‹ Au JaponChapitre 4 sur 10 · EN MER — LE SUD DE L'INDE — CETLAN · texte numérisé non relu

EN MER — LE SUD DE L'INDE — CETLAN

il y a encore, sur notre petite boule, assez de deux inconnus pour les années qui me restent à vivre.

â6 janvier. — En mer. — Les six jours de traversée de Djibouti âr Geylan se seront écoulés sans incidents, dans le demi-sommeil habituel des traversées. Nous avons eu des chaleurs supportables, sous un ciel gris.

Le temple de Madura.

27 janvier. -— Notre émotion, il y a trois ans, fut si forte, dans le temple élevé à Madura, en l'honneur de Siva {voir mes Premières noies (Tun touriste) y que nous avons décidé d'y retourner. Nous aurons trois jours libres, à Ciolombo, entre l'arrivée du Paul Lecat et le départ du bateau hollandais qui doit nous conduire à Java. Nous en profiterons pour aller revoir la ville -étonnante. Dix heures de mer, la nuit, six heures de chemin de fer ensuite ; autant pour revenir, ce n'est que peu de chose, un crochet sans importance lorsqu'on s'est habitué à l'idée des longues randonnées.

Mais ce que nous allons faire, est-ce bien raisonnable? Ne courons-nous ^as au devant d'une désillusion? N'allons-nous pas gâter le souvenir, que nous avons conservé si vif, de notre visite nocturne à ce temple incomparable? Nous en avons peur, très peur.

Madura^ 29 janvier. — Nous en revenons. De même qu'il y a trois ans, nous nous sommes aujourd'hui bornés, tant qu'il a fait jour, à tourner autour du Temple de l'Effroi.

C'est seulement lorsque la nuit a fait s'y allumer les dix mille petites lampes, suffisant tout juste à rendre les ténèbres perceptibles, c'est seulement alors que nous

nous sommes engagés dans la rue qui mène au Temple, dans la rue bordée par cent éventaires où Ton ne vend que les fleurs destinées aux divinités voisines; fleurs aux couleurs éclatantes, même à la lumière* des lampes à pétrole, fleurs rouges, jaunes, blanches, bleues, fleurs aux parfums plus violents encore que leurs couleurs.

Et me voici, comme il y a trois ans, de retour à la gare, seul abri ouvert aux touristes européens.

Eh bien... Eh bien, je ne regrette pas l'expérience.

San&r doute, mon émotion a été moins violente, puisqu'elle fut aujourd'hui sans surprise.

J'ai senti moins de moustiques et moins de puces, j'ai vu dans le Temple une foule moins dense. Je n'y ai pas rencontré, comme jadis, d'éléphant sacré.

Même, j'ai eu envie de mordre quelqu'un qui m'a dit :

— Un éléphant? Mais vous n'aviez qu'à témoigner le désir d'en voir un. On se serait empressé de vous satisfaire. Gela ne vous eût pas coûté plus de trois ou quatre roupies.

... Mais il faut que je vous dise par le menu comment on arrive à Madura :

Vous vous embarquez à Colombo. A peine êtes-vous à bord, qu'un gentleman vient s'asseoir à côté de vous.

— Vous avez vos billets ?

— Voilà.

— Votre nom ?

— Il est écrit sur le billet.

— Oui. Mais vous avez bien un petit document ?

— Un passeport?

— Non. Ce n'est pas nécessaire pour entrer dans l'Inde. Seulement un petit papier quelconque indiquant votre identité.

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— Voilà.

— Très bien. Où allez-vous?

— A Madura.

— Parfait* Je vais vous donner vos billets pour la nourriture dans le wagon-restaurant et à la gare. Vous savez qu'il vous sera impossible de trouver à manger autre part. Voici pour le thé du matin, pour le breakfast de neuf heures, pour le tiffin à une heure, et pour le dîner à huit. Cela est pour demain. Pour après-demain, ces autres tickets vous donneront droit à la même quantité de repas. Le tout vous coûtera sept roupies (treize francs cinquante environ). Bonsoir, monsieur, bon voyage.

Et il s'en va.

On part à six heures du soir, on roule pendant toute la nuit, après un mauvais dîner à bord. On est réveillé impérieusement, à six heures moins un quart, par le garçon vous annonçant que le petit bateau qui doit vous conduire au rivage partira dans une demi-heure... et c'est seulement à sept heures et demie que l'on vous permettra d'y monter.

On devine, au loin, à une lieue au moins, la terre très basse qu'éclaire le soleil levant. Il y a peu d'eau. Des mâts, émergés çà et là, disent que le chemin n'est pas sans danger.

' A bord de la chaloupe à vapeur, un autre gentleman, coloré, celui-là, vient vous demander votre nom, le but de votre voyage et votre adresse.

Un peu agacé, je lui déclare que je n'ai pas d'adresse. Il ne se démonte pas et, à l'indication : domicile, écrit sur son papier : Round the world. (Gomme il n'est aucun de mes lecteurs qui ne sache l'anglais, il est tout à fait inutile que je traduise ces mots qui veulent dire à peu

près : courant le monde.) Cette adresse ne me déplaît pas, bien qu'elle manque de précision.

On débarque. Sous prétexte de douane, on vous fait encore signer votre nom, et après une attente inexplicable d'une demi-heure en plein soleil, vous voyez arriver le train.

Ne croyez pas que vous allez monter « tout de go » dans votre compartiment. Le chef de train vous demande votre nom — ce sera la dernière fois, — - consulte une liste qu'il tire de sa poche et qui contient les noms de tous les voyageurs, y raye le vôtre et vous ouvre un wagon. Les porteurs y installent vos bagages. S'ils ont été six pour la besogne que deux auraient pu faire, il en vient huit ou dix vous demander un salaire... et vous n'avez plus qu'à attendre le départ du train.

C'est avec attendrissement que je reconnais les com* partiments spéciaux des chemins de fer indiens. Dans chacun, deux places seulement, (qui, la nuit, deviennent deux couchettes,) un lavabo, une glace, un ventilateur électrique, et, aux portières, dont les fenêtres sont très peu hautes, tout un système de défenses contre la chaleur et la lumière.

On roule. Rien à signaler que je n'aie dit dans mon premier récit. Si, cependant : un peu avant Madura, à droite, je vous recommande un lieu sacré où Ton voit une vin^aine de chevaux de bois, absolument semblables à ceux de nos fêtes villageoises, et qui sont rangés en demi-cercle devant la statue d'un dieu quelconque.

Et l'on arrive à la gare de Madura, qui est une garehêtel.

Elles méritent une courte description, les chambres de la gare de Madura.

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D'abord, les vitres y sont inconûues aux fenêtres que ferment seulement des jalousies. Très haute, très large, très longue, la pièce, dont le sol est couvert de nattes, ne comporte, comme mobilier, que deux grands lits qui remplissent de leurs deux moustiquaires énormes et toutes blanches. Une coiffeuse contre un mur, et de grosses lampes à pétrole que je reconnais. Dans la grande salle de bains, où ne coule que de l'eau froide (quand je dis froide !) je reconnais aussi ces deux espèces de chapeaux tronc-de-c6niques, chapeaux de l'ancien répertoire, noirs aux bords blancs, renversés, et supportés par des trépieds, — - ô Molière!... ô Rabelais ! — avec, entre les deux, une caisse dans laquelle on voit du sable et une pelle, sable et pelle destinés à faire ce que font les chats, de leurs quatre pattes, après qu'ils se sont recueillis d'un air si comiquement grave.

En attendant l'heure nocturne de la visite au Temple, nous allons, sous la conduite du guide inévitable, visiter le Palais du dernier grand roi de Madura.

Ce palais, c'est surtout une immense cour entourée d'arcades de vingt ou trente mètres de haut, avec des colonnes géantes. Au milieu de la cour : de la verdure, un grand arbre. Et beaucoup de monde. C'est devenu le Palais de Justice de Madura. Les plaideurs y sont nombreux. Ceux-ci pénètrent dans la cour avec leurs voitures traînées par des bœufs et couvertes d'un treillis de latanier. Il y a des conciliabules, dans les coins, entre avocats et plaideurs. Des femmes, toutes seules, ont la même physionomie de victimes ou de révoltées qu'elles ont dans tous les palais de justice du monde. Mais celles-ci sont couleur de bronze, avec do beaux bras nus.

des costumes rouges ou jaunes, et sur la narine un bijou d'argent, vissé. Çà et là, deux ou trois bicycitettes, et, au fond, devant la glace où fut le trône du potentat, une automobile, celle du juge anglais, probablement.

Dans une aile du bâtiment, on montre la chambre à coucher du souverain. Devant un péristyle qui faisait office d'alcôve, s'étend un gran4[ bassin rectangulaire de vingt ou trente mètres décote. Il est peu profond ; bordé de deux ou trois gradins. On le remplissait d'eau parfumée, et les nombreuses , épouses s'y ébattaient, sous les yeux blasés du roi, qui, peut-être, s'ennuyait.

Lorsque nous avons jugé que la nuit durait depuis assez longtemps pour que toutes les lumières fussent allumées, nous sommes allés religieusement voir le Temple.

Je n'ai retrouvé qu'une partie de mon émotion.

Seul, le beau peut être revu. Ici il n'y a que de l'étrange.

Ce qui m'avait mis en délire, il y a trois ans, c'était la surprise. Jamais je n'avais vu une telle folie dans la vie donnée à la pierre, jamais je n'avais rencontré une si étrange exaltation religieuse. Ces statues de dieux lointains, entrevues seulement dans la profondeur obscure des sanctuaires, ces vaches sacrées, ces éléphants, ces perroquets blancs dans des cages, ces colonnes tourmentées, faites de chevaux cabrés et de dieux dansants, ces hommes stupides ou égarés, leurs gestes bizarres, leurs attitudes inattendues, ce mélange si extraordinaire de ce qu'il y a de plus élevé chez l'homme : la religiosité, et de ce qu'il y a de plus attristant : le fanatisme dans la superstition basse ; et ce décor si habilement ménagé, ce mystère des longues galeries dont l'accès nous est interdit,

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à nous profanes, et où notre imagination peut s'égarer, grâce à cet éilairage incertain et insuffisant, qui ne sert qu'à nous rendre sensibles les ténèbres profondes ; ces gestes lointains, entrevus dans les espaces où nous ne pouvons pénétrer, devant des dieux dont les contours fantastiques ne nous sont révélés que par l'éclair d'une tcrche qui passe ; tout cela m'avait mis, exactement, hors de moi.

Aujourd'hui, je n'ai plus qu'une réédition de ma surprise, et si mon émotion peut être grande encore, elle De saurait avoir la même intensité.

Et puis décidément, ces gens sont trop incompréhensibles.

Un exemple :

Il y a, dans la grande salle, (qui m'a paru beaucoup plus petite), une porte de bronze, abondamment munie de clochettes qui tintent bruyamment lorsque cette porte s'ouvre. J'entends ce bruit. Je me hâte, et je vois, ou plutôt, je devine, là-bas, éclairées par quelques lumignons, les contorsions habituelles des dieux d'ici.

Devant cette porte, là, tout près d,e moi, des hommes adorent, se prosternent, avec des gestes que nous connaissons. Tout à côté, assises à terre, des femmes, en un petit groupe de cinq ou six, causent entre elles. Puis one des petites vaches blanches s'approche, comme si elle comprenait Elle regarde le dieu, longuement. Vraiment, elle a l'air de savoir, et de participer à l'adoration tout comme les hommes qui sont là et qui se sont un peu écartés, pour lui faire place, comme à quelqu'un.

L'étrange prière de ces humains et de cet animal dure assez longtemps. La vache est restée immobile et hiératique, en tout semblable à celles que j'ai vues, en pierre, devant d'autres autels de l'Inde.

Ensuite, un homme se retourne vers la bête, la

caresse d'un geste à la fois machinal et dévot. Un autre laisse errer sa main sur sa croupe. Puis^ sans motif, sans que je puisse comprendre, un autre homme, un de ceux qui étaient là, frappe la vache d'un coup de bàton^ avec le geste machinal et sans colère de nos paysans... là-bas. La vache s'enfuit, traverse, sans causer de mal À personne, le groupe des femmes qui d'ailleurs se sont vivement écartées, et nul ne montre de surprise, nul ne s'occupe plus de la bête tout à l'heure adorée, et qui s'en va brouter des fleurs qu'un fidèle lui tend avec gravité.

Plus loin, un homme, incessamment, à pas pressés, fait le tour de la grille qui entoure un tabernacle. Il a les yeux hagards, il est en sueur.

Un autre, dans un coin presque tout à fait obscur, évente depuis une heure une statue de dieu, avec une espèce de drapeau rigide.

Des infirmes, plus laids parce qu'ils sont tout nus, se traînent sur les pierres du sol, sortent de l'ombre des entre-colonnes.

Je revois mon Bitiou, de La Foi^ et une sorte de monstre, horrible parce que ses membres nus sont si minces et contorsionnés, qu'on ne peut distinguer ses bras, avec lesquels il marche, et les moignons de ses jambes coupées à la hauteur des genoux.

Nous sortons, gênés par l'impossibilité où nous nous sentons, définitivement, de jamais comprendre ces genslà.

Et cela nous rend un peu graves, un peu inquiets, un peu mécontents, un peu hostiles.

Nous nous promenons dans les rues larges qu'éclairent encore les lumières des boutiques en plein air. Tout à coup, ie perçois une musique lointaine. J'en-

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traîne notre guide qui ne parait pas beaucoup désirer que nous allions voir ce qui se passe là-bas, et qui nous suit, mais avec le désir, à peine dissimulé, que je m'égare. Trop souvent les guides sont, en réalité, des gardiens. Je tourne une encoignure, deux : le bruit se précise, et je vois enfin, à distance, un grand rassemblement de gens puissamment éclairés.

Je m'approche. Toute une foule est là, autour d'un orchestre horriblement bruyant, fait de trompettes hurlantes et de tambourins assourdissants. Un homme, entièrement vêtu de fleurs, danse, tout en gardant en équilibre, sur sa tète, un haut vase de cuivre. Tout cela est sous une lumière éclatante, répandue par des torches piquées au bout de la hampe des hauts tridents, et répandue aussi par des appareils ultra-modernes, à acétylène ou à essence, je ne sais, mais dont les manettes, les robinets et les manomètres étonnent un peu ici.

Derrière le danseur, sous un dais gigantesque, que portent une trentaine d'hommes fléchissant sous le poids, voici une sorte d'autel ambulant. Je pense à David dansant devant l'arche. Sur cet autel, Kali ou Dourga, la déesse au collier de tètes coupées, est entourée des ornements les plus laids et les plus ridicules, de fleurs artificielles avec des fils de fer portant des plaquettes de métal poli : le clinquant le plus odieux, le plus brutal, le plus inattendu, i

Nous sommes tombés sur une procession en l'honneur de Kali, la déesse méchante, dont on espère, par tant d'honneurs, détourner les colères. a

La foule est extraordinaire. Silencieuse quoique compacte. Les femmes, en grand nombre, avec des enfants accrochés à leurs hanches. Les lumières se jouent dans leurs regards, sur leur peau luisante et brune, sur les clous d'argent de leur nez et sur les diamants dont la

lèvre supérieure de quelques-unes est ornée. L'air est calme, tiède, on respire la senteur acre et parfumée de cette foule en moiteur, à moitié nue.

Elle s'écarte doucement pour nous permettre de mieux voir. Aucune hostilité. Nous sommes cependant les seuls Européens, perdus dans cette cohue, dans cette orgie de lumière, de bruit, dans cette multitude incompréhensible.

Nous rentrons. Les rues sont devenues obscures. Il faut écarquiller les yeux pour ne pas trébucher sur ces choses qu'on devine là, à terre, dans la nuit, et qui sont des vaches ou des hommes endormis.

Pendant que j'écris ceci, devant la porte de notre chambre, sur le large balcon bizarre de notre bizarre h6tel, j'entends encore, au loin, les sons perçants et les bruits sourds de la musique processionnelle qui continue sa marche dans les grandes rues de la ville.

... Un indigène que je n'avais pas vu, et qui me regardait écrire, s'approche, pieds nus, silencieux, avec des gestes ouatés et graves, et, ayant avancé ma lampe de quelques centimètres pour que j'y voie mieux, sans mot dire, rentre dans la nuit.

Puis, comme dans une mise en scène bien réglée, juste à point pour que s'ajoute à tout cela un effet de contraste, voici que le clocher de l'église catholique des jésuites sonne minuit tandis qu'une locomotive lâche un bouillonnement précipité de vapeur qui ressemble à un gros éclat de rire.

... J'entends tousser, dans le silence de la rue. Qu'y a-t-il là? Des tas de linge? Non. Ce sont des hommes qui dorment, en tas, sur le pavé. On dirait un lendemain de bataille. D'autres, à croppetons, ont l'air de veiller des morts.

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Colombo.

Et quoi qu'il m'en coûte, il me faut bien avouer qu'à Colombo, une première tentative de retrouver mon enthousiasme de jadis n/B fut pas heureuse.

Je dois même m'excuser auprès de ceux qui peuvent, sur mon conseil, avoir été tentés de faire la promenade à Kelani River, où j'avais éprouvé tant de plaisir.

Je suis un peu confus, et l'aveu n'est pas sans me donner quelque embarras. Le voici cependant. J'ai dû commettre une erreur comparable à celle de l'Anglais débarquant à Calais, y voyant une femme rousse et concluant qu'en France toutes les femmes sont rousses. Sans doute, le hasard m'a fait jadis parcourir la rue de Kélani un jour de pèlerinage ou de marché, et j'en ai déduit hâtivement que cette animation était habituelle. Hier, parcourant le même chemin, au lieu de la foule qui m'avait émerveillé par son fourmillement coloré, je n'ai trouvé qu'une rue déserte, interminable et semblable aux rues les plus banales des villes d'Extrême- Orient.

Toutefois, à la fin de la promenade, mon remords s'est atténué, et je puis encore conseiller cette course en tramway, parce que la rivière de Kélani, qui est au bout, m'a paru plus belle que jamais, et aussi parce que, maintenant, on peut suivre très longtemps un bon chemin qui la borde et permet de jouir des mille aspects d'un paysage tropical type, avec ses cocotiers, ses palmiers, ses bananiers, sa rivière profonde et large et calme, où glissent des jonques qui portent des voiles si hautes, des voiles comme il n'en est pas sur nos cours d'eau, et où, sur des radeaux lointains, on voit se pro-

filer sur Teau et sur le ciel des silhouettes d'hommes nus s'agitant avec de longues perches verticales.

Colombo j y*' février. — En attendant le bateau hollandais qui doit nous conduire à Batavia, nous avons fait ce matin la promenade classique à Mount-Lavinia.

Ah! la jolie route qui se poursuit pendant près de deux lieues, au bord de la mer! La joie, à Ceylan, c'est la douceur des visages et la splendeur de la végétation. La route est large, sans trottoirs, bordée de villas ou d'échopes, bordée surtout d'un incessant jardin d'où jaillissent les cocotiers, au-dessus des palmes, des bananiers et des arbres en fleurs.

Sur le chemin, au sol tout rouge, circule une foule de statues de bronze vêtues de rouge, et dans laquelle les péplums des prêtres bouddhistes mettent de temps en temps des tons jaunes. Les femmes sont jolies lorsqu'elles ne portent pas l'odieux cache -corset ou la toilette européenne. On ne peut se lasser d'admirer leurs beaux enfants nus qu'elles tiennent d'une façon si bizarre, accrochés à leur côté. Les boutons d'argent piqués à leurs narines, les colliers, les bracelets de leurs bras et de leurs jambes, attirent et réjouissent les regards.

Des charrettes aux toits de paille arrondis, roulent, rapides, au trot de petits bœufs qui ont l'air gai malgré la longue ficelle passée dans leur nez et qui sert à les conduire. J'aime les perles bleues dont leur front est orné.

Nous avançons au milieu d'une multitude grouillante et multicolore. Des enfants nus regardent l'Européen qui passe, sourient, le saluent, lui envoient des baisers, lui jettent des fleurs, et demandent ensuite l'aumône sans insister, comme pour rire.

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