CHRONIQ.UE ROMANDE
à peu, jour après jour, les vandales de l'industrialisme transforment nos paisibles villages en annexes de Chicago, nos bois en forêts de poteaux et de trolleys, nos montagnes en voies de garage et en hangars à locomotives. Les lacs sont mieux respectés, mais combien de temps le seront-ils encore, et quelles diaboliques inventions de laideur peut bien leur réserver l'avenir ? De la part du vandale, on peut tout redouter.
Il était temps de réagir contre un état de choses insupportable dans le présent, et de plus en plus menaçant pour l'avenir. Sans doute les protestations individuelles se multipliaient, dans la presse et ailleurs, toujours plus vives, plus éloquentes, plus désespérées. Mais ces voix isolées n'étaient guère écoutées. Il s'agissait donc de grouper ces justes mécontentements, de leur donner un corps, une unité, des moyens d'agir sur l'opinion et sur les autorités qui, par faiblesse, amour du repos ou complicité avouée, prêtent la main aux pires entreprises de la cupidité privée contre les beautés de la nature et les vestiges du passé pittoresque. Ce fut le mérite d'une femme, qui est un artiste de talent, madame Marguerite Burnat-Provins, de pousser un cri d'alarme, de grouper toutes les bonnes volontés éparses et de fonder cette Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque qui, pour avoir provoqué quelques railleries faciles et
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quelques appréhensions plus ou moins justifiées, n'en paraît pas moins appelée à rendre de précieux services à la cause du beau.
La triste aventure du Bastion de Soleure, au sauvetage duquel la Suisse romande à consacré plus d'intérêt efficace que la Suisse allemande, montre assez quelle pourra être l'utilité d'une li^ue nombreuse et fortement organisée contre de tels attentats. Cette Ligue aura d'autant plus d'autorité qu'elle n'interviendra que dans les cas vraiment graves, pour sauver des paysages ou des édifices vraiment beaux, et pour empêcher seulement ce qui peut être évité. Elle conquerra d'autant plus de sympathie et d'autorité qu'elle saura, à son rôle protecteur et préservateur de la beauté ancienne, joindre un efifort plus actif en faveur de toute tentative intelligente faite en vue de créer une beauté nouvelle. Défendre de vieux murs et de vieux arbres, c'est bien; créer de beaux édifices et planter de beaux arbres, c'est peut-être mieux encore. Il est excellent de vouloir garder le peu qui nous reste de notre patrimoine artistique, mais il serait excellent aussi de léguer à nos descendants un trésor d'art nouveau, original et durable dont ils fussent assez fiers pour vouloir le transmettre intact à leurs descendants. Seulement, cette partie-là du programme est plus malaisée encore à accomplir que la première et, si une ligue peut,
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à l'occasion, empêcher de détruire, elle ne peut guère susciter une création de beauté dont nous aurions le plus grand besoin. La fondation de la « Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque » n'en est pas moins un événement heureux de Tan de grâce 1905, et nous la saluons ici avec plaisir. Son premier appel n'a pas été entendu seulement en Suisse, mais il a trouvé, dans les journaux anglais les plus importants, un écho vigoureux, qui pourrait bien donner à réfléchir à nos entrepreneurs de bâtisse et autres constructeurs de funiculaires. Des voix autorisées crient d'Outre-Manche à nos aubergistes qu'ils sont en train de tuer la poule aux œufs d'or, et je les crois assez avisés pour comprendre cette note-là.
A défaut d'autres événements extérieurs bien saillants, la vie littéraire et artistique de notre coin de terre romande s'est affirmée, depuis notre dernière chronique, par un certain nombre de livres publiés, de pièces jouées, de tableaux et de statues exposés en public.
Si l'on considère l'ensemble de notre production littéraire, on peut^ je crois, constater un phénomène réjouissant, qui s'accentue depuis quelques années, c'est que la quantité cède de plus en plus
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le pas à la qualité des œuvres publiées. Il me semble que, dans ces derniers temps, le marché de la librairie est un peu moins encombré, chez nous, par cette littérature si bien pensante et si mal pensée ; romans édifiants et plats, nouvelles incolores, inodores et insipides, vers amorphes et sirupeux, fades homélies, rhapsodies filandreuses et lénifiantes. En revanche, les quelques livres qui ont paru en 1905 ont presque tous une valeur intrinsèque, ou une marque personnelle et originale qui justifie leur publication.
Je prends plaisir à signaler d'abord deux volumes posthumes, monuments modestes qu'ont dressés à des souvenirs aimés des mains d'amis, pieuses et délicates : les Derniers vers du poète Louis Duchosal et les Reliquiae du romancier Louis Guéry.
Les derniers « lieds > de Louis Duchosal sont k floraison tardive et précieuse d'une sorte de renouveau sentimental et poétique que connut le poète douloureux. Peu de mois avant la crise suprême du mal qui devait l'emporter après avoir brisé, tordu et noué son corps, sans pouvoir vaiQcre son âme combative, Duchosal avait retrouvé, dans un dernier amour, toutes les illusions, les envolées, les voluptés, comme les doutes et les douleurs, d'où jaillit la véritable poésie. Il s'était retrouvé poète, et la musique du vers avait vite