BATAVIA, 14 AVRIL
Au touriste qui en a demandé la traduction, on explique que cet Erberfeld était, en effet, un traître qui avait ourdi un complot, avec des Javanais, pour assassiner le gouverneur général et tous les Européens.
Et le touriste passe, approuvant la pérennité du châtiment.
Or, l'inscription est mensongère : Erberfeld, s'il fut l'ennemi des Hollandais, ne fut pas, pour cela, traître à sa patrie, car il n'était pas hollandais, mais fils d'un Westphalien et d'wne Javanaise. Le complot auquel il participa naquit d'une tentative de révolte des Javanais à bout de résignation. En réalité, ce révolté se mit à la tète d'un mouvement nationaliste, qui tendait à secouer le joug insupportable des étrangers.
Voici le récit du supplice infligé à Erberfeld ainsi qu'au Javanais Catadia qui était avec lui à la tète de la conspiration. Ce récit est emprunté à un ouvrage publié à La Haye en 1763 : Vies des gouverneurs généraux de la Compagnie des Indes, par P.-J. Dubois.
« La sentence de ces deux malheureux portait : «Qu'ils seroient étendus et liés chacun sur une croix, où ils auroient la main droite coupée, et seroient tenaillés aux bras, aux jambes, et aux mamelles, de façon que les tenailles ardentes en emporteroient des morceaux de chair; qu'ils auroient ensuite le ventre ouvert du bas en haut, le cœur arraché et jeté au visage, la tète tranchée et mise sur un poteau, le corps écartelé et ses parties exposées hors de la ville pour servir de pâture aux oiseaux.
« Quatre autres criminels étoient condamnés à subir le même supplice, à l'exception que leurs corps ne seroient pas écartelés, mais qu'ils demeureroient vivants sur la roue. Dix dévoient être rompus sans recevoir le coup de grâce, et les trois femmes étranglées.
l'île de la moiteur 45
€ Cette sentence, prononcée le 8 d'avril 1722, fut exécutée le 22 du même mois. Les quatorze criminels qui avoient été exposés encore en vie, étoient tous morts avant les six heures du soir. Le dimanche 24, on rendit à Dieu des actions de grâces publiques pour la découverte de cette horrible conspiration.
< Dans la suite on saisit encore une trentaine des complices, qui furent tous mis à mort les uns après les autres. La maison où demeuroit ordinairement Pierre Erberfeld fut abattue et rasée jusqu'aux f ondemens. »
Les Hollandais, qui punirent la révolte avec cette sauvage férocité, ne Tavaient-ils pas provoquée?
Michelet a dit des Hollandais : Ils sont avares pour être généreux. Si la formule est vraie et si elle peut s'appliquer à la colonisation, il faut s'attendre à voir les Hollandais devenir, à l'égard des Javanais, d'une générosité folle. Au moins jusqu'en 1860, en effet, ils ont été,, pour leurs sujets asiatiques, avares de dévouement, avares de justice, singulièrement avares même de simple humanité.
Disons les choses tout net : ils ont été monstrueux.
ifn'y a pas, je crois, dans toute l'histoire, un pareil exemple de cruauté délibérée, dictée par le seul appât du gain. Il n'y a pas une autre nation civilisée qui, pendant plus de deux siècles, ait réduit à la misère tout un peuple inoffensif, et lui ait plus cyniquement arraché l'indispensable pour s'en faire du superflu. Pendant plus de deux cents ans, les Hollandais ici, ont volé, tué, torturé sans pitié, sans remords, sans scrupules. Une population dont le chiffre a varié entre dix et trente mil- HoDS a été exploitée, traitée plus durement qu'un peuple d'esclaves, par un pays civilisé de trois millions d'hom-
mes. Les Javanais ont été, sans raison, réduits à la faim, à la misère, au désespoir par une natioa qui se disait chrétienne. Pendant des années et des années, le budget de la Hollande s*est alimenté avec les millions de florins volés, arrachés à la faiblesse et àTignorance des Javanais, qui en mouraient de faim.
On a calculé que la spoliation des indigènes au profit du budget de la mére-patrie a représenté, de 1831 à 1877, rénorme total de un milliard sept cent millions de francs. (Reclus.)
Les Hollandais ont pris possession de leurs Indes vers Tan 1600. Ce n'est guère que depuis 1860 qu'ils ne s'y conduisent plus comme des bandits.
Leur excuse, — non ! il ne peut pas y avoir d'excuse pour de tels crimes — l'explication d'un tel forfait, c'est qu'il a été pendant plus d'un siècle, l'œuvre d'une compagnie commerciale. Ceux qui touchaient les dividendes énormes qu'elle donnait à ses actionnaires (jusqu'à 63 pour 100 en une année) ignoraient ce que cet argent représentait de souffrance humaine. Sans doute, alors que le gouvernement hollandais avait pris officiellement possession de ces îles malheureuses, la nation hollandaise ignorait encore les exactions que l'ou y commettait en son nom.
Ce pays où l'homme vit de rien, ce pays exceptionnellement favorisé par la nature, où une cabane est un abri suffisant, où le plus petit champ fournit la nourriture de toute une famille, l'âpreté, la cupidité, l'avidité d'un peuple civilisé ont réussi, chose incroyable, à le réduire à la famine. On forçait les gens à ne plus planter le riz dont ils se nourrissaient et à faire pousser, pour le compte du maître, des produits qu'eux ne consommaient pas. La mort était le châtiment ordinaire des plus petits larcins, et la torture, le premier moyen d'en-
l'île de la moiteur 47
I quête. Des populations tout entières ont été enlevées,
par la force, de leur lieu de naissance, et transportées là où Ton avait besoin de leur travail. Les Hollandaii» disaient (comme l'ont dit les Espagnols) : « Dieu n'a pas racheté de son sang les âmes des Indiens et on ne
I doit pas faire de différence entre eux et les plus vils
animaux. »
Si le complot d'Erberfeld ne fut pas, comme le pense un historien hollandais que je citerai plus loin, la monstrueuse invention d'un gouverneur avide, il marc^ua la suprême tentative de révolte d'un peuple de martyrs. Il réunit, a-t-on dit, dix-sept mille conjurés et n'échoua que par une trahison.
Ce complot, s'il a existé, ce n'est pas Erberfeld qui le conçut. L'instigateur, d'après l'acte d'accusation, était ^ un Javanais nommé Catadia ou quelque prince indigène dont Catadia fut le porte-parole. On ne sait rien de précis; ce qu'on a dit, c'est que Catadia employa deux années entières à décider Erberfeld à l'action. On imagine les arguments que Catadia put invoquer. Il dut apporter mille témoignages de la misère des asservis. Il dut raconter les exactions, donner des preuves, puis repVésenter à Erberfeld que des milliers d'hommes continueraient, à côté de lui, à mourir de faim, à tomber sous le fouet, sous le poignard, à être volés, pendus, fusillés, sans justice et sans raison, si on n'agissait pas. Et qui sait — s'il y a eu complot -— si la mère d'Erberfeld, javanaise, n'intervint pas pour supplier son fils de sauver ceux qui étaient à moitié ses frères ?
Quoi qu'il en soit, Erberfeld, parait-il, se laissa convaincre. Le complot fut tramé avec habileté et il devait réussir. En voici l'exposé, traduit de De Opkomst van het Nederlandsche in Oost Jndie.
« ... Par de plus amples recherches on obtint la certitude que Ton se trouvait sur la piste d'une conspiration énorme, dont un métis, un riche citoyen de Batavia, nommé Pieter Erberfeld, fut la tête. Arrêté et mis à la torture, il confessa avoir conspiré avec un sergent indigène, Madja Praga, un doekoen Karta Drya, Sarapasa et avec beaucoup d'autres encore, à surprendre, au jour de Tan, avec des esclaves recrutés, Batavia et son « château > et à assassiner en premier lieu le gouverneur général ainsi que tous les Européens. Erberfeld se serait alors proclamé Gousti et Patti de Batavia, et les autres conspirateurs se seraient partagé les autres dignités. Us attendirent et espérèrent que les Chinois, les Mangeasfars et les Javanais se soumettraient.
« Quand on donna de nouveau la question à Erberfeld et aux principaux co-accusés, ils nommèrent un grand nombre de princes javanais comme leurs complices.
« Parce que les conspirateurs avaient encore à temps pu détruire leur correspondance avec les grands et les régents de Java, et aussi afin de ne pas faire naître une grande commotion dans Java qui venait de se ressaisir de si grandes perturbations, le gouverneur général et son conseil résolurent^ pour des raisons d^Etat^ de ne plus examiner la véracité des accusations portées par Erberfeld contre un nombre de grands et de princes à Java, mais de cesser au contraire toutes recherches.
€ Si Von eût persisté dans cette manière de sévir j on aurait dû rechercher les voleurs jusque dans les plus hauts rangs des fonctionnaires, surtout dans les factoreries sur le continent des Indes, car ils pullulaient partout comme de vrais parasites. »
Cette dernière phrase fait comprendre pourquoi « le gouverneur général et son conseil résolurent, pour des raisons d'Etat, de ne plus examiner la véracité des accu-
L'aE DE LA MOITEUR 49
sations portées par Erberfeld contre un nombre de grands et de princes à Java, mais de cesser au contraire \outes recherches. »
J'ai dit, plus haut, qu'on était en droit de se deman- ^r si le € complot » n'avait pas été purement inventé par l<s ennemis tout-puissants d'Erberfeld.
C'est un Hollandais qui exprime ce doute, et un Hollandais qui est un personnage officiel : archiviste de VEtat à BûJtavia. Le docteur F. de Haau, dans un livre publié en 1910, à Batavia, par la Société Batave d'arts et de sciences, dit ;eci :
« Cependait, un examen consciencieux apprend gue le danger rémltant du complot d'Erberfeld doit avoir été plutôt iûaginaire. Un sceptique pourrait même douter de l'eâstence de toute la conspiration. Pas une seule preuve l'en a été produite. Pourtant il ne manquait pas au gouverneur général Zv\raardecroon de la bonne volonté >our obtenir des preuves contre son voisin Erberfeld. Mais, comparaissant devant un tribunal composé d'écherins, le malheureux métis dont la cervelle évaporée avait, i ce qu'on a dit, couvé le projet de se rendre maître d< la Capitale, avait très peu de chances d'échapper à un jugement sévère. En tout cas, qu'il ait été coupable ou innocent, on peut certainement mettre de côté les aveux qui lui ont été arrachés dans la chambre de torture... y>
Pourquoi aurâ-it-on imaginé ce complot ? Voici la réponse que fait h même auteur à cette question :
c Si ma supposition est juste et qu'il y ait liaison entre la soi-disant conspiration d'Erberfeld et des dissensions personnelles entre Erberfeld et des personnes influentes, plus spécialement le gouverneur général Zv\raardecroon, il ne serait peut-être pas mal fondé de supposer que Herre (c'est le nom du commissaire de police qui ût le
premier rapport sur la conspiration)... fut plus ou moins un mandataire complaisant du gouverneur général avec lequel il resta en relations même après la démission dd celui-ci. »
L'auteur fait allusion à des terrains appartenant à Erberfeld, et dont la propriété lui était contestée pai le gouverneur général.
Je n'insiste pas. Un hasard m'a mis sur cette piste. J'ai pu faire traduire du hollandais les passages ci-dessus qui ne m'ont été signalés qu'après d'assez longues recherches.
Les moyens de poursuivre cette étude aie manquent.
Mais parmi les Hollandais d'aujourd'hui, qui sont généreux et doux, qui comprennent enfin eurs devoirs à l'égard des Javanais, ne s'en trouvera-;-il pas un qui aura assez de courage, de talent et d'autcrité pour déterminer un mouvement d'opinion publique et obtenir l'enlèvement de l'inscription infamante e^ menteuse qui voue à l'exécration perpétuelle un hoame innocent, à qui on eût dressé des statues s'il avait réussi, un homI^e qui, même coupable, serait excusé par les atrocités qu'on ne pouvait faire cesser que par la violence, et dont le crime, en tout cas, a été largement expié par l'épouvantable supplice qu'on lui fit subir?
Ou alors, qu'on inscrive au-dessous de son nom la liste des gouverneurs généraux quf furent, plus que lui, des criminels, et furent non seulement impunis mais honorés, les noms de ces gouverneurs généraux dont on peut dire ce que Flaubert écrivât des Carthaginois : « Ils étaient estimés comme des pressoirs, d'après la quantité qu'ils faisaient rendre^ >.
1. Sans aller jusqu*à dire que mon passage à Java ne m*a cause que déception, je ne saurais trop conseiller à ceux de nos compatriotes qui vont aux Indes et au Japon, de s'arrêter de préférence
l'iLE DE LA MOITEUR 51
dans notre Indo-Chine française. Ils y trouveront une végétation presque aussi belle, un ciel plus pur^ un climat moins épuisant. Ils n'y verront pas le Bromo, mais ils ^ admireront la baie d'Along qui est une des merveilles du monde, et les ruines d'Angkor dont le Boro-Bodour de Java n'est qu'une réduction. Et enfin, ils feront acte de braves gens, en allant se rendre compte des efforts français, et en donnant une marque de sympathie à des compatriotes qui seront heureux de les recevoir et de les fêter. (Seulement, au retour, s'ils ne veulent pas être vilipendés, je leur conseille de ne pas publier leurs impressions de voyage, au cas où elles contiendraient la plus légère critique.)
Premier contact.
En mer. — J'arrive en Chine avec la croyance qu'un événement, plus important pour l'histoire de l'humanité que ne le furent la chute de l'Empire romain et la découverte de l'Amérique, se prépare dans ce pays, déjà civilisé alors que nous étions des barbares, qui inventa la boussole, l'imprimerie et la poudre à canon. (Il convient d'ajouter qu'il ne connaissait celle-ci que pour en charger ses pièces d'artifice, les jours de fête, et que c'est de nous qu'il apprit à s'en servir pour tuer.)
Il y a trois ans que je n'avais vu des Chinois chez eux. Depuis, une révolution s'était produite et la Chine impériale était devenue la République chinoise.
Cette Révolution n'a-t-elle été qu'un changement d'étiquette ?
C'est ce que je vais m'efforcer de savoir.
Déjà, sur le bateau qui nous mène de Sîngapore à
Hong-Kong, je remarque des jeunes Chinois, dont un couple, qui m'apparaissent sous un aspect nouveau. Vêtus à TEuropéenne, la natte coupée, ils ont un air dégagé et « chez eux » que je ne leur connaissais pas. Sans doute, ils exagèrent un peu et, afin de se montrer c à la hauteur », ils affectent, d'abord, le plus désagréable laisser-aller. Vautrés sur les banquettes du fumoir, ils ont Tair de dire : « Nous n'avons plus rien à apprendre de vous : nous connaissons maintenant, aussi bien que nul en Amérique, les mauvaises manières. » Mais leur souplesse les incite bientôt à devenir plus corrects, et leur finesse leur a fait, en peu de temps, sentir la muette désapprobation des passagers.
Après deux jours de traversée, on fait connaissance. Je remarque un vieil Anglais, le type même des bourgeois anglais, haut de taille, lourd d'allure, mais intelligent, averti, malicieux, pratique, qui a entamé une conversation avec un de ces jeunes Chinois. Ce fut sans doute par curiosité, par désœuvrement, et avec condescendance. Mais il faut croire que le Jaune est intéressant, car l'entretien se prolonge, et ce sont bien là deux hommes équivalents, de culture analogue, qui échangent des idées. L'un et l'autre ont peut-être oublié tout ce qui les sépare et ils ne se rendent pas compte eux-mêmes de la nouveauté du spectacle qu'ils offrent, ni combien il eût été impossible seulement cinquante ans plus tôt.
La jeune Chinoise ne paraît pas autant à Taise, et elle a un peu l'air déguisé dans ses robes d'Européenne, élégantes cependant. Rarement on la voit en compagnie de son mari et des amis de celui-ci, et, lorsqu'ils daignent l'admettre auprès d'eux, on sent à mille petits riens que c'est là une chose anormale, une mode européenne, à laquelle ils n'obéissent pas sans efforts.
Sans doute, le jeune Chinois et le vieil Anglais par-
laient affaires en bous commerçants, et c'est là un trait d'union puissant entre les deux peuples qu'ils représentent.
Hong-Kong.
Hong-Kong, que j'avais vu sous un soleil éclatant, se présente à mes yeux d'aujourd'hui enveloppé de brume. On dirait quelque paysage norwégien, n'étaient les jonques chinoises aux voiles pareilles à des éventails éployés.
Je reconnais le rocher stérile dont la puissance anglaise a fait une puissante ville. Voici, au bord de la mer, les énormes bâtisses où régnent les banques et les offices, et au-dessus, accrochées à la paroi presque verticale, les villas, les unes dominant les autres, avec le funiculaire qui en rend l'accès facile. Voici la rade admirable, entourée de toutes parts par des collines, dans laquelle on s'insinue par une sorte de couloir coudé. C'est là, dans cette rade qui parait si calme, si sûre, qu'il y a peu d'années, un typhon fit des victimes dont le nombre s'évalua par dizaines de mille ; jonques, barques, canots, voiliers, petits vapeurs et même steamers, ayant rompu leurs amarres, furent jetés les uns contre les autres, secoués par une force formidable c comme des œufs dans un baquet y>.
Aujourd'hui, tout est tranquille dans l'atmosphère. A la brume s'ajoutent les fumées des cargos ; le mouvement est incessant et nombreux sur l'eau calme. Les petits vapeurs, liés à de grandes jonques, les emmènent avec des airs importants et vainqueurs. Voici les sampans, huttes flottantes, dont les bateliers sont des femmes, si curieuses à voir, huchées sur un bordage, manœuvrant le gros, lourd et long aviron, vêtues de noir, en blouse et pantalon, tète nue, et portant presque
toutes, suspendu à leur dos, un marmot dont la tète indifférente se balance, coiffée du petit bonnet si bizarre avec ses deux cornes sataniques et ses ornements de métal. Je reconnais tous les détails : la chambre à coucher sous Farche de bambous tressés ; à l'arrière, la cuisine composée d'un fourneau et d'un poêle entourés . d'une barrière de bois, et si misérable d'aspect ; et le chat attaché au cou par une ficelle, et les baguettes d'encens, et les petits papiers, rouges et dorés, qu'on colle à la poupe pour écarter les mauvais esprits des noyés, très malfaisants, paraît-il.
Tout cela grouille, se croise, se froisse, par centaines, par milliers et, accostés au quai, des centaines et des milliers d'autres embarcations attendent la clientèle. Il y en a aussi de très grandes, avec des châteaux élevés à l'arriére, et qui nous réjouissent doublement : et par leur exotisme, et par leur ressemblance de silhouette avec les grands bateaux de chez nous, au temps de Louis XIV, tels qu'on les a vus sur des tableaux.
Nous allons à terre, et nous tombons dans le fourmillement de la ville chinoise. L'impression que l'on a tout de suite, qui s'impose, qui vous saisit, est celle de nombre, d'infinité d'êtres, de surabondance de vies humaines, de trop plein. Et tout cela en mouvement. Vous vous êtes bien penché sur une fourmilière ? Vous avez été surpris par cette agitation qu'un premier coup d'œil peut faire croire sans ordre, et qu'on sent bientôt organisée et productrice. C'est cela. Chaque fourmi, c'est un Chinois. Et dans la rue voisine, de même, et encore plus loin, et encore, et partout, sur ce rocher anglais. Notez qu'ici les Chinois ne sont pas chez eux. A une faible distance, il y a Canton, avec son million d'habitants, et d'autres grandes villes de cent mille âmes, dont nous ne savons même pas les noms, et où le séjour
n'est pas permis aux blancs. Nous allons suivre les côtes pendant quatre cents lieues pour aller à Shang-Haî : nous passerons devant des villes plus grandes, plus commerçantes, plus actives que Marseille ou Bordeaux ; et il nous resterait six cents lieues de côtes à parcourir avant d'arriver à l'endroit où finit la mer chinoise. A Tintérieur, c'est un territoire grand vingt fois comme l'Europe. C'est cinq cent millions d'hommes qui apprennent peu à peu que la Chine existe, et qu'elle est menacée par les diables d'Occident, contre lesquels on ne peut se défendre qu'en les imitant. Ceux-ci, d'ailleurs, dans une inconscience incroyable, s'offrent et se disputent, et s'imposent, pour initier les Chinois à tous leurs secrets d'activité et à tous leurs secrets de mort, et n'ont qu'un désir : vendre à la Chine des chemins de fer, des forts, des canons et de grands cuirassés, à la dernière mode.
Dans ces rues de Hong-Kong, lorsque le premier étonnement devant la multitude permet de regarder les individus, on est frappé par l'intelligence et l'énergie qui se lisent sur le visage de chacun. Aucune gène, et bien entendu, aucune humilité en face de l'Européen. Les regards chinois se plantent dans les vôtres, droits, graves et inquiétants. La haine, si elle existe, ne peut être que soupçonnée, mais ce qui ne se cache pas, c'est la formelle intention qu'ont les Chinois de se considérer comme les égaux des Européens, et de ne pas tolérer que les Européens en doutent.
On songerait à tout cela, dans les rues de Hong-Kong, si Ton n'était distrait et amusé, à chaque pas, par un détail nouveau. Pendant cinq minutes, par exemple, on passe devant une série de boutiques de changeurs, et comme chaque boutique est tout ouverte, on y voit jusqu'au fond, et cent fois, le même spectacle : des Chinois qui laissent couler, d'une main dans l'autre, des pièces
d'argent, comme si c'étaient des grains de blé, et les jettent ensuite dans un panier, après les avoir ainsi comptées, triées, vérifiées avec une habileté de prestidigitateur. Un autre Chinois, plus vieux, plus gros, le patron, fait glisser sous ses doigts les boules noires de la machine à calculer, et cet autre, enfin, écrit avec un pinceau, tenu perpendiculairement au papier, des signes mystérieux qui sont des chiffres.
Des ornements sculptés, en beaux bois dorés, égaient les boutiques; des petites niches, à terre contre le mur, font mille refuges bas où brûlent des baguettes d'encens, et toutes les rues ont Tair de rues en fête, à cause des innombrables enseignes verticales qui pendent comme d'étroites bannières de chaque côté, débordant jusqu'au milieu de la rue, et montrant des caractères noirs ou dorés sur des fonds de rouge vif.
Nous avons quitté Hong-Kong hier matin, et nous naviguons en longeant la côte, à deux lieues du rivage, environ. Nous n'avons pas cessé de voir, autour de nous, des bateaux de pèche. Hier soir, comme je sortais du fumoir, je ne pus retenir un cri de surprise devant l'aspect de la mer, scintillante de lumières. On avait l'impression de passer au milieu d'une escadre dont tous les feux seraient allumés. C'étaient des feux de bateaux de pèche. Tout à l'heure après le lunch, je les vis à l'horizon, si nombreux que la curiosité me prit de les compter. Je m'arrêtai, fatigué, à cent dix, et je n'avais regardé que du côté du large. Sans être démontée, la mer est forte, blanche d'écume, et le vent frais. Nous avons frôlé plusieurs canots tout petits, montés par deux hommes qui tranquillement tiraient des lignes. Le
Chinois est un marin d'une audace et d'une habileté rares.
Quelle est la nourriture de ces travailleurs intrépides ?
Pendant l'escale à Hong-Kong, nous avons assisté aux repas des coolies. Chacun d'eux va remplir un petit bol à un baquet plein de riz, puis vient se mettre à croppetons, en cercle avec quelques camarades, et, le bol approché de la bouche, pousse de celui-là dans celle-ci, à l'aide de deux baguettes, tout le contenu du récipient qu'il va remplir deux ou trois fois, à volonté, au baquet. Entre temps, il a pris quelques morceaux de poisson séché. Pour finir, il remplit son écuclle à un autre tonneau qui contient du thé, (ou pour mieux dire, de l'eau chaude légèrement teintée), la vide, la remplit, la vide encore, et s'en va d'un air satisfait.
L'homme jaune est, techniquement, une meilleure machine que l'homme blanc ou noir. Cette machine chinoise est, sans doute aucun, d'un meilleur rendement que toute autre, et elle produit énergie et force à meilleur marché. Si les lois économiques sont vraies, la machine plus chère doit disparaître, lorsque toutes deux seront en concurrence.
Seront-elles en concurrence?
Toute la question est là.
Shang-Haï.
Je suis enchanté du séjour d'une semaine que nous venons de faire à Shang-Haï.
J'ai vu une concession française dont nous avons le droit d'être fiers ;
J'ai vu des Chinois faire la fête, et j'ai fait la fête avec eux;
J'ai vu juger des assassins;
J'ai vu, dans une prison, les héros d'une histoire d'amour bien jolie et bien chinoise ;
J'ai assisté à la représentation d'une pièce à thèse, chinoise et moderne, en chinois, par des acteurs chinois, intitulée V Opium;
J'ai éprouvé une forte émotion chez les Jésuites de Zicawey ;
Et enfin, j'ai couché dans un hôtel chinois, à Chin-Taï, une ville exclusivement chinoise, à cinq heures de chemin de fer de Shang-Haï. Nous y avons fait la plus charmante et la plus poétique des excursions.
Je vais essayer de vous raconter tout cela.
La ville.
J'imaginais que les Européens étaient ici, comme à Canton, parqués sur une étroite bande de terre, et qu'une populeuse cité chinoise les entourait.
Je savais que les différentes puissances d'Europe y possédaient des concessions et je craignais que la France ne fût pas la mieux partagée.
C'est le contraire qui est la vérité.
Shang-Haï est au bord d'une rivière, et l'arrivée, par la brume qui est de règle dans cette saison, rappelle une arrivée à Londres. A terre, l'impression persiste, devant un grand quai bordé de maisons européennes, où la foule est grise, noire ou bleu sombre. Il faut regarder la figure des gens pour voir qu'ils sont différents de nous : des tramways électriques, des poussepousse, des voitures, des automobiles; rien de plus banal, de plus déjà vu. On débarque sur la concession internationale, on suit le quai, on traverse un petit pont, on voit une haute tour de signaux dont nous
aurons à reparler, puis, en haut d'un grand màt de pavillon, un drapeau français à côté d'une très belle et très grande maison au fronton de laquelle brillent deux grosses lettres dorées R. F. C'est notre consulat.
Et ici, et bien loin encore, vous êtes en France. Le quai s'appelle quai de France et, sur les tramways, on lit comme indication du terminus : Porte Sainte-Catherine. Les étrangers : Anglais, Allemands, Autrichiens, Russes, Belges, Italiens, Américains, etc., ont, à eux tous, une concession, et la France en a une autre, plus grande à elle seule que celle qui est attribuée à tous les autres ensemble. La cité chinoise est plus loin, et toute petite. Beaucoup de Chinois la fuient parce qu'il y faut vivre sous la coupe de leurs mandarins. Ils viennent s'installer au dehors, où ils sont moins tenus, de manière plus douce, où ils trouvent des juges qui ne sont pas à vendre. Sur notre concession, cent trente mille habitants — dont six cents Français seulement, hélas ! — et dans la cité chinoise, trente mille Chinois seulement.
Si l'on quitte le quai et qu'on suive une des rues perpendiculaires, on atteint la partie des concessions où se sont installés les Chinois, et on y retrouve le plaisir que donnent les enseignes multicolores, aux caractères bizarres, et qui pendent au-dessus des boutiques. Les rues sont larges, animées et gaies. Les Chinois ont ici l'air chez eux ; on se sent chez eux, et le sentiment est le même que dans une ville étrangère où l'on voit des gens affairés, entre des boutiques portant des enseignes écrites dans une langue que l'on ne connaît pas. Mais ces boutiques sont souvent, ici, beaucoup plus belles que celles de Paris et de Londres. Il en est dont la façade est toute en bois sculpté et doré, comme des portes d« temples, avec des toits aux angles relevés.
Par un beau soleil, il est fort agréable d'aller flâner dans la ville indigène, dont on démolit en ce moment les remparts, mais qui a conservé tout son pittoresque. Les Européens la visitent très rarement. Il est de mauvais ton, aux yeux de la plupart, de s'intéresser aux Chinois autrement que pour en tirer de l'argent, et ils sont nombreux ceux qui, habitant Shanghaï depuis dix ans, n'ont jamais mis les pieds hors des concessions.
Rien n'est plus amusant cependant que de se promener dans ces rues étroites, où, à chaque pas, les scènes les plus inattendues réveillent l'attention. Ici, c'est une brouette surchargée qui porte un fourneau, deux fourneaux, et où rissolent dans l'huile bouillante des poissons ou des choses dont nous ne savons pas le nom : c'est un restaurant ambulant. Là, c'est le marché aux oiseaux. Et des marchés semblables, on en rencontre presque (ians chaque rue, car les Chinois déconcertants adorent les oiseaux, et vont jusqu'à payer deux cents, trois cents francs, un sansonnet gris qui ne chante pas en liberté, mais qui, en captivité, apprend et répète les chants de tous les autres oiseaux. Vous apprendrez comment on donne un bain à son oiseau favori. Voici la recette. Vous tenez la cage qui renferme le captif, et qui n'est pas trop grande, à la hauteur de votre cœur. Puis, vous servant, comme d'un vaporisateur, de votre bouche préalablement remplie d'eau, vous projetez une poussière humide sur le ^ fifî à sa mémère » qui s'ébroue joyeusement et lisse ses plumes avec son bec. Mais cela, j'en suis certain, on ne doit pas le réussir du premier coup.
Vous verrez aussi de jolies petites boutiques où Ton vend toutes sortes de choses : des jeux de dominos
bizarres, des cuivres, des bois sculptés, des meubles, des cercueils, des étoffes et des fritures. Vous verrez, au milieu de la cité, un délicieux petit lac, que bordent des maisons aux toits cornus et dont aucune n'est semblable à l'autre; vous vous réjouirez à la vue d'un petit pont de bois qui conduit à une maison de thé, au milieu du petit lac, et qui est des plus amusants, parce que pour aller d'un point à un autre, au lieu d'être bêtement construit en ligne droite, il est brisé huit fois à angle droit, ce qui oblige à des détours et offre aux yeux des points de vue différents. Vous mettrez trois minutes au lieu d'une pour aller de la rive à la maison de thé? La belle affaire! Et qu'importe que vous ayez perdu deux minutes si vous avez été distraits, si vos yeux n'ont pas été ennuyés par la ligne directe et uniquement utilitaire d'un chemin plus court, et si tous ces angles ont rendu l'entrée plus difficile aux mauvais esprits?
Les Chinois font la fête.
Shang-Haï est pour les Chinois une ville de plaisir, et, à Shang-Haï, c'est dans Fouchov\r-Road que se trouvent les établissements où l'on s'amuse. Le jour, on n'y voit rien qui retienne les regards. Mais dès que la nuit arrive, l'aspect est bien différent. Une foule s'y presse, entre des boutiques ouvertes qui sont des cafés, et, dans les pousse-pousse coquets, aux cuivres luisants, de jolies petites femmes, toutes petites, vont à des rendez-vous : poupées précieuses au visage blanc et rose, et impassible.
Un Chinois m'a invité à prendre part à une fête qu'il se donnait, ce soir-là, avec quelques amis.
Remarquez que ce Chinois était un notable, un fonctionnaire très respectable, marié. Mais les épouses chi-
noises ne trouvent pas mauvais, n'ont pas le droit de trouver mauvais, ne savent pas qu'on pourrait trouver mauvais que, de temps en temps, le mari s'en aille avec des amis, souper en compagnie de petites personnes dont le métier est de suppléer à la pénurie des joies conjugales.
Nous entrons dans une de ces maisons de Fouchow- Road. Est-ce un restaurant, est-ce un mauvais lieu, estce un domicile privé? C'est tout cela à la fois.
Nous sommes chez une ancienne chanteuse, une ancienne beauté qui veut bien donner une hospitalité souriante à des gentlemen qu'elle connaît et qui l'en dédommagent.
La pièce où nous pénétrons est banale, à peine différente de la salle à manger d'un paysan aisé de chez nous. Des domestiques, habillés comme tout le monde — comme tout le monde ici, s'entend — s'empressent autour de nous avec curiosité, sans que rien de servile dans leurs attitudes les distingue de leurs maîtres. On s'assoit au fond, pendant que, sur une petite table, les serviteurs dressent le couvert. Cela consiste à couvrir cette table de toute une série de petites soucoupes contenant des mets étranges. Mais où sont les jeunes Chinoises dont on m'avait vanté la beauté et la splendeur des costumes? Patience. Un des Chinois dont je suis l'hôte fait un signe. On lui apporte de quoi écrire, c'est-à-dire un pinceau et du papier. Sur une feuille, il trace des signes mystérieux et la remet à un coolie qui sort rapidement. Cette feuille est une invitation à mademoiselle X... de venir « se faire voir » ou chanter. Un autre Chinois envoie une, deux invitations semblables, un troisième, un quatrième font de même, et nous nous mettons à table. Je me trouve quelque peu embarrassé devant cette dînette de poupées. On m'invite à utiliser
les deux baguettes de bois faisant office de fourchettes et à puiser comme tout le monde, et selon ma fantaisie, dans les plats où chacun pique adroitement quelques morceaux, portés à sa bouche au bout des baguettes qu'il promènera ensuite dans les autres plats. Je m'y exerce sans grand succès ; les baguettes roulent dans mes doigts, et lorsque j'ai réussi à saisir quelque bribe, je la perds en route, ce qui met en joie les servantes autour de nous. On a pitié de moi, et avec un peu de mépris, sans doute, on m'apporte une fourchette. Tous ces plats sont parait-il délicieux ; la maison où nous sommes est réputée pour l'excellence de sa cuisine, et l'addition sera d'un chiffre respectable. Mais mon palais de barbare ne trouve aucun attrait à ces parcelles de légumes ou de viande, et bien que les plats se succèdent, nombreux : jeunes pousses de bambou, lait d'amandes ou aileron^ de requin, je m'aperçois bien vite qu'il faut renoncer à l'idée d'apaiser ici mon appétit. Aussi bien n'est-ce pas pour manger à l'européenne que je suis venu.
Voici nos petites invitées qui arrivent.
Ce sont de toutes jeunes femmes, presque des enfants. Elles sont vêtues d'une longue blouse et d'un p9,ntalon serré. Rien dans leur costume qui soit; pour les yeux européens, de nature à éveiller la concupiscence. Il fait froid, et les cinq ou six tuniques superposées que porte chacune ne laissent rien deviner de la grâce de leurs corps. Le col arrondi et brodé monte raide jusqu'aux joues, et les pantalons ouatés forment deux cylindres sombres, extrêmement chastes. Les visages sont-ils jolis? Oui, parait-il. Et même nous avons ici la plus jolie personne de la ville. Je ne puis admirer sincèrement que les bijoux dont elle est couverte. Les brillants et les perles sont en abondance, aux bagues des doigts^ aux ornements du collet et à la coiffure.
On m'explique : ces personnes ne sont pas, comme je pourrais le croire, des vierges folles prêtes à se donner au premier venu, contre rémunération. Non pas. D'abord, un Européen doit abandonner à tout jamais l'idée d'obtenir les faveurs de l'une d'elles, de quelque prix qu'il soit prêt à les payer. (C'est un Chinois qui dit cela. Des Européens m'ont tenu un langage très difTérent. Je déclare ne pas savoir où est la vérité.) S'il faut en croire mes hôtes, ces demoiselles auraient bien eu chacune une ou deux aventures, mais leur profession serait simplement de montrer leur visage. On pourrait, d'après les indications qui me sont fournies, les comparer à telle ou telle de nos comédiennes, dont la vertu n'est pas à l'abri de tout reproche, mais dont la profession n'est cependant pas la galanterie.
Quoi qu'il en soit, nos invitées se tiennent à peu près convenablement. Bien entendu, elles ne partagent point notre repas. Lorsque l'une d'elles arrive, elle s'approche de celui qui l'a appelée, lui fait un joli sourire, lui donne la main, et s'assied à côté de lui, un peu en arrière, modestement. Elle se réchauffe les mains où elle peut, de l'air le plus innocent du monde, et peut-être en effet en toute innocence. Elle fait un petit bout de conversation... et s'en va. Elle est venue se faire voir. Elle va vers d'autres tables, dans les autres maisons de cette rue de plaisir, recommencer. On lui donne chaque fois un dollar, c'est-à-dire environ deux francs cinquante. Mais n'allez pas croire que ce don d'argent soit fait ostensiblement. Je suppose qu'il se tient des comptes et qu'on envoie les relevés à la fin des mois, car on ne voit rien ici qui ressemble à l'octroi d'un salaire. La petite personne vient, s'assoit, fait deux ou trois petites mines, et puis s'en va. C'est ainsi, paraît-il, à force d'économies et d'ordre, que ces demoiselles peuvent se payer des bril-
lants et des perles. Moi, je veux bien le croire. Pour dissiper mon scepticisme, on m'assure que, dans une seule soirée, chacune d'elles peut aller à cinquante rendezvous semblables. Allons, n'approfondissons pas.
Pendant ce temps, les plats se succèdent, toujours aussi étranges et impossibles. Au trentième, un Français qui vit ici me prévient que si je ne refuse pas les mets avec énergie, si je ne me déclare pas repu, le défilé des plats continuera indéûniment. Je me déclare incapable de continuer, et selon l'étiquette chinoise, je ma retire presque aussitôt. Mes amis chinois demeurèrent en compagnie des petites personnes. Je ne puis vous dire ce qui s'est passé après mon départ, puisque je n'en sais rien, et que, transi de froid dans mon smoking, l'estomac creux, je n'eus qu'un souci : rentrer en hâte.
Mais j'avais fait la fête avec des Chinois à Shang-Haï.
Le tribunal et la prison.
Le lendemain, pour varier mes plaisirs, j'allais à la cour mixte, où l'on jugeait un assassin et ses complices.
Les délits et les crimes commis par des Chinois sur la concession sont jugés par un juge chinois, assisté du consi^l ou du vice-copsul. Au moment où j'entre à l'audience, cinq ou sixMndîts se tiennent devant le Tribunal, tout près^ et se défendent avec animation. Ils sont vêtus de la blouse des détenus, qui porte de larges lettres et des numéros en gros chiffres. C'est une bande de voleurs. L'un d'eux a tué un de ses camarades, soupçonné de trahison. Tous sont sans intérêt. Ils se défendent avec énergie et même essaient d'apitoyer leurs juges. Je ne retrouve pas ici l'insensibilité chinoise et le mépris de la mort dont parlent les voya-
geurs. Le principal coupable sera remis aux autorités chinoises, et il aura la tête tranchée, sur une des places de la cité, à moins que, suivant la nouvelle mode adoptée depuis la proclamation de la République, il ne soit fusillé.
... Deux journalistes chinois, sordides, prenaient des notes, du bout de leur pinceau perpendiculaire, et montraient, derrière leurs lunettes aux verres ronds, des yeux fatigués.
... On m'a mené voir la prison. Ce n'est pas le luxe de Fresnes, mais c'est très bien tout de même, et beaucoup de Chinois y trouvent un régime supérieur à leur ordinaire. Ils sont ici assurés de manger à leur faim, et tous les jours. Ils ont chaud en hiver, frais en été et le travail auquel ils sont astreints est moins pénible, à beaucoup près, que celui que s'imposent les coolies. Mais la liberté a son prix.
Derrière des portes aux lourds et longs verrous, voici une série de cages. Derrière les grilles de ces cages, des hommes et des enfants. On a beau se répéter que ceux qui sont là ont bien mérité d'y être, et qu'il faut qu'ils y soient, on éprouve tout de même quelque gêne à voir des êtres humains dans ces cages en tout semblables à celles où jusqu'ici on n'avait vu que des bêtes féroces. L'évocation d'une ménagerie est rendue plus vive encore par ce fait que ces loges grillées ne contiennent aucun meuble, ni chaise, ni table, ni lit, et que les malheureux, accroupis ou couchés à terre, se lèvent à l'arrivée du visiteur et lui montrent, entre deux barreaux, une face chargée de haine.
Au premier étage, c'est le quartier des femmes.
Voici, seule dans sa cage, et couchée, une toute jeune
Chinoise, jolie, mais très jolie, et qui paraît d'un rang social élevé.
— Qu'a-t-elle fait?
— C'est son mari qui nous l'a amenée. Il a fallu la condamner.
— Mais pour quelle faute?
— Elle s'était enfuie avec un amant. La loi chinoise est dure pour un tel délit, et sans l'intervention du juge européen, la condamnation n'eût pas été moindre que trois ans. Nous avons pu réduire la peine à neuf mois. La coupable n'a plus que quelques jours à rester ici avant d'être mise en liberté.
— Et alors ?
— On la rendra à son mari.
— Elle s'enfuira encore, probablement.
— Alors, on la remettra en prison.
Mon compagnon adresse la parole à la pauvre femme.
Elle s'informe s'il est bien vrai que l'heure de sa mise en liberté soit proche, et ses yeux s'éclairent lorsqu'on lui répond oui. Mais je n'ai jamais vu un regard aussi féroce que le sien lorsqu'on lui demanda si elle consentirait désormais à demeurer avec son mari et qu'elle répondit non.
Notez que le mari, vieux et laid, est possesseur de quatre autres créatures humaines, qui sont ses femmes.
Nous descendons. Je remarque dans une cage un beau jeune garçon à la taille droite, aux yeux clairs, aux traits réguliers, pétillants d'intelligence.
— Qui est-ce?
— C'est le complice de la dame que vous venez de voir là-haut.
— Ah ! le joli couple qu'ils devaient faire tous les deux. Et il a été condamnée combien?
— A la même peine qu'elle.
— De sorte qu'ils sortiront de prison le même jour.
— A la même heure.
— Il a Tair tout joyeux.
— En efîet. Pendant toute sa détention il n'a pas cessé de se montrer parfaitement heureux.
— Parce que?...
— Parce qu'il savait qu'elle vivait là, au-dessus de lui. ...Allons plus loin, dans un autre corps de bâtiment.
— Celui-là, c'est un gros commerçant, colossalement riche. Tel que vous le voyez, il est possesseur de deux automobiles et d'une jolie maison de campagne. C'est le mari de la jolie captive.
— Par exemple!
— Oui. Peu de jours après, sur une dénonciation anonyme, il a été condamné pour vol.
■— Et il sortira?
— Un mois après sa femme.
— C'est du bon théâtre.
— Comme en fait la vie, quand on l'aide un peu.
Une pièce chinoise à thèse.
Qui donc oserait prétendre que la Chine ne se rapproche pas de nous? Voici que ses acteurs ont joué avec le plus grand succès une pièce qui fut d'abord interdite par la censure, et qui est une pièce à thèse. Mon confrère Chang Nichm me permettra de le féliciter même d'avoir évité recueil où quelqu'un que je sais a plus d'une fois échoué : la pièce est toute en action et si l'on y peut trouver quelque chose qui ressemble à une conférence, c'est seulement tout à la (in, au dix-septième acte.
A écouter V Opium, j'ai éprouvé un très vif plaisir. La pièce est simple, va tout droit devant soi et serait compréhensible pour un Européen rien que par la mimique.
Hais j'avais la bonne fortune d'être accompagné d'excellents interprètes dont les explications m'ont permis de suivre le texte presque mot à mot.
L'œuvre est intéressante par plus d'un point. Elle est une indication significative de l'état des esprits en Chine. Elle place, sous les yeux du spectateur européen, différents tableaux de la vie intime des Chinois avec la plus grande vérité, le plus scrupuleux réalisme, et le renseigne ainsi sur les mœurs de ce pays, aussi bien que l'eût pu faire un long séjour dans l'intimité des habitants.
Voici le sujet :
Le premier tableau nous montre la vie de famille d'un riche négociant. Il y a le père et la mère, un fils marié et père de deux enfants : un petit garçon et une fille d'une quinzaine d'années. Nous voyons aussi une servante, très mêlée à la vie de la famille dont elle fait partie. Le père, qui est un fumeur d'opium, conseille à son fils d'user, lui aussi, de la drogue consolatrice.
Il ne vous échappera pas que ce père représente la vieille Chine, celle d'avant la Révolution. Et comme vous n'ignorez point qu'un des caractères du fumeur d'opium est de faire des prosélytes, vous apprécierez l'esprit d'observation de l'auteur et son talent. Le père vante donc le plaisir que donne l'opium, la mère insiste; l'épouse, elle, conseille à son mari de faire au moins semblant, et de fumer seulement une pipe ou deux. Le héros que nous appellerons Po, en écourtant son nom, se laisse persuader, et la première pipe lui produit l'effet que produit, chez nos gamins, la première pipe de tabac. L'accoutumance viendra, et au deuxième acte, nous verrons une fumerie, nous assisterons à tous les préparatifs, à tous les gestes du fumeur, le tout reproduit, comme on le pense, avec la plus scrupuleuse
exactitude. Po est, désormais, la proie de la funeste passion.
Nous allons maintenant en voir se dérouler, devant nos yeux, toutes les conséquences.
Le père de Po est dangereusement malade. Il va mourir. Son fils devrait être présent, mais il fume, et on doit ramener de force devant son père moribond. Il arrive, hébété, la face noircie par la fumée. Il veut fumer encore, même au pied de ce lit de mort, et ne se retrouve que lorsqu'il voit son père rendre le dernier soupir. [1 jure alors de se corriger.
Vous reconnaissez V Assommoir (que l'auteur ignorait indubitablement) et les bonnes résolutions fugitives de Coupeau. Po, lui aussi, retombera dans sa fatale habitude, et le reste de la pièce n'est que le défilé de tous les malheurs qui en résultent. On peut sans doute reprocher à l'auteur cette façon, un peu arbitraire, de les avoir accumulés sur la tète du même personnage avec une impitoyable candeur. Mais il est des auteurs français qui n'échappent pas à ce reproche.
Donc, Po achètera des pilules dont la vertu est, paraîtil, de rendre l'opium odieux à qui les prend. Elles contiennent de la morphine.
Son petit garçon trouve l'étui et le vide, croyant manger des bonbons. Il meurt empoisonné. La grand'mère assiste à cette mort, et meurt elle-même d'émotion. Po jure de nouveau qu'il ne fumera plus* Cependant, à l'anniversaire, la femme, la fille et la servante sont seules pour honorer les morts. La femme de Po fait une scène violente à son mari. Celui-ci s'oublie jusqu'à la frapper. La malheureuse, désespérée, se suicide. Po fume de plus en plus. Deux aigrefins profitent de ses absences et le volent. II est ruiné. Il est condamné pour dettes. En prison, il soupire de n'avoir point
d'opium. Il attendrit sa fille qui est venue le voir; elle vend ses bijoux, ses vêtements de fête et se sert de l'argent ainsi obtenu pour faire passer de Topium à son père en corrompant le geôlier, ce qui se fait avec facilité, d'ailleurs.
Sorti de prison, Po, dans la plus grande misère, vend sa propre fîlle aux patrons d'une maison de... danses. II touche deux cents francs, qu'il dépense bien vite en fumée. Il devient coolie, traineur de pousse-pousse et c'est lui qui, un jour, sera appelé pour conduire sa fille, richement vêtue, dans quelque maison de Foochouo-Boad, Il en éprouve une grande douleur, abandonne, pour poursuivre sa fille, son dernier gagne-pain, son pousse-pousse, qui, trouvé sur la voie publique sans propriétaire, est saisi par la police. Au dernier acte enfin, nous voyons Po mendier, écrire le récit de ses malheurs, en tirer la leçon pour laquelle la pièce a été écrite, et mourir.
L'intérêt ne languit pas une minute. L'auteur, malin, et qui certainement ne connaît pas nos mélodrames, en a cependant suivi la formule classique en égayant sa sombre histoire par des scènes comiques. Nous avons d'abord deux débiteurs, deux canailles gaies, puis des passants facétieux, un agent de police hilare, et surtout le marchand de cercueils qu'on revoit à chaque mort, c'est-à-dire souvent, et dont les plaisanteries macabres provoquent de fous rires. Il remercie Po d'être un si bon client, et lorsqu'il est question du cercueil du père, il dit : « La prochaine fois que votre père mourra... >
Il y a aussi une scène, charmante celle-là, une bonne scène de comédie entre les deux enfants, le petit frère qui veut manger les bonbons, et la petite sœur qui « cafarde » parce qu'il n'a pas voulu partager.
La mise en scène, sans valoir celle de FOdéon, est suffisante, et n'a rien ou presque rien qui choque. La pièce est jouée sans entr'acte, et les changements de décor se font derrière un rideau, devant lequel Faction continue... comme chez Antoine lorsqu'il joue Shakespeare.
A un certain moment, l'acteur principal a été volontairement séparé du décor par le rideau ; il a continué son rôle, puis s'est adressé au public, commentant ce qui venait de se passer, décrivant sa douleur et soulignant l'enseignement que chacun devait tirer delà pièce. C'est nouveau, et d'un certain effet. Je ne crois pas impossible d'essayer cet artifice devant un public français.
Enfin la scène de ce théâtre chinois possède un moyen de machinerie dont aucune scène parisienne n'est encore pourvue ; un plateau circulaire et tournant sur lequel on peut équiper le décor d'un tableau pendant que se joue le tableau précédent.
A ma grande surprise, le jeu des acteurs n'est pas emphatique. Il est simple et naturel, aussi simple et naturel qu'il l'est devenu chez nous depuis le Théâtre^ Libre. Il est d'une vérité impressionnante et d'un naturalisme que nous n'avons pas atteint. On y retrouve le goût chinois de la souffrance d'autrui, et sa curiosité de la mort. Tous les personnages qui trépassent (et ils sont nombreux) trépassent sur la scène. Chaque agonie est rendue avec des détails précis, et dure longtemps. L'hébétement de la face, le tremblement des mains, l'horreur des yeux ouverts sur le vide, les convulsions, rien n'est oublié. Après chaque mort, de même que, chez nous, l'on ferme les yeux du cadavre, ici, les parents lui ouvrent la bouche pour permettre aux mauvais esprits de s'échapper et, c'est pourquoi
lorsque la femme de Po se suicide, elle prend la précaution de placer entre ses dents le cordon de sa ceinture. Chacun a, d'ailleurs, sa mort à soi. La mort naturelle du père n'est point la mort par émotion de la grànd'mère, ni celle de l'empoisonnement de la femme ni celle du petit garçon, à qui il convient de décerner des éloges particuliers.
L'expression delà douleur est obtenue par des moyens très sinîples et qui ne sont point sans effet. La femme, par exemple, devant l'agonie de son fils, frappera le sol de ses pieds, comme un enfant en colère ou comme une femme en proie à une rage de dents. Nul, sauf les femmes, n'est maquillé. Et si les femmes le sont sur la scène, c'est qu'elles le sont dans la vie. Les rôles féminins sont tenus par des hommes, mais si on ne me l'avait pas affirmé, je ne l'eusse point soupçonné, tant est grande l'habileté de ces comédiens à transformer leur visage, leurs attitudes et leur voix.
Dans tout ce que j'ai vu, je ne trouve à signaler aux railleries d'Europe que l'erreur d'un tramway peint sur une toile de fond, immobile par conséquent, et dont on entend le timbre avertisseur. C'est peu.
Les tableaux de mœurs sont d'une exactitude saisissante. La cérémonie funèbre, la maison en deuil, le jugement du débiteur insolvable, la maison de danses, tout cela est la vie elle-même, prise sur le vif, reproduite avec une exactitude photographique.
Il y a un épisode où l'auteur et le metteur en scène atteignent la beauté. C'est celui des honneurs funéraires. Le décor représente, au bord d'un bois, le tumulus où sont enterrés le grand-père et l'enfant. Trois femmes s'approchent, en grand deuil, c'est-à-dire vêtues de blanc. C'est la mère, la fille et la servante. Celle-ci porte, dans un panier, les offrandes rituelles, qu'elle passe à sa mai.
tresse, laquelle se met à psalmodier une prière sur uu ton si plaintif et si large, avec de si belles attitudes, audessus des morts regrettés, qu'on est saisi de respect.
Après le spectacle, je suis allé dans les coulisses. Mais il faut que je vous dise un mot de la salle. Elle est toute en largeur, le peu de profondeur de la scène et son avancement permettant fauteuils d'orchestre et loges seulement. Chaque spectateur a devant soi, comme à nos cafésconcerts, une petite tablette où les garçons viennent placer les consommations qui sont exclusivement, ici, du thé, des oranges et des sucreries. De temps en temps, un servant passe des serviettes humides, chaudes et parfumées, où Ton se purifie les mains. La salle, énorme^ n'est pas chauffée, et par les hivers de Shang-Haï, la tenue de l'Européen qui va au théâtre chinois, est le pardessus d'hiver ou la fourrure, avec une couverture de voyage.
De l'autre côté du rideau, sont les loges des artistes* C'est une seule loge, énorme, où l'œil ne reconnaît rien et ne sait où se fixer, devant ces masques, devant ces têtes où des doigts tracent des sourcils noirs sur des fronts rouges, devant ces clovsrns qui s'habillent, devant cette misère qui s'étale inconsciente. On me présente à l'auteur. C'est lui qui joue le rôle principal de sa pièce. Il est jeune, ardent, sensible aux éloges que je lui adresse en toute sincérité, et, m'a-t-on dit plus tard, très surpris et fier que je lui donne la main, car la profession d'acteur est, en Chine, la plus méprisée. Cela n'empêche pas le comédien qui joue les c jeunes premières » de i
toucher cinq mille francs par mois.
Les Jésuites de Ziccawey.
Il m'est arrivé, aujourd'hui, une aventure bien inattendue. J'ai eu envie d'embrasser un jésuite et j'ai eu l'œil humide devant un orchestre chinois. Et qui me l'eût prédit m'eût bien étonné...
En 1850, il y avait, à deux lieues de Shang-Haî, un petit groupe d'une cinquantaine de Chinois convertis et un ou deux pères jésuites, dans une toute petite habitation.
Aujourd'hui, au même endroit, il y a trois mille Chinois chrétiens et autant de non chrétiens. Les jésuites ont fondé un asile pour des orphelins, pour des enfants perdus, pour des enfants volés, pour des misérables. Et comme il a fallu donner un métier à tous ces enfants, peu à peu il s'est créé, autour de l'asile, des ateliers : ateliers d'orfèvrerie, de serrurerie, de menuiserie, le tout sous la direction des Pères qui sont devenus orfèvres, serruriers, ébénistes, menuisiers. Ils ont aussi un atelier d'imprimerie, un autre d'imprimerie en couleurs où l'on tire, sous des presses perfectionnées, des images de sainteté et aussi des ouvrages savants tels que V Histoire des Superstitions en Chine, par le R. P. Doré; un autre de moulage, un autre de dessin, un autre d'enluminure, un autre de peinture. On y grave, on y fond des caractères chinois. Un Père est à la tête de chaque industrie. Un Père est électricien ; il a créé de toutes pièces une usine électrique et il se meut avec aisance au milieu des dynamos, des rhéostats et des tableaux de distribution. Le tout couvre, comme vous le pensez, un espace considérable avec des cours spacieuses qui assurent l'aération et l'hygiène. Il y a des dortoirs
pour les petits, et, pour les grands, des classés nombreuses où Ton enseigne le chinois, Tarithmétique, l'histoire, la géographie et le français. Les Pères ont réuni une bibliothèque qui ne compte pas moins de trente mille volumes. Un observatoire a été créé, qui est célèbre dans tout TExtrême-Orient. Des Pères, qui sont de grands savants, y centralisent les renseignements que le télégraphe leur apporte sur les troubles atmosphériques. Ils étudient la marche des^ typhons, si fréquents et si terribles dans cette partie de la terre, et ils sont arrivés k en déterminer le parcours d'une façon si assurée que, pendant la mauvaise saison, aucun navire, de guerre ou de commerce, à quelque nation qu'il appartienne, ne quitte un port d'Eixtrème-Orient avant d'avoir demandé télégraphiquement à l'observatoire de Ziccawey s'il peut partir sans danger. Au bord de la rivière de Shang- Haï, à la limite de la concession française et sur cette concession, a été élevée, à grands frais, une tour de signaux au sommet de laquelle le Père astronome donne à la navigation du port, par un jeu de lampes et de leviers éclairés ou mis en action télégraphiquement, les renseignements les plus précieux.
On m'a fait visiter tout cela, et j'ai vu là des gens qui n'ont pas l'air € jésuite » du tout, et qui sont simples, actifs et bienfaisants.
A un certain moment, le Père qui me conduisait me dit :
— Et maintenant allons voir notre orphéon.
On me mena dans une grande cour où je vis, groupés au loin, un nombre important de musiciens prêts à troubler la tranquillité des airs. Pour que vous compreniez bien ce qui m'arriva, il faut vous rappeler que Ziccawey est à trois mille lieues de la France; qu'ici, l'influence de la France est jalousement battue en brèche par toutes
les puissances européennes, et il ne faut pas oublier non plus que tous ces Pères jésuites ont été, à tort ou à raison, exilés de la France, et qu'ils sont là dans la Chine turbulente, menaçante et mystérieuse, comme les représentants de ces barbares d'Occident que nous sommes et dont les politiciens chinois se servent pour concilier les partis, en les désignant à la colère et à la haine de leurs compatriotes.
Telle est l'atmosphère qui m'enveloppait. Tout- à coup éclate, stridente,' joyeuse, allègre, une sonnerie de clairons, une sonnerie française, française d'origine, française d'allure, de crânerie et exécutée avec une pureté qu'on ne dépasserait pas chez nous. Elle m'entre en plein cœur. Et, je ne sais comment, les champs de chez nous, les paysans de chez nous, les maisons, les villes de chez nous éveillent leurs images, tandis qu'en même temps, je pense à ce siège des Légations de Pékin où soixante Français, il y a treize ans, tinrent tête à des milliers de Chinois, et je pense à ceux de l'évêché, à bout de forces, ayant usé toute leur résistance, se voyant perdus, se préparant par le suicide à échapper à la torture, je songe à l'émotion qui a dû les faire crier lorsqu'ils ont entendu, perçant le bruit des détonations, la même sonnerie de clairons que j'entends maintenant, la fanfare des troupes de secours qui venaient enfin les délivrer.
Et déjà, j'en étais un peu frémissant.
Mais voici que, graves, profondes et solennelles, se développent les phrases musicales de la Marseillaisey jouée par une musique militaire nombreuse, et avec une perfection, un sentiment que seule atteint, je crois, en France, la plus célèbre de nos fanfares nationales. Et les gens qui jetaient dans les airs de Chine cette chanson qui a bercé nos rêves, excité nos enthousiasmes, célébré
nos victoires et pleuré nos défaites, qui est une émanation de nous, qui a été acceptée par tous comme le cri français, et qui représente la France, et qui fait se découvrir les têtes religieusement... les gens qui jouaient ainsi notre hymne national, les gens qui faisaient résonner la voix de la France, c'étaient des Chinois, de purs Chinois, et ceux qui leur avaient appris notre hymne, c'étaient des Pères jésuites, ennemis de la République peut-être, mais, enfants de France que la République a certainement traités comme des ennemis en les exilant.
Ah ! je vous jure qu'à ce moment-là, nul autour de moi, ni moi, ne pensait à la politique, à la loi sur les associations ni à toutes ces mesquineries. La France planait sur nous. Je regardai les Pères qui m'entouraient. Tous les visages étaient graves, et tous les yeux brillants.
Et c'est à ce moment-là que j'ai eu envie d'embrasser un Père jésuite et que j'ai eu l'œil humide, en écoutant un orchestre chinois.
Vous ne pouvez savoir la différence qu'il y a entre la Marseillaise jouée le 44 Juillet, à Paris, devant un mastroquet, et la même Marseillaise jouée en Chine, par des Chinois.
Les Anglais font tout ce qu'ils peuvent pour combattre, ici, l'influence française, et tous leurs efforts ne sont pas inutiles* Leur langue y est la plus répandue. Partout, dans les magasins, dans les banques, chez les commerçants chinois même, on parle anglais. Les parents demandent donc que l'anglais soit enseigné à leurs enfants. Les jésuites, dont les élèves sont purement chinois et payants, n'ont pas pu ne pas leur donner la con-
A TRAVERS LA CHINE 8i
naissance indispensable de cette langue. Hais, alors que rien ne les y forçait, et contre le sentiment de la plupart, ils ont rendu obligatoire Tétude du français dans leurs classes supérieures, et tout l'enseignement est donné, en français, dans une école secondaire qu'ils possèdent et dont la clientèle est exclusivement chinoise.
En France, on ignore tout cela. Les Pères voudraient qu'on l'ignorât moins. Us voudraient aussi que quelque lien officiel les rattachât à la patrie lointaine... Moi, comme disent les ouvriers, si j'étais le gouvernement, je sais bien ce que je ferais...
Une promenade à la campagne.
C'est une promenade chinoise organisée par les Chinois, et vous en chercheriez vainement l'indication dans les guides. Hais les mandarins et les riches commerçants d'ici la font souvent : aussi est-elle très bien préparée, traditionnelle, et par conséquent facile.
Hang-Tchéou est, pour les Chinois de cette région, la ville des plaisirs champêtres comme Sanghaî est celle des plaisirs citadins.
C'est, si vous voulez, pour Shang-Haï, ce que fut Bougival pour Paris. Hais un Bougival dans une cité historique, dans une ancienne capitale. Nulle ville du monde n'a été célébrée avec autant d'enthousiasme par des voyageurs qui, tout de même, exagéraient un peu. Marco Polo, l'appelle Quinsay (de son ancien nom Tsing-Tse, dont on a fait aujourd'hui Tchin-Taï) et raconte qu'elle avait un million et demi de maisons et douze mille ponts de marbre. Un voyageur arabe dit qu'il faut trois journées de marche pour la traverser. Tout dépend de l'allure du piéton.
« Hang-Tchéou a reçu des Européens le nom de Paris de rOrient.
« C'est la ville gaie par excellence, celle où les mandarins les plus soucieux de leur dignité ont le droit de s'amuser comme de simples mortels, et le pays environnant passe pour un des jardins de la Chine*. »
Mais elle vaut surtout par son lac, le Si-hou, lac merveilleux ou Tart se marie avec la nature... entouré de montagnes, de palais et de temples... « Ce lac, dit A. Vissière, a une réputation de beauté sans égale dans TExtrême-Orient. »
C'est cette ville et ce lac que nous avons vus, sur le conseil d'un jeune Français des plus sympathiques, qui parle chinois, connaît et aime les Chinois.
Donc, si vous avez deux jours libres à Shang-Haï et qu'il fasse beau temps^ au printemps ou à l'automne, allez à Hang-Tchéou. Je dois vous le dire tout de suite, il y a une ombre au tableau, c'est l'hôtel chinois. Car il faut aller à l'hôtel chinois, il n'y en a pas d'autres, et l'hôtel chinois est assez différent des grands Palace où l'on dine en habit, au son de la musique. Ce n'est pas qu'il soit sale, sale, sale, l'hôtel chinois, mais il n'est pas commode. Entendez par là qu'il manque de commodités et qu'il en résulte une odeur à laquelle on a de la peine à s'habituer (je crois même que je reviendrai à Paris sans y avoir réussi). Mais on n'a rien sans peine.
Il faudra prendre la précaution d'emporter votre literie, car les chambres de Fhôtel chinois contiennent des lits sans sommiers, sans matelas, sans draps et sans oreillers. Vous ne manquerez pas non plus d'emmener