LA MÈRE
qu'il rapportait, et, dès qu'elle se trouvait dévorait les pages d'annonces, les reprcnj à une en suivant avec son doigt. Un jo entra dans la chambre du berceau, se jet noux et enfouit sa face dans les plis de la n line. On eût dit qu'elle implorait du couraj
L'après-midi, elle écrivit une lettre qu'ell pédia pas. Son fils lui trouva très mauvaise et, la nuit qui suivit, l'entendit de sa cl gémir et marcher. Elle était si pâle au mati craignit qu'elle ne fût malade. Mais le se l'accueillit toute souriante et leur dîner ( gai.
La lettre était partie.
Quelques jours se passèrent. M™c Arma après-midi, prit le train pour Londres et se à Chelsea, dans son atelier.
C'était une pièce sombre et crue au chaussée. La lumière même en ce clair j septembre y pénétrait toute grise, et l'on 1 nait en songeant combien il devait y fair l'hiver. Le bahut de vieux chêne, les i sculptées, recouvertes d'une peluche gros bl donnaient à la pièce une si belle allure, des meubles loués. M'"^ Armand, à force d( au milieu d'eux, les aimait comme des amiy loureusement elle songea qu'elle ne pourr; les laisser à ses enfants.
8o AU FOYER ROMAND
Elle réunit les toiles, les quelques bibelots, les livres qui lui appartenaient, une aquarelle de François, un coussin brodé par sa belle-fille et les cloua dans une caisse. Le bois résonnait sous son marteau tremblant comme le bois d'un cercueil. Agenouillée sur le plancher vernis, elle revit les jours de travail et de lutte, son existence si difficile, qui était malgré tout indépendante, libre, une existence ficre d'artiste. Les misères disparaissaient dans l'éloignement, tandis que les joies se recoloraient. Elle se rappelait ses souffrances comme des amies douces et mélancoliques qui lui tenaient compagnie aux jours de solitude. Se laissant tomber sur le divan jaune, elle sanglota. Ses peines passées, ses bonheurs finis lui remontaient au cœur, et les adieux qu'elle allait dire, l'avenir qui l'épouvantait, sa vieillesse lamentable et glacée, tant de désespérances, se pressaient inexorables dans ce pauvre cœur, tout près de se briser.
La vision bleue d'un petit berceau sous des mousselines lui rendit un peu de courage. Elle se leva, essuya ses yeux, marcha quelques minutes d'un bout à l'autre de l'atelier et le quitta enfin, sans se retourner, appelant la concierge pour lui remettre les clefs.
Lorsqu'elle se retrouva en vagon, l'air vif lui fit du bien. Au soleil implacable d'août avaient suc-
cédé les longs rayons obliques des après-midi d'automne. Une brume lumineuse enveloppait les prés ; et les arbres semblaient tout renouvelés dans leurs feuillages qui se doraient.
M"«^ Armand, cette fois, ne les regardait plus. Ses yeux se fixaient, en face d'elle, sur un groupe joyeux d'une grand'mère et de trois petits-enfants qui jouaient sur la banquette avec des éclats de rire. Comme il y a des gens heureux pourtant! Et ils ne paraissent point se douter qu'ils sont l'exception. La vie est injuste ! Elle aurait pu être comme cette femme. Quelques milliers de francs, voilà tout ; il lui manquait quelques milliers de francs pour avoir le droit de vivre et de refleurir sa vie désolée dans l'affection de ses enfants.
Le lendemain, dimanche, M"^*^ Armand dit à son fils :
— Pourras-tu m'accompagner à la gare ? Il faut que je parte ce soir.
Il la regarda tout ébahi.
— Mère! attends au moins le retour de Jane. Il fait si chaud encore à Londres. Pourquoi es-tu si pressée ? Reste avec nous !
Elle secouait la tête doucement, d'un mouvement lent et tenace.
— Non,... non,... il faut que je parte ce soir....
— Mère, redit-il, tu seras malade à Londres,... je serai si triste tout seul....
Elle redisait « rien,... plus rien... » avec une sorte de rage désespérée.
Et comme il la regardait, stupéfait, elle ajouta :
— J'ai remis l'atelier, ne t'inquiète pas, François, je n'ai plus besoin de rien. Au revoir. Je penserai à vous Je t'écrirai.... Adieu.
Le train partit, l'emportant dans la nuit. Et François, figé d'angoisse, demeurait sur le trottoir, ne pensait plus à s'en aller.
De retour chez lui, il courut à la chambre de sa mère et alluma sa lampe. Déjà plus rien ne restait d'elle qu'un dahlia qui se flétrissait dans un verre et quelques lettres déchirées au fond d'une corbeille. Un rayon de lumière fit ressortir un carré de papier, une annonce de journal découpée, qui traînait sur le plancher. Il la saisit.
« On demande pour une grande école de jeunes filles une femme de charge française, qui entretiendrait le linge des élèves et surveillerait les autres domestiques. »
François reconnut l'adresse que lui avait donnée sa mère. Une terreur subite l'envahit. Il se jCta sur la corbeille et fouilla parmi les papiers, cherchant à reconstituer les fragments. A la fin ses doigts rencontrèrent les morceaux d'une carte de visite froissée qu'il parvint à rapprocher. Il déchiffra ces mots :