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sont-ils devenus, depuis ce temps, plus aptes à constater nos psopres qualités ? ^
Je ne sais.
Le hasard avait-il réuni sur les paquebots français que j'ai pris, jadis, des passagers plus vulgaires, et sur celui-ci, un choix exceptionnel d'hommes de bonne éducation et de femmes charmantes ? Le luxe du Paul Lecat a-t-il imposé des soucis de tenue à des gens qui en auraient eu moins sur un bateau délabré ?
Encore une fois, je ne sais. Mais je sais bien qu'à mon dernier voyage en Extrême-Orient, ayant eu l'occasion de comparer les cargaisons humaines de deux paquebots, l'un anglais, l'autre français, j'avais été un peu humilié par les allures de nos compatriotes.
Eh bien, je voudrais que ceux qui nous jugent mal pussent voir ce que je vois ici depuis huit jours.
Nos passagers sont des fonctionnaires, des ofQciers, des gens d'affaires. Il y a, en première classe, une douzaine d'enfants de trois à sept ans. Une vingtaine du même âge en seconde. Maintenant que la température idéale — 20 à 25 degrés — permet de goûter h joie de vivre (qui ne se goûte réellement qu'en plein air), le pont-promenade offre, pendant toute la journée, mais surtout avant et après le dtner, le spectacle le plus aimable. D'abord, ces enfants sont bien élevés : s'ils vous marchent sur les pieds, du moins peut-on croire qu'ils ne le font pas exprès* Us sont bien portants et gais* Les mamans sont de braves petites mamans sans pose et sans vulgarité. Deux fillettes annamites, qui sont bonnes d'enfants les aident sans bruit à maintenir dans les limites nécessaires la turbulence de cette jeunesse. Il y a surtout, parmi nos passagères, une gracieuse femme qui semble avoir un exceptionnel talent pour se faire écouter des bambins. D'instinct
d'ailleurs, ils sont venus tous vers elle, comme des poussins. Elle les amuse, les discipline, les menace du doigt, les gronde d'un regard, les récompense d'un sourire, les punit d'une tape, les caresse, les guide, les excite, les calme, les mouche ; tout cela en même temps, pour ainsi dire, et avec un à-propos et un discernement par lesquels les enfants sont hypnotisés. Elle organise vingt jeux, elle sait cent rondes. Elle sait les vieilles, vieilles chansons françaises : <l Ah! mon beau rosier... J'ai descendu dans mon jardin... Compagnon de lamarjolaine. > Elle en connaît aussi que j'ignore et qui piquent ma curiosité. Il y en a une surtout qui m'intrigue. Il y est question de chemin de fer, et le refrain, qu'il faut scander en marquant le pas, comporte deux ou trois : « Tchoum !... Tchoum ! Tchoum!... » imitateurs de la locomotive, qui font ma joie. Si je parviens à en savoir davantage sur ce point, je vous le dirai.
Il fallait la voir hier soir. Elle avait rassemblé les marmots en deux rangs de cinq ou six et les promenait en chantant et frappant du pied, faisant partie, elle, du deuxième rang, celui des plus petits. On eût dit un berger de Nuremberg au milieu de ses moutons de bois, trop bien rangés... Voilà une Française !
Mardi 20 janvier. — Djibouti. — Nous avons navigué dans la brume, et sous un ciel gris, jusqu'en vue de Djibouti. Nous avons même vu, un peu avant que d'y arriver, un phénomène rare dans ces parages : une averse. Mais la température est délicieuse. On a sorti les vêtements blancs et les casques coloniaux, ce qui donne à notre bateau un aspect pimpant et joyeux.
Et à peine au mouillage, voici la fête de mouvements, de couleurs et de cris qu'est chaque escale en Orient. Avant même que nous fussions arrêtés, un convoi de cinq ou six larges plates bondées de charbon s'est détaché de
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la côte, tirées à la queue leu-leu par un remorqueur. De nombreuses chaloupes bondées de Somalis, d'Arabes se sont approchées. Ce convoi, tout noir au milieu de ces barques, des pétrolettes, des embarcations de toutes sortes, douane, poste, messageries, a Tair d'un enterrement traversant lentement, avec sa file de voitures de deuil, l'agitation d'une rue parisienne.
Les larges bateaux plats sont venus se coller aux flancs du grand navire, et c'est tout de suite le fourmillement d'une mine de charbon à ciel ouvert. Spectacle déjà vu, mais toujours intéressant, après la somnolence des quatre ou cinq jours de traversée.
Nous allons à terre.
Mais est-ce bien là Djibouti ?
J'en étais resté, sur la foi des lectures et des récits, à l'idée d'un Djibouti aride et désert, et sans eau, et sans verdure. Une plaisanterie traditionnelle consistait à se demander, entre touristes, des nouvelles du palmier que le gouverneur faisait vivre péniblement en face du palais, en allant lui porter, chaque jour, ce qui restait d'eau dans la carafe du déjeuner. Et il était habituel d'insinuer que le dit palmier était en zinc. Ces amusettes sont désormais surannées. Djibouti possède des arbres.
Au milieu des phœnix et des mimosas de son jardin, le palais du gouverneur ressemble à une villa des environs de Nice. Il y a, dans certaines rues, des bordures de palmiers, comme à Saint-Raphaël. Et sur la place, une fontaine publique, le croira-t-on ? offre de l'eau à tout venant. Les maisons s'élèvent nombreuses déjà, et on en construit de nouvelles.
Les pierres sont amenées sur des chariots attelés d'un chameau. CSet animal a toujours eu le don de me réjouir par ses attitudes de vanité et d'imbécillité. Hais lorsqu'on le voit portant pompeusement sa tète petite.
trop petite, au bout de son cou, tendu comme dans un efifort incessant; lorsqu'on voit son œil à la paupière demi-close laissant tomber sur le reste du monde un regard de mépris, et, derrière cette tête, u» corps grotesque perché sur les longues jambes minces que vous connaissez, et tout cela pour traîner un camion au bout d'une longue corde comme fait un enfant d'une petite voiture en fer blanc... alors, on ne peut pas se retenir de lui rire au nez.
... Donc, on a pu amener de l'eau douce à Djibouti, et la prospérité de ce coin de terre française en parait assurée. Et je parierais pour le succès. Si j'étais spéculateur, j'y achèterais des terrains. Il y a là, tout près, dans l'intérieur, cette Abyssinie fertile dont Djibouti sera le port, si nous ne laissons pas les Anglais nous détrôner au profit de Zeila.
Rentrée à bord. — Mon Dieu! que l'homme est un étrange animal! Me voici un peu triste d'avoir perdu la fraîcheur d'impression de ceux qui viennent ici pour la première fois.
Si je n'avais déjà vu le pullulement humain de l'Extrême-Orient, quel plaisir j'aurais éprouvé, devant les grands diables d'Abyssins nus, noirs, chevelus, qui viennent offrir, aux dames touristes, des lances et des sagaies fabriquées tout exprès pour elles ! Que j'aurais été émerveillé par la vue du village nègre, avec ses huttes, avec ses chameaux qui se vautraient sur la place, comme de jeunes baudets en rigolade !
Mais j'ai déjà vu cela, et, en le voyant jadis, j'ai tué en moi la possibilité de toute une catégorie d'émerveillements. Je crois que c'est se suicider peu à peu, que de réaliser ses désirs. Après tout, cela vaut mieux que l'immobilité, puisque le dénouement est fatal... Et