‹ Au foyer romand: étrennes littéraires (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · VI · texte numérisé non relu

VI

^^f>^ oxNAissEZ-vous le petit bois de Prima- Jà^^ Jogne près de Charme y ?

'^^ Il est ravissant ce petit bois parfumé,

tout rempli de chants d'oiseaux et des mélodies grondeuses de la Jogne qui le traverse, tout parsemé de gros blocs de rochers tombés des montagnes qui le surplombent et tapissés d'une mousse bien douce qui semble vous inviter. Partout, sur ces débris d'avalanches, des sapins capricieux et tordus ont élu domicile, regardant dédaigneuse-

ment leurs frères qui restent droits et calmes sur le tendre terrain du bois.

Au fond, dans un cadre vert d'arbustes multiples, la Jogne passe en grondant, et ces mêmes débris d'avalanches que la mousse a couverts làbas, dans le bois, sont ici couronnés d'écume et lancent au soleil un reflet d'argent bleui, délicieux à contempler.

Sur le torrent^ on a jeté un petit pont bien modeste, bien simple, rustique comme tout Charmey, comme la montagne, comme la nature; deux troncs de grands sapins, une planche, iin petit parapet de branches noueuses....

C'est sur ce petit pont, au milieu d'août, que M*^« Claire d'Ormont, en compagnie d'un jeune homme à l'air très grave, examine joyeusement les bonds échevelés de la Jogne parmi ces gros cailloux, et admire, en battant des mains, les formes extraordinaires de l'écume qui perle les feuilles des arbrisseaux voisins de mille scintillements argentés.

]y[iic d'Ormont a dix-huit ans, des yeux bleus, des cheveux blonds, un teint frais et rosé qui tranche exquisement sur le rose de son corsage. Un éclair malicieux illumine son regard, un sourire éternel erre sur sa lèvre ; elle respire tous les charmes d'un gai printemps par un beau soleil.

Elle parle vivement à son compagnon, riant

idée de ce que vous étiez.... Et Tannée prochaine vous aurez une laide soutane noire !... Ce sera bien dommag^e, car j'aime beaucoup vous voir dans ce costume clair; il vous va très bien.... Et en bicyclette!... comme vous serez laid!... Grand Dieu!... Et la folle enfant rit aux éclats tandis que Robert, embarrassé, essaie de répondre :

— Mais, mademoiselle, vous savez bien que ma vocation n*est pas de plaire ; la grâce et la beauté sont choses périssables, et Dieu m'appelle à donner aux âmes une beauté immortelle qu'il leur prépare !...

— Oui, je sais, je sais.... Mais c'est dommage quand même ! Ce serait si gentil si vous étiez mon flirt....

A ces paroles imprudentes, Robert perdit tout sentiment et murmura une prière rapide, comme si la charmante enfant qu'il avait* devant lui eût proféré le plus affreux blasphème. Elle vit son trouble, et soudain câline :

— Voyons, dit-elle, ne vous fâchez pas, monsieur l'abbé ! J'ai du chagrin de dire des sottises ! C'est que je regrette... cela, je le regrette sincèrement, mais je ne veux point vous troubler. Je ne le ferai plus.... Tenez, allons-nous-en dîner, ajoutât-elle brusquement, il est midi, et nos mères vont s'impatienter.

vieille amie de pension et qui se sentait heureuse de rester avec elle.

Il n*avait jamais quitté sa mère, et gardait pour elle un culte d'adoration. Elle avait suivi toutes ses études, et l'entrée de Robert au séminaire avait été leur première séparation et le seul chagrin qu'il lui eût causé. Mais Robert s'était senti une vocation ; il avait religieusement conservé les principes sévères et timorés dont le Collège de Fribourg nourrit ses élèves, et, sans bien grande réflexion, mais sûr de remplir un devoir sacré, il avait héroïquement suivi ce qu'il croyait l'appel de Dieu.

Maintenant, après une année d'études et de prières, il jouissait paisiblement de ses vacances, regardant avec douceur sa mère, dont les forces revenaient, et troublé seulement par sa jeune compagne. Car lui aussi avait senti un certain intérêt naître en son cœur pour la jeune fille, et il se reprochait chaque jour de trouver du plaisir à l'avoir près de lui.

Lorsque Robert et Claire entrèrent, on était déjà à table et un cliquetis joyeux de fourchettes! se mêlait aux bruits de voix et aux éclats de rire. Robert vint s'asseoir près de sa mère, et Claire, en face de lui, l'observant tout en causant à ses voisins.

Les jeunes gens projetaient une excursion à Berra pour le lendemain ; c'est une montagne 1 cile et douce où tout le monde peut grimpe Claire, joyeuse, battait des mains; et il fut co venu que le séminariste et sa compagne pre draient part à la course.

Le lendemain matin, au joyeux appel des jeun gens, une cohorte de touristes se réunit, et, causant et riant. Ton se mit gaiement en marct

Pas un nuage au ciel, une auréole de lumiè rosée qui teintait les sommets ; toutes les promess de la plus belle journée....

Claire, en jupons courts, brandissant un ii mense alpenstock, babillait aux côtés de Robe qui souriait et tâchait de répondre aux plaisant ries de la jeune fille.

La compagnie joyeuse avançait à grands pi sans s'apercevoir du chemin parcouru, égrena aux échos endormis des chansons et des éclats rire.

On passa près du vieux couvent de la V; sainte, tout blanc dans les sapins noirs, emprei d'un calme si pur, si pur que l'âme se sent pri elle-même d'une angoisse de solitude ; on gra la pente verte, où des génisses faisaient tini leurs sonnailles, et l'on se mit bravement à Vi saut de la montagne.

Claire allait, en extase devant chaque fleurette, devant chaque brin d'herbe, lançant un cri effrayé lorsqu'une génisse folâtre passait près d'elle, se sentant heureuse de respirer l'air pur et d'avoir auprès d'elle Robert, qui semblait lui-même grisé de la douce ivresse de la montagne et se départir un peu de sa gravité habituelle.

Il y avait encore, parmi les excursionnistes, un vieux monsieur très digne et très amateur de montagne, point ennuyeux ni gêneur du tout, riant de la jeunesse et trouvant du plaisir à s'y retremper ; deux fiancés qui ne se quittaient point et trouvaient une chanson d'amour dans chaque cri d'oiseau et un soupir bien tendre dans les grincements des grillons. Il y avait des collégiens, fiers de leur liberté, quelques messieurs plus sérieux — des étudiants en droit — qui flirtaient sans gêne avec les demoiselles de la compagnie. Claire, aimable et agréable avec tous, ne quittait pas Robert, dédaignant du reste les flirts un peu fades et conventionnels des jeunes juristes.

Et l'on marchait toujours, soufflant un peu, riant beaucoup, chantant, et s'amusant des récits du vieux monsieur, qui racontait, entre deux halètements, l'histoire de son premier désespoir d'amour.

Mille petits incidents venaient agrémenter la course et porter le comble à la joie commune :

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bas, à droite, cette grande masse, c'est le Moléson, et au-dessous, comme une couronne blanche sur une colline verte, c'est Gruyère avec son vieux château. De l'autre côté, dans le vague du lointain, c'est la plaine fribourgeoise, c'est Fribourg qu'on devine au bout de ce ruban d'argent qui est la Sarine, et au fond, tout au fond, presque confondu avec le ciel, c'est le Jura qui dessine à peine sa ligne uniforme, et les lacs de Morat, de Neuchâtel, de Bienne qu'on suppose sous la brume plus bleue. Et là, derrière les montagnes^ voyez, ce sont des glaciers dont le soleil fait scintiller le blanc reflet, et qui tranchent nettement sur le ciel clair.

Et de tous les cœurs un cri d'admiration s'échappait, un cri d'enthousiasme mêlé de jeunesse et de joie, le vrai cri de la montagne!...

Puis on se sépara. Les collégiens altérés coururent à la fontaine, les jeunes filles et les jeunes gens entrèrent au chalet. Et Robert, que Claire ne quittait pas, demeura pensif à regarder le couvent de la Valsainte qui se présentait à ses yeux comme une hantise....

— Il vous plaît donc bien, ce vieux couvent ? dit Claire, en appuyant la main sur le bras de son ami.

— Oh! oui, mademoiselle Claire. Je l'admire, ce couvent. C'est mon rêve, voyez-vous, cette pieuse solitude... et si ce n'était maman!... Ah!

rester des journées entières dans le silence d'un pieux recueillement, ne vivre que de Dieu et ne rêver qu'à lui ! C'est comme un paradis ouvert OÙ l'on contemple de lointains bonheurs qui s'approchent toujours davantage !... Vous ne comprenez pas, vous qui êtes du monde, qui vivez dans on tourbillon, tout l'ineffable plaisir de cette solitude religieuse, où l'on n'est plus un homme, où Dieu vous attire, vous presse, vous enveloppe....

« Mais quoi ! ajouta le jeune homme en levant les yeux sur Claire, cela vous fait pleurer !... Voyons, mademoiselle, calmez- vous; ce que je dis là, c'est sdu rêve ; je ne veux pas me faire chartreux, moi mais pas du tout. Je serai tout au plus un bon petit curé de village, tout simple^ tout modeste.... et vous viendrez me voir dans mon presbytère, au milieu de mes fleurs, de mes poules et de mes paroissiens.... Vous verrez comme ce sera joli....

Au fond, Robert se reprochait de s'excuser ainsi, il sentait bien qu'il disait cela pour calmer son amie, et son âme timide tremblait en songeant que ces larmes de femme le faisaient parler contre sa pensée.

Mais Claire l'interrompit brusquement :

— Venez, dit-elle, je ne veux plus voir cet horrible couvent, il me donne un frisson !

Et Robert la suivit docilement, sans ajouter un mot, mais rongé de remords.

Les deux jeunes gens arrivèrent au chalet au moment où Ton s'apprêtait à faire un pique-nique. Quels bons petits repas que ces dîners improvisés, avec le gazon parfumé pour table, l'air pur de la

montagne pour

apéritif et ce magnifique panorama pour décor ! Avec quel plaisir on mange le petit repas frugal qu'on tire des sacs! Seuls ceux qui l'ont éprouvé peuvent en dire toutes les joies et toutes les douceurs! Le vin paraît un divin nectar, l'eau de la fontaine une boisson enivrante, le pain un mets exquis, car à tout la montagne donne sa griserie et sa saveur particulière. De toute la journée Claire et Robert ne se parlèrent plus. 11 semblait qu'une sorte de barrière s'élevait entre eux; la jeune fille, rendue plus sensible que jamais par l'ivresse du paysage, souffrait bien davantage du bonheur impossible ; le jeune séminariste était troublé encore de ses remords et pourtant éprouvait comme un vague regret de la souffrance de Claire, qu'il pressentait sans la connaître et sans la deviner.

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