste. On sait combien elle était meurtrière ; c de l'année 1348, dit le D^ Levade, < emp 14000 personnes dans la seule ville de Bâle:

y frappa des médailles analogues à la cin stance, qu'on s'envoyait mutuellement en prés«

c'étaient de véritables mémento mort; elles portaient d'un côté trois roses et de l'autre une tête de mort d'où sortait un épi, emblème de la résurrection, avec la dévie : ffodie mihi, cras iibi (aujourd'hui mon tour, demain le tien). Cette peste emporta un tiers des habitants de l'Helvétie ; la mort exerçait de plus en plus ses ravages ; plusieurs régions étaient transformées en déserts ; plusieurs seigneuries étaient abandonnées, chacun disait : < Nous avons assez, pourvu que nous vivions. >

« L'atmosphère était si empoisonnée que les oiseaux de toute espèce et surtout ceux de proye tombaient par milliers sans vie sur la terre. Les animaux carnassiers et ceux qui habitaient les forêts ne furent point exempts de ce fléau destructeur. »

Ne songe-t-on pas immédiatement à la fable de La Fontaine ?

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie ;

Nul mets n'excitait leur envie ;

Ni loups ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie ;

Les tourterelles se fuyaient;

Plus d'amour, partant plus de joie.

Malheureusement l'analogie ne s'arrête pas là ;

elle continue jusqu'à la fin de l'histoin chercha, on trouva

Ce pelé, ce praleux d*où venait tout le mal.

C'est-à-dire qu'on accusa de pauvres hères innocents, d'avoir empoisonné les fontaii d'être ainsi les auteurs de l'affreuse mortalit boucs émissaires, ce furent les Juifs*. Il y ei partout, et Lausanne particulièrement en a une nombreuse colonie. Donc on en tortura ques centaines, ce qui, en ces temps pri était un moyen fort simpliste de calmer Ic!

frances des chrétiens.

De même qu'il y avait des maladies effra et inexplicables, de même les éléments se ce talent parfois de bien déroutante façon.

Le 9 janvier 1495, ^^ souffla à Genève u si violent que le Rhône fut refoulé dans pendant toute une heure.

Presque jour pour jour cent cinquante passent, puis l'effrayant phénomène se rcpn

« Le Dimanche, 19 janvier 1645, entr 10 heures du matin, après un orage qui dur£ la nuit, il fit un vent si violent qu'il fit rebr

* Consulter, sur ces matières, l'intéressant voli D"" Morax : Statistique médicale du canton de Vaud, et suivantes.

le Rhône, à Genève, dans le Léman; de sorte que pendant une heure plusieurs personnes allèrent à pied sec aux chaînes qui fermaient le port et d'autres traversèrent le bras du Rhône qui sépare risle de la Monnaie. La violence du vent était si forte qu'elle enleva des toits tout entiers et les transporta sur d'autres ; il renversa un grand nombre de cheminées et déracina de gros arbres. »

Maintenant supposez pareille aventure nous arrivant aujourd'hui. Quelle rumeur parmi les populations, quel admirable prétexte à copie pour tous nos journaux ! Car la presse est un excellent exutoire pour les grandes émotions de la foule — Mais en 1645, on n'avait point cette ressource; on était crédule, faible et désarmé ; au lieu de corriger la situation, on s'abandonnait au mauvais sort avec passivité. C'est pourquoi, dans cet énorme amas d'événements groupés par le D"" Levade, événements qui se déroulèrent pendant douze siècles de notre histoire, je remarque l'importance qu'on donnait à tous les phénomènes de la nature. Une comète venait-elle à rayer le ciel de sa longue queue? vite des prières étaient instituées dans les églises, et les fidèles se signaient, scrutant leur conscience. Une aurore boréale rougeoyoit-elle au ciel ? Ce devait être un signe de la colère céleste. Des éboulements de montagne en-

yGoOg

LELAUSANNE DE JADIS 2i

gloutissaicnt-ils villages et habitants? A cause d( péchés de la foule, c'était la fin du monde.

Ainsi nos aïeux vivaient toujours angoissé:

comme de pauvres bêtes traquées. Bien ran étaient leurs Jours de liesse et de détente, et quai à leurs plaisirs, ils n'en avaient que par répercu, sion^ si j'ose ainsi parler; car ceux qui faisaiei bombance, ceux qui s'amusaient, c'étaient un quement les puissants de ce monde. Il est vr; que le bon populaire avait, comme compensa tion, le droit de payer la carte de fête ; missio dont il s'acquittait avec une douceur exemplaire L'an 1414, l'empereur Sigismond passa par ] Suisse pour se rendre en Espagne. Le baron c Vaud, Amédée VIII, le reçut à Lausanne et f bien les choses. Vraiment l'empereur ne s'aperçi point trop qu'il était hébergé en un tout pet pays. Seulement, ajoute le D^ Levade avec u laconisme qui a son éloquence, « ce fut aux d( pens de ses sujets, à qui il demanda des dons gri tuits pour cet objet. »

L'empereur ne pouvait moins faire que de h montrer reconnaissant. Il le fut. Il créa son hôt premier duc de Savoie^ et j'espère pour les bor Vaudois si bien pressurés que cela les consol amplement de l'inutile argent dépensé.

Les seigneurs ne se gênaient guère du reste

pourquoi se scraicnt-ils ^ênés ? Jamais ou presque jamais il n'y avait de récalcitrants. Lorsqu'ils mariaient leurs enfants, vite on envoyait des émissaires par tout le pays, afin de faire savoir aux manants qu'ils eussent à constituer la dot. Et les bons manants retournaient leurs poches, donnaient allègrement leur dernière pièce de monnaie.

En même temps que les seigneurs, ceux qui menaient joyeuse vie, c'étaient les évêques et en général tout le haut clergé. Les choses allaient même si loin qu'à plusieurs reprises les bourgeois de Lausanne se fâchèrent, dénoncèrent les scandaleuses orgies qui se passaient dans les quartiers avoisinant la cathédrale, obtinrent du conseil de la ville un blâme pour ces singuliers conducteurs d'âmes. Comme toujours, du reste, ce n'étaient là que mesures absolument dérisoires. Evêques et curés dissimulaient un peu plus pendant quelques mois et la joyeuse vie allait toujours son train.

Pour CCS soupers délicats, pour ce luxe extraordinaire de vêtements sacerdotaux, pour ce train royal qui était le train de l'évêque, il fallait de l'argent en inépuisables réserves. Détail négligeable, car, outre les ressources ordinaires de l'Eglise, on possédait dans la vente des reliques et des indulgences — cette géniale invention de l'Eglise catholique — une source intarissable.

L'homme du peuple, l'humble tâcheron, avait beau être acculé à la dernière des misères, il trouvait toujours un petit sou pour gagner le paradis, ce paradis abondamment décrit par les prêtres et qui devai*: à jamais le dédommager des maux endurés durant sa misérable vie.

Et, à ce propos, je trouve dans le livre du D^ Levade un bien suggestif détail. Il paraît que le plus célèbre vendeur d'indulgences du seizième siècle fit une colossale fortune. Cet habile industriel portait un nom de tournure israélite ; il serait fort curieux et d'une bien jolie ironie de faire des recherches à ce sujet et de découvrir qu'il eut des aïeux juifs! Mais je reviens à ma citation, qu'il faut donner dans son entier ; elle en vaut la peine :

« 15 18. Bernard Samson vient vendre des indulgences en Suisse et dans la baronnic de Vaud ; un gentilhomme nommé d'Arnay en acheta une pour le prix de 500 ducats. Ces vendeurs d'indulgences établissaient leurs boutiques dans les églises ; les indulgences sur papier, destinées pour les pauvres, se vendaient deux batz; les plus aisés payaient celles en parchemin un petit écu. Ce Bernard ou Bernardin Samson, qui avait fait le métier de vendeur d'indulgences sous deux autres Papes, emporta de la Suisse seule des coffres remplis de vaisselle d'or et d'argent, et dans l'es-

pace de 18 ans près de 800000 écus, somme énorme pour ce tems là. »

Admirez avec moi, ami lecteur, combien l'humilité était en ce temps-là vertu qui courait les rues et combien chaque individu avait le juste sentiment de la place à laquelle il pouvait prétendre, même après sa mort ! Il est bien clair que le possesseur du simple papier « destiné aux pauvres » et coûtant deux batz ne pouvait nullement s'attendre à être aussi confortablement installé dans le royaume des eieux que celui qui avait pu débourser « un petit écu. » De même, l'heureux possesseur du parchemin coûtant l'écu se rendait clairement compte que M. d'Arnay, lequel avait déboursé 500 ducats, avait droit auprès du maître de la terre et du ciel à une place privilégiée....

Etant à si belle école, la jeunesse aristocratique n'avait garde de rester en arrière et de perdre sa légitime place au banquet de la vie : « En 1533, dans la plupart des villes du Pays de Vaud, il y avait jadis une société dite de la jeunesse. Cette société souvent très turbulente se chargeait des charivaris, des amusements de carnaval, etc. Chaque membre qui la composait devait défendre ses camarades envers et contre tous, qu'ils eussent raison ou tort. Peu avant la réformation, leur chef était Ferrand ou Ferdinand de Loys. »

Je passe une vingtaine de pages, qui n'ont aucun rapport avec ce sujet, et je trouve cette ligne dont la concision est plus révélatrice que bien des paroles :

« 1545. Suppression, à Lausanne, d'une société licencieuse dite Tabbaye de la jeunesse. »

Pourtant je vous assure bien qu'à cette époque la délicatesse, la tendresse, la pitié ne fleurissaient guère. Les âmes étaient farouches, impétueuses, de même que les corps étaient robustes, durs à la souffrance. La plupart du tAnps un bon massacre était sujet de réjouissance et les chefs spirituels eux-mêmes ne se piquaient point de sensiblerie.

« On cite, dit M. Levadc, en 1536, une lettre de Sébastien de Montfaucon (évêquc de Lausanne) à son neveu Disymis qui était à la cour de François I" par laquelle il le remercie des bonnes nouvelles qu'il lui donne des sanglantes exécutions des Calvinistes dont le roi distribue les biens qu'il fait confisquer. »

Et le doux prélat « engage son neveu d'en solliciter une partie par le moyen de M. de Saint- Paul, » car vous sentez bien que cette curée devait profiter à tout le monde.

Voici, lecteur, un aperçu très abrégé de quelques-unes des choses que j'ai trouvées dans mon

gros livre. Là-dessus, j'en reviens à ma première idée, que nous sommes heureux, nous les vivants de Tannée 1901, de n'avoir point vécu en ces âges d'obscure et sanglante tyrannie....

Qui sait, pourtant, si nos descendants de l'an 3000 ne penseront pas de nous ce que — d'après l'histoire — nous avons droit de penser de nos peu fortunés ancêtres?

M'"^ Georges Renard.

Rêverie.

ETOILES d'or brillant au ciel des nuits sereines, Dentelures des pics neigeux, à l'horizon, Flots vastes murmurant la chanson des sirènes. Terre qui nourris l'homme à ta riche moisson ;

Printemps mystérieux qui fais que tout rayonne, Eté dont les ardeurs fleurissent les sommets, Notre regard ravi s'émerveille ^t s'étonne.... Mais quelque chose mailque à nos cœurs inquiets.

En vain le firmament se mire dans les ondes, Les monts calmes et fiers dressent leur grand front pur, Nous ne connaissons rien du mystère des mondes Et nous n'avons pas d'aile exercée à l'azur.

Que nous fait après tout l'abondance des gerbes, Lorsque nous soupirons après la liberté.

Et que sans fin les flots se déroulent superbes. Si nous ne savons pas ce qu'est l'Eternité ?

FOYEl ROMAND XV l8

274 AU FOYER ROMAKD

Et nous allons ainsi, souffrant de nostalgie

Comme d'autres sans doute ont souffert sous les cieux;

D'autres qui sont partis déjà pour la Patrie,

Alors que nous suivons les sentiers après eux.

Et nul n'est revenu pour nous dire à l'oreille La longueur de la route et le vouloir de Dieu, Ni comment on s'endort, ni comment on s'éveille Ni comment on guérit dans les champs dij ciel bleu.

Louise Audemars.

Genève, juin 1899.

% UELQu'uN m'a dit : « Qu'on s'active! Sitôt .. l'octobre, on aura beau tirer la chevillette, la bobinette ne cherra plus devant la tribu des cigales! » Alors, pour le Foyer j'ai chargé mon fagot, les brindilles déjà sèches comme

les jeunes pousses d'un vert encore acide, et, au cœur, la crainte des gendarmes dont le nez fureteur a bien vite reniflé le printemps dans les glanures, dédaigneuse de la route aux infinis contours, j'ai sauté par-dessus les barrières, sûre d'arriver quand même droit à la porte.

Car je m'étais imaginé ce Foyer un peu à la façon de celui de Daudet dans sa Provence : tous les bardes groupés alentour.

D'aucuns prennent leurs aises, semelles aux tisons ; d'autres se tassent sous l'angle de l'auvent, et le feu « claire, » et tous nos romands sont là, à gaber en buvant le vin sucré.

Des muses penchées accordent leur luth, et des gars joufflus embouchent leurs cuivres ! Il y a des jongleurs, des archers avec leurs carquois aux traits aiguisés, des lanceurs de fusées, — paraboles étincelantes, — puis d'autres ayant qualité de faire ronfler ces toupies multicolores que sont les rimes, et enfin les pontifes, les bonzes dont la mission consiste à marmotter gravement que « la vie n'est pas une plaisanterie ! »

Quelle clarté, mes enfants! — je pousse l'huis, — d'un coup, tous les masques se tournent vers l'intruse, et M. *** qui préside, se soulève sur sa chaise curule en demandant :

— Qui va là ?

Avec un de ces grands efforts de courage qu vous étranglent, je crie, de mon couloir :

— C'est moi, monsieur le président, puis-je m< chauffer un brin à votre grand feu ?

— Encore une ! s'exclame un pince-sans-rire.

Et comme, incertaine du chemin, j'ai trotté ui

bon bout de temps dans le noir, la cervelle em brumée, je perçois confusément des voix qui hur lent, protestent ; et, dominant le tapage, le timbre gouailleur de cet excellent Isidore Guillaumet :

— Si ces dames n'y voient pas d'inconvénient Alors M. le président, d'un geste, impose silence

à ses adjoints, assure son binocle, s'éclaircit h gorge : « Meuh... meuh... broum! » et passant h main dans sa barbe, il dit :...

Et moi je leur tire à tous une belle révérence.

Ce jour-là, au cœur du vieux Zurich, près les Arcades où demeuraient ses hôtes, Claire s'était éveillée d'une façon soudaine, sans ces atermoiements où- sa paresse se complaisait d'ordinaire. D'emblée, elle se sentit le cœur dilaté par un joyeu> pressentiment comme au matin des fêtes, quand les cloches sonnent.

Elle courut à sa persienne et se pencha pour regarder la rue, où flottaient les ombres incertaines d'une matinée d'avril. Les tonneaux d'arrosage avaient déjà étendu une large bande sombre au milieu de la chaussée, tandis que stir la bordure du trottoir d'en face, le soleil tombant des toits traçait un rais continu d'aveuglante clarté. Sur le pont, qu'elle voyait en perspective, presque aérien au milieu d'un poudroiement lumineux, des gens couraient au travail, allant et venant dans un chassé-croisé de silhouettes sans cesse renouvelées.

Claire sympathisait avec la vie laborieuse de ce quartier populaire, auquel chaque saison mettait son empreinte originale. L'été, c'était le spectacle des charrettes de maraîchers ou de laitiers, que traînaient des dogues anhélants ; de diligentes matrones s'activaient à leurs emplettes, des écoliers se houspillaient, des boutiquiers s'interpellaient au seuil de leurs portes. L'hiver, la. rue assourdie par la neige s'ourlait tout le long de ses façades assombries d'une guipure de balcons, compliques et délicats comme des découpures sur papier noir. La Limmat lourde roulait alors sous les arches, et blottie dans son fauteuil, la jeune fille pouvait se croire revenue au temps où l'eau débordante battait les piliers, et où les servantes en cornette prenaient le bac pour aller aux provisions là-bas, du côté du pont aux Légumes.

Or, en ce frais début de printemps, le fleuve se hâtait comme à plaisir, et sur Thorizon passait un si charmant frémissement d'ailes rapides, qu'une envie la prenait de s'élancer à son tour dans l'espace, confiante en la vivante et secourable sympathie des choses.

Bientôt, elle n'y tint plus! une idée de malice venait de germer dans sa cervelle : s'habiller, descendre l'étage en tapinois, et filer, elle aussi, dans la joie et la lumière. Ce serait là une farce excellente à faire au vieux savant qui l'hébergeait î Toujours perdu dans la poussière des humanités défuntes, familier avec toutes les violences et les persécutions dont fourmille l'histoire, il était resté, quoique naïf et simple de cœur, absolument convaincu de la perversité de ses contemporains, et interdisait à la « petite » certains quartiers réputés dangereux, notamment la haute ville où se recrutèrent jadis les pires tire-laine, et la « Turquie » où le vol à main armée se pratiquait fort.

— Mais, bon papa, suggérait-elle, je suis quasi majeure, et nous entrons tantôt dans le vingtième siècle !

Alors, irrésolu, perplexe, il la considérait pardessus ses besicles, s'cssayânt en vain à comprendre le poids de ces deux allégations si extravagantes.

28o AU FOYER ROMAND

Le rire à fleur des lèvres, d'un joli pas relevé, elle se trouva donc courir l'avenue de la Gare, le long des éventaires de fleuristes tout foisonnants de verdures mouillées, et des montres bigarrées et chatoyantes des fabricants de soieries. Avec une pointe de remords et de griserie, une brise, légère **comme une aigrette lui frôlant la joue, elle allait par les quartiers défendus qui s'offraient à elle sous l'aspect particulier des êtres qu'on n'a pas beaucoup fréquentés, et qui ne vous ont rien donné encore de leur intimité.

Plus tard, leur mystère disparu, elles s'humaniniseront, ces rues ! Tel passage suspect, aux murailles verdies, devient l'innocente ramification de quelque artère supérieure, et l'étroite impasse où le fruitier débite sa marchandise n'est plus un coupe-gorge, mais l'humble séjour d'une famille de pauvres diables! Même les voies les plus spacieuses se résumeront, pour certains, en une demeure unique, toute lumineuse d'un espoir ou d'un souvenir qui s'y rattache.

Au ponton du quai un vapeur démarrait, pavillons déployés, fanfare sonnante, et chargé de garçons et de fillettes en costume de fête. L'an dernier, Claire aussi s'embarquait là avec une théorie

d'étudiants et de jeunes filles. Son cavalier servant était alors le propre filleul de son vieil ami, un gros garçon à la lèvre fleurie, et qui riait toujours un ton plus haut que les autres, comme il travaillait ou s'amusait avec plus d'ardeur selon l'occasion.

Elle se souvenait de sa verve un peu brusque d'adolescent, que tempéraient des retours subits de timidité, de son innocente fatuité, dont elle s'amusait et s'agaçait à la fois, et elle se disait que la psychologie masculine n'est pas bien malaisée à pénétrer. Combien elle se sentait plus compliquée, plus déliée aussi, dans sa finesse de petite femme ! et toujours allant, elle eut, sous son parasol, un imperceptible redressement d'orgueil.

Elle longea la halle où des marchandes de bouquets sont assises, bavardes commères, laides à faire peur, et qui, voyant sans cesse défiler la ville devant leurs corbeilles fleuries, sont plus ferrées sur les tenants et aboutissants de chacun, que trois sergents de ville, deux ecclésiastiques et un scieur de bois mis ensemble.

Des ménagères aux hanches rebondies déposaient un instant leurs paniers, pour faire un choix parmi les rameaux de lilas, les œillets frais éclos de leur verte gaîne, ou les gerbes polychromes de bluets des jardins. Claire s'émerveillait de voir ces femmes communes se plaire à d'aussi délicate be-

sogne, et elle s'étonnait en même temps de la candeur de cette cité, où les vendeuses n'ont nul besoin d'être jolies ni jeunes, pour débiter leur fraîche marchandise aux fringants étudiants comme aux vieux barbons.

La jeune fille connaissait là certains vieillards à la lèvre rase et plissée qui, cheminant d'une allure mesurée dans leur pardessus à collet de velours, cèdent le pas aux demoiselles et les saluent d'un patriarcal : « Morge Jumpfer ! »

Un jour, au parc de Belvoir, elle avait rencontré l'un de ces vétérans tout parcheminé, à pommettes roses, et qui, dans la position du soldat sous les armes, avait murmuré à son passage ces vieux vers, toujours charmants comme un avril :

Wie willst du weisse Lilien zu roten Rosen machen ? Kûss eine weisse Galathee\...

A ce souvenir, comme ces bulles qui montent et crèvent à la surface des étangs, Claire sentait sourdre en elle une exubérance. Il lui prenait des envies de sourire aux gens qui la croisaient, de semer autour d'elle une griserie de joie et de s'en aller, le cœur sur la main, à travers la campagne, comme les saints nimbés de la légende. Et ignorant l'entrave d'un sentiment limité à un être uni-

* Comment changeras-tu les lis en pourpres roses? Baise une blanche Galathée, et rougissante elle rira....

que, dans une révélation de l'amour élargi à l'humanité tout entière, elle allait.. . et Ton se retournait pour la voir.

Elle s'éprit tour à tour d'un petit chien qui trottait à l'aventure, museau au vent, queue en trompette, et d'un peuplier qui s'élançait, solitaire, audessus d'un talus pelé de banlieue. Elle aima tous les vivants, et soupira à la pensée de ceux qui ne verraient plus le prochain printemps. Elle songea même aux morts, à Waldmann, ce héros à la fière prestance et tant chéri des dames. Mais, par exemple, elle n'était pas fâchée de la disparition de Zwingli, qui lui faisait l'effet d'un rabat-joie!...

Ainsi elle était arrivée à la « becque du quai, » à l'endroit où dort, sous le dôme profond des arbres, un coin d'étang feutré de mousse, que franchit un pont minuscule en dos d'âne. Dans une lassitude béate, Claire s'assit au bord de la mare et ferma les yeux. Tantôt les branches, dans leur écartemeht, laissaient pénétrer jusqu'à elle de larges rayons, tantôt leur ombre mobile battait ses paupières comme des ondes, et quand elle les entr'ouvrait soudain, elle ne percevait plus qu'une bande verte et papillotante.

Elle se complaisait à ce jeu et aussi à l'idée qu'elle était là, comme en pleine campagne, tandis qu'à deux pas la ville suivait son train haletant. Le lieu, en effet, n'est guère fréquenté, du-

rant la semaine, que par les visiteurs de passage, amants ou poètes séduits par sa solitude et par Tabri léger de ses frondaisons.

Juste à la corne du promontoire, d*un pas musard, un promeneur s'avançait. C'était un de ces nombreux étudiants dont les casquettes multicolores mettent une note joyeuse dans la tonalité plutôt sombre de la foule zuricoise. Claire reconnut d'emblée son cavalier de l'année précédente, le jovial filleul du docteur.

« Quel ennui ! songea-t-elle, il va falloir causer! » Et en même temps, par une fantaisie gamine,

elle fit cette restriction : « S'il ne m'aperçoit pa quelle mortification pour mon amour-propre !

Mais déjà il l'abordait et lui serrait la main.

Et paisiblement, en camarades, ils se mirent marcher côte à côte le long des allées, curieux c constater, chacun de son côté, les changemen apportés en eux par une année révolue.

— Belle journée ! avait commencé le jeur hom.mè, vous vous promeniez ?

— Tout comme vous, moins la badine et ' cigarette!

L'air penaud, comme un bambin pris en flî grant délit :

— Oh! moi, dit-il, je ne travaille bien qu'e déambulant, je prépare ma thèse !

— Vraiment? peut-on savoir?

— Comment donc ! Du droit de vote pour U condamnés à perpétuité. Le sujet est peu banal ( l'exorde d'un imprévu!... Gaudeamus igitur, Ç m'est venu à l'auditoire.

— Vous m'en direz tant ! Et vous avez une faço originale de faire mousser les arguments en errar par les petits chemins !

— Tenez, mademoiselle, j'étais nerveux, irri table : le droit romain m'écœurait, ma chambr

sentait le tabac, et quand ma logeuse m'apporta à déjeuner, je m'aperçus qu'elle avait des verrues aux doigts ; alors, à l'appel printanier, je suis sorti, j'ai vu les vagues danser, et me voici tout guilleret ! On dit qu'il suffit d'une secousse pour culbuter les amoncellements de neige des glaciers: ainsi de mon ennui sous l'influence du renouveau. Hé ! je fais ce matin l'école aux carrefours ! Je vais baguenaudant derrière le Backfisch à l'anguleuse allure ou suivant la capricieuse promenade de quelque belle Juive! Est-ce que je vous choque? C'est chez moi un besoin tout candide et tout païen d'admiration ! Que vous dire ? Quantité d'idées émues, plaisantes m'effleurent ; je les laisse s'évaporer comme ces brouées dont la lumière s'abreuve, et je me sens dans l'œil, dans le cœur ou le cerveau toutes sortes de miroirs à facettes qui éclairent, irradient d'une lumière nouvelle tous les faits en moi et autour de moi. O la vermeille et radieuse gloire !

Claire souriait : il se tut, cachant sous un air goguenard la confusion qu'il éprouvait de sa boutade. Elle eut l'intuition qu'une raillerie, dans sa bouche, aurait paru cruelle. Alors, fraternelle :

— Vous ne me choquez point, je vous comprends!

Et gaiement elle lui conta sa fugue avec force détails. Il accueillit d'un air ravi la confidence.

— Vrai ! pauvre parrain ! que voilà bien Tingratitude humaine ! Mademoiselle s'est levée, un caprice a passé dans sa jolie tête : « Si je m'en allais ? » On part, la bourse joliment garnie, et après avoir bien régalé ses yeux, enfin Fon songe à son estomac. C'est ainsi que la vaporeuse fillette qui passe, joud rose et lèvre humide, vient de déguster une douzaine de petits fours chez le pâtissier du coin !

— Oh ! une douzaine! fit Claire, quelle calomnie ! Moi, d'ailleurs, je suis sortie pour me sentir vivre, rien de plus.

— Hem î pas la moindre brioche ?

— Aucune!

— Pas même grosse comme ça!... pas un baba ?

■— Rien !

— Mais une biscotte, une tartelette de Spriingli.?... Allons, soyez firanche!

— O homme de peu de foi ! puisque je vous dis que je n'ai pas déjeuné!

— Alors je vous emmène !

— Et où ça, je vous prie ?

— Dans la ville haute,... une boutique de quatre sous, noire comme la poix ; il est huit heures, les Tannezapfc sortent du four, roux, croustillants, tout ruisselants de crème ! Nous trouverons là quatre fauteuils de velours rouge, et en

Le jeune homme en avait cueilli une tig en paraissant fort affaire à l'éplucher, il sa compagne. Elle la fixa à son corsage puis se redressant soudain :

— Mais, s'écria-t-elle, il faut que je re Il leva sur elle un regard suppliant :

— Alors, vous n'en voulez rien?... amis comme nous ?

A ce moment, des pas firent grincer Un ouvrier convalescent passait, appuy de sa femme ; il murmura, avec un bo assez haut, d.'ailleurs, pour être compris

— Die au!.... (Ceux-là aussi!)

Et ce mot drôle, tombant au milieu silence embarrassé, les remit soudain à V séréné, une malice blottie au coin des f il la guettait sournoisement ; alors, pr€ parti, elle leva bravement la tête, et ils d'un grand éclat de rire.

— Ah ! s'écria-t-il victorieusement, a décidez !

Et de l'air du triomphateur pénétrant p; Sacrée, radieux, il l'entraîna.

Dans le tramway qui la ramenait chez son équipée, Claire s'efforçait en vain (

sir, pour les fixer, des bribes de leur causerie de tout à l'heure.

Quelles paroles avaient-ils prononcées? Ç'avai été léger, neuf, indéfini comme les feuilles à peine éployées aux rameaux! Des remembranccs fugi tives l'effleuraient; ainsi, au moment où l'étudian s'installait devant une assiette vide encore, i avait murmuré, une étincelle au fond des yeux « C'est exquis ! » et elle n'avait point demandé i savoir quoi. Elle souriait tout en descendant d< voiture: « Est-ce nigaud!... non, est-ce nigaud! ) avec un geste de l'épaule comme au récit d'un en fantillage, et, arrivée devant la maison, elle salui d'un geste amical le vieux savant qui, de sa fe nêtre, fouillait l'entrée de la rue d'un regan anxieux. Et cette pensée lui vint à l'esprit : « I ne saura plus jamais ce qu'est la joie du prin temps,... non, jamais plus! » Alors elle se senti prise pour lui d'une grande commisération. Ce pendant, avant de disparaître dans l'ombre di corridor, elle se retourna pour contempler l'azu profond où, plus déliées, s'enlevaient les flèche des églises et les balustres des terrasses hautes Des accords de cloches bondissaient au-dessus d< l'eau, et les lointains étaient diaphanes comme ui écran de porcelaine.

Et voici, les yeux tout éblouis, il lui sembl; qu'elle venait d'accomplir, en pays inexploré, ui

grand voyage dont elle s'éveillait à peine, com après ces rêves fantastiques où Ton s'est se pousser de larges ailes pour s'élancer du haut quelque tour d'Icare.

Et pénétrant chez son ami, elle entreprit tout suite le récit de son aventure.

— Figurez-vous, s'exclama-t-elle, qu'il m'en arrivé une bien drôle!...

NiCOLLIER

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