‹ Au JaponChapitre 5 sur 10 · L'ILE DE LA MOITEUR · texte numérisé non relu

L'ILE DE LA MOITEUR

Java.

22 février. — Nous sommes en route pour la Chine et j'en profite pour résumer mes impressions sur Java.

Je ne v6us apprendrai rien en vous disant qu'il y fait chaud et humide, très chaud et très humide. Le ciel de Java, en cette saison tout au moins, est un ciel couvert de nuages d'où tombe presque régulièrement, à la fin de la journée, une abondante averse que la terre lui renvoie, le lendemain, sous la forme d'une buée chaude. Cette vapeur d'étuve pénètre jusque dans les sacs de voyage les mieux fermés, pour y préparer des moisissures rapides. On sue, et les vêtements eux-mêmes suent, et les murs, et le papier, et tout. Java, c'est

Vile de la moiteur.

J'y ai éprouvé deux surprises. La première, de la voir aussi complètement, aussi heureusement cultivée. La seconde, d'y rencontrer deux villes, deux grandes villes

en pleine activité, en pleine richesse. Sans doute, nul n'ignore Tune d'elles, Batavia. Mais l'autre, Sourabaya, en avez-vous jamais entendu parler?

Sourabaya.

Sourabaya est la rivale de Batavia. Sourabaya est làbas, à mille kilomètres de la capitale, à l'autre bout de cette suite de volcans en ligne droite qui constitue l'arête de Java, et on peut dire Java elle-même ; Sourabaya est éclairée à la lumière électrique, des autos y roulent, nombreuses, luxueuses : très nombreuses, très luxueuses. On y voit aussi des voitures admirablement attelées. Les terrasses des grands cafés regorgent de consommateurs élégants, de femmes « richement parées ». L'hôtel principal occupe une surface égale à celle d'une de nos grandes places, et ressemble au Trocadéro. Partout on a l'impression de la richesse, d'une surabondance d'argent. Même des indigènes vont en voiture, et le prix de la vie y est celui d'une grande ville d'Amérique. Un journal y coûte trente centimes, et un verre d'eau gazeuse, un franc. Tout le monde ici parait être fortuné : les Hollandais, bien entendu, mais aussi les métis et les Chinois. Ces derniers se pavanent dans leurs autos avec une insolence particulière. Des jeunes filles, demi-sang, filent à bicyclette, toutes droites et tête nue.

On me donne des détails. La règle, ici, est d'intéresser aux bénéfices tous les employés d'une entreprise. Le plus souvent, cette part est supérieure au chiffre des appointements. De simples employés gagnent par an vingt mille florins (quarante mille francs) et beaucoup de ces employés sont des demi-sang. Presque toujours, leurs filles sont épousées par de jeunes officiers hollandais, au par de jeunes colons. Je ne sais si tous ces mariages sont heureux. J'ai vu s'arrêter à la terrasse

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d'un café étincelant de lumières, une superbe limousine. Il en est descendu une, deux, trois jeunes filles à la peau noire, d'un noir que mettaient en valeur des robes éblouissantes de blancheur, puis une grosse maman, noire aussi, avec un chapeau de trois mètres de circonférence, sur lequel s'entassait un déballage de roses, et enfin un homme jeune, un visage pâle, un Hollandais un peu triste et qui ne paraissait pas fier.

Sourabaya doit sa richesse aux champs de cannes à sucre, au travail des indigènes, naturellement, et aussi — le croiriez-vous? — à nous-mêmes, à nous tous, consommateurs de sucre qui, grâce à une certaine conférence de Bruxelles dont on parle beaucoup ici, grâce à la tyrannie d'un trust, payons le sucre à un taux fictif, établi par le bon plaisir de ces messieurs.

Elle la doit aussi à sa situation, à son port qu'elle renferme, qu'elle étreint (tandis que Batavia est éloignée du sien de trois ou quatre lieues), et surtout à la rivière qui lui apporte les richesses de l'intérieur. Le parallèle entre les deux villes serait intéressant à poursuivre. Batavia est la vieille dame hollandaise, sage et cossue, que bien des liens rattachent encore à la Néerlande lointaine vers laquelle elle a les yeux tournés. Sourabaya semble une demi-sang émancipée, qui entend vivre par elle-même, se complaît avec orgueil dans son succès, et se croit — peut-être avec raison — destinée à produire et à protéger une race nouvelle, eurasienne, qui, dans un avenir plus rapproché qu'on ne croit, manquera de respect à Batavia, la vieille dame aux tulipes fanées.

Batavia.

La vieille dame en question, d'ailleurs, a conservé quelque allure. Lorsque vous débarquez au Cap t^riok,

Tauto ou le chemin de fer vous emmène, pendant près d'une heure, au milieu d'un paysage qui d'abord n'est qu'un marécage sur lequel on croit voir planer la Mort donnant la main à la Fièvre, sa pourvoyeuse. Mais bientôt la végétation folle de l'île triomphe avec des bananiers énormes et des cocotiers géants, puis les premières villas apparaissent, audacieuses ; le canal que TOUS longiez s'anime, se multiplie, et c'est la vieille Batavia, que les Hollandais d'il y a trois siècles construisirent sur le modèle d'Amsterdam, ce qui témoignait d'une grande piété filiale, mais d'un faible esprit pratique. Ces canaux, précieux là-bas, ne sont ici que des fabriques de moustiques ; ces maisons aux ouvertures vitrées deviennent des étuves ; ces rues étroites empêchent l'air de circuler et le vent de dissiper les miasmes. Aussi, aujourd'hui Batavia n'est plus qu'un amas de bureaux et de magasins que l'on fuit, une fois terminée la besogne, pour aller habiter la ville nouvelle contiguë, la ville aux grands espaces plantés d'arbres, la ville qui s'enorgueillit de posséder la plus grande place du monde ■— une place qui est une pelouse et un champ de courses — la ville qu'on a nommée Weltevreden, ce qui signifie Bon repos.

Les Hollandais n'ont pu, même là, se résigner à ne plus voir de canal. H y en a un, qui suit la rue principale, et, tous les cent mètres, au bas de chaque escalier qui y descend, des femmes indigènes lavent le linge, entrent dans l'eau et en ressortent, pour le plus grand plaisir des yeux des nouveaux débarqués : le sampong mouillé est indiscret.

Et toutes les rues sont larges, bordées de jardins qui n'ont d'autre barrière qu'une basse balustrade souvent interrompue. Les arbres n'empêchent pas de voir les habitations, une par famille, gais pavillons dontlaprin-

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cipale pièce est offerte à tous les regards, et où Ton voit, au milieu de lourds meubles hollandais, des hommes, des femmes, des jeunes filles, tous v6tus de blanc, qui vivent ainsi en plein air avec la plus complète indifférence relativement aux regards des passants curieux.

L'Amock.

— Alors, l'indigène est heureux, ici?

— Il ne se plaint pas.

— Les temps sont meilleurs pour lui ?

— Oui. Depuis quelque temps la Hollande semble avoir éprouvé des remords. Jadis elle ne permettait pas aux indigènes d'apprendre la langue de leurs vainqueurs. Elle leur refusait des écoles. Tout cela est en voie d'amélioration.

— Et ils ne sont plus condamnés tous aux travaux forcés ?

— Non. La culture obligatoire du café, qui subsistait seule, a été abolie Tannée dernière.

— Et les cabanes de police avec le tambour de bois creux et la fourche ?

— Ah!... Oui... il y en a encore. En voici une.

— Cette fourche, n'est-ce pas, c'est pour saisir ou frapper les fous qui c courent l'Amock » ?

Un de mes interlocuteurs qui habite l'île 'depuis dix ans, n'était pas au courant de ce fait rapporté par tous les voyageurs et donné par certains comme fréquent : un fanatique s'armant de son kriss^ courant, fou, dans la rue, et frappant tous ceux qu'il rencontre sur^son passage.

— Oui, dit l'autre. Je sais. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois, et j'en ai gardé un souvenir de cauchemar. Voici ; J'étaiç en voiture. Tout à coup, j'entends des cris et je

vois derrière moi un groupe d'hommes qui poursuivaient un autre homme. Notre cocher, qui s'est retourné, et qui a vu, donne aussitôt des signes de terreur, et s'écrie, en fouettant son cheval à tour de bras : VAmock! VAmock! Mais le vieux cheval n'est pas rapide ; l'hommefou gagne du terrain et s'approche de nous. Il est tout ensanglanté. Son visage est effrayant et je le vois encore, après longtemps, les yeux hors de la tète, la bouche ouverte, tordue, bavante... Toute une foule, comme une meute, poursuivait cette bète enragée. L'homme, au hasard, abattait son poing armé du poignard malais, et quelque passant qui n'avait pu se garer assez vite tombait sans qu'on entendit son cri, perdu dans les hurlements de la foule. Un homme s'avança en travers de la route, portant un tabouret qu'il jeta dans les jambes du possédé. Alors, je ne vis plus qu'un nuage de poussière, ou s'agitaient des bras, et d'où partaient des cris. L'homme qui courait l'Amock était, suivant l'usage, abattu sur place.

— Et la cause de cette folie ?

— On ne sait. L'opium? l'alcool? l'insolation? le fanatisme religieux? un cas de rage spontané? Cela devient de plus en plus rare. Jadis, c'était une contagion, et c'est pour se défendre non seulement contre ces forcenés, mais aussi contre les autres malfaiteurs, qu'on a élevé de distance en distance, sur les routes, ces légères cabanes. Un gardien s'y tient. Voit-il quelque chose de suspect, il frappe ce tronc d'arbre creusé qui fait tambour, il saisit sa fourche et cherche à clouer à terre ou au mur, par le cou, l'homme contre lequel il faut se défendre.

Les deux mystifications de Java.

Java mérite d'être connue, pour bien des causes, et

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aussi parce qu'on s'y livre, à l'égard des touristes, à deux mystifications d'inégale importance, mais qui valent d'être racontées.

La première est

Le Bromo.

Java se fait une gloire de posséder les plus beaux volcans du monde, et le Bromo est le plus beau des volcans de Java.

Il faut donc voir le Bromo.

n faut avoir vu le Bromo !

D'ailleurs, on saura bien vous y inviter :

— Vous allez voir le Bromo?

— Naturellement vous irez au Bromo ?

— Que vous avez de la chance d'aller voirie Bromo!.* Vous demandez :

— Alors, c'est très bien, le Bromo?

On se contente d'exprimer un ravissement muet, en faisant des yeux blancs et en levant doucement les épaules. Cependant, lorsque vous demandez des détails, il se trouve que nul de ceux qui vous parlent du Bromo ne l'a vu. Celui-ci n'a pas eu le temps, cet autre ne manquera pas d'y aller avant de rentrer en Europe, ce dernier ne peut supporter de telles altitudes... Sans quoi!

Donc, nous sommes allés voir le Bromo. Il y faut plusieurs jours. On part de Sourabaya, on fait quelques heures de chemin de fer, puis on monte en auto pendant trois heures (cinquante francs la place), et l'on arrive à Tosari où il fait froid, où l'on a des visions de la Suisse par un temps de brouillard, où les gens sont très ûers de cueillir des pèches dures comme des cailloux, grosses comme des noix et savoureuses comme de l'ouate; à Tosari orgueilleuse de ses brumes, de sa pluie

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incessante, de son hôtel lugubre où Ton grelotte entre des cloisons de bois percées de fenêtres sans vitres, ûère en un mot d'offrir ici, sous l'équateur, dans Tile chaude, frissonnante de vie et de lumière, le souvenir de la journée la plus maussade, du climat le plus déplaisant dont on ait souffert dans les brumes humides du Nord de l'Europe.

Hais qu'est cela en comparaison du plaisir que nous aurons demain! Demain, nous verrons le Bromo! Il faudra nous lever avant le soleil, à quatre heures, et nous ferons l'ascension qui durera encore trois heures, à cheval, ou en chaise à porteurs.

. Trois petits coups discrets à la porte. Il est quatre heures. Il faut se lever. Levons-nous. Sachons supporter quelques petits désagréments... La nuit est claire. Il y a des étoiles au ciel. Nous sommes favorisés, paraitil.». Allons, tant mieux...

Dehors, sur la terrasse de l'hôtel, je distingue toute une foule d'indigènes assis à terre, et, au milieu d'eux, au-dessus de leurs tètes, de longs brancards, bizarrement entrecroisés, dont je ne puis comprendre encore l'arrangement.

Pressons-nous. Il faut se hâter afin d'arriver au Bromo à l'heure propice. Le Bromo, lui aussi, est visible le matin seulement, de neuf à onze. Une tasse de café, et en route !

Il fait froid. Voici les porteurs qui s'agitent, qui nous regardent, nous jaugent, nous pèsent des yeux, si je puis dire, et se disputent les poids légers. Je reste le dernier, et les huit gaillards qui vont me porter se sont résignés. Je me console de leur déveine, en pensant qu'après tout, la charge de chacun ne sera guère supé-

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rieure à dix kilos, et je me promets de faire une partie du chemin à pied.

Les chaises sont ingénieusement disposées. A chaque extrémité des brancards de bambou, un autre bambou plus court permet l'effort de deux hommes, et tient, au bout d'une corde, la chaise suspendue seulement à quelques centimètres de la terre.

La première chaise est hissée sur les épaules, puis la seconde. Je ferme la marche... Je vois s'enfoncer dans l'ombre épaisse toute prochaine, le premier groupe, sous les efforts des porteurs vêtus de blanc — dont je ne distingue que les silhouettes blanches... Cela ressemble à quelque enlèvement par des sauvages. L'imagination aidant, on peut se faire un peu peur en songeant qu'après tout, nous ne sommes que quatre dont deux femmes et sans armes, au milieu du désert de la montagne, dans le silence complice de la nuit, à la merci d'une trentaine d'indigènes vigoureux qui tous nous savent porteurs de sommes dont la moindre constituerait, pour eux, une fortune. Mais, il faut un véritable effort pour s'effrayer, si peu que ce soit, tant leurs visages sont débonnaires.

Bientôt, la différence de poids, la nature du terrain, l'énergie inégale des porteurs font que les trois groupes se trouvent séparés par une distance assez longue. Je n'entends plus rien que le claquement des pieds nus sur le sol. Je ne vois plus rien devant moi, et sur le côté je distingue seulement les énormes calices blancs des fleurs de datura, très nombreuses.

Le jour se lève lentement, dans un chaos de montagnes toutes vertes, dont les pentes sont couvertes de cultures. A des tournants, nous nous apercevons les uns les autres, oscillant bizarrement au-dessus du groupe des porteurs, hissés comme sur un pavois que nous sen

tons sans gloire, comme il est sans douceur. (Oh ! mes reins !)

Enfin ! nous verrons le Bromo, n'est-ce pas ?

Nous côtoyons des précipices. J'écris cette phrase avec plaisir, parce que tout en exprimant la vérité elle peut donner à croire que je courais quelque danger, ce qui est faux. Les précipices sont des vallées, des trous de verdure, des pentes ^'jcwù^s'élèvent des fougères hautes comme des^-'^^cns. Tr^ bas... là tout en bas, voici les toits d'un village. Ailleurs, dans un pli de terrain, en voici un autre. Et sur chacun s'étend un long nuage de brume, comme une couverture de nuit pas encore rejetée.

Et nous réveillons, au passage, derrière les portes closes, des chiens qui, dans le silence,' aboient furieusement.

Bientôt, le jour se lève tout à fait. Nos porteurs, jusqu'alors silencieux, s'éveillent et, comme des oiseaux à l'aurore qui se mettent à piailler, causent gaiement et laissent échapper, en fusées, des rires d'enfants. Ils donnent en effet l'impression de grands gamins en partie de plaisir. Ils s'excitent par des lazzis, puis tout à coup, ceux qui sont en tète poussent des cris sauvages qui font penser aux cris de guerre des héros de Gustave Aimard, et les voici qui s'emballent et franchissent au grand trot une centaine de mètres. Ils s'amusent beaucoup sans se soucier des secousses ni des chocs qu'ils infligent aux colis vivants que nous sommes. On est d'ailleurs trop amusé soi-même pour sentir tout de suite ce que cette allure a de contradictoire avec le confortable...

Le deuxième groupe suit l'exemple, se livre au même « emballage », puis c'est le tour du troisième; ensuite l'allure calme reprend, permettant de regarder autour

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de soi et de voir des détails amusants comme, par exemple, cette maison qui parait en proie à Tincendie, alors que, simplement, on y allume du feu à Tintérieur sans cheminée, et que la fumée abondante sort entre les branches d'arbres qui forment le toit.

Dans les longs intervalles qui séparent ces à-coups de vitesse, les porteurs ne cessent pas de parler et de rire, tout en passant fréquemment leur bambou d'une épaule sur l'autre, à la force du poignet, par-dessus leur tète.

... Quelques indices nous donnent à penser que nous approchons du cratère. Une vague odeur sulfureuse, d'abord, puis, çà et là, des squelettes d'arbres morts,

Qui tendent vers le ciel de longs bras décharnés.

Ces squelettes deviennent plus nombreux. Évidemment nous approchons du but. Voici d'ailleurs quatre heures que nous sommes en route. Les souvenirs de mes lectures préparatoires se précisent... L'immense cratère en activité... Je me rappelle le Vésuve que nous avons vu en éruption. Mais je sais bien que le Bromo sera autrement émouvant, et je tombe dans ce travers qui nous porte à penser que l'étrangeté et la grandeur d'un spectacle naturel doivent être en proportion avec son éloignement et la peine éprouvée pour arriver jusqu'à lui.

N'oublions pas cependant que Java est la plus belle collection de volcans et que le Bromo est le plus formidable des volcans de Java. Préparons-nous à l'émotion, à ia terreur, peut-être.

Sans doute le prodigieux spectacle est tout proche. Voici que la désolation relative s'accentue, et que le soleil ne parait plus que comme un disque rouge, à travers les nuages vomis par le volcan.

On s'arrête.

Sommes-nous donc arrivés? Nous regardons autour de nous : c'est la montagne enveloppée de brouillard. Rien de plus.

Ah ! très bien ! Il reste encore du chemin à parcourir à pied. Et en effet, il en reste, dans une crevasse... que voilà. Cette crevasse qui monte, conduit au point de vue. Quel chemin! Allons! vous ne vous attendiez pas à trouver ici, à deux pas du cratère du Bromo, un sentier pour bottines Louis XV. Un effort... Nous le faisons. Il n'est pas long, d'ailleurs. Nous débouchons sur un tertre où l'on voit une cabane et un écriteau. Nous regardons autour de nous.

Nous cherchons le Bromo...

Chercher le Bromo ! Il faut avoir fait tant de kilomètres en bateau, en chemin de fer, en automobile, en chaise à porteurs pour comprendre l'ironie (dont nous ne sentons pas encore toute l'Âpreté) qu'il y a dans ces mots : chercher le Bromo! alors qu'on vous dit que vous êtes devant lui. Tout s'explique. Il est là, le Bromo. Seulement, il est derrière les nuages qui stagnent devant nous et qui s'étant accumulés dans l'énorme vallée ouverte à nos pieds, planent sur l'étendue où nous ne voyons rien.

Nous ne consentons pas tout de suite à nous avouer notre déception.

Le plus compétent d'entre nous explique ce que l'on devrait voir. Il montre la mer de coton et dit :

— C'est là qu'est la mer de sable, et là le cratère... Car, vous l'avez vu par les photographies, nous sommes ici au-dessus du cratère du Bromo... Ce volcan n'est pas comme les autres volcans...

Tout le monde pense :

— Oh I non.

Mais personne ne dit rien et l'orateur continue :

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— Vous voyez là-bas... vous devinez, enfin, tout un cirque de collines... En réalité, c'est un cirque formé par des cimes de montagnes, puisque nous sommes ici à près de trois mille mètres de hauteur. Eh bien ! tout ce cirque, c'est l'ancien cratère. Lors d'une éruption qui dépasse tout ce que l'on peut imaginer, le volcan, pour ainsi dire, se projeta lui-même, ou du moins, il projeta tout son cône d'explosion; c'est pourquoi le cratère actuel est là, à nos pieds, dans ces profondeurs, au-dessous des nuages qui sont au-dessous de nous, et c'est tout le fond désolé de l'ancien cratère que l'on appelle la mer de sable.

Et en effet, cette description évoque bien les photographies qui sont répandues à profusion dans toute File, et que tous les guides publiés par les compagnies de navigation reproduisent à grand renfort de dithyrambes.

Nous prenons les attitudes que nous supposons être de circonstance ; nous nous c montons » un peu en nous répétant tout bas :... grand spectacle de la nature... puissances mystérieuses et redoutables, petitesse de l'homme... émotion religieuse, etc., sans grand succès, et lorsque quelqu'un murmure : « C'est admirable », ces paroles tombent dans le coton dont nous sommes entourés et n'y éveillent pas d'écho.

Personne n'ose dire sa déception, par politesse et aussi par honte d'être dupe ; cependant une voix fait :

— Moi, je me figurais...

— Non... c'est beau... c'est grand... très grand...

Et l'on se recueille en attendant que soit écoulé le temps que l'on juge convenable, comme on fait lors d'un baiser sans amour ou d'une prière sans foi.

Voilà. Nous avons vu le Bromo. Nous pouvons partir.

Nos porteurs sont là, accroupis, ou assis ou debout,

et nous regardent. L'habitude a dû émousser leur surprise, mais qu'oat-ils dû penser, les premières fois qu'ils ont vu des gens se faire monter si haut, venir de si loin, payer si cher et se lever si tôt pour contempler du brouillard alors que celui de Tosari est d'une densité qui défie toute concurrence?

Nous regardons nos hommes qui jouent entre eux. Us sont très amusants. Mais il en est d'eux comme du brouillard, nous aurions pu les voir en bas.

Nous nous décidons à tourner le dos au Bromo. Sans doute, quelques sommets se dégagent un peu; sans doute, ils ont trois mille mètres, mais comme nous sommes nous-mêmes à deux mille huit cents, ils n'en imposent pas beaucoup plus que le Mont-Yalérien lorsqu'on est à Suresnes.

— Alors... nous descendons?

— Nous descendons.

— Regardez donc, on dirait que les nuages se dissipent...

-— Mais oui... Voici du soleil.

— Si cette petite brise continue, nous allons très bien voir le cratère.

— Mais oui!

Et l'espoir renaît.

— Quelle chance!

On se remet aux postes d'admiration.

De gauche à droite, comme si l'on tirait très très!!^lentement un immense rideau, le paysage caché jusqu'ici se montre à nous... Voici les sommets, les pentes... Nous cherchons les profondeurs insondables et nous découvrons, à nos pieds, la plaine, une plaine morne et stérile... et prochaine.

— Ah! ce n'est pas plus profond que cela...

— Nous allons bientôt voir le cratère.

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Le rideau continue à s'écarter, et maintenant tout le paysage est visible. Mais il n'y a pas plus de cratère que sur la main.

Le spectacle qui s'offre h nous, nous l'avons vu cent fois, et plus grandiose, dans les Alpes et dans les Pyrénées.

Où est-il le Bromo?

Mais voici que nos hommes jettent des cris, tendent tous les mains dans la même direction, vers un sommet qui est tout là-bas, là-bas, à l'horizon, à six kilomètres de nous, à vol d'oiseau. Et ils rient :

— Bromo! Bromo! Il fume...

— Il fume?

— Oui, oui!

— Mais certainement, s'écrie celui de nos compagnons qui s'était documenté, le voilà, le Bromo!

— Il n'est donc pas à nos pieds?

— Il y serait si nous étions nous-mêmes sur le sommet qui est là-bas... Et il fume!

— Il fume...

— Mais oui... Il projette des montagnes de vapeur.

— Où?

— Là-bas. Regardez bien. Vous voyez ce sommet?

— C'est le Bromo?

— Oui.

— Et vous voyez bien un gros nuage?

— Oui. Il y en a partout.

— Regardez attentivement celui-là, et vous vous apercevrez qu'il monte, qu'il se renouvelle par bouffées. Tenez... tenez!

— En effet.

— Eh bien, c'est le Bromo en éruption.

Cette fois, il n'y a pas à dire, nous avons été favorisés par la chance ; tant de touristes viennent ici sans voir autre chose que la mer de coton.

Moi, je les envie, ceux qui n*ont rien vu, parce qu'ils peuvent se dire que s'il n'y avait pas eu tant de nuages, ils auraient contemplé un spectacle admirable.

— Mais, me dira-t-on, que n'ètes-vous allé jusqu'au cratère? C'est possible?

— Oui, c'est possible, à la condition de partir à une heure du matin, avec un relais de porteurs. Ce que j'ai vu, c'est ce que l'on montre aux touristes, sans les prévenir.

Un aimable colon qui est aveic nous, nous explique qu'il y a, tout près de chez lui, où nous étions avanthier, un véritable volcan « qu'on peut toucher », le Papadayan, et qui est très intéressant avec ses fumerolles et ses sources d'eau chaude où l'on peut se brûler. Nous avons refusé d'y aller, parce qu'il était tout près, et d'un accès facile.

Et à ce sujet, vous pouvez vous livrer à des considérations philosophiques sur le bonheur qu'on a sous la main et qu'on va chercher bien loin.

* La seconde mystification de Java, c'est :

La table de riz.

Si vous déjeunez à V Hôtel des IndeSy de Batavia, il vous arrivera de voir, à un certain point de l'immense salle à manger, un rassemblement autour d'une table. Quinze ou dix-huit garçons, avec leur veste rayée, sont là debout, autour d'un voyageur assis. Vous croyez à un accident. Vous allez vous lever, vous informer, lorsque vous apercevez que chaque garçon porte un plat et vous TOUS demandez quel est le Gargantua auquel on présente une telle quantité de victuailles.

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C'est un nouveau débarqué à qui Ton fait la brimade de la table de riz.

Voici en quoi elle consiste.

Le voyageur ignorant, à qui Ton demande, au moment de son repas, s'il désire la < table de riz » répond oui, le plus souvent, sans savoir et pour savoir.

Alors, c'est une petite joie et un grand mouvement parmi le personnel. Le service des autres en est ralenti dans toute la salle. L'innocente victime s'installe, met sa serviette sur ses genoux. On lui apporte du riz. Le naïf en prend. Puis un œuf sur le plat. Il le prend. Et il ne voit pas, derrière lui les quinze autres servants qui s'apprêtent à lui ofirir chacun un mets différent : poulet, poisson frit, purée, concombres, débris de mouton, raclures d'assiettes en boulettes, légumes inconnus, aux parfums violents... Au troisième plat, il se dispose à manger. Mais, à sa gauche, s'est glissé un plat nouveau dont il faut prendre. C'est le dernier, croit-il? Non. En voici encore, et encore, et encore. Cela dure sept ou huit minutes. Mais, la bonne plaisanterie, on l'a gardée pour la fin. On lui offre une assiette divisée en huit compartiments, et on l'invite à prélever un peu de chacun des ingrédients qu'elle contient. Il obéit et se met en devoir de manger. Le riz est froid et le tout à l'avenant : franchement mauvais. Il prend encore deux ou trois bouchées. Alors... alors, c'est comme si tous les feux de l'enfer s'allumaient dans sa bouche. Les piments incendiaires et hypocrites ont l'action lente, mais sûre. Le malheureux boit coup sur coup sans pouvoir éteindre la fournaise qui dévore sa langue, son palais, ses lèvres. Ses larmes coulent, sa face se congestionne, il fait ûûû en aspirant de l'air... Dans les coins de la grande salle, il y a des yeux plissés par un rire qui regardent avec satisfaction le succès de la petite

aventare. Personne, du reste, ne lui donnera le remède qui consiste à se saupoudrer la langue de sel Qn, mais on lui expliquera que la dernière assiette, celle à compartiments, contient des épices un peu fortes, et que, la prochaine fois, il vaudra mieux ne prendre, de chacune, qu'une infime parcelle.

Le caoutchouc.

Le grand sujet de conversation, l'unique sujet, depuis Colombo jusqu'à Hong-Kong (huit cents lieues), à Java, à Geylan, dans toute la péninsule malaise, et aussi eu Indo-Chine, c'est le caoutchouc.

Une page tout entière des journaux de Singapore — et quelle page, celle d'un journal anglais ! — est consacrée aux différents événements locaux concernant le caoutchouc : Rubber! Hévéas! Voici les annonces des sociétés nouvelles, car chaque jour en voit éclore; voici des comptes rendus d'assemblée, résultats admirables, constatations de bénéfices, appels à certains actionnaires qu'on oblige à recevoir le remboursement de leur capital ; telle société a payé tous les frais d'études, d'achat de terrain, de plantation, de main-d'œuvre par le seul produit de sa première année d'exploitation. On me donne des chiffres fantastiques. Le caoutchouc revient à deux francs le kilogramme, et on le vend douze ^ (étonnez-vous, après cela, du prix des pneumatiques). La concurrence? on ne la craint pas! Le Brésil? Le Brésil n'existe pas, ne peut pas exister.

— La production va augmenter dans des proportions folles, puisque toute la péninsule malaise se hérisse d'hévéas, puisque Sumatra...

1. Ce sont les prix de février dernier. Aujourd'hui le cours est de sept francs.

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— La consommation augmentera d'autant.

— Et si l'on inventait le caoutchouc industriel, si on arrivait à le produire chimiquement?

— La chimie ne travaillera jamais à si bon marché que la nature.

^ — Ce n'est pas prouvé. D'autre part, le prix de votre

main-d'œuvre va s'élever.

— Nous avons de la marge. Que notre prix de revient double, que le prix de vente baisse de moitié : nous gagnons encore cinquante pour cent .

— Il y aura un krach.

— Avant il y aura eu un boom! Achetons des terrains où nous pouvons! Louons-en seulement : pour soixantequinze ans, pour cinquante ans, pour vingt ans : c'est assez.

...J'ai donc voulu voir une plantation de caoutchouc.

Celle qu'on m'a fait visiter est toute petite, toute modeste, toute simple, toute rudimentaire. Elle a coûté quarante mille francs d'achat de terrain et de mise en état. Elle rapporte deux cent mille francs par an.

La maison du chef de l'exploitation — un jeune homme — est toute petite, elle aussi, et toute simple.

— Où est la plantation?

— Là, devant vous !

— C'est ça, des caoutchoucs?

J'avais imaginé un tableau bien exotique, avec des

caoutchoucs semblables à ceux qui meurent dans nos appartements, ou à ceux qui souffrent dans notre Midi, mais beaucoup plus grands, naturellement, et, au milieu, sous la surveillance de chefs d'équipe, des multitudes d'indigènes, peinant, haletant à quelle besogne, je n'en savais rien, mais à une dure besogne.

Au lieu de cela... Vous connaissez le bois de pins, au Bois de Boulogne, à Saint-James? C'est le même aspect

tranquille d'un sol tout propre et très ombragé, planté d'arbres serrés dont on ne voit que les fûts, et dont le feuillage, banal, n'attire pas Tattention.

Un indigène passe, à côté de moi, portant un seau plein de lait...

Du lait? Que vient faire ce seau de lait dans une plantation de caoutchouc? Nous le saurons tout à l'heure.

Les troncs des arbres sont bizarres. On dirait des colonnes sur lesquelles on a commencé — par en bas — à tracer un ornement en spirale, une ligne qui entame la superficie d'un demi-centimètre, et contourne Tarbre en s'élevant.

Voici un ouvrier qui rafraîchit un de ses sillons, à l'aide d'un instrument de précision, dont l'arrangement rappelle celui des rasoirs mécaniques. C'est la saignée qu'il faut pratiquer avec soin; trop faible, elle est peu productive ; trop profonde, elle blesse l'arbre. L'art de plumer la poule sans la faire crier n'a jamais été mieux pratiqué. Après le petit copeau d'écorce enlevé, voici, perlant comme de la sueur, des gouttelettes blanches qui suivent la pente savante de l'entaille en hélice, sont arrêtées par un sillon vertical, et tombent tout au pied de l'arbre dans un petit godet. On rassemble le contenu des godets et on obtient ainsi ce liquide complètement semblable à du lait, et dont la vue tout à l'heure m'avait si fort intrigué. C'est le latex.

Il semble que ce liquide, avant de devenir du caoutchouc, doive subir toute une série de longues manipulations. Il n'en est rien. Si on le laissait livré à luimême, il se coagulerait tout seul, mais ce serait trop long et incomplet comme rendement. On porte les seaux sous un hangar qui ressemble à la laiterie la plus élémentaire d'un de nos petits villages ; le latex est distribué dans des récipients en forme de rectangles allongés»

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un indigène y verse quelques gouttes d'acide acétique, et après peu de temps, il n'y a plus dans le récipient qu'une eau claire, qu'on jette, et un gâteau de matière plastique qu'on presse, qu'on sèche, qu'on lamine... le tout sans installation coûteuse, à l'aide seulement d'une mauvaise petite presse de rien du tout... Et voici une lame de caoutchouc toute prête à mettre en caisse, et à expédier à Anvers, où elle sera vendue douze francs le kilogramme à des industriels qui, après des transformations secrètes et des mélanges rémunérateurs, la céderont au prix que l'on sait, sous forme de bandages pour automobiles.

Fêtes d'ici et de là-bas.

Là-bas»

On a convié des paysans d'Europe à se réjouir.

Évoquez une kermesse de Téniers.

Sur un tonneau, un violoneux et un joueur de cornemuse. On mange, on bâfre.

On danse. Les sabots martèlent le sol, les bras sont agités, les cols de chemise ouverts. Des cris, des éclats de rire grossiers. Les fllles sont saisies à bras-le-corps, emportées, froissées, bousculées.

Le soir, des hommes sous l'influence de la bière, du vin ou de l'alcool, seront devenus semblables à des brutes. Celui-ci injuriera son père, battra son ami, laissera, débridés, agir ses instincts, et finira abattu par le sommeil, dans son vomissement. Sur les bords des fossés, des filles seront violées.

Cest la fête des races supérieures.

Ici, en Extrême-Orient, même monde, des ouvriers de la terre.

Ils ont, de grand matin, installé tout un orchestre, dont ils sont les musiciens. Cet orchestre est composé de sept ou huit instruments différents. Quatre ou cinq jeunes filles danseront. Ce ne sont pas des professionnelles. Celle-là, hier, repiquait du riz ; celle-ci saignait les caoutchoucs; demain cette autre retournera aux champs de canne à sucre. Tous les travailleurs sont là, assis à leur manière, et silencieux. Les villageoises alors se mettent à danser une danse qui n'a rien de commun avec les attitudes épileptiques et les contacts vulgaires des gens civilisés. Avec deux cavaliers — qui ne les toucheront jamais, même du bout du doigt — elles vont évoluer pendant des heures, sur une surface de quelques mètres carrés. Elles évolueront lentement, lentement, sans un sourire provocateur, sans un regard lascif, la physionomie grave au contraire, et un peu hiératique. Leurs gestes se feront non par des mouvements de bras, mais par des frémissements de la main, par des vibrations des doigts, par un rare rejet de Técharpe. Et puis ! Et puis, ce sera toute Thistoire éternelle de Tamour, mais éthérisée, poétisée, synthétisée, repensée. Les poursuites de Tamant se traduisent par des pas qui ne le font avancer que de quelques centimètres, par des mouvements qui n'ont plus de signification directe, mais qui sont des symboles résumant toute une longue suite de prières à Taimée, d'implorations à la cruelle, d'efforts pour attirer l'attention de l'insensible. Comme l'autre, comme toutes les autres, elle fuit sous les saules, ou veut prolonger trop longtemps le plaisir qu'elle éprouve à voir, soumis à ses regards, l'homme

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ordiDaîrement si fort et dominateur. Celui-ci se lasse, jette les yeux sur une compagne, et voici la cruelle maintenant désarmée, suppliante à son tour, qui s'efforcera — sans le toucher! — sans trop en avoir l'air même -— de ramener à elle celui qu'elle aimait d'être si humble, et auquel maintenant elle veut obéir.

Pendant des heures et des heures, le village tout entier suivra les évolutions des personnages, entendra cette musique que nous ne comprenons pas et qui éveille dans ces âmes simples — sont-elles si simples? — des sentiments à la fois monotones et variés, et si subtils que nul ne saurait leur infliger le vêtement grossier que sont les mots.

Ensuite, des marionnettes joueront.

Comparez. Là-bas, Guignol lâche, menteur, cynique, brutal, voleur... les coups de bâton... le droit et l'honnêteté bafoués... rappelez-vous la tête de Guignol, et ses bosses, et son clinquant. Maintenant, prenez entre vos mains — on vous le permet non sans quelque inquiétude — prenez cette délicate poupée dont les bras minces et articulés semblent de longues pattes de sauterelles, et regardez son visage. Avez-vous vu plus spirituel et plus charmant, et plus pervers, et plus féminin que cette prunelle qui se perd dans l'angle extérieur des paupières, et cette bouche si mince et si grave — grave comme la volupté, et l'ensemble de cette physionomie qui rappelle à la fois M™« Sarah Bernhardt, M"' Polaire et la créatrice d*Hélène de Sparte, la belle Ida de Rubinstein ?

Tout à l'heure, entre les mains de l'artiste, la poupée s'animera, et bientôt vous ne verrez plus les bâtonnets qui commandent les mouvements de ses bras, vous ne verrez plus même la figure de l'homme qui lui donne la vie et la fait parler, bien qu'il dédaigne de se dissimuler.

Jusqu'au soir, jusqu'au milieu de la nuit, jusqu'au point du jour, les paysans resteront là, intéressés, immobiles, écoutant les récits des légendes dont leurs aïeux si lointains furent les créateurs ou les héros.

C'est la fête des races inférieures, que les puissances d'Europe ont le devoir — un devoir lucratif — « d'arracher à leur barbarie ».

Le soir même à Buitenzorg, le lendemain à Batavia, j'ai pu voir, après la fête champêtre, les réjouissances de la foule dans la grande ville.

On célébrait un anniversaire mahométan (vous le savez, n'est-ce pas, que les Javanais sont mahométans?) Mais les Chinois s'étaient mis de la partie, et comme ils sont, à Batavia tout au moins, les plus riches et les plus remuants, on est porté à croire qu'il s'agit d une fête chinoise. Cette fête se prolonge tard dans la nuit. Elle comporte, comme notre carnaval, des masques et des chars. A la vérité, les masques sont peu nombreux, et les « chars i», portés à dos d'hommes, peu artistiques, bien qu'ils soient de la même conception que les nôtres par leur clinquant et leur recherche brutale de l'eflFet. Rien d'ailleurs d'original ni d'intéressant.

Mais, dans cette foule, se promènent des musiques, des monômes de Chinois qui portent un long cylindre de papier, de vingt ou trente mètres de longueur, dans lequel, de place en place, des lumières sont installées, et représentant quelque dragon. Mais cette foule est dense, presqu'autant que celle qui se bouscule sur nos boulevards les jours de confetti. Eh bien, sans être triste, sans être silencieuse même, elle paraît, dès le premier regard, d'une moralité, d'une dignité bien supérieures à nos cohues d'Europe. Ceux qui ont vu

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Paris à la Mi-Carême, Berlin le 1*' janvier, New-York aussi, et Londres tous les soirs, savent les vulgarités, les bassesses, les attentats qui s'y commettent, hypocrites ou cyniques, nombreux et acceptés.

Ici, les petites femmes javanaises ou chinoises vont lentement, par théories de quatre ou cinq, seules ou paraissant Têtre, et nul ne se permet un regard équivoque, une parole quelconque, ni un geste douteux.

Des riches Chinois dont les demeures donnent sur la

grande rue, ont ouvert leur jardin à la foule, et du haut

de la véranda, ils assistent aux spectacles que viennent

leur donner les porteurs de chars ou de dragons, les

équilibristes et les danseurs. La multitude prend sa

part du spectacle et Taccès du palais, ouvert comme une

sorte de théâtre, n'est défendu que par un fil de fer. Nul

ne pense à franchir ce fragile obstacle, nul ne crie, nul

ne bouscule son voisin.

Voilà. ^

Pieter Erberfeld.

Lorsque Ton se promène dans le vieux Batavia, dans cette ville abandonnée aujourd'hui aux affaires, et que les bourgeois hollandais au xvii* siècle avaient constAiite sur le modèle des quartiers de Rotterdam où se croisent les canaux, le passant, en suivant des murs bordant les jardins, se trouve, à un moment donné, devant une inscription en hollandais et en javanais, gravée dans la pierre d'un de ces murs. Sur la crête, une tête de plâtre, traversée d'un fer de lance.

L'inscription porte ces mots :

POUR perpétuer le nom exécrable du traître

pieter erberfeld, défense est faite de jamais

BATIR ou PLANTER EN CE LIEU.

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