C.-F. Ramuz
iT
Un passant.
DEPUIS des heures il chemine Bien que son pied ne soit plus bon, Le rôdeur de mauvaise mine, Le sans-travail, le vagabond.
Las de traîner ses jambes lourdes Et ses rancœurs de miséreux, Soufflant parfois dans ses mains gourdes.
Crachant à terre et toussant creux,
Dans la plaine, sous les averses.
Et par les chemins défoncés.
Il marche^ il marche, et l'eau transperce
Ses vêtements mal rapiécés.
Dans sa pauvre âme dégradée Par les poisons du cabaret.
Règne un obscur brouillard d'idées Où nul rayon ne transparaît.
Haines, remords, désirs sans nombre.
Dégoûts lentement amassés.
Roulent confus dans la pénombre Dont s'enveloppe son passé.
Pourtant, quand une villa claire Surgit des brumes du lointain, De brusques flammes de colère Ravivent son regard éteint.
Les gens de là-bas ont un gîte Et de quoi manger tout leur soûl :
Il le sait et son poing s'agite Comme pour quelque mauvais coup.
Mais à quoi bon ? — Il n'a pas d'armes, Il se fait vieux, il se sent las. Frottant ses yeux troublés de larmes.
Le vagabond presse le pas.
Et tandis que les chiens de garde Redoublent d'abois menaçants.
Ayant flairé de loin les hardes Et la misère du passant,
Lui, sous le ciel mélancolique Où les nuages vont sans fin.
Traîne son rêve alcoolique, Sa fatigue morne et sa faim.
Emile Lombard.
Jeunesse et vieillesse.
j jeunesse savait, si vieillesse pouvait!
Ce vieux proverbe laisse entendre que la période la plus féconde et la plus heureuse de la vie est Page adulte, parce qu'alors l'homme a le double privilège de savoir et de pouvoir.
Je me range volontiers à cette opinion. Plus tout à fait jeune, loin d'être vieux, j'ai donc l'avantage d'être adulte. Mon plaisir serait complet, s'il n'était mitigé par le sentiment de savoir et de pouvoir^ en somme, bien peu de chose.
Bref, l'instant me paraît propice pour évoquer la jeunesse enfuie, et surtout pour considérer froidement et scientifiquement la vieillesse à venir.
Mourir jeune, c'est être aimé des dieux, disaient les anciens. Mourir adulte, c'est quitter la scène au plus beau moment. Mourir vieux et rassasié de
Jours, c'est dans Tordre. Il nous semble même, à nous modernes, qu'il y a une faveur, quelque joie et même un peu de gloire à parcourir le cycle normal de l'existence.
* Je n'avais point d'idée du bonheur réservé à la vieillesse, dans la retraite, » s'est écrié le vieux Voltaire. Il n'est pas certain, pourtant, que là-dessus tous les vieillards soient d'accord. On voit jouer souvent sur le théâtre de la vie des pièces dont le dernier acte n'ajoute rien au prestige de l'auteur. Il y a des rideaux qui tardent trop à tomber....
La jeunesse physiologique, — celle du cœur n'a pas de limite, — va de la naissance à la trentième année ; l'âge adulte va de trente à soixante auïs ; la vieillesse commence à soixante ans et va jutiqifà la mort. Du berceau à la tombe et malgré l'apparent paradoxe, plus on avance en âge, plus on a de chance de vie.
Jeunesse ! Beau mot, belle chose en vérité ! Et pourtant, vous, messieurs les poètes, n'avez-vous pas mis quelque outrance à chanter la jeunesse, cette brillante jeunesse, ce fameux Printemps de la vie ?
Quel débordement d'expressions, que de louanges et que de métaphores sublimes pour dire
une si pénible, si hésitante période de construction; pour vanter ce titubant échafaudage fait d'illusions et de désillusions, d'espoirs et de désespoirs!
Si la jeunesse est vraiment une si belle chose, qu'il faille passer l'âge adulte et toute la vieillesse à la regretter, pourquoi donc, chez l'enfant, cette immense ardeur à grandir ! Pourquoi chez le jeune homme ce fol empressement à porter moustache ; pourquoi, chez la jeune fille, cette hâte à relever ses beaux cheveux flottants !
La belle jeunesse ne serait-elle, par hasard, si belle que de loin, puisque, toujours, on est pressé d'en finir avec elle ?
Je le crois un peu. Moi qui ne suis point poète, j'entrevois la jeunesse comme un pénible effort vers la vie ; que dis-je ! comme une épouvantable bataille, dont il faut jouir d'être sorti vainqueur. Les jeunes, pour la plupart, ne succombent-ils pas à la lutte ?
Grâce à cette hécatombe de jeunes, la durée moyenne de la vie n'atteint même pas quarante ans!
Si la vie est un voyage, la jeunesse en est la première et la plus périlleuse étape. La jeunesse fait penser à l'alpiniste qui part,, plein d'entrain, pour les sommets rêvés. Il tâtonne dans la nuit et bronche à chaque pas. Le précipice le guette et
les (étoiles pâlissantes ne suffisent point à le guider...
Beaucoup sont partis, bien peu sont arrivés!...
Comme il fait bon... être adulte!
Le seul côté fâcheux de Tâge adulte, c'est qu'il avoîsine fatalement la dernière étape de la vie : la vieillesse. Beaucoup préfèrent ne pas songer à la vieillesse, qu'on n'est jamais sûr d'atteindre et dont les calamités sont inévitables. Je vous propose, au contraire, de la regarder en face, de l'étudier même, et de vous préparer ainsi à la subir sans défaillance.
D'ailleurs, la vieillesse n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Aujourd'hui, et grâce à quelques savants qui se sont fait une spécialité de ce grave sujet, on ne doit plus considérer la vieillesse comme une période de la vie, mais comme une maladie. Vous sentez bien la nuance. Dire que la vieillesse est une période de la vie, c'est affirmer son caractère fatal. Prétendre au contraire que c'est une maladie, c'est, du coup, donner à entendre qu'elle n'est point fatale, mais évitable et en quelque sorte curable.
Il est essentiel de distinguer ici l'état de vieillesse et la mort à un âge avancé, car c'est là pré-
JEUNESSE ET VIEILLESSE aoj
cisément que gît le point intéressant et nouveaLi, Il est possible de mourir vieux sans avoir pDj^^é nécessairement par la vieillesse, ou du moins» sans éprouver tous les effets de cette maladie. Cela paraît surprenant, et pourtant c'est vrai.
Tous ceux qui, par philanthropie, s'occupent d'améliorer le sort des vieillards, seront peut-être étonnés de voir que les savants, toujours plus ou moins suspects aux yeux de la foule, viennent à leur aide avec un égal dévouement. Tandis que. les premiers veulent atténuer les effets de la vieillesse, les seconds, remontant plus haut, cherchent à en supprimer les causes. Puissent les uns et leij autres réussir, et puissent les vieillards de l'avenir bénéficier largement de toutes ces bonnes volontés ! Au lieu d'être, comme c'est le cas souvent, une charge morale ou matérielle pour leurs prorh^s, les vieillards, sains de corps et d'esprit, pourront être alors, et uniquement, les dignes témoins du passé et les respectueux conseillers de la jeuncîiï^c et de l'âge mûr.
Il existe encore sur notre planète des contrée^;, telle la Mélanésie, où le problème de la vieil lcï;!ic est résolu en un tour de main : une fois incapables de travailler, les vieux sont... enterrés vivant^^*
2o8 AU FOYER ROMAND
D'autres peuplades, de la Terre de Feu, par exemple, tuent les vieillards et les mangent. Dans nos pays civilisés, nous n'avons pas encore atteint l'idéal : on assassine très fréquemment les vieillards et on les laisse trop souvent se suicider. Dans le Danemark, par exemple, alors que les adultes ne fournissent que le trente-six pour cent des suicides, les vieillards entrent pour plus de 63 pour cent dans cette lugubre statistique.
Avant d'exposer la théorie nouvelle de la vieillesse, il convient de voir ce qui se passe chez le vieillard. Chacun le sait, du moins en gros, tant la vieillesse est apparente : peau ridée, corps voûté, démarche lente, cheveux blancs.
A propos des cheveux, il faut noter que la calvitie n'est point un signe de vieillesse. Quand elle débute, on est jeune encore, et celui qui, vers la quarantaine, n'est pas chauve, est sûr, à moins de cause accidentelle, de garder ses cheveux jusque dans l'extrême vieillesse.
La taille et le poids diminuent avec l'âge d'une façon assez notable. Entre cinquante et quatrevingt-cinq ans, l'homme raccourcit de trois centimètres, et la femme de plus de quatre centimètres. L'homme atteint son poids maximum à quarante ans, la femme à cinquante ans. De 60 à 80 ans, le poids diminue de six kilos en moyenne.
En observant les choses de plus près encore,
on voit que le squelette se décalcifie, c'est-à-dire qu'il perd une partie de ses sels de chaux ; c'est pourquoi les fractures sont à la fois si fréquentes; et si graves dans la vieillesse. Les muscles, les organes mous, les viscères s'atrophient ; la déperdition toujours plus grande des cellules coïncide avec leur plus lente reproduction, si bien que plusieurs savants ont cherché longtemps à expliquer la vieillesse par l'épuisement du pouvoir reproducteur des cellules.
Cette conception ne résiste pas à l'examen ; car les cheveux, les poils, les ongles poussent sans arrêt jusqu'aux extrêmes limites de la vie. Il est même des races inférieures, les Mongols, par exemple, auxquelles la nature n'accorde barbe et moustaches qu'à un âge très avancé ; sans parler des femmes de la race blanche qui, à leur grand désappointement, deviennent velues avec l'âge.
C'est à l'illustre savant de l'Institut Pasteur, M. Metchnikoflf, celui qui a découvert la phagocytose*, que nous devons la nouvelle théorie de la vieillesse. Essayons de l'exposer, avec la manière de s'en servir. Il en vaut la peine, je suppose, puisqu'elle prétend nous apprendre l'art de vieillir sans passer par la vieillesse.
Il y a plusieurs années que Metchnikoflf étudie le blanchiment des cheveux et que le grand public
* Voir le Foytr romand de 1899.
210 AU FOYER ROAfAND
sourit de ce savant occupé d'un si futile problème! Quand le grand public sera plus intelligent, il ne sourira plus d'aucune expérience scientifique quelconque...
On sait que le cheveu est un tube incolore rempli de granulations colorées, soit de cellules pigmentaires. Le cheveu blanc est celui qui a perdu les dites cellules : ce n'est plus qu'un tube vide, ou, si l'on veut, plein d'air. Mais que sontelles devenues, ces cellules colorées ? Elles ont été attaquées par d'autres cellules plus grosses, et dévorées, littéralement.
Or, il se trouve que ce phénomène n'est point spécial aux cheveux ; il se produit aussi dans les muscles et dans les os, à mesure que nous avançons en âge. Les cellules utiles qui constituent nos tissus sont peu à peu attaquées et mangées par d'autres cellules plus grandes appelées par Metchnikoff : cellules voraces, cellules géantes ou encore, macrophages.
Ces macrophages s'installent aussi dans les reins et dans le foie, aux fins d'exterminer les précieuses cellules chargées du service des sécrétions et des excrétions,... de la voirie, si vous aimez mieux. Elles ont même l'audace de s'attaquer au tissu nerveux et jusqu'au cerveau pour y dévorer les cellules qui « sécrètent » la pensée, de façon à exterminer peu à peu nos facultés les plus élevées.
Une fois exténués par cette vilaine besogne de destruction, nos macrophages, rassasiés, se retirent des affaires, se fixent en se tranformant en tissu conjonctif. De là cette terrible maladie de la vieillesse qu'on appelle la sclérose.
Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que ces cellules géantes qui provoquent la vieillesse de nos organes sont les mêmes que celles qui, dans la jeunesse et l'âge mûr, ont rempli le rôle de phagocytes, c'est-à-dire de destructeurs des microbeii qui nous assaillent.
En résumé, nos globules blancs, nos excellents amis les phagocytes, qui nous sauvent la vie constamment en détruisant les bacilles 'qui pénètrent dans notre corps, se retournent contre nous et deviennent peu à peu nos pires ennemis en détruisant nos tissus et nos organes.
Metchnikoff compare ce véritable drame physiologique à ce qui arrive dans la société des hommes, lorsque des soldats, destinés à empêcher l'invasion étrangère, se tournent contre leurs propres concitoyens.
C'est l'ami qui devient l'ennemi. C'est le défenseur qui devient l'agresseur.
Cette cellule qui a refoulé durant des années le microbe assassin, qui a permis la vie, qui a voulu la jeunesse, la force et la santé, c'est elle, la misérable, qui, à un moment donné, déclare : c'est
assez, et se met à démolir, elle-même, le superbe édifice dont elle avait la garde !
Grandiose et mystérieuse destinée de ces cellules ambulantes !
Mais d'où peut bien venir cette subite dépravation des macrophages? Qui est-ce qui les pousse à mal faire, après avoir rendu de si bons et si loyaux services?
Metchnikoff pense qu'ils sont surexcités et comme enragés par la présence dans le corps de certains bacilles sécréteurs de poisons. La triste flore intestinale que nous possédons tous serait, d'après lui, la cause indirecte de notre lente destruction. Cette hypothèse n'est pas une simple vue de l'esprit, elle repose déjà sur des faits.
Nous arrivons ainsi à cette conclusion, que notre atrophie sénile est causée par les microbes de nos intestins. L'observation prouve que plus la flore intestinale d'un animal est réduite, moins il est sujet à vieillir. Tandis que les mammifères sont voués à la vieillesse : vieilles gens, vieux chevaux, vieux chiens, — les oiseaux, dont les intestins contiennent relativement fort peu de microbes, évitent remarquablement la décrépitude. Un vieux canard de vingt ans ne paraît nullement gâteux; une perruche de quinze ans a fort bonne mine encore, et le perroquet de MetchnikoflF, âgé de soixante-quinze ans, n'a de vieux que son extrait
de naissance. Une souris de cinq ans est à bout de vie, tandis qu'un canari arrive en bon état à quinze et même vingt ans.
Ce qui est gênant, chez nous autres mammifères, c'est notre gros intestin, organe très réduit chez les oiseaux. Hélas ! que ne sommes-nous des oiseaux! Jusqu'ici, je n'enviais que leurs ailes et leurs plumes, à la rigueur, et voilà maintenant que j'ambitionne leurs viscères! Gentils oiseaux, comme la nature vous a comblés!
Les microbes intestinaux seraient donc une des grandes causes de la vieillesse, qui deviendrait ainsi une maladie d'origine microbienne. Peut-être les chirurgiens de l'avenir proposeront-ils à ceux de leurs clients qui aiment la vie, mais craignent la vieillesse, la suppression pure et simple de leur gros intestin. Cela n'est pas impossible, puisque ce dernier bout de nos interminables boyaux n'est qu'un héritage inutile de nos ancêtres animaux et qu'un affreux réservoir de microbes.
Pour l'instant, il y a lieu de chercher à acclimater dans notre intestin d'autres microbes, inoffensifs à l'organisme et capables de tuer les bacilles nuisibles. C'est dans cette direction que les recherches continuent.
Mais en attendant, que faut-il faire ? Il faut éviter le plu8 possible Tingestion de microbes nuisibles capables de hâter notre vieillissement. Et c'est ici que je touche au côté pratique de mon sujet. Nous devrions décidément abandonner l'usage deé aliments crus, toujours infestés de microbes que le plus minutieux lavage ne peut enlever....
J'ai sous les yeux le résultat d'une enquête faite au .microscope sur des salades, chicorées, radis, etc., provenant du marché de Padoue. Cinquantedeux espèces diverses avec des œufs de ténia, d'oxyure, d'ascaride, etc. Puis une collection de microbes, des microcoques, staphylocoques, streptocoques, sarcines, le < bacillus coli commune, » le bacillus scpticus, et même le bacille du tétanos.
D'où viennent toutes ces bestioles? Surtout de l'arrosage des cultures avec des engrais contaminés. Mais j'entends l'objection : Sur le marché de Padoue, tout est possible. Mais sur le marché de Genève, de Neuchâtel ou de Lausanne..., pensez donc! quelle calomnie! A^t-on jamais vu, sous le beau ciel romand, quelqu'un se permettre d'arroser des salades avec du purin ?
Et notez bien que la vieillesse n'est pas la seule maladie microbienne dont les aliments crus soient la cause. Il en est une qui est même spécialement réservée à la jeunesse, c'est l'appendicite.
A vrai dire, il n'est pas impossible de stériliser
les aliments crus en les plongeant, par exemple, durant une heure, dans une solution d'acide tartrique à 3 pour cent, mais qui voudra s'astreindre à cette opération?
Alors, il faut abandonner les salades croquantes, les fraises nature, les beaux fruits fraîchement cueillis !
Et toutes ces privations pourquoi ? Pour reculer de quelques jours le temps des cheveux blancs et de la morne décrépitude.
En vaut-il bien la peine ?
Chacun le dira, selon qu'il aime un peu, beaucoup, passablement ou pas du tout la vie! J'en connais qui, franchement heureux de vivre, ambitionnent de vieillir en subissant le moins possible la vieillesse. Pour atteindre leur but, ils renoncent volontiers à la salade et même à certains aliments crus, qu'il suffit d'ailleurs de cuire pour les rendre inofiensifs et non moins exquis.
A part l'accident qui déconcertera toujours, l'homme, en possession de son libre arbitre, peut, à sa fantaisie, allonger ou écourter sa vie.
Il est très facile de l'écourter; il suffit de se laisser aller tout doucement, sans examen ni contrôle.
Pour l'allonger, c'est un peu plus compliqué, il
faut savoir rompre à la tradition, sacrifier quelques idoles et prêter l'oreille à la science*. •
Mais j'ai l'air de faire un sermon. J'en suis honteux! Pourvu que ce ne soit pas un signe de décrépitude..., à cause des salades passées, des salades d'avant MetchnikofTl
. Gustave Krafft.
30 juin 1905.
P. S. — Peu de jours après avoir signé cet arficle, j'ai eu l'honneur d'être reçu, à Paris, par M . Metchnikoff. C'était le 22 juillet. L'illustre physiologiste a bien voulu me confirmer sa théorie et m'exposer l'état de ses travaux. Je ne saurais dire, en un < post-scriptum » les fortes impressions ressenties en présence de l'homme et du savant pour qui la vie n'a qu'un but : la recherche expérimentale de la vérité! G. K.
31 août 1905.
Plangô.
SUR mes cheveux couleur de nuit, contre ma joue, Sur ma gorge candide et sur mes bras polis, J'ai mis le voile bleu de lin souple aux doux plis ; Et dans le soir d'avril où des frissons secouent Les pétales tombant des amandiers en fleur, Au chant de la fauvette et des merles siffleurs, J'invoque la Déesse et répands mon offrande.
Ce n'est point l'Aphrodite impitoyable et grande, Car elle est redoutable et je fuis ses présents, Ni l'Athénà victorieuse au bras pesant :
Son regard est trop dur, trop lourde sa cuirasse. Non : le feu que j'allume et l'autel que j'embrasse Sont ceux de l'Artémis farouche, au noble orgueil.
Daigne, ô Pure et Très Chaste, à mon vœu faire accueil f
2l8 AU FOYER ROMAND
O Diphile, porte ailleurs Tes traits d'esprit et tes pointes, Tes petits vers gazouilleurs Aux strophes gentiment jointes.
Propos en l'air, jeux badins, Ne valent pas qu'on les note :
Ce ne sont fleurs de jardin Qu'aux yeux des franches linottes.
Déjà je n'écoute plus Ta voix trop musicienne :
On ne prend pas à ces glus Plangô la Milésienne.
Devant la porte du jardin
La route file.
Vous passez bien souvent^ toi, Cratès baladin,
Toi, poète Diphile,
Et toi surtout, chef des soldats.
Combien souvent tu regardas
Par-dessus la barrière où court le rosier rose I
Là-bas, l'esclave bêche, arrose.
Tu cherches auprès d'elle et ne vois pas. Entends !
Cachée en un bosquet verdi par le printemps.
PLANGÔ 219
La maîtresse chantonne une chanson ancienne.
Ecoute la musicienne ;
Fais sonner ton talon d'airain ;
Fais cliqueter ton glaive thrace
Contre le fer de ta cuirasse,
Et va, fier, en cambrant les reins.
— Plangô n'a point levé la tête. Ses mains douces
Tressaient des fleurs en chapelet,
Et près d'elle un oiseau sautillait dans la mousse.
Beau guerrier ! le merle sifflait.
Mais la nuit chaude émeut, trouble, et suggère.
Comme un baiser subtil, brise légère.
Viens caresser sous les laines qui tombent
L'épaule tendre et le col de colombe.
Et cette gorge au contour adorable.
On entend frissonner l'érable
Et dans un trouble élémentaire
Du parfum sourd de la terre.
Eros ! divin Eros ! il semble que ton aile
Ait efïïeuré des fronts dans la nuit solennelle.
Plangô voit s'avancer, dans sa riche litière,
Traîné par quatre mulets blancs Dont glorieusement sonnent les grelottières, Harpalès, changeur opulent.
Son visage est flétri comme les poires blettes
Où l'on peut enfoncer le doigt, Son teint de terre cuite est pareil aux tablettes
Où s'inscrit l'Avoir et le Doit.
Mais il a des sacs pleins de drachmes et de mines, Et, sur la mer, de grands vaisseaux Qui vers son comptoir s'acheminent, Bourrés d'épices par monceaux.
Ne voudrais-tu plonger dans l'or joyeux qui tinte.
Tes bras, joliment cajoleurs.
Et draper ton beau corps dans les étoffes, teintes
Par le Mède habile aux couleurs ?
L'époux riche dirait aux orfèvres qu'ils forgent Chaque jour, pour toi, des cadeaux.
— Mais Plangô, ramenant ses voiles sur sa gorge. Dédaigneuse a tourné le dos.
Droite, elle demeurait comme un lis sur sa tige,
Tandis qu'il suivait son chemin.
Pourtant, comme elle est femme, et subit le prestige,
Elle a fait : Bonjour ! de la main.
Quel ton nom ? — L'Inconnu. — Qu'as-tu fait ? —
[Rien ! — Pourtant Le désir, âpre et doux, gonfle un cœur palpitant ; Et, le front aux genoux, serrant sa ten^)e étroite, Sa tempe où le sang court plus lourd, dans ses mains Pâle et laissant son dos, pareil à l'arc fléchi, [moites, Se courber, Plangô molle et grave, réfléchit.
PLANGÔ 221
< La femme est un étourneau :
L'escient lui fait la nique ! »
Chante, assis sur son tonneau, Le Philosophe cynique.
< Pour la capter, il suffit , Du miroir aux alouettes !»
Et le cynique bouffi Part sur une pirouette.
Il s'en va, car, au lointain, |
Des voix clament : < Hyménée ! > Ce qui risque, c'est certain,
De lui gâter sa journée.
vm
Haut dressé sur ses pieds de chèvre, Clignant des yeux, bavant des lèvres.
Le vieux Satyre au front brutal Cueille au pommier les pommes fraîches, Dont le jus court sur ses poils rèches.
Il se pourléche du régal.
Guettant de loin, assis dans l'herbe, Le jeune Faune au corps superbe Est prêt à bondir, mais, prudent.
Il maîtrise sa folle envie.
Le Faune attend. Longue est la vie.
Et son tour viendra, cependant....
Je t'avais, Artémis, invoquée et pressée,
Mais tu n'écoutas point.
Aujourd'hui, je te hais, et, devant toi dressée,
Je te montre le poing.
Ma piété s'envole et ma foi s'émancipe.
Mon cœur a tant souffert !
Vois l'urne que je pends au marbre de ton cippe
Sous le feuillage vert :
Mes larmes l'ont remplie, et mes doigts, dans la glaise»
En ont formé le scel ; Et par dérision, je t'en offre, ô Mauvaise,
L'amertume et le sel !
Jules Cougnard.
Figures passées.
r *Ai VU dans une vieille demeure, je ne sais plus où, un salon dont la grâce originale et discrète hante ma mémoire. Je le revois : un vieux salon Louis XV aux lambris blancs, légèrement vert d'eau. Au centre des panneaux encadrés de filets rouges et bleus rehaussés de vieil or, dansent de petits < Chinois ». Ils dansent, se prosternent, font des culbutes, se balancent sur Tescarpolette, se promènent en brandissant un parasol léger, ou rêvent à Tombre d'un baldaquin. Les uns portent la robe, les autres un pantalon flottant, ceux-ci un couvre-chef pointu rabattu en façon d'abat-jour sur des moustaches tombantes, ceux-là une sorte de turban à plumes, d'autres une manière de pétase ailé comme un coléoptère, d'autres enfin nu-tête ont la tresse dans le dos. Derrière ces petites figures une note de nature ou d'architecture : un pavillon à claire- voie , une jonque, un bout de palmier, une pagode avec des
sonnettes aux angles de ses toits superposés. Et derrière les carreaux de l'armoire vitrée, comme aux âancs ondulés de la vénérable commode, gentiment fixé sur la porcelaine ou dans la laque, c'est toujours le même petit monde exotique et baroque, rêve léger d'un siècle qui n'est plus.
Tandis que le télégraphe nous renseigne jour après jour avec une cruelle abondance sur les massacres d'Extrême-Orient, et que la photographie rapproche encore de nous ces choses hideuses en nous en mettant sous les yeux l'image impitoyablement fidèle, à cette heure où les mots de Japon et de Mandchourie n'évoquent plus en nous qu'une vision sanglante, hérissée de canons, de cuirassés, de torpilles et de toutes les plus barbares merveilles de la civilisation occidentale, il n'est pas sans charme de revenir en pensée s'asseoir dans le salon où depuis cinq générations la petite fantasmagorie orientale déroule ses scènes innocentes, — le paisible salon où flotte encore comme un parfum la conception confuse et idéalisée que nos aïeux se faisaient de ces pays lointains.
C'était le temps de la Compagnie des Indes, le temps où l'on jouait V Orphelin de la Chine ^ où Bougainville faisait son voyage autour du monde, où Galland adaptait les Mille et une nuits^ où les mascarades orientales étaient à la mode dans les bals, où les Parisiens s'en allaient chez Ger-
saint, « A la pagode », acheter des estampes du Japon sous le nom de « papier des Indes » et des porcelaines nippones sous le nom de « vieux la Chine » ; où les faïenciers de Delft s'appliquaient à imiter les modèles chinois sans bien comprendre la structure des bambous, ni l'architecture d'édicules qu'ils n'avaient jamais vus; où l'on construisait dans le parc de Potsdam un « pavillon japonais > sous le toit duquel de fantaisistes figures mongoles s'adossent à des colonnes en troncs de palmier; le temps enfin où les philosophes se plaisaient à chercher dans les contrées exotiques, chez les sauvages primitifs des Iles ou dans les vieux empires d'Extrême-Orient, l'exemple de cette innocence et de cette vertu dont on parlait tant et qu'on pratiquait si peu.
Le vieux salon évoque tout cela avec une subtile poésie. Les notions géographiques et ethnographiques n'avaient pas alors l'étendue et la précision qu'elles ont acquises aujourd'hui. Dans des cerveaux peu renseignés la fantaisie pouvait se donner libre carrière. Le « petit Chinois » est une de ses plus délicieuses créations.
Le « petit Chinois » n'a jamais existé. A le bien considérer, il n'est pas plus chinois que japonais ou mandchou, siamois, annamite, thibétain ou tartare. Ce n'est tout à fait ni l'un, ni l'autre; mais il tient un peu de chacun par quelque trait
de sa figure ou de son costume. C'est le type général et idéalisé de l'Asiatique, du monde bouddhique et mahométan, tel qu'il dansait dans l'imagination du siècle de Watteau.
Exquise et fantastique petite figure composite, synthèse élaborée sur des ouï-dire, des traditions, sur les récits de marchands ou de missionnaires jésuites, sur les croquis infidèles ou mal interprétés de quelque voyageur, et où l'on retrouve encore comme un lointain souvenir des relations du grand Marco-Polo sur le fabuleux Kathai. Synthèse à jamais détruite dans nos esprits par les progrès de la science, par une information trop abondante et trop précise, par l'analyse et la classification. La photographie, reproduite à l'infini par les « procédés >, met partout sous nos yeux, dans tous les livres et dans toutes les revues, l'image fidèle de la réalité, empêche notre fantaisie de s'en écarter, ou l'y ramène constamment. Tous ces peuples, mieux connus, prennent de plus en plus pour nous une physionomie propre et distincte. Le petit Asiatique que le xviii"® siècle décorait du nom de « Chinois > est bien mort ; le souvenir ne s'en retrouve plus que sur des lambris vieillots, parmi les arabesques de quelques papiers peints, aux mailles de tapisseries fanées.
Et la vue de ces vestiges fragiles évoque l'image d'autres figures de même nature complexe et éphémère : combinaisons intimes de vérité et d'erreur,
fleurs d'époques aujourd'hui dépassées de la culture, auxquelles rimagination d'un siècle prêta la vie et qui sont maintenant fanées. Il est exquis de les rencontrer en feuilletant le livre de l'histoire, dont elles parfument les pages.
Considérez par exemple le type de l'Ancien.
€ Les Anciens! > Il fut un temps où sous cettï; expression, presque disparue de notre vocabulaire avec la notion imprécise qu'elle représente, se confondaient Grecs et Romains. Elle ne vit plus que dans les cerveaux lettrés. Elle suffit à évoquer pour eux, avec le souvenir des humanitds d'autrefois, l'arôme particulier de ces vieux livres reliés en veau ou en parchemin, à tranche rouge ou jaspée, au frontispice desquels le nom de Tites- Live ou dePlutarque, en beaux elzévirs, s'encadre d'une architecture antique et de figures allégoriques. Elle évoque ces gravures sur cuivre, nobks et jaunies, où Persée vole au secours d'Andromède sous l'accoutrement d'un général romain, tandis qu'ailleurs Alexandre le Grand entraîne: dans les flots du Granique des soldats plus sem blables à des légionnaires de la Ville éternelle qu'à des hoplites ou à des peltastes.
On ne connaissait guère la Grèce, ou plutôt on ne l'apercevait qu'à travers Rome. Abordanl l'étude des cités antiques moins en historiens qu'en moralistes, y cherchant moins la caractéristique de leur civilisation que les maximes mémorables de
leur sagesse et les exemples illustres de leur vertu, nos aïeux enveloppaient Grecs et Romains dans une commune admiration. Ceux-ci demeurèrent simplement « les Anciens >, jusqu'au jour où Winckelmann et d'autres, archéologues, historiens, théoriciens de l'art, philosophes, révélèrent peu à peu l'abîme qui sépare une race d'artistes d'une race de juristes. Au point que Grecs et Romains apparaissent devant notre imagination moderne aussi dissemblables qu'Italiens et Anglais, Français et Allemands.
Tout comme le petit « Chinois » dont le xviii"* siècle a semé ses lambris, c l'Ancien » des vieux livres et des vieilles estampes s'est décomposé, pour faire place à des représentations plus particulières et plus précises. Ce n'est plus que par un méthodique travail de comparaison des éléments dissociés et par une synthèse factice que nous pouvons reconstituer, sur une base plus solide, il est vrai, mais sans pouvoir leur rendre leur vie première, ces types généraux que l'analyse a détruits. De même qu'il est souvent difficile à un intime de démêler l'air de famille qui frappe un étranger, et que nous avons parfois de la peine à retrouver les traits communs de deux visages qu'au premier abord nous confondions.
A côté du Chinois pourra bientôt figurer le Nègre, qui est, lui aussi, un vieil amalgame en décomposition. Egyptiens, Arabes, Abyssins,
Maures s'en sont détachés déjà. De la masse noire qui reste, se séparent peu à peu, à leur tour, en se différenciant, Bantous et Nigritiens^ Hottentots et Pygmées.
Rappelez- vous le livre édifiant dont les images intéressèrent notre enfance au sort des petitt^ païens, ou telle enseigne d*épicier, comme il m'en revient une en mémoire : sous un dattier, la main sur un ballot de produits coloniaux, « noir comme un more > et ceint de plumes colorées, un nègre lippu tourne ses yeux blancs vers un navire marchand mouillé près du rivage. Pour notre imagination de gamins, comme pour celle sans doute du peintre naïf et gauche, tout le continent noir et esclave était résumé là uniformément peuplé du même type. Pour nos après- venants, les peuples africains auront des caractères aussi distincts que pour un écolier d'aujourd'hui les Japonais. Le Nègre d'antan aura vécu.
Et pour prendre un dernier exemple, tiré cette fois de l'histoire, considérez le moyen âge fantaisiste qui enchanta l'imagination de 1830 et dont les lithographies de l'époque nous permettent de reconstituer les traits vagues et poétisés. Les historiens ont dès lors mis de l'ordre dans cette masse où se confondaient dix siècles ; le chevalier romantique, au clair de lune, au pied du donjon gothique, qui revient des croisades en armure du xiyme siècle, est une figure, elle aussi, bien morte.
Il y en aurait d'autres à citer. Chaque siècle en a créé ; chaque siècle en a détruit, le nôtre surtout, bien que sans en avoir conscience, nous en entretenions sans doute quelques-unes dont s'amuseront les dilettantes de l'avenir. On en pourrait constituer un petit musée, où chacune aurait son iconographie.
Il y a dans les reliques des temps passés, même si elles sont d'un art malhabile ou banal ; il y a dans les vieilles peintures, les estampes jaunies, les porcelaines ébréchées, les vulgaires papiers peints et les grossières enseignes, — si seulement elles nous conservent les traits de quelqu'une de ces figures que j'ai essayé d'évoquer, — un prix et un charme infini. Elles offrent l'image naïve de ce qui, à une autre époque de la culture, passa pour la vérité et n'a aujourd'hui pas plus de consistance que le souvenir d'un rêve mensonger. Elles disent, avec la séduction des choses disparues et un sourire par Aimé d'ironie, la relativité et la nature éphémère de nos notions.
...C'est pourquoi, tandis que le canon tonne en Extrême-Orient, ma pensée se plaît à rêver un moment dans le vieux salon où dansent les « petits Chinois >.
Bucarest, juin 1905.
Marcel Godet.
Nostalgie.
DE cet enclos de fleurs où la brise bénie Doucement vient chanter dans les amandiers blancs^ Mes vœux volent vers toi, frêles oiseaux tremblants Qui se perdent plaintifs sur la mer infinie.
Je passe sans vous voir, frais jardin parfumé, Délicieux printemps, ô jeunesse des roses!
Les rayons les plus doux aux paupières moroses. Remplacent-ils jamais les yeux du bien-aimé ?
Sous les oliviers gris à l'ombre si légère Je n'irai point cueillir les jacinthes hlas, Car toute fleur à qui tu ne souriras pas Me reste tristement une fleur étrangère.
Les palmes du jardin bercent avec douceur Mes plaintes, et toujours, sans épuiser leurs charmes, Je redis à mi-voix, les yeux mouillés de larmes Tes paroles d'adieu, qui raniment mon cœur.
Sous le baiser du soir, parmi les brises lentes, Les mousses des vieux murs s'endorment, sans désir... Oh! perdre un seul instant, le plaintif souvenir Et goûter ce bonheur obscur des humbles plantes !
Que me sont ces vergers baignés d'un parfum lourd, Et ces chemins tentants où frémit l'herbe neuve ? Si je dois y passer triste ainsi qu'une veuve, Que m'est tout le printemps, si je n'ai plus l'amour?
Berthe Leemann.
Dans Tatelier désert
f'A( pris la. clef, et je e^uïs monté à Tatelicr dé* sert. Celui qui lialiitair. là n'y cEit plus. Le peintre Louis Fatru est njort. Il est mort ce printemps, k rhetirc des arbres fleuris et de la nature exubérante. Les rossignols chantaient dan? la vieille campagne, et le sommet des arbres se dorait aux derniers feux du jour.
J'ai ouvert la porte de l'atelier d^^sert. Rien n'en trouble pins maintenant le silence. Ici, il a travaille?, rêvéj aimé, vécu. Entre ces parois grises, toute une existence fut enclose. Là, il y eut des luttes et des élans, des délaillances et des extases: il n\ a plus dans un rayon de lumière que des atomes qui dansent. La fin est venue, et sur ta fenêtre le rideau est retombé. Il n'y a plus dan^
3f4 AU FOYER ROMAND
les portefeuilles et contre les parois que les choses qui restent.
On prend un carton, un matin de bluets ; on y jette la nuance fugitive du ciel et de son cœur ; et ce carton demeure, témoigne, garde à jamais le moment éphémère, quand soi-même on n'est plus.
Oô se croyait plus fort que tout; on eût pu déchirer la feuille de papier fragile ; on l'avait jetée dans un coin et on l'avait oubliée. Hélas ! la fragfile feuille de papier est plus durable, est plus constante que n'est une vie humaine.
J'ai poussé le rideau et me suis mis à regarder, je regarde ce qui reste contre les parois et dans les portefeuilles : une tache rose dans l'herbe fraîche avec, au bout, un arbre sur le ciel blanc ; une troupe de nuages qui se mirent dans la transparence du lac nacré; de vieilles murailles grises où se profilent des verdures déchiquetées ; l'eau bleue du fleuve qui roule derrière les peupliers jaunes, l'eau rare du marais qui somnole au pied des arbres roux. Ce sont des pages de grâce et de beauté ; et c'est plus encore, c'est des instants de vie. La vie maintenant accomplie est tissée de ces instants. Ces eaux, ces feuilles, ces nues qui se pourchassent et qui s'enroulent ; ce jeu des lumières et des ombres, cette ronde des nuances et des reflets; ces claires visions de jeunesse et de matin ; ces longues tristesses du