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Notre lourde tâche achevée, nous nous trouvions assis autour du feu, comme je l'ai déjà dit, entre deux gros ballots de marchandises et des tonneaux ; c'était à qui aurait la mine la plus sombre,
À l'écart, le capitaine Roberts s'efforçait de cal-
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À rêcart, îe capitaine RobcrU s'efforçait, de calculer la longitude et lu lali tuile.
culer la longitude et la latitude; grftce au ciel découvert que nous avions depuis le matin et à ses instruments astronomiques que nous avions sauvés, la question était facile à résoudre.
« Eh bien, capitaine, avez-vous fini? demanda le pilote en retirant du feu un énorme morceau de viande pour examiner son degré de cuisson.
— Mais oui, Maat, j'ai fini.
— Où sommes-nous?
— A IV2 au nord du Capricorne-, sur le parallèle est de Ferro.
— Si seulement nous étions chez nous à Hobokken, chez la mère Grys, avec un bon escabeau ou une chaise sous nous et une bonne bouteille de cognac devant le nez. Que pensez -vous de cette île? Peut-on trouver son nom? »
Le capitaine baissa là tête d'un air soucieux.
ce II y a plus d'îles ici que de marques de petite vérole sur votre figure, et ce n'est pas peu dire, comme vous le savez 7 Maat. Pourriez-vous d'emblée donner un nom à chacune? »
Le pilote s'efforça de répondre à cette allusion par un sourire qui fut toutefois un peu amer :
ce Je n'ai pas encore pensé à glorifier ma figure d'un nom, cap'taine; en tout cas, si ce misérable morceau de corail n'en a pas, nous serons forcés de lui eh donner un et je propose de l'appeler : File des marques de Maat. »
Et sa plaisanterie lui parut tellement spirituelle que l'amertume de sa physionomie se changea en un épanouissement qui fit sortir de sa bouche, en même temps que l'énorme chique qu'il y roulait, un éclat de rire franc et sonore.
La discipline à bord est une chose avec laquelle on ne badine pas , et même le mousse le plus novice sait que chacun doit immédiatement rire dès que le capitaine ou Maat daignent rire, et plus ou moins
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fort selon le grade qui lui est attribué sur le livre du bord. Aussi tous, du plus jeune au plus vieux, se contorsionnèrent consciencieusement la bouche pour exciter les muscles du rire. Le capitaine même esquissa un sourire et dit :
« Je pense que nous nous trouvons à peu près entre Holt et Miloradowitch , en un point assez éloigné à F ouest, qu'en pensez- vous, maître Chàrley? »
J'étais le seul passager à bord avec qui le capitaine, habituellement très silencieux, aimait à s'entretenir. Je pouvais vraiment me vanter de sa sympathie , car il me demandait conseil bien plus souvent qu'il n'est d'usage entre un marin et un terrien. Aussi l'équipage avait pour moi un certain respect dont j'eus t à me louer en plus d'une circonstance et qui me procurait souvent un privilège ou une douceur.
ce Mes calculs concordent complètement avec les
vôtres, sir, répondis- je. Il est vrai que je ne suis encore jamais venu dans ces contrées, mais je les ai étudiées en détail. Il est sûr, en tous cas, que nous nous trouvons sur une des îles Pomatou.
— Moi aussi, je ne suis encore jamais venu ici, avoua le capitaine; voulez -vous m' apprendre comment ces îles sont constituées?
— Elles sont d'origine corallifère, généralement rondes et à peine élevées au-dessus du niveau de la mer. Elles renferment généralement un petit lac dans leur centre, et le sol de corail est recouvert d'une couche fertile d'humus. L'archipel fut découvert en
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1606 par l'Espagnol Quiros et comprend plus de soixante groupes,
— - Combien comptez -vous d'ici aux îles de la Société?
— Il faut bien compter 1 4° en diagonale d'ici vers le nord -ouest. »
Roberts me regarda un peu de travers. Le brave capitaine était un excellent pilote dans les traversées qu'il connaissait, mais "moins sûr dans les autres.
« 1 4° ^ c'est une longue route, grommela-t-il, surtout quand on est à terre et sans bateau à sa disposition.
— Hum! Je vous avais conseillé de ramasser tout | le bois possible pour construire une embarcation.
N'avons -nous pas un charpentier parmi nous et cha- ^ t
cun deux mains ? On aurait pu faire quelque chose
de la chaloupe et du cotre si nous ne les avions pas
laissés aller à la dérive. Vous avez sauvé la cargai- |
son, et maintenant nous sommes vissés à terre comme
vous dites. £
— Wellt sir, c'est votre opinion, répondit-il d'un ton mécontent. Vous savez pourtant qu'en pareil cas p c'est seulement l'opinion du capitaine qui compte. La cargaison m'étant confiée, je devais chercher à la sauver. »
Le navire et la vie de ses hommes lui avaient été également confiés, et il aurait dû penser que si aucun navire ne se montrait à l'horizon, nous pouvions nous considérer comme irrémédiablement perdus. La vie d'un homme vaut plus que les biens et l'argent, mais je me gardai bien de lui faire part de cette réflexion puisque la première l'avait froissé et que je
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beaucoup des îles Pomatou sont habitées.
— Je le sais, mais la principale affaire est de I savoir s'il y a des gens dans le voisinage.
— Cela se pourrait. Je pense du moins que Holt | et Miloradowitch entre lesquelles nous nous trouvons
ont des habitants.
— Sont-ils dangereux?
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ne voulais ni le contrarier ni m'en faire un ennemi*
« A table! » commanda Maat, et chacun s'approcha pour faire honneur aux pois et à la viande salée*
Je n'avais pas grand appétit pour cet ordinaire grossier et, saisissant mon fusil, je me dirigeai vers la rive où j'avais remarqué des bandes d'oiseaux de mer, tels que l'on en rencontre en grande quantité dans les îles Pomatou. Je revins au bout d'un quart d'heure avec un riche butin et fus accueilli par des hourras joyeux. Les oiseaux, sans méfiance des hommes, avaient été facilement abattus par mon |
plomb. Us furent plumés et rôtis en un clin d'œil et . ?
fournirent un dessert dont la saveur remit le capi- %
taine de bonne humeur : | j
ce Vous êtes un fameux boy, Charley! me dit-il; j'aurais beau viser avec votre machin dans n'importe |
quelle direction, je n'attraperais rien, j'en suis sûr. <
Conduire un bateau, on y arrive; mais tirer un ^
rôti, ça c'est autre chose. Dites-moi, Charley, y a-t-il i
des hommes ici à bâbord ou à triboi^d?
— Je le pense. >
— Quelle espèce ?
— Des Malais naturellement; vous savez bien que
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— Ce sont des sauvages pour la plupart, et on dit même qu'il y a des anthropophages parmi eux.
-^— Voilà une agréable perspective, Chaiiey!
— Nous n'avons rien à craindre d'eux probable^ ment, mais je pense qu'il nous serait impossible de négocier avec eux ; du moins je ne connais personne parmi nous qui sache leur langue. »
Le pilote, qui venait d'engouffrer un morceau de viande colossal, se mit à dire froidement :
« Mon capitaine^ je la sais.
-t— Toi, comment cela, où l'as-tu apprise?
— Avec les anthropophages on ne parle que cette langue-là. » Et en même temps il brandissait son couteau d'un air terrible en faisant le simulacre de tuer quelqu'un.
ce Vous ne comprenez pas le malais, vous, Charley? » reprit le capitaine.
Je ne pus m' empêcher de sourire, le pauvre capitaine était persuadé que Gharley devait tout comprendre.
« A la vérité, capitaine, pendant mon séjour à Sumatra et à Malacca, j'ai un peu appris la langue malaise parlée communément dans tout l'archipel australien , mais je ne connais pas la langue savante des prêtres, le karoi, comme ils l'appellent; c'est pourquoi je pense qu'il me serait plus facile de me faire comprendre des habitants des îles Tahiti ou Marquises.
— Vous êtes donc un vrai Polynésien?
— Quand on a déjà appris les langues dans sa
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jeunesse, il est très facile d'en acquérir d'autres plus tard; et comme je connaissais l'arabe, j'ai pu sans efforts m'initier à la langue de ces pays qui contient beaucoup de mots arabes , grâce à l'invasion du mahométisme. Du reste, ces peuples écrivent actuellement au moyen des lettres arabes ♦
— Alors vous nous servirez d'interprètes si nous rencontrons jamais des Polynésiens,
— Ohé! hé! hé! hé h*. « cria- 1- on tout à coup de la colline . ,
Bob devait avoir aperçu quelque chose de remarquable et nous le faisait comprendre par l'appel habituel des matelots*
ce Ohé ! hé ! hé ! hé !.. . répondit le capitaine ; qu'y a— t— il?
— Une voile en vue*
— Où?
— Sud- est.
— Quelle espèce?
— Pas un navire, une embarcation. »< Pour le marin un trois-mâts seulement est un •'■&
navire. Bob portait de nouveau la lunette à ses yeux i et regardait attentivement, puis, se tournant vers nous :
« C'est un bateau à voile d'une forme que je n'ai ;
jamais vue. /
— Ce doit être une prava malaise, répliqùai-j e ; grim— j pons et assurons -nous -en nous-mêmes, capitaine. »
Nous arrivâmes en haut de la colline et regar- - A
dames à notre tour à l'aide de la lunette. ;
c< Regardez, capitaine, c'est bien un bateau comme i
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|§|§tè -16 Al) GRÉ DE LA TOURMENTE
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par suite de son étroitesse et de sa quille ronde? — Vous avez raison, Charley, mais voyez donc :
PSfe on en a dans les îles de la Société. Voyez-vous lé -" ' j
m||i; balancier qui doit empêcher le bateau de chavirer
ip^g: uii, deûXj trois, quatre, cinq, sept, treize, quatorze I
IplïÉE voiles derrière la première, tout là-bas, à l'horizon, J
lllM[K de la grosseur d'un dollar. Prenez la lunette. » ' . :\
Je me rendis compte que c'était vrai ; les points grossissaient > nous avions affaire à quinze embarcations montées chacune par un homme, comme le faisait supporter leur construction* llllfe ce Cachez-vous derrière ce rocher, dis-ie. Nous ne
f|fe : ' ; savons pas quel est leur but et n'avons pas de rai-
||pt,;^ son, par conséquent, pour nous laisser voir de suite.
^|| — Mais l'homme qui est en avant ne nous a-t-ii
«g pas déjà aperçus? demanda le charpentier.
|li — Non, répondit Roberts, Bien que nous soyons
||||fe à sa ligne d'horizon , il ne peut pas nous distinguer
avant que nous n'ayons vu nous-mêmes son bord. De
plus, ce doit être un garçon très fort et très adroit;
||£:'. voyez comme il sait se servir du vent et des vagues,
il s'approche à toute vitesse et se hâte, ma foi, comme s'il était poursuivi.
— Je crois bien que c'est le cas, capitaine > car je peux voir avec ma lunette qu'il se lève de temps en temps pour regarder derrière lui
— Qu'allons -nous faire, Charley?
— Nous allons examiner la question avant que les autres soient en vue. Qu'ils le poursuivent ou non, qu'ils aient pour nous des sentiments d'amitié ou
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d'inimitié > il faut nous préparer comme si nous nous attendions à être attaqués,
— Hum! oui. Vous avez absolument raison. Mais^ hum! si j'étais attaqué à bord, je saurais bien quoi faire , mais ici, à terre, hum?.,. Ne faudrait -il pas poster tous nos gens sur la hauteur? Nous serions ainsi , couverts et pourrions parcourir tout lé pays inférieur.
— Très juste, mais ne serait-il pas mieux encore de les prendre entre deux feux?
— Gomment cela?
— Nous allons nous partager. Tandis qu'une garde restera près de nos provisions en cas d'éventualité, une moitié prendra position en haut, les autres iront le long de la rive pour gagner, par cette rangée de récifs, l'anneau de corail. Quand ils y seront parvenus , ils se coucheront à terre , afin de n'être pas vus et, en cas de combat, de pouvoir accourir sur un signe jusqu'à l'endroit où les coraux forment la baie dans laquelle les Malais vont vraisemblablement pénétrer. De cette manière, ces derniers seront cernés et forcés de se rendre ou de mourir.
— Parfait, Gharley, c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Mais comment saurez-vous ce qui amène ces gens ici et leurs intentions à notre égard?
— Je vais recevoir l'homme qui est en avant et parler avec lui.
— Vraiment vous voulez faire cela! Et s'il vous tue?
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— Il ne me tuera pas, capitaine, vous pouvez vous en rapporter à moi. Ces gens sont généralement armés à l'ancienne mode, de frondes, massues, flèches, lances, javelots, et par conséquent impuissants à lutter avec une bonne carabine; ou bien ils ont de vieux mousquets ou des fusils à pierre qui datent de l'an 1000 et ne sont rien en comparaison des nôtres. Restez ici avec Bob, si \ous vouiez, je vais faire le nécessaire.
— Faites, Charley; je sais que ce sera bien. » Je descendis en hâte.
ce Qu ? avez-vous vu , sir ? me demanda le pilote en me voyant arriver.
— Quinze sauvages qui viennent dans autant de pirogues vers la baie du sud.
— Tant mieux, au moins nous pourrons savoir le nom de cette île maudite. Vous venez sans doute nous dire de prendre nos armes.
.■ — Naturellement. Jim et Glassen peuvent rester ici auprès de nos affaires. Donc, vous, Maat, allez avec la moitié de nos gens sur l'anneau et avancez avec précaution jusqu'à ce que vous soyez en vue de la baie. Couchez-vous alors à terre afin de n'être point aperçus de l'ennemi. S'il y a bataille, accourez au premier coup de fusil ou à un signal de moi et du capitaine, pour cerner la baie. Àvez-vous compris ?
— Comment donc!.
— Alors, en avant; il n'y a pas de temps à perdre. »
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Le pilote distribua rapidement armes et munitions à ses gens et s'éloigna en hâte avec eux.
« Quant à vous, dis -je à ceux qui restaient, montez vers le capitaine et portez -lui son sabre d'abordage et son pistolet. Prenez aussi un fusil pour le charpentier. »
Ils étaient déjà prêts et se dirigèrent vers la hauteur. Je mis un couteau et un revolver dans ma ceinture et m'empressai d'aller au-devant du possesseur du premier bateau.
L'île n'était pas grande. Dix minutes s'étaient à peine écoulées que je vis l'inconnu s'approcher de l'aimeau de corail qui était si peu large qu'on eût pu le franchir d'un bond. Sa voile était repliée et il manœuvrait seulement à F aviron contre les difficultés du passage. Il réussit et le flot le poussa à travers Pétroit canal, dans les eaux tranquilles de la baie.
Alors il se leva, lâcha les rames, saisit son arc et ses flèches et, se tournant vers File, il tira. La flèche tomba à vingt pas environ à l'intérieur de la côte. Maintenant j'étais sûr qu'il était poursuivi. Il comptait défendre le passage et venait de s'assurer qu'il pourrait le faire de Fîle avec ses flèches.
Il reprit ensuite les rames et continua à avancer.
Dans cette partie de Fîle la végétation était plus touffue que dans la partie nord où nous avions placé notre campement. Il y avait entre autres dos fougères très hautes à larges éventails qui permettaient de se faufiler inaperçu. Je m'y glissai aussi vite que possible»
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