‹ Au gré de la tourmenteChapitre 3 sur 37 · V: -.Vra · texte numérisé non relu

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Son bateau accosta, il le retira à demi de l'eau, endossa son carquois, prit son arc et en même temps un fusil dont il portait la courroie sur son épaule * Arrivé à F endroit où était sa flèche, il la releva et marcha ensuite à grands pas égaux en droite ligne vers l'intérieur. Il voulait probablement mesurer sa distance pour le cas où ceux qui le poursuivaient essaieraient de pénétrer dans la baie et d' atterrir. Ses gestes étaient ceux d'un homme audacieux et pourtant prudent. Il s'approcha tellement de moi que je l'entendis- distinctement compter ses pas d'abord de un à dix : salu, dua ? tiga, àmpat, lima^ anam, tudschùh, dalapan, sambilan, sapuluh, puis il continua : sapuluh-satu, sapuluh-dua, etc.

ce Halte! criai -je en m'élançant de la fougère et en lui posant la main sur l'épaule; que fais-tu ici? »

Il fut tout d'abord surpris de mon apparition soudaine, mais se ressaisissant aussitôt, il porta la main à son couteau. Il s'aperçut alors que je n'étais point un indigène et laissa retomber son bras prêt à frapper.

<ç Inglo? demanda-t-il.

— Non, je ne suis pas Anglais.

— Frankol

— Oui, répondis -je, quoique sachant bien que sous ce mot de Français on comprend tous les Occidentaux.

— Oh! c'est bien; es -tu seul, sahib? » Avait-il été dans les Indes pour me donner ce

titre?... Je résolus de ne pas l'éclairer encore et dis:

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— Le salut. » Il se retourna et niHndiçua de la

main les embarcations qui étaient maintenant assez près pour qu'on pût apercevoir distinctement bords- « Ils me poursuivent et veulent me tuer.

— Pourquoi?

- — Parce que je suis riche et chrétien.

— Et eux sont païens? »

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H inclina la tête en signe dissentiment

« Quelques-uns sont encore païens, autres se sont fait baptiser par les nares. »

ce Mitonare » . veut dire missionnaire dans le langage très naïf des insulaires tout ce qui se rapporte à la religion chrétienne comme :

prédicateur , autel, croix, sermon, évangile heureux, saint, pieux, été.

« Alors ceux-là qui ont été baptisés par les Inglo- Mitonares sont aussi chrétiens? dis- je.

— Eiia (non). Ils croient toujours à Àtua, le dieu du bien, et à Oro, le dieu du mal; mais ils se sont fait baptiser pour pouvoir trafiquer avec les Ingli et recevoir de belles choses.

— Comment t 5 appelles-tu?

— Potomba.

— De quelle île es-tu?

: — J'habite à Papeete, la capitale de Tahiti. Je suis un ehri, un chef, et je tuerai tous mes ennemis. »

Il se retourna alors et aperçut la première embar-

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cation qui cherchait à pénétrer dans l'étroit canal. Il courut jusqu'à l'endroit où était tombée sa flèche auparavant , tendit son arc et tira.

La flèche fila et aurait sûrement atteint son homme sans une lame qui souleva à ce moment l'embarcation, et elle s'enfonça seulement dans la coque. Mais le maître du bateau avait baissé instinctivement la tête et par suite avait lâché les rames , si bien que le flot qui avait amené l'embarcation F entraîna dans ce mouvement de recul .

« Hallo, o, o, o, oh! » cria-t-on de F anneau de corail. Je me retournai et vis accourir le charpentier et ses hommes.

Maat avait pris à tort le tir de là flèche pour le signal convenu et anéantissait du coup tout mon plan. Les indigènes n'avaient pas renoncé à leur dessein en ra' apercevant ; mais quand ils virent File occupée par toute une bande d'hommes habillés à l'européenne, ils décidèrent de se retirer, larguèrent rapidement leurs voiles et s'éloignèrent à force de rames .

Je m'avançai alors vers la rive où Po tomba était tombé à genoux et je l'entendis prier :

« Bapa kami siang adade kurga, koudoslah kiranja namamu », c'est-à-dire le Notre Père, la prière habituelle des convertis."

Puis il se releva joyeusement d'un bond et cria :

c< Ils fuient, je ne serai pas obligé de les tuer, car ma flèche aurait sûrement atteint Ànoui, le prêtre des faux dieux, qui est pourtant le père de ma femme. »

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i Je réfléchis.

ils Font soutenu, mais 'j'ai été trouver les Franki, qui ont beaucoup d'hommes et de femmes mitonare || (saints) dans le ciel du bon Bapa (Dieu), et ils

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Ainsi donc la nécessité seule Pavait t forcé à se^ #

défendre , . et je découvrais en lui un sentiment f Sf

vraiment chrétien et assez rare dans un converti S il

qui lui valut aussitôt mon amitié. Ce n'était pas par calcul mais bien par conviction qu'il croyait au Christ.

<( Que fait Ànoui? lui demandais -je.

— Il est prêtre à Tamaï. »

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a Tamaï n'est-il pas situé dans Eimeo, l'île voisine de Tahiti?

— Oui, sahib. Tamaï se trouve non loin de la baie d'Opoanho. Pareyma, ma femme, est la fille d'un | prêtre, car je suis un ehri, et un ehri ne prend pour : Il

| femme qu'une fille de prince ou de prêtre. Depuis

| que Tahiti existe, jamais encore un ehri n'a amené

| dans sa maison la fille d'un médual (vassal), pas plus

I que celle d'un towha, ou d'un raitirha (petits vas-

saux). Il ne connaît pas davantage les filles des mahammem (paysans) et des tantan (serviteurs et esclaves ) , I — Et pourquoi Ànoui est-il ton ennemi mainte-

| nant?

| — Parce que je me suis fait chrétien. Il m'a

§ redemandé Pareyma, la perle de ma vie, mais je ne

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$ la lui ai pas donnée. Alors il m'a accusé auprès des

'" Anglais, qui ne croient pas à la mitonare, vierge Marrya,.

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m'ont donné raison. J'ai eu la permission de garder Pâreyma, bien qu'elle ne m'ait pas été donnée par un mitonare (missionnaire) mais par un de nos prêtres quand j'étais encore païen,

ce Un jour, je fus obligé d'aller dans les îles Tuhaï pour échanger des vêtements, des armes et des perles, car depuis que les Européens sont venus chez nous tout est changé et devenu mauvais, et même celui qui était autrefois un prince est forcé maintenant de gagner sa vie par son travail ou par le commerce. Ànoui le sut et me suivit avec ses hommes, et comme je quittais les îles il me guetta pour me tuer et s'emparer des richesses que j'emportais.

— Il ne t'a pas tué, comme je vois; mais tes richesses sont-elles dans cette embarcation?

- — Non, il n'a eu ni ma vie, ni mes biens, car ma main est plus forte que la sienne et son intelligence plus obscure que celle d'un ehri,

« Lorsque je le vis s'approcher avec ses bateaux, je vins à sa rencontre tandis que j'envoyai mes serviteurs avec mes richesses par un chemin détourné à Papeete. C'est ainsi que je l'attirai ici, où je l'aurais tué, s'il ne s'était enfui. »

La surexcitation faisait briller ses yeux et rougir ses joues pâles. Il était encore très jeune et vraiment beau dans cet attitude. Il portait un turban orné de plumes sur ses longs cheveux noirs nattés, deux perles inestimables aux oreilles et comme ceinture la marra de soie jaune autour de la tabuta rayée de blanc et de rouge, qui retombait en plis nombreux de ses

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I II me regarda d'un air étonné, et je ne pus rete-

nir un léger sourire. J'avais bien la tête de plus que lui. Le turban que je portais avec un voile, la barbe ^ épaisse qui couvrait noies joues et mon menton, mon

| accoutrement grotesque, fait de vêtements de toutes

les zones et que complétait une paire de gigantesques

bottes de loup de mer, tout cela donnait plutôt l'im-

| - pression que j'avais l'habitude de compter sur mes

| propres forces, et ne demandais pas facilement un

secours ou un appui étrangers.

M « Qui es-tu et que fais-tu ici? me demanda-t-il.

I — Je suis Français et les autres sont Yankees.

|f — Les Français sont bons, j'ai vu leurs bateaux

dans les îles Samoa; les marchandises qu'ils vendent sont bonnes et leur parole vaut un serment. Mais les Yankees sont différents : leur parole est flatteuse

épaules à ses genoux et faisait ressortir l'harmonie de . m ;

son corps élancé et vigoureux.

« Que vas-tu faire maintenant? lui demandais-je. " l!

— Demande d'abord à ceux-ci ce qu'ils vont faire de moi, sahib, répondit-il en m'indiquant du geste le capitaine et ses hommes qui descendaient vers nous.

— Je suis ton ami et tu n'as rien à craindre de nous. Tu es libre de faire ce qui te plaît. Je te demande seulement d'être aussi notre ami.

— Je le suis, sahib. Commande et j'exécuterai tes ordi^es, car je vois dans tes yeux que tu ne saurais rien commander de mal.

— Nous te demandons ton aide. » -

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et menteuse , leurs marchandises brillent mais cachent la fraude. Comment te trouves -tu avec eux et sur cette île^ qui n'a même pas de nom?

•^- Je naviguais avec eux pour aller dans le pays dès Chinois, mais le mauvais temps nous a poussés vers cet archipel où nôtre navire s'est échoué et nos embarcations se sont brisées. Nous ne pouvons plus partir et sommes obligés d'attendre le passage d'un b&teaa qui puisse nous emmener. Tu retournes à Papeete?

. «— Qui, il me tarde d'être près de P&reymâ, ma

femme, et près de ma înère, qui me sont plus chères

que les biens et la vie. Mon cœur me dit qu'un

danger les menace dans la personne d'Anoui, mon ennemi.

— A Tahiti, il se trouve toujours des navires étrangers, peut-être y en aura-t-il un français ; Veuxtu t'en informer quand tu seras à Papeete et en envoyer un à notre secours?

- — Je veux bien, sahib, mais ils ne me croiront peut-être pas; il vaudrait mieux que vous me donniez un de vos hommes qui parlerait et demanderait pour vous.

— Ton bateau peut-il contenir deux hommes?

— Quand un autre rame, non. Mais si vous choisissez un homme courageux qui ne craigne pas l'eau, je l'amènerai sain et sauf à Tahiti, car personne ne sait conduire un bateau comme Pareyma, le chef. »

Le capitaine arrivait à ce moment :

« Eh bien, quel est cet homme, Charley?

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— Un ehri de Tahiti,

— Un ehri! Qu'est-ce que c'est ça?

— Un prince , capitaine.

— Peuh ! on les connaît > ces espèces de princes ! Il faut cpae ce garçon nous abandonne son embarcation pour que nous pûissioris aller chercher du secours dans une des îles voisines .

— Il ne le fera pas.

^— Pas! Ah! et si je le lui commande?

— Pas davantage, sir.

— Peut- on vous demander pourquoi?

| — Parce que je viens justement de lui conseiller

■;! le contraire.

lj - — Vous! Ah! vraiment, c'est autre chose. Il doit

I y avoir là- dessous une bonne intention en notre

1 faveur,

m — Naturellement, aucun de nous n'est capable de

m diriger cette embarcation et...

— Ah! Charley, vous vous avancez trop; moi capitaine Roberts, de New-York, je ne serais pas capable de mener un objet de cette espèce, alors que chacun me sait capable de commander le plus grand navire?

il — Pouvez-vous tuer un bœuf avec votre fusil,

m capitaine i

A J Quelle question? Naturellement je le tuerais

p malgré même tout ce que je vous ai dit quand vous

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m'avez apporté votre gibier, en supposant toutefois que Tanimal ne fonce pas sur moi et que je puisse tirer jusqu'à ce qu'il soit mort.

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— Bon, mais pourriez-vous aussi tirer une hirondelle?

— Par tous les vents, non; c'est humainement impossible. Vous êtes un fin tireur , comme vous Pavez prouvé, Charley, mais je vous défie de descendre une hirondelle.

— Je l'ai pourtant déjà fait et plus d'une fois. J'ai même connu là-bas dans la prairie d'Amérique des garçons indiens d'une quinzaine d'années qui y arrivaient.

— Oh ! Charley, ne me servez-vous pas là un canard? - — Non, c'est la vérité. Je veux seulement vous

montrer par cette comparaison qu'il est plus souvent facile de faire de grandes choses que d'en faire de petites. Vous conduisez vaillamment un trois-mâts, mais risquez-vous donc seulement une fois en pleine mer dans votre baleinière, qui vous est pourtant familière, vous trouverez une énorme différence entre les deux. J'ai navigué sur le Missouri et le Red-River dans la pirogue d'écorce fragile des Indiens, sur l'Orénoque et le Marannon dans le canot de cuir des Brésiliens, sur l'Indus et le Gange dans le redoutable katamorin des Hindous, sans parler d'autres embarcations où la vie tenait à un coup de rame ; eh bien, je vous l'avoue, capitaine, je n'oserais pas tenter un voyage de découvertes autour des îles Pomatou avec ce bateau-là. Que l'équilibre soit rompu le moins du monde, la coque se retourne et l'on est perdu quatoe- vingt-dix fois sur cent, car la mer ici fourmille de requins.

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— Tonnerre de Brest! c'est vrai, le requin est Je plus redoutable vaurien que je connaisse ., et qui tombe entre ses dents est perdu sans merci. Mais enfin, il faut bien que nous trouvions un bateau, n'est-ce pas votre avis?

— Assurément , mais il ne faut pas le chercher ici dans ces îles Pomatou, que nous ne connaissons pas et où se trouve rarement un grand navire. Le ehri

veut aller à Tahiti , donnez-lui un homme de con- }!^

fiance qui ira nous chercher un bateau et nous serons tirés d'affaire.

— Hum! c'est bien dit. Combien de temps le |1 garçon mettra- t-il pour aller à Tahiti? » lil

Je me tournai vers Potomba : li

ce Combien te faut-il de temps jusqu'à Papeete?

jours, c'est une blague, c'est impossible.

— Regardez le bateau et l'homme, capitaine. Il

Si vous me donnez un bon rameur, deux A

jours. »

Je traduisis ces mots au capitaine :

« Dites-moi, Charley, comment s'appelle ce garçon? ]|

— Potomba.

ii il.

— J'en doute,, il xloit s'appeler M. de Crac. Deux i|;;

jours d'ici à Papeete! Le bonhomme ment comme ?|j

un arracheur de dents; je compte cinq jours pleins et ||

encore avec un bateau solide sur sa quille. Deux §

n'a pas l'air d'un farceur, et je suis porté à croire ||

qu'avec un fendeur de laines aussi long et aussi étroit, on peut faire quinze à seize milles anglais à l'heure sous le vent de suroît.

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— Vous croyez vraiment? Alors je le crois aussi , |§§§ niais c'est tout de même un tour de force. De fait,

les quatorze voiles sont déjà là-bas, il n'y a pas dix minutes qu'elles ont tourné bride et je parierais qu'elles Mp- ;■::■.'"- ont fait plus de deux milles. Vous pouvez avoir rai-

ffi| son, Charley, et je comprends maintenant ce que je

É||! n'aurais jamais cru jusqu'à aujourd'hui, qu'un navire

i||ï de guerre, avec un équipage bien dressé, aurait à

compter avec une flottille de prawas malaises. Mais voici Maat. Il est ravi d'avoir mis ces coquins en

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fc: .. fuite. »

||te; Le charpentier s'approchait, en effet, avec l'air

||pv épanoui et triomphant d'un homme qui a remporté

IÉ1& une grande victoire navale.

|||;; ce Eh bien, sir, ai-je bien fait les choses? me

^|| demanda-t-il.

— Mal, très mal, Maat!

— Quoi.,.? demanda-t41 tout étonné, ils n'ont pas

|v ôté un cheveu de notre tête et se sont sauvés comme

if| s'ils avaient le diable à leurs trousses.

§?; . — Je ne voulais pas justement qu'ils se sauvent,

I mais qu'ils soient cernés dans la baie. Vous êtes venu

II;'- trop tôt. Ils n'avaient pas encore pénétré dans le

fl canal, et vous n'aviez pas eu le moindre signal

de moi ou du capitaine. Je ne veux pas vous blâmh r mer, Maat, car vous êtes seulement coupable d'un

Ipf- peu trop de bravoure, et il vaut peut-être mieux

qu'ils aient fui sains et saufs; mais pensez que

nous avions quatorze embarcations si mon plan avait

réussi. »

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Le brave Maat me regardait la bouche ouverte, puis se frappant le front :

« Savez-vous ce que je suis, sir?

— Eh bien, mais un brave marin et pilote.

— Non, un âne; je suis un âne avec des oreilles si longues qu'on pourrait en construire un trois-mâts. Nous lés avions presque en poche et je les ai chassés. On ne peut pas s'imaginer de quelles sottises est capable un vieux loup de mer!

— Voila un noble aveu qui vous fait monter considérablement dans mon estime, Maat. Mais si nous allions au campement?... Nous pouvons laisser ici un poste dans le cas où il prendrait fantaisie à nos fuyards de revenir.

— Vous avez toujours raison, acquiesça le capitaine ♦ Nous avons remporté une victoire remarquable, et, pour témoigner ma satisfaction, je permets de préparer un grog aussi raide que le beaupré d'un charbonnier hollandais. »

Cet ordre à l'armée fut accueilli par une jubilation générale; on se prit bras-dessus bras-dessous et Ton s'en retourna gaiement au pas de parade vers le Si

campement.

Tandis que le grog flambait, je m'entretins avec Potomba. On voyait bien qu'il avait été aux Indes; il avait aussi navigué dans la plupart des iles de l'archipel australien, et il parlait si simplement et si modestement que je le pris de suite en amitié.

<c Maintenant, Gharley, il s'agit de choisir l'homme qui accompagnera votre prince à Tahiti, dit le capi-

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taine. Je suis naturellement forcé de rester ici, mais s Maat pourrait faire l'affaire, qu'en pensezvous?

Kb — Je n'ai rien à. dire, vous êtes le capitaine,

||§ mais j'approuve votre choix, le pilote étant gradé

sei*a mieux écouté qn'un matelot.

— Moi! répliqua: Maat; à quoi pensez-vous, capitaine? Un bon pilote ne quitte pas son navire ou,

Iff l -■ quand celui-ci est échoué, son équipage,

|g|fp ^- Oui, si le capitaine manque et qu'il ait pris sa

place , répondit Roberts;, mais je suis encore là et vous pouvez allez à Tahiti sans crainte que Ton vous reproche de manquer à votre devoir. Vous savez du reste que mes ordres seuls comptent. Celui qne j'envoie, doit obéir,

— Me commandez-vous vraiment de me confier ètu bois flottant de cet homme ? Je ne peux pas échanger un seul mot avec lui , et de plus comment pourraije m' entretenir avec des gens dont je ne connais pas la langue?

— Hum! c'est vrai, Charley, comment faire? Je voudrais vous garder, mais vous êtes le seul qui compreniez le malais et même le dialecte des lies de la Société; ne voudriez-vous pas, aller avec l'homme?

— Si vous le voulez, capitaine, je le ferai.

— Eh bien, je vous en prie, mais mille tonnerres! qu'est-ce que cela? s' écria- 1- il. tout à coup, en indiquant du doigt la mer intérieure qui s'étendait presque jusqu'à nos pieds.

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— Un requin , en vérité un requin , qui a trouve un passage entre les récifs, cria Maat; vite aui harpons , vous autres ! »

À la surface de l'eau apparaissaient les nageoires dorsales du squale que notre présence avait attiré*

La vue d'un requin met le marin en émoi; il ne se connaît pas de plus grand ennemi que ce monstre vorace et cherche à le tuer même quand il n'a rien à craindre de lui, mais pour la seule satisfaction de le savoir mort. Aussi tous les hommes s'étaient pré-r cipités pour chercher des armes. Je m'étais moimême emparé de ma carabine pour essayer d'atteindre l'animal d'une balle. Mais Potomba rétint mon bras en disant :

« Ne tire pas, sahib, Potoinba commande aux requins et ordonne aussi à celui-là de mourir. »

Il quitta sa tabula et sa marre, et,, saisissant son couteau, il courut dans les flots qui s'ouvraient devant lui en bruissant.

Un cri d'horreur jaillit de toutes les poitrines.

a Que fait cet homme? dit le capitaine, ii est perdu !

— Apercevez -vous les nageoires? cria Je pilote, qui se tenait au bord de l'eàu avec un harpon. Le requin Ta vu et nage vers lui, en deux secondes il l'aura dévoré. »

J'étais moi-même fort effrayé, mais je voulais paraître calme.

« Et votre voyage à Tahiti, Gharley? demanda le

capitaine. Naturellement ce garçon-là ne ressortira pas de l'eau.

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— Attendons, capitaine. J'ai vu dans les Indes Occidentales des plongeurs qui, armés seulement d'un couteau, ne craignaient pas d'attaquer le requin dans l'eau. L'animal, étant obligé de se retourner pour happer sa proie, laisse au nageur hardi le temps de lui enfoncer le couteau dans le corps et de lui fendre le ventre par un violent effort. Voyez, le combat commence. »

Un tourbillonnement se faisait voir à l'endroit où se trouvait le monstre, puis à peu de distance sa tête émergea en même temps que la partie supérieure du corps de Potomba. Celui-ci brandit son couteau et poussa un cri de victoire.

ce Par tous les perroquets et vergues, il a vraiment tué la bête ! cria le capitaine. Voyez, le monstre flotte sur l'eau, le corps fendu de la tête à la queue. »

Les spectateurs poussèrent un hourra qui ne pouvait mieux prouver leur reconnaissance au vainqueur. Celui-ci revint à terre, et, sans faire attention aux compliments de ceux qui cherchaient à l'entourer, il vint à moi :

« Le requin est mort, sahib, dit -il simplement et d'une voix tranquille.

— Je m'y attendais quand tu as sauté dans l'eau, » répondis- je en lui tendant la main.

Il la saisit et je vis que ce geste de reconnaissance le rendait plus heureux que les louanges bruyantes et incompréhensibles pour lui.

« Alors tu étais sûr déjà que Potomba avait le bras fort et le cœur vaillant?

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— Je l'ai vu dès ton arrivée ici, tu n'as pas eu peur de quatorze ennemis. Je t'aime, Potomba.

— - Et moi, je suis ton ami, maître. Dis à ce Yankee que je n'emmènerai personne autre que toi dans mon bateau. Toi seul viendras avec Potomba à Tahiti.

- — Je viens justement de le lui dire ; quand partons-nous?

— Quand tu l'ordonneras.

— Eh bien, hâte -toi, je suis déjà prêt. Il nous faudra faire un détour, n'est-ce pas, pour éviter la flottille de tes ennemis?

— Oui, sahib, ici je ne les redoutais pas, car je les aurais tués avant qu'ils abordent, mais sur Feau ils pourraient nous cerner et nous serions perdus. Tes amis veulent-ils le requin?

— Oui.

— Alors donne -moi une corde. »

On en apporta une qu'il attacha au penne de sa flèche après l'avoir déroulée à terre, puis il tira. La flèche s'enfonça profondément dans le corps du requin qu'on attira alors.

Pendant ce temps, le ehri se rhabillait.

« Y es-tu, sahib? Potomba est prêt à te mener à Tahiti, et il mourra plutôt que de laisser un malheur t' arriver. »

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C'est en 1506 que Quiros découvrit F archipel qui, exploré en détail en 1769 par Cook, fut nommé, par lui, en l'honneur de la Société savante de Londres, Iles de la Société.

H se divise en deux groupes, séparés par un large détroit, dont V un comprend Tahiti ou Otahiti, l'île la plus importante de l'archipel, Maite& appelée aussi Osnabruc, et Eimeo ou Moorea. Dans l'autre sont : Huahine, Raiatea, Taha, Borabora et Maurua ou Maupiti.

L'archipel tout entier est d'origine volcanique, mais il s'agrandit chaque jour, grâce au travail incessant des travailleurs microscopiques de la mer, les zoophytes des polypiers. Ils entourent chaque île séparément d'anneaux hérissés de coraux, lesquels rendent la navigation entre ces îles très dangereuse.

La surface totale de ces groupes est d'environ 34 milles carrés. Ils ont de -nombreux et jolis ports, mais assez difficiles d'accès par suite des bancs de coraux et du courant que ceux-ci provoquent. Le sol est généralement riche et fertile. Les montagnes sont couvertes d'épaisses forêts, et les plaines de la côte bien arrosées ont une végétation des plus luxuriantes

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composée de bambous, cannes à sucré, arbres à pain, palmiers, bananiers , platanes, céréales, patates et autres plantes des pays chauds*

Les habitants sont d'origine malaise polynésiennes Leur peau est cuivrée, de couleur plus claire chez les femmes; ils sont robustes, bien faits , sociables, hospitaliers et bons. Ils ne sont pas polygames, ils aiment passionnément la musique, la danse, la lutte et la course dans leurs bateaux rapides. Ils pratiquaient autrefois une sorte de polythéisme qui n'excluait pas les sacrifices humains. Leurs prêtres étaient à la fois médecins et prophètes et exerçaient sur eux une influence extraordinaire déjà combattue à la fin du XVIII e siècle par des missionnaires anglais.

La France catholique envoya aussi les siens plus tard pour enseigner la sainte loi de l'amour et du pardon; mais la politique et la Cupidité envoyèrent également leurs agents et avec eux les vices et les maladies de l'Occident, qui ne tardèrent pas à dé* traire les efforts de Févangélisation chrétienne.

Tahiti, u la perle de la mer du Sud, » s'étendait devant nous sous un ciel d'un bleu incomparable. Le soleil resplendissait sur les flots étincelants de la mer et les cimes boisées du mont Orohena; il scintillait dans les ruisseaux et les minces cascades qui bondissaient des rochers pittoresques; mais son ardeur n'atteignait pas les retraites gracieuses, ombragées par les palmiers et les arbres fruitiers, innombrables et délicieusement éventées par la brise de mer.

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Les panaches empennés des cocotiers se balançaient au doux souffle du vent, et les feuilles de bananiers bruissaient en tombant à terre. Les fleurs flétries des orangers , dont les rameaux portaient déjà des fruits d'or, jonchaient le sol et exhalaient un parfum suave. C'était un de ces jours merveilleux et splendides comme on n'en peut trouver qu'aux

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Et tandis que le pays beau comme un paradis avait la même fraîcheur et la même jeunesse que s'il venait de sortir des mains du Créateur, la mer déferlait sourdement sur les récifs avec un bruit monotone et continu.

Au bord s'étendait Papeete, la capitale de Tahiti, dont les habitants en costumes blancs, rouges, bleus, rayés, quadrillés ou décorés, formaient une foule bigarrée que Ton voyait onduler dans tous les sens.

Les jeunes filles avaient leurs cheveux noirs bouclés et soyeux délicieusement ornés de fleurs et de fibre blanche d'arrowroot artistement tressée, et les jeunes élégants indigènes paradaient au milieu d'elles, avec leur parane bariolé noué coquettement autour des reins et leur tabuta jetée gracieusement sur l'épaule. Leurs longues boucles reluisantes de graisse étaient entremêlées de tapa blanche et de flanelle rouge, qui allaient assez bien à leurs visages bronzés*

Tout à coup la foule se précipita vers la rive. Un canot arrivait à toutes voiles vers l'île. Il était comme les canots du pays fait d'un tronc creusé, et sa quille ronde lui permettait d'avancer rapidement, mais aussi

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de verser très facilement s'il n'en eût été empêché par un balancier qui donne à ces embarcations la possibilité de naviguer en toute sécurité même sur une mer agitée. Sans lui la moindre inclinaison du corps renverserait le bateau, et Ton ne risquerait pas seulement un bain froid involontaire mais sa vie, en raison de la masse de requins qui fourmillent dans les baies et toutes les eaux de ces iles.

Les deux hommes qui montaient l'embarcation étaient Potomba et moi.

Lé éhri avait vraiment tenu parole. Nous arrivions à Tahiti au bout de deux jours à peine malgré le détour prévu. Le vent violent qui n'avait cessé de souffler nous avait donné de l'avance. Potomba savait utiliser le mouvement des vagues , et , comme nous ramions sans fatigue puisque nous nous remplacions, notre traversée avait été extrêmement rapide.

L'île dont j'avais lu tant de choses vraies et tant de choses fausses était devant nous. Papeete se dessinait de plus en plus distinctement à mesure que nous approchions, et je pus enfin voir chacun des individus de la foule qui se pressait sur la rive pour regarder notre embarcation. Je trouvais singulière cette attention accordée à un bateau insignifiant alors qu'il y en avait tant d'autres plus intéressants dans le port.

ce Vois tous ces gens, Potomba; pourquoi nous regardent -ils ainsi?

— Les hommes et les femmes reconnaissent mon bateau, et Potomba est un chef célèbre pour eux.

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