‹ Au gré de la tourmenteChapitre 9 sur 37 · S -IV · texte numérisé non relu

S -IV

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— Mourir, dit Potomba en souriant, Suis-je mort quand tu me poursuivais pour prendre ma vie et mes biens? Cent païens comme vous ne sont pas assez forts pour faire mourir un seul chrétien. Vous ne pouvez faire mourir que les femmes. Vois sur ce poignard le sang de ma mère, c'est toi qui l'as tuée, Anoui, et je veux que tu me rendes aujourd'hui sa vie ou la tienne.

— Meurs toi-même , » répondit Ànoui en essayant de le saisir.

Potomba recula et s'écria de manière à être entendu au loin :

ce Moi., mourir, moi prince de Papeete. Je suis sous la protection de mon Dieu; mais vous serez anéantis comme je vais anéantir vos dieux. »

Il bondit sur l'autel, saisit Tune après l'autre les deux statues d'argile et les jeta à terre où elles se brisèrent en mille morceaux. Puis, brandissant son kriss, il ajouta :

« Et aujourd'hui même je reprendrai ma femme ! »

Un cri de rage sortit de toutes les poitrines , chacun se précipita vers l'autel pour s'emparer du téméraire ; mais lui , leur échappant , se mit à grimper vers moi en toute hâte.

Par bonheur aucun des assistants n'avait apporté d'armes à la cérémonie, sans quoi il eût été perdu.

Aucun? N'aperçus- je pas tout à coup un homme près de l'autel et un autre sous les bananiers qui tendaient leur arc? Ils visaient Potomba et allaient certainement l'atteindre. Je devais les en empêcher.

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Je saisis rapidement mon fusil et tirai deux coups de suite; les deux païens tombèrent a terre.

Potomba m'avait rattrapé, tandis que ses ennemis essayaient les uns de grimper le versant, les autres de le contourner,

« Merci de ton aide, sahib, sans toi ils m'auraient atteint. Et maintenant, vite au bateau. Sais- tu bien courir? » dit-il rapidement.

Je ne répondis pas , je n'en avais pas le temps.

Certes il ne me plaisait guère de fuir devant ces hommes, mais je savais que notre salut dépendait de nos jambes. Malgré mes lourdes bottes, je courais aussi vite que le ehri qui devait avoir de bons poumons et de merveilleux jarrets, car nos ennemis furent bientôt loin derrière nous. Quand nous arrivâmes au bateau, il nous restait juste assez de temps pour le mettre à l'eau, sauter dedans et gagner de l'avance pour nous mettre à l'abri des flèches.

Quand les Polynésiens, sortant des fourrés, nous virent en sûreté, ils nous tendirent le poing en faisant des grimaces épouvantables.

Saisissant les rames, nous avançâmes vers Tahiti pour nous placer sous le vent et dans le courant qui nous ramenait dans une autre partie d'Eimeo, à Alsareita, juste en face de Papeete, où nous abordâmes.

Nous y restâmes jusqu'à la nuit tombante.

Potomba ne me faisait pas part de ses intentions, et comme je supposais qu'il avait de bonnes raisons pour se taire, je ne lui posai aucune question.

Il était environ 11 heures de la nuit quand nous

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|®!| repartîmes. Le ehri avait acheté auparavant une cer-

|p|^ taine quantité de poissons, petits et gros, qu'il avait

mis dans le bateau. Je ne pouvais deviner ce qu'il

iglpv voulait en faire, mais je ne devais pas tarder à l'ap-

li prendre* Nous arrivâmes au milieu du détroit qui

séparait les deux îles et nous y arrêtâmes. L'obscurité régnait sur F eau, mais mille étoiles brillaient au ciel, et les flots autour du bateau semblèrent bientôt du cristal limpide et transparent. Alors le ehri prit un poisson, rattacha à une corde, et la fit pendre dans l'eau; au bout d'un certain temps une forte secousse nous fit comprendre qu'un requin avait englouti cet appât, Potomba jeta un second poisson, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une demi-douzaine de requins s'agitent autour de notre bateau. Je pressentis alors ce qu'il voulait faire. Il rassemblait les hyènes de la mer pour s'en servir contre ses ennemis , mais de quelle manière, c'est ce que j'ignorais. En tout cas le voisinage de ces animaux m'était fort désagréable» Potomba s'était bien nommé dans notre île : « le roi des requins »; mais, bien que je fusse un bon nageur, je ne me sentais aucune sympathie pour ses sujets anthropophages, et j'avoue franchement que je me serais senti plus à mon aise sur le Wind de mon bon master Turnerstick que dans ce petit bateau par-dessus le bord duquel on pouvait toucher les requins de la main.

G'était un spectacle curieux , sans doute , mais un spectacle effrayant aussi que la vue de ces animaux luttant à qui emporterait la proie offerte, et vraiment

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mes cheveux se dressaient sur ma tête à la pensée qu'une simple planche de bois les séparait de nous.

Quant au ehri, il semblait ne pas se soucier le moins du monde de mon impression désagréable. 11 jetait un poisson de temps en temps, puis scrutait de nouveau la direction dans laquelle devait venir la flottille avec les nouveaux mariés .

Il me semblait peu probable que la cérémonie eût eu lieu après la perturbation que nous y avions apportée; mais lui semblait en être sûr et se dressait dans l'embarcation pour observer une lueur sourde qui pointait à l'horizon,

La lueur grandit en se rapprochant de nous, et je vis qu'elle provenait, en effet, de la flottille dont chaque barque portait un flambeau à la proue.

« Ils approchent, remarqua froidement Potomba, et maintenant Pareyma ya être de nouveau mienne. »

Il rejeta de ses épaules le tebuta à raies rouges et blanches, saisit son kriss de la main droite, tandis que de la gauche il jetait encore des poissons :

« Obéis-moi seulement deux minutes, sahib : je t'obéirai ensuite aussi longtemps que tu voudras. »

Je saisis les rames et sur ses indications je décrivis un arc de cercle à la rencontre des arrivants, puis me dirigeai parallèlement sur le premier bateau.

Trois personnes y étaient assises que je reconnus facilement pour Ànoui, Pareyma et Matemba.

Nous l'atteignîmes de manière à heurter violem-

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\$\ ment son boute-hors ; les requins nous avaient suivis.

J'étais resté assis, mais Potomba s'était levé, le kriss en main .

« Pareyma, cria-t-il, viens! »

Elle accourut dans notre bateau. Le ehri la reçut dans son bras gauche, l'en laissa glisser, puis, se pen- ^ v chant par-dessus bord, d'un coup brusque il trancha

i!|;| les liens qui retenaient le boute-hors de rembarca-

%1 tion ennemie. Un double cri d'effroi retentit, le

'ù bateau coulait. Ànoui et Matemba tombèrent à la mer

et furent en un clin d'œil dévorés par les requins.

Pareyma se cachait le visage dans ses mains, mais Potomba saisit l'autre paire de rames et nous filâmes comme une flèche, tandis que la flottille se débandait affolée .

Une seule embarcation s'en détacha pour nous suivre.

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