CHRONIQ.UE ROMANDE
pléiade de jeunes artistes fort bien doués, dont la sincérité personnelle et la probité technique ne peuvent manquer de s'imposer à la sympathie du public.
C'est au passé qu'appartenait, de par son âge, son œuvre et ses vigoureuses qualités, le doyen des peintres et des écrivains genevois, M. Charles DuBois-Melly, qui nous a quittés, le i*' juillet dernier, âgé de quatre-vingt-quatre ans.
Peintre, historien, romancier, c'est surtout le Genevois de la vieille roche et de la vraie trempe que nous aimions et que nous admirions dans ce grand vieillard rigide. Dans la ville moderne, cosmopolite et banale, il se dressait haut et droit comme une vieille tour solide et rugueuse parmi les vagues bâtisses.
Paysagiste de l'école de Calame, humoriste dans ses Nouvelles (batelier et dans ses Voyages â artiste en Italie^ écrivain hardi et novateur dans ses Nouvelles montagnardes (\^t^%)^ historien consciencieux et précis dans ses recherches et dans ses mémoires sur les relations de Genève et de la Savoie, c'est surtout par l'admirable série de ses romans historiques genevois qu'il mérita la popularité, faite d'admiration et de gratitude, qui couronna sa longue carrière d'écrivain.
5âf AU FOYER ROMAND
Depuis Eve de la Pasle (1886) jusqu'à La Pasiûure ([903), c'est tout le passé genevois héroïque ou familier, batailleur ou diplomate, calviniste ou libertin, qu'il a évoqué et qu'il a fait revivre sous nos yeux. Chacun de ces romans apparaît comme un fragment d'épopée qu'éclairerait le sourire d'une idylle. Pierre par pierre, mur après mur, combat après combat, c'est le profil même de l'ancienne et rude cité qui surgit de ces pages toujours sûres, souvent superbes, parfois souriantes et poétiques. C'est bien l'histoire que ces récits font revivre, mais l'histoire enrichie de tout ce qui lui manque à l'ordinaire, la couleur, le relief, la physionomie vivante des hommes, la vision pittoresque des mœurs, l'âme d'un temps et l'âme d'un peuple. '
Par son œuvre, comme par son exemple, DuRois-Melly maintenait dans la ville modernisée quelque chose de l'âme ancienne et de son antique vigueur. La cité qu'il a fait connaître et aimer de toute une génération de lecteurs, gardera un souvenir ému et reconnaissant à celui qui fut le Walter Scott genevois.
Hélas! d'autres encore, plus jeunes et moins robustes que ce vieillard solide, l'avaient précédé dans la tombe. Je pense à ce Walter Biolley, Fribourgeois né à Neuchâtel, devenu le chef du parti socialiste de La Chaux-de-Fonds, puis l'apôtre
CHRONICIUE ROMANDE 3I
convaincu et ardent de l'abstinence, qui se révéla écrivain fougcux, incorrect et vigoureux dans son roman de L'Heurt et dans son drame de L'Araignée, où il combattait le fléau de Talcool par une sombre peinture de ses effets. C'était un sincère et un courageux, qui allait jusqu'au bout de son idée et de sa conviction. 11 faut donner encore un souvenir à Louis de Courten, un jeune Valaisan, mort dans des circonstances tragiques, qui avait révélé, dans ses premiers essais lyriques, une âme de poète et un don naturel d'observation pittoresque et d'expression artistique.
D'autres, sans doute, mériteraient encore une mention et un regret, mais cette revue de l'année romande menace de finir en oraison funèbre.
Il vaut mieux tourner nos regards vers l'avenir et vers la vie, en souhaitant que l'an de grâce 1906 fasse fleurir encore sur notre sol les œuvres belles et fortes de la pensée et des arts ; car, pour les harangues politiques, les « questions économiques » et les constructions mécaniques, nous sommes bien assurés de n'en jamais manquer.
Gaspard Vallette.
Correspondance inédite
de
Juste Olivier et d'Eugène Rambert.
^^ES lettres de Juste Olivier à Fritz Berthoud, (j||/^ que nous avons publiées Tan dernier, ont
^^ été accueillies avec intérêt par beaucoup de lecteurs. Ils ont paru approuver notre désir de faire, de ce petit livre d'étrennes, non seulement un gracieux assemblage de nouvelles et de poésies, mais aussi un recueil de documents inédits pour servir à l'histoire de notre littérature.
Aujourd'hui, nous avons le plaisir de publier un certain nombre de lettres de Juste Olivier et d'Eugène Rambert, qui, sur notre demande, nous ont été fort obligeamment confiées par M""* Eugène Rambert et par M"« Bertrand-Olivier.
Nous en avons extrait tout ce qui nous a paru propre à intéresser le public, et à lui faire mieux connaître, dans leur caractère intime, deux des
plus dignes représentants de c Pâme vaudoise ». Nous sommes certain d'avance que le lecteur se plaira comme nous en la société de ces honnêtes gens, dont le commerce épistolaire, devenu toujours plus cordial avec les années, montre, sous la i^implicité tout unie du langage, tant de sérieux et d'élévation morale. Ce ne sont pas seulement deux écrivains dont le talent a honoré les lettres romandes, ce sont deux nobles caractères d'hommes, qu'on peut, autant que dans leur œuvre, ad- TTiirer dans la dignité de leur vie.
C'est en 1850 qu'ils entrèrent en relations épistolaires. Juste Olivier était, depuis quelques années, établi à Paris. Eugène Rambert, alors étudiant en théologie, mais déjà visiblement sollicité par sa vocation littéraire, préparait la publication des poésies de Monneron. C'est à ce sujet qu'il adresse à Olivier une première lettre.
Ratnbtrt à Olivier.
Lausanne, le a6 octobre 1850.
Monsieur,
Je viens à vous au nom de la société de Zofingen. Elle a décidé dernièrement de s'occuper à publier les poésies de Frédérich Monneron, qu'elle joindrait probablement à une troisième édition de celles d'Henri Durand. (Les deux premières sont épuisées.) Elle m'a chargé de travailler avec deux autres étudiants pour les rassembler et préparer
le volume. Nous nous en occupons maintenant^ après avoir obtenu, non sans peine, Pautorisation de M"* Monneron, la mère du poète, et, comme j'ai appris que vous aviez une collection assez complète de ses œuvres, je viens vous prier, monsieur, de la mettre à ma disposition pour quelques semaines et de me l'envoyer le plus tôt possible. Il va sans dire qu'après avoir fini mon travail je vous la renverrai aussitôt. Si vous aviez des autographes, je vous prierais de me les envoyer plutôt que des copies. J'en aurai le plus grand soin. Peut-être aurez-vous aussi quelques conseils utiles à nous donner ou quelques renseignements précieux pour mener à bien cette œuvre vraiment patriotique, qui aura sans doute toutes vos sympathies. En terminant, cher monsieur, permettez-moi de vous assurer de la constante affection que vous porte la société de Zofingen. Elle a gardé du temps où vous doubliez sa vie un fidèle souvenir; elle s'anime souvent en chantant vos belles stances : Il est, amis, une terre sacrée,
et elle espère avoir encore le bonheur de les chanter une fois avec vous.
Agréez, monsieur, l'assurance de mon respect et de mes sympathies.
Eugène Rambert, stud. theol.
Adresse : Lausanne, près du Grand-Pont.
Dès le 30 octobre, Olivier répond par une longue lettre pleine de renseignements et de conseils pratiques. Elle fut suivie de plusieurs autres relatives au même objet, et qui seront fort précieuses pour celui qui entreprendra peut-être, un jour, un travail complet sur Monneron. Nous ne voulons pas déflorer ce sujet spécial. L'année suivante, Rambert écrit à Olivier pour lui demander l'adresse de Sainte-Beuve, < à qui la Société de Zofingen a . décidé de faire hommage d'un exemplaire. » Le post-scriptum de cette lettre est assez curieux.
Rambert à Olivier.
28 décembre 1851.
...Cette lettre était écrite lorsque nous avons appris la nouvelle de la révolution napoléonienne et lorsque le Nouvelliste nous a mis dans une grande inquiétude sur votre sort en annonçant que vous aviez quitté votre domicile le premier jour d'émeute, et qu'après une absence de plusieurs jours on ignorait absolument ce que vous étiez devenu. On croyait déjà à votre mort. Je suis heureux que ma lettre vous trouve ressuscité. Cette France est certainement dans une situation bien perplexe. Après tant de révolutions, aucun trône ne peut y être solide, et le seul gouvernement possible est celui de tous. Malheureusement, la démocratie y est une plante exotique et il ne paraît pas qu'elle y soit acclimatée de sitôt. Il résulte
d'un tel état de choses que, pour le moment, la France n'est propre à aucun gouvernement quelconque; par conséquent, Panarchie semble la situation normale. Louis-Napoléon est maintenant le seul espoir de la démocratie, et je doute fort qu'il le soit longtemps. La démocratie pourraitelle naître d'un mouvement qui commence par en violer toutes les lois ? Louis -Napoléon a-t-il vraiment le cœur démocratique ? C'est ce dont il est permis de n'être pas certain. Au reste, tout ceci me trouble peu ; je suis grandement sceptique en fait de politique. Gouvernement de rois, gouvernement de peuple, c'est gouvernement d'hommes en tout cas.
Après ce début, la correspondance (telle, du moins, qu'elle est sous nos yeux) s'interrompt pendant un espace de quinze années ; elle reprend en 1866. L'étudiant en théologie de 1851 est maintenant professeur à Zurich ; Rambert est au premier rang de nos écrivains nationaux.
Rambert à Olivier,
Hottingen, près Zurich, le 34 novembre 1866.
Mon cher monsieur.
J'ai chargé mon libraire de vous envoyer le second volume des Alpes suisses. Comme il part de Lausanne et que je suis à Zurich, je n'ai pas pu
écrire sur la couverture que vous deviez y voir un souvenir de mon amitié et de mon respect. Vous y mettrez la suscription en pensée. Je souhaite que ce petit ouvrage vous fasse quelque plaisir. Au moins vous entretiendra- t-il du pays....
...On me dit que vous allez publier un nouveau recueil de poésies. Il s'y trouvera sans doute les charmantes strophes qui ont paru en feuilleton dans Tun de nos journaux, celles où sonne la cloche du collège. Cela est bien gracieux. Nous les avons lues et relues trois ou quatre lois de suite, ma femme et moi *.
...Veuillez, à l'occasion, m'excuser auprès de M. Clément de ce que je ne lui envoie pas ce second volume comme le premier. J'ai déjà dépassé de beaucoup le chiffre des exemplaires dont je pouvais disposer, et il faut que je m'arrête si je ne veux pas me ruiner. Je n'espère pas que ce livre pénètre en France, au moins pour le moment. Les Français sont si peu montagnards ! Aussi me suisje borné de ce côté-là au strict nécessaire. Ajoutez à la liste ci-dessus un exemplaire que j'ai envoyé par la poste à M. Bersot, qui m'a fait, à propos du premier volume, la surprise d'un article
* Il s'agit évidemment de la pièce des Chansons du soir intitulée La baignoire :
A Nyon, la riante ville,
Le lac est bleu, d'un bleu tranquille....
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET D'ÉtJG. RAMBERT ^9
dans les Débats^ et deux à Schérer en vue du Temps et de la Revue moderne^ et vous aurez tout ce que j'ai fait pour la France. Quand l'ouvrage aura huit ou dix volumes, il se peut, si du mains l'intérêt s'en soutient, et que la vue d'ensemble se dégage petit à petit, que les Parisiens en découvrent l'existence. En revanche, j'ai fait un effort sérieux du côté de l'Allemagne, où le premier volume commençait à être remarqué lorsque la guerre est venue le rejeter dans l'ombre, avec une foule d'autres choses bien plus importantes.
Adieu, mon cher monsieur, et croyez-moi toujours votre dévoué,
E. Rambert, prof.
Olivier à Rambert, Paris, ce jeudi soir, 29 novembre 1B66.
Cher monsieur et ami,
Votre ballot est bien arrivé; je suis allé m'en assurer aussitôt après avoir reçu votre lettre.
...Clément a beaucoup goûté votre premier volume; je lui prêterai mon exemplaire du second, ce que je ne ferais pas à quelqu'un qui pourrait et devrait acheter ; il comprendra très bien du reste que vous soyez obligé de vous restreindre : il le sait par sa propre expérience ; lui aussi, il connaît, comme nous tous, si je puis me mettre encore du
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nombre, cette étrange et charmante idée des amis et connaissances qui croient qu'un livre ne coûte rien, non seulement à faire, mais à imprimer et à publier, et qu'on peut en donner des exemplaires en veux-tu en voilà, comme on donne des poignées de main.
Soyez donc tranquille du côté de Clément ; mais je regrette Renan. Il avait lu votre premier volume et m'en a parlé plusieurs fois avec intérêt. Il y a une dizaine de jours encore, comme nous dînions ensemble, il me parla de vous, et, entre autres mots qui me prouvèrent son bon souvenir de votre ouvrage et du sujet, il me demanda si j'étais aussi grimpeur.
— Je l'ai été, lui dis-je.
— Ah ! répondit-il, cela doit bien passionner. Voyez donc si, le pouvant à rigueur, vous ne
feriez peut-être pas bien de lui envoyer un exemplaire. C'est un esprit très ouvert à tout, qui se fourvoie, mais qui va, qui cherche, et qui parle volontiers de n'importe quoi qui l'intéresse : en tout cela, bien et mal, il n'est pas uniquement français. Voici, à tout hasard son adresse ; Ernest Renan ^ rue Vanneau^ 2Q,
Roux* est fort capable de ne vous avoir rien
^ Gustave Roux, l'artiste d'une savoureuse originalité, était, comme on sait, le beau-frère de Rambert, dont il avait épousé la sœur.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'eUG. RAMBERT 4ï
dit de la bonne opinion de Renan sur vous et vos ouvrages (car ce dernier m'a paru connaître aussi votre travail sur la littérature dramatique) ; j'avais cependant rapporté le tout à votre beau-frère et à votre sœur, déjà l'hiver dernier. J'avais prié aussi Roux de vous remercier pour moi du premier volume de vos Alpes, Il aura oublié le tout. En revanche, il m'a signalé le numéro de la Bibliothèque universelle où vous avez bien voulu rappeler mes tentatives pour tirer un peu de poésie de notre prose romande. Je ne puis m'abonner à la Bibliothèque-Revue suisse, et, depuis sa transplantation à Lausanne, on ne l'envoie plus à l'ancien chroniqueur de ce dernier recueil ; mais, sur l'indication de Roux, à qui j'en ai su fort bon gré, je me suis procuré le numéro. L'article m'a paru vrai en somme et bien fait; un bon article historique et critique, et pour ma part j'en suis bien touché et reconnaissant * .
Merci encore pour vos Alpes, que je vais me mettre à lire et qui seront ma meilleure distraction dans nos soirées solitaires. Elles m'aideront à me transporter au moins en idée à Anzeindaz et dans notre chalet de Cergniemin, où nous nous figurons toujours pouvoir passer un été en famille; maïs cet été-là, comme bien d'autres, ne vient jamais.
^ La vie littéraire à Lausanne avant 1845. Deux poètes vaudois. Bibliothèque universelle, avril 1866.
Votre premier volume m'avait rappelé bien vivement le Grand-Mu veran, dont j*ai été un des premiers grimpeurs dans un temps où Ton ne s'y aventurait guère et où je fis mes premières armes en ce genre. (Assez beau début, vous voyez, et qui promettait, mais qui n'a pas plus tenu que le reste.) Quoi qu'il en soit, c'était alors une tentative assez audacieuse, et M"« Olivier l'a chantée, obligée qu'elle était (à notre regret commun) de se contenter de la chanter. Au fin sommet, sous un petit tas de pierres, je mis des vers d'elle : Le soleil, la neige et les cieuxl...
Peut-être y sont-ils encore, aussi inconnus là qu'ailleurs. Heureusement, il reste toujours le sohiiy la neige et les deux. Mais voilà que je cause comme un solitaire qui n'en finit jamais. Pardonnez'le-moi et croyez à ma vieille amitié.
Juste Olivier.
Rien des Roux. Nous ne savons ni ce qu'ils font, ni ce qu'ils deviennent, ni quand ils reviennent.... J*ai eu les dernières épreuves des Chansons du sair^ mais je ne sais quand paraîtra ce petit recueil de petits vers. Malgré les journaux, les journalistes et tutti quantiy ce sera bien la metzance si je ne puis pas me faire le plaisir de vous en offrir un exemplaire ! Encore adieu ; mes respects, je vous prie, à M"« Rambert. A vous de cœur.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'eUG. RAMBBRT 43
Rambtrt à Olivier,
Hottingen, près Zurich, le 3 décembre 1866.
Merci, mon cher monsieur, de votre lettre si amicale et de toutes les indications utiles qu'elle renfermait. J'ai immédiatement écrit pour faire envoyer les exemplaires à la Revue des Deux-Mondes et à Renan.
...Sainte-Beuve a déjà lu ou au moins parcouru le volume, et il m'a écrit à ce sujet une lettre piquante et parfaitement aimable. Mais il est évident qu'il y a là quelque chose qui le désoriente. L'ouvrage lui paraît de plus en plus curieux et original.
Je sais peu de chose de mon beau-frère; il n'écrit pas du tout, et ma sœur n'écrit guère. Je vais enfin aller les voir dans une dixaine de jours. Je sais maintenant qu'ils resteront dans la Suisse française jusqu'après le nouvel an. Gustave compose un album sur le Ranz des vaches^ plus un autre album sur je ne sais plus quelle chanson patoise vigneronne qui doit faire pendant^.
...Je dois leur rendre cette justice qu'ils n'ont pas oublié toutes vos commissions. Au moins
^ n s'agit de la Chanson des vegnolans, qui fut, en effet, illustrée par Roux.
m'ont-ils fait vos remerciements pour le petit volume de Tannée passée, et m'ont-ils dit, comme vous me le répétez, que vous aviez bien retrouvé le Muveran dans certaines pages où j'ai essayé d'en reproduire la physionomie changeante.
Je regrette beaucoup de n'avoir pas eu connaissance des vers de M"« Olivier, déposés par vous au sommet. J'en aurais fait une exacte recherche. Comme j'ai été une demi-douzaine de fois au sommet, les occasions ne m'auraient pas manqué.
J'espère bien qu'il s'en présentera une nouvelle. Mais pourquoi dites-vous que ces vers dorment làhaut aussi parfaitement inconnus que partout ailleurs ? Qu'on ignore leur présence sous ce tas de pierres, à la bonne heure; mais que votre poésie en général n'ait pas laissé des souvenirs vivants, ceci est autre chose, et vous me permettrez de vous dire que vous faites tort à vos amis. On sait assez que par le temps qui court les recueils de poésies, même les plus distingués, ont peu de chances de faire grand bruit. Mais le bruit n'est pas l'essentiel, et la vraie poésie a encore des amants. La preuve que tout le monde n'est pas aussi oublieux que vous le pensez, c'est que je me souviens fort bien d'avoir lu le morceau où M"« Olivier chantait votre ascension du Muveran et d'en avoir vivement joui- C'était dans le Semeur^ auquel mon père était abonné. Le morceau avait pour titre ; Le Muve-
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'eUG. RAMBERT 4S
ran^ à toi qui le gravissais. Ma mémoire est trop infidèle pour que je puisse en citer des vers, quoique je l'aie relu dès lors et plus d'une fois, mais je n'ai pas oublié l'impression que j'en ai ressentie la première fois. J'étais encore très gamin, et il faut qu'elle ait été vive pour qu'elle me reste aussi présente.
Je suis charmé que mon article de la Bibliothèque universelle sur la vie littéraire à Lausanne vous ait intéressé. C'était un article d'occasion, un discours que j'ai dû faire à mon tour à Zurich. J'ai choisi ce sujet parce que, s'il y a un pays en Suisse où nous sommes peu connus, c'est bien celui-ci* J'avais quelque chose comme cinq à six cents auditeurs, et les dix-neuf vingtièmes au moins ont fait en m'écoutant un voyage en terre inconnue. Si je puis pousser mes Alpes suisses aussi loin que j'en ai le projet, vous y aurez votre niche, tôt ou tard. Ce n'est que justice. Nous nous réjouissons vivement, ma femme et moi, de lire vos Chansotts du soir. Nous les lirons ensemble, le soir, comme le titre y invite.
Nous pensons qu'on nous saura gré de reproduire la lettre de Sainte-Beuve que Rambert vient de mentionner.
Sainte-Beuve à Rambert.
Ce 96 novembre 1866.
Cher monsieur,
J'ai reçu le second tome de vos Alpes, Cela me paraît devenir de plus en plus curieux et original. Il n*est que de prendre racine là où l'on est et d'y pousser de toute sa force. On finira par y faire attention ici, — un peu tard peut-être. Nous sommes encombrés de choses secondaires et moins que secondaires; les chroniques, les cancans et les satires nous inondent. On est heureux de pouvoir suivre sa ligne élevée loin de tout ce clapotage.
J'imprime en ce moment le septième volume des Nouveaux lundis^ où vous êtes pour le Çornciiîc. Je vais lentement et je tâche de fortifier ce qui a été fait si vite. Le Vigny a été écrit plus à tête reposée. Quant au Victor Hugo dont vous me parlez, il ne viendra pas; il y a des limites à la réaction contre soi-même. Ce que j'ai cru pouvoir me permettre en toute liberté pour Chateaubriand, Béranger, Vigny et bien d'autres, je ne le pourrais sans inconvenance à l'égard de Hugo, Ça éiù dans ma vie une amitié trop singulière et trop hautement chantée que la sienne, pour que je puisse en faire abstraction jamais dans mes jugements. Sur ce point, le poète en moi a tué le cri-
tique. Ce dernier a bien assez de quoi faire, même
en s'interdisant cet énorme et noble gibier. D'ail-
leursy cher monsieur, je commence à me faire bien
las et je suffis à peine à la mise en ordre et au
règlement de mon passé.
Gardez-moi un bon souvenir, que je vous rends
et vous conserve également avec fidélité. Je vous
lirai en ancien professeur confrère du canton de
Vaud.
Sainte-Beuve.
Rambcrt à Olivier,
Hottingen, près Zurich, le 6 février 1867.
Mon cher monsieur.
Voici bien six semaines que j'ai reçu vos Chansons du sûir et que j'ai l'intention de vous dire le plaisir qu'elles m'ont fait, je devrais dire qu'elles nous ont fait, en y mettant ma femme de moitié. L'explication de mon silence est de celles que vous admettrez, je l'espère. J'ai dû m'interdire toute correspondance qui n'était pas urgente, afin de pouvoir mener à bien un travail assez délicat lit assez étendu que j'avais promis à la Bibliothèqut umvtrsdlt. Il s'agit d'une étude en quatre articles sur les poésies de Vinet. Le premier, dont il n'y avait pas un mot d'écrit le 2 janvier, a dû être prêt pour le 8, et le second pour la fin du mois.
Pour un homme qui n'a pas mal d'occupations sans cela, c'est un assez gros surcroît, d'autant plus que j'ai dû écrire bien des lettres, dont quelques-unes nécessairement fort longues, pour avoir toutes les informations désirables.
En elles-mêmes, les poésies de Vinet ne valent pas une étude aussi approfondie; mais, après en avoir étudié la collection complète (elle est assez volumineuse), j'ai cru y découvrir les matériaux dVne histoire intime de Vinet, d'une histoire de son développement religieux, et c'est ce qui m'a décidé. La seule occupation qui ait pu trouver place à côté de celle-là a été un article sur les Chansûns du soir. Il ne s'agit que d'un article de bulletin, mais assez Ipng (une dixaine de pages en petits caractères), et je crains un peu que M. Tallichet ne le renvoie au mois de mars, vu la longueur de l'article sur Vinet par lequel s'ouvrira la livraison de février. J'ai insisté cependant pour que, si cela lui est possible, il le donne déjà en février.
C'est avec bien du plaisir que je me suis occupé de ce petit compte rendu, que j'aurais voulu faire beaucoup plus complet et développé. Il vous dira mon impression, très franchement, petit mérite, à vrai dire, car jamais la franchise n'a moins coûté à la sympathie et à l'amitié. Je ne sais rien de plus original que votre poésie actuelle. Son originalité
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'EUG. RAMBERT 49
même -lui fera du tort auprès de certaines gens. Tout le monde ne sera pas pris, mais ceux qui le seront le seront bien. Aussi ai-je insisté, en vue de multiplier, si possible, le nombre de ceux qui seront pris et de mettre le public en garde contre les appréciations légères, superficielles, étourdies, sur la bonne manière de vous lire. Vous ne composez pas comme tout le monde ; vous ne devez pas non plus être lu comme tout le monde. Je souhaite vivement que vous ne trouviez pas ma critique trop prosaïque pour une poésie aussi purement et profondément poétique.
Olivier à Rambert.
Paris, ce 24 mars 1867.
Cher monsieur.
Vous me pardonneriez de n'avoir pas encore répondu à votre très bonne et très aimable lettre du 6 février, si vous saviez les embarras de maison dans lesquels j'ai été tout cet hiver et dont je ne suis pas encore bien sorti. Je ne veux plus, cependant, tarder davantage à vous remercier de tout ce que vous me dites, m'annoncez et me proposez d'obligeant et d'aimable.
Mais, d'abord, que je m'acquitte d'une commis-
sien que je regrettais surtout de ne vous avoir pas transmise plus tôt. M. Renan m'a formellement chargé de vous remercier de votre nouveau volume et de vous en faire compliment de sa part. Ces vues sur nos montagnes l'ont vivement intéressé. € Elles me donnent grande envie de voir la Suisse, » m'a-t-il dit Ainsi, à vous de le convier aux Plans, et si, par le sentier de VAigU^ vous nous l'amenez jusqu'en Cergniemin, il y sera le très bien venu, quelque mal en état que nous soyons encore d'y recevoir personne, ni nous-mêmes. Mais quand tout cela se réalisera-t-il ? Quand voisinerons-nous de Cergniemin aux Plans ? Ah voilà ! Cette année^ il y a l'Exposition, et toutes les années il y a quelque chose, n'est-ce pas? Ainsi va la vie, ainsi elle se fait; on en prend son parti, tant qu'on peut légitimement espérer en avoir encore un long ruban devant soi, mais quand on est au bout?... De cela vous ne savez rien, vous et tous ceux, s'il plaît à Dieu, qui n'y êtes pas.
C'est aussi pour moi que je tenais à vous remercier de votre volume. Je l'ai lu avec un très grand plaisir. Il me semblait être encore dans les Alpes, comme à vingt-cinq ans. Vos trois jours de chasse m'y ont particulièrement transporté. J'ai fait aussi une chasse pareille, où je n'ai rien tué non plus, par la très bonne raison que je n'ai jamais tenu un fusil de ma vie, ni attrapé aucune espèce de gi-
bier, au physique pas plus qu'au moral. C'était sur le glacier de Champfleuri, au pied de la Becca d'Audon. J'ai décrit mes impressions de cette course dans le Pré-aux-naisettes, et c'est dans la montagne d'Audon, au-dessus de la Ruche, que mon héros et moi nous sommes descendus, avant que le troupeau y fût monté, et comme du ciel. Dans le Chevrier, il y a aussi des pages d'une réalité parfaite, surtout la vie solitaire au bord des glaciers. La Dent du Midi est une étude achevée, vous vous y êtes épanché avec amour, pas trop pour les amateurs,... mais pour les autres? je ne sais; cependant, laissez-moi vous dire, en vieil ami et qui désire sincèrement votre succès pour vous et pour nous, faites attention ! C'est beaucoup pour une seule montagne. Il y en a tant! Nous autres Suisses, de nos hauteurs, nous ne voyons le reste du monde que dans le lointain et dans le vague. Et toutefois ce lointain, ce reste du monde est gfrand.
Merci en outre, et très cordialement, pour vos bonnes intentions au sujet des Chansons du soir et de la manière dont j'ai essayé de rendre la poésie de notre pays et celle qui me venait dans l'âme. J'ai grand besoin, en effet, d'être un peu interprété, et je suis sûr que vous le ferez avec une intelligence et une sympathie amicales.
Réussirez-vous à me faire un peu plus pénétrer
dans notre public, comme vous en avez le désir, qui me touche et dont je vous suis très reconnaissant? Excepté quelques amis comme vous, on a fort peu soutenu mes livres, prose ou vers, dans le pays pour lequel je les avais rêvés^ et où ils pouvaient seulement avoir un public. On se les prête par-ci, par-là; on ne les achète pas. Cela m*est bien égal à moi, mais non pas à mes éditeurs. J'ai toujours eu grand'peine à en trouver, et il est clair qu'à la fin je n'en trouverai plus. Somme toute, si je n'ai pas donné, je crois, tout ce que j'aurais pu donner, j'ai fait ce que j'ai pu, et maintenant, sur ce point comme sur bien d'autres, je suis las et à bout.
...De nos amis d'ici, rien de bien nouveau. La France s'est vue précipitée tout à coup dans la passe que vous savez. Schérer le sent profondément. Il aimerait mieux tout qu'une pareille situation. Clément, de même. Je leur dis : « Et après? » Mais il n'y a pas de pays où l'on se dise moins aprh ? qu'en France. Sans compter ceux qui disent au contraire : « Après moi, le déluge, > et à Paris il y en a beaucoup de ceux-ci, dans tous les genres. Suivant Sainte-Beuve, la « fièvre française » nous reprend.
Il n'y a pas très longtemps que j'ai vu les Roux. Ils étaient bien. Ils doivent me garder vos articles sur Vinet, pour que je les lise dans leur ensemble,
et celui sur les Chansons du soîr^ s'il paraît. Je vous en remercie d'avance....
Le 9 octobre 1867, Sainte-Beuve adressait à Rambert un exemplaire de sa nouvelle édition de Port-Royal. Rambert écrivit pour la Bibliothèque universelle une étude sur Sainte-Beuve*, qui donna lieu à l'échange des lettres qu'on va lire.
Rambert à Olivier.
Hottingen, près Zurich, le ai janvier 1868.
Mon cher monsieur,
Je viens, sans que vous vous en doutiez, de vous mettre à réquisition et de disposer de vous pour un service, que vous me rendrez sans doute, à moins qu'il n'y ait des raisons de force majeure, ce qui, je l'espère bien, ne sera point le cas. Voici ce dont il s'agit : Sainte-Beuve m'a envoyé son Port-Royal^ et je viens d'écrire sur lui un article assez étendu, environ trente-deux pages, qui paraîtra dans la livraison du i" février de la Bibliothèque universelle. J'en aurai, je pense, après-demain les dernières épreuves, dont je lui enverrai immédiatement un exemplaire, car je suis impatient que ce travail passe sous ses yeux, et, malade comme il est, je ne veux pas attendre que
* Le doyen des critiques français : Sainte-Beuve et Port- Royal. Bibliothèque universelle, février 1868.
la Bibliothèque paraisse. Or je tiens beaucoup à avoir son impression, franche, entière, comme j'ai dit la mienne sur lui dans l'article en question ; mais, vu son état de santé, on ne peut pas lui demander une lettre, surtout une lettre un peu développée. J'ai donc imaginé un moyen de lever la difficulté. Vous êtes son ami, vous devez le voir quelquefois ; oserais-je vous prier d'aller le voir dans quelque chose comme six ou sept jours, ou plus tard, mais pas avant, parce qu'il faut laisser à l'article le temps d'arriver et à lui le temps de le lire. Il vous dira ce qu'il en pense, et vous serez peut-être assez bon pour me l'écrire. Je lui ai écrit hier, de mon côté, et je lui ai exposé toute cette petite combinaison, de sorte qu'il vous attendra et qu'il saura que vous venez en quelque sorte de ma part. Vous voyez que j'en use sans façon avec vous, et que je vous donne toute sorte de tintouin, une visite à faire bien loin de chez vous, une lettre à écrire. Mais j'ose croire que la chose dont il s'agit aura pour vous quelque intérêt, et puis je sais votre bonté. Quant au terme de six ou sept jours, je répète qu'il indique seulement le terme avant lequel il ne faut pas aller ; vous imposer une course pareille à jour fixe serait plus qu'abusif, vous prendrez votre moment, et je vous prie instamment de ne pas pousser la complaisance jusqu'à vous déranger pour moi; le seul point sur
lequel j'ose vous prier de n'avoir égard qu'à mon désir, est de me dire ce que Sainte-Beuve vous dira tout nettement et rondement, le mal comme le bien, sans atténuer l'un, sans embellir l'autre. Si vous jetez les yeux sur l'article, vous comprendrez, j'en suis sûr, que j'y tienne tout particulièrement. Vous serez aussi asseï bon pour me donner des nouvelles de sa santé. Depuis une lettre de Schérer, qui date de quelque temps déjà, je n'en ai point.
Je viens de réunir mes études sur Vinet, et elles vont sortir des presses Meyrueis, à Paris. En envoyant aujourd'hui même le bon à tirer de la dernière feuille, j'ai prié M. Meyrueis de vous en faire tenir un exemplaire de ma part, sitôt le volume parti. J'ai revu ce travail avec quelque soin ; j'y ai fait quelques coupures ; chaque article est devenu un chapitre avec un titre à part. J'y ai mis un véritable discours préliminaire sous le nom d^ Introduction^ et j'ai intitulé le tout, non pas Les Poésies de Vinet, comme dans la Bibliothèque universelle, titre faux (dont l'erreur tenait à une certaine indécision au début et au peu de temps que m'a laissé M. Tallichet), mais Alexandre Vinet tPaprls ses poésies, étude, par E. Rambert. La physionomie de tout le travail se trouve ainsi passablement modifiée. Il est bien clair que je n'attends aucun accès en France pour ce volume;
mais j'y tiens pour chez nous. Les articles y ont tait assez de bruit; on les a fort commentés en sens très divers. Peut-être en sera-t-il de même du volume, grâce à l'introduction.
On fait beaucoup de politique à Zurich, il s'y prépare toute une révolution, qui, probablement, ne sortira pas des voies légales, mais qui né laisse pas d'être violente à sa manière. Autant que j'en puis juger, les révolutions en allemand ressemblent beaucoup aux révolutions en français. C'est la même chanson , les mêmes promesses , les mêmes leurres. Je ne crois pourtant pas qu'il y ail beaucoup à redouter de celle-ci. Il y a dans la population de ce pays trop de bon sens pour qu'il donne sérieusement dans les utopies, et trop de culture accompagnée de trop d'amour-propre pour qu'on puisse craindre un abaissement intellectuel et moral comme celui qu'a produit chez nous le mouvement de 1845.
Adieu, mon cher monsieur, et excusez-moi, je vous prie, de la liberté que je prends. Mes meilleurs compliments à tous les vôtres, ainsi qu'à MM. Clément, Gleyre et Schérer, quand vous en aurez l'occasion. Adieu, encore une fois, et croyezmoi votre tout dévoué,
E. Rambert.
Olivier à Ràfnbert.
Paris, ce 31 janvier 1868.
Mon cher monsieur,
Et d'abord, ôtez-vous de l'esprit que cette espèce de reconnaissance à faire sur Teffet produit par votre article m'ait causé de l'ennui. J'en ai plutôt de n'avoir pas grand' chose à vous dire là-dessus, comme je le prévoyais du reste, connaissant le caractère de Sainte-Beuve, et, dans l'intervalle, ayant fait tâter le terrain par un ami commun, le docteur Veyne. Malgré mon peu d'espoir de pouvoir vous répondre quelque chose de précis, je suis donc allé voir Sainte-Beuve avant-hier. Il avait reçu votre article et l'avait lu. Je savais déjà qu'il vous avait répondu de suite, suivant son habitude, pour ne pas laisser accumuler les réponses qu'il fait toujours à ceux qui lui écrivent. Il croyait que vous m'aviez aussi envoyé l'article. Je lui ai dit qu'il n'en était rien, et alors il me l'a remis pour le lire. Je vous en donnerais plus facilement mon impression que la sienne. Les seuls points qu'il ait relevés sont ceux-ci :
i*' Celui qu'il vous a marqué lui-même, en ces termes, je pense, ou à peu près, car il me les a cités : « Que si. les Lausannois n'étaient pas contents, ils étaient bien difficiles. » Franchement, et
pour qui le connaît et peut tenir compte de tout, de Lausanne alors et de lui dès lors, je crois qu'il a raison. Il me semble, d'ailleurs, que vous êtes au fond de cet avis ; mais peut-être ne le mettezvous pas assez en évidence et « s'être moqué des bons Lausannois, » trop en relief. Du reste, je n'ai rien surpris d'amer, à ce sujet, contre vous. Seulement ce trait sur ce qu'on pensait ou pouvait penser de Lausanne et de lui, me parait lui avoir été sensible : dans quelle mesure? C'est, je n'en doute pas, ce qu'en vous répondant il aura noté lui-même au plus juste.
2<> Les groupes d* esprits. Il a dit seulement que c'était là une idée qui lui était venue et lui avait paru avoir sa place dans la critique, sans qu'il y attachât cependant une extrême importance, ou qu'il prétendît l'avoir amenée à son point définitif. Je lui ai rappelé que j'avais assisté à l'éclosion de cette idée dans son esprit, ou du moins à sa première expression un peu complète, un jour qu'il m'en fit part en nous promenant dans la cour du Louvre où nous nous étions rencontrés et où nous causâmes longtemps. Il ajouta que vous disiez ou faisiez entendre vouloir revenir sur cette idée. J'appuyai, remarquant que vous étiez un esprit chercheur, et que cette idée avait dû vous frapper comme naturaliste. Je ne pouvais en dire davantage, ne vous ayant pas encore lu. Il ne semblait
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d'ailleurs point mécontent de cette partie de votre article, mais il l*a pourtant mentionnée, ce que je me suis mieux expliqué à la lecture, soit à cause de l'intérêt que vous avez pris à cette idée et des développements dans lesquels vous êtes entré, soit à cause des réserves que vous avez faites, au point de vue rigoureusement scientifique.
3<» Cette sorte de poésie cachée^ pour laquelle, dans ses travaux de plus en plus réduits à la critique et à la prose, Port-Royal lui rendait comme une secrète issue. C'est au moment où je me levais pour partir qu'il s'est mis à développer ce côté de son livre, doucement, mais longuement, et, je crois, pour que je vous le disse ou redisse, tellement que je craignais que vous n'eussiez oublié ce point, pour lui évidemment essentiel; mais, rentré chez moi avec votre article, j'ai bien vu qu'il n'en était rien. Son intention était-elle seulement d'approuver, ou aurait-il voulu encore quelque chose de plus accusé et de plus net sur ce fond de poésie intime, qui lui tient beaucoup à cœur: je ne saurais le dire, et vous rapporte seulement le fait.
40 En général et à propos de ces divers points, spécialement du dernier (l'élément poétique), la place importante, capitale, du Port-Royal dans l'ensemble de ses travaux et de sa carrière d'écrivain. Il n'a dit que peu de mots là-dessus, mais
sa pensée était bien telle, et j'avais presque envie de la résumer et de conclure ainsi : « Oui, qui ne connaîtrait pas votre Port-Royal ne vous connaîtrait pas bien. » Il a donc, ce me semble, dû être content de vous à cet égard.
Voilà en gros, non pas sans doute tout ce qu'il a pensé, mais tout ce qu'il a dit. Il n'a touché aucun autre point particulier, et a évité de se prononcer sur l'ensemble, répétant ce qu'il avait déjà exprimé à Veyne, que ce n'était pas à lui à juger un article fait sur lui. Il y avait là embarras naturel de l'auteur vis-à-vis du critique; y avait-il quelque chose de plus ? J'incline à le croire; rien pourtant qui sentît l'auteur mécontent de l'ensemble et du ton de l'article. Il lui a même appliqué le mot de bienveillant ^ ou un mot analogue, dans le courant de la causerie.
J'arrive maintenant à mon impression personnelle, mais je dois vous prier qu'elle reste, ainsi que tout ce qui précède, absolument entre nous. Sainte-Beuve est assez rageur de son naturel, et j'ai mes raisons d'amitié, depuis surtout notre brouille momentanée d'il y a sept ou huit ans, pour ne le heurter en rien^ et me tenir, en ce qui pourrait me regarder personnellement, à l'état parement passif.
Je trouve votre article très remarquable à plus d'un égard, bien pensé, bien écrit, allant au fond
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des choses sur plus d'un point, y allant avec finesse et profondeur, curieux, adroit même vis-àvis de l'ouvrage et du public, mais non pas peutêtre autant vis-à-vis de l'auteur. Ici, je ne vous donne plus mon impression quant à moi, mais mon impression sur la sienne, qu'il n'a pas voulu dire ou que je n'ai pas pu lui faire dire mieux, n'ayant pas lu auparavant l'article, pour lui suggérer des points de discussion sur lesquels il se serait peut-être prononcé plus qu'en général il ne l'a fait.
D'abord, vous avez surtout analysé l'auteur ; je crois qu'il eût préféré vous voir surtout analyser l'ouvrage. C'eût été un autre travail, je le saîs^ mais je cherche seulement à deviner et à vous résumer ce qu'il peut avoir senti.
Vous avez plus insisté qu'il ne l'a fait sur la part que nous avons eue à son cours de Lausanne. Sur cela, il avait marqué, lui, le point juste en soi et pour nous, qui en avons été pleinement satisfaits, je dois le dire. Au fond, vous n'avez rien dit de plus que lui, mais vous vous y êtes étendu davantage. Il ne m'en a, certes, rien montré, mais je ne serais pourtant pas étonné qu'il l'eût senti autrement que nous, et peut-être d'une façon moins agréable.
Il s'occupait déjà beaucoup de Port-Royal avant de venir à Lausanne. Il en avait ramassé de nom-
breux matériaux et toute une bibliothèque. Quand il vint me voir en passant à Lausanne, comme une de ses anciennes connaissances de 1830 et du romantisme, il me laissa voir ou je crus voir qu'un cours sur Port-Royal lui aiderait à en faire un livre, me demandant ou se demandant avec moi si un tel cours serait possible à Lausanne. C'est donc en réalité plutôt de lui qu'en vint la première ouverture. Quant à lui demander un autre sujet, il ne pouvait en être question. Sainte-Beuve, si on lui proposait un cours, ne l'acceptait que sur ce sujet et dans le but précis d'en faire par la suite un livre. La grosse partie -du public, non avertie, crut que c'étaient nous, que c'étaient les méthodistes qui lui avions imposé le sujet de Port-Royal. Et que n'a-t-on pas dit alors de lui et de nous sur cette supposition fausse ? Et de M. Singlin, et de la mère Angélique? On en faisait des gorges chaudes au café Morand, où les plaisants de l'époque (l'avocat Aneth, le grand Vulliet, que vous n'avez pas connus) répétaient chaque soir les leçons de Sainte-Beuve en caricature. Nous avons eu beaucoup à lutter contre ce mauvais et piètre esprit, au commencement surtout. Sainte-Beuve, tout à son travail, ne savait que peu ces choses et ne s'en inquiétait guère. Nous, elles nous embarrassaient ou nous peinaient davantage. J'écrivis même une sorte de satire contre ses détracteurs et
les nôtres; Ducloux l'imprima; mais au moment de la publier, je voulus cependant la iaire lire à Sainte-Beuve. Bien m'en prit. Il se prononça vivement contre l'idée de publier cette satire, et il avait raison, car elle n'eût Êdt qu'envenimer la situation. Je supprimai donc les exemplaires, n'en conservant qu'un seul, qui doit être dans mes papiers, d'où il n'est jamais sorti. Bref, sur ce point de l'origine de son cours, je me figure encore, sans aucune allusion de sa part, qu'il ne vous aura pas trouvé complètement exact, que, pour lui, vous aurez non pas changé, mais forcé et grossi les faits. Voyez comme à trente ans de distance, et seulement pour la génération d'après, il est déjà difficile d'écrire l'histoire ! Ce détail est peu important, mais c'est pour vous tout dire.
A l'époque du cours, il y avait donc à Lausanne deux courants de l'opinion, très opposés et très prononcés, chacun dans leur sens : l'un, qui finit par triompher, de grande sympathie, l'autre d'opposition non moins grande. Que Sainte-Beuve ait fini par c passer pour s'être un peu moqué de ces bons Lausannois, » serait-ce la résultante de ces deux tendances diverses? Dans tous les cas, la résultante n'est pas vraie : Sainte-Beuve a pris Lausanne et son cours avec le plus grand sérieux, je peux le dire, car je le voyais et j'en parlais avec lui tous les jours, puisqu'il habitait en partie chez
nous, vivait avec nous excepté dans ses heures de travail, pour lequel il s'était loué à l'hôtel d'Angleterre une chambre plus grande que celle que nous aurions pu lui offrir. J'ai tenu à vous bien éclairer sur ce point, parce que vous avez pu voir par sa lettre qu'il avait trouvé ce faux jugement de l'opinion ou des Lausannois d'aujourd'hui aussi injuste que peu aimable. Ce qu'il a pu penser et dire dès lors ne regardait que sa propre traversée des idées et des choses, Lausanne compris, si vous voulez, mais non pas Lausanne en particulier, ni ses auditeurs, ni son cours. Je ne l'en ai jamais entendu parler qu'avec convenance et sympathie. Il me revient qu'un de ses anciens auditeurs, encore très mêlé à la société lausannoise d'aujourd'hui, n'a eu, lui et ses relations, qu'une bonne et agréable impression de ce que que Sainte-Beuve dit de Lausanne et de son cours dans cette dernière édition de Port-RoyaL
Un point sur lequel ma mémoire a peine à croire que la sienne ne se trompe pas, c'est que chacune de ses leçons durât de trois à quatre heures, à moins qu'il n'ait voulu dire qu'elles duraient une heure (de 3 à 4), par le fait souvent une heure et demie.
Enfin, un mot encore qu'il faut que je vous note, parce qu'il pourrait bien l'avoir remarqué, lui qui remarque tout : c'est le mot de vieillesse
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que vous lui appliquez à la fin de l'article. Sainte- Beuve a soixante-deux ans; même sans adopter le système de M. Flourens, est-ce là réellement la vieillesse proprement dite? Du moins, ce ne l'est pas pour lui. Sans son infirmité (une rétention de la vessie), il serait encore vert et dispos, et il l'est même à l'ordinaire, quand cette infirmité rentre dans le statu quo^ comme à présent, et ne se complique pas de crises. J'aurais mieux aimé automne au lieii de vieillesse. Mais encore cela, c'est pour vous tout dire.
Ma lettre, si longue qu'elle soit, est bien incomplète sur ce que vous teniez à savoir, et ne vous satisfera guère à cet égard. J'espère que vous me la pardonnerez sur le reste. Afin de répondre le plus possible à votre désir, là où je ne pouvais avoir l'impression de Sainte-Beuve, je vous ai dit ce que je pouvais m'en figurer, d'après son caractère et sa tournure d'esprit. Mais ce ne peuvent être là que de pures imaginations de ma part, et Sainte-Beuve serait peut-être le premier à en juger ainsi. Gardez-vous donc d'essayer de rien raccommoder avec lui, si tant est que quelque chose l'ait piqué dans votre article. Il déteste les raccommodages. Surtout ne m'y mêlez pas. Tel qu'il est d'ailleurs, votre travail n'en est pas moins un de ceux qui font le mieux connaître Sainte-Beuve et le serrent de plus près, et de la façon la plus pré-
cise* Soyez sûr qu'au total il l'apprécie comme votre talent et votre bonne intention le méritent.
J'aurais mille choses encore à vous dire sur lui et sur vous aussi ; mais au lieu d'une lettre il faudrait une causerie. Je cause encore volontiers, mais je n'écris plus guère. Que ne venez-vous donc à Paris, ou à Lausanne quand j'y passe I Avec votre talent qui va se fortifiant et s'épurant toujours plus (nous le trouvons ici), avec votre position dans la presse, vous devriez vous arranger pour venir au moins passer chaque année quelques semaines à Paris. Quelques semaines suffisent à présent, mais elles sont presque indispensables à tout écrivain français : c'est ma conviction et mon conseil d'ami.
Merci pour vos détails sur Zurich. M. Kem * voit dans cette révolution des germes socialistes, qui au surplus se manifestent aussi ailleurs.
Adieu ; mes respects à M™« Rambert. A vous
bien cordialement.
J. Olivier.
Votre sœur a dû vous dire combien j'avais été touché de ce que votre article sur Schérer contient de choses aimables et amicales pour moi. Il est bien joli, cet article. Tout le monde a dû en être content, même M™« de Gasparin.
^ Alors ministre de Suisse à Paris.
La lettre de Sainte-Beuve à Rambert, du 26 janvier 1868, est sous nos yeux. Inutile de la transcrire, puisque Rambert lui-même va en reproduire le texte dans la lettre ci-après,
Rambert à Olivier,
Hottingen près Zurich, le 3 février 1868.
Mon cher monsieur,
Mille remerciements pour votre bonne et longue lettre. Je suis vraiment honteux de toute la peine que vous avez prise et que je vous ai donnée. Je veux bien que ce soit de la peine plutôt que de Pennui. Au moins, à votre place, la chose m'aurait-elle intéressé. Mais encore est-ce de la peine. Un voyage tout au travers de Paris, une lettre qui vous a pris beaucoup de temps, etc. Encore une fois, merci. Voici la copie de la lettre que m'a envoyée M. Sainte-Beuve :
€ Je ne saurais vous dire combien je suis sensible à un si aimable procédé. De vous j'accepte tout les yeux fermés et suis sûr, quoi que vous disiez, d'être tenu à une reconnaissance entière. Je vous avoue qu'en lisant de pareils articles, je suis confus et hors d'état d'avoir un avis sur moimême. Je m'étonne de tout ce qu'on peut trouver, à l'aide d'une critique ingénieuse et bienveillante, dans un passé si décousu et si rempli de dispa-
rates difficiles à concilier. Moi-même je ne réussis à m'y voir que bien en raccourci et (comme vous Pavez remarqué d'une de mes pensées) à travers la couleur de l'atmosphère du moment présent. C'est donc à vous, messieurs, d'en savoir plus long sur moi que moi-même, et je ne puis qu'incliner la tête en me voyant tenir tant de place et en me demandant tout bas si je le mérite en effet. Je n'ai pas encore vu Olivier, qui m'arrivera à l'un de ces moments. Il sait ce passé-là, ces années de Lausanne mieux que moi-même ; mais il y a un fait bien réel, bien sincère, c'est que je suis resté fidèle à Lausanne et que ce témoignage se retrouve en mainte page des présents volumes. Veuillez le dire à M. Tallichet en le remerciant de ma part de l'hospitalité qu'il veut bien offrir à mon nom sous vos auspices.... »
Le reste roule sur d'autres sujets*. Vous voyez qu'il n'y est nulle part question des Lausannois qui seraient bien difficiles s'ils n'étaient pas contents. La seule phrase qui puisse avoir un rapport avec le reproche qu'il paraît disposé à faire aux Lausannois est celle où il marque avec quelque insistance qu'il leur est resté fidèle. Je pense que
* Ce « reste » est fort court; le voici : « Je n'aurai que demain l'article sur Tôpffer. Je vais mieux, mais j'en suis toujours à une infirmité pénible et assujettissante. A vous de tout cœur. »
s'il l*a marqué avec cette insistance, cela tient moins à mon article qu'à un mot d'une lettre que je lui ai écrite. Je lui ai dit que cet article allait jusqu'à l'extrême limite de la liberté dont je puis jouir dans la Bibliothèque universelle et que quand je le voudrais je n'oserais en dire davantage. Je ne me rappelle pas les mots, mais c'est bien le sens. Et le fait est que, sans les obligations que m'a M. Tallichet, l'article n'aurait pas passé. Ayant reçu les volumes de M. Sainte-Beuve pendant que j'étais au canton de Vaud en octobre, j'ai profité de l'occasion pour sonder à son endroit notre public littéraire, qui n'est pas très facile à distinguer de notre public religieux. Et j'ai trouvé partout des gens qui voient toute cette histoire du Port-Royal de M. Sainte-Beuve au travers de cette phrase demeurée fameuse parmi ses anciens auditeurs : c A Lausanne, j'ai côtoyé le méthodisme et le calvinisme, et fai dû n^ efforcer à P intéresser. » Ce n'est pas d'avoir côtoyé qu'on lui fait un crime, mais de ces efforts pour intéresser. Et il faut avouer que ce mot est au moins malheureux. L'une des choses par lesquelles l'article a paru hardi à M. Tallichet et le paraîtra à son public, c'est qu'au lieu de faire à M. Sainte-Beuve un sermon à ce propos, j'ai cherché à l'expliquer et que j'ai transporté autant que j'ai pu la question, même la question morale, sur le terrain littéraire.
Quant aux dissidents dont j'ai parlé, je ne l'ai pas entendu de Tavocat Aneth et des habitués du café Morand, dont je savais le rôle, mais de très bons chrétiens auxquels < cette façon toute littéraire de parler des matières théologiques > parut on ne peut plus suspecte. Il y en eut plus d'un, témoin M. Adam Vulliet, que vous avez bien connu à Paris, et qui m'a dit souvent que Sainte-Beuve dans son cours lui avait toujours fait l'effet non du théologien^ mais du comédien de la grâce. Il me semble qu'il* ne peut y avoir de doute sur la dissidence que j'ai en vue, et la page de M. Sainte- Beuve sur ses traversées et ses efforts pour intéresser le méthodisme lui ont donné raison dans l'opinion générale de notre public. M. Sainte- Beuve le sait bien (voir entre autres tome II, p. 513). Sa réputation a subi chez nous un grand échec moral et on me voudra peu de bien d'avoir fait effort pour la relever, car c'est là que tend mon article.
Il résulte de tout ce qui précède que votre impression, qu'il y a dans cet article plus d'adresse vis-à-vis du public que vis-à-vis de l'auteur, doit être très juste. Mais ce défaut, si c'en est un, était comme forcé par la position. C'est vis-à-vis du public qu'il y avait de la hardiesse, et vis-à-vis du public que j'ai dû y mettre quelque adresse ou du
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moins chercher à y en mettre. Quant à M. Sainte- Beuve, je n'ai songé qu'à dire mon impression, simplement et franchement, sûr que le ton de la bienveillance y serait, malgré les réserves possibles, parce que son tour d'esprit m'est très sympathique. J'ai écrit à Sainte-Beuve de manière à lui faire sentir ma position, et c'est sans doute la raison pour laquelle il a trouvé les Lausannois bien exigeants.
A propos de sa lettre, j'ai oublié de vous dire qu'elle a dû être écrite tout chaud et que c'est par là qu'elle m'a surtout intéressé et fait plaisir. Il a reçu l'article dimanche dernier dans la matinée, et le lendemain à deux heures la lettre était entre mes mains, ce qui est d'autant plus significatif que mon domicile hors de ville fait que les lettres mettent au moins quatre bonnes heures pour venir de Zurich jusqu'à moi. Il me semble qu'on sent dans ces lignes de Sainte-Beuve quelque chose de l'émotion que fait toujours éprouver une critique dont on est l'objet et qui de l'œuvre cherche à pénétrer jusqu'à l'homme. Si elle manque totalement le but, elle irrite ; et quand elle l'atteint, ne fût-ce qu'en partie et sur un point, elle produit une espèce de trouble intérieur. Il m'a paru sentir quelque chose de ce trouble dans le billet de M. Sainte-Beuve, et je me suis dit que
si mon article était incomplet et peut-être inexact par plus d'un endroit, au moins ne devait-il pas être essentiellement faux.
J'ai peut-être un peu pesé sur le service que, selon moi, vous deviez avoir rendu à M. Sainte- Beuve en lui créant cette année de retraite à Lausanne, et c'est là sans doute ce qui vous fait penser que je vous ai fait la part trop grande, car d'ailleurs tout ce que j'ai dit à ce sujet est presque textuellement cité de M. Sainte-Beuve lui-même. Si j'ai ainsi pesé, c'est que j'ai Pidée très fort enfoncée dans l'esprit qu'il n'aurait pu que difficilementj s'il fût resté en France, se mettre à cette besogne avec le même entrain et la même suite, et que s'il eût tardé il eût manqué le bon moment. Cela se rattache à la manière dont je me figure son développement et dont je vois Vensemble de cette carrière qu'il appelle décousue* Et sous ce rapport, en laissant de côté la question spéciale de la part qui vous revient, l'article doit lui avoir fait quelque plaisir. L'impression d'un esprit décûusu est bien celle qui domine dans le grand public, qui juge en gros et de loin. Or j'ai été droit contre cette impression et j'ai tâché de faire sentir une suite dans cette vie.
Si j'ai parlé de vieillesse > c'est un peu sa faute, à lui* J'ai hésité sur ce mot-là, et puis j'ai passé
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outre, grâce à une lettre qui date de deux mois environ, où il me dit qu'il n'entreprendra plus rien, qu'il demande seulement deux ans pour mettre en ordre sa succession littéraire et où il s'envisage comme décidément entré dans la véritable vieillesse. Je regrette que l'impression pénible que ce mot peut lui avoir causée risque d'être aggravée par le premier titre actuel de l'article • Le doyen des critiques français ^ titre qui n'est peutêtre pas absolument exact.... Tallichet n'a pas voulu entendre parler du titre primitif dans sa nudité : M. Sainte-Beuve et Port-Royal,.,.
...Je crois voir ce que veut dire Sainte-Beuve lorsqu'il insiste sur la poésie intime qui a trouvé une issue dans son Port-Royal; j'en ai fort parlé, mais vers la fin j'aurais pu indiquer que quelque chose de ce charme-là a toujours subsisté. Il y a là une nuance qui pourrait être plus juste.
Somme toute, j'ai bien ce que je voulais. En voyant se développer parallèlement mon jugement sur lui et ce qu'il vous a dit de lui-même, il me semble sentir assez bien les points où il y a rencontre et ceux où il y a quelque différence, — différence de nuance plutôt que de couleur, et sous ce rapport votre lettre, que j'ai lue trois ou quatre fois, m'a laissé une impression toujours plus claire.
Il se peut aussi qu'il eût préféré un article sur
Touvrage, et j'y ai bien songé; mais c'était me condamner à repasser dans les ornières de Schérer cf de Renan, et j'ai voulu profiter du seul avantage que me donnât la distance, celui de pouvoir pnrler plus librement de l'homme, malgré les rancunes lausannoises. Au reste, j'avais pris soin de Tcn informer d'avance. Je lui avais dit qu'il y aurait bien cinq ou six articles à faire sur lui et que j'avais hésité à choisir, qu'enfin j'avais choisi celui où il me paraissait que je répéterais moins ce que d'autres avaient dit, et vers lequel d'ailleurs jt: me sentais le plus attiré par un goût naturel pour l'analyse morale.
Encore une fois, merci de votre bonne lettre, y compris l'invitation d'aller toutes les années à Paris, Je ferai mes efforts pour y aller l'hiver prochain....
lin 1868, Rambert prit l'initiative de créer c une association qui réunirait tous les amis de l'instruclion supérieure désireux de contribuer à ses progrt^s dans le canton de Vaud. » Il exposa son projet et lança son appel dans le Nouvelliste vaudois du 18 février 1868, puis l'expliqua et répondit aux objections dans le même journal, numéros des 2, 3 et 5 avril.
LETTRES DE JUSTE OUVIER ET D EUG. RAMBERT yj
Rambcrt à Olivier,
Hottingen près Zurich, le 7 avril tâ63.
Mon cher monsieur,
Je vous envoie en même temps que cette lettre un paquet de quatre demi Nouvellistes vamfms^ renfermant quatre lettres adressées par moi h ce journal et aux autres journaux du canton pour provoquer la fondation d'une association en faveur de rinstruction supérieure. Les lettres au NouvdlisU vous donneront les détails. L'affaire marche assez bien; elle a pris beaucoup mieux que je n*oi?ais l'espérer dans le camp gouvernemental. Je parle dans celle de ces lettres qui est datée du 23 m^irs de 80 adhésions. Je puis dès à présent m'envisat^or comme à peu près certain d'en avoir au moinâ 200.
Je désirerais vivement, pour l'effet, avoir des adhésions de Vaudois à l'étranger. J'en ai déjà quelques-unes. Si je pouvais y ajouter la vôtre, j'en serais très heureux et très fier. En tout cas, j'ose espérer que vous ne désapprouverez pas l'idée, et c'est pourquoi je vous la soumets. Si vous connaissiez quelque Vaudois à Paris, t^ui voulût aussi être des nôtres, vous seriez peut-être assez bon pour lui en glisser un mot à l'occasion- Je ne parle pas de Roux; cela aurait trop un air de famille, mais Gaudard^ par exemple. Roux doit
le voir encore quelquefois ; il aura peut-être l'occasion de lui en parler.
Cette affaire m'a donné beaucoup de tintouin, mais j'espère qu'il en sortira, quelque chose. Un homme très haut placé dans les régions officielles de notre canton m'écrit que le premier résultat en sera de faciliter au Conseil d'Etat la présentation d'un projet de loi élevant de 20 ou 30000 francs le budget annuel de notre Académie. Comme vous le verrez, je vise plus loin ; mais ce premier résultat n'est déjà pas à dédaigner.
Ce qui me fait le plus de plaisir là-dedans, ou pour parler plus exactement, ce qui assaisonne le plaisir, c'est que Ruffy, notre conseiller d'Etat, à présent conseiller fédéral, réputé l'homme qui connaît le mieux le peuple vaudois, m'a solennellement prédit qu'il n'y aurait pas dix personnes pour s'associer à mon projet, ajoutant qu'il n'y avait qu'un poète qui pût avoir l'idée d'une institution pareille dans notre canton. Et voilà nos hommes d'Etat et nos fins connaisseurs du peuple h Les tonneaux des caves de Montreux et de plus d'un autre endroit ont entendu parler de mon projet d'association académique et n'en ont point été surpris. Ah ! je le lui relancerai, son poète, à monsieur Ruffy.
Que pensez- vous de Gleyre ? Peut-on lui proposer d'entrer dans une association de ce genre ? La
conséquence pratique sera une finance annuelle de 4 francs peut-être, en tout cas pas plus. Mais ne serait-ce point abuser que de lui en parler ? Il croirait peut-être devoir. Je vous laisse le soin d'en juger, mais je ne puis m'empêcher de dire, entre nous, que j'aimerais bien avoir aussi son nom.
J'écris un petit article qui a beaucoup de chances de ne paraître nulle part, intitulé M. Renan et Béranger, ou plutôt Béranger et M. Renan, Je crains bien que Tallichet ne me supplie de ne pas le lui donner, auquel cas il rentrera en portefeuille et probablement n'en sortira plus. C'est à propos du dernier volume de M. Renan, où a reparu son article d'autrefois sur la théologie de Béranger.
Si vous êtes un brave homme, — le si n'est-il pas joli ? — vous me tiendrez un peu au courant de vos projets de cette année, c'est-à-dire que quand vous aurez l'idée de venir au canton de Vaud, vous m'écrirez deux lignes me disant quand et pour combien de temps vous y serez, plus votre adresse ou un moyen de vous atteindre. A la longue, je sens un peu l'isolement dans ce pays....
...Adieu, mon cher monsieur, et croyez-moi
votre tout dévoué,
E. Rambert.
Je n'ai pas encore eu le temps de lire le dernier volume de Clément. C'est un plaisir que j'ai dû
jt AU FOYER ROMAND
remettre à plus tard, mais ça ne tardera pas. J'en entends dire beaucoup de bien, de bon bien^
Olivier à Rambtrt.
Paris, 15 avril 1868.
Mon cher ami^
Avant de vous répondre, j'ai voulu voir Gleyre. U donne son adhésion à votre projet, et vous pouvez mettre son nom dans la liste. Le mien, cela va sans dire. Celui aussi de mon fils (Edouard Olivier).... Si je vois d'autres Vaudois, je leur communiquerai votre idée et la leur prêcherai, car je désire sincèrement qu'elle réussisse, ne fût-ce que comme manifestation et comme appui de tendances plus élevées, que l'on me semble en effet laisser tomber dans notre pays.... Tout ce que je pourrai, je le ferai de grand cœur pour la cause et pour vous.
Il y a longtemps que je me reproche de ne vous avoir pas remercié de l'envoi du Vinet. La mort de ma mère m'a laissé, me laisse encore très accablé, incapable de me mettre à rien. J'ai cependant lu de très près votre volume, et je l'ai fort apprécié. Pour mon vieux goût, toujours un peu romantique et, si je l'osais dire, surtout shakspearien, la poésie de Vinet me semble, en général, d'une inspiration trop exclusivement littéraire.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'EUG. RAMBERT 79
C'est moins de la poésie chantée que de la poésie écrite. Elle a cependant quelques morceaux vraiment chantés, ou pleures, ce qui revient au même, et puis, comme c'a été particulièrement votre but, elle nous ouvre plus d'un côté sur sa vie. Je suis donc de ceux qui vous savent gré d'avoir entrepris ce travail, qui ne se serait probablement jamais fait sans vous. Quant à l'introduction, c'est un morceau capital; on n'a jamais dit rien de mieux, ni peut-être d'aussi bien, d^aussi complètement et clairement dit, sur le sujet. Clément, et d'autres, sont de mon avis. Seulement, je suis presque pour regretter qu'un tel morceau soit placé en < introduction » d'un livre, au lieu d'être à part, comme il le mériterait tout à fait. On ne lit guère les introductions, excepté quelques esprits avisés qui fouillent un peu partout et connaissent les bons endroits. Le gros du monde passe à côté. Je l'ai vu pour moi-même quand j'écrivais. Certaines vues d'ensemble sur l'histoire suisse, que je résumai dans une introduction à la dernière de mes Etudes (^histoire nationale^ me semblaient et me semblent encore assez neuves, et plutôt confirmées par les recherches subséquentes. Mais c'était une Introduction : il n'y a pas dix personnes qui l'ont lue dans le temps, même parmi ceux qui me lisaient. Avis donc à qui est dans le feu de la production et de la lutte,
8o AU FOYER ROMAND
pour y mettre de la tactique et ne pas y aller trop à la bonne et à l'aventure comme moi ; avis très sympathique à tout ce que vous faites, et désir on ne peut plus cordial de vous voir réussir pour vous et pour notre pays.
J'aurais voulu aussi vous répondre dans le temps sur votre seconde lettre relative à Sainte-Beuve, Je l'avais revu, il paraissait tout à fait content de l'article. J'ai donc pu me tromper sur quelquesunes de ses premières impressions, ou plutôt sur ce que j'avais cru en juger d'après les miennes, non pas sur vous dans ce travail, mais sur Sainte- Beuve et l'effet qu'il en avait peut-être ressenti.
En essayant de défendre ou d'expliquer Béranger, vous vous attaquez à grosse partie avec Renan. Lui, et les coloristes comme Gautier, n'entendent pas raison sur le poète-chansonnier. Les coloristes n'admettent pas la poésie de la pensée ; ils n'entendent guère que celle de la forme. Béranger a de la pensée et du trait, même de l'invention, chose peu appréciée et presque perdue aujourd'hui dans la littérature et les arts. Mais, après cela, il faut bien reconnaître qu'il a peu de beaux vers, et beaucoup qui sont raides, ternes et secs. J'entendais cependant Saint-Victor faire l'éloge de celui-ci :
J'ai sur THymette éveillé les abeilles.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET D*EUG. RAMBERT 8l
Impossible après tout de nier, à moins de partipris complet, qu'à sa manière, il est vrai trop française, il n'y ait du poète en lui.
Sainte-Beuve est décidément beaucoup mieux ; il est revenu à l'état où il était avant ses malencontreuses opérations. Il travaille plus que jamais. Il a entre autres préparé son discours au Sénat sur la pétition contre l'Ecole de médecine et ce qui s'y rapporte. Mais le laissera-t-on parler et l'écoutera-t-on ? C'est malheureux que les défenseurs de la liberté de la presse doivent la défendre sur de telles doctrines.
Adieu; je vous quitte pour me remettre à la copie de mes petites comédies. J'en ai quatre, dans un genre fantastique ou féerique. Pensezvous que Bridel m'en publierait une ou deux ? En tous cas, comme je veux régler mes pauvres affaires littéraires, au moins pour mes enfants, je me suis mis à cette copie, faute de mieux.
En relisant votre lettre, je vois que c'est de la théologie de Béranger qu'il s'agit entre Renan et vous. La théologie de Béranger, bourgeoise sans doute.
Je n'ai pas vu les Roux depuis quelque temps. Irai-je en Suisse, et quand? Pour le moment, je ne puis rien dire. Peut-être en juin, quand les
montagnes commencent à fleurir. Mes respectueux
souvenirs, je vous prie, à madame Rambert.
Votre ami,
Juste Olivier.
Avez-vous lu le 2* volume d'Herminjard ? Très remarquable. Mais le gouvernement de Berne!
Au moins il avait de la poigne^ celui-là !
Mille pardons de mes surcharges et surmarges. Je ne puis m'en tenir, surtout quand j'écris à mes amis.
Rambtrt à Olivier.
Hottingen près Zurich, le ai avril x868.
Mon cher monsieur et ami.
Mille mercis pour votre si aimable lettre; elle m'a appris une bien triste nouvelle, que j'ignorais, la mort de votre mère. Elle devait être fort âgée, et vous ne pouviez sans doute espérer de la garder longtemps encore, mais ce grand âge lui-même devait avoir renforcé les attaches de l'affection par une plus longue habitude. J'ai vraiment regret d'avoir eu recours à vous dans un moment où la plupart de vos pensées allaient à tout autre chose qu'à des associations littéraires ou autres à fonder. Je n'en suis que plus reconnaissant de la peine que vous avez prise.
J'étais bien sûr que mon projet trouverait bon
accueil auprès de vous. J'espère qu'il en sortira quelque chose d'utile. La société se constituera dans une première séance, pour laquelle je ferai le voyage de Lausanne, le mercredi 6 mai prochain. J'espère pouvoir annoncer 400 adhésions. Je touche déjà aux 300 et l'on m'en annonce un assez grand nombre pour ces prochains jours.
...Si mes 3 ou 4 cents sociétaires étaient de doux agneaux, assez simples pour faire de moi leur berger, je sais bien où je les mènerais paître. Mais qui peut prétendre à conduire une bergerie de cette sorte ? Mon seul but a été de réunir dans une association les hommes qui chez nous s'intéressent à l'instruction supérieure, de quelque pani qu'ils soient, et de les mettre en mesure de faire quelque chose, ce qu'ils pourront, ce qu'ils voudront, pourvu que ce soit quelque chose. Nous tombons au-dessous de toute critique. Notre Academie compte deux ou trois hommes supérieurs et quelques bons maîtres, mais comme institution elle est de plus en plus au-dessous de ce qu'elle pourrait être. Rien qui stimule; l'engourdissement réglementé ! Mais j'entame une veine qui me mènerait trop loin. Donc je ne puis pas dire ce que sera et ce que fera la société. En en provoquant la création, j'ai voulu avant tout une manifestation , un mouvement; et il me semble, autant qu'on en peut juger jusqu'à présent, que le but n'est pas
manqué. Je souhaite en outre que ce mouvement se continue, que ce ne soit pas un feu de paille. Y parviendrons-nous? C'est ce que je ne saurais dire, mais j'ai assez bonne espérance. En tout cas, je vous écrirai quelques jours après notre première réunion, pour vous dire mon impression.
Que me chantez-vous de vos comédies ? Je n'en savais pas le premier mot, et j'ai dressé les oreilles et ouvert les deux yeux en vous entendant parler des comédies que vous copiez. Puis je me suis dit que j'étais bien simple. Vous avez fait danser tant de marionnettes ! Pourquoi ne les feriez-vous pas parler ou chanter ? Je suppose qu'elles chanteront plus encore qu'elles ne parleront. C'est moins une œuvre nouvelle qu'un complément ou un élargissement de l'œuvre que vous poursuivez depuis longtemps. J'aurai bien du plaisir à voir ces fantaisies et féeries dramatiques.
[Il recommande à Olivier l'éditeur Georg, à Bâle et Genève, et ajoute :]
Il ne doit pas vous être inconnu. C'est lui qui doit posséder ce qui reste de l'édition illustrée des Chansons lointaines. Les exemplaires qu'on en vend aujourd'hui sont des exemplaires expurgés ; on en a fait disparaître les nudités de Gleyre*. Je
^ Il fallait dire, croyons-nous, unt nudité : on a retranché, en effet, de la plupart des exemplaires une exquise composition du peintre vaudois, illustrant le Sommeil du loup.
lui en ai fait des reproches il n'y a pas longtemps ; il m'a expliqué qu'il n'y était pour rien, et a rejeté toute la faute sur le premier éditeur. Au reste, quel que soit l'auteur de ce vandalisme à la façon de M. Ratin, il n'a peut-être pas eu tort au point de vue marchand. La composition de Gleyre était bien belle^ mais c'était une femme nue, et vous savez ce qu'est notre public.
Merci de tout ce que vous me dites du Vinef et en particulier de l'introduction. J'ai eu grand plaisir à apprendre qu'elle vous avait réellement intéressé, et que vous ne l'aviez pas trouvée trop confuse. Ma sœur m'écrit qu'elle n'a jamais rien lu de plus allemand, et que c'est pour me punir de ne pas avoir été à Paris dans le temps de l'exposition.
...Si par hasard vous voyez M. Sainte-Beuve, faites-lui mes meilleurs compliments. Les nouvelles que vous me donnez de sa santé m'ont infiniment réjoui. C'est décidément un esprit dont la force vitale, toute de souplesse, est inépuisable et qui reverdit à chaque brise nouvelle. Il ne semble pas se ressentir de sa maladie plus que les hirondelles, après quelques heures de repos, ne se ressentent de leurs voyages. Et moi, qui lui ai donné une espèce de brevet de vieillesse ! Oh ! comme il a raison de me démentir et de prouver que la jeunesse est moins un âge dans la vie qu'une ver-
B6 AU FOYER ROMAKD
deur d'âme et d'esprit qui, chez certaines naturesi ne connaît pas de saison.
Adieu, mon cher Monsieur, et encore une fois merci. Mes respects à M"« Olivier.
On vient de voir que le projet de Rambert en faveur de l'Académie de Lausanne avait réuni un beau chiffire d'adhésions. La Société se constitua; puis, une fois constituée,... elle ne fit rien et mourut doucement. Elle tomba même dans un oubli si complet, qu'on s'est à peine souvenu de son existence éphémère lors de la fondation de la Société académique actuelle. Rambert avait trop présumé de ses concitoyens, qui justifièrent les prévisions pessimistes de M. Ruflfy.
Olivier à Rambert.
Gryon, ce samedi 9 juillet 1870.
Mon cher ami.
On vient de m'envoyer le numéro de juillet de la Biàîiûthèque et j'y trouve votre très amical et très aimable article, ici, à Gryon, où nous sommes depuis un mois. Vous m'avez fait sentir encore plus agréablement que j'y suis. Merci, très cordialement, pour tout ce que vous voulez bien penser, et si bien dire, de mes petites comédies*. Vos
^ Ltf Théâtre dt société dt M, Juste Olivier, Bibliothèque univirselle, juillet 1870.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'eUG. RAMBERT 87
réserves, vos doutes, comme vous les appelez avec la même indulgence que pour tout le reste, ne sont pas sans fondement. J'aurais dû prévoir l'objection ; mais songez donc que des fleurs, dans la Baguette éPune féCy et Chapeau de grésil sous la sienne, apprennent tout très vite et se doutent de tout en moins de rien. C'est dans leur position. J'aurais dû le faire entendre, mais je croyais si bien en elles que je n'y ai pas pensé. Ce serait pour une seconde édition, si les secondes éditions étaient dans la destinée de mes petits livrets. Il n'aura pas tenu à vous qu'elle soit changée, mais elle restera ce qu'elle a toujours été*. Rien ne dure; et j'aurais fait mieux, que cela ne durerait pas davantage, n y a de ma faute, mais aussi de celle d'un public indififérent et froid qui ne nous soutient pas. C'est une triste histoire que celle de notre cher pays. Il n'a aidé ni Viret, ni Vinet; et, quoique fort au-dessous d'eux^ j'en sais quelque chose aussi. « Allons boire un verre! > c'est la fin finale et le résumé de tout, ici. Ou bien, comme le trouvait à sa grande déconvenue quelqu'un qui^ vou-
^ Tout ce passagei jusqu'à la fin de l'alinéa, a été publié par Rambert dans la notice qui sert d'introduction aux Œuvres choisies de Juste Olivier, parues en 1878. Nous le reproduisons parce que c'est une des pages les plus personnelles et les plus émouvantes de notre poète, et qu'elle contient, comme l'a dit Rambert, toute l'histoire d'Olivier»
lant faire une histoire de Lausanne et feuilletant les manuaux du Conseil, n'y rencontrait d'autre note un peu saillante que celle-ci : tel jour, à tel dîner municipal, pottnter potatum est. Un beau latin bachique, n'est-ce pas? Sans dédaigner ce latin-là, j'avais espéré mieux. Oh ! quel beau rêve ! Du moins j'y ai été fidèle, si je n'ai pas fait, je crois, tout ce que j'aurais pu faire. Depuis le jour où| dans un de mes premiers morceaux imprimés, je disais :
Un génie est caché dans tous ces lieux que j'aime,
j*ai cherché obstinément ce génie et tâché de le faire parler. Il m'a encore plus répondu, ce me semble, qu'on ne l'a écouté. Vous et quelques amis, vous tout particulièrement, avez bien et sympathiquement soutenu sa voix. Mais ne nous faisons pas d'illusion I il s'évanouira, il rentrera dans sa grotte, comme ses prédécesseurs*.
D'ailleurs, on a beau se débattre, rien ne subsiste que ce que nous ne voyons et ne savons pas. Le moment venu, la nature nous écrase, comme nous écrasons une mouche. Voyons, naturalistes, physiciens, physiologistes, dites-nous donc le mot de la vie ! Mais il n'en apparaît jamais que quel-
^ La citation de Rambert finissait ici. Notons qu'il a, par Tpodestie, supprimé les mots : « Vous tout particulière^ ïaettt. »
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'EUG. RAMBERT 89
ques lettres, et c'est en vain qu'on essaie de les rassembler, le vrai mot ne se montre jamais. Seulement celui-ci : le mal^ la mort^ dura lex, et puis c'est tout, ou plutôt ce n'est pas tout, mais nous ne savons pas ce que c'est. Tant qu'on est jeune, on dit : basta ; mais il vient un moment où basia ne suffit plus, n'est plus de mise, et où le mot de foi n'est pas toujours assez fort pour le remplacer. Et pourtant, il n'y a, il ne peut y avoir, à tous les moments de la vie, que celui-là.
Nous voici donc à Gryon, M™« Olivier et moi, attendant nos enfants pour monter à notre chalet. Ne viendrez-vous pas nous y rendre visite? Ce serait un vrai plaisir que vous nous feriez. Je ne suis plus très allant, ayant fait la même triste découverte que Roux, celle de la sciatique. Il voudrait m'entraîner à Baden, mais j'y répugne, comme ennui et comme grosse dépense pour moi, probablement inutile. Nous pensons bien être ici ou à Cergniemin encore tout le mois de juillet, peut-être une partie du mois d'août. Adert vou. drait venir passer à Gryon une quinzaine de villégiature. Je vous dis tout cela pour vous tenter. Peut-être Clément viendrait-il aussi.
Adieu, mon cher ami. Merci encore, et très chaleureusement. Mes hommages à M"« Rambert.
Bien à vous,
Juste Olivier.
Olivier à Rambert
Gryon, ce samedi soir la novembre 1870.
Mon cher ami.
Hélas ! hélas ! — ce que je ne dis pas pour votre article, qui est très bien et dans lequel je me suis vu sans trop de peine, — mais pour ce qui m'a empêché jusqu'ici de vous en remercier : un cours qu'on s'est mis en tête de fourrer dans la mienne, afin de l'extraire en feveur du public de Genève, peut-être aussi de celui de Neuchâtel, de celui de Lausanne encore plus peut-être. Cette tentative m'est aussi commandée par les circontances^.
J'obéis à la nécessité. S'il est vrai> comme le dit Juvénal, je crois, que paupertas homintm facit ridiculunty cette nécessité aurait donc aussi son côté ridicule, la pauvreté. Quoi qu'il en soit, je dois au moins essayer; mais il faut d'abord préparer ce cours, et cette occupation me prend tout mon temps depuis deux ou trois semaines. Je n'y suis guère confiant, ni content du peu que j'ai fait; mais il faut poursuivre sans désemparer. Il ne me reste plus que juste le temps avant le mois de janvier.
J'ai voulu du moins, sans plus tarder, vous ac-
^ CirconUmceSf ainsi prononçait un montagnard, et Olivier avait adopté avec ses intimes cette façon de parler.
cuser cordialement réception de votre article, si aimable, comme toujours, et si bienveillant pour moi. Vous aurez vu qu'il a été reproduit par le Nouvellistt. Peut-être le sera-t-il par d'autres joijrnaux. Je m'en réjouirais pour vous surtout, à qui en revient tout l'honneur, ayant eu la peine tic mettre ma chanson dans un cadre qui la fasse passer.
Je resterai probablement à Gryon ce mois et une partie de décembre^ — madame Olivier, tant l'hiver, pendant que j'irai, d'abord près d'une bibliothèque^ pour vérifier et compléter ce que je prépare ici de mémoire, puis à Genève ou ailleurs pour le débiter.
...Adieu. Mes respectueux souvenirs à madanic Rambert, et croyez-moi toujours bien à vous,
Juste Olivier,
Le 17 décembre 1870, Rambert mandait à si m ami, par une lettre dictée^ qu'il s'était cassé le bras droit, et lui adressait ses vœux pour sa tournée de conférences.
Olivier à RamberL
Lausanne, ce 31 décembre 187Û.
Mon cher ami,
Je n'ai pu répondre à votre bonne et amicale lettre aussitôt que je l'ai reçue. J'étais dans la prc'-
paràtion de ces conférences que l'on m'avait proposées et qu'il faut bien que j'essaie, par nécessité, sinon par vertu. Merci pour votre nouveau volume. Je ne l'ai guère encore que regardé, absorbé que je suis dans ce recommencement, non pas de vie, mais de devoir gagner sa vie, ce qui est bien diflférent. La partie de prose m'intéressera non moins que les précédentes livraisons, dès que je pourrai m'y mettre avec un peu de liberté d'esprit. Des vers, j'en ai déjà vu çà et là plusieurs, ainsi que des chansons d'enfant. Ils sont ce que je les connaissais déjà par quelques échantillons, c'est-à-dire vrais et charmants. Je suis bien heureux de voir quelqu'un reprendre et porter le flambeau, à nous autres vieux CursortSy qui avons si mal couru. La Bibliothèque universelle m'arrive aussi. Yoix^/our^ nal cPun neutre est une idée ingénieuse, piquante, et qui me paraît on ne peut mieux réussie. Tout ce numéro est très intéressant.
Je suis resté à Gryon jusque vers le 20, sans en être presque descendu de six mois : j'aurais bien voulu y passer l'hiver, comme M™« Olivier, qui n'a pu se décider à le quitter. Nous y avons une bonne chambre chaude ; ici, et même à Vevey, j'ai toujours froid. Mais il fallait s'arracher à ces douceurs d'en haut ; je suis d'abord venu à Vevey, pour y profiter de la bibliothèque de mes amis Couvreu ; j'y ai trouvé presque tout ce qu'il me fallait. Main-
tenant je suis ici, attendant d'aller commencer mes séances et m'asseoir sur la sellette à Genève, d'aujourd'hui samedi en huit. Le mardi suivant, je devrai en faire autant à Lausanne, et ainsi en alternant entre les deux villes, puis, pour rempl:irtT Genève, avec Neuchâtel. Cela me préoc<u]ic»
m'agite et me fait peur. Je ne puis guère pen^^er à autre chose. Cependant, vous voyez que j'ai pensé à vous; j'ai au moins voulu vous serrer la main à ce jour de l'an, et vous dire tous mes meilleurs vœux pour vous, M"« Rambert et pour les enfants, à qui vous les dites bien mieux. Votre accident, j*espère, n'aura pas pris de gravité, et j'aim<* à penser que vous êtes en bonne voie de guérison . Adieu, mon cher ami ; pardonnez-moi ces pauvres lignes, et n'y voyez que la bonne intention de votre affectionné
Juste OLivriiic
Olivier à Rambert.
Gryon, ce 14 mai 1871.
Mon cher ami,
Ce n'est pas faute d'avoir pensé à vous et à M"»« Rambert, vous sachant si cruellement éprouvés^, que je ne vous ai pas écrit; mais j'avais \\ mener une si rude campagne d'hiver, si rude au
* La perte d'un fils.
physique et au moral, que j'étais obligé d'y concentrer et d'y tendre tout mon reste de forces sur un but unique, malheureusement de nécessité absolue, car il ne me reste plus rien du tout, et je dois recommencer à gagner complètement ma vie, comme je l'ai fait dès son début.
...Je serais, d'ailleurs, un ingrat de me plaindre. Partout on m'a fait l'accueil le plus amical. Je retrouvais de mes vieux étudiants, si j'en voyais moins venir de nouveaux, surtout à Lausanne, où je comptais surtout sur des jeunes, que j'ai mieux rencontrés à Neuchâtel. Il y avait cependant plus d'une chose que j'avais mise à leur adresse. Somme toute, mes quatre auditoires de Genève, Lausanne, Vevey et Neuchâtel, même en tout dernier lieu celui de Nyon, où l'on m'a réquisitionné au passage pour une conférence sur le Ninyolet*, ont
^ Ce nom désigne le charmant ravin qui sépare Bois- Bougy (où demeuraient les parents d'Olivier) et Nyon, et que le poète, à l'âge d'écolier, traversait tous les jours avec son frère Urbain. Il a songé au Ninyolet dans la pièce intitulée Le Temps morose^ mélancolique évocation des souvenirs d'enfance, adressée à sa mère :
Tu nous éveilles pour l'école, Et du ravin nous franchissons Le gai sentier qui dégringole, Ainsi que nous, par les buissons.
été pour moi des plus sympathiques. Mes huit sujets, très divers, ont paru les intéresser. Dans celui sur les mœurs et légendes de la montagne, je leur ai raconté toute sorte de petites histoires, y compris celle du bassin de fontaine, où l'apparition des femmes de Gryon a toujours produit son effet. Vous aviez trop bien décrit mon aventure d'Anzeindaz pour que j'osasse y revenir après vous, mais j'ai eu le plaisir de vous nommer plus d'une fois à propos des Alpes. C'en a été un vrai pour moi que de rappeler et de faire ainsi intervenir, comme à mon aide et mes soutiens naturels, mes amis de ce temps et d'un autre temps ; vous, Fritz Berthoud, mon frère, et ceux qui ont trop tôt disparu, Frédéric Monneron, Lèbre, Henri Durand, François Bertholet, Edouard Secretan. Il me semblait que je donnais ma conférence en leur compagnie, et qu'ils étaient avec moi sur l'estrade. ...Vous allez avoir M"« Ernst à Zurich*. En votre qualité de poète, sans doute elle vous réclamera, comme elle l'a fait de moi à Neuchâtel. On me la présenta, comme j'étais à errer dans les couloirs du Gymnase, attendant de monter sur la sellette.
^ L'éminente artiste donnait alors en Suisse des séances de diction extrêmement appréciées et qui ont beaucoup contribué à populariser chez nous les poètes français contemporains.
Je la retrouvai là après la séance. Elle me fit force compliments, me proposa même de lire de mes vers avec elle, pour lui indiquer la manière de les bien dire. Horrtsco referons ! ^\\q ne connaissait pas le sauvage que je suis, sans m'en vanter ni m'en accuser non plus. D'ailleurs, mes conférences, comme jadis mes cours et même une simple leçon, me rendent nerveux, taciturne, inabordable même à mes amis. C'est une impression que je n'ai jamais pu surmonter, et à laquelle, en sa qualité de Parisienne et de personnage souvent en scène, elle n'a rien compris. Pour moi, dans ci!s moments-là, je n'ai plus qu'une idée : me débarrasser de mon rôle forcé et me sauver après au plus vite. Je lui fis donc un accueil plus pressé qu'empressé, mais non pas impoli. Elle se plaint néanmoins fort de moi, à ce qu'on m'a dit à Genève, c Je ne l'aurais pas traitée en confrère... » — il est vrai que je ne me considère nullement comme du métier et n'en veux pas être, pas plus que de la Société des gens de lettres ; « je lui aurais laissé payer son entrée...» ce qui est un grief assez drôle en son genre, et d'autant moins fondé que je ne me doutais pas de son dessein d'assister à ma conférence, que j'en aurais eu plutôt peur, comme de tout auditeur inconnu, et que je suis trop défiant de moi-même pour engager personne à venir
m'en tendre, fût-ce un ami. D'ailleurs, j'avais à Neuchâtel comme ailleurs un Barnum amical*, qui m'ôtait tout soin et tout ennui à l'égard de la recette, dont je n'apprenais par lui, la série des conférences terminée, que le résultat final. Pour me punir, M»« Ernst m'a retranché de son programme. En cela non plus, elle n'a rien compris à l'auteur trop peu auteur, et surtout si peu parisien, quoique longtemps de Paris, qu'elle a rencontré à Neuchâtel. Si par hasard vous la voyez, et qu'elle vous parle de moi, comme elle l'a fait à Genève, je vous raconte la chose pour que vous soyez au courant, mais non pour me justifier, bien entendu I
Je sais que vous avez déjà été aux Plans; nous comptons bien vous y voir revenir, et à nous, cet été. Adieu. Tous mes respects à M"« Rambert.
Croyez-moi toujours à vous, de cœur.
Juste Olivier.
On nous saura gré de reproduire ici l'histoire de la fontaine de Gryon, telle que Juste Olivier l'a racontée : nous la transcrivons d'après le manuscrit qu'il envoya à Rambert et que celui-ci a conservé avec les lettres du poète.
^ C'était M. George Berthoud, un des plus fidèles amis du poète.
Voici l'histoire, — car c'en est une, et non point une légende, — du grand bassin de fontaine de Gryon. 11 est d'un seul bloc de marbre et a plus de vingt-deux pieds de longueur. Il a été extrait des carrières de Saint-Tryphon ; mais ce n'était pas le tout de l'en extraire, il fallait encore l'amener au village qui avait voulu se donner un bassin monumental. Or, outre une bonne lieue de plaine, qu'il y avait d'abord à lui faire franchir, il fallait après cela le hisser par deux ou trois lieues de pente fort raide, car Gryon ne possédait encore, dans ce temps-là (il y a une trentaine d'années), que sa vieille route ardue, enfoncée et en forme de ravin, et non pas sa belle route actuelle. L'opération eut lieu en hiver, par la neige, avec des traîneaux et des pièces de bois pour y faire glisser le bassin, et à bras d'hommes, les coudes étroits de la vieille route ne permettant pas d'y déployer aisément, ni efficacement les chevaux. Quand on fut arrivé au pied de la montagne, l'Inspecteur des salines, un homme entendu pourtant, paria sa tête qu'on ne réussirait jamais. Les gens de Gryon ne se découragèrent pas. Ils continuèrent le reste du jour, la nuit même au clair de lune, et le lendemain encore; mais, parvenus le soir du second jour au bas de la dernière rampe, à une demilieue du village, ils étaient rendus de fatigue, hors d'état de faire ce dernier effort. Alors les femmes
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'eUG. RAMBERT 99
de Gryon descendirent, s'attelèrent aussi au monstre, et le bassin, grâce à elles, vint prendre la place où il est encore aujourd'hui, sans avoir eu à passer une seconde nuit à la belle étoile. Dans cette bataille d'un nouveau genre, ce furent donc les femmes, comme autrefois celles de Glaris et d'Appenzell, qui décidèrent de la victoire, victoire pacifique! S'il n'y en avait jamais que de celleslà!
Rambcrt à Olivier.
Lundi la août 187a.
Mon cher ami,
...Ne viendriez-vous pas à notre fête du Club alpin? Je vous y invite en qualité de Président. Vous y trouverez nombre d'amis. Si vous craignez le brouhaha du premier jour, à Lausanne, le second, à Montreux, sera plus tranquille. Nous y arrivons par un train spécial qui partira de Lausanne à 5 heures du matin; nous descendons à Vernex-Montreux ; nous montons par Chauderon aux Avents. Déjeûner. Puis on se disperse en groupes nombreux. Les téméraires vont à Naïe et à Jaman. Les vieux, les fatigués, les écloppés, les obèses, les clubistes de vallée, les buveurs de petit blanc et les présidents de la fête descendent en se promenant à Glion, où l'on dîne à 2 heures, dîner rustique offert par la section vaudoise, dite
des Diablerets. A 5 heures, descente sur Chillon, où nous attend une dernière collation et un bateau à vapeur, qui nous ramènera à Ouchy, en allant saluer la côte de Savoie, s'il ne fait pas tout à fait nuit. Voilà le programme. Ce sera joli, s'il fait beau. C'est pour le lundi 26, d'aujourd'hui en 15. Puissé-je vous tenter ! Ce serait charmant de vous raccrocher au coin d'un bois....
Rambcrt à Olivier.
Hottingen près Zurich, le 19 mai 1873.
Mon cher ami,
Je me suis rappelé un de ces derniers jours, par un très beau temps, ce que vous me disiez l'année passée du plaisir que vous aviez eu à suivre les premières floraisons successives de la plaine, des sous- Alpes et des Alpes, ce printemps qui ne cesse de monter. Ce souvenir s'est transformé, hier, par un temps plus gris^ en quelques couplets, qui sont à vous, si du moins vous voulez bien les accueillir. Ce sont de tout petits vers, venus comme ils ont voulu, qui ne prétendent pas même à la richesse de la rime, mais qui sûrement ne seraient pas mauvais s'ils avaient gardé un reflet de tout ce que vous nous disiez de joli sur vos printemps.
Un certain M. X... m'écrivait l'autre jour en m'envoyant un volume de très mauvais vers : « Je
compte, Monsieur, que vous aurez autant de plaisir à recevoir ces vers que j'en ai à vous les offrir . s — Pour moi, je serais content si vous aviez à lire les miens la moitié de celui que j'ai eu à les écrire. Comment n'aurais-je pas eu du plaisir, puisqu'ils n'ont cessé de me faire penser à vous pendant tout le temps qu'il me trottaient dans la tête ? Peut-être nous vaudront-ils, à ma femme et à moi, un autre plaisir, celui de recevoir quelques lignes de vous, d'apprendre ce que vous faites, vous et M"« Oli* vier, ce que devient votre chalet qu'on répare» et votre chat qui a fait le siège de Paris, et vos caniches dont j'oublie les noms, mais qui sont encore, je suppose, vos fidèles compagnons de promenade.
Pour nous, nous vivons tranquillement, comme par le passé. Je tâche de travailler. Parfois, ça me réussit, d'autres moins. Les enfants poussent et vont à l'école.... Ma femme se distrait des soins Je la ménagère en ébauchant quelques traductions que je m'efforce ensuite de polir. Elle a entre autres ébauché celle du remarquable article qu*a donné la Bibliothèque universelle du dernier mois : Platon et Spinoza^ etc. Je vous le recommande. 11 vous intéresserait sûrement. Par exemple, celui-là a été rude à rendre présentable. Mais il faut dire que la faute en était moins à l'ébauche qu'à Toriginal. Ce que seraient pourtant ces Allemands ^
s'ils n'appliquaient pas la moitié des forces de leur esprit à expliquer obscurément ce qu'ils pensent clairement!...
Olivier à Rambcrt.
Gryon sur Bex, ce mercredi 21 mai 1873.
Mon cher ami,
Vous m'avez prévenu de la façon la plus aimable, aussi je vous le pardonne, si je ne me le pardonne pas ; mais je dis : prévenu^ car depuis longtemps je voulais vous écrire.... Mais vous savez comme, à la montagne, le temps fuit. Nos réparations, les visites de ma fille et de mon gendre, déjà venus plusieurs fois pour les surveiller, occupent aussi les journées et y jettent de l'imprévu. Puis, le brouillard au dehors et au dedans, contre lequel je ne sais pas toujours réagir. Conclusion, ou plutôt, confession : je voulais, je devais, je désirais vous écrire, et je ne vous ai pas écrit.
Vos vers sur la Cathédrale sont amusants et doucement ironiques. On ne me les avait pas plus envoyés que les miens, dont hier seulement j'ai reçu un exemplaire. Ceux que vous m'adressez sont charmants d'amitié et de poésie. Le moyen de ne pas croire à ce que me dit si doucement la première, quoique la seconde s'y mêle bien un peu aussi !
Quant au printemps nouvtUt^ il est plus que maigrelet cette année. Après la neige et la pluie, il nous donne maintenant ses brouillards : c'est à n'en plus finir. Nous avons eu cependant nos couches successives de crocus, de sylvies, de gentianes, de primules roses (ne croyez pas que jamais je consente à dire : farinosa). J'aime mieux ces couches-là que les couches sociales du signor Gambetta. En voilà un nom de marchand d'orviétan politique! Aussi, à Belleville, on ne l'appelle plus que Léon, cela fait mieux; mais ce n'est encore que la moitié du nom de celui dont au besoin, sous une forme ou sous une autre, il ne se ferait pas prier pour être le successeur. Verronsnous Léon V^t qui sait? Mais revenons à nos fleurettes. Entre nous, je vous dirai que j'essaie d'acclimater des fritillaires. A Cernemin, j'en ai une qui fleurit. Puis, j'ai rencontré aussi une touffe de petites gentianes lilas pâle, presque blanches. Y en a-t-il, ou cette pâleur leur venait-elle du froid? Tout autour d'elles cependant, il y en avait foule du plus beau bleu, et dans une assiette avec un peu d'eau, elles se sont aussi bien ranimées et ont autant duré que celles-ci, toujours les plus belles d'ailleurs.
Je suis heureux des bonnes nouvelles que vous me donnez de votre famille. J'avais lu et remarqué l'article sur Platon et Spinoza, 11 m'a paru fort, en
effet. Il a dû donner de la peine à M"»« Rambert, mais elle s'en est très bien tirée, et je n'en suis nullement surpris.
Je me suis remis à lire, entre autres, toutes les pièces des trois tragiques grecs, — hélas ! en traduction, bien entendu. Mon admiration n'en a pas moins été très vive. Nous en parlerons cet été, s'il plaît à Dieu, car je me résignerais difficilement à l'idée que vous ne vinssiez pas au moins quelques jours aux Plans.
...Clément me dit que les Lettres à la Princesse sont d'une « insignifiance déplorable. » Je n'en ai lu que les citations du Journal de Genlve (le dessus du panier, je crois). C'est bien du Sainte- Beuve, comme vous dites, mais par un côté qu'il eût mieux valu laisser dans l'ombre, à mon avis. Au fond, c'est petit.
...Je me suis aussi un peu remis à écrire, mais pour mon sac aux oubliettes. M™« Olivier vous envoie à tous les deux ses meilleures amitiés. Adieu, mon cher ami. De tout cœur à vous.
Juste Olivier.
Hélas, mon chien, mon fidèle compagnon de promenade, a disparu, — égaré, tué ou pris. C'est un grand chagrin pour moi, aussi je ne le remplacerai pas.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'EUG. RAMBERT IO5
Rambert à Madame Olivier,
Hottingen près Zurich, le 11 février 1874.
Ma chère Madame,
Monsieur Olivier court le monde. Un jour, on chante merveille de ses conférences à Lausanne; un autre jour, à Genève; et à force de se faire applaudir partout, il se trouve sans domicile connu. C'est pourquoi j'ai pris la liberté de vous adresser hier certain petit volume, que je tenais d'ailleurs à vous offrir aux mêmes titres qu'à lui*. C'est un hommage à deux amis et à deux voix^ hommage d'une troisième petite voix qui dit aussi sa chansonnette, et se recommande à la bienveillance de ses aînées, plus habiles, plus fortes et moins sujettes aux enrouements.
...Vous devez avoir dans ce moment de bien beaux jours, à votre Gryon, de bien belles nuits surtout. Les dernières comptent parmi les plus richement étoilées dont j'aie gardé le souvenir. On ne se lassait pas de voir trembler ces myriades de feux sur le fond presque noir du ciel. Ce spectacle est peut-être le seul, de tous ceux que nous offre la nature, sur lequel personne ne se soit jamais blasé. On peut se fatiguer des clairs de lune, non du ciel étoile. Le ciel étoile est ce qu'il y a de
* Les Poésies.
plus grand et de plus calme. Il devait être encore plus grand et plus calme, vu de votre haut belvédère. J'y pensais justement hier au soir. Parti des profondeurs de l'espace, je me suis trouvé ramené, par une association d'idées au fond très naturelle, à votre vieux chalet, sur la colline, et à cette galerie couverte, qui n'est probablement pas votre poste d'observation pour les étoiles, mais où je vais plus souvent vous chercher, parce que c'est là qu'on vous trouve habituellement dans la bonne saison. J'espère ne pas attendre la bonne saison pour aller rafraîchir ces souvenirs....
Olivier à Rambcrt,
Gryon sur Bex, ce la avril 1874.
Mon cher ami,
Donc, nous vous attendions < immédiatement après Pâques. » Vous ne serez pas venu à Lausanne, ou le mauvais temps vous aura empêché de pousser jusqu'ici. Au rebours, cependant, du sonnet, tout « en désespérant nous espérions toujours. » Maintenant, plus rien. Avril, d'ailleurs, est trop laid. Vous nous revaudrez cela en été, à Gryon ou à Cernemin. Nous y comptons. L'année dernière s'est déjà passée sans vous voir. L'envie qui me prend plus souvent que vous ne croyez d'une bonne et longue causerie avec vous a été
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET D'eUG. RAMBERT IO7
encore augmentée par vos deux volumes. Je ne les ai lus qu'ici. Pendant ma campagne d'hiver, je ne lis rien, par manque de temps, par fatigue, et par crainte de trouver quelque chose qui me fasse défaire mon siège. C'est déjà bien assez pour moi de l'avoir fait.
Mais, aussitôt remonté à Gryon, j'ai lu vos deux volumes. Celui de vers m'était déjà connu en partie, par vous et par vos amis. Plusieurs morceaux que je ne connaissais pas encore m'ont aussi beaucoup plu, entre autres Martin vit et Les Ecureuils, Pénitence est un des plus beaux et des plus touchants. La fin de celui de la Veuve est-elle bien philosophique? Je ne crains point Christianisme et Christianisme ^ et, à la lecture, j'ai vu une bonne âme vraiment pieuse ne point lui en vouloir non plus.
Dans votre volume de prose *, les deux articles, sinon les plus remarquables à tous égards, du moins les plus remarqués à coup sûr, sont ceux de Victor Cherbuliez et di Ernest Naville, Pour ce dernier, les bonnes âmes, même de pieuses, vous en veulent beaucoup, je vous en avertis. Les maîtres en philosophie, — je n'y suis pas même disciple, — trouvent pourtant que vous avez touché juste dans vos critiques. En est-il de même de votre propre exposé de doctrines ? On se deman-
^ Ecrivains nationaux.
.|iD$ AU FOYER ROMAND
dait aussi à Genève qui, après avoir abîmé des Genevois, vous abîmeriez parmi les autres Romands, Vaudois ou Neuchâtelois, pour que chacun ait son tour. La fin de l'article BlanvaUt est une page> une triste page, de notre histoire littéraire ; mais toutes les littératures n'en ont-elles pas, plus ou moins, de pareilles ? Toutefois, elle est vive et sentie.... Je goûte beaucoup les articles sur Tœpfftr et Antoine Cherbuliez. 11 les faut aimer, et on sent qu'on le peut en toute sûreté.
Mes amis voudraient me faire publier un volume, pour essayer de remplacer les conférences, que j'ai peut-être déjà trop prodiguées. J'ai quelque chose d'inédit; mais, après m'en être assez amusé moi-même l'été dernier, je crains qu'il n'en soit pas de même pour le public. De plus, Gleyre et Clément m'avaient fait solennellement jurer d'aller les voir à Paris ce printemps. Ils me somment de tenir ma promesse. Vorrei e non vorrei^ comme dit Zerline. Le voyage, qui m'a paru longtemps si facile, m'effraye à présent. C'est en mai que j'irai, si je vais, pour me refaire un peu de peinture, à l'exposition annuelle.
Adieu, mon cher ami. M"« Olivier vous fait toutes ses amitiés et vous remercie encore de votre aimable lettre. Mes meilleurs souvenirs à M™« Rambert.
Bien à vous.
Juste Olivier.
Rambtrt à Olivier.
Hottingen près Zurich, le 16 mai 1874.
Mon cher ami,
Je renvoie depuis des semaines à un moment plus favorable le plaisir de vous écrire, et voilà ce plaisir empoisonné par la mort de Gleyre. Je ne puis pas vous dire Témotion et le chagrin que m'a causé cette nouvelle. Une de mes premières pensées a été pour vous, qui devez sentir cette perte à double. Ce n'est pas Gryon qui est la solitude, c'est le vide des amis qui s'en vont. Peu de morts plus inattendues pouvaient m'être pluiî sensibles. Je raffolais de son genre de peinture. C'est de l'André Chénier, de l'antique moderne* J'ai contre ma paroi la photographie d'un de ses tableaux les moins généralement goûtés : La charmeuse. Un révérend pasteur, que cette nudité embarrassait, même en portefeuille, m'en a fait ca deau. Il me faudrait bien du papier pour vous dire tout ce que j'ai trouvé dans cette image. Lr papier même n'y suffirait pas. C'est un tableau qui chante. J'en connais trois qui chantent : la SainU' Cécile de Raphaël, V Ensevelissement de Knaus et la Charmeuse de Gleyre. Je veux les avoir tous les trois. Je logerai au salon ou ailleurs le Knaus, pour aller le considérer de temps en
temps, comme une réalité salutaire à ne pas oublier, mais je garderai dans ma chambre d'étude le Raphaël et le Gleyre, pour les entendre toujours. J'aimais dans Gleyre le génie de notre pays, glorieusement personnifié, car il est du pays, le Grec des temps modernes. J'aimais l'homme aussi, si tant est qu'on puisse chez lui distinguer entre l'homme et l'artiste. La mort, qui les a réunis, n'a fait que couronner une vie où je ne les ai jamais vus séparés. Je suis très fier de l'amitié particulière qu'il m'a témoignée en plus d'une rencontre, spécialement la dernière fois que je l'ai vu, à Clarens, chez Ormond.
J'ai une lettre de lui, dictée, mais signée de sa main, à propos de mon recueil de poésies. Je ne donnerais pas cette signature pour un beau lingot. Si seulement il avait pu finir cet Adam et Eve l J'en ai vu un premier carton, jadis. C'était adorable. Le premier sourire de la nature et de l'humanité, le plus pur, le plus frais, le plus dégagé d'arrière-pensée. Quand la nature souriait ainsi, il n'y avait pas encore eu de mois de mai semblable à celui que nous traversons. Bien d'autres choses étaient dans les futurs possibles, mais non pressentis. J'ai aussi vu de lui le carton d'une Jeanne d'Arc écoutant ses voix. Il ne l'a, je crois, jamais peinte. En savez-vous quelque chose?
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET D'EUG. RAMBERT I i I
Merci de tout ce que vous me dites de bon dans votre lettre, y compris certaines réserves et critiques délicatement tournées. Je n*ai pas le temps d'y répondre. D'ailleurs, qu'importent quelques vers plus ou moins réussis ? C'est à Gleyre que je pense; voilà la perte irréparable. Ses chefsd'œuvre en portefeuille, à peine ébauchés!
D'autres, caressés dans sa tête! Et du tout, néant! Il faut mourir, paraît-il, pour qu'on rende justice à des hommes comme lui. Les dix lignes que lui a consacrées Taine dans les Débats tranchaienl sur le ton ordinaire des journaux français parlant de lui. Sa mort vous aura-t-elle fait renoncer à votre voyage à Paris ?
Olivier à Rambert.
Gryon sur Bex, ce jeudi 25 juin 1874.
Mon cher ami.
J'ai trouvé votre amicale lettre à mon retour de Paris, il y a une quinzaine de jours. Si je n'y ai pas répondu plus tôt, c'est qu'il m'a fallu écouler lentement, au jour le jour, selon ma puissance actuelle, une foule de petites affaires, déjà en retard.
L'une, pour laquelle j'ai dû beaucoup écrire à droite et à gauche, est celle de ma souscription ^
dont VOUS aurez vu les annonces dans le Journal de Genève et la Gazette, C'est, en effet, une affaire pour moi. Fatigué de mes conférences et craignant encore plus qu'elles ne fatiguent le public, j'ai eu l'idée d'en publier quelques-unes avec quelques autres morceaux inédits; mais je ne voulais le faire qu'à la condition d'en / retirer quelque chose. D'un libraire je n'aurais rien eu. De là, une souscription. Mes amis accueillirent cette idée. Mais la souscription restait bel et bien endormie, dans notre pays de bon sommeil. C'est ainsi que je l'ai trouvée à Lausanne en revenant de Paris. Je me suis mis à la houspiller au moyen de listes à faire circuler d'amis à amis. Cela a produit aussitôt quelque résultat. Herminjard, Melley, à Lausanne, M. Ceresole, à Berne, votre frère (au Club alpin) et d'autres se sont mis de la partie. J'espère maintenant arriver à me couvrir des frais d'impression et de ceux d'annonces, assez gros déjà. Il me faudra donc publier, pour peu que ce soit possible, ne fût-ce que pour me rattraper de ceux-ci.
Ce recours à une souscription m'humilie, mais je n'avais que ce moyen-là. D'ailleurs, j'ai eu soin de recommander partout de ne point presser, solliciter en aucune façon, mais de faire seulement circuler mes petites listes. Dans ma jeunesse, lorsque j'étais encore étudiant, il y avait une de
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'eUG. RAMBERT II 3
mes chansons de ce temps-là qui fut très populaire.
Chaque matin par la ville, Court mainte souscription ; Pour moi-même, en homme habile, J'use de Tinvention....
Je ne m'en rappelle que ces quatres vers, et je ne l*ai plus. Je me moquais des souscriptions. Qui m'aurait ditque, vieux, je serais obligé d'en venir à ce dont je riais alors ?
Pardon, cher ami, de vous entretenir si longtemps de mes faits et gestes. Vous raconter mon séjour à Paris serait bien long, et vous parler de Gleyre, bien triste. Ce sera pour la visite que vous nous avez promise. Nous n'irons probablement à Cernemin qu'au mois d'août. Nous pensons rester à Gryon tout le mois de juillet. Au chalet d'en bas comme à celui d'en haut, vous serez le très bienvenu.
...Schérer a été très content de votre article Epopée philosophique^. Il vous l'a écrit. Le portrait de Charles Secrétan est fort curieux. Sur plus d'un point, vous avez vu ou deviné juste....
* Une épopée philosophique ^ Bibliothèque universelle, mai 1874.
Olivier à Rambert.
Gryon sur Bex, ce mercredi 17 novembre 1874.
Mon cher ami,
Mon fils a dû vous envoyer de ma part les Sentiers de montagne ^ . J'aurais voulu y écrire quelque chose ; je ne le puis d'ici ; mais cela ne fait rien ; je vous ai voué une amitié réelle. Pour cela, du moins, recevez bien ce volume, qui n'est pas ce que je voudrais. Je regrette toujours d'avoir dû rentrer en scène, et par l'humble porte de la souscription encore! Les circonstances m^y ont forcé; je n'y puis rien.
En dépit de vos promesses, sincères, je le crois, j'en suis sûr, vous n'êtes pas venu à Gryon; vous n'avez pu venir. Nous en avons été bien marris, mais ne vous en voulons point. Aux Plans, on en a eu le cœur gros aussi.
Vous n'avez pas vu encore, ce me semble, notre chalet tel qu'il a été finalement arrangé par notre gendre. Si vous saviez comme nous y sommes bien! Je m'apprêtais cependant à le quitter samedi pour une pointe à Lausanne, ne fût-ce qu'afin de
* C'est le volume, — prose et vers, — dont parle la lettre précédente, et publié par souscription en 1874. On y trouve entre autres la nouvelle des Fins-Hauts et le beau poème de Jean Wysshaupt.
revoir les cartons et dessins de Gleyre, et entendre ce qu'on en dit, y répondre au besoin. M. Fritz Berthoud, à qui vous avez aussi fait fauxbond, craignait la première impression d'un public, nécessairement peu connaisseur, et qui ne sait pas que des cartons valent souvent au moins le tableau. Mais me voici claquemuré par la neige. Nous en avons plus d'un pied ; si elle continue de son pied à elle, demain nous en aurons deux.
Avant que la route ne soit un peu mieux frayée, je ne pourrai descendre, et, si je m'en croyais, je ne descendrais peut-être pas de tout l'hiver.
Rambert à Olivier,
Hottingen près Zurich, le 23 décembre 1874.
Mon cher monsieur et ami.
Œil pour œil, dent pour dent! A vos Fins- HautSy je répondrai par ma Marmotte^. Je l'ai attendue pour vous remercier de ce joli choix de sentiers^ mais non pour m'y engager. A vrai dire, je vous lis très mal. Je vous lis le soir, dans mon lit, non pour m'endormir, mais avant de m'endormir. Je n'ai pas trouvé d'autre moment. Encore un soir ou deux, et je saurai où aboutissent tous
* La Marmotte au collUr^ une des œuvres les plus originales de Rambert, qui figure dans la V* série des Alpes suisses.
lié AU FOYER ROMAND
VOS sentiers- Ceux que j'ai parcourus n'aboutissent qu'en bon lieu. Un de ceux qui vont le plus loin est celui qui commence par nous mener noyer sous le pont de Bâle. J'ai pris pour guide deux ou trois fois ce Jean Wysshaupt, et j'ai eu bien du plaisir à muser en sa compagnie jusque dans l'autre monde.
Vous dirai-je une querelle que j'ai eue avec mon beau- frère Gustave en suivant un autre de vos sentiers? Il prétend que vous n'avez jamais été mieux inspiré que dans certains vers contre le dôuU. Je l'ai fort scandalisé en lui disant qu'il me manquait pour les bien goûter de les bien comprendrcj de savoir de quel doute il s'agissait, car de blâmer le doute en général, n'est-ce pas à peu près comme si l'on blâmait, en général, le raisonnement, la réflexion, la critique ou telle autre des grandes fonctions de l'intelligence. Nous nous sommes chamaillés à ce sujet un ou deux soirs durant, sans réussir à nous entendre. Et voilà comment vous semez le trouble dans les familles. C'est vous dire quel intérêt noiis avons pris à cette lecture,
11 me manque de vous avoir serré la main cette année. Jamais je n'en eus plus sérieusement l'intention qu'au printemps. Mais les choses ont pris un tout autre tour que celui qui était prévu, et j'ai dû renoncer à ce plaisir. De même cet été. Je n'ai
passé au canton de Vaud que le temps qu'on met en chemin de fer de Vauderens ou Oron à Bex ou Saint-Maurice, avec arrêt de trois heures à Lausanne, juste de quoi aller voir l'exposition de Gleyre....
Olivier à Rambert.
Gryon sur Bex, ce jeudi 28 janvier 1875.
Mon cher ami.
Roux vous aura dit ma première impression sur votre volume. Elle était déjà très bonne et n'a fait que se fortifier par une lecture plus suivie et plus attentive. La Marmotte ouvre, comme pittoresque, des horizons intérieurs de montagne, et, comme analyse, elle en ouvre aussi d'intérieurs sur la vie. Quelques-uns lui reprocheront peutêtre de ne pas assez conclure ; mais une marmotte, quelque esprit qu'elle ait, — et la vôtre en a beaucoup, ne peut pas tout dire.
D'ailleurs elle a, ce me semble, au moins deux conclusions bien nettes : l'impossibilité de pénétrer la longue nuit, et celle, quand on est marié, de se livrer à l'étude de la philosophie. Mais que pense M™*' Rambert de cette conclusion-ci ? Pour moi, je la déclare un peu sujette à caution. N'estil pas vrai. Madame, que je suis, que nous sommes dans le vrai, si peu philosophes que nous soyons?
Il8 AU FOYER ROMAND
C'est qu'il y a des choses, au ciel et sur la terre, qui valent bien la philosophie. Bach n'a-t-il pas eu deux femmes et vingt-trois enfants, si je me le rappelle bien ? Sa musique en a-t-elle souffert ? Et la musique n'exige-t-elle pas autant de recueillement que la philosophie ? Et la philosophie estelle la vie ?
Le sujet des Landsgemeinde ne pouvait nécessairement donner qu'un tableau fragmentaire et, pour ainsi dire, à compartiments. Mais, tel qu'il est et pouvait être, il est curieux, intéressant par beaucoup de vues et de choses nouvelles. C'est une page ajoutée à notre histoire et qui la complète.
Vous êtes en doute sur le doute que j'ai eu en vue, et vous me demandez duquel il s'agit. Eh ! poète!... pourquoi me faire une question de savant, à moi qui ne le suis pas ? Certes, je comprends, je respecte et j'admets le doute scientifique, dont les savants ne se souviennent pas toujours assez dans leurs systèmes. Mais le doute sur ce qui ne peut être ici-bas que chose de foi et non de science et de vue, je pense qu'il se fait illusion, en croyant n'être que du doute purement et simplement. Ce n'est pas si simple que ça.
Mais nous ne voulons nous faire réciproquement ni des compliments, ni des critiques, moi surtout que ce semblant de retour à la vie littéraire n'a
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET d'EUG. RAMBERT II9
nullement remis en veine de combattre. Ah ! si j^étais encore jeune comme vous, je ne dis pas !
Je vous aurais écrit depuis longtemps si je n'avais été malade. L'année dernière m'a été mauvaise, et celle-ci ne s'annonce pas mieux. J'ai une jambe très enflée et d'autres incommodités. Toutes sortes de tisanes et de frictions, même de la graisse de marmotte (pardonnez-moi ce sacrilège) n'y ont rien fait, pas plus la pharmacie montagnarde que celle de la plaine.
Nous sommes ici très solitaires, ma femme et moi, mais fort contents de ce genre de vie, si je me portais bien. Nous avons \^ Journal de Genïvc^ la Gazette de Lausanne y où j'ai remarqué une curieuse correspondance de Zurich, des livres, des lettres, et souvent un beau soleil....
Rambert à Olivier, Hottingen près Zurich, le 4 février 1875.
Cher monsieur et ami.
Je vous envoie ci-joint deux épreuves, les unes paginées, les autres en placards, et j'écris à l'imprimerie pour qu'on vous envoie celles du ou des chapitres suivants*. Il s'agit de l'arrivée de Vinet à Lausanne, de l'Académie à ce moment-là, du cours Sainte-Beuve, de la société lausannoise,
* De l'ouvrage sur Alexandre Vinet
de la réforme de T Académie, etc., tout autant de choses que vous savez mieux que moi et où votre nom revient. Si par hasard la manière dont je vous mets en scène dans un ou deux passages, — dans un surtout, à propos des difficultés que souffirit votre nomination comme professeur de la nouvelle Académie, — ne vous était pas agréable, dites-le moi sans compliment. Je ne me consolerais pas de vous avoir fait le moindre chagrin. Vous seriez bien aimable de me faire aussi toutes les observations que pourront vous suggérer ces pages....
Olivier à Rambtrt.
Gryon sur Bex, ce samedi 6 février 1875.
Mon cher ami,
...La feuille ni les placards que vous m^avez envoyés ne donnent lieu à aucune observation de ma part. Ce qui regarde Sainte-Beuve me semble exact; il y aurait bien des détails à ajouter sur son appel, mais ce sujet n'étant qu'épisodique dans votre ouvrage, ce que vous en dites suffit.
Quant à l'affaire de ma nomination, qui sans doute vient dans les placards que je n'ai pas encore, ne dites ni trop de bien de moi, ni trop de mal des autres, quoiqu'ils m'aient assez tintoiné*
\ C'est du moins ainsi que nous lisons le mot, malaisé à déchififrer.
LETTRES DE JUSTE OLIVIER ET D'eUG. RAMBERT 121
dans le temps (le camp doctrinaire). Le fait est que je croyais avoir des titres à une vocation^ ayant été nommé professeur à Neuchâtel sur examens, ayant été appelé à Lausanne pour y donner un cours d'histoire à l'Académie qui n'en avait pas avant moi, ayant donné ce cours plusieurs années, ayant publié un gros livre oii il y avait pas mal d'histoire, malgré des défauts de jeunesse.
Mais on voulait faire de la démocratie et de l'égalité sur mon dos, et puis le : < C'est un poète > Bref, on ne me renomma pas d'emblée ; mais comme il y eut une pétition à Lausanne et dans tout le pays en ma faveur, on me renomma pour un cours provisoire, avec la perspective d'être définitivement nommé plus tard, ce qui se réalisa. M. Vinet, dans une lettre, me disait que j'avais « trop de défiance de moi-même, » que c'était là mon principal défaut, etc. Mais si j'avais accepté le concours, il y aurait eu des concurrents, et alors les si et les mais des gens à balance qui balancent toujours....
Rambtrt à Olivier.
Hottingen près Zurich, i8 février 1875.
Mon cher monsieur et ami,
...J'ai fait droit à toutes celles de vos observations auxquelles il n'avait pas été fait droit avant
qu'elles me fussent parvenues, car quelques-unes, une du moins, tombait sur un des passages déjà corrigés.
Il n'y en a qu'une que j'ai négligé de suivre, celle relative à Cassât*. Il m'eût fallu, pour introduire un nouveau personnage dans ma galerie, des remaniements qui n'étaient plus faciles sur l'épreuve paginée. Et puis, je ne savais que dire de Cassât. Des hommes de ce temps-là, c'est celui dont la tradition m'est le plus étrangère. Je ne sais où la trouver. Vous m'instruirez à son sujet, à Gryon, dans quelques semaines. Enfin, je ne vois pas qu'il ait été dans aucun rapport avec Vinet, sous la plume duquel son nom n'est nulle part....
En me relisant, j'ai vu que vous étiez le plus sacrifié dans cette portraiture de la société lausannoise, moyennant quoi j'ai accolé quelque part à votre nom l'épithète suivante : « Le père de notre poésie nationale, s'il est vrai que nous ayons une poésie nationale. >
Vous avez bien raison en disant que votre cause fut gagnée surtout par l'opinion publique; mais je n'avais pas tort de dire que Vinet s'y aida. Ses agendas donnent là-dessus des détails précis.
Adieu et au revoir. Mille choses à M"»« Olivier.
Comment allez-vous ?
* Nous n'avons pas cette lettre d'Olivier.
Olivier à Rambcrt,
Gryon sur Bex, ce samedi 20 mars 1875.
Mon cher ami,
Voilà vos vacances qui approchent, si mêmu elles ne sont pas déjà venues. Nous comptons donc sur votre bonne visite. Nous pouvons très bien vous loger, à moins, ce qui est peu probable, que nos enfants ne nous arrivent en même temps que vous, auquel cas nous vous trouverions une chambre dans le voisinage. Je ne pourrai pas vous promener autant que je le voudrais ; je suis trop peu ingambe, quoique trop enjambé de ce côt(?-là. Mais nous ferons des promenades de causerie, ce qui a bien son charme, surtout pour qui n'a pas plus ce genre de promenade que l'autre .
Bridel a continué de m'envoyer les épreuves.
Elles m'intéressent beaucoup, et par le récit et par vos réflexions. Je comprends vos réserves sur le jugement que Vinet et Sainte-Beuve portent de notre révolution de 1845. Elles sont fondées, au point de vue où vous vous placez. Mais il y en a un autre que vous n'aviez pas à aborder. La politique du radicalisme peut être plus ou moins défendue, même à certains égards approuvée. Ce qui est mauvais, je dirais presque radicalement mauvais, c'est son esprit^ sinon sa politique, telle
qu'il a voulu ou pu la faire: son esprit d'orgueil et de rabaissement, de chicane et de ruse, de brutalité et de matérialisme. C'est par cet esprit que la révolution de 45 a eu des fruits détestables qui sont loin d'être encore tous parvenus à leur maturité, ou plutôt à leur pourriture, mais qui y parviendront, si cela continue. Les campagnards, les vrais conservateurs, comme vous le dites, et aussi Ici5 vrais aristocrates, étant le vrai fond du parti j sont naturellement et justement, hélas! ceux chez qui se sont surtout développés les fruits de ce mauvais esprit radical et qui en ont déjà beaucoup à souffrir. Les villages vaudois sont en train de se ruiner, même financièrement, si j'en juge par ceux que je connais. Gryon, Bex, les Plans, les Ormonts sont minés de dettes et abrutis d'ivrognerie. A Givrina même, cela commence, quoique ce soit le village peut-être le plus riche du canton et l'un des plus conservateurs. Il y a une crise financière dans les campagnes, cela se sent, quoique elle ne soit pas encore bien déclarée. La banque n'y peut rien, ou plutôt y a fait beaucoup de mal, en provoquant aux cautionnements. Mais surtout le mépris et le rejet de toute loi morale et la soif des jouiBSîinces matérielles, voilà le mal, et il était contenu en germe dans l'esprit du radicalisme. Druevj se rabaissant ainsi lui-même, s'en fit l'apôtre et le complaisant, lui qui a dit que la « vertu
était aussi de raristocratie. » Belle parole pour un républicain et dans une république!
Mais pardon ! je me suis mis à causer, vous croyant déjà là, et n'ai nullement voulu faire une critique de ce passage de votre livre, mais vous dire seulement une des réflexions qu'il m'a suggérées.
Et vos citations de M. Vinet, qu'elles sont souvent curieuses et belles! Entre autres, quelle lettre prophétique (en 1839)!
Pour me faire pardonner mes excursions dans un domaine qui n'est pas le mien, je vous dirai qu'un homme du village avait fauché et entassé du foin près d'Anzeindaz; quand il est allé pour le chercher cet hiver sous les hautes neiges, il y a trouvé des traces évidentes des chamois, et le gîte d'un lièvre. Sans doute votre lièvre blanc, que vous avez si impitoyablement suspendu dans les airs aux serres d'un aigle.
Adieu, mon cher ami, mes meilleurs souvenirs, à M"»<' Rambert, à W^^ Roux, et à son mari mes pensées les plus musicales (hélas ! des peni^(5eii seulement). Mes amitiés aussi aux enfants et au pauvre petit. Vous avez celles de W^^ Olivier.
A vous de cœur.
Juste Olivier*
Le dossier des lettres d'Olivier à Rambert contient en outre un manuscrit de trois pages et demie, relatif à un incident de la fête de la Mi-été d' Anzeindaz, en 1870, où Olivier chanta sa chanson;
Voici la montagne I Voici les troupeaux !
Gagne, mon cœur, gagne Enfin le repos I
Ce récit, qu'on va lire, écrit de la main d'Olivier, doit avoir été utilisé par Rambert pour son article de la Bibliothèque Universelle^ : « La fête de la Mi-été à Anzeindaz en 1870,» qui fut reproduit par plusieurs journaux. Le lecteur aura remarqué les allusions que fait Olivier à cet article dans les lettres du 12 novembre 1870 et du 14 mai 187 1 (p. 91 et 95 ci-dessus). Voici la note originale que le poète de Gryon avait fournie à son ami :
Bien que relativement épargnées, même par la sécheresse, les montagnes et leur fête de la Mi-été ne pouvaient pas être bien gaies cette année. € C'est qu'on est dans des circontances assez ridicules, » comme le disait un montagnard plus disert sans doute en patois qu'en français. La Miété d'Anzeindaz, une des principales des Alpes vaudoises, se ressentait aussi de ces «circontances.»
* Novembre 1870.
M. Juste Olivier s'y était rendu avec quelques amis en séjour comme lui à Gryon. Ils étaient assis sur une petite éminence faisant amphithéâtre au-dessus de l'endroit où Ton dansait, un de ces enfoncements plats, du gazon le plus fin, le plus uni et le plus vert, comme il s'en découvre tout à coup pour le plaisir des pieds et des yeux, entre les montuosités dont le haut et vaste pâturage d'Anzeindaz est mouvementé, sans que pour cela soit détruit l'ensemble de sa pente légèrement inclinée. La journée était belle, l'air limpide et pur, quelques nuages seulement agitant le long des cimes leur draperie mobile, qui ne faisait que les rehausser et les montrer encore mieux.
Malgré cela, disons-nous, la scène humaine était peu animée. Parmi les spectateurs groupés sur l'éminence, et en beaucoup plus grand nombre que les danseurs sur la pelouse, l'un d'eux tirait bien de temps en temps de dessous ses genoux une bouteille couchée là dans l'herbe, pour trinquer avec les arrivants ou les voisins. Rien n'y faisait. Et sur la pelouse c'était encore moins : on dansait peu et avec peu d'entrain. Des jeunes filles restaient même sans danseurs.
M. Olivier proposa à Tune de ses compagnes de la plaine, mais fort habituée à la vie montagnarde, et qui sait toujours s'y associer avec la simplicité et le naturel le plus aimables, de faire
un tour de valse pour donner Texcmple à d'autres cavaliers beaucoup mieux en âge que lui de s'acquitter de ce genre d'exploit. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La tête en tourna bien un peu au valseur improvisé, non seulement, avoue-t-il lui-même, en l'honneur de sa valseuse, mais sous le poids des ans qui tournaient avec lui, poids égal, lui semblait-il, à celui des cimes qui les entouraient. Le tour achevé, les deux danseurs qui ne l'étaient que d'occasion, au moins l'un, remontèrent sur la galerie, sans autre résultat parmi leur propre groupe que celui d'un dévouement inutile. Mais il n'en fut pas de même dans un groupe voisin, placé à peu de distance et qui se bornait aussi à regarder. Celui-ci se composait de Valaisans et de Valaisannes, venus rendre visite à un de leurs parents, vacher à Anzçindaz. Pour le dire en passant, le costume des femmes était assez pittoresque : ce n'était point le chapeau valaisan classique, étroit et tout enrubanné, mais un très large et long, au contraire, arqué, bordé de velours noir et doublé par-dessous d'une étoflfe de couleur voyante, rose ou cerise. Ce chapeau ne manque pas de grâce ni de caractère. Celles qui le portaient furent-elles pour quelque chose dans ce qui nous reste à raconter ? On serait tenté de le croire, sur la réputation de curiosité du beau sexe, valaisan ou non. Quoi qu'il en soit de ce
point resté dans Tombre, quelqu'un avait fait, dans ce groupe, cette question :
— Quel est ce monsieur qui danse avec cette jolie demoiselle?
— M. Olivier, répondirent des voisins, habitants du pays.
— Quoi ! Emile OUi vier ?
— Sans doute, firent les narquois, entrant dans la méprise et, en qualité de Vaudois, ne demandant qu'à rire.
— Celui qui est cause, reprirent leurs interlocuteurs, que le Pape est en bas et la France aussi !
— Sans doute, il s'est réfugié en Suisse.
— Comment ! après avoir mis tout à la bouleverse, il a encore le courage de venir danser! Peu s'en faut que nous ne lui donnions une raclée (^na borlaie^ une brûlée!)
Et nos Vaudois de continuer à rire sous cape de la méprise, quittes à la faire cesser au besoin. Mais, quoiqu'elle ait duré, paraît-il, assez longtemps, autre n'en fut. Celui qui en était le héros ne s'en doutait même pas. Pendant ce temps, il chantait à ses voisins la Mi-été de i8yo, et n'apprit l'aventure qui y avait fait pendant à son insu, que le lendemain, où elle circula de proche en proche dans la vallée et n'amusa pas peu nos montagnards.
Juste Olivier souffrait de ne pas trouver d'écho dans son propre pays. Son pays semble vouloir enfin se souvenir du poète qui l'a célébré avec tant d'amour. Nous espérons que les pages qu'on vient de lire élargiront le cercle des amis de Juste Olivier et mettront les lecteurs en goût d'explorer son œuvre, si peu connue à cette heure encore, malgré l'édition choisie publiée par Rambert et la belle notice qui lui sert d'introduction.
Philippe Godet.
Un poète valaisan.
LOUIS DE COURTEN
)e 4 juin 1905, mourait par accident, sur le ^^ lac de Zurich, un étudiant en médecine qui était en même temps un poète au talent original.
Louis de Courten, né à Sion le 19 juin 1880, avait fait ses classes à Sion et à Saint-Maurice, puis suivi pendant deux ans les cours de médecine à l'Université de Genève, avant d'entrer à TEcole dentaire à Zurich.
De bonne heure, sa vocation poétique s'était révélée dans des compositions descriptives ou humoristiques d'un tour aisé et d'une langue déjà savoureuse. La Feuille ^Avis du Valais et VAmi du peuple ont publié plusieurs des poésies que
nous allons reproduire; mais pour le public romand, elles sont comme inédites. Nous y ajoutons quelques pièces qui n'ont jamais été imprimées et dont nous devons communication à la grande obligeance de la famille de Courten. Nous l'en remercions vivement : il nous est doux de contribuer à fixer le souvenir d'un jeune talent qui eût fait honneur aux siens et à ce c vieux pays » dont il s'essayait à peindre les sites, les mœurs, et à chanter les gloires.
Courten préparait le recueil de ses premiers vers ; il paraîtra prochainement : nous le recommandons d'avance à tous ceux qui aiment la poésie et qui aiment le Valais.
Son talent, plutôt descriptif que musical, est essentiellement plastique; il se complaît dans de courts tableaux, où se révèle un sentiment juste et fin des aspects pittoresques du Valais. Une fois l'impression donnée, le poète s'arrête et nous laisse rêver. Ces visions rapides ont beaucoup de charme dans leur précision.
La versification traditionnelle suffit à qui fait œuvre de peintre : aussi ne trouve-t-on dans ces poésies aucune innovation, aucune recherche rythmiques; mais la langue en est colorée et le vocabulaire plus varié que celui dont nous usons souvent. Il faut d'ailleurs reconnaître que le jeune écrivain n'était pas encore parvenu à la maîtrise
et à cette perfection relative que l'artiste le plus habile n'atteint qu'au prix de longs efforts.
Il y tâchait visiblement: la copie^j qu'il avait
LOUIS DE COURTEN 1880.I905
préparée pour l'impression, comparée aux textes primitifs, présente un grand nombre de corrections, en général fort intelligentes, et qui toutes — ceci est caractéristique — tendent à accentuer l'eflfet pittoresque, en remplaçant une touche insignifiante par une note de couleur plus vive.
134 AU FOTER ROMAND
Les neuf premières pièces qu'on va lire sont de simples tableaux. La dixième fera connaître au lecteur une autre face du talent de Courten. Les sujets historiques tentaient son imagination de poète et de patriote. Il rêvait d'évoquer des scènes de guerre et de gloire. On en verra un essai dans la Veillée éP armes.
Ici encore, il a obéi à son goût de description : la critique lui eût reproché de trop s'y complaire et l'eût mis en garde contre une certaine facilité d'amplification. Mais cette pièce, qui eût gagné à être plus concentrée, contient quelques beaux accents d'épopée et promettait des poèmes plus achevés.
Quoi qu'il en soit, le poète n'est plus. Jouissons au moins des promesses que son talent nous a faites et des quelques pages vraiment personnelles qu'il nous laisse.
Philippe Godet.
Dans la campagne sédunoise.
Tout là-bas, dans les champs où l'on brûle les fanes, Où, dans les fichelins de chanvre et de maïs, L'on voit des fronts courbés et des dos arrondis, Le soir ourlé de rose et d'or bleu diaphane
Atténue, édulcore, insensiblement fond
La plaine démeublée aux roussâtres collines.
Frileuses, secouant leurs blanches agnelines.
Descendent des brebis vers le fleuve, et s'en vont
Boire le flot glacé que déchire la digue.
Le long des saules gris, tout meurtris de fatigue,
Un char creuse l'ornière étroite du chemin.
Dans sa marche lourdaude éparpillant au loin
Les morbides odeurs de ses pailles flétries.
Et c'est tout un tableau que cette vision,
Un coin perdu de ma solitaire patrie.
Des jardins près du Rhône et Chandoline au fond.
Sion, 97 mars 1905.
Croquis du soir.
Sept heures. La rue a des chuchotements clairs ; C'est comme une lointaine et flottante musique Faite d'accords bruyants mêlés à de vieux airs. Le sabot des mulets résonne métallique Sur les pavés disjoints, vieillots et défoncés. De placides bourgeois, tranquilles, pas pressés. Font le trottoir, causant femmes ou politique. Parfois, un rond-de-cuir qui passe, Tair grognon, S'en va lamper chez Boll ses trois décis de Dôle. Des groupes d'ouvriers descendent le Grand-Pont, Graves, la pipe aux dents, la pioche sur l'épaule. Tout éblouis parfois du sillage que font
Ijé AU FOYER ROMAND
L*œil rougeâtre du gaz ou le bec électrique S'irradiant la nuit aux vitres des boutiques. Et plus d'un songera peut-être que ceci Ne vaut pas le quinquet de l'épicier Balzi.
Sion^ tô avril 1905.
Pensées d'automne.
Sur les chemins, le long des mornes avenues, Daiis les vergers, dans les jardins, dans les enclos, Les feuilles lentement tombent, âmes émues Où vibre le frisson mystique des sanglots.
L'adieu que le couchant laisse errer dans les nues Inonde le glacier de baisers plus pâlots, Comme un sourire éteint d'espérances déçues Ou de rêves trompeurs enfuis comme des flots.
L'aKur blêmit; le ciel a des teintes plus douces; Les coteaux endormis sous leurs mantilles rousses Dans une brume d'or s'estompent vaguement;
Et longtemps je demeure à regarder morose Valère et Tourbillon s'éteindre lentement Et mourir dans une ombre adorablement rose.
A Savièze.
Savièze, joyeux et vert sous les charmilles Et sous le pampre où juin fait fleurir le muscats S'épanouit au rire éclatant de ses filles Et de ses enfants blonds au profil délicat.
Les cheveux enroulés sous la noire résille, Toutes en jupe courte et le grand chapeau idat ; Et le cuivre, parfois, d'une épingle qui brille Sur leurs fichus croisés, brodés de fleurs grenat :
Galbes marmoréens, dont les yeux pleins de rOves Gardent le souvenir de jeunesses trop brèves. Minois charmants, aimés de Ritz et de Bieler,
Quand septembre, parmi les ceps feuillus des vignes Détache sous le ciel phosphorescent et clair La forme harmonieuse et pure de vos lignes î
Rayon du soir*.
Le logis est obscur ; par l'étroite fenêtre Mi-close, le couchant filtre un rayon discret ; Vieillotte et rappelant un dur profil d'ancêtre, Une femme est assise auprès de son rouet.
. * Le poète avait d'abord intitulé ce sonnet : Logis ii'ttïatU, Nous regrettons un peu ce titre.... Ph. G»
Sous les parois de chêne aux puissantes chevêtres, Comme baigné d'une ombre indécise, apparaît Un rameau de buis vert qu'a dû bénir un prêtre, Ou le cadre roussi d'un tout récent portrait.
Dans la douce chaleur d'un sarment qui rayonne
Et flambe, le rouet plaintif et monotone
Bat son rythme obsesseur que la vieille interrompt
Pour entendre un instant l'aile d'un scarabée
Se heurter et bruire à la vitre bombée,
Toute ronde, que cerne un fin treillis de plomb.
Ma payse mignonne.
Connaissez-vous à Savièze Une payse au front charmant Dont la prunelle est un diamant Et dont la bouche est une fraise ?
Connaissez-vous un gai minois Qjie le hâle brunit et dore ?
Son printemps étoile d'aurore Met des caresses dans sa voix.
Le galbe de son beau visage Blotti sous le grand chapeau plat Ressemble au galbe délicat De quelque antique modelage.
C'est, d'un vitrail scellé de plomb,
Une madone descendue.
Vision flottante entrevue
Dans la splendeur d'un nimbe blond.
C'est la vigueur saine et robuste Qu'empourpre et baigne un flux vermeil ; Sous la morsure du soleil Palpite et vit sa chair aduste.
Son profil de vierge est si fin.
Avec ses bandeaux sur la tempe.
Qu'il semble pris de quelque estampe Ou détaché du cipolin.
C'est la fraîcheur, c'est la jeunesse, Le charme obscur et pénétrant D'une peinture à la Rembrandt Ou d'un visage de la Grèce.
Et cette enfant qui vit là-haut Dans la douceur de la prairie.
C'est ma payse et c'est ma mie, C'est le sourire du mazot.
Le lac alpin.
Au fond du cirque enclos de blanches sommités. Baignant de ses flots clairs des troncs moussus d'aroles, Le lac dans son berceau de moraines somnole.
Comme un bijou d'Ophir rutilant de clartés.
La blondeur obsédante et fauve de Tété, Elimant le satin défraîchi des corolles, Enamoure d'un long baiser l'urne des trolles Et des lys martagons de pourpre mouchetés.
Pourquoi, dans le silence alangui de la grève, Mon pauvre cœur fut-il tenté de retenir Le vol capricieux et fugace du rêve.
Puisque avant de l'atteindre on l'avait vu mourir, Comme on voit dans tes flots, qu'un souffle moire à peine, Se mourir les reflets des montagnes lointaines!...
Là-haut.
Doux éden des pays rêvés Sous le voile des brumes grises ; Colliers d'opales des névés Que le couchant idéalise;
Pins chétifs tordus sous la bise, Rochers par le flot excavés, Mazots brunis, granges assises Au penchant des coteaux de Vex ;
Babil des sources et des bisses Qui, tout le long des précipices. Gazouillez des scherzos charmants ;
UN POÈTE VALAISAK I4I
Et VOUS, ô mignonnes gentianes, Qui reflétez si chastement Le ciel des Alpes valaisannes !
Zurich, 14 mai 1905.
La vieille église de Vex.
Près du chemin, là-haut, dans mon pays natal, Je sais une très vieille église désolée, Qui sur le ciel profond de l'étroite vallée Détache élégamment sa flèche de métal.
Le vent heurte et bruit aux vitres descellées Où filtre une lumière au losange brutal ; La veilleuse, depuis un temps immémorial, A vu mourir sa flamme indécise et voilée.
Ici, les fils de l'Alpe avec sérénité Prolongent leur sommeil auguste, et mérité Par trente ans de labeur, d'efforts et d'énergie,
Et j'ai songé souvent combien il serait doux De s'endormir, au soir d'une inféconde vie, Parmi ces paysans qui valent mieux que nous.
La veillée d'armes à Beauregard.
Dans la salle gothique et sombre du château, Debout, superbement entouré de ses reîtres.
Le comte de Rarogne étreint le vieux drapeau Qui porte dans ses plis le blason des ancêtres.
Pour cette heure d'adieu trop brève, il ne faut plus D'amoureuses chansons aux lèvres du trouvère, Mais le luth éclatant des scaldes chevelus Et leur bardit où gronde un virelai de guerre.
Les lourds hanaps de bronze et les coupes d'argent Tintent à la clarté vacillante des torches, Et dans la cour, d'espace en espace, on entend Les appels égrenés des veilleurs, sous les porches.
Ni le chuchotement du tremble au bord des eaux, Ni le parfum des nuits voltigeant dans les prêles, L'alpenglûhn empourprant les neiges éternelles, N'égalent en douceur le frisson des drapeaux.
Le sanglot du torrent aux flots ourlés d'écume Se mêle au son du cor pleurant dans le vallon; Le couchant, brodé d'or et de flammes, allume Les vitraux enchâssés dans leur treillis de plomb.
Quelquefois, dans un bruit d'écho qui l'accompagne, L*hymne brutal s'enfonce et se meurt doucement Dans la pâleur des pins couronnant la montagne, Où les feux des bergers semblent des diamants.
Par sanglots étouffés sous le casque et le heaume, Dans le frissonnement des pennons frangés d'or. Le bardit se ranime et se prolonge encor Sous la voûte tombale où dort l' aïeul-fantôme.
Dans la nuit éternelle et froide du caveau, Abaissant à demi sa rigide paupière.
Un murmure a passé sur sa lèvre de pierre.
Le marbre a tressailli d'un étrange sursaut.
Car l'aïeul et ses fils apparus aux murailles Sont aussi de la fête : Antoine le Hardi, Petermann, qui brava la mort dans vingt batailles. Et Pierre, l'allié des seigneurs de Tschudi.
C'est toute une famille, et c'est toute une race Qui survit dans la toile où l'usure et le temps N'ont pu ternir l'éclat bleuté de la cuirasse. Ni souiller la blancheur des panaches flottants.
Le dernier, c'est Wuischard en sa beauté d'éphèbe, Qui flanqua Beauregard, nid d'aigle, de deux tours, Wuischard, que les manants attachés à la glèbe Viendront traquer demain aux premiers feux du jour.
Mais comme un chêne altier, montrant à son écorce Plus d'une entaille, rit de TefFort des autans, Rarogne dans son burg, superbe dans sa force. Se raille des fureurs sourdes des paysans.
Au grondement fiévreux des discordes civiles, Les vidâmes, montés sur leurs blancs palefrois, Font promener la Matze à travers bourgs et villes, Et sonner le tocsin aux créneaux des beffrois.
O Matze des aïeux, dont le manteau difforme S'ouvrit avec orgueil aux morsures des clous. Arbre de liberté que le peuple en courroux Dressa pâle au-dessus de la tempête énorme !
Symbole vers lequel, pressés comme des flots, Sont montés les espoirs de la plèbe meurtrie, Les aspirations des serfs, et les sanglots Des mères et des sœurs priant pour la patrie!
Les ligueurs, maintenant, le clan des montagnards, Bravent insolemment l'éclair de ta prunelle.
Aigle au cimier comtal dont l'aigrette étincelle Sur la pourpre et l'azur pâlis des étendards.
Un ferment corrfïpteur d'émeute et de révolte Enracine la haine au cœur des asservis ; Le peuple ne veut plus engraisser ses baillis, Qui dévastent ses champs et pillent ses récoltes.
Des bandes de soudards ivres, d'affreux routiers Ont blessé les vassaux de leur dague brutale, Et l'on voit des vieillards sous l'auvent des moutiers Tendre une main livide à l'aumône claustrale.
Tous ces gueux, enfin las d'attendre et de souffrir, Ont senti tout à coup jusqu'en leurs moindres fibres. Comme un naissant orage, éclore et tressaillir La volonté qui dompte et la foi qui rend libre.
Et là-haut, du manoir qui brode le ciel bleu De ses tours de granit aux ogives obtuses, Lointaine et vague, ainsi qu'une rumeur confuse, La chanson du combat descend comme un adieu.
Le bardit est rythmé par quatre cents poitrines; Vicomtes et barons, seigneurs gantés de fer.
Ayant donjon sur roc et castel sur collines, Clament, heurtant leur glaive avec un bruit d'enfer.
Les donzels de Saint-Luc, d'Ayer et de Vissoie Sur l'éclatante armure ont l'écharpe de soie. Et dans la nuit naissante et pâle, les rochers Répercutent au loin le pas lourd des archers.
Voici les damoiseaux suivis de leurs escortes, Les sautiers arrogants drapés dans leur manteau, Et les grands écuyers qui soutiennent et portent Sur leurs poings arrondis l'autour ou le gerfaut.
Les cuirasses d'acier ont des reflets étranges; AyiTion dç Vinéis et Pierre de la Tour Sont de garde au drapeau qu'un long frisson parcourt, Et le toast est porté par Guillaume de Granges.
* Honneur aux de Rarogne, honneur à leur maison! » Sénéchaux et majors, barons et gentilshommes,
» Nous jurons de défendre ici, tant que nous sommes, » Wuischard, et de mourir pour Taigle du blason! >
Et crispant dans ses mains blanches comme l'ivoire Son calice de bronze où fume l'hydromel, Le comte se leva, superbe et solennel :
* Soyez remerciés, dit-il, par l'Aigle noire!
» Par mon féal aïeul qui vous fit chevaliers
» Et dont l'image ici sourit à la muraille,
ï Ja bois à vous, Seigneurs, je bois à vos lauriers,
> Qui, vainqueurs, me suivrez demain dans la bataille! >
Mais quand l'aube apparut dans le ciel pâlissant, Beatiregard n'était plus que ruines fumantes : Le burg avait été vaincu par la tourmente, Et le Rhône, là-bas, roulait des flots de sang.
Impressions de manœuvres.
Il est difficile d'écrire un croquis militaire, en donnant la parole aux soldats, sans choquer les esprits les plus délicats. La caserne n*est pas un salon. Les uns le regrettent. D'autres s'en réjouissent. Affaire de goût et de tempérament. Nous avons essayé de ne pas tomber dans un excès de réalisme, qui ne serait que grossier, sans pour cela faire de nos soldats des êtres ayant perdu tout contact avec les choses matérielles. Et si, malgré tout , un mot insuffisamment mondain devait oflfenser l'oreille d'un lecteur, nous supplions ce lecteur d'interrompre sa lecture, car il nous suffira de l'avoir scandalisé une seule fois ; nous ne voudrions, à aucun prix, assumer une responsabilité plus étendue.
Disons encore pour ceux qui ne connaissent qu'insuffisamment notre armée ou pour ceux qui, la connaissant, — il n'en manque pas, hélas! — aiment à la ridiculiser, que notre but, à nous, est
tout autre. On peut goguenarder, et même ronchonner, et être, avec tout cela, bon citoyen et bon soldat. Le devoir n*est pas nécessairement morose. C'est ce que nos lecteurs sauront lire entre les lignes, nous en sommes certain.
!ïïr L fait nuit. Trois heures viennent de sonner au
(W clocher de LutzelflUh.... Dans la grange, tout dort. Sous un attirail, suspendu à tous les clous, à toutes les saillies, de fusils, de ceinturons, de gaines à cartouches, de baïonnettes, de chemises Jâger, de gourdes, de sacs à pain joufflus, de chaussettes informes et lamentables, — dans un pêlemêle de gerbes de paille dénouées, de capotes déployées, de couvertures enroulées, de souliers abandonnés, quarante hommes sont étendus, anéantis de fatigue.... Baucoup respirent bruyamment, par le nez. D'autres, la bouche tordue, les yeux entr'ouverts, vitreux, semblent, sous la lueur pâle du falot fixé à une solive, des cadavres ramassés sur le lieu d'un sinistre et jetés dans une morgue hâtivement organisée. D'autres encore, à intervalles réguliers, ou par saccades, poursuivis sans doute par des cauchemars, hantés par des visions atroces de champ de bataille, poussent des gémissements lugubres et agitent les pieds dans la paille comme pour échapper à la scie du chirurgien. Dans un coin, tout contre la paroi,
Barbezat, le caporal, les dents serrées, d'une voix de somnambule, prononce des paroles où figure, seul compréhensible, un énorme juron dont les syllabes hachées sont articulées avec une précision d'un mécanisme effrayant....
Ils parlent, ils s'agitent, ils gémissent, mais ils dorment tous, sans exception, sous l'œil tranquille du falot qui seul veille et protège ces corps recroquevillés, anéantis, ces figures hâlées enfouies jusqu'aux moustaches dans le bonnet de police, ces mains croisées sur l'estomac dans un geste de naïf abandon.... Cela sent la paille fraîche et froissée, le drap mouillé, le cuir racorni, le bout de cigare écrasé dans une poche de gilet^ la guêtre crottée, mais cela sent bien meilleur que le musc ou le patchouli, puisque cela sent le travail accompli, l'effort musculaire, la vie intense, et, maintenant, le repos bien gagné.
De l'autre côté de la paroi les vaches s'agitent à l'approche du matin : elles soufflent avec force, elles risquent un timide mugissement dans la nuit finissante; elles heurtent leur crèche d'un coup de corne sourd, puis, pour tromper leur impatience, debout, elles se campent, leur œil glauque levé vers le plafond, et elles donnent essor à des sentiments trop longtemps comprimés.
— Tonnerre de bêtes!... murmure le sergent Lugeon en se tournant sur le côté droit.
Il sonne donc trois heures au clocher de LutzelflUh. Au second coup la porte de la grange s'ouvre toute grande. Avec une précision d'autant plus militaire qu'il tombe, dehors, une pluie régulière et froide qui clapote sur les tuiles des toits et gargouille dans les gouttières, le garde de cantonnement vient réveiller le camarade désigné pour le remplacer. Non, vraiment!... ça n'est pas drôle du tout de monter la garde à LUtzelfluh, dans le canton de Berne, à trois heures du matin, sous la pluie, entre un fumier et un tas de bois, sur une rue déserte coupée de flaques immobiles, à écouter aboyer un chien, très loin dans la campagne, ou éclater, à la lisière de la forêt de sapins, le coup de feu d'une sentinelle taquinée par une patrouille de dragons.
Aussi Peytrequin s'en va-t-il, avec un empressement qui ne lui est certes pas coutumier, secouer deux hommes enchevêtrés dans un amoncellement de capotes, de gilets et de vareuses retournées. Les pauvres!... ils dorment comme des bienheureux, la langue entre les dents, les genoux ramenés vers le buste, blottis l'un contre l'autre, leurs moustaches fraternellement confondues.... En somme, il suffirait d'éveiller Badoux; mais, sous leurs couvertures mises en commun, les deux hommes forment un bloc si homogène qu'il est impossible de solliciter l'un sans solliciter l'autre.
Peytrequin sait pertinemment qu'on Tinsultera. Il le sait. Mais il est prêt à accomplir tout son devoir, car il aspire à se glisser à la place de Badoux, entre les couvertures chaudes, la tête protégée par le bonnet de police et appuyée sur le sac rembourré au moyen d'une paire de bas portée un jour seulement.
Peytrequin se penche donc sur les deux dormeurs avec la tendresse d'une mère sur le berceau de son enfant. Il secoue véhémentement le seul pied visible de Badoux, et il prononce des paroles mielleuses :
— Badoux!... Badoux!... lève-toi, mon petit!... tu viens de laire un héritage : une heure de garde!... Veux-tu te sortir de là, oui ou non?... Badoux!... il y a un type qui demande après toi dessus la route pour te payer un verre.... Poison de type!... ça ne pense qu'à dormir et à manger, mais pour veiller sur la patrie il n'en veut plus rien.... Lève-toi, vérole!... Lève-toi, ou je mets le feu à ta couverte!...
Testuz, le camarade de Badoux, s'éveille le premier et proteste d'une voix pâteuse :
— C'est bon, ce commerce!... Assez fait au fou poû une nuit, ou bien quoi?... Tu te prends poû Techtermann et nous poû des Allemands!... Va scier ton nœud dans ton coin et laisse-nous scier le nôtre!...
AC lOm KOilAND
I *i:iL3>f 5ns r trrcs heures au clocher de Lût- ^.r^T. Al «ecrri oc-iip la porte de la grange 5 -1 — f -:•!-; cTkrSf, Avec une précision d'autant T.LS Tî.^ :Lrr cl'-I :::nbe, dehors, une pluie régu- :►:-! r- T-- :r! -^^ dipcte sur les tuiles des toits r ~i 'ç .*. . - -.FTs i» grurtières, le garde de can- ^. :.T-rT:»:T: i v:,'. r^xeiUer le camarade désigné >:*r »: ^ttt j#:^fr, Ncc Tiaiment!... ça n'est pas :: .•: n -:cc 3e rrczier la garde à Liitzelfluh, ::.a> if rxi :c >? F<me, à trois heures du matin, 3JS. :> a :• ^if. ;!rrrf :ir: fumier et un tas de bois, -v*r in»r r*»f ir^îçr.e rcupée de flaques immobiles, 4 • ':i*?!rr i::»: ^-fr :zi chiea, très loin dans la cam- : ,^i«r- ,nL ^r^^-T, i la lisière de la forêt de -o*:.:r-v ^ r:«.7 ie >?s d'une sentinelle taquinée 7-r *.î»: rj r-. ûi - e ie dragons.
A-jsîS- ?'f r-^c^-z s'en Ta-t-U, avec un empres- ^•cr-! ~ : :. T^ ': eî« œrtes pas coiitumier, secouer ,^t:\ sj^-csEiBf* cskiôeriêttife dins un araonœllemcnt B^ ciç*xcr^ àt g>^s « et Tarcoscs retournées, L^** r«K"ircst-^ ^ -iortaoBt comme des bienheil* -^■a^n- «i isoics: catrç ks deois* les gfenoux rattic-
n^TUHOC^*^ ^^' -' - -"! ■ - i- ^^ u ■-■■■- l'j
^ bonnet de poJice et »! "^ *^'^ P'*>'^^ par ."«"-^ au «oyen dW '^''"''' ^' '^ «*= -- J°"^ seulement ^^'^ ^^ «'^ P««ée un
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Testuz, le ■ ,ade de Bado«. ^-^ , ^^ ^'une roix pàzasft
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— Toi, pour commencer, je te cause pas.... Et pour finir, si tu ne veux pas qu'on t'embête, réveille-moi cette charrette de Badoux qu'on jurerait qu'il est décédé depuis quinze jours et une semaine.-**
Testuz s'incline devant la force de ce raisonnement. Après tout, qu'est-ce que ça peut bien lui faire que Badoux aille battre la semelle, sous la pluie, pendant une heure ou deux?... L'essentiel est que cela finisse, et vite. Et le voilà qui, lâchement, tarabuste à son tour son camarade de couverture :
— Badoux!... dis-voir, mon chéri, ta maman te réclame,.,. Va vite à la pluie pendant une heure: ça te fera bien du bien.... Oh!... écoute-voir tomber cette roille... ça va te donner du goût poû le service,,.. Allez!... on en a assez, à la fin, fais pas la rosse, ou on y va avé les pieds!...
Mais soudain le sergent Lugeon, auquel les responsabilités du pouvoir ne permettent qu'un sommeil léger, intervient de son coin, dans la nuit, d'une voix ennuyée mais autoritaire :
— Est-ce bientôt bon, ce commerce?... Réveillez-moi ce gaillard ou sinon vous vous en repentirez tous les troisses.... On ne peut pas seulement dormir trois minutes à la filée sans qu'il y en ait un à galoper et à miauler par là!... C'est dégoûtant!*.. S'il ne veut pas marcher UUco, réveillez Iç
suivant et, lui, on lui apprendra à monter la garde pendant huit joûs après le service....
Badoux, il convient de l'ajouter, est parfaitement éveillé, et même dès le début de tout le dialogue. Mais, en homme sage, il a attendu, avant de donner signe de vie, jusqu'à ce que la situation soit devenue intenable. Et le voilà qui bougonne subitement, écartant sa couverture et s'adressant à Peytrequin :
— C'est bon, bougre de fou, on y va.... Quel temps fait-il, par dehors?...
— Oh! un bien joli temps.... La lune claire par moment....
— Tais-toi, menteur!... on entend gicler l'eau depuis ici....
— Si tu le sais, pourquoi le demandes-tu?... Je crois bien, qu'il roille, et comment!... Tu auras au moins quelque chose à raconter à ta femme....
Mais la voix vigilante et irritée du sergent Lugeon s'élève à nouveau :
— Badoux!... si dans trente secondes vous n'êtes pas dehors, et lestement, vous verrez comment ça veut finir!
Badoux n'a aucune envie de savoir comment cela finira s'il ne disparaît pas dans les trente secondes, aussi s'éloigne-t-il en trébuchant, les deux poings dans les yeux, le col de sa capote rçlevé jusqu'aux oreilles, des brins de paille
If4 AU FOYER ROMAND
piqués dans tous les plis de TétofiFe. Il ouvre la porte d^une main méfiante : un joyeux gargouillis de pluie tombant comme elle sait tomber, à trois heures du matin, dans un village bernois, accueille r in fortuné Badoux :
— On jurerait qu'ils n'ont point de bon Dieu, dans ce sacré pays!... soupire-t-il.
Puisi stoïque, il referme la porte. Peytrequin s'est allongé sur le lit de paille, sous la couverture chaude. Il se tasse. Il se pelotonne. Il cherche la bonne position, puis il murmure avant de fermer les yeux, dans un sentiment d'exquise béatitude :
— Tonnerre de nom de chien!...
Contre la muraille, le caporal Barbezat persiste à marmotter d'incompréhensibles paroles, les autres a respirer par le nez, à se retourner, à remuer les pieds dans la paille, et, tout près, les vaches à se frotter le cou contre les montants de leur crèche ou à meugler discrètement.
...Une heure se passe, lente, morne.... Le falot briMc encore, mais sa flamme baisse et ne projette plus dans la grange qu'une lumière diffuse, une lumière de chambre mortuaire.... Soudain, dans la rue, éclate le son aigre d'une trompette. Sous les doigts engourdis du musicien les notes ae succèdent, malhabiles, irrégulières, enrouées. Elles voudraient être gaies, mais elles se perdent dans la torpeur de la nuit pluvieuse, lugu-
bres. Dès la première note Badoux a ouvert la porte du cantonnement avec une vivacité de mauvais augure : il est heureux de se venger du bien-être de ses camarades et de leur clamer aux oreilles une nouvelle désagréable :
— Hue!... Ho!... Debout, tas de rosses!...
Sergent, la diane!... Les Bernois sont déjà dans le village!... Debout!... Le tantôt, on ne peut pas les faire taire, mais par vers contre les quatre heures du matin on se jurerait dans une pension de sourds-muets....
Badoux a raison. Les hommes demeurent immobiles, silencieux, étendus sur la paille, mais réveillés, les yeux emplis de stupeur, fixés sur les poutres du plafond. Cest le premier degré. Puis ils éprouvent le besoin d'extérioriser leurs impressions sous la forme d'exclamations d'une concision irrépétable. C'est le second degré.... Dehors, le trompette s'époumonne toujours. Alors, dans la grange, la colère s'accroît contre cet obscur anonyme dont les appels vont jeter des centaines d'hommes sous la pluie et les obliger à piétiner dans la boue, en marche pour un but inconnu, entre les grands arbres du chemin. On jure ou on goguenarde, chacun suivant les lois de son tempérament. C'est le troisième degré.
— Tais-toi, immense fou!... s'exclame une voix étouffée sous une capote.
— Il touche huitante centimes comme nous, et il souffle dans son bombardon poû passé vingt francs, le crétin!...
— ... Arrête, on te dit!... Faut-il qu'on en ait une couche de crétinerie poû mener une vie pareille!... Quatre notes dans un piston, et, hardi! voilà mille gaillards qui se lèvent, qui attrapent un fusil pendu à un clou, qui s'alignent, qui se laissent couvrir de mauvaises raisons, qui se font charrier dans des gouilles, qui, sur un commandement, se flanquent à plat dessus le ventre entre deux choux frisés et qui, poû finir, se sautent contre sans mêmement savoir pourquoi!...
— On se demande ce qu'ils font de moins dans une monarchie!...
— Ah!... enfin, souvenez- vous toujoû du sermon de dimanche.... L'aumônier nous a prouvé qu'on était le pays le plus libre du monde, et qu'on devait tout ça à nos ancêtres et au bon Dieu!... Ça ne va pas les empêcher de nous brigander jusqu'à neuf heures ce soir et de recommencer demain matin.... On se demande seulement comment ils nous mèneraient si on n'était pas indépendants....
Cependant le sergent arpente la grange. Il secoue les dormeurs. Il gesticule et s'égosille.
— Allez!... allez!... tâchez de vous expédier,
un peu leste.... Est-ce poû aujourd'hui, ou poft demain?.... On a vingt minutes pour ranger le cantonnement et boire le chocolat.... A quatre heures et demie on doit être loin.... Debout!,,* sans ça on se fera joliment ramasser par le capitaine!...
Mais les hommes accueillent avec philosophie le pessimisme du sergent Lugeon :
— Oh!... sergent!... pas étonnant que voua preniez tout ça au sérieux : ils vous donnent un franc quarante par jour... à nous huitante,.<. Ma foi, chacun leur-z-y en donne pour son argent....
— C'est bon!... debout!... Duvillard et Bastian, à vous de plier les couvertes.... Caporal
Dumont, ramassez les corvées, et ça illico
Widmer, vous rangerez les cantonnements, seulement lestement: on est dans le cas d'avoir les Bernois dessus le dos avant une heure de temps. .,,
— Tant mieux!... constate le fusilier Desgraz. Au moins, ça sera plus vite fini.... Ils peuvent nous massacrer jusqu'au dernier, nous arracher les ongles des pieds et nous crever à chacun un o^il ; on aime encore autant ça que de traîner celte vie de chagrin, de vergogne, de misères, dans un pays où on ne trouve rien à boire et où on ne cause que l'allemand....
— Oui!... reprend Peyrollaz> déjà équipé.,*. Je
me demande si, quand ils causent l'allemand, ils se comprennent seulement entre eux?... En tout cas, ils n'en ont pas l'air.... Ils doivent se tenir un gosier aussi rèche qu'une langue de chat....
La corvée du chocolat s'est éloignée.... Le bruit des chéneaux gargouillant sur le pavé redouble la mélancolie des quarante fusiliers vaudois:
— Ecoutez-voir tomber c'te pluie!...
— Pardi!... dans le canton de Berne il y pleut toute l'année, sauf l'après-midi du Vendredi-saint où il grêle....
— Au moins, on n'a pas besoin de se laver!... Pour se baigner les pieds, ça va aussi.... Vous ronchonnez tout le temps : si il pleut, faut croire que c'est nécessaire; vous ne pensez pourtant pas venir prétendre par là connaître tous les secrets de la Providence....
— Oh! qu'il pleuve le joû, passe encore, si au moins on pouvait dormir la nuit un peu de sorte!... mais je voudrais bien connaître le nom du salaud qui m'a marché dessus le ventre contre les deux heures du matin.... Vous comprenez, on a beau y être habitué, ça étonne tout de même.... Si ça me rarrive, je tire un feu de magasin dans la grange....
Dans un coin, trois hommes opèrent des sondages dans la paille pour retrouver une gaine à
cartouches. Les loustics, prodigieusement intéressés, suivent les recherches :
— Tu as perdu ton tire-bouchon, Jules?...
— Oh!... une gaine!... Mon Dieu!... tu devrais être reconnaissant de l'avoir semée.... Moi, voilà passé dix jours que j'essaye de perdre mon sac, mais cette vérole ne veut pas me quitter.... Il me suit comme un chien du Saint-Bernard.... Faudra que je me décide à l'empoisonner un de ces quatre matins avé une bouteille de vin sans alcool..,.
Au même instant, tout au fond de la grange, \c sergent Lugeon est tombé en arrêt devant un corps encore voluptueusement vautré dans la paille, la capote doucement ramenée sur la figure. C'est Pitteloud, le roi des flemmards de la section, ronchonneur émérite, pince-sâns-rire, toujours le dernier à l'assaut et le premier à la soupe, avec cela bon garçon et, quand l'honneur rlu bataillon est engagé, excellent soldat :
— Charrette de Pitteloud!... J'en ai assez, moi, de jouera la bonne d'enfant avé vous!... Il faudra bientôt tout l'état-major du premier corps d'armée pour vous faire lever, ou bien quoi?...
— Sergent, ne vous faites pas tant de cette bile.... On ne demande qu'à vous obéir... on veut assez se lever.... Seulement ça n'est pas de trop d'y réfléchi pendant dix minutes.... C'est comme poû le mariage : il ne faut pas ça faire à la préci-
l6o AU FOYER ROMAND
pitde.... La vie est courte, sergent, et si on n'en profite pas poû dormir, alors quand voulez-vous qu'on dorme?...
— Allez, debout!... faites pas au crétin!...
— Moi?... faire au crétin!.,. Je suis un soldat comme on n'en fabrique plus.... Je suis prêt à crier: Vive la Suisse!... à n'importe quel moment, et on ne trouverait peut-être pas dans le régiment entier un type poû poser son sac aussi vite que moi....
Mais comme, tout en débitant ses réflexions d'une voix étrange, fausse et caverneuse. Pi tteloud se prépare avec une activité satisfaisante, le sergent trouve inutile d^insister.
Vraiment!... si le colonel de uhlans prussiens qui suit les manœuvres assistait au petit-lever de ces quarante, miliciens, les deux bras lui en tomberaient du corps. Il ne trouverait pas cela « stramm ». Il ne verrait en effet nulle part de soldats pétrifiés devant un sous-officier, soumis, craintifs, les pieds à Téquerre, le petit doigt sur la couture du pantalon. Il n'entendrait pas d'ordres brefs et gutturaux suivis d'un cliquetis mécanique. Il s'étonnerait surtout de contempler, après le premier t debout! > du sergent, des corps encore allongés entre deux gerbes. Il s'attristerait à suivre l'appel ponctué de réflexions parfois saugrenues, souvent spirituelles, mais toujours étrangères à la
IMPRESSIONS DE MANŒUVRES l6l
lettre du règlement. Il hocherait la tête à voir des lieutenants serrer la main de leurs hommes et rire avec eux.... Trompé par ces détails, il ne remarquerait sans doute pas que la bonne volonté de tous ces miliciens est immense; qu'ils rachètent leur absence de raideur et de formes, parfoi excessive, nous le concédons, par une confiance complète en eux-mêmes, d*abord, en leurs chefs, ensuite. Ils se sont fait un peu tirer l'oreille, tout à rheure, pour reprendre la position perpendiculaire : cela est vrai. Mais, vingt minutes ne seront pas écoulées, que toute la section, le chocolat avalé et les gamelles bouclées, se trouvera sous la pluie, silencieuse, sac au dos^ fusil à Tépaule, prête, sur un ordre de son lieutenant, à tourner par groupes et à filer sous le brouillard, dans Pair cru du matin, à travers les champs labourés, dans les trèfles humides, à monter les côtes, à dévaler les pentes, à se déployer en tirailleurs, à donner l'assaut, toujours goguenarde, toujours ronchonneuse, mais aussi toujours désireuse de remplir son devoir. Celui qui juge sur les apparences, celui-là hausse les épaules et désespère. Mais celui qui regarde aux actes et sait voir, derrière les formes de la discipline, la discipline elle-même, celui-là comprend nos troupes et les écoute plaisanter sans déplaisir : il sait qu'elles ont souvent la
l62 AU FOYER ROMAND
langue trop longue, mais il sait aussi qu'elles ont de bonnes jambes, de bons bras, le cœur à la bonne place et des trésors de bonne volonté.
Déjà^ en effet, dans la grange où pénètre la lumière grise du matin ^ les couvertures sont ficelées par paquets de dix, la paille est balayée, les sacs sont bouclés et, au premier appel, la section décrochera les fusils. Mais, pour Tinstant, elle songe à autre chose, car Pitteloud, avec un flair qui le trompe rarement, pousse une sourde et joyeuse ' exclamation : «Charrette!... ça sent le chocolat!... »
C'est aussitôt un tintamarre de gamelles, de cuillers entrechoquées et, en moins de dix secondes, la grange est évacuée et le cercle se forme autour des bidons fumants. Les Bernois auraient pris d'assaut le village que le mouvement n'aurait pas été plus rapidement exécuté.
— C'est le seul pas gymnastique que je fournis sans commandement!... affirme le fusilier Peytrequin.
— Oh!... si tout le service se passait à boire du chocolat, je rengagerais bien poû dix-huit jours..., souligne Dénéréaz. Dites-voir, caporal, vous ne remplissez rien tant bien la poche.... Allez-y toujours!... C'est pourtant bien le moins qu'avant d'aller aux Allemands on se tienne un litre d'eau tiède dans l'estomac, ou bien quoi?...
IMPRESSIONS DE MANŒUVRES l6$
— Ma foi! affirme un autre, mon chocolat est rude épais. Quand j'y plante le doigt dedans je ne peux seulement plus le ressortir. C'est toujours la même recette : un litre de lait, trente litres d'eau de fontaine, et pour cinq de chocolat.... Ohî... on est bien nourri, on ne peut pas affirmer le contraire : de la pluie à discrétion, des seilles de mauvaises raisons, quarante kilomètres par homme et par joû, trente kilos de sac, des cassins sous les pieds, de la boue jusqu'à cinquante-deux centimètres au-dessus du creux de l'estomac, des gouilles pour se coucher dedans et faire la digestion.... Oh! je ne vois pas ce qu'on peut désirer de mieux.... Vive la Suisse! notre chère patrie !... Vive le canton de Vaud!...
— Mon Dieu!... Tielle vie, tielle vie!..., soupire Badoux, appuyé contre une balustrade, la moitié de la figure dans sa gamelle.... Ecoutezme-voir ces deux Stofifers causer allemand, à l'écurie ; ça me donne des crampes dans les genoux.... Je me demande si on veut rentrer vivant dans le canton!...
— Moi, jamais je ne me suis senti découragé comme ce matin, poursuit le fusilier Desgraz, d'une voix rendue indistincte par la présence simultanée, dans sa bouche, de sa cuiller et d'une morse de pain.... Sans compter que ces charoupes du premier étage m'ont dégringolé de la
l64 AU FOYER ROMAND
poussière de foin dessus la figure pendant les trois quarts de la nuit et la boue de leurs souliers pendant l'autre moitié! J'ai l'impression d'avoir les yeux collés dessus la peau du menton....
— Tu es comme les petits chats : tu as la bouche ouverte avant les yeux!...
Le lieutenant Du roc, surnommé CibU-cinq par ses hommes, en raison de sa taille et de l'exiguité de ses épaules, vient de rejoindre sa section, et il interroge familièrement ses soldats :
— Eh bien!... vilain temps, pour changer....
Enfin! on va marcher gaiement tout de même.... Et puis, on a bien dormi?...
— Oh oui! mon lieutenant!... répond Pitteloud, on a dormi comme si on avait été raide mort.... On avait à côté de nous au moins quinze vaches qui se sont permis des atrocités pendant la moitié du temps, dans la cour un poulailler avé deux coqs qui n'ont pas arrêté de gueuler, des planches d'une tendreur qu'on se serait cru étendu sur un paratonnerre, trente-six brigades de puces après chaque jambe, les gardes de cantonnement poû nous écraser huit doigts de pied et nous abîmer les deux autres chaque demi-heure, et enfin la pluie poû se remettre le cœur en place!...
— Et après tout ça, on est prêt à marcher?...
— Pardi, mon lieutenant!... On veut assez
marcher. Si on nous laisse ronchonner seulement vingt minutes par heure on fera bien trois fois le tour du canton de Berne avant ce soir....
Des ordres s'entre-croisent dans le haut du village. C'est l'heure du départ.
— A vos rangs!... crie le lieutenant Duroc, L'instant d'après, la section est massée dans la
cour, en masse sombre, sur deux rangs, sac au dos, l'arme au pied, silencieuse.
— Garde-à-vous, fixe!... Par quatre, num(îrotez !
Des voix aux timbres divers, ténor, basse, baryton, voix grasses ou sèches, scandent :
— Un!... deux!... trois!... quatre!... Uni.,. deux!... trois!... quatre!...
— Suspendez... arrmes!... Par groupes, rompez à droite, direction à moi, marche!...
Les souliers piétinent dans la boue gluante. Le jour se précise, un jour gris, renfrogné. Il découvre des brouillards accrochés aux cimes des sapins, des nuées immobiles sur les champs, des maisons aux toits humides, assises au milieu des prés verts, une église et son cimetière blanc au pied d'un coteau.... Devant une porte, un dragon selle son cheval. Là -bas, sur le chemin noirâtre, derrière les arbres, l'artillerie roule pesamment; puis les pièces et les caissons montent à travers champs, dans la terre épaisse, sous l'effort puis-
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sant de leurs chevaux bruns, pour aller couronner les hauteurs, d'où descendra, tout à l'heure, leur voix puissante.
La section a pris sa place dans la compagnie et la compagnie dans le bataillon. Déjà débouchent dans la rue du village les képis d'une autre subdivision : le régiment est prêt à se mettre en marche.... La longue colonne noire où personne ne dit mot, — car les pieds sont à l'étroit dans les souliers racornis, les courroies cherchent leur place sur les épaules, et le pantalon, au getiou, se plie de mauvaise grâce, — la colonne se déroule, et le fantassin marche en automate, les yeux rivés sur le sol, inconscient, de flaque en flaque, de motte de terre en motte de terre, d'un champ de carottes à un champ de pommes de terre.... Il passe derrière une ferme où, par la porte de l'écurie ouverte, il voit les vaches placides alignées devant leur crèche garnie; il se détourne pour éviter un fumier ; il alarme un coq et neuf poules qui s'enfuient entre les barreaux vermoulus d'une balustrade ; il longe une haie ; il passe sous un bouquet d'arbres d'où tombent de grosses gouttes; il descend, il monte, il ralentit le pas quand le sac qui lui borne la vue ralentit le sien, il repart quand le sac repart, bercé par le morne piétinement de la colonne.
.... Boum!... boum!,..
Le canon tonne, très loin, sur une hauteur ^ et les coups, répercutés, roulent dans l'air humide du matin.
— Tonnerre!... soupire Peytrequin. Les fous vont entrer en danse!... Nous voilà bons pour un pas gymnastique. Ça tombe bien : nous voi[â juste devant un champ de pommes de terre, et encore que je l'attrape en long.... Ces salauds d'artilleurs : ils ne me voient pas devant un terrain difficile que, hardi! les voilà à leur pièce.... Ils savent pourtant bien que ça excite le major....
Un cavalier dévale une pente, à brides abattues. Sous les foulées puissantes du cheval les mot Us de terre jaillissent et le fourreau du sabre cliquette contre les éperons. La section voit approcher ee dragon sans aucun enthousiasme :
— Je donnerais bien ma paye pendant dix-huit jours poû que son cheval fasse la cupesse!... ronchonne Pitteloud.
— Oh!... inutile!... on va y être!... Passe-moi la clef que je remonte les ressorts!...
— Charrette!... pourquoi nous font-ils toujoû courir à la montée et jamais à la descente*.,. Affaire de nous charrier, rien d'autre!...
— Attendez seulement la prochaine votation..,. Je ne vote plus poû le même syndic, puisqu'on nous brigande pareillement.
La fusillade éclate, très près. Elle crépite, elle
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roule, elle s'éteint, puis elle reprend avec un bruit d'étoffe déchirée. Le canon tonne plus fort. Dans les prés verts où essaie maintenant de sourire un rayon de soleil échappé entre deux nuages, des batteries de renfort galopent, et de partout, de derrière les haies, des bois, des chemins creux, sortent des colonnes de fourmis noires où brille parfois, comme un éclair, la lame d'une épée brandie.... Le major a transmis ses ordres. Les capitaines se précipitent. Les compagnies obliquent, les sections se déploient, les commandements se multiplient :
— Sur la droite en tirailleurs!... Pas gymnastique.... Marche!...
— Ah!... Ils savent pourtant bien que ça ne vaut rien poû le lait de courater si bon matin!... remarque Pitteloud, tout en courant aussi fort que les autres.
Sur la crête, qu'il s'agit de couronner avant l'ennemi, vient d'apparaître, raide et superbe sur son cheval noir, le colonel de uhlans prussiens. On ne voit guère les autres officiers étrangers, ou, quand ils passent, c'est au petit trot de leurs montures, comme en promenade. Mais ce uhlan est partout à la fois, vers l'artillerie, vers le génie, aux trousses d'une patrouille de cavalerie. Et il observe. Et il écrit sur son calepin. Pour l'instant, immobile, il regarde monter le bataillon. Les
hommes Tont vu, de loin, et, tout en marchant au pas accéléré, essoufflés, ils trouvent encore moyen de lui décocher quelques observations à demi-voix :
— Dis donc, Conrad ! A midi tu me passeras ton casque poû y faire la salade, hein?...
— Tu n'as jamais vu tant d'hommes à la fois, ou quoi?...
— On a meilleure façon que les Pruscos, pas vrai?... Ça te donne à réfléchi, tout ça.... Tu t'imaginais qu'avé la Suisse il n'y avait qu'à....
Mais ces hommes ne sont pas vaudois pour rien. Et s'ils goguenardent doucement pour alléger le poids de leur sac, ils sont résolus à ne pas « se faire vergogne par là. > Pitteloud, en serrefile depuis cinq minutes, a regagné son rang au petit trot. Peytrequin lui-même prend une allure guerrière sous son képi penché sur l'oreille. Les alignements se rectifient comme par enchantement. Et quand le lieutenant, inquiet, se retourne, il découvre une section superbe, les hommes espacés d'un pas^ le fusil en balance, avançant d'un pied vigoureux, le regard rivé sur le point à atteindre :
— Pour occuper la crête, pas gymnastique, marche!...
La section s'élance.
— Halte!... à genoux!... Hausse, six cents.... Contre infanterie à la lisière du bois, feu d'une cartouche, arrmes!... Un coup, feu!...
lyO AU FOYER ROMAND
Les quarante fusils partent à la fois. Ils sont rechargés rapidement.
— Tu n'as jamais vu tirer comme ça, Conrad!... marmotte Peytrequin.
Les sections de deux compagnies sont venues, successivement, couronner la hauteur. Les deux autres compagnies demeurent en soutien, à l'abri. La bataille est engagée. Et comme le colonel de uhlans, favorablement impressionné par cette entrée dans la ligne de feu, rapide et correcte, s'éloigne au petit galop de son cheval, Pitteloud lui décoche à demi-voix, entre deux coups de fusil :
— Conrad!... viens- voir me porter mon sac!...
Benjamin Vallotton.
Louise-Catherine Breslau.
[uL n'est prophète en son pays, assure le vieux proverbe. Et Louise Breslau est une vivante preuve de cet antique adage. En effet, se doute-t-on, en Suisse, — à Zurich, — de l'énorme autorité qu'elle possède à Paris ? Sait-on à quel point elle est prisée, admirée, de cette clientèle si renseignée, si difficile à atteindre, des mondains pouvant payer la peinture très cher ?
Non ! on ne le sait pas. Non ! on ne veut pas le croire. Et c'est un des chagrins de cette grande artiste dont notre pays devrait être glorieux, et qu'il devrait entourer d'honneurs ! Car, étant femme, elle a eu plus que personne du mal à parvenir. Mais jamais elle n'a désespéré, jamais même elle ne s'est découragée. Je vous assure que c'est
un bel exemple d'artistique ténacité et que Louise Breslau est bien la vraie fille de ces Suisses de Tancienne roche, qui préféraient héroïquement mourir plutôt que de renoncer.
Heureusement elle n'est pas morte. Elle s'épanouit, au contraire, et son ferme talent croît sans cesse en puissance et en maîtrise. A Paris, chacun lui rend hommage, et je sais des critiques d'art très sévères aux artistes femmes qui, pour elle, sont particulièrement amènes.
Car Louise Breslau inspire non seulement l'admiration, mais encore l'estime. Paru qu^elle a l'autorité, et que l'autorité n'est pas absolument une qualité féminine. La remarque n'est pas de moi; elle est d'Arsène Alexandre, le maître critique d'art, qui lui a rendu pleine justice. Voici ce qu'il dit d'elle :
« Louise Breslau a édifié l'œuvre et elle a conquis l'autorité. Elle a fait de l'art de femme dans la haute acception du terme et déployé dans sa tâche toutes les qualités d'un honnête homme. >
Et il ajoute :
« Nous croyons que les femmes devraient être fières d'elle, car elle personnifie et résume leurs qualités les plus rares. »
Je suis tellement d'accord avec Arsène Alexandre que je veux remercier publiquement M. Philippe Godet de ce qu'il m'a permis de conter la bio-
graphie de Louise Breslau^ car c'est un modèle de rare vaillance et de noble labeur.
D'abord, il fallait causer longuement avec Tartiste. Me voici donc assise dans son atelier, âîtu«5 là-bas, tout au fond de Neuilly, si loin de chcjî moi que c'est un petit voyage pour y parvenir. Je la regarde à mon aise, elle s'est placée en pîeine lumière : cette fois, c'est elle, le modèle !
Jamais physionomie plus changeante et variée ! C'est à désespérer plumes et pinceaux, car elle a autant d'expressions que d'idées dans la tête (ce n'est pas peu dire!). Tout à l'heure distraite, indîTférente pour m'accueillir, la voilà qui s'illumine ! Et la tête puissante, bien attachée sur les riches épaules, devient belle d'animation ! Les yeux ^^ris sont magnifiques; tour à tour doux, attirant s^ dominateurs, impérieux, ils me font comprendre l'ascendant qu'elle exerce sur les bébés. Les dents aussi sont remarquables; blanches, solides, régulières, elles dénotent la force avec la volontt:! : ces dents et ces yeux enfin disent la triomphatrice des plus durs obstacles. Mais sa grande séduction (sa séduction féminine), c'est la parole, qu'elle a singulièrement facile et éloquente.
C'est le plus drôle de petit amalgame d'esprit p;j-
risien et d'accent zuricois! Oh! si peu; un rien.... Ce n*est presque pas la peine d'en parler.... Mais cela suffit pour mettre beaucoup de piquant dans ses moindres propos. Car ce contraste entre la légère façon parisienne de voir, de juger^ et le martèlement un peu lourd des syllabes, est aussi original en soi que le serait la sérieuse figure d'un Holbein égayé d'un sourire montmartrois.
Il y a donc un grand charme à écouter discourir Louise Breslau, et je vous assure qu'on n'a pas la moindre envie de l'interrompre! (Si elle n'eût été peintre, elle eût fait une remarquable conférencière.)
Elle est toute fougue et passion. Ne vous fiez pas à son apparence un peu froide; le moindre prétexte suffit pour attiser ce feu qui couve sous la cendre et le faire jaillir avec impétuosité. Et alors il faut voir comme elle dit leurs quatre vérités aux gens et aux choses ! Ah non ! ce n'est pas une résignée, — c'est une combative.
Bien lui en a pris, de l'être! Sans cela, jamais elle ne s'en serait tirée, dans ce grand Paris féroce, où elle débarqua, seule et sans le moindre appui, vers ses dix-huit ans.
Son père, professeur de gynécologie à la Faculté de Zurich, venait de mourir en lui laissant quelque argent. Déjà cette très jeune fille avait l'idée fixe d'être peintre, et déjà elle avait compris que rien.
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dans sa ville natale, ne pouvait Taider dans son projet. Une école de peinture? Il n'y en avait
pas. Des encouragements venant de ses proches? Sa résolution bien arrêtée, hautement affirmée,
provoquait plutôt le scandale et la désapprobation....
Un beau jour^ elle part pour Paris, avec, pour tout moyen d'existence, une rente modeste servie par ses tuteurs. Elle s'en va frapper à la porte de* Patelier Julian, et la voilà qui se met à étudier avec fougue, avec rage ! Oui, mais elle n'est pas longue à s'apercevoir de ce qu'était au juste, — il y a vingt ans, car maintenant c'est différent, — l'atelier Julian.
Moyennant finance (et pas bon marché du tout!) on pouvait chaque matin travailler la figure, et chaque après-midi travailler le nu. De corrections, peu ou point; de temps en temps Julian passait, regardait ce qu'on avait fait, hochait la tête en disant d'un air détaché : Très bien! Très bien ! — mais jamais il n'indiquait le défaut secret, pas plus que la correction nécessaire. Aussi Louise Breslau se rendit-elle parfaitement compte que c'était du temps, de l'argent perdu. Donc, au bout de deux ans, comme elle avait beaucoup produit, réfléchi, comparé, elle préféra voler de ses propres ailes.
Elle quitta l'atelier Julian au grand scandale de la coterie qui gravitait autour de cet habile industriel. Et la voilà qui travaille chez elle. Dame! ce n'est pas très facile; la vie coûte cher à Paris, et plus chers encore sont les modèles, les couleurs.
louise-<:ath£Rine breslau 177
tout l'attirail du peintre. Lorsqu'elle a tout payé, c'est à peine s'il lui reste le nécessaire le plus urgent.
Mais quel labeur fécond! Comme elle voit sa route nettement tracée, et quel enthousiasme grandissant pour son art, qu'elle juge si beau ! Deux ans seulement qu'elle a quitté Zurich, et tant de choses lui ont été révélées!...
A ce moment, elle bondit de sa chaise, m'entraîne devant un portrait :
— Regardez ça ! Voyez-moi cette figure proprement dessinée; ces méplats bien placés, ces proportions exactes (d'un geste vif du pouce elle indique à mesure sur la toile), et dites -moi si on croirait voir l'œuvre d'une gamine de vingt ans! Car j'avais vingt ans, Madame, tout juste. Certes, je ne ferais pas mieux aujourd'hui !
Le fait est que ce petit portrait de femme décèle une science étonnante, presque une science de vieux maître! C'est à la fois d'un dessin très arrêté et d'une couleur extrêmement fondue : elle n'a pas tort de s'en faire honneur. Mais laissons-la continuer :
— A cette époque, comme je manquais toujours d'argent pour payer mes modèles, j'étais à l'affût de ceux qui ne me coûtaient rien. Je vivais avec deux amies aussi peu riches que moi, obligées
comme moi de gagner leur vie. Je fais bravement leur portrait; je me campe, — vue de dos, — au milieu de la société; j'ajoute notre chien ; j'intitule cela : Portrait des amis, je fais encadrer (encore une lourde dépense!), j'envoie le tout au Salon. J'étais complètement inconnue. — Quand même, mon tableau est reçu ! Là-dessus c'est comme un beau rêve : le succès se déclare en coup de foudre; tout le monde me complimente; je suis tirée de l'obscurité, il me semble que désormais ma route est tapissée de velours !
Et Louise Breslau, qui n'en est plus maintenant à compter ses victoires d'honneur et d'argent, rit doucement à l'évocation de ce beau mirage de sa jeunesse. D'autant plus que l'illusion dura plusieurs mois, grâce à l'arrivée d'un quidam, qui, dès le lendemain, tombe dans son atelier :
— Mademoiselle, il y a de vous, au Salon, une peinture très remarquable. Voulez- vous faire une exposition chez moi ? Je vous offre ma galerie, et vous avancerai trois cents francs par mois aussi longtemps que vous serez gênée. Car, à votre âge, on est toujours c^ênée, quand on fait de l'art!
Louise Breslau accepte, trop contente de voir la fin de ses embarras pécuniaires, et de montrer enfin son œuvre au grand jour. L'exposition s'organise, elle est arrangée avec beaucoup de goût et de luxe ; la jeune artiste ne se possède pas de
joie. Vraiment, elle n'aurait pas cru que ce fût si simple d'atteindre cette précieuse timbale qui a nom c le succès ».
Cependant, il y a des choses qui l'intriguent. D'abord, les allures de son imprésario, qui sont parfois étranges et mystérieuses. On dirait un homme en proie à d'invincibles craintes. Puis, chaque mois, ce sont des règlements de compte bizarres. Au moment de lui allouer les trois cents francs promis, il se trouve toujours que l'imprésario découvre un tableau grand ou petit qui lui plaît, et qu'il taxe à un taux dérisoire. Là-dessus il ne manque jamais de spécifier :
— Je vous l'achète. Je me récupère ainsi de l'argent que je vous avance. Voyez comme je suis bon : vous ne me redevez plus rien !
Et il dégarnit l'œuvre complète de ses meilleurs morceaux. Mais la jeune artiste est bien trop absorbée par son labeur pour s'arrêter longtemps à ces marchés dont elle est dupe. Aussi sa stupeur est-elle grande lorsqu'elle apprend certain matin que son exposition est fermée par ordre de la police !•
Alors elle se renseigne, et les écailles lui tombent des yeux. Le bon imprésario, protecteur des jeunes gloires dans l'embarras, était tout bonnement le tenancier d'un tripot clandestin. Sitôt qu'un peintre nouveau était signalé, il courait
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chez lui, lui demandait ses œuvres, les exposait devant le public. Mais une fois la nuit venue, rhonnête galerie de tableaux, dont on ne pouvait se méfier, se transformait en un salon de roulette, où Ton jouait gros jeu.
Quel effondrement! Plus de contact avec la foule parisienne; plus de vente, même à perte; plus de prêt mensuel, plus rien enfin que le silence et l'obscurité.
Malgré tout, confiante en son étoile, Louise Breslau n'était pas encore éveillée de son beau rêve. — Très simple , sa nouvelle ligne de conduite. Il n'y avait qu'à refaire un second tableau dans le genre du Portrait des amis qui avait si bien réussi * et qu'à l'envoyer au Salon. On avait juste le temps....
Elle travaille, elle s'acharne. Le tableau, très grand, naît comme par enchantement sous ses doigts fiévreux. Il c vient bien, > si bien, que maintenant encore elle en est satisfaite et le montre avec plaisir, en belle place dans son atelier. Enfin, après des semaines et des semaines de labeur formidable, l'œuvre est terminée, présentée au jury, acceptée, — mais reléguée dans une si mauvaise place, que l'artiste la juge tuée du coup.
C'est ici que Louise Breslau devient vibrante d'éloquence :
^ Ce tableau a été acheté depuis par le Musée de Genève.
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— Vous VOUS étonnez de ce qui m'est arrivé ?
C'est pourtant bien simple, allez ! Et depuis que je connais les dessous des jurys de peinture.,,. Je suppose que vous êtes totalement ignorée. Alors, vous avez des chances. Car les grands pontift-a disent en se regardant entre eux: « Qui est-ce, celle-là? Connais pas.... Connais pas.... Au fait! ce n'est pas mal, sa petite machine. Il faut l'admettre, ça lui fera plaisir! » L'année suivante, vous repassez avec un tableau que vous avez particulièrement bichonné. Cette fois, les grands pontifes hochent la tête d'un air mécontent : « Comment ! ! elle se représente?... ah! mais, ah! mais, elle nous ennuie! Donnons-lui une leçon de modestie. > Et votre pauvre tableau est placé dans une encoignure sombre.... Après tout, tant pis, si un peu de votre destinée s'en va par lambeaux ! Il est bon qu'une artiste mange de la vache enragée !
Sans doute, l'évocation de ces faits lointains émeut encore la grande artiste arrivée, car Louise Breslau devient pensive, et de cette voix douce qu'elle sait rendre si persuasive :
— N'empêche que j'avais brûlé mes vaisseaux et me trouvais extrêmement embarrassée ! M'adresser à l'atelier Julian ? Il n'y avait pas à y songer, j'étais la brebis galeuse, la dissidente, l'élève révolutionnaire !
Heureusement, elle avait quelqu'un à qui recou-
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rir, — mais il faut remonter à quelques années en arrière.
Donc, étant tout à fait inconnue, elle s'en était allée passer un été en Bretagne. Elle avait découvert une auberge de peintres où l'on vivait de façon modique et où Ton avait de plus la chance de manger en compagnie de Jules Breton, en pension dans cet endroit perdu avec toute sa famille. Quant à se faire présenter au maître et à lui parler, ce sont là de ces entreprises qui épouvantent la néophyte. Cependant, un jour, — jour marqué d'un caillou blanc, — en pleine table d'hôte, Jules Breton daigne remarquer cette silencieuse. Il dit en la désignant aux siens :
— Qui est-ce, cette petite? Elle a une drôle de tête!
Et il la questionne. Il apprend alors qu'elle est du métier, et demamie à voir ses tableaux. Làdessus, elle se trouble :
T- Maître, je ne saurais vous montrer ce que je fais en ce moment, car je travaille au fond d'une lande déserte, très loin d'ici, et je n'oserais vous demander d'y venir. Chaque matin je porte moimême ma toile sur la tête jusqu'à l'endroit choisi ; chaque soir je la remise dans une grange....
Or, le lendemain, travaillant dès l'aube dans la lande déserte^ qu'entend-elle soudain, derrière elle? Une grosse voix joviale, qui dit :
— Mais c'est très bien, la petite, ce que vous faites-là! C'est très artiste!...
Puis^ tourné du côté de sa femme qui Ta accompagné, Jules Breton ajoute :
— Tu sais, moi, je trouve ça mieux que du Bastien Lepage!...
O soleil^ éblouissement, délicieuse musique! O mots qui consolent de bien des déboires! En outre, Jules Breton ne s'en tient pas là. A partir de ce moment, lui, sa femme et sa fille se montrent pleins de bonté pour la jeune étrangère. Et, lorsque le moment est arrivé de rentrer à Paris, on l'invite aux réceptions du dimanche, où fréquentent nombre de gens qu'il est bon de connaître. Un soir qu'il pleut, Louise Breslau est reconduite en voiture à son domicile par le poète Hérédia et le peintre Guillaumet (mort depuis). Le poète lui dit:
— Mademoiselle, vous avez bien tort de vouloir conquérir Paris. A ce jeu-là, vous vous ferez casser la tête!
Et le peintre :
— Savez-vous, mon enfant, que vous êtes très douée ? Vous avez une vision des plus curieuses ; tout ce que vous faites et ferez dans l'avenir m'intéressera. Seulement, c'est trop au-dessus de la foule : jamais ça ne se vendra !
Et, sans doute pour adoucir ce trait un peu cruel, ca.r Guillaumçt était la bonté faite homme ;
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— Enfin, voyons? De quoi vivez- vous? Vous avez bien un père, n'est-ce pas, pour veiller sur vous ? Car, si vous n'en avez pas, il faudrait me le dire....
A ce moment, que se passa-t-il dans cette petite tête de Suissesse dont le père était mort, dont la mère et tous les proches blâmaient l'impérieuse vocation ? De quel étrange orgueil familial se sentit-elle envahie? Encore maintenant elle ne se l'explique pas, et ne peut comprendre pourquoi elle répondit de ce ton agressif, décourageur de bonnes volontés :
— Bien sûr que j'ai un père ! Je suis comme tout le monde !
De sorte que jamais plus Guillaumet, rassuré sur elle, ne se préoccupa de lui venir en aide.
Mais elle n'était pas autrement en peine de son existence. Elle avait une foi absolue dans son art, et il faut l'entendre dire, ses grands beaux yeux pensifs contemplant de lointains souvenirs :
— J'ai toujours pensé que je trouverais sur ma route des gffens exquis pour m'aider.
Le plus curieux, c'est que cela s'est réalisé. D'abord, c'est le dessinateur Forain, en général si acerbe pour les bons confrères, qui lui donne les meilleurs et les plus judicieux conseils. Puis c'est une dévote rencontrée par hasard, qui lui procure un portrait d'évêque, — son premier portrait
payé ! C'est une extraordinaire créole, une de ces créatures brillantes et illusoires, qui la prend sous sa fantasque protection. Cette créole lui fait exécuter plusieurs fois son portrait. Et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'elle la paie, cette femme qui a coutume de vivre sur quatre-vingt mille francs de dettes annuelles ! Il paraît qu'il y en a, il y en a, de ces gens bizarres et aimables! De quoi faire plusieurs romans-feuilletons.
— Vraiment, dit Louise Breslau, si je vous racontais ma vie, je n'en finirais pas !
Subitement elle devient grave; son visage durcit:
— Le seul endroit où je n'ai guère rencontré de réconfort, c'est à Zurich, ma patrie! Là, sauf quelques bons amis fidèles et absolument dévoués, jamais on ne m'a comprise, jamais on ne m'a aimée! Or, vous croyez que ce n'est pas amer, de se voir méconnue dans son pays ? D'avoir tant travaillé, tant trimé, depuis vingt-cinq ans, d'avoir, à force de peine, conquis la difficile notoriété parisienne, pour que, le jour où je fais une exposition dans ma ville natale, — qui n'est pas une ville pauvre, on le sait ! — il ne se trouve pas un sou, dans le confortable budget municipal, qu'on pût consacrer à m'acheter de la peinture ! Ah ! quels Béotiens!... Et savez-vous ce qu'on m'a dit, là-bas, la dernière fois que j'y fus ? On m'a dit de
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cet air fermd qui est l'air de chez nous : Au fait^ qi^avôz-vous à prétendre, vous autres artistes de Paris? Vous frètes rien de plus que les autres.,,. Mais je leur ai répondu ! ! Oui! je leur ai fièrement rétorqué : Si/ pardon. Nous sommes < plus que les autres » , et cela parce que le monde entier s'en vient demander à Paris des leçons (fart et de goût. Et encore parce qu'il est particulièrement difficile de s'y faire son petit trou, — à cause de la concurrence!,.,
La magnifique guerrière ! Comme elle dit bien ces choses d'énergie, et quelle sauvage grandeur cela donne à son étrange visage !
Je l'admire en silence, lorsque : toc! toc! on frappe à la porte de l'atelier. Et, la porte ouverte, paraît sur le seuil une très belle madame, une de ces grandes mondaines qui sont de ses clientes, et chez lesquelles c'est fort à la mode de dire qu'on a passé à l'atelier de Louise Breslau en revenant du Bois. A présent mon artiste n'est plus reconnaissable, elle a repris son air absorbé, un peu « en dedans, » et, paisible, elle écoute les éloges dont on l'accable ; Paris la venge de Zurich.
Me voici de nouveau seule avec la grande artiste. Cette fois, elle est toute riante, nulle tris-
tesse ne perce dans ses discours, elle voit les choses plutôt en gaieté : elle est très amusante.
Elle me fait des confidences sur ses modèles. On sait que sa spécialité, ce sont les portraits d'enfants, où nul ne réussit comme elle, car elle possède mieux que quiconque la science du corps enfantin. Or, elle les adore, ces monstres charmants qui souvent la font endêver ! Pour en obtenir des poses tranquilles et prolongées, elle a recours à des ruses d'Apache. Elle se ruine en surprises qui sont de véritables cadeaux coûtant fort cher, — il est si difficile de faire plaisir à ces enfants riches, comblés avant même d*être au monde!...
Et puis, dès le début, elle pose deux conditions qu'elle met une véritable férocité à faire respecter: 1° L'enfant viendra à son atelier escorté d'une personne qui ne le quittera pas d'une minute et sera spécialement chargée de l'amuser. 2° Les parents ne verront le tableau que tout à fait terminé. Ils ne donneront aucun conseil pour la toilette, que Louise Breslau seule sera libre d'ordonner.
On se soumet toujours, — car sans cela le portrait ne se ferait pas ! — et les choses n'en marchent que mieux. Mais que de patience, que de recherches, que de concentration artistique pour parfaire ces chefs-d'œuvre de vie, de pensée am-
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biguë, de souplesse presque féline! Il existe des fillettes de cinq ans dont le regard a autant de profondeur que celui de femmes ayant vécu. Certains garçonnets aux membres grêles ont un énigmatique visage de froide cruauté. Louise Breslau n'escamote jamais la vérité ; elle rend ses modèles tels qu'ils sont, et ces aspects multiples, obtenus à force de travail et de réflexion, sont la grande beauté de sa peinture. On sent si bien que rien au monde : ni argent, ni succès, ni récompense d'aucune sorte, ne pourrait lui arracher une esquisse qui ne serait pas absolument réaliste, d'un réalisme ayant passé non seulement par son intelligence, mais encore par son cœur! On est si peu étonné de l'entendre affirmer : Chacun de mes tableaux est une page de ma vie,,..
Elle ne cède jamais à ses modèles, même quand ce sont des femmes du monde le plus autoritaire. Et si ces femmes se présentent devant son chevalet ridiculement corsetées comme le veut la mode, elle n'hésite pas à leur faire desserrer cette armure, afin de redonner au corps défiguré son élégance native. Le plus amusant, c'est que, dans leur envie d'avoir un portrait fait par Louise Breslau, les belles madames ne soufflent mot, se montrent aussi dociles qu'elles le seraient en un sens contraire chez le grand couturier : étrange effet de l'art sur le mobile caractère d'une mondaine !
Parfois ces dames disent à leur peintre des choses lapidaires, que Louise Breslau écoute d'un front impassible, quitte à s'en égayer tout bas en son pardedans. Telle cette enrichie du haut commerce, qui lui recommanda expressément : Surtout, donnez-moi l'air d^unt ancêtre! et telle cette lectrice de Loti et de Paul Bourget, qui lui disait,
— de la prière plein ses yeux habilement fardés :
— Faites-moi mystérieuse !
Je soupçonne Louise Breslau, — qui m'a tout l'air d'être une philosophe profondément dédaigneuse des mièvreries féminines, — de faire un peu payer à ces névrosées leurs snobismes intempestifs. Car elle ne leur permet pas plus qu'aux bébés chéris de leurs mamans de s'habiller comme le suggérerait leur entourage. Elle commande avec autorité : « Mettez une robe de telle couleur, ajustée de telle façon. » Et l'on obéit. (C'est du reste très bien porté. Rappelez-vous ce roman où un célèbre peintre dit à une duchesse : J'^ai besoin de vous ce soir y dans votre loge à l' Opéra , avec une robe blanche, et une rose dans les cheveux. Et la duchesse, qui a vingt personnes priées à dîner chez elle, décommande ses invitations, et s'en va dans sa loge avec la toilette indiquée.)
Preuve que toute droiture porte sa récompense en soi, et que la maîtrise ne s'acquiert pas avec des concessions.
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Maintenant, quelle est la genèse du talent de Louise Breslau ? Comment cette Zuricoise c descendue de ses montagnes, » comme dit en riant un peintre de ses amis, en est-elle venue à si bien peindre les élégances de Paris?
D'abord, à force d'intelligence. Et puis aussi par atavisme. Sa mère, qui était de vieille aristocratie allemande, aimait à s'entourer de très belles choses^ et elle avait un goût si pur, qu'elle ne reconnaissait jamais les arrêts de la mode, quand ces arrêts étaient, comme il arrive, entachés de vulgarité. Et ce fut la première école de l'artiste.
!.a seconde, ce fut sa trop courte amitié avec le peintre Jean Carriès, mort très jeune, et dont elle a friit un merveilleux portrait, qui est actuellement au Petit-Palais. Ce compagnon de sa jeunesse, Louise Breslau en parle avec émotion, car c'était un de ces esprits rares, que rien ne peut distraire ilu leur rêve de beauté. C'était aussi un indépendant, un libre, — comme elle-même ! Aussi lui a-t-il inculqué son horreur pour tout ce qui est officiel, patenté, médaillé par des Instituts dont c"'est le métier.
Encore une de ses particularités : elle aime passionnément les pays du Nord, la lumière discrète du Nord, la beauté pensive et rêveuse des Septentrionaux; elle ne goûte que modérément «l'en dehors > à fracas des gens et des pays du Midi.
Elle a toujours refusé de visiter Rome et Naples, et ses contrées de choix, ce sont celles où s'épanouissent les Holbein, les Franz Hais (son premier initiateur d'art), et surtout Rembrandt.
De tout cet ensemble de préférences et d'affinités bien déterminées, et sur lesquelles rien ne prévaut, est née une artiste émouvante, originale, dont le meilleur titre de gloire est qu'elle ne ressemble à personne et qu'on ne peut la comparer qu'à elle-même.
Louise Georges-Renard.
Sonnets païens.
Aphrodite*
A M. Philippe Godet
DROITE en son impassible et radieuse chair, de l'écume salée ardente fleur éclose, Aphrodite surgit, blonde, incendiant l'air.
La mer sombre à ses pieds sourit et se fait rose.
Elle apparaît ainsi qu'un lever d'astre clair, enrichissant le ciel de sa métamorphose, et sa propre splendeur, perpétuel éclair, nimbe son corps divin comme une apothéose.
Les prodiges du Beau sont épandus sur elle.
Eblouissante, sa lueur surnaturelle
terrasse les humains et fait trembler les Dieux.
Volupté formidable en sa forme de femme,
elle ouvre sur le monde idolâtre ses yeux,
ses grands yeux de génisse où ne brille pas d'âme»