SONNETS PAÏENS I
Europe.
A M, Auguste Dide.
Europe joue avec ses sœurs au bord de l'eau.
Leur chœur chantant qui forme une folâtre ronde s'arrête tout à coup, car la princesse blonde voit venir le divin et monstrueux Taureau.
Blanc, il tend le baiser de son rose museau.
Sous ses longs cils somnole une flamme profonde. Ses noirs sabots fourchus luisent, lavés par l'onde. Ses jarrets musculeux s'effilent en fuseaux.
La vierge le caresse et puis sans peur se hisse et s'asseoit sur le dos robuste au beau poil lisse, triomphante, — mais Zeus s'élance dans la mer
et nage, l'emportant dans l'eau bleue et sans bornes. — Elle crie, et ses pieds effleurent le flot clair, et ses petites mains se crispent aux deux cornes.
Les rameurs.
Entre les murs de bois de la vieille galère sont assis deux à deux trente rameurs hâlés qui peinent tout le jour sur les bancs, attelés à l'aviron pesant pour un maigre salaire.
Courbant leurs dos tannés par les souffles salés et creusés de sillons par l'effort musculaire, ils se redressent en mesure, sans colère, poussant trente soupirs à la fois exhalés.
A la poupe, le chef leur marque la cadence, et la rame retombe en faisant des coups sourds, et le plancher de la cale sous les pieds danse.
Au-dessus, sur le pont, on entend les pas lourds des guerriers. Un rayon par les hublots tremblote, la mer est toute claire, et la vague clapote.
Les meuniers.
Dans l'ombre humide et la moisissure des caves dont les murs suintants ressemblent aux égouts, comme de vieux chevaux tirant sur leurs licous, travaillent, attelés deux à deux, les esclaves.
Gris et nus, un haillon aux hanches, suants, hâves, ils halètent, courbés, tendant leurs maigres cous sur la barre, sous le frémissement des coups. Leurs mentons muselés laissent couler des baves.
Depuis le petit-jour, dans ce froid crépuscule
ils tournent. On les a jetés à l'ergastule
pour quelque faute dont ils n'ont plus souvenir.
Ils tournent, affamés, dans ce pâle cloaque.
Plusieurs tombent. Le jour ne semble plus finir. La meule de granit gémit, et le fouet claque.
Frank Grandjean.
L'Elise-à Gabriel-à Jacques.
^UAND on a vu le village et la Sari ne et le vieux pont et puis Téglise et enfin tout, David Mottier, qui n'a plus rien à faire parce qu'il est vieux, s'en vient vers vous et dit : — ■ Avez-vous vu aussi l'Elise ?
On dit :
— Qui est-ce l'Elise ?
— Eh bien, dit-il, l'Elise-à Gabriel-à Jacques, Allez la voir, ce n'est pas une femme ordinaire, elle vous dira tout, elle lit dans les cartes-
Alors sa figure se plisse et il rit d'un coin de la bouche, étant méfiant et un peu incrédule aussi ; mais, de l'autre coin, il est sérieux; puis il branle la tête et reprend :
— Elle vous dira tout, ce qui est venu et ce qui viendra, parce qu'elle est voyante, allez seu-
j;^f?*ifir'
lement. Dites-lui ; « C'est David Mottier qui m'envoie. » Et puis vous verrez.
Et il se met à rire quand même, à ce moment, pour qu'on ne puisse pas dire : « David Mottier croit aux cartes. »
Comme il arrive, on va chez l'Elise. D'abord, quand on aperçoit sa maison au milieu du village, on dirait un tas de bois brûlé, tellement elle est vieille et noire ; et les chalets autour sont si serrés qu'ils ont l'air noués ensemble comme les branches d'un fagot. Il y a devant une espèce de petite rue et de petite place avec des pavés pointus. Quand on est là^ on ne voit plus la montagne, rien que des maisons de tous les côtés comme dans une ville. Et on demande :
— C'est bien ici qu'habite l'Elise ?
Les gens rient et répondent oui. Puis rentrent chez eux et ressortent avec tout un monde qu'ils ont appelé pour venir voir, parce qu'ils savent bien pourquoi on va chez l'Elise.
Enfin on heurte à la porte. C'est l'heure où les lampes s'allument et tremblent aux vitres comme les larmes dans les yeux. On entend un bruit de pas, la porte s'ouvre; et on dit de nouveau:
— Est-ce ici, madame Elise?
Et c'est elle qui répond :
— Oui, monsieur.
Mais on ne voit rien qu'un rond blanc qui est sa
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figure et quelque chose de noir qui est sa robe, à cause de Pombre.
Nous avons dit :
— Est-ce qu'on peut entrer?
L'Elise-à Gabriel-à Jacques, ce soir-là, a été bien embarrassée. Elle a répondu :
— Ah! si ces messieurs voulaient bien revenir, parce que mon mari est déjà au lit. Vous comprenez, il est sur l'âge.
Nous avons dit :
— Eh bien, nous reviendrons demain.
Et, en nous en retournant, nous entendions des filles rire.
Le lendemain soir, il faisait la lune. Elle était dans le ciel comme un tesson de verre. Et, cette fois, l'Elise nous a laissé entrer.
Nous sommes entrés dans sa chambre, elle n'en a qu'une et on y sent fort. Elle s'est assise à la vieille table, nous devant elle à l'autre bout. La petite flamme de la lampe tremblotait. L'Elise-à Gabriel-à Jacques a une tête comme une boule jaune plissée et toute noire dans les plis. Elle n'a plus que deux ou trois cheveux et rien qu'une dent qui sort. Elle a un mouchoir rouge sur la tête. Mais c'est surtout ses mains qu'on voit, et elles ont l'air de petits bâtons dans un sac de peau.
Son jeu de cartes est plus vieux qu'elle, c'est
un jeu allemand de Tancien temps, avec des glands à la place du pique et toute sorte de figures drôles. Et, quand ses cartes ont été bien battues, elle a dit :
— Coupez.
C'est le grand moment. On coupe. Et on sent une piqûre au cœur, parce que l'avenir s'est fait. Alors l'Elise a rangé ses cartes, six par six, puis les a regardées et a dit d'abord :
— L'argent, vous aurez de l'argent, le gros lot à la loterie....
Et a dit ensuite :
— Une dame blonde qui vous veut du mal...
après une lettre... et puis un petit voyage... et puis une maladie... un ami qui vient à votre secours
Elle n'explique pas davantage, compte ses cartes du bout du doigt et va toujours, mais parfois s'arrête. Puis lève le pouce et se tait.
On entendait dehors les gens qui causent, la fontaine qui coule et un petit enfant qui pleurait. Et l'Elise a repris tout à coup :
— Celle que vous aimerez, elle est dans une grande maison blanche, carrée, avec des volets verts, au bord d'une route. Et puis elle est brune. Et voilà, avant de vous marier, il y aura une mort...
Alors sa voix s'est faite grave, comme quand on parle dans une église :
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— Une mort... qui retardera le mariage...
quelqu'un que vous aimez beaucoup... et puis de nouveau une lettre qui apportera des bonnes nouvelles... et puis vous vous consolerez....
On voyait Tombre d'Elise sur la paroi enfumée, avec une grosse tête toute ronde et ses mains qui bougeaient devant comme des corbeaux qui piquent la graine dans un champ. Et TElise-à Gabriel-à Jacques se sentait un peu mal à l'aise, ayant dit tout ce qu'elle savait. Elle ouvrait la bouche comme pour parler, puis la refermait et ne disait rien, pendant que l'horloge battait dans sa haute caisse et que nous pensions à toutes les choses qui allaient venir.
Et bientôt l'Elise redevint toute timide et comme elle était avant de commencer, parce qu'il y a deux femmes en elle, une qui lit dans les cartes, qui est savante, et une autre qui soigne son mari. Et qui est encore si sourde qu'il faut crier pour qu'elle entende.
Je lui ai dit :
— Alors, c'est de la chance, quoi?
Et elle a secoué la tête et dit :
— Oh ! oui, la chance en argent, la chance en amour. Et la mort, voyez-vous, il faut bien qu'on meure.
Et je lui ai dit :
— Et quand est-ce que tout ça viendra ?
— Laissez faire, laissez faire, les choses vont toujours.
Voilà ce qu'elle a dit. Et elle n'a pas regardé ce que nous lui donnions, car elle est discrète, mais s'en est venue derrière nous, trottant dans le corridor où les planches craquent, et a dit enfin :
— Alors bien le bonsoir. J'espère bien que ces messieurs seront contents.
La moitié du village attendait devant le chalet, l'antiquaire, le facteur et la buraliste, des filles et des garçons, et des vieux qui fument leurs pipes, les mains dans les poches. Puis, le lendemain, c'est David Mottier qui est arrivé sans avoir l'air de rien et qui a dit :
— Alors, est-ce que vous avez été chez l'Elise? Nous lui avons répondu :
— Non, pas encore.
— Allons, dites la vérité.
— Eh bien oui, si vous voulez.
— Ah ! qu'il a dit, on y va quand même, c'est sûr.
Et il a ri encore une fois avec un côté de sa bouche.