‹ Au JaponChapitre 7 sur 10 · Elisée et Onésime Reclus, l'Empire du Milieu, Hachette · texte numérisé non relu

Elisée et Onésime Reclus, l'Empire du Milieu, Hachette

un boy chinois, car ni à la gare, ni à Thôlel, nul ne parle une autre langue que le chinois. Ënûn^ ce boy qu'on vous procurera facilement à l'hôtel de Shang-Haï se munira d'une cuisine portative, car la cuisine purement chinoise pendant deux jours vous serait peut-être insupportable.

Ceci fait, vous en avez pour cinq heures de chemin dé fer avant d'arriver.

La ligne que vous prendrez a été construite, et est exploitée par des Chinois exclusivement ; la plupart des locomotives portent au tender un grand dragon peint en jaune, dont la vue, à cette place, n'est pas sans pittoresque.

Le voyage se fait sans ennui. On est distrait par mille choses : par la vue de ses compagnons de train, car le Chinois voyage beaucoup, même en première classe, et nous avons eu avec nous une dame chinoise, accompagnée de sa seule femme de chambre et qui n'a pas cessé de fumer des cigarettes pendant tout le trajet ; par les servants du train qui viennent, toutes les demi-heures, vous apporter une serviette « humide, chaude et parfumée », à laquelle vous devez vous frotter les mains ; par de petites scènes bien locales : vous verrez par exemple un jeune Chinois extra-chic, un dandy , se moucher avec les deux premiers doigts de sa main, tout en tenant son mouchoir avec les autres; vous verrez de très élégantes Chinoises cracher à terre le plus bruyamment et le plus simplement du monde; vous constaterez que le petit compartiment du wagon qui devrait être, à notre point de vue, le moins exposé aux regards extérieurs est muni d'une grande vitre — plus grande que celle des portières — - vitre non dépolie dépourvue de tout voile, et placée très bas, précisément à la hauteur où l'on aimerait qu'elle ne fût pas.

Et puis aussi, vous verrez le paysage.

Sans être très nouveau, il n'est pas dénué d'intérêt. La voie traverse des terres fertiles, très bien cultivées, extrêmement morcelées. Des manèges, nombreux, seront, en temps opportun, actionnés par des buffles pour monter Teau dans les rizières. L'eau ici est partout : canaux ou rivières, et Ton comprend que, dans cette contrée au moins, le Chinois ait pu se passer de routes. Je n'ai pas encore vu, en Chine, sauf aux environs immédiats des grandes villes, une route ni un chemin carrossable. Les voies de communication terrestres se réduisent à des pistes formées de longues dalles de pierre ininterrompues. C'est suffisant pour une brouette, voire pour un pousse-pousse, c'est suffisant pour le passage du coolie chargé; les promeneurs vont à cheval ou à pied sur les bas-côtés. Tous les transports qui ne peuvent se faire à dos d'homme, ou par brouette, suivent les cours d'eau, assez nombreux pour pourvoir à tous les besoins.

Si on en est à son premier voyage dans la campagne chinoise, on est bien intrigué par la vue très fréquente de tout petits bâtiments sous forme de cabane, avec quatre murs et un toit de tuiles à double pente. Ces bâtiments, qu'on remarque presque sans interruption de chaque côté de la voie, sont dispersés au milieu des champs, tantôt isolés, tantôt groupés comme des villages. Dépourvus déportes et de fenêtres, trop grands pour dea niches à chiens, ils sont trop petits pour des habitations. Ce sont des tombeaux. Ce sont des tombeaux aussi, ces buttes de terre gazonnées que l'on voit dans une autre région. Le Chinois se fait enterrer dans son champ, audessus du sol, à cause de l'humidité. Lorsqu'on laboure, on tourne autour de l'obstacle qu'aucun signe religieux d'aucune sorte ne désigne au respect.

Mais ce qui déconcerte, c'est de voir, le long de la voie — je vous le donne en mille — des panneaux-récla- 3ies, semblables à ceux qu'il est d'usage de placer en ?rance devant les plus beaux paysages. Je dois dire que brsque ces panneaux sont, comme ici, composés seulement de grands caractères chinois dorés, pendus par dis fils invisibles et se détachant sur le ciel, l'effet en es^, moins désobligeant.

A la gare, énorme bâtisse de briques toute rouge, tumultueuse, populacière, trépidante, les employés chinois, dans leur désir de paraître européens, exagèrent leur importance, mettent un peu de gravité agressive dans le pointage des billets. Ils ont le souci trop visible de faire sentir à l'Européen qu'ils sont chez eux, et qu'ils savent, tout aussi bien qu'un confrère d'Europe, ce que c'est que d'embêter le voyageur.

A la sortie, on se croirait à Nice. On s'y croirait parce que les rabatteurs des hôtels sont, ici comme là-bas, parqués derrière une barrière et qu'ils assourdissent les arrivants par de grands cris, en leur tendant des prospectus. Seulement ce n'est que pour cela qu'on se croirait à Nice, car les prospectus sont en chinois et tout ce que vous voyez devant vous est chinois. Les coolies trimbalent, à l'aide du bambou porte-faix, les charges les plus lourdes ; à la place d'une station de voitures, il y a une multitude de chaises à porteurs, hautes petites boites fermées, mystérieuses et coquettes. Un sergent de ville s'approche de nous, seuls Européens qu'amène le train, et le boy nous explique qu'on nous demande notre carte de visite. Le représentant de la loi, engoncé dans son uniforme à la japonaise, apporte à l'exercice de ses fonctions une gravité comique où se

distinguent nettement encore, le désir de « se montrer à la hauteur » et la crainte de ne pas y arriver.

Nous refusons les chaises à porteurs, afin de mieux voir la ville sur le parcours de la gare à Thôtel, et nous voici déambulant dans la cité inconnue, étonnés de nous sentir en si complète sécurité, très regardés, suivis même, provoquant la sortie des gens sur le pas des boutiques, fendant la foule, trébuchant sur les dalles tremblantes mal assujetties au-dessus des égouts et qui âe heurtent sous les pieds avec un bruit sonore et court. Derrière nous des coolies gémissent sous le poids de nos bagages. L'un porte aux extrémités de son bambou balancier notre couchage et la cuisine; un deuxième est chargé de valises, et le boy, important, ferme la marche^ les deux mains dans ses poches.

Notre conducteur s'arrête bientôt, dans la grande rue, devant une porte de belle apparence, en briques, avec des caractères noirs qui sont l'enseigne de l'hôtel. Nous traversons une cour, arrivons à une première pièce où le gérant nous reçoit avec force courbettes, et l'on nous conduit à notre chambre. Pour y parvenir, nous passons devant des arbres nains en fleurs, et l'on nous ouvre, au rez-de-chaussée, la porte d'une pièce où nous trouvons des chaises, une table, une coiffeuse style faubourg Saint-Antoine et deux larges banquettes cannées, surmontées d'une moustiquaire, — ce sont les lits. Les fenêtres grillées ne sont défendues que par des rideaux de tulle inefficaces contre les regards des passants. Nous causons quelque surprise en faisant tendre, devant ces vitres, des journaux et des serviettes qui nous isolent à peu près. Pendant que se déballe la cuisine et se prépare le dîner, je regarde notre installation et je constate que nous avons la lumière électrique, mais que le bouton d'allumage est à l'extérieur, de sorte qu'il faut

se déshabiller sans lumière, ou aller éteindre en chemise. Toute la Chine est dans des contrastes semblables. Nous étions les seuls Européens à Thôtel, et le soir, cependant, je me suis endormi au clic-clac d'une machine à écrire que des doigts jaunes tapotaient dans une chambre voisine.

Le lendemain matin, départ amusant en chaises à porteurs, longue traversée de la ville ; plus longue course encore au milieu de décombres et enfin, arrivée au lac. Heureusement, il fait soleil. Mais nous sommes en mars et la campagne n'est pas plus fleurie qu'elle ne l'est en France à la même saison. Ce lac est bordé de temples. Nous ne les avons pas visités tous, et je ne vous parlerai même pas de tous ceux que nous avons vus.

La promenade est délicieuse.

On la fait en chaise, à pied et en barque. Et tout est prévu avec soin pour les aises du promeneur. On descend de chaise juste au moment où l'on est fatigué d'être assis, on y remonte juste au moment où l'on éprouve le désir de s'asseoir. La promenade en barque est elle-même interrompue deux fois par la visite de deux îles, et un grand temple s'est trouvé là juste à point, à l'heure du déjeuner, pour nous offrir un abri, des tables, des chaises et du thé. Les Chinois sont d'excellents organisateurs de leurs plaisirs...

En toute franchise, je suis assez embarrassé pour dire ce qui a fait le charme de cette journée. Nous n'avons rien vu qui soit extraordinaire, rien de très nouveau, rien de très beau, et copendant nous sommes rentrés ravis à un très haut degré. Par quoi l'avons-nous été ? Est-ce par les rencontres des passants affables, par la vue, sur la digue, au loin, de ces silhouettes d'hommes

et de chaises qui passaient sur le pont en dos d'âne, en se profilant sur le ciel, comme des petits jouets de porcelaine ?

Je crois bien que la diversité des sites est pour quelque chose dans la joie calme qui nous est restée de cette journée. La grâce du paysage y est aussi pour beaucoup. Cette grâce est réelle, puisqu'elle a séduit, avant les nôtres, tant de regards humains. Il y a bien quelque raison à ces louanges dithyrambiques des voyageurs, et sans doute ils savaient ce qu'ils faisaient, ces riches bourgeois qui sont venus, depuis des siècles et des siècles, bâtir, sur les flancs de ces collines et devant les eaux de ces lacs, des villas fleuries pour y goûter un apaisement heureux après les journées de fatigue ou les tourments d'une existence. Mais la grâce d'un paysage ne se raconte pas. Seriez-vous capable de dire pourquoi, par quels mouvements de lignes, les environs de Florence remplissent l'âme d'une telle sérénité souriante ?

Et puis, dans un certain kiosque, par exemple, bâti au bord d'une île, il y a des éléments de beauté dont nous subissons l'action sans nous les expliquer. Ce peuple chinois a eu tout au moins l'intuition de sources d'émotions artistiques que nous ignorons. Pourquoi, dans un petit jardin, grand comme une chambre, tout entouré de murs et qui ne contient que des pierres, des rocailles et des plantes dans des pots, pourquoi, dès l'entrée, sur tous les visages, ce sourire heureux ? D'où vient cette impression d'apaisement et de douceur? Ce n'est pas par le hasard d'un état d'âme qu'on l'éprouve. Les artistes mystérieux qui ont disposé ces vases et ces pierres, l'ont fait avec un soin méticuleux, sachant d'avance l'eff^et qu'il en résulterait dans l'âme des autres hommes. Pourquoi ressent-on ce même

enchantement discret, qui ressemble à une douce mélodie pour les yeux, devant la suite des petits ponts qui, dans Fîle, relient entre eux les kiosques élégants, sans que jamais il y ait autre chose que des lignes droites et des angles droits, mais sans qu'il y ait jamais une ligne directe reliant deux points? Et ce rocher, qui se dresse au milieu, pourquoi nous retient-il ?

Il y a, dans les formes des pierres, des beautés incontestables connues des Chinois, ignorées de nous.

Il est de même pour leur architecture. D'où vient le charme de cette porte qui est un cercle parfait, celui de tant de lignes brisées, celui des petits ponts qui grimpent soudainement au-dessus de la rivière, et qui, réfléchissant dans Teau calme le demi-cercle de leur arche, offrent ainsi à nos yeux un trou rond lumineux ?

...De tous les tombeaux et les temples que j'ai vus aujourd'hui, il en est trois dont j'ai gardé un souvenir plus précis.

Le tombeau du général Yu est bizarre. Non par luimême : c'est une dôme à moitié effondré. Mais on cherche la signification de ces deux cages, aux barreaux de pierre, qui enferment des figures grossièrement taillées et volontairement enlaidies. Voici l'histoire. Le générai Yu, innocent, fut condamné à mort par des juges qui le savaient innocent, mais dont la sentence avait été payée. Un jour, la vérité éclata, les jujgs furent jugés à leur tour, condamnés, exécutés, enterrés au pied du tombeau de leur victime, mais représentés à genoux, dans une cage, et, depuis des siècles que la chose est arrivée, tout bon Chinois qui passe par là... comment dire?... témoigne son mépris en arrosant, par ses propres moyens, la terre qui recouvre les dépouilles des criminels.

Le temple où nous avons déjeuné est un grand, énorme temple tout neuf, tout en bois (quelle flambée!) avec un Bouddha que les prières n'ont pas encore rendu vénérable. On y a installé des dortoirs spacieux, nombreux, meublés de beaux lits et des réfectoires avec des tables et des chaises, le tout en bois verni. Tout cela est destiné aux futurs pèlerins. Quel en sera Taspect dans quelques années, lorsque la saleté et l'indifférence de milliers de Chinois y auront passé? Je renonce à Timaginer.

EnQn, la promenade comporte aussi la visite du Temple des PoissonSy où Ton voit, dans un étroit vivier, des quantités de très gros poissons que nourrit la piété des fidèles. Des prêtres, avec des sourires et des gestes infiniment gracieux, invitent les voyageurs à prendre du thé et à manger des sucreries.

Petit tableau de la rue, à Hang-Tchéou.

Devant la foule grouillante, le long d'un mur, sur une petite plate-forme, afin sans doute de ne pas échapper aux regards, voici trois Chinois qui paraissent assis, et tiennent à la main un fragment de journal qu'ils ne lisent pas. Et tout en faisant ce que Rabelais se fût complu à décrire, ils causent gravement entre eux.

J'en ai rêvé. Et j'aurais pu rêver qu'un Chinois se défendît ainsi :

— Chez les Européens, les bestiaux fournissent du fumier pour les champs. Nous, nous n'en avons pas. Par conséquent nous ne laissons pas perdre le fumier humain. On me dit que, dans vos campagnes, vous conservez, à côté des habitations de vos paysans, le fumier de vos animaux ! Vous trouvez cela beaucoup moins sale

que de conserver celui des humains? Nous n'y voyons pas tant de différence. D'ailleurs, comme je vous le disais, nous ne pouvons pas faire autrement. Vous êtes très choqué de voir que, dans nos rues, les hommes en déposent en plein air et que très souvent des petits réduits sont ménagés au bord des routes, avec des écriteaux invitant aimablement le passant à un arrêt sous des branchages qui Tabriteront du soleil. Vous trouvez cela méprisable. Mais ce qu'il laissera est pour nous une chose précieuse. On ne méprise point celui qui fait une chose précieuse au moment où il la fait, et on ne se cache pas pour produire quelque chose de précieux. Les bestiaux, chez vous, fournissent l'engrais nécessaire, mais vous vous exténuez à les nourrir; la moitié de vos champs est employée à faire pousser de l'avoine, des betteraves et je ne sais quels autres produits qui deviendront du fumier. Ah! j'oubliais, vous mangez de la viande, mais il parait qu'on peut s'en passer, ce sont vos savants qui le disent. J'oubliais encore : vous buvez du lait. Eh bien ! franchement, entre nous, cela vous paraît une chose propre, de boire du lait, cet excrément, ce liquide destiné à faire des veaux ^ ? Vous êtes des barbares et des gens extraordinaires.

Voilà ce qu'aurait pu me dire un Chinois.

Et pour en finir sur ce sujet, qu'on ne peut passer sous silence lorsqu'on parle de la Chine, ceci, simplement : On avait dit à un Chinois que nous avions l'habitude de mettre des verrous aux portes des water-closets ; le Chinois céda, bon enfant, et mit un verrou à la porte.., mais il le mit à l'extérieur.

1. La répugnance des Chinois pour le lait de vache est telle que Li-Hong-Tchang ayant été mis au régime lacté par son médecin européen, ne voulut accepter que du lait humain... et prit une nourrice.

Réfléchissez. Ce petit trait vous révélera beaucoup de Fàme chinoise, au moins sa manie d'imiter sans comprendre.

Sur le fleuve bleu.

A bord du Ta-Tung^ 42 mars. — J'ai préféré le bateau au chemin de fer, de Shang-Haï à Nankin, et je le regrette. Voici quatre jours que nous remontons le fleuve, sous une pluie froide. Où sont les ardeurs du soleil de Java! Nous avions trouvé de la neige à Shang-Haï, et pendant deux jours, nous en avons vu des restes sur les rives. On eût dit de grandes pièces de linge mises à sécher. La navigation manque d'intérêt. Notre bateau, appartenant à une compagnie chinoise, est commandé par des officiers anglais. Les passagers sont, pour la plupart, des Américains de fortune modeste qui voyagent en bande — une douzaine — sous la conduite d'un cornac. Il y en a un qui n'a pas l'air d'être vrai, tellement il ressemble aux Américains de comédie. Il est retiré des affaires.

•— J'ai fait ma fortune en dormant, me dit-il d'un gros rire.

— Comment cela?

— J'avais des actions dont le cours a monté. Alors, avec ma femme, nous faisons le tour du monde, nous avons déjà visité la France, l'Italie, l'Egypte , l'Inde et un peu la Chine.

— Diable ! Et par quoi avez-vous été le plus impressionné?

— Je ne sais pas. A Paris, je suis allé au Moulin- Rouge, avec ma femme.

Et de rire, de plus en plus fort.

— Et j'ai acheté un pardessus aux magasins du

Louvre. Regardez... Regardez à l'envers du col. C'est écrit : Magasins du Louvre.

— Mes compliments.

Le lendemain, il m'accueille comme un ami de vieille date, regarde ce que j'écris, feuillette mes livres, prend ma chaise et me harcèle de questions. Tout cela avec tant de bonhomie que je n'ose me fâcher. Hais tout de même, l'après-midi, après avoir reçu de lui sur l'épaule une bourrade, j'ai dû lui faire observer qu'en France, nous avions des façons moins violentes de nous marquer une amitié, même de la veille.

Ses compagnons sont plus réservés. Us sont mornes, et visiblement s'ennuient. Nous les avons retrouvés, trois ou quatre fois, en Corée et au Japon. Ils avaient conservé ce même air de gens qui accomplissent une corvée. Il faut dire que la chance ne les servait pas* Ayant manqué un jour une correspondance, ils se sont trouvés en retard sur leur itinéraire, et leur manager^ impitoyable, leur faisait cependant accomplir stricte* ment le trajet ûxé. Tant pis s'ils n'arrivaient à tel ou tel endroit célèbre que pour y coucher. Ils devaient en repartir le lendemain matin, afin de rattraper le temps perdu. Mais comme ils ont dû raconter tout de même d'intéressantes impressions de voyage, au retour dansr leurs foyers!

... Enfin, nous approchons de Hang-Kéou! Les quais se peuplent peu à peu, deviennent de plus en plus animés. Voici de grandes berges en maçonnerie, des cheminées d'usine, des jonques, des bateaux à vapeur de plus en plus nombreux.

Et tout à coup, nous assistons, du bord, à un spectacle impressionnant et qui montre le mépris que l'on a ici d'un danger mortel. Notre bateau n'a pas ralenti son allure. Du bastingage, je vois, assez loin, une barque.

montée par deux hommes, qui s'applique, à force de rames, non pas à s'écarter de notre passage, mais à s'en rapprocher. Je retiens un cri. Notre étrave a dû la couper. Non... voici les imprudents... Ce ne sont pas des imprudents, mais des Chinois, pisteurs d'hôtel, qui viennent à bord chercher des clients chinois. Ils recevront un sou par voyageur qu'ils ramèneront. Pour ce maigre salaire, voici ce qu'ils font. Ils s'approchent de notre bateau qui file à toute vitesse, jusqu'à le toucher, et à la seconde précise, un des deux hommes se laisse tomber sur notre bordage inférieur. Tout de suite la barque qui l'a amené est loin derrière. L'homme reste suspendu, couché où il s'est agrippé. Ses jambes sont dehors. Le corps semble hésiter à tomber de ce côté ou de l'autre. Si c'est à l'eau c'est la mort, car le fleuve n'est pas de ceux d'où l'on se retire. Les passagers chinois ne pensant pas à lui porter aide. Six fois devant nous, la même scène se renouvelle, et la chance veut que les six pauvres diables aient penché du bon côté, à l'intérieur. Une personne qui fait souvent le trajet me dit qu'à un voyage précédent, trois hommes sont tombés dans le fleuve. Naturellement, on ne les a pas revus. Cela parait ici la chose la plus simple^du monde.

— Ces pauvres Chinois !

— Bah! me répondit négligemment mon interlocuteur, il y en a tant !

— En effet.

En effet, il y en a beaucoup. Et cependant, ces deux rives du Fleuve Bleu ont été, il n'y a pas si longtemps, le théâtre d'épouvantables tueries. C'est sans métaphore qu'on pourrait dire que ses eaux ont été teintes de sang. C'est précisément sur ses bords qu'on s'est le plus mas-

sacré pendant la longue révolte des Taïpings, et ce fut, dit-on, par millions qu'il y eut des morts. Ici môme, à Hankéou, on s'est beaucoup tué, tout récemment : Tannée dernière. Une grande partie de la ville chinoise a été brûlée. Nous l'avons visitée. Le fourmillement humain y est déconcertant. Déconcertante surtout l'indifférence des gens qui vivent parmi ces ruines, ruines d'une ville faite de masures incendiées, dont il ne reste que des pans de bois devenus du charbon. On a jeté des loques immondes sur des cordes, pour se faire des abris. On a rassemblé des montants à demi calcinés, on les a réunis, raccommodés avec le fer-blanc des boites à pétrole. Et la vitalité de ce peuple est telle que là-dedans, il dort, mange, s'agite et fait du commerce. Les tramways électriques circulent à toute vitesse, et à coups de timbre incessants se font faire place au milieu de cette cohue, dans ces rues bordées de décombres noircis, jalonnées déjà par des panneaux-réclames aux images violemment coloriées, que le Japonais industrieux et pressé a fait ériger sur ces ruines où se démènent des foules de consommateurs possibles.

Nous nous sommes aussi promenés en barque, sur la rivière Han et sur le fleuve. On y voit le même encombrement, la même agitation commerciale que dans les rues. Sur les rives, des coolies chargés de fardeaux, montent et descendent incessamment les escaliers de cinquante mètres de large et s'y heurtent, s'y pressent, s'y bousculent, la tête baissée sous le faix, le dos ployé, les jambes chancelantes, les pieds nus. Autour de soi, et à perte de vue, se dressent les mâts innombrables des jonques, une forêt de lances. Des hommes, ariùés de perches démesurées, sont debout, semblables à des jouteurs, poussent; les jonques voisines, les attirent,

insinuent leur embarcation entre toutes les autres et parviennent à aller vers leur but. A certains moments, Tencombrement est tel que tout s'arrête. Et d'une rive à Tautre, la rivière devient invisible, couverte d'une sorte de plancher fait de morceaux flottants qui sont les ponts des bateaux couverts de sacs, de bois, de fer, de mille matériaux sur lesquels grimpent et courent, avec des cris, les hommes jaunes, armés de leurs longues perches qu'ils tiennent maintenant comme des balanciers de danseurs de corde.

Hankéou.

Il y a là, sur les deux côtés du Fleuve Bleu, trois cités : Hankéou, Outchang et Hanyang, qui, en réalité, n'en forment qu'une, dont l'agglomération constituera avant cinquante ans, avant vingt ans peut-être, une des plus grandes villes du monde entier, ville dont l'importance approchera de celle de Londres ou de Nev^^-York.

La prophétie est facile et se réalisera.

Déjà, on y compte entre deux millions et trois millions d'habitants.

Il est peu de lieux sur la terre — il n'en est peut-être pas — qui soient, au point de vue commercial, aussi favorisés par la nature.

Qu'on en juge. Hankéou est en plein centre de l'activité d'un peuple de cinq cents millions d'habitants. Par le Fleuve Bleu elle est en communication avec Shang-Hai, le plus grand port chinois. La distance est de trois mille kilomètres pendant lesquels le fleuve est déjà navigable pour des navires de sept à huit cents tonnes. Non loin de l'embouchure, est Shang-Haî (cinq cent mille habitants) et, sur le parcours, des villes en pleine prospérité, dont les principales sont Sou-Tchéou

(six cent mille habitants), Nankin (trois cent mille), Wou-Hou (cent mille), Kioou-Kiang (cent mille).

De l'autre côté, le Fleuve Bleu, qui traverse toute la Chine, poursuit pendant quatre mille kilomètres son cours, troublé malheureusement par des rapides, mais arrosant des provinces fertiles et peuplées.

Au nord-est, Hankéou est relié à Pékin par un chemin de fer. Un autre en construction ira jusqu'à Canton et Hong-Kong.

Lorsque cette voie sera achevée, Hankéou se trouvera à l'intersection de deux diagonales : l'une fluviale de cinq mille kilomètres, traversant la Chine de l'est à Fouest; l'autre, voie ferrée, la {parcourant du nord au sud.

De plus, une rivière qui vient se jeter dans le Fleuve Bleu, à Hankéou, est navigable pour les bateaux à vapeur pendant mille kilomètres.

Dès maintenant le mouvement y est considérable, et l'industrie prospère. J'ai visité un arsenal où trois mille ouvriers travaillent avec les derniers perfectionnements européens à fabriquer des fusils à tir rapide. J'emprunte à H. Dautremer, ancien consul de France à Hankéou, les renseignements suivants. Le groupe des trois villes renferme : un hôtel des monnaies, une fabrique d'aiguilles à coudre, des filatures de coton et de lin, etc. Les objets d'importation sont des cotonnades, des lampes, du matériel de chemin de fer, des appareils électriques, des machines de tous genres, des verres, des chapeaux, du papier, du savon et des parapluies. Il est le chef-lieu d'une province, le Hou-Pé, qui produit à certains endroits deux récoltes de riz par an, qui cultive du blé, du coton, du chanvre, de la ramie, du sarrasin, du thé et des vers à soie, qui possède des mines de fer, d'antimoine, de zinc et de charbon. U exporte : peaux d'animaux, sésame,

arachides, haricots, albumine, jaunes d'œufs, minerais de fer, fonte, zinc, antimoine, arsenic, filés de coton, sucre, suif, saindoux, cire, rhubarbe, alun, mercure, etc. Et encore beaucoup de thé pour la Russie.

Les Japonais, les Anglais, les Allemands, les Français sont, sur leurs concessions réciproques, à Taffût de tous ces clients... Et Ton peut croire que la victoire appartiendra aux Japonais, dont la main-d'œuvre est à bas prix, qui connaissent mieux les Chinois, parlent facilement leur langue, et dont les marchandises supportent de moindres frais de transport.

Pékin.

Ce devait être très bien autrefois.

Et quelqu'un qui ne serait jamais sorti d'Europe, et qui arriverait ici en aéroplane, ou même par le Transsibérien, sans avoir vu ni Canton, ni Shang-Haï, ni Nankin, ni Hankéou... ce quelqu'un-là pourrait éprouver une émotion à voir Pékin... Mais les autres !... J'exagère? C'est possible. J'ai été trop irrité de ma déception pour pouvoir être juste.

D'abord, on arrive à Pékin en chemin de fer, dans une gare. La gare de Pékin ! Cet assemblage de mots me blesse autant que celui-ci: la gare de Jérusalem. Depuis mon plus jeune âge, depuis le temps où je donnais, chaque dimanche, un sou à la Sainte-Enfance pour racheter les petits Chinois, même plus tôt encore, et aussi plus tard, ce mot de Pékin n'a jamais été prononcé devant moi que comme celui d'un lieu inaccessible. On disait : « ce n'est pas à Pékin » comme on eût dit : « ce n'est pas dans la lune. » Tout, à Pékin, était l'opposé de ce qu'on voyait à Paris. D'abord, comme on le confondait avec les antipodes, on disait que les hommes y

marchaient la tète en bas. Pékin, c'était là sous nos pieds, loin. Et s'il avait été possible de creuser un trou, très, très, très profond, à un certain moment, on serait entré à Pékin comme si on sortait d'une cave. Et on aurait vu les choses les plus étranges, les hommes les plus terribles, avec des chapeaux bordés de sonnettes, et à leurs côtés, des dragons vomissant des flammes.

L'Empereur de Chine... Ah! l'Empereur de Chine, on renonçait même à se l'imaginer.

Et on descend à Pékin en chemin de fer, comme à Versailles ! Et, une fois descendu, on entend tout de suite parler du Président de la République ! Les rues sont larges, larges, larges, et bordées de petites cahutes. Le ciel est rayé de fils télégraphiques, et le premier pékinois que j'ai vu, savez-vous ce qu'il faisait? Il parlait au téléphone ! Et il avait un chapeau melon sur une tète d'où ne pendait aucune tresse de cheveux.

L'arrivée à Pékin! Je voudrais la décrire en vingt pages. On arrive le matin, et longtemps encore avant l'arrêt du train, on a, tout près de la portière, un mur noir comme sous le tunel des Batignolles avant qu'on réclairât. Il parait que c'est la grande muraille de l'enceinte. Allez donc le deviner ! ^n en voit juste en hauteur celle de la portière du wagon. Le train s'arrête. Des porteurs se disputent vos bagages, et à la sortie, il y a des automobiles...

Evidemment, plus tard, vous reviendrez voir cette grande muraille, avec ses portes monumentales, hautes comme des citadelles. On vous montrera qu'elle a je ne sais combien de large : quinze mètres, je crois, et vous comprendrez qu'elle était semblable, sinon identique, il y a deux ou trois mille ans ; et que Babylone, Ninive et les grandes capitales dont il ne reste plus que les noms, étaient entourées de murailles proba-

iOO AU JAPON

blement toutes pareilles. Mais ce sera en vain. Rien n'effacera votre première impression. En cliemin de fer ! Arriver à Pékin en chemin de fer ! Ah ! il y a quelques années encore, lorsqu'on ne pouvait s'en approcher qu'après avoir été cahoté depuis Tien-Tsin soit dans une voiture, ou mieux : dans une chaise portée par deux mules, une devant, une derrière, et que, de loin, on distinguait, à l'horizon, une lointaine tache sombre, qui lorsqu'on s'approchait se précisait et devenait la grande muraille noire aux parois nues et lisses, hérissée des monuments en largeur et à plusieurs toits superposés qui recouvrent les portes ; lorsque, parvenu enfin au pied de l'enceinte, on voyait, attendant leur tour de pénétrer dans la millénaire capitale, de longues files de chameaux... alors, oui, alors, on pouvait se croire à Pékin. Mais y arriver par la gare ! Je n'insiste pas : c'est abominable.

Et la platitude, la banalité des rues, si larges qu'elles ont l'air d'être désertes, et qu'onze croit toujours dans la banlieue ! Même, elles ne sont plus sales ! C'est à pleurer ! Et les boutiques ! La rue Ha-ta-mon avait conservé paraît-il, jusqu'à ces derniers temps, de jolies devantures, avec des bois sculptés et dorés. La plupart ont été brûlées tout récemment — voilà bien ma chance ! — et la rue est ici un million de fois moins pittoresque que le plus petit bout de rue de Canton, et moins artistique, moins décorée que la Nankin Road de Shang-Haï. Les Chinois ont , en grand nombre, adopté le costume européen. Il y a, pour assurer la circulation des voitures, des sergents de ville à qui il est question de donner des bâtons blancs, et l'on annonce la rentrée des Chambres I

Que je dise tout d'un seul mot : c'est en chemin de fer que le cercueil contenant les restes de l'Impératrice sera conduit aux tombeaux des Empereurs! Après cela, il

A TRAVERS LA CHINE "-' ' ^^'îèt'

n'y a plus qu'à reprendre le train. C'est ce que nous avons fait... après cinq ou six jours passés en grande partie dans le quartier des Légations, Oh ! nous avons cependant accompli notre devoir de touristes, visité le temple du Ciel, et le temple de F Agriculture, et le Palais d'Hiver et le Palais d'Eté, et le temple du Bouddha couché (il faut le reconnaître, il est très beau). Et nous avons pénétré dans la Ville rouge interdite, et passé sur des ponts, et franchi des portes que nul Chinois même ne pouvait passer ou franchir jusqu'à ces derniers temps. Ma surprise a été de n'en éprouver aucune et de voir que les Chinois ne paraissaient pas en épouver plus que moi. C'est cela, la ville mystérieuse I Ah ! pourquoi n'est-elle pas restée interdite : on aurait pu imaginer qu'elle était étrange et belle.

Adieu, Pékin !

Allons à la gare, faisons-y poinçonner nos billets et montons dans le train qui nous conduira en Mandchourie, à Moukden.

Moukden.

Moukden est assez mélancolique.

Cette ville — chinoise — est la tête de la ligne du chemin de fer japonais qui traverse la Corée, jusqu'à Fusan. Sous prétexte d'assurer la sécurité de la voie, les Japonais entretiennent ici des forces militaires importantes. Toutes les gares sont occupées par leurs soldats, administrées par leurs employés* Les Russes ont fait de même, en Mongolie. Les ennemis d'hier sont d'accord. Us ont trouvé un terrain d'ent-ente : la Chine. Et le jour où ils croiront le moment favorable, ils n'auront qu'une déclaration à faire pour s'approprier : les Russes, la Mongolie ; les Japonais, la Mandchourie. Il n'y aura guère

qu'à rendre officiel ce qui existe déjà et à remplacer quelques mandarins laissés là en façade.

Moukden est une ville conquise avant d'avoir été assiégée.

Et à voir la saleté et l'incurie de ses propriétaires actuels, on en est à désirer, pour le bien de tous, que les Japonais aient le droit d'y apporter quelque organisation.

Pour se faire une idée de l'anarchie, de l'abandon où se trouve la Chine, il suffirait, je pense, de visiter le palais de Moukden, dans lequel sont conservés les trésors de la Mandchourie, lieu sacré jusqu'à l'année dernière puisque la dynastie qui régnait sur la Chine était une dynastie mandchoue. Ce palais est donc un musée. Les salles en sont noires, dépourvues de vitrines. Le long des murs, on a fait à la diable des armoires à portes pleines, d'où l'on sort les objets que l'on montre sur une table qui a l'air d'un comptoir. Dans ces armoires sont entassées, pêle-mêle, les choses les plus disparates. Des ferrailles sans aucune valeur voisinent avec des coffrets précieux, le tout couvert d'épaisse poussière.

En Chine, on se contente des apparences, du semblant. Un exemple : les boites ou les sacs qui renferment les bijoux, les armes, les reliques, sont entourés de ficelles dont les extrémités sont réunies par un scellé. Ces scellés ne figurent là que pour la forme. Us sont faux, car on n'a pas besoin de les briser pour ouvrir l'enveloppe : il suffit de faire glisser les ficelles sur le côté. Achevée l'exhibition, on replace les objets, on relève et retend les ficelles, et le paquet a de nouveau l'apparence d'être inviolable et inviolé.

On nous montre des merveilles. Voici un vêtement de parade, tout neuf, éclatant, resplendissant d'or, de perles, de broderies ; c'est celui d'un empereur mort il y

a des siècles. Voici maintenant le portrait de cet empereur. On va chercher un rouleau qui a Tair d'une carte scolaire de géographie. Lorsqu'on en dénoue les cordons, il me semble qu'on dénoue des bandelettes. Ce portrait, peint sur papier, est un chef-d'œuvre. Il est livré aux maladresses des gardiens et aux attouchements des visiteurs. Des armoires sales, on sort ensuite des diadèmes, des couronnes souveraines, couvertes de pierreries et de diamants. Mais, quelque complaisance qu'y mette le visiteur, il ne peut arriver à croire que ces pierreries, ces diamants, ces perles ne sont pas des imitations qui ont remplacé les vrais joyaux.

Une tristesse vous envahit, vous enveloppe peu à peu, comme l'humidité dans une cave. On a une vague honte d'être là, dans cette pièce sombre où ces vieillards exhibent ces trésors et ces reliques, dépaquetant, rempaquetant, avec des gestes furtifs de marchands qui proposeraient l'achat d'objets volés. Tout cela est entouré de soins puérils et maladroits. On a semé avec profusion, dans les sacs et les boîtes, des petits morceaux de camphre enveloppés de papier, et lorsqu'on renferme l'enveloppe, on ramasse ces boules de camphre et on les fourre pêle-mêle avec les étoffes précieuses, les broderies et les diadèmes.

On apporte un paquet plus noir, plus sordide que les autres, d'où l'on sort un casque impérial superbe, en or massif, couvert de perles fines. On l'offre à soupeser aux touristes, et il passe de mains en mains comme un objet à vendre aux enchères... « On demande à voir ». Par faveur, on me propose de l'essayer! Et comme je refuse par respect, on me regarde avec quelque pitié... Hais, voici que le gardien s'émeut... cherche dans les papiers voisins... regarde à terre. On a perdu quelque chose... On a perdu le plumet de ce casque... Ah! le

voici. Il était là, sous des enveloppes d'étoffe. On retrouve aussi des bandes de :&ibeline qui doivent l'accompagner. On ajuste ceci et cela avec des gestes comiques, et je pense au respect dont fut jadis entourée cette coiffure impériale, aujourd'hui souillée par le contact des pattes de ces rustres. Je pense aux gloires défuntes, je pense à toutes les larmes, toutes les gouttes de sueur versées parle peuple d'antan,pour payer ce joyau superbe qui représente une fortune. Je pense à la tête pour laquelle il fut fait, et je sais qu'elle est dans quelque tombeau, vidée, putréfiée, tandis que ce casque, resplendissant encore, ne servira plus jamais qu'à se faire évaluer en dollars par des touristes américains. Il paraît qu'au goût des Chinois républicains qui m'accompagnent, je m'exprime avec trop de déférence à propos de ce souverain qui était un souverain mandchou de la dynastie qu'on vient de renverser. Je plains ces gens-là, qu'il se trouve un étranger plus respectueux de leurs morts et de leurs grandeurs passées qu'ils ne le sont euxmêmes.

Je veux partir. On me retient. Il y a encore des porcelaines à voir. Je refuse. Je trouve qu'on a assez troublé de sommeil pour ma curiosité. Je prétexte ne pas m'y connaître.

— Il ne faut jamais dire cela ici, me dit l'interprète. Et les gardiens insistent.

— Que voulez-vous que l'on vous montre? Il y a encore beaucoup de choses à vous montrer.

On se croirait au Temple ou au Ghetto, chez des marchands de bric-à-brac et de défroques de majesté. Alors, puisque je veux m'en aller... c'est bien... les mains se tendent, avides, pour les pourboires. Nous croisons une bande d'Américains sans respect, pour lesquels on va, de nouveau, soulever les faux scellés, dénouer ,les cor-

dons, et rajuster les plumets. II y a encore d'autres salles, paraît-il. Non, décidément, j'en ai assez. Il y a trop longtemps que je suis un prétexte à profanations.

Quelques réflexions sur la Chine.

Parler de l'avenir de la Chine après y avoir séjourné deux mois, en deux fois, et à trois ans d'intervalle, c'est certainement présomptueux. Je m'y risquerai, cependant. D'abord parce que j'ai écouté beaucoup d'Européens fort intelligents, installés ici depuis longtemps ; parce que, tout de même, j'ai causé avec nombre de Chinois : généraux chinois, lettrés chinois, académiciens chinois, ministres chinois, mandarins, vice-président et président de la République chinois, et ensuite et surtout parce que tant de gens parlent de la Chine qui n'y sont jamais allés, qu'on peut s'autoriser peut-être à en dire quelques mots, bien qu'on y soit resté peu de temps.

Donc, je viens de voir la Chine républicaine. Lorsqu'on se reporte seulement à dix ans en arrière, on sent le néant profond de toute prédiction humaine. Quels rires n'aurait pas suscités alors celui qui aurait joint ces deux mots ! Et cependant, l'invraisemblable s'est réalisé. La Chine est en république. Qu'y a-t-il de changé? Une étiquette? ou plus qu'une étiquette? Un peu plus, je crois. Mais pas beaucoup plus.

Sauf de rares exceptions, la Chine, à l'heure où j'écris (commencement 4913), est la proie d'une bande déjeunes gens affolés d'orgueil. Le président de la République, Yuang-Chi-Kaï, plane plus haut. Mais il n'a que la marque extérieure d'un pouvoir incertain. De plus, et surtout, les véritables événements qui se produisent en Chine échappent à son action, à son contrôle, même à sa connaissance. Il règne sur Pékin, et c'est tout. Il est le titu-

laire du pouvoir. D'autres l'exercent. J'entends non pas cette forme du pouvoir qui permet de faire tomber les tètes. Cette forme-là ne dure pas, et elle est sans action. Sans action dans le sens désiré par celui qui en use. J'entends le pouvoir réel, qui agit non sur aujourd'hui, mais sur demain. C'est ce pouvoir-là qui est aux mains de jeunes gens trop jeunes et trop orgueilleux.

J'ai vu l'un d'eux, âgé de vingt-cinq ans, portant casquette allemande, croix de commandeur, uniforme kaki et bottes de cuir fauve. Il était général. Je ne pus pas dissimuler ma surprise, et je tâchais de l'exprimer par un étonnement poli...

— Général!... à vingt-cinq ans... c'est jeune... et malgré moi...

— Mais, monsieur, me fît-il simplement, est-ce que Bonaparte?...

Je n'ai pas insisté.

... Les Chinois n'ont pas beaucoup d'idées, peut-être, mais ils en ont une qui tient presque la place de toutes les autres. Cette idée, c'est que nous leur sommes considérablement inférieurs. Si les Européens les ont battus, c'est simplement parce que les Chinois ne s'étaient pas, jusque-là, donné la peine de s'abaisser à apprendre les sciences, partie méprisable de la connaissance. Mais puisque maintenant ils veulent bien s'y astreindre, on va voir. Un traité de trigonométrie? En un mois, disait un professeur en le feuilletant, mes élèves l'auront absorbé. La race jaune est supérieure à la race blanche. Cela, pour un Chinois, est un fait aussi évident que la lumière du jour. Nous étions civilisés, disent-ils, alors que vous étiez encore barbares, et notre Pékin était déjà, sous un autre nom, une capitale avant la fondation de Rome. (Et c'est vrai.) Toutes vos inventions, nous les avions faites. Nous prédisions les éclipses

alors que vos grands-pères jetaient encore des pierres vers le ciel pour effrayer le monstre qui allait dévorer la lune. Avant vous, et des siècles avant vous, nous avons connu boussole, imprimerie et poudre à canon. Nous vivions tranquilles. Vous êtes venus nous troubler. Entre temps, vous aviez imaginé des façons rapides de tuer. Vous montriez une telle avidité d'argent que vousmêmes, vous nous avez vendu vos secrets de mort. Vous vous disputiez à qui nous les vendrait les premiers. C'est bien. Nous les avons achetés, nous les possédons.

Tout cela est vrai.

La suite Test moins :

— Par conséquent, nous vous sommes supérieurs, puisque nous emploierons tos propres outils au service d'une intelligence plus haute : la nôtre. Ce que vous aviez mis des siècles à apprendre, nous nous l'assimilerons en quelques années. Nous profiterons de vos fautes... pour ne pas les commettre. Nous allons faire une Révolution plus importante que la Révolution fran^ çaise, mais nous avons vu dans quelles erreurs vous êtes tombés. Maintenant, nous les connaissons. Cela nous suffît. Nous n'y tomberons pas. D'ailleurs, si vous pouviez douter de la supériorité de notre race sur la vôtre, vous n'auriez qu'à regarder le Japon. Les Japonais, ce sont des jaunes. Et ils ont battu le plus nombreux empire de l'Europe. Eh bien, ces Japonais, vainqueurs d'un de vos plus grands peuples, c'est nous. Chinois, qui avons fait leur éducation. Mais oui, c'est nous qui les avons tirés de la barbarie. Regardez^ leurs livres. Ils sont imprimés avec nos propres caractères. C'est nous qui leur avons appris l'écriture et bien d'autres choses. Il y a longtemps, très longtemps. Alors, si l'élève a battu les Blancs, que ne fera pas le professeur? Et le professeur, c'est nous, les Chinois.

... Le Chinois qui se donne ainsi la peine de raisonner son orgueil, est rare, très rare. La masse, aussi bien parmi les jeunes Chinois que parmi les lettrés, les paysans et les coolies, tout le reste flotte dans le même orgueil, naturellement, sans effort, sans s'en apercevoir, comme un poisson dans Teau.

Ils se croient plus intelligents, plus habiles que les hommes de la Révolution, à qui ils aiment à se comparer parce que cela conduit chaque général à se croire Bonaparte. Mais ils sont surtout plus pressés, plus habiles, plus dénués de scrupules.. Aucun de leurs crimes n'aura l'excuse d'avoir été provoqué par un enthousiasme, par un délire, par une folie. Ce n'est pas eux qui s'agiteront en vue du bonheur de l'humanité. Cela est si loin de leur esprit qu'ils ne songent même pas à le dire, bien que le mensonge leur coûte peu. Chacun ne pense qu'à soi. A son succès. A sa victoire. Les meilleurs sont ceux dont l'ambition ne vise qu'aux honneurs. Ils veulent tout détruire, eux aussi ; tout ce qui était grand dans le passé; uniquement parce que c'était grand avant eux, c'est bas, et il faut le renverser. Pour faire bien il n'y a qu'à faire le contraire de ce que faisaient les ancêtres. Aux orties, leurs robes, leurs costumes. Au pilon, leurs vieux livres. Au pilori, leurs idées, c Le monde n'existe que depuis notre accession. »

Et, ceci déclaré, ils s'appliquent à se montrer différents de leurs ancêtres, surtout devant un Européen.

Ils ont fait la chasse aux emblèmes d'autrefois, aux images du dragon impérial poursuivies et décrochées, et brûlées et détruites avec le même acharnement, la même activité haineuse, que les aigles de chez nous, le 4 septembre 4870. Les Chinois n'ont respecté des dragons, que ceux dont ils avaient orné les locomotives (ce qui du reste était charmant). Il a fallu s'habiller à

l'européenne, couper la longue tresse de cheveux qui pendait au dos de chacun. Les tresses ont été pourchassées avec autant d'acharnement que les dragons. Après... après, ils ont regardé les autels des ancêtres et... reculé. Ils les ont laissés debout. Mais lorsque les plus malins d'entre eux se trouvent avec un Européen, il leur vient le triste courage d'insulter leurs propres dieux devant cet étranger, par un sentiment de basse flatterie, dans une vile et sournoise mendicité d'éloges, et dans un aveu inconscient de leur infériorité.

Je n'ai vu, ni parmi les débardeurs des quais de Singapore, ni parmi les tenanciers de maisons publiques à Canton, ni parmi les traîneurs de pousse-pousse à Shang-Haï, ni parmi les loqueteux de Nankin, aucun Chinois qui m'ait autant écœuré, qu'un certain, à qui je pense, élevé à Berlin, vêtu à l'européenne, et qui, me conduisant à je ne sais quel temple, riait, devant un autel où se dressaient des tablettes d'ancêtres, et me désignait ses dieux d'hier en sollicitant de moi, pour eux, des moqueries et des blasphèmes. Et il était laid, cet avorton, ce singe, dans son pardessus pisseux, avec ses yeux de fouine, cachés par son lorgnon et le rebord de son chapeau mou! Il n'a pas encore compris, j'en suis certain, tout ce qu'il y a eu de mépris dans mon silence.

Oui, ils en sont là, à considérer comme haïssable tout ce qu'ont vénéré leurs pères. La politesse même, cette politesse exquise qui cachait, de son voile gracieux, tant de choses vilaines, ils veulent la rejeter. Ils copient la rudesse des Américains, non des meilleurs, et ils tombent dans la goujaterie. Certains vont, je viens de le dire, jusqu'à considérer comme une sottise le respect des tombeaux et même le respect filial. Aussi, comme ils n'avaient pas d'autre morale que celle-là, comme ils

sont sans religion, athées et superstitieux, ignorant l'honneur, l'altruisme et la patrie, on peut attendre, d'eux, les actes les plus effroyables dans le déchaînement de tous les instincts.

Le résultat, déjà, c'est qu'au lieu d'aller vers le progrès, ils tendent vers la sauvagerie.

Le soldat est redouté dans les campagnes, autant que le bandit; il n'est d'ailleurs qu'un bandit en uniforme, parce qu'il n'est pas payé et qu'il faut bien vivre. Les seuls soldats fidèles sont ceux de la garde du Président de la République, gardiens à qui la solde est régulièrement versée.

Le Chinois est barbare même dans ses manifestations pieuses. Exemple :

Près d'Outchang, la ville jumelle d'Han-Kéou, il y avait un temple élevé aux mânes d'un souverain. Aussitôt la République proclamée, on a enlevé les tablettes de l'Empereur, on les a remplacées par celles des victimes de la Révolution. Cela peut se défendre à la rigueur.

Seulement, au-dessus de ces tablettes, on voit, encadrées, deux grandes photographies représentant, grandeur naturelle, les tètes coupées des deux héros révolutioûnaires. Pour en prendre l'image on a calé ces tètes avec des briques que l'on n'a pas songé h dissimuler et qui font, sur la photographie, le plus désagréable effet. On frémit à penser aux préparatifs devant l'objectif.

Bien qu'il ne le dise pas encore ouvertement, le Chinois se croit à la veille du jour où il chassera d'Asie tous les Européens.

Nos rivalités, notre folie à l'initier à nos découvertes, à lui construire des forts, à lui vendre des fusils et des canons, et aussi la victoire du Japon, tout cela nous a

fait perdre à ses yeux ce qui nous restait de prestige. Nous ne sommes plus respectés. Nous ne sommes plus que tolérés en Chine. Chaque Chinois suppute combien de temps il lui faudra encore avant d'être assez instruit de nos artifices pour s'en servir, afin de nous chasser. Heureusement son orgueil le perdra, parce que cet orgueil le forcera à agir trop tôt. Et encore, agira-t-il jamais? Il n'a pas d'esprit de suite, pas de persévérance; pas d'idées nationales, pas d'idéal, et c'est cela seulement qui peut nous rassurer pour quelque temps.

Mais il est si difficile de prévoir les événements que même, les vieux chinoisants d'ici sont d'avis différents.

Les uns disent :

« Le mouvement n'est qu'à la surface, il n'y a rien de changé que des étiquettes. Le peuple se moque de la Révolution. Les Chinois sont incapables de progrès, ils ne comprendront jamais la science européenne. Aucune de leurs industries ne marche exclusivement par eux. Les chemins de fer, construits par les Européens, fonctionnaient régulièrement quand les Européens les exploitaient ; les Chinois les ont rachetés et tout a été gâché par la saleté, la négligence, le gaspillage, le vol. Ils gardent dans leur poche l'argent destiné aux réparations du matérieL Les entreprises dirigées par les Chinois et qui semblent en bonne voie, ont été mises en train par les Européens. Avant peu, vous verrez ce qu'ils en auront fait. »

D'autres répondent :

« Vous êtes trop exigeants. Vous voudriez que la Chine eût accompli en quatre ans ce que le Japon a mis cinquante ans à réaliser. Laissez faire l'école et le journal pendant dix ans encore, et vous verrez. La Chine aujourd'hui est en plein désordre. C'est qu'elle vient seulement de s'éveiller. Laissez-la prendre cons-

cience d'elle-même, laissez lui le temps de se reconnaître, et vous verrez. Vous croyez les Chinois incapables d'idées générales, d'action collective. Ils viennent cependant de vous donner deux admirables exemples de solidarité et de communauté dans l'effort. Ils ont chassé la dynastie Mandchoue, et réfréné, sinon supprimé, leur passion de l'opium. Cela, c'est quelque chose. Quiconque aurait quitté la Chine, il y a vingt ans, et y reviendrait aujourd'hui, n'en pourrait croire ses yeux. Savez-vous qu'à Shang-Haï, Canton et Pékin, c'est par millions d'exemplaires qu'on vend les livres d'instruction, des livres établis par des Américains, et très pratiques? Tout ce qu'enseignent ces ouvrages ne sera pas perdu, soyez-en certain. Les hommes de la génération actuelle sont turbulents, vaniteux et puérils? La génération qui suivra sera différente, et meilleure. Et déjà ce qu'ils ont fait n'est pas méprisable. L'effervescence commerciale est prodigieuse. On est étonné rien qu'à traverser le pays en chemin de fer, d'y voir, en construction, tant de voies ferrées nouvelles. Ce peuple qui ne voulait pas entendre parler des rails, il y a dix ans, en pose aujourd'hui, et lui-même, des milliers de kilomètres, et tous les trains sont envahis par des foules de voyageurs. L'idée de patrie n'existe pas ici, ditesvous. C'est vrai peut-être. Mais ce n'est pas vrai pour longtemps. Elle est en création, et ce sont les chemins de fer, précisément, qui contribuent à la créer. C'est aussi l'orgueil qui deviendra national. C'est encore la haine de l'étranger. La haine peut rassembler et unir les hommes, autant que l'amour. Vous vous moquez de leur vanité de demi-savants. Vous avez raison. Mais ceux que vous voyez ne sont que de récents parvenus. Attendez leurs fils. Voyez déjà quelle est leur facilité d'assimilation. Causez avec les professeurs, ils vous

diront la surprise des visiteurs compétents devai>t les cahiers des élèves des cours de mathématiques spéciales. Enfin demandez vous si, dans lit passion que mettent certains Européens à leur c£>ûtester toute qualité, il n'y a pas un secret dépit à les voir, si vite, réussir à nous imiter. >

Soit. Tout cela s'entend des Chinois des ports ouverts, de ceux qui ont fait des études européennes. Mais les autres, tous les autres, les quatre cents millions d'autres, qu'en dit-on? Comment ont-ils accueilli la nouvelle de la proclamation de la République. Quelle part y ont-ils prise? Quels bénéfices en ont-ils reçus?

Pour le peuple, rien n'est changé. Il sait que la dynastie mandchoue est renversée. Oui, cela il le sait. Mais ces quatre cents millions de tètes jaunes ne peuvent se faire une idée de ce qu'est un gouvernement républicain. La République chinoise? A Pékin, il y a la République. Ce doit être le nom de quelque impératrice d'une catégorie spéciale. Tout ce que l'on sait, c'est quelle n'est pas mandchoue.

Cependant, si, quelque chose est changé : le nom sous lequel se désignaient les fonctionnaires.

— Les mandarins ont été remplacés.

— Oui, on a remplacé les mandarins gras par des mandarins maigres qu'il faut engraisser.

Le peuple chinois n'a aucune idée qu'il puisse prendre part à son propre gouvernement. Il paie des gens pour le gouverner. Il en a toujours payé, c'est à ces gens-là de s'occuper de politique, et non pas à lui. Dans les provinces, il a fallu menacer les électeurs pour les décider à envoyer des représentants à Pékin. Ils ne comprennent pas à quel propos on veut leur imposer de nouveaux tracas. La conception d'un gouvernement central qui n'est pas l'empereur leur échappe, parce qu'ils sont

jusq\i*à présent incapables de concevoir la Patrie, incapables de penser qu'il y a, sur la terre, d'autres peuples que la Chine, ou tout au moins, des peuples sur lesquels la Chine n'exerce pas sa puissance.

C'est Anatole France, jo crois, qui a dit le premier : « La Chine n'existera que lorsque les Chinois sauront qu'il y a une Chine ». Ils ne le savent pas encore.

Ils continuent à vivre dans leur égoïsme tranquille. On m'a dit, et il faut que ce soit vrai, que cet égoïsme s'expliquait par je ne sais quel respect superstitieux pour des mauvais esprits dont il ne faut pas contrarier les desseins.

Il faut, en effet, qu'il y ait quelque motif supérieur à l'indifférence incroyable du Chinois devant les malheurs d'autrui. Il y a peu de temps, même dans les grandes villes, des cadavres restaient dans la rue, abandonnés. Pour passer, on les enjambait. Devant un moribond, le Chinois se sauvera. S'il rencontre un des siens tombé sous un fardeau, il le regardera et passera.

A Shang-Haï, voici ce que j'ai vu. C'est un petit fait, mais il renseigne. On s'y sert d'une brouette particulière, formée d'une plate-forme continuée par des brancards. L'unique roue est au milieu, et passe à travers cette plate-forme. De telle sorte que le tout est en équilibre instable, et verse souvent. Sur le quai de Shang-Haï, et devant un tramway électrique, cet accident s'était produit. Il y avait peu de mal, car les fardeaux étaient bien arrimés. Mais le malheureux portefaix s'exténuait à redresser son véhicule. Le tramway, impatient, redoublait de coups de timbre, et l'homme, exténué, d'efforts. Du trottoir, où était une station de voitures, vingt cochers, chinois comme lui, le regardaient. L'homme peinait toujours, et les gens des tramways, chinois, bien entendu, l'injuriaient. Des pousseurs de brouette pas-

saient, le regardaient, comme ils eussent regardé une borne, et s'éloignaient. Il fallut qu'un Français priât un des cochers, dont il avait été le client, d'aller au secours du malheureux, ce que d'ailleurs ce cocher fit de la meilleur grâce du monde. Mais s'il n'y avait eu là personne pour lui donner une impulsion, il n'aurait jamais, de lui-même, prêté à son semblable une aide qui pourtant lui coûtait si peu.

Pour en finir avec les reproches de ce genre qu'on peut adresser aux Chinois, il est impossible de ne pas dire un dernier mot de leur inconcevable malpropreté. J'épargnerai à mes lecteurs et à moi d'inévitables nausées en ne donnant plus aucun détail sur ce sujet. J'ai vu rinde, j'ai vu les bas quartiers de Stamboul, et Naples et l'Egypte, et les enfers de nos capitales, je n'ai rien vu qui approchât de la saleté chinoise. Chaque grande ville est littéralement, exactement, dans le sens exact de chaque mot, bâtie sur les immondices accumulées de quinze ou vingt générations. Le sol en est élastique sous le talon...

Quels que soient ses défauts, ce peuple est admirablement ardent au travail. Il est courageux. Il est sobre. Sa résistance aux climats extrêmes est incroyable. Seul le Chinois supporte facilement les froids sibériens et les ardeurs des tropiques. Il est capable de la même énergie sur les glaces de la Mandchourie et sous le soleil de Singapore. Sa puissance d'expansion est connue de tous. La facilité avec laquelle il accepte, dans les pays nouveaux pour lui, le plus modique salaire, nous surprendra toujours. Son aptitude au commerce est plus grande que celle de tout autre peuple. Il envahit paisiblement toute la terre. On trouve des Chinois à San

Francisco ; à deux mille lieues, on en trouve encore à New- York. A Fouest, on en rencontre tout le long de la route jusqu'à Port-Saïd. Et les Parisiens ont pu voir, il y a quelques mois, à Montmartre et au quartier latin, une vieille Chinoise accompagnée de deux enfants, qui vendait des jouets chinois en papier. Elle a dû retourner làbas. Soyez tranquilles : elle nous enverra des compatriotes.

La terre où vit un tel peuple est riche ; elle est admirablement cultivée. Et cependant ce peuple supporte une misère dont on ne peut se faire idée si on ne Ta pas vue. Le Trésor est vide. Pas d'argent pour faire ou entretenir des routes, ni pour aucun des besoins du pays. La Chine ne vit que d'emprunts, qu'on lui fait payer cher.

A quoi cela tient-il?

A ceci, que le fonctionnaire chinois est aussi incapable de concevoir l'honnêteté que nous le sommes d'imaginer un cercle carré. Ne pas voler, ne pas retenir au passage l'argent que lui versent les contribuables pour le remettre à l'État, c'est une façon d'être qu'il n'imagine pas, à laquelle il ne pense pas. Il achète sa charge : c'est donc qu'on sait qu'il se remboursera de cette avance. Et comme sa situation est incertaine, il cherche à se rembourser le plus vite possible. Qu'un général reçoive de l'argent pour signer un reçu de mille fusils à qui lui en livre six cents, c'est, en Chine, la chose la plus naturelle. Pour que les douanes soient possibles, il a fallu en remettre l'administration aux Européens. Le pot de vin est l'usage, la corruption est la règle, la misère le résultat.

Dès qu'on met le pied en Chine, on entend conjuguer le verbe squizer. Ce verbe a été francisé, germanisé, chinoise, fd II squize. Il a squizé. Heureusement, il y a le squize. Si on ne squizait pas, le commerce et l'industrie

seraient impossibles en Chine ». Ce mot vient de l'anglais to squeezcj presser, presser un citron. Et il est très énergique et très juste. On squize en employant la force si on ne peut squizer en douceur. Dans un train, le contrôleur me racontait que les Chinois, très souvent, refusent de payer leur place. L'agent (européen) qui a voulu les y contraindre a été en danger de mort. Un de ses aides a été attaqué, maltraité, blessé, dans le wagon même où il voulait faire sa recette, et le contrôleur n'a échappé à un danger semblable ou pire que grâce à ce cri d'un Chinois prudent : « Ne tuez pas l'Européen ! > Il n'y a en effet, la plupart du temps, aucun compte à rendre de la mort d'un jaune. Les risques sont plus grands lorsqu'il s'agit d'un blanc, les puissances n'entendant laisser perdre aucune occasion d'intervenir et d'exiger.

Qu'adviendra-t-il de la Chipe?

A l'heure qu'il est, elle est guettée comme une proie par le monde entier : l'Angleterre, la France, l'Allemagne, la Russie et même l'Italie. Mais ces chiens dévorants se montrent les crocs, et mutuellement s'immobilisent. Pendant ce temps la Chine se forme. Toute la question est de savoir si cela durera assez pour que la Chine parvienne à l'état de défense efficace.

Pour elle, d'ailleurs, le danger n'est peut-être pas du côté de l'occident. Deux autres nations la convoitent : le Japon et les États-Unis. Toutes deux essayent la conquête pacifique : l'Amérique par ses missionnaires, le Japon par ses marchands. Le Japon ne peut pas laisser les États-Unis prendre en Chine, même seulement dans le gouvernement, une place prépondérante. C'est pour lui une question de vie ou de mort. La Chine organisée et alliée des États-Unis, ce serait la seconde mâchoire d'une tenaille dont la morsure lui serait fatale. Les

Japonais l'ont bien compris, et Ton peut prévoir que la Chine sera Toccasion de cette guerre qu'on dit inévitable et prochaine, entre l'empire du Soleil levant et la République américaine.

Dans la semaine qui suivra la déclaration d'une grande guerre en Europe, les Japonais entreront en Chine, tranquillement, sous le prétexte d'y prendre la défense des Européens. Et une fois là, on ne les en délogera pas facilement. Leur diplomatie saura d'ailleurs rejeter toute prétention à la conquête. Ils déclareront n'être que des organisateurs.

Seulement, la Chine organisée, avec ses cinq cents millions d'habitants, serait la maîtresse du monde.

Il y a peu d'années encore, ce pays s'appelait à juste titre d'un de ces trois noms :Ze Pays défendu... La Contrée interdite... La Presqu'île inconnue.

En 1885, il n'y a pas trente ans, Elisée Reclus écrivait ;

< La Corée est un des pays les moins explorés. Même les côtes... ne sont pas connues avec précision.

«... Il serait inexact de dire que l'intérieur de la presqu'île est tout à fait inconnu, puisque, de la côte, on en peut apercevoir les montagnes.

€ ... Cherchant à se faire oublier, elle n'avait naguère aucune importance dans l'histoire de l'Asie ; on eût dit qu'à l'endroit où se trouve cette vaste et riche péninsule, la Terre était vide. »

On ne connaissait la Corée que par des ouvrages de missionnaires, ouvrages où l'on lisait des phrases comme celle-ci, citée par Elisée Reclus :

€ Quant au minerai de fer, il forme des montagnes

entières et les fortes pluies Tentraînent, des pentes, en si grande quantité qu'il suffit de le ramasser pour en fournir les usines. »

Les encyclopédies avaient raison d'écrire encore : € La Corée est restée, à bien des égards, une terre mystérieuse, et si quelques étrangers y ont pénétré, elle a été jusqu'à présent presque entièrement soustraite aux investigations des savants. »

Non qu'elle fût inhabitée, que son climat fût meurtrier. Seulement, à vouloir y pénétrer, on risquait sa tète. A plusieurs reprises, des chrétiens furent massacrés, mais comme le pays paraissait pauvre, les puissances n'en crurent pas leur honneur outragé, et n'éprouvèrent qu'un désir atténué de vengeance. Les Japonais, plus voisins et mieux renseignés, firent la guerre à la Chine en 1894 afin que la méchante Chine ne gardât pas sous sa tyrannie la pauvre petite Corée qui voulait être indépendante, qui devait être indépendante, qui ne pouvait pas ne pas être indépendante. La Chine battue, la Corée fut déclarée indépendante* Enfin !... Mais ce furent alors les Russes qui émirent des prétentions à l'asservir; les méchants Russes furent battus, eux aussi, par les bons Japonais, qui, peu d'années après, pour assurer à tout jamais l'indépendance de la Corée, se l'annexèrent (août 1910) tout simplement.

Maintenant, la Corée est sans mystères et les Coréens sans voix. Depuis l'année dernière, on peut prendre, à Paris, son billet pour Séoul, où l'on arrive en wagon-lit, dans un train japonais luxueux, parti de Moukden, en territoire chinois.

Et dès que l'on quitte le train chinois pour s'installer

dans le train japonais, le contraste entre les deux peuples se manifeste brutalement aux yeux les moins ouverts.

La ligne de Pékin à Moukden est sale. On se sent vraiment chez des êtres lointains, — sympathiques, c'est vrai, — mais inférieurs.

Dans le train de nuit, les banquettes sont étroites, les ritres sans rideaux, le démarrage se fait à la sauvage, ,e restaurant est primitif et le boy habillé de bleu ne dit )as six mots d'anglais. Et ce train-là vient de la capitale.

Le train japonais est très différent. Remarquez bien eue les Japonais ne sont pas chez eux. Le chemin de hr est une ligne construite par eux malgré les Chilois et chez les Chinois. Les v^agons sont luxueux, confortables, art nouveau. Les employés souriants et pas serviles, empressés et cérémonieux auprès des voyageurs comme on peut Tètre entre gens du monde qui voudraient s'entr'aider.

iux gares de Chine, on voit, à chaque station, sept ou huit malheureux soldats mal vêtus, sales, avec des cheveux droits et raides qui tombent de leur képi sur leurs épaules. Rangés devant le train, on les a espacés afin de produire plus d'effet. Ils présentent les armes avec des attitudes comiques. Ils sont curieux, étonnés ; ils essaient de voir à travers les vitres du train ; on sent qu'ils ne sont là que pour être montrés et qu'aussitôt le train parti, ils iront retirer leur costume militaire qui est un déguisement et non un uniforme.

Chez les Japonais, tout au contraire, les soldats ne s'affichent pas et si l'on en voit un par hasard, il est aussi bien équipé que pourrait l'être le soldat de la meilleure troupe européenne.

SéouL

Sauf deux avenues, les rues de Séoul, avant l'occupation japonaise, étaient tracées sans ordre, enchevêtrées, tortueuses, sans pavage, tout à cru de la terre, étroites, sordides et puantes. Les Japonais ont percé là-dedans de grandes voies de cinquante mètres de large, le lonç desquelles se tassent une suite de boutiques basses, sans étages pour la plupart. D'autres voies perpendiculaires, à l'américaine, ont été ouvertes. De place en place, sur les côtés des unes et des autres, ils ont élcTé des mâts très hauts, munis de vergues en croix de Lorraine, auxquelles ils ont accroché des fils téléphoniques, télégraphiques, porteurs de lumière, et d'autres qui ne pouvant se tendre à cause de leur poids, font guirlande, porteurs de force distribuée à des tramways électriques nombreux, trépidants, qui passent en traînée de vitesse au milieu des Coréens paisibles et encore effarouchés. Les rues une fois tracées, les Japonais ont bâti ça et là, sans ordre encore, des édifices somptueux, tels que le bâtiment de la Banque de Corée, dont le hall peut être comparé à celui d'une grande banque européenne pouî la grandeur, si ce n'est déjà pour l'animation; tels que le Palais du gouvernement, celui des Communications (télégraphe et téléphone) ; tels enfin que ceux des écoles primaires, secondaire et supérieure...

Et j'ai vu, de mes yeux vu, spectacle encore jamais vu en Extrême-Orient : des égouts en construction !

Dans la ville circule lentement, avec de fréquents et longs arrêts, une population flâneuse, vêtue étrangement et contrairement à tout bon sens. Dans ce pays où il fait très froid, hommes et femmes sont habillés de coton, et ici où la pluie est fréquente et abondante, délayant le sol en une boue profonde, délayant aussi les murs, bâtis

en terre, dans ce pays si salissant^ les habitants ont adopté, pour leurs vêtements, hommes et femmes, la couleur blanche. Tout le monde est vêtu de coton blanc. Les femmes... oh! ce n'est pas ici le pays de Télégance, ni de la révélation indiscrète des grâces physiques... les femmes sont empaquetées dans une superposition de jupons tout blancs, nombreux et empesés. Elles revêtent cependant une sorte de manteau à manches, mais elles le portent sans l'endosser, par-dessus la tête, comme font les bonnes femmes de chez nous pour traverser une rue sous la pluie. Les manches, raides et courtes, se dressent comme deux cornes. Jamais, jamais tant qu'elle sera vivante, la Coréenne ne passera ses bras dans ces manches. C'est défendu. Ce manteau doit lui servir de linceul, et c'est seulement après sa mort qu'elle en sera complètement habillée.

D'autres femmes sont vêtues comme celles-là, jusqu'à la ceinture ; mais, sur le buste nu, elles n'ont qu'une sorte de camisole, très étroite, qui laisse pendre et voir, hélas ! des choses tristes et flasques, et longues et hàlées, auxquelles on ne peut vraiment pas donner le nom de seins. La tête est ronde, les cheveux séparés par une raie médiane et collés sur la tête en bandeaux inesthétiques. L'ensemble est triste et lointain.

Les hommes... ce qu'on en voit d'abord, c'est la longue pipe à long tuyau tout droit, aboutissant à un fourneau minuscule, qu'ils ne quittent jamais, et que les ouvriers, les pêcheurs, les porteurs de fardeaux, les maçons, etc., conservent entre les dents pendant leur travail. Il est vrai qu'ils règlent leur travail à la lenteur nécessaire pour qu'un mouvement trop hâtif ne fasse pas tomber hors de propos, de la pipette, la cendre ou le tabac allumé. Je n'ai jamais vu d'hommes aussi indolents que ceux-ci. Ils portent sur la tête un chapeau bien bizarre,

en tulle raidi, comme les « formes » de nos modistes. Ce chapeau est fait sur le modèle d'un pot de fleurs renversé qui serait cerclé de bords plats. Seulement, il est toujours, toujours, trop petit pour celui qui le porte, et la tête n'y peut entrer. Il est alors posé sur le crâne à la façon de ceux des dessins des tout petits enfants, et retenu indispensablement sous le menton par une jugulaire. L'été, ce chapeau ne sert à rien, car il ne garantît pas du soleil. Lorsqu'il pleut, il faut le garantir luimême avec une coiffe en toile cirée. Un pantalon blanc serré aux jarrets, une longue blouse blanche sur laquelle se détache le trait droit de la pipette, une tête jaune avec quelques poils noirs sous les trous noirs des yeux mi cachés de verres fumés, le chapeau noir et incompréhensible : tel est le Coréen. Il marche lentement, surtout quand il n'est pas chargé, et tout le long du jour, et chaque jour, on peut voir, à toutes les heures, des groupes de Coréens qui vont ainsi, musardant, rêvassant, causant et tétant leur pipe.

Les femmes, à la maison ou aux champs, travaillent.

Elles repassent les vêtements, non pas à la manière d'Europe, mais d'une façon tout à fait spéciale. C'est une des surprises de l'étranger arrivant à Séoul que d'entendre, en passant devant les maisons, un bruit bizarre, ressemblant à celui qui, parfois à Paris, sort des soussol où les ouvriers des gardiens de fourrures tapent les vêtements pour en chasser les mites. Ce petit bruit interminable agace le nouveau venu, et pour ma part, je n'ai eu l'esprit en repos que lorsqu'il m'a été permis de voir quelle en était l'origine. Ce sont des femmes qui repassent, en frappant l'étoffe avec un maillet, et à coups précipités.

Au hasard des promenades, dans les rues en Corée, on a d'autres surprises. On voit souvent des gens qui font

du feu dehors, dans un trou, au pied du mur d'une maison. On n'y prête pas attention la première fois; à la fin on est intrigué, et si Ton demande une explication, on vous apprend que c'est, pour les Coréens, la manière de chauffer l'intérieur des maisons. Et c'est vrai, en eflTet, car le trou du pied du mur est l'ouverture d'un espace qui se poursuit sous le plancher et se termine, de l'autre côté, par une bouche qui laisse échapper la fumée refroidie.

Les sorcières de Séoul.

J'avais lu, je ne sais où, des récits très « excitants » à propos des sorcières de Séoul. Et peut-être est-il, parmi mes lecteurs, un cœur simple qui, à la lecture de ce titre, « Les sorcières de Séoul », imagine des femmes vieilles avec des cheveux blancs sortant de leur bonnet. Monsieur, vous pensez peut-être à Macbeth, à Faust, et dans ce pays si éloigné de nos mœurs, vous pouvez supposer des choses étranges, d'autant plus que certains récits de voyages vous ont appris que les sorcières de Séoul, pour chasser les mauvais esprits, dansent jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées, possédées, vaincues par les Démons. Il faut, monsieur, vous complaire dans cette évocation, vous ne verrez pas si bien en voyage.

Je vais vous faire le récit de ma petite déception.

Lorsque je demandai à voir des sorcières, celui à qui je m'adressai, si souriant jusque-là, devint subitement grave et ennuyé. 11 m'expliqua que l'exercice de cette fonction était maintenant interdit, en Corée, par les Japonais.

Je dois même dire qu'il commença par me déclarer qu'il n'y avait plus de sorcières. Il finit par avouer qu'il y en avait encore, mais qu'elles étaient forcées de se

cacher. Enfin, il fut convenu que l'on prendrait mille précautions et que le lendemain on nous ferait assister au spectacle que je désirais voir.

Je fus surpris de voir arriver des femmes absolument semblables à celles que je croisais dans les rues, Tair pas satanique du tout, rondes et rieuses.

Elles procèdent d'abord à quelques danses au symbolisme assez transparent et sans intérêt. J'attendais la fameuse danse sacrée, qui se termine (dans les récits de voyage) par la chute de la danseuse épuisée, évanouie.

Je demandai ce numéro. J'insistai, et j'obtins enfin qu'on nous montrât cette danse qui est celle de l'exorcisme et dont on espérait se dispenser.

Le pourquoi de cette répugnance à la montrer ? La plupart de Coréens présents, serviteurs ou même visiteurs en redingote, croient encore aux mauvais esprits, et, bien qu'ils affectent devant les Européens un certain scepticisme, ils sont vite repris par leurs souvenirs d'enfance, par leur atavisme. Tant y a qu'au rire affecté qu'ils avaient d'abord opposé aux contorsions de la sorcière, succéda bientôt une gravité de physionomie qui décelait peut-être quelque inquiétude.

Le spectacle commence d'ailleurs à devenir intéressant, bien qu'il soit très loin de provoquer l'ébranlement nerveux auquel on ne peut se soustraire devant les derviches tourneurs de Constantinopie. La danseuse tourne sur elle-même avec la plus grande rapidité, puis, à un certain moment, où, selon les usages, elle doit être envahie par le démon dont elle vient de délivrer le possédé, elle se hausse à des gestes déraisonnables, elle semble être en transe... Puis, tout à coup voici qu'elle s'échappe, qu'elle quitte la place où nous sommes, qu'elle sort, qu'elle s'en va, égarée, hors d'elle-même, dans la

LA CORÉE i^

campagne, dans la rue, dans les bois, dehors : on ne sait où.

Tout le monde, tous les Coréens, qui ne pensent plus à cacher leur émotion, courent après elle.

On m'explique que Ton nous fait la représentation de ce qui se passe lorsque la sorcière procède, la nuit, dans une maison coréenne, à un réel exorcisme. Nous devinons rémotion que peut produire, dans un village, la course de cette femme et de tous ceux qui la poursuivent avec de grands cris. La candeur des Coréens est telle que Ton a pu m'expliquer sans rire ce qui suit : le seul moyen de faire revenir au domicile qu'elle a quitté la sorcière échappée, est de lui mettre de force dans la main une certaine somme d'argent.

La nôtre revient bientôt, toujours en transe, continue à tourner, et, comme il est prévu, tombe, exténuée, simulant l'épuisement. Elle est, en réalité, aussi étourdie qu'on peut l'être après une valse qui aurait duré trop longtemps. On lui donne un verre d'eau, ce qui termine la comédie. Les sorcières se prêtent complaisamment à la photographie que je veux prendre d'elles : elles se placent aux endroits que je leur indique avec autant de complaisance et d'application que des comédiens à Paris, le jour de la répétition des photographes.

Au cours d'une séance supplémentaire, on a procédé k un autre exercice. On s'est essayé à obliger le dieu de la montagne de se manifester. C'est une tentative bien audacieuse, faut-il croire, car nos Coréens ne parviennent pas à dissimuler leur émotion.

La sorcière a revêtu un costume de couleur éclatante* D'une main, elle brandit un coupe-coupe, de l'autre elle tient un trident qui ressemble à celui de Neptune, et, très simplement, sans s'être donné trop de mal, la voici qui affirme : « Je suis le dieu »... C'est fait. Le

dieu de la montagne a été obligé de descendre. Il est là. Seulement, nous ne le voyons pas, parce qu'il a pris la forme même de notre sorcière. Et si elle est sorcière, c'est justement parce le dieu accepte de s'incarner en elle. Que répondre à cela? On lui porte alors des offrandes, les solliciteurs s'avancent auprès du dieu et lui adressent leurs prières. Ce qu'ils demandent est presque toujours la même chose : la santé, un succès amoureux, ou, pour une femme, la fin d'une stérilité qui est un état des plus déplorables.

Les trucs avec lesquels cette sorcière obtient de ses naïfs auditeurs une somme d'argent relativement importante sont vraiment élémentaires. A un certain moment, par exemple, elle essaie de faire tenir debout le coupeeoupe qu'elle brandissait ; comme elle n'y peut parvenir elle feint d'être irritée et quelqu'un — un compère — fait comprendre que des pièces de monnaie sont nécessaires pour qu'elle y réussisse. On les donne !

On rempaquette le poignard, le coupe-coupe et le trident avec les gestes d'une troupe de saltimbanques qui s'en va donner une séance plus loin. La séance est terminée.

Au théâtre de Séoul.

L'entrée du théâtre est beaucoup moins éclairée que celle de l'Opéra. On pénètre d'abord dans une cour obscure où l'on devine qu'il y a beaucoup de monde qu'on ne voit pas, ce qui est une sensation très désagréable. On est ensuite guidé vers une porte plus claire, où l'on doit retirer ses bottines. Puis on nous introduit dans une salle carrée, une grande salle de théâtre dont le premier aspect n'est pas très différent de celui qu'avaient jadis, à Paris, les théâtres de banlieue.

A ma grande surprise, je vois que la scène comporte le plateau circulaire et mobile réclamé chez nous pour le théâtre idéal. De plus, sur un des côtés de la salle et devant les baignoires, un large chemin donne accès à la scène. C'est le « chemin de gloire » des théâtres du Moyen-Age. Beaucoup d'entrées se font par cette voie, aussi beaucoup de sorties, et, souvent, les acteurs continuent sur ce praticable la scène commencée sur le théâtre. Ils ont l'air ainsi de quitter le monde fictif du théâtre et d'entrer parmi nous dans la vie du vrai. L'effet est assez inattendu et pourrait être grand.

On va commencer.

On frappe les trois coups... Gomme à la Comédie Française.

1 Le rideau se lève et le décor, composé d'une simple

toile de fond, indique vaguement une rue. Mais sur le che- ^ min de gloire, voici, dans un pousse-pousse, un Japonais, ' un des héros de la pièce, qui fait son entrée. Il est vêtu d'une redingote et couvert d'un chapeau haut de forme. Arrivé sur la scène, il est supposé au terme de sa course. Il pénètre dans une maison, tandis que le traineur de pousse-pousse, resté seul, tire un livre de sa poche et se met à étudier.

Ces deux personnages, le traineur de pousse-pousse et son client, sont les deux personnages principaux. L'un est le bon, l'autre le mauvais étudiant. Celui qui est venu dans le pousse-pousse, le monsieur > en chapeau haut de forme dépense dans le plaisir l'argent que lui envoie sa famille. Et malgré moi, des airs chantonnent dans mon souvenir :

€ Tu passes tes plus beaux jours € Dans de frivoles amours... »

Mais restons à Séoul. Le traineur de pousse-pousse, au

contraire, emploie les moindres loisirs que lui laisse son dur métier à étudier. Puis, à ma surprise, il pénètre dans les établissements où se donnent les leçons et s'assoit sans façon à côté du client qu'il y avait amené.

J'ai eu plus tard l'affirmation que cette égalité qui me paraissait invraisemblable était un des signes particuliers de la vie japonaise.

Revenons à l'action... Il y a une bagarre dans l'école. Le bon étudiant est accusé par le mauvais, mais il se défend et, dans une longue tirade, confond son accusateur.

Jusqu'ici, la pièce était assez ennuyeuse. Elle ne devint un peu intéressante que pendant un entr'acte.

Le directeur acteur crut devoir paraître sur la scène afin de s'excuser de la longueur de cet entr'acte, et il en profita pour aggraver les torts qu'il avait déjà assumés comme porte-parole de l'auteur. L'imprudent, il en ajouta ! il exposa, lui aussi ! la morale de la pièce. Il le fit sans doute maladroitement, car d'une loge voisine, on ne se gêna pas pour le lui faire remarquer à haute voix. Une sorte de dialogue s'engagea alors entre le directeur acteur et le spectateur, et cela, d'une façon si naturelle que je me demande si ce prétendu entr'acte ne faisait pas partie de la pièce.

... Et à minuit, à Séoul, à Séoul la mystérieuse, nous pûmes faire, tous les deux, tout seuls en pousse-pousse, sans la moindre inquiétude, dans la nuit tranquille, vingt minutes de trajet à travers les rues inconnues. Des tramways électriques passaient : on se serait cru à Aubervilliers.

Fusan.

Un petit incident de voyage nous a fait nous arrêter à Fusan, qui est, comme chacun sait, le port de la Corée

OÙ Ton s'embarque pour le vrai Japon, pour la grande île.

Nous n'avons pas regretté ce séjour forcé. Si la même chose vous arrivait, je vous conseille vivement de faire une bonne promenade sur les quais, où vous verrez tant de gens inactifs, et aussi quelques Coréens que les Japonais ont su animer et qui préparent du poisson pour Texpédition, avec une rapidité dont on ne les aurait pas crus capables.

Puis, vous vous ferez conduire au village qu'on voit, à droite en regardant la mer, et dont les maisons basses avec leurs couvertures de chaume, arrondies, ont Tair d'un troupeau d'énormes tortues qui descendrait de la montagne. Là, vous surprendrez les secrets de la vie coréenne dans toute son intimité. Vous vous promènerez dans les sentiers étroits, entre les jardins et les huttes et, comme les différences de niveau sont fréquentes, vos yeux plongeront dans des intérieurs, dans des cours et se régaleront des spectacles les plus pittoresques et parfois très réjouissants. Vous croiserez, dans des chemins étroits, des femmes et des enfants portant sur leur tète de lourds fardeaux; d'autres, plus loin, vous apparaîtront tout à coup, détachant leur silhouette de statue sur le ciel ou sur la mer, et vous aurez des visions de la Corse et de l'Egypte tout à la fois.

Vous redescendrez à Fusan, vous reverrez les paquets blancs sans formes et sans grâces, qui sont les femmes de la ville, vous retrouverez, à la même place qu'en partant, les hommes paresseux, leurs longues pipes et leurs chapeaux impayables... et parmi ces groupes, vous verrez passer rapidement un Japonais affairé, ou se glisser la grâce et l'élégance d'une Japonaise, qui paraîtra, dans ce milieu, et avec son costume sombre, si petite, si effacée, si subtile et si supérieure.

En descendant, nous avons été d'abord fort intrigués par une chose inconnue, étrange, sur la mer. Il y a là très peu d'eau, la mer est calme et claire, et, de la hauteur où nous sommes, nous pouvons par conséquent facilement y distinguer les moindres objets.

Je regarde longtemps ces trois ou quatre paniers ronds et flottants, sans pouvoir deviner ce qu'ils sont. Ce qui me surprend fort, et me fait me frotter les yeux, c'est que cas paniers ont l'air d'avoir des jambes.

— Mais oui, ils ont des jambes...

— N'est-ce pas?

— Celui-lèu.. celui-là...

— Mais ce sont des femmes !

— Des femmes ! Dans la mer ! Et si loin du rivage !

— Mais oui ! Des femmes qui nagent et qui poussent devant elles leurs paniers flottants...

— En voilà une qui plonge...

— En effet on voit ses pieds et ses jambes. •• comme à une grenouille.

— Et elle ramène, du fond, quelque chose qu'elle place dans son panier... Et celle-ci...

— Ce sont des pêcheuses.

Et, en effet, ce sont des pêcheuses d'algues comestibles.

Au retour, nous avons vu, sur le rivage, les maris de ces malheureuses qui les attendaient, assis, en tirant de leurs longues pipes de petites bouffées de fumée...

Les Français en Corée.

L'histoire de la Corée présente cette particularité qu'il y eut des chrétiens dans ce pays avant que des missionnaires n'y fussent entrés. Voici comment :

La Corée était tributaire de la Chine. Chaque année, des Coréens de marque allaient à Pékin s'incliner devant l'Empereur. Certains rapportèrent des livres catholiques de doctrine, les lurent, furent touchés de la grâce et se firent baptiser à leur nouveau voyage. Au retour, ils firent des prosélytes et les baptisèrent. Un prêtre chinois réussit à passer la frontière, prêcha pendant six ans, et périt dans une persécution avec beaucoup de néophytes (1801). Trente ans après seulement des missionnaires arrivèrent. En 1866, la Corée comptait vingt-cinq mille chrétiens. Le souverain s'en émut et ordonna une persécution qui dura jusqu'à la signature du traité franco-coréen, en 1866.

L'efFort français se manifesta en Corée presque au lendemain du traité qui ouvrit ce pays à l'Europe. Notre consul, M. Victor Collin de Plancy, y dépensa une activité intelligente et efficace, M. Randon y ouvrit une maison de commerce, M. Martel créa une école de français qui fut prospère, M. Clémencet organisa la poste coréenne, M. Cremasy s'occupa du code coréen. Une école de mines fut fondée par M. Frémoulet; deux de nos officiers dirigèrent l'arsenal ; une fabrique de porcelaine de luxe fut installée par M. Remion, de la manufacture de Sèvres ; MM. Lefèvre, de Lapeyrière et Boudoret y firent le tracé de la première voie ferrée. Mais, après la guerre de 1905, les Japonais se substituèrent aux Français dans tous les postes officiels.

J'ai eu rhonneur et la bonne fortune de rencontrer un de nos compatriotes dont l'action n'a pu être atteinte par les nouveaux venus, c'est Mgr Mutel, l'évêque de Corée, qui vit dans ce pays depuis plus de trente-cinq ans. Grand, resté jeune et vigoureux malgré son âge, l'œil clair, la parole ardente et généreuse, Mgr Mutel est, au physique, le type même du missionnaire. Il res-

semble à Paul Mounet dans le Duel (monseigneur, me pardonnerez-vous cette profane et irrespectueuse comparaison?) Un des Français de là-bas m'écrit à son sujet : € Je crois, monsieur, que l'impression que vous a faite S. G. Mgr Mutel est assez vive pour que je n'aie pas à vous dire l'homme distingué qu'il est. Véritablement, c'est une grande et noble figure. 11 est profondément instruit et son commerce est un régal pour tous ceux qui l'approchent, et il est facile à approcher car il est sincèrement accueillant. Tous les représentants français qu'a possédés Séoul : ministres et consuls, se sont tous fait un honneur de son amitié et lui, de son côté, a toujours su montrer quel cœur de Français bat dans sa poitrine de missionnaire. Il n'est pas un Français ici qui ne l'aime et le respecte et, chose plus significative, il n'est pas un étranger — Américain, Anglais, Allemand

— sans parler des autorités japonaises — qui n'ait pour lui la plus grande considération. Je ne parle pas de ses vertus et de la dignité de sa vie ; c'est là l'apanage de tous nos missionnaires dont la vie si simple — alors qu'ils sont toujours gais et enjoués — fait l'admiration de tous. »

Il faut louer encore en Mgr Mutel son courage tranquille. S'il échappa à la mort, ce n'est pas qu'il ne s'y soit mille fois exposé.

Parti de Paris en 1877, il dut attendre trois ans en Mandchourie la possibilité de s'introduire en Corée où les têtes des étrangers — particulièrement des religieux

— étaient mises à prix. En 1880, il partit en jonque chinoise et put aborder en Corée. A l'aide d'un déguisement, et à travers mille périls, mille alertes, caché dans les chrétientés, cent fois sur le point d'être découvert, fuyant pour ne pas désigner à la mort les familles qui le recueillaient, traqué de toutes parts, il arrive cepen-

dant à Séoul, cachant son visage, aidé pour cela par la mode coréenne qui impose, en signe de deuil, un chapeau large comme une ombrelle, et dont les bords rabattus doivent couvrir les épaules. Là, il retrouve un autre missionnaire. Tous deux vivent dans une petite chambre étroite où ils n'osent pas parler de peur de se révéler à leurs persécuteurs.

— A cause des voisins païens, me dit Mgr Mutel, on ne pouvait causer qu'à voix basse et rire à Tétoufifée. Mais comme on le faisait de bon cœur!

Cela dura cinq ans pendant lesquels Mgr Mutel trouva le moyen d'exercer son ministère, voyageant la nuit, allant baptiser et consoler les malades et bravant sans cesse le martyre chez des gens qui ont poussé loin Tart de la torture.

... Aujourd'hui, Séoul possède une cathédrale, un séminaire, deux orphelinats dirigés par les sœurs de Saint-Paul de Chartres, et les chrétiens de Corée sont au nombre de quatre-vingt mille !

Mais Mgr Mutel a fait mieux. Il est de ceux que le danger attire, et à qui les entreprises les plus folles ne font pas peur. Il est arrivé à baptiser la reine, mère du Roi. J'eus quelque peine à obtenir de lui le récit de ce saint exploit, mais tout de même, pendant un long trajet en chemin de fer, je pus forcer sa modestie.

— J'ai eu plusieurs fois, me dit-il, l'honneur d'approcher les anciens souverains. La première fois que je fus reçu, la Reine vivait encore.

— Quelle reine? Celle qui a été tuée en 1895 dans les circonstances effroyables qu'on m'a racontées?

— Celle-là même.

« Les mœurs coréennes ne lui permettaient pas d'assister à l'audience, mais la curiosité féminine lui permettait encore moins d'en être tout à fait absente. Pen-

dant que je causais avec le roi, debout et face à face avec lui, je voyais la robe bleue de la reine à travers les fentes de la cloison qui la séparait du roi. Et ayant, sans doute, à un moment, perdu quelque chose de mes paroles, je l'entendis demander vivement à ses suivantes : « Qu'est-ce qu'il a dit? »

€ Le Roi se plut à me faire raconter par le menu les infinies précautions prises autrefois pour entrer dans le pays et nous y maintenir cachés. Et il riait de bon cœur en entendant tous ces détails. Quand je rappelai mes aventures de la Révolution de 1882, je crus remarquer un frémissement d'intérêt derrière la cloison. Je ne sais comment la quasi inévitable mention des martyrs de 1866 fut faite, et le roi de me dire vivement : « Oh! pour cela, ce n'est pas mon fait !» Et en vérité, ce fut son père qui mena tout.

c Ce terrible régent, lui-même, me fît dire, un jour, par un intermédiaire m'apportant quelques menus cadeaux de sa part, qu'il se repentait de ce qu'il avait fait contre les chrétiens et contre nous, qu'il s'était trompé.

€ Sans qu'il s'en fût jamais douté, la foi catholique était entrée dans sa maison. L'occasion vint peut-être de ceci : la nourrice de l'enfant princier que l'adoption devait faire monter sur le trône en 1864, se trouva être une fervente chrétienne. Quand, seule avec l'enfant, elle récitait son chapelet, le futur petit roi aimait beaucoup à le lui prendre des mains pour s'amuser.

« Quoi qu'il en soit, en 1866, quelques semaines avant son martyre, Mgr Berneux était prié par la femme du régent, mère du roi, de célébrer des messes pour la prospérité du royaume. Vers cette époque, c'est-à-dire au moment même où son mari faisait tomber nos têtes et celles de milliers de chrétiens, déjà elle étudiait en cachette son catéchisme, se préparant au baptême.

« Au printemps de 1896, elle me renouvela son désir d'être baptisée. Heure et lieu furent pris de concert. C'était le 11 octobre 1896. Le lieu choisi comme le plus propice à la pieuse contrebande, fut la très modeste maison d'une de ses servantes chrétiennes, en dehors de son Palais, mais à proximité. Je m'y rendis le premier à la tombée de la nuit. Bientôt après, la princesse arrivait, portée dans une chaise semblable à celles dont usent les filles du Palais. Les porteurs, ne la connaissant pas, ne se doutèrent de rien. Je me cachai derrière la porte — la maison n'avait que cette unique chambre — et quand la princesse sortit de sa chaise, on la salua comme une vieille parente. Une fille du Palais, païenne, mais dans le secret, l'accompagnait à pied. Quand la porte se referma, les hommages se firent plus graves et plus profonds. Puis eut lieu la présentation. Vêtue très simplement, de manières fort simples aussi, la princesse avait alors la vue un peu voilée, mais l'ouïe très fine et l'intelligence parfaite. Nous avions beaucoup de choses à nous dire, mais il fallut en venir vite aux affaires sérieuses. Je l'examinai sur les prières, qu'elle récita comme une personne qui en fait un long usage, et sur la doctrine qu'elle connaissait bien. Elle avait été dûment préparée. Je lui donnai le baptême aussi solennellement que le comportaient les circonstances et le lieu ; une chrétienne, la fille de la nourrice du roi, lui servait de marraine. Pendant la cérémonie, nous entendions^ dans la cour, les porteurs, un peu pris de vin, se chamailler entre eux pour quelques sapèques. Et le seul treillis de la porte et une mince feuille de papier noug séparaient d'eux.

« Quand je versai l'eau baptismale sur le front de la princesse Marie, je vis — ce dont j'ai été mille fois té^ moin d'ailleurs — son visage s'épanouir en un senti-

ment de paix et de joie inexprimables. Je lui administrai ensuite la confirmation, et ce fut la servante chrétienne qui fut sa marraine. Le tout avait bien duré une heure. On ne pouvait sans danger s'attarder davantage. Je pris congé de la princesse, me dissimulai à nouveau derrière la porte, et la chaise s'avança jusque sur le seuil pour prendre la visiteuse et remporter dans son Palais. Quand elle fut à distance convenable, je me retirai de mon côté.

€ Le lendemain, elle envoya quelqu'un pour me remercier, m'annoncer que tout s'était passé sans éveiller les moindres soupçons, et aussi pour me demander la dispense de l'abstinence qu'elle n'était pas libre d'observer.

€ Un an plus tard, exactement le 5 septembre 1897, la princesse Marie me fit demander d'aller la voir pour entendre sa confesssion, et lui porter si possible la communion. Cette fois, il fut décidé que j'irais la trouver dans son Palais. Je partis en chaise vers les neuf heures du soir, portant le Saint-Sacrement caché sur ma poitrine. On me fît entrer par une porte latérale et descendre d'abord dans la chambre de service de la servante chrétienne. La chaise sortie, on me fît ensuite traverser plusieurs cours pour accéder à des appartements d'une des fîlles du Palais qui était dans le secret. En route, je faillis me buter contre la garde de nuit. Cette ronde se fait toute la nuit dans le Palais, moins semble-t-il pour prendre les voleurs que pour les avertir qu'on les surveille. Les gardiens sont munis de bâtons armés d'anneaux de fer mobiles, et à chaque fois que le bâton touche terre, c'est un vacarme d'enfer. On me fît cacher dans un abri voisin et, la garde passée, je repris mon chemin.

€ Une vénérable fille du Palais m'accueillit chez elle ; je retrouvai là aussi celle qui avait assisté au baptême.

Je déposai le Saint-Sacrement sur une petite table préparée d'avance, allumai un cierge et montai ma garde d'honneur en attendant la princesse.

« Vers onze heures et demie, j'entends du bruit dans la pièce voisine. C'était la mère du roi qui, profitant du moment où tout son entourage est endormi, s'était fait porter sur le dos d'une esclave jusque dans les appartements où je l'attendais.

« Après les salutations et quelques mots de conversation, la princesse demande à se confesser. Je l'entends et, cela fait, une des deux païennes lui lit à haute voix et avec une expression que je n'oublierai jamais les actes — très émouvants d'ailleurs — d'avant la communion. Passé minuit, je revêts le rochet et l'étole et apporte le Saint-Sacrement. Je vois encore, en face de la princesse Marie agenouillée pour communier, les deux filles du Palais, païennes ayant au milieu d'elles la servante chrétienne, et toutes trois prosternées et comme en extase. Telle fut la première communion, à quatre-vingts ans, de la princesse Marie, aux premières minutes du 6 septembre 1897 ! Ce devait être sa dernière communion. »

Une belle haine de iamille. ;

Il était, une fois, une reine de Corée qui, afin que le pouvoir royal ne tombât pas entre les mains de son fils, qu'elle savait cruel, évinça ce fils du trône, et, par un subterfuge autorisé, y appela le fils de ce fils.

Le père évincé essaya d'abord de gouverner sans régner. Il devint le régent du royaume. Son fils avait le titre de roi, mais ce fils était faible, et le vrai roi était

le régent. Seulement, le ûls se maria, et sa femme, fort intelligente, n'accepta pas la tutelle.

Alors, entre ce beau-père et cette bru une haine violente naquit, et une lutte s'engagea qui eut pour dénouement l'assassinat de la reine et la soumission de la Corée au Japon.

L'histoire ancienne offre peu de sujets de tragédie aussi beaux.

Entre le régent, dépossédé de son titre, et la reine, la première passe d'armes eut lieu en 1882. Le Régent était écarté des affaires depuis dix ans. Un jour, sans qu'on puisse les expliquer, des troubles éclatent à Séoul. On accuse de la sécheresse la présence des soldats japonais. On les menace. Ils s'enfuient. Des Coréens envahissent le Palais du roi, se saisissent de la reine, l'entraînent devant la porte.

Là, les uns veulent l'écarteler sur place, les autres, la conduire à la place Centrale, pour plus de solennité. Pendant qu'on discute, un fidèle, Ni-yong-ik, dont ce fut la fortune — bien qu'illettré et de basse extraction, il deviendra ministre et même tout-puissant vers 1900 — la prend sur son dos et l'emmène on ne sait où. Bref, le bruit court qu'elle est tuée ! Les soldats se répandent en ville, démolissent les maisons des grands, pillent par ci, par là.

C'était le 26 août au soir.

Dès le 27 au matin, le bruit se répand que la reine n'est pas morte, qu'elle vit encore! Et les chapeaux blancs de tomber, et les chapeaux noirs de reparaître. Elle s'était prudemment tenue cachée à deux jours de Séoul dans un village, où on l'avait conduite en grand secret. Le 12 septembre elle rentre triomphalement au Palais.

Le régent beau-père avait perdu la première manche*

Il fut déporté.

Huit ans après, il obtient, de son fils, l'autorisation de rentrer en Corée. Son premier acte est de conspirer contre la reine sa bru, avec Taide des Japonais.

Celle-ci se défend. En 4892, une jolie bombe éclate chez le régent. Il s'en tire sans une égratignure, et deux ans plus tard, une bombe, non moins jolie, éclate sous les pieds de son ûls et de la femme de celui-ci, dans un temple. Ces deux bombes furent échangées sans résultat»

Les deux ennemis : bru et beau-père, restent debout, face à face. N'oublions pas que tout ceci se passe devant les Japonais, désireux de s'annexer la Corée. La reine est nationaliste ; le beau-père s'offre aux Japonais.

Mais la reine est intelligente, active.

Alors, froidement, le Japon accrédita auprès d'elle un ministre chargé de l'assassiner, avec l'aide de l'ancien régent. Le ministre précédent, le comte Inouyé, avait dit à la reine : « N'ayez crainte.. Les Japonais vous soutiennent. » Son successeur, le vicomte Miura Goro, profita de la confiance inspirée à la reine par ces paroles. Arrivé le 1" septembre 1895 à Séoul, le 8 octobre suivant, cet envoyé extraordinaire (on ne dira jamais assez combien il était extraordinaire) avait rempli sa mission et fait assassiner la souveraine auprès de laquelle il était accrédité.

La nouvelle produisit tout de même quelque émotion dans les cercles diplomatiques, et le Japon, afin de prouver qu'il n'était pas une nation barbare, rappela Miura Goro et le fit passer en jugement. Miura Goro fut acquitté.

Les considérants de ce jugement sont un aveu du crime, tout simplement. En voici les principaux passages. C'est la première fois, je crois, qu'ils sont publiés en français :

« La Cour juge que :

« L'inculpé Miura Goro est entré en fonctions comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Impériale à Séoul, le i*' septembre de la vingthuitième année de meiji 1895.

« D'après ce qu'il put observer, les choses prenaient en Corée une direction funeste.

« La Cour devenait de jour en jour plus arbitraire; elle essayait de se mêler inutilement de la conduite des affaires d'État * . Cela amenait du désordre et du gâchis dans l'organisation administrative que l'on venait d'innover sur les conseils et les indications du gouvernement japonais.

« L'inculpé eut alors, à la Légation, le 3 octobre dernier, une conférence avec Suyimura Fukashi et Okamoto Ryunosuke. La décision à laquelle ces messieurs arrivèrent fut que l'on aiderait Tai Won Kun ^ à pénétrer dans le Palais en se servant des Kumentai. Ces derniers, détestés par la Cour, se sentaient en effet en danger. On devait aussi se servir des membres de la jeune génération qui regrettaient profondément la tournure des événements; enfin on devait prescrire aux troupes japonaises en garnison à Séoul d'appuyer l'entreprise.

« // fut en outre décidé que Von profiterait de V occasion pour se débarrasser de la reine dont ^influence à la Cour était prépondérante (sic).

€ ... Miura fit aussi appel aux inculpés Âdachi Kenzu et Kunitono Sukijeakira et leur prescrivit de réunir leurs amis, de rencontrer Okamoto à Yongsan et d'agir comme garde du corps de Tai Won Kun, lors de l'entrée de Son Altesse dans le Palais.

1. Cette Cour était la Cour des souverains légitimes de la Corée, et c'est des affaires de Corée qu*eUe s'occupait.

2. C'est le fameux beau-père, l'ancien régent. Ne l'oublions pas !

« Miura Jeur déclara que du succès de Tenlreprise dépendait Fabolition des maux qui avaient fait tant souffrir le royaume depuis vingt ans et leur suggéra de mettre à mort la reine dès qu'ils auraient pénétré dans le Palais.

«... Vers Taube, ce groupe tout entier pénétra dans le Palais par la porte Kwang-hw^a et se rendit immédiatement aux appartements intérieurs. ^

Tout ce qui précède est le texte même des considérants du jugement japonais qui, immédiatement, conclut par ces mots ahurissants :

«... Nonobstant ces faits il n'y a pas de témoignages suffisants pour démontrer que les inculpés aient matériellement commis le crime par eux projeté.

Voici, d'après une enquête officielle, ce qui s'était passé.

« Les jardins du Palais royal sont spacieux, ils couvrent un nombre considérable d'hectares et se trouvent, enclos par des murs élevés. 11 y a un grand nombre de dépendances et de bâtiments détachés, dont la plupart sont entourés de murs avec barrières renforcées. Le bâtiment occupé par Leurs Majestés le roi et la reine, ce fatal matin, a une cour assez étroite par devant et se dresse â quelque trois quarts de mille de la porte d'entrée.

« Les soldats japonais pénétrèrent par cette porte de devant, se rendirent avec rapidité vers la bâtisse en question et à d'autres points des jardins ; ils rencontrèrent, en chemin, quelques soldats coréens faisant partie de la garde du Palais et en tuèrent un certain nombre. La résistance fut inefficace ; les soldats japonais continuèrent leur route.

« Quand les Japonais atteignirent le bâtiment occupé par Leurs Majestés, certains d'entre eux prirent une formation militaire, sous le commandement de leurs ofQ-

ciers autour d'une petite cour et à seulement quelques pas du bâtiment même; ils placèrent également des sentinelles aux barrières de la cour, de manière à couvrir les soshi et autres Japonais venus avec eux pour tuer Sa Majesté la reine.

« Les sosbi japonais, au nombre de trente ou plus, sous le commandement d'un quelconque chef japonais, se précipitèrent, sabre au clair, dans le bâtiment, se mirent à sonder tous les appartements privés, à saisir les femmes du Palais qu'ils purent attraper, à les tirer par les cheveux, à les frapper en criant : Où est la reine? Il y a de cela de nombreux témoins, y compris M. Sabatin, un étranger ayant des rapports avec la garde de Sa Majesté, et qui s*est trouvé pendant un temps assez peu prolongé dans la cour. Ce témoin a vu des officiers japonais commander là des troupes japonaises j il a vu les abominations commises à Tégard des dames de la Cour coréenne ; des Japonais lui ont à lui-même à plusieurs reprises demandé où se trouvait la Reine et l'ont menacé de mort parce qu'il ne voulait pas le dire.

« Sa déposition démontre surabondamment qu'il y avait des officiers japonais dans la cour et que des officiers savaient fort bien à quelle sinistre besogne se livraient les soshi.

« Après avoir exploré divers appartements, les soshi découvrirent la reine dans une des pièces latérales où elle essayait de se cacher et, la saisissant, la hachèrent de coups de sabre.

« On ne sait pas d'une façon certaine si, blessée grièvement, elle était bien morte ; et pourtant ils l'ont couchée sur une planche ; ligotée avec une couverture de soie (à l'usage de couverture de lit) et portée dans la cour. Et bientôt, sous la direction des soshi japonais, on transportait ce cadavre depuis cette petite cour jusqu'à

un bosquet qui, non loin de là, se trouve dans le parc à cerfs. Là on inondait ces débris humains avec du pétrole, on les entourait de fagots et de bois et Ton y mettait le feu.

€ Les témoignages établissent qu'il n'est resté que quelques os non consumés. Ils établissent que les soshi japonais avaient été chargés de Texécrable mission d'assassiner Sa Majesté la reine et que, pour être bien sûrs d'avoir accompli leur forfait, ils menèrent de force plusieurs femmes de la Cour jusqu'au cadavre et les forcèrent à dire si oui ou non c'était bien le corps de Sa Majesté qui était là. Us établissent aussi que les Japonais, ainsi que les traîtres coréens qui les guidaient, s'étaient entourés de toutes précautions pour empêcher que Sa Majesté la reine leur pût échapper.

c Et c'est ainsi, dit, en terminant, le rédacteur du rapport offlciel, que notre bien-aimée et vénérée reine de Corée, la mère de Son Altesse Royale, a été félonement défaite, ainsi que son corps a été mis en cendres pour essayer d'effacer les traces du crime. >

€ Après que la garde coréenne eut été dispersée et que les Japonais eurent pénétré jusqu'à la Cour et dans le bâtiment. Sa Majesté le Roi, espérant détourner leur attention, de manière à permettre à Sa Majesté la reine de se cacher ou de se sauver si c'était possible, sortit des appartements intérieurs et se rendit dans une salle qui ouvre par de grandes portes sur la cour et se tint là pour que les Japonais pussent bien l'apercevoir.

< Un grand nombre de soshi japonais se précipitèrent dans la salle en brandissant leurs sabres. D'autres Japonais entrèrent et coururent plus loin. Certains de ces Japonais étaient des officiers en uniforme. Un domestique debout près de Sa Majesté criait de temps en temps : C'est le roi! et malgré cela Sa Majesté fut sujette à bien

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des insultes. Un des Japonais le saisit par l'épaule et le secoua. On tira des coups de pistolet à peu de distance de lui ; Icertaines des dames du palais furent battues, tirées par les cheveux en sa présence et Yi Kiung Chik, (homme de sang noble et ministre de la Liste civile), qui avait été attaqué et grièvement blessé dans une autre pièce, mais qui était arrivé à se traîner jusqu'à la véranda, fut poursuivi^, et achevé par les Japonais en la présence de Sa Majesté*

< On se saisit de Son Altesse Royale, le prince héritier, qui était dans un appartement intérieur, on lui arracha son chapeau que Ton brisa, on le tira par les cheveux et lui fit subir d'autres mauvais traitements! Tandis qu'ils le bousculaient de la sorte, les Japonais lui demandaient où se trouvait la reine et le menaçaient de leurs sabres; le prince réussit à parvenir, sans blessure grave, jusqu'à la pièce où se tenait le roi et resta auprès de ce dernier. >

Il n'y a rien à ajouter.

Mais, pour les Coréens, le disque rouge du drapeau japonais doit ressembler à une tache de sang.

...Miura Goro vit encore, isolé, délaissé, oublié. Et les Japonais ne sont pas flers de cette histoire que d^ailleurs, l'Europe, en souvenir de certains événements de Serbie, ne doit pas trop leur reprocher.

Les Japonais et la Corée.

Pendant les premières années de leur protectorat, les Japonais se sont conduits en Corée comme des barbares. On ne sait pas et on ne saura jamais la férocité qu'ils ont montrée dans leurs rapports avec les vaincus.

Pourtant, depuis l'annexion, ils ont cherché à faire pardonner, et à justifier leur tyrannie. Us ont trouvé un

peuple divisé en deux classes. La première, dénommée Yangbanj dont les familles fournissaient tous les fonctionnaires civils ou militaires, et dont les membres con« sidéraient le travail comme une honte. L'autre classe, c'était tous les autres. Les premiers mangeaient du riz. Parmi les seconds, les mieux partagés se nourrissaient d'orge et de millet Quant aux paysans, ils vivaient le plus souvent de racines d'arbres. Au printemps, ils man* geaient de l'herbe, car ils avaient, la plupart du temps, achevé les provisions d'hiver avant la nouvelle récolte. Cet état s'appelait : Chun-kunçy < c'est-à-dire la pauvreté du printemps. >

Dès l'annexion, les Japonais firent des dons aux pauvres, < aux veuves vertueuses > et aux < enfants respectueux >• Us créèrent un orphelinat à Séoul, entreprirent le reboisement du pays, où ils ont planté cinq millions d'arbres jusqu'en 1911. Us fondèrent des écoles.

J'ai visité une école industrielle. On ne peut rien imaginer de plus pratique. Les jeunes Coréens y viennent du fond de leurs provinces, où ils sont renvoyés après leurs études. J'ai vu aussi un musée d'enseignement commercial, et je n'ai pu qu'admirer. Ce qui m'a frappé d'abord, c'est l'absence de toutes dépenses non justifiées, de toutes dépenses qui ne tendent pas vers le but que l'on s'est proposé. Tout cela est établi avec le minimum de frais. C'est rudimentaire, sans doute, mais suffisant et élégant à force de propreté.

On peut y suivre par exemple toute l'histoire de la fabrication de la soie, depuis la culture du mûrier. On y voit des porcelaines, des modèles de vases de cuivre, des reproductions, à petite échelle, de systèmes de pêcheries perfectionnés. Dans des bocaux, remplis d'alcool, sont des poissons, avec l'indication de l'époque favorable à la pèche et à la vente. Puis, sous de grandes

vitrines, ce qu'on pourrait appeler des images d'Épinal en sculpture, où l'on montre, comme leçons de choses, comme morale en action, ici, le Coréen avant l'arrivée des Japonais, et là, un autre Coréen ayant appliqué la méthode de culture perfectionnée que le Japonais lui a enseignée. La rizière du premier n'est pas irriguée, et l'aspect en est désolant. Le second, au contraire a établi des drains, et tout est florissant chez lui. Cela est fait avec la plus grande habileté et de façon à frapper l'imagination des indigènes.

Dans une autre salle où l'on a exposé des minerais, les poids et mesures, je vois, non sans surprise, un jeune Coréen qui prend des notes, et un ménage de paysans dont la femme, empaquetée de linges blancs empesés, fait dans ce musée si moderne l'effet le plus inattendu.

Je ne crois pas qu'en Indo-Chine, où nous sommes depuis cinquante ans, nous ayons construit un établisse* ment aussi pratique que celui-là. Est-ce que déjà nous aurions à apprendre quelque chose de nos anciens élèves?

Le succès a répondu aux efforts japonais.

Leur commerce avec la Corée était de six cent trente mille francs en 1876, de soixante millions en 1902, et de cent cinquante millions en 1910.

Le nombre des correspondances postales a augmenté de dix millions en une seule année. On a vacciné, rien qu'en 1910, plus d'un million de Coréens. On construit des chemins de fer, des routes, des ports, des phares. On a imposé l'alcool, le tabac, le sel, organisé les douanes, et construit, sur le Yulu, un pont d'un kilomètre de longueur...

Lk CORÉE 149

Enfin, les Japonais ont entrepris d'enseigner aux Coréens la propreté. Le jour où nous étions à Fusan, nous fûmes assez surpris de voir, en un certain quartier, que chacun avait sorti tous ses meubles dans la rue. Nous nous demandions pourquoi tant de gens déménageaient. Ils ne déménageaient pas. Ils obéissaient à une ordonnance de police qui contraint, à tour de rôle, les habitants de tel ou tel quartier, à procéder au nettoyage complet de leurs habitations. La police fait une ronde dans les logements encore vides, et n'y permet la réinstallation des meubles que si contenant et contenu lui paraissent suffisamment nettoyés.

... A ce point de vue, il est à souhaiter que les Japonais s'emparent de la Chine... Et qu'on les imite un peu dans certaines villes d'Europe.

La maison japonaise*

On a beau s'y attendre; on a beau avoir lu cent descriptions de la maison japonaise ; avoir vu en images et en rêve les murs de papier et les croisillons de bois, on éprouve tout de même un léger ahurissement lorsque pour vous montrer votre appartement, la domestique japonaise vous introduit dans une espèce de grand joujou en bois, joujou chétif et tout neuf, travail tout récent d'une menuiserie délicate, enfantine et éphémère, et dont l'ensemble tient à la fois de la botte d'allumettes géante et de la grande lanterne carrée.

On a monté quelques marches d'un bois tout blanc, et mince, et criant sous vos pieds d'Européens, un bois tout nu que la peinture n'a jamais déshonoré. Des petites Japonaises sont venues faire mille courbettes, petits bouts de femmes infiniment drêles avec le paquet d'étoffé qu'elles portent incessamment sur les reins et qui n'est autre chose que le gros nœud

plat de leur ceinture, avec les deux petits bancs, un à chaque pied, sur lesquels elles trottinent : plie... ploc... — plie... ploc... — plie... ploey et leur pesante auréole de luisants cheveux noirs. Après qu'elles se sont empressées pour remplacer les grossières bottines des nouveaux maîtres par des sandales bien propres qui ne risqueront pas de laisser quelque grain de poussière sur les nattes immaculées de l'intérieur, après tout cela, on fait glisser un panneau dans une rainure, et voici une chambre où il n'y a rien, vous entendez : rien, rien, que des limites, des cloisons de toile et des papiers tendus sur des lamelles de bois, ce qui remplace le mur. On ouvre deux autres panneaux, et voici une autre chambre : la chambre à coucher. Pas de lit, pas de siège, pas de meuble. Rien. Des murs de papier et des cloisons de toile, plus, cependant, accroché là haut, un tableau portant trois ou quatre gros caractères chinois. Le salon? Vous voulez voir votre salon, madame? Voici. Les panneaux écartés montrent une autre pièce toute semblable... Ah! ici, il y a quelque chose de plus que les murs. Une table, haute comme un petit banc. C'est l'endroit sacré, où se voit non pas la statuette d'un dieu, mais seulement une image, et un vase, avec une branche de fleurs. Et aussi un petit meuble, couvert de velours rouge. Il semble appartenir à un prie-dieu : c'est un oreiller pour dame...

Introduit dans cette cage de papier qu'est la chambre japonaise, on éprouve un sentiment assez complexe, voisin de l'angoisse. On n'est pas fait pour ce milieu; on se sent trop grand, trop lourd ; on a peur, en remuant, de crever le papier d'un mur, de se heurter la tète au plafond ; on entend gémir les poutres sous son poids, on éprouve un embarras intense, parce qu'on n'est pas en proportion avec ce qui vous entoure, parce

que c'est à la fois trop près et trop loin de soi. On ne découvre pas d'abord la raison de cette aversion. Cependant la gène s'accroît d'être inexpliquée. On est dépaysé brutalement, jeté, d'un seul coup, dans les habitudes d'un peuple si lointain, et qu'on n'a pas la consolation de pouvoir appeler sauvage; on se sent différent sans se sentir supérieur^ et l'on reste là, comme nous l'avons fait, un peu hébété, sans savoir où poser sa canne ou son ombrelle...

...Nous ne nous décidons pas encore à vivre à la japonaise... Plus tard, quand on se sera un peu accoutumé^ on verra. Sur notre demande, on nous monte un lit européen, et une toilette, et une table, et deux chaises. A la bonne heure. La gaité et le bien-être reviennent peu à peu en nous, en même temps que les objets familiers peuplent le décor trop étranger.

Voilà qui est bien...

Maintenant, c'est charmant, cette façon d'ouvrir la fenêtre, et ce tout petit balcon qui fait le tour de la maison! Et tout ce qu'on voit... le parc, les grands arbres, les petits rochers, les cascades minuscules, le torrent presque à sec, les lanternes de pierre, et les autres bungalows, et ces Japonaises qui descendent le chemin, chacune avec un enfant accroché dans le dos, et si semblables, si étonnamment semblables aux poupées qu'on vend à Paris!... Tout cela est délicieux... Mais, vraiment, il était impossible de s'en apercevoir dans l'hostilité delà chambre vide, dans cette installation désertique... Elle suffit cependant, cette installation, à cinquante millions de gens qui sont très civilisés. •• M'approfondissons pas.

En chemin de fer.

Pour arriver à Miyajima, où se trouve ce logis, nous avons fait douze heures de chemin de fer depuis Séoul, puis douze heures de mer, de Fusan à Shimonoseki, et encore quatre heures de chemin de fer sur la terre rjaponaise, dans un train japonais, et avec des Japonais qui ne parlaient que japonais.

C'a été très amusant.

Le grand wagon est disposé comme l'étaient nos tramways : deux banquettes se faisant face, dans le sens de] la longueur. Seulement, les banquettes sont larges, larges et plates, parce qu'elles sont faites pour s'y asseoir non à l'européenne, mais à l'orientale. Tout d'abord, ces messieurs Japonais s'installent comme des messieurs Français, et les dames comme les dames de chez nous. Parmi nos compagnons, nous avons, dans ce wagon, monsieur, madame et bébé. Bébé a quatre ans, il est vêtu de couleurs éclatantes, il porte une longue robe, il a des cheveux noirs tout droits qui ont l'air de vouloir faire peur. Il est très gentil, d'ailleurs, et très grave, déjà. Maman est vêtue de teintes grises. La première, elle a laissé tomber ses souliers et s'est assise en tailleur sur la banquette, qui va prendre des allures d'étagère lorsque monsieur et bébé en auront fait autant. Maman, sérieuse, pendant tout le trajet, bourrera et fumera des pipettes qu'elle videra avec les trois petits coups secs dont Loti nous a raconté l'obsession dans Madame Chrysanthème. Monsieur, qui porte, avec un complet allemand, des dents américaines en or, comme beaucoup de ses compatriotes d'ailleurs, caresse son enfant et joue avec lui comme un bon papa de tous les pays du monde. J'ai, à côté de moi, un prêtre bouddhiste

qui est le portrait frappant de Coquelin atné, et dont le chapeau melon m'agace un peu. Puis, au fond, il y a deux ou trois jeunes gentlemen japonais, avec des lunettes, naturellement. Au début, tout est correct. J'entends que tout se passe comme chez nous. Mais comme nous sommes seuls Européens, notre opinion semble vite indifférente, et peu à peu les souliers tombent des pieds, les pieds se hissent sur la banquette, se cachent sous les derrières, et tout le monde est content. Un employé de chemin de fer vient, fait de gentilles salutations et met devant la place de chacun une paire de sandales bien propres. On est chez soi, on lit son journal, on fume, on cause. Symbolique, cet empressement à se délivrer de la gène imposée par les manières européennes qu'on adopte... ou plutôt qu'on fait semblant d'adopter.

A travers les vitres, nous voyons défiler des paysages qui rappellent ceux de la Corse au bord de la mer... La Corse avec des chalets suisses. Des oranges mûres disent la douceur du climat, des rizières étalent la richesse du pays. Mais ce qui frappe, c'est la constatation d'une propreté qui nous parait d'autant plus agréable à voir que depuis plus d'un mois, nous vivions dans une perpétuelle nausée, provoquée par l'indicible saleté chinoise. Ici, tout est propret, balayé, et la misère, s'il y en a, en devient invisible. Beaucoup de femmes au travail, dans les champs. Sans doute^ le hasard nous cache les hommes qui, certainement, travaillent aussi. Croyons-le. D'autant plus que c'est peutêtre vrai.

Aux stations, aussi bien tenues que les mieux tenues de chez nous, des gens descendent, attendus. Et ce sont alors, entre hommes, les courbettes, répétées et répétées et fort gracieuses.

Notons encore ce trait. A midi, les jeunes gentlemen) descendus à une station, sont remontés avec une jolie petite boite en bois blanc. Ils l'ont ouverte. Elle contenait du riz qu'ils ont mangé, très simplement, ce qui, avec une tasse de thé, a constitué tout leur repas. Mdi, au wagon-restaurant, je m'étais bêtement empli l'estomac de cinq ou six plats énigmatiques, prétendus européens, et élaborés par des gens qui n'ignorent pas les pires recettes de l'art d'accommoder les restes.

Mîyajima.

Miyajimay 2 atyril. — « De la douceur, de la douceur, de la douceur! »

L'ile de Miyajima, c'est File de la douceur. Quiconque n'a pas vécu quelques jours à Miyajima ne sait pas ce que c'est que la douceur de vivre. J'excepte seulement ceux qui ont connu la Grèce sous Périclès. Et encore !... C'est ici le point de la terre habitée où il y a le moins de souffrances. Les hommes et les animaux y ignorent la peur. Tout y est heureux dans la paix lumineuse. Regardez, le long de cette colonnade de lanternes de pierre, voici, tout au bord de la mer calme et bleue, sous un cerisier en fleurs, une petite Japonaise qui tend une friandise à une biche en liberté. Vous avez là un résumé de la beauté de cette île qui est en réalité une forêt d'érables, de pins et de cerisiers, couvrant une montagne. Cette île, depuis des milliers d'années, est un vaste temple sylvestre, et aujourd'hui, comme toujours sans doute, au bord des ruisselets qui coulent si clairs en petites cascades, elle est parsemée de petits autels où s'érigent des petits bouddhas de pierre, sous des auvents de bois. Le socle en est envahi par la mousse.

et de délicates offrandes, dans des tasses de poupées, sont incessamment renouvelées devant eux.

Dans les rues de la ville, si propres, pas une voiture, pas un cheval, pas une bicyclette, pas une auto, grands dieux! pas même un pousse-pousse. Pas un chien. L'entrée de Tile sacrée est interdite aux chiens, parce qu'ils effraieraient les biches qui descendent de h forêt et de la montagne dès le matin, et se tien- Ddnt au bord de la mer, tout près du Temple, nombreuses, attendant du passant quelque bribe de nourriture ou quelque caresse. Il y a moins de cinquante ans, 1 était interdit de naître et de mourir à Miyajima. Les Candidats à la vie et à la mort devaient aller de l'autre <ôté, chez les hommes. Ici, c'est la demeure des dieux.

Tout y est calme : la mer, l'atmosphère et les visages. Tout y est doux : le climat, les hommes et les animaux. Tout y est clair : la mer, qui montre, dans ses profonceurs, les lignes droites des cultures d'algues comestibles ; calme aussi, l'air si transparent, et calmes les regards des enfants. Tout y est souriant : le site, les lèvres des bouddhas de pierre et les yeux noirs de chacun.

On est vraiment, comme en Grèce, dans un lieu prédestiné. Depuis des siècles et des siècles, les hommes, séduits par le charme de ce paysage, y ont placé les statuettes de leurs dieux cléments, si faciles à satisfaire, et si indulgents aux faiblesses des pauvres humains. Depuis des siècles, et aujourd'hui même, et pour longtemps encore, les souillures ont été, sont et seront épargnées à ce sol privilégié. Pas d'agriculture, pas d'usine, certes ! Rien d'utile : si l'on y cultive des arbres, c'est seulement pour leurs fleurs. Aucun des bruits modernes, timbres de tramv^ays, cris de cochers, trompes, sifflets... que sais-je? Rien. Le silence. La tranquillité. Les pèlerins ne sont ni angoissés ni bruyants. Aussi bien n'est-

ce pas tant pour prier qu'ils viennent ici. Le dieu est Faimable prétexte : le plaisir du voyage est le but. Oa vient ici se réjouir doucement, tout doucement, sais cris, sans exubérance. On attache des bandelettes devant les autels, comme on met une carte de visite ch32 quelqu'un qu'on savait bien ne pas trouver, carte qu'on est venu porter parce qu'il faisait beau temps, et parce qu'on cherchait un but de promenade. On a frappé trois coups dans ses mains pour éveiller le dieu, on a murmuré quelques paroles, et l'on est reparti doucement, dans la contemplation des arbres, des rochers et des fleurs.

••• Le soir, les visages habituellement moroses des Européens, éprouvent ici une petite douleur de fatigu9 dans le muscle qui fait sourire.

En effet, dès le matin, dès qu'on ouvre les yeux, on sourit à la puérilité de la chambre où l'on a dormi, on sourit au sourire de la petite Japonaise qui vous conduit au bain et vous apporte le thé. On sourit aux arbres qui se sont mis en fleurs, aux canards qui sont contents de vivre, eux aussi ; aux feuilles qui sont nées cette nuit. On sourit à tout.

On sort? On sourit au passant, au pèlerin qui vous salue si gentiment, au marchand de bois sculptés, à la marchande de cartes postales qui vous fait de si jolies courbettes, non pas des courbettes serviles, obséquieuses, ou même intéressées ; mais des courbettes qui sont le signe de l'extrême politesse, la preuve de l'effort commun qui, avec l'aide du sourire, refuse les petites haines et les misères de la vie, résolu à n'en accepter que les grâces; courbette devant un égal de qui l'on attend la pareille, et que le commerçant fait aussi gracieuse à cette étrangère qui a bouleversé sa boutique sans rien lui acheter. A bien réfléchir, ce parti pris d'optimisme,

exprimé par ces simulacres d'affection, c'est une doace et ferme révolte contre les tristesses et les fatalités de la vie; Thomme, ici, les repousse, les refuse, les nie, et en faisant ainsi, parfois il les disperse.

On sourit, en s'égarant au hasard dans la forêt, aux arbres qui sont si verts, si contournés, et si puissants. On sourit surtout au petit autel inattendu qu'on découvre sous un arbre, on sourit à la petite fleur toute fraîche qu'un ûdèle plus matinal est venu apporter dès l'aurore. La grâce de cette offrande crée une sympathie entre vous qui la découvrez, et l'inconnu qui l'a faite, inconnu dont vous ne saurez jamais rien, mais que vous vous sentez disposé à aimer.

On sourit, aux gentillesses du chemin qui vous a été ménagé comme par une divinité attentive, prévenante et mystérieuse, au milieu des rochers moussus, des érables géants et des buissons fleuris. On sourit à la Grèce, dont le souvenir est incessamment évoqué, on sourit au soleil qui fait dans les bois des taches de lumière si inattendues qu'elles ont l'air d'être spirituelles, coquettes, aguichantes. On sourit à tout le bonheur répandu dans l'air et qui vous pénètre comme le ferait un parfum.

Et l'on a encore souri si l'on est allé dans le bois d'érables. Après quelques minutes de marche, on arrive à un carrefour où l'on s'arrête, tout surpris de voir tant de choses dans un si petit espace. Sur cent mètres carrés, peut-être, il y a un pont, une rivière, un croisement de routes, une auberge près du pont, deux maisons de thé sur la rivière... Et quoi, encore? Une colline au fond. Et l'air est si calme qu'on finit par en être gêné. On perd l'impression d'être dehors. On se croirait presque dans une grande cage de verre, parmi des personnages de cire et des maisons de carton. Mais quelle

grâce, quel charme, quel désir de se rendre, mutuellement, la vie facile !.••

J'ai voulu que mon premier arrêt sur la terre japonaise eut lieu sur ce coin de terre unique, un des trois paysages sacrés de TEmpire du Soleil levant, site merveilleux dont le charme m'avait été annoncé par des lectures et des récits. J'ai bien peur de ne plus retrouver jamais un plaisir d'une qualité si rare. Et peutêtre, à commencer par le plus beau, ai-je gâché tout mon voyage.

Si c'est vrai, je vous le dirai.

J'ai trouvé ici mieux encore que ce que j'attendais. On me disait sans cesse : € Vous allez au Japon? Hâtezvous. Tout le pittoresque de ce pays s'en va... C'est déjà Londres et Manchester. » On se trompait. La beauté qui tient aux lignes du paysage et à la douceur des cieux ne disparait pas.

L'âme du Japon est là. Et l'âme du Japon n'a pas changé. Elle est là. Elle est aussi autre part. Ici, ici même, à Miyajima, dans l'île de la douceur, voici un monument énorme qui contient des milliers et des milliers de cuillers à riz accrochées à ses colonnes, comme des ex'VotOy par les soldats japonais qui partaient pour la guerre de Chine.

Voici une peinture qui représente la bataille navale de Tsoushima. Tout y est : les fumées, les cuirassés russes qui sautent et qui coulent, et les gerbes d'eau produites par les obus qui ont manqué leur but.

Elle est encore, l'âme japonaise, sur cette petite place où errent les biches et où se dressent deux souvenirs atroces : un canon pris aux Russes à l'assaut de la tragique colline de deux cent trois mètres, et la cheminée, déchirée par les obus, d'un torpilleur.

Je vous ai (parlé de Myajima, et je ne vous ai pas dit un mot de son temple. C'est qu'il n'a pas déchaîné mon enthousiasme. Il faut dire que les temples shintoïstes ne sont pas, en général, d'importants monuments. Celuici, tout en bois, est composé de longs corridors couverts, bâtis sur pilotis et peints en rouge, qui rayonnent et s'entrecroisent. A certaines époques de l'année, la mer couvre la place où il s'élève, et l'aspect général doit s'en trouver embelli. Aujourd'hui, ces pilotis sur du sable sont de piètre effet. On dirait, à marée basse, quelque casino improvisé à bon marché, dans un petit trou pas cher.

Par compensation, à l'intérieur de ce temple, j'ai vu une chose admirable, un chef-d'œuvre, et à l'extérieur, dans la mer même, tout près du rivage, une porte sacrée, un torii qui a très grand air.

Commençons par le chef-d'œuvre. Cest bien par hasard que je l'ai découvert. Il y a dans le Temple une sorte de salle de débarras qu'on a fini par baptiser musée, afin de pouvoir y faire payer un petit droit d'entrée. On y voit des armures qui ne sont pas sans intérêt, et des dessins également, et parmi ces dessins, il en est un que j'ai trouvé admirable. Rien ne le désigne à l'attention des visiteurs, et cependant il l'attire et la retient. Il représente un homme qui pense et qui souffre de penser. Il est impossible d'exprimer par des mots la douleur que l'artiste a su peindre sur ce visage : la puissance de concentration de la pensée, l'horreur du doute, la peur de la certitude, tout est là, tout est dans ces yeux qui regardent si loin... Et pour qu'on ne s'y puisse tromper, l'artiste génial a placé sur les épaules de son héros une bête imprécise, un animal blanc, féroce, dont on devine seulement qu'il ronge le cerveau de celui qui cherche à pénétrer le mystère des choses.

La porte célèbre, dont Fimage a reproduit à des milliong d'exemplaires la silhouette élégante, est dans sa simplicité, une belle chose. On a voulu qu'elle parût être k la fois la porte du temple et la porte de File- Temple. Aussi, est-ce dans la mer même qu'elle s'élève. Gomment les Japonais d'il y a cinquante ans, qui ne connaissaient pas notre mécanique, ont-ils pu mener à bien un tel travail, on ne peut le comprendre. L'architecture en est ramenée au type le plus primitif. Deux fûts d'arbres géants, plantés face à face et reliés au sommet par un autre tronc horizontal, un peu courbé, afin que les deux extrémités se relèvent vers le ciel, voilà le schéma. Pour consolider Fouvrage, on a ajouté, en haut, une autre traverse, et aux pieds des deux gros piliers, des contreforts. C'est tout. Dès que l'homme, barbare encore, a voulu élever quelque arc-de-triomphe à un héros vainqueur ou k un dieu, il a construit une porte de ce genre, et il n'en pouvait concevoir ni exécuter d'autre. Est-ce par cela, par ce qu'elle contient de primitif, d'inné, de simple; est-ce par les souvenirs imprécis qu'elle évoque au tréfonds de nous-mème, que cette porte nous parait réaliser de la beauté? Je n'en sais rien. L'effort qu'elle représente n'en provoque pas moins notre admiration. Les deux troncs ont bien vingt mètres de haut et sept ou huit mètres de circonférence. Et on n'a pas pu les rendre parfaitement cylindriques. Ils ont conservé la torsion, les mouvements, les irrégularités de l'arbre qu'ils étaient; cela impressionne beaucoup, et donne à Fensemble une singulière expression de vie. Ces deux beaux arbres sont des camphriers. Le tout, peint en rouge, se reflète dans la mer bleue, et se détache sur les arbres verts. Une colonnade de petites lanternes de pierre grise fait, à chaque pilier, comme une guirlande très discrète*

••• Quand reverrai-je le petit bouddha, sur son socle couvert de mousse, au bord de l'escalier vieillot, dans le bois d'érables?

Je ne vous parlerai pas de la Mer intérieure. Nous Tavons traversée sous la pluie, et transis de froid. Je pense tout de même qu'au soleil, ce doit être très bien, presque aussi bien que certains coins de l'archipel grec, et tout à fait de même genre. Hais très inférieur à la baie d'Along, k laquelle on l'a comparée abusivement.

Il faudra revenir la voir à l'automne.

La grande ville industrielle. •— Osaka.

4 avril. — • Osaka, ville de plus d'un million d'habitants, est la plus grande ville industrielle du Japon. Des centaines de hautes cheminées vomissent, comme c'est leur devoir, des océans de fumée, et le cie] s'en trouve tout obscurci. Il fait beau temps, mais les rayons de soleil n'arrivent à nous qu'éteints, comme s'ils avaient passé à travers une vitre noire.

Je m'étais fait une idée d'Osaka et de la misère à Osaka, d'après mes lectures. Ce que j'ai vu — je dis ce que j'ai vu, ou plutôt ce qu'on m'a montré — ne correspond pas à cette idée-là. Je croyais trouver une sorte d'enfer industriel. J'ai rencontré une ville dont les rues sont larges et paraissent d'autant plus larges que les maisons qui les bordent n'ont qu'un étage. Des tramways électriques, nombreux, énormes, courent làdedans ; des canaux, encore des canaux, beaucoup de canaux portent des sampans chargés de charbon ou autres marchandises. Ici, comme dans toutes les grandes

villes que je viens de voir, le ciel est rayé de mille fils transporteurs de lumière, de force, de paroles et d'écrits. De hauts mâts, incessamment répétés, les supportent e^ supportent encore de gros vases de fonte dont j'ignore remploi électrique; il a fallu ajouter des vergues à chaque mât pour soutenir les plus gros câbles. Dans ces villes d'Extrême-Orient, il n'y a pas de canalisation souterraine, et cette forêt de mâts, et toutes ces rayures de fils leur donnent une physionomie exceptionnelle. Qui eût dit, il y a vingt ans, qu'un excès d'antennes et de fils électriques, constituerait une des caractéristiques des villes de Chine, de Corée ou du Japon ?

Dans les rues d'Osaka ou de Kobé, grouille une foule dont l'extérieur s'européanise de plus en plus. Les maisons sont devenues, elles aussi, banales, et l'on se croirait à Saint-Denis, n'étaient les lettres des enseignes, sur les boutiques, et quelques particularités du costume et de la coiffure des femmes.

J'ai parcouru Osaka dans tous les sens, ou du moins, j'y ai fait de longs trajets. J'ai visité une usine où trois mille ouvrières fabriquent de la mousseline. L'outillage en est le même qu'à Mulhouse ou qu'à Roubaix. Les machines sont d'ailleurs, ici, de construction française. Rien d'asiatique, rien d'exotique, si ce n'est la coiffure des femmes, et leur ceinture, et aussi cette fantaisie qui a pris à un certain nombre d'entre elles, dans un coin de l'immense atelier où cinq cents métiers marchent du même rythme, de planter, sur une des pièces supérieures de chacun,, un petit drapeau japonais. Tout cela, blanc avec un rond rouge, danse incessamment, régulièrement, mathématiquement, et non sans donner aux yeux quelque gaieté.

La plupart de ces ouvrières qui sont très jeunes, m'avoue-t-on — mais il n'en est pas une au-dessous de

treize ans ! Vous entendez, monsieur, pas une seule — la plupart donc, viennent de la campagne. On s'efforce de les retenir à Tusine, et on leur donne mille avantages. Il y a une salle des fêtes, très coquette, très parée, où elles jouent la comédie. Leur réfectoire est d'une propreté japonaise, et la société leur fournit leur riz. Elle les couche aussi. L'usine travaille jour et nuit, aussi les dortoirs sont toujours pleins, nuit et jour.

Maintenant, celles qui travaillent à partir de huit heures du soir, dorment. Il a fallu peu de frais pour l'installation d'un dortoir, car la Japonaise couche à terre et tout habillée. J'ai vu en effet une de ces salles, où reposaient, alignées, la tète de celle-ci contre les pieds de l'autre, un grand nombre de jeunes femmes dont le visage, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, respirait la santé. Il y a des lavabos, et des salles de douches. Il y aun hôpital...

Ah! l'été...

— Oui, l'été, nous avons beaucoup de malades. Mais que voulez-vous ! Elles ne travaillent pourtant que onze heures par jour, et elles ont quatre congés par mois. Beaucoup vont au cinématographe. D'autres préfèrent ne pas sortir. On ne néglige rien pour leur faire la vie douce. Vous voyez cette cage? — Oui, j'y vois des singes... — C'est pour les amuser. Elles restent ici cinq ans, six ans, puis elles retournent dans leur village, avec la dot qu'elles se sont amassée.

On m'a en outre fait visiter les salles d'apprêt, de séchage... etc.. et j'ai trouvé que, vraiment, il n'y avait guère de différence entre une usine européenne et une usine japonaise. L'une et l'autre sont des bagnes, et on se demande quels crimes expient ces malheureuses qui, onze heures durant, obéissent à la machine implacable et tyrannique dont elles doivent être les servantes»

i66 AU JAPON

les esclaves sans initiatÎTe, sans liberté et sans repos... L'industrie est un bien triste cadeau que l'humanité s'est fait à elle-même.

J'ai vu aussi une autre fabrique, où l'on emploie des ouvrières; il parait qu'aucune de ces âUes-là, non plus, n'a moins de treize ans — c'est bien extraordinaire! — • Elles y font des allumettes... Vous savez, des allumettes < suédoises » — et les mettent en boites, et ces boites en paquets, avec des agilités incroyables. J'en ai remarqé surtout une, pauvre petite, une enfant si grave... Elle avait l'air de comprendre que plus elle irait vite, plus elle rapporterait de grains de riz. Tous ses traits étaient tendus par l'effort ; elle n'a pas levé les yeux pour regarder les visiteurs étrangers. Je jure qu'elle n'avait pas plus de sept ans. Elle devrait être à jouer, comme tant d'autres I et elle est là, onze heures par jour, à prendre dans ses petites mains des paquets d'allumettes, à les emboîter, avec des gestes si rapides qu'on ne les distingue pas bien.

On m'explique que peut-être celle-là, en effet, n'a pas treize ans. Mais comment le savoir ! Elle est une de ces petites que les parents ont négligé de déclarer à l'état

C'est effroyable. À la sortie, j'ai vu un agent de police qui, très sérieusement, visait des feuilles que lui tendait le comptable de la maison.

On m'a dit aussi, plus tard, que je n'avais pas tout visité, à Osaka. Il y a un quartier où grouille la lie de la population. Là, il ne serait pas prudent d'aller même en plein jour, et la police ne s'y aventure pas. Ces êtres vivent à l'état sauvage dans la grande ville. Vous le voyez, Osaka est tout à fait européanisé.

Je retrouve cetlie note sur mon carnet :

A Kobé et à Osaka, toute une rue n'est bordée que de théâtres et de cinématographes. Ces établissements jouent de une heure de l'après-midi jusqu'à onze heures du soir. Et ils sont constamment comblés.

... Certainement, il faudrait résider à Osaka plus de vingt-quatre heures pour concilier tout cela.

La danse des diables.

Nous avons vu, à Nara, ce qu'y voient tous les touristes: la pagode et temples. Il nous a été donné d'y assister, en outre, à un spectacle émouvant.

A Nara-hôtel, — un des hôtels les plus confortables que j'aie vus — on nous dit qu'il y a, ce soir même, dans un village voisin, à deux lieues d'ici, une cérémonie, celle de la danse des diables.

— Comment peut-on y aller ?

— Ni chemin de fer, ni voiture. Le kourouma (poussepousse) seulement.

— Va pour le kourouma. Combien de temps?

— Quarante minutes.

— A quelle heure faut-il partir ?

— Après diner.

— A quelle heure serons-nous de retour ?

— Vers minuit.

— D'autres touristes y vont-ils?

— Peut-être des Américains.

L'heure du départ arrive. Pas d'Américains. Allons^nous nous livrer tout seuls, par la nuit noire, en pleine campagne, à ces deux traineurs de pousse-'iousse? (Notez que nous sommes depuis peu au Japon). Est-ce bien prudent ? Nous ne parlons pas japonais ; ces hommes

ne parlent que japonais, et s'il arrivait quelque chose... Et enfin... ces hommes. ••

J'avais déjà remarqué, dans une excursion précédente, combien le voyageur en kourouma est à la discrétion de son conducteur... Et je m'étais dit qu'il suffirait, en somme, en un endroit désert, que celui-ci laissât s'élever les brancards pour que le voyageur fût à terre sur le dos, les jambes empêtrées, sans défense. Rien de plus simple ensuite que de l'assommer avant qu'il ait eu le temps de se relever, rien de plus facile que de le dévaliser, de le rouler dans un fossé et de disparaître. Pour les très pauvres gens que sont les traîneurs de poussepousse, la tentatioa peut être forte.

Nous partons tout de même, à huit heures du soir, par une nuit sans lune, seuls, sans autres armes que ma canne.

Je crois qu'il est honnête de vous dire tout de suite qu'il ne nous est rien arrivé, qu'il n'est jamais rien arrivé à aucun touriste, et qu'on peut, au Japon, voyager à toute heure de la nuit, et dans les endroits les plus déserts, sans avoir le piment d'aucun danger ni le mérite d'aucun courage.

Seulement, pendant que nous roulions dans l'obscurité, je me distrayais de la monotonie du chemin en me racontant ces histoires de brigands. Et j'arrivais ainsi à me faire juste assez peur pour ne pas m'y ennuyer. Il fallait, en effet, trouver en soi-même des sujets de distraction. Tout ce que l'on pouvait voir en écarquillant les yeux, c'était le reflet de la lanterne sur un petit drapeau, fixé à un brancard du kourouma, et, tout le long du chemin très étroit, les premières herbes des champs invisibles et noirs, au milieu desquels nous courions, dans le silence que rythmait le bruit mou et régulier des pieds nus de nos Japonais, battant le sol.

Après une demi-heure, nous sentons que nous approchons. Des lumières se voient là-bas, tout là-bas. Nous traversons un village dont les maisons sont fermées et obscures. Et nous passons si doucement, sur nos roues caoutchoutées, que c'est à peine si nous réveillons un chien. D'ailleurs, le silence nous donne envie de le rendre plus complet, et nous nous appliquons à ne pas faire de bruit. Avez-vous remarqué combien le silence € se gagne » et s'impose facilement et puissamment à notre respect ?

Nous reprenons la campagne... Nous devinons, plutôt que nous ne les voyons, des ombres frôlées... des hommes, des femmes qui se rangent et dont la silhouette apparaît dans une vision rapide, sous l'incertaine projection de nos lanternes. Voici de nouveau quelques lumières. On s'arrête, on parlemente... Des gens s'agitent dans l'ombre, et maintenant, au pas, nous roulons encore... Nous croyons distinguer des murs, des statues de dieux... Nous voyons luire des feux dans des petites mares, restes de pluies, où s'éclaboussent les jambes des kouroumayas, et que coupent nos grandes roues minces... Puis on nous fait descendre... Cette fois, il nous le semble bien, nous sommes au milieu d'une foule... Des conducteurs nous ont pris par le bras et nous emmènent plus qu'ils ne nous dirigent. On oblige des gens à s'écarter, beaucoup de gens qui nous font place sans hostilité. Mais tout de même, il y a des regards qu'on voit tout à coup, tout, tout près de soi... des yeux si noirs et brillants que révèle subitement, devant les nôtres, l'éclat d'une lumière qui passe... On nous emmène toujours dans la nuit. Il faut enjamber des flaques d'eau, gravir des marches... On arrive. Une porte s'ouvre, nous tournons un angle...

Coup de surprise.

Nous sommes dans un temple... seuls, dans l'espace réservé, tout près des dieux... Mais nous sentons une foule, nous entendons une foule frémissante... Mais oui, tout autour de nous, il y a des souffles, des mouvements, des rayonnements de vie. Nos yeux s'habituent à la lumière. Tout autour de l'espace réservé, où nous sommes, derrière un grillage qui s'accroche de colonne en colonne, et encadre le sanctuaire, une foule ondoie et s'agite, toute une foule serrée, pressée, s'étouffant, grouillant tout de même, et impatiente, déjà troublée, escomptant la grande émotion de tout à l'heure, le spectacle qui ne se montre qu'une fois l'an... Et dans cette multitude, on pourrait deviner, à leur air plus grave, les enfants conduits ici pour la première fois.

Des gens, venus de très loin, sont arrivés hier, à pied, et, depuis ce matin, attendent, les mains agrippées comme des griffes aux mailles du grillage. L'heure approche. Les physionomies, de plus en plus, deviennent anxieuses.

L'espace vide où nous sommes entoure les dieux d'une sorte de couloir rectangulaire. On nous laisse, et nous éprouvons une sensation d'étouffement d'être ainsi isolés, avec cependant tant d'humanité autour de nous, et d'être aussi près de ces dieux bizarres, grimaçants, de ces ex'VotOy et de ces vases étranges, et de ces cierges, et de ces objets qui sont des objets de culte certainement, et dont nous ne pouvons deviner l'usage... A côté de la place qu'on nous a désignée, voici des banquettes, des petites tables, des livres.

Des prêtres, chaussés de galoches, arrivent avec des clic clac de bois sonore. Sous leurs étoles dorées, ils s'avancent près de lampes antiques à l'huile, qui nous laissent voir, alors, une quantité de fleurs artificielles.

Un prêtre souffle dans un coquillage. C'est la conque

LE JAPON ni

grecque. Dans quel lointain passé sommes-nous tout à coup rejetés !... Voici maintenant les globes rutilants et gais de lanternes japonaises. La musique est assez émouvante. Et elle a comme fond d'orchestre les palpitations de la foule qui la rendent puissante sur nos nerfs.

Les bruits des cloches de bambou battent la cadence des soupirs, des halètements, des murmures, des cris étouffés.

De temps en temps un prêtre passe, en costume, et s'en va, donnant seulement l'impression de s'occuper des préparatifs.

On allume les brûle-parfums.

Un homme vient, vêtu de rouge, et refait le plein d'huile dans les lampes. Je pense au moyen-âge, aux Mystères, au moucheur de chandelles, à Notre-Dame de Paris.

... Maintenant, c'est commencé...

Le grand-prêtre s'avance, très digne et tout pareil à un officiant catholique, un jour de grande cérémonie. Il y a des ensembles, puis un solo du grand-prêtre, repris en chœur par les autres prêtres et que l'orchestre développe, amplifie. Les cymbales battent, la grosse caisse retentit, les cloches sonnent. L'effet d'ensemble est d'une habileté un peu trop visible, d'un art un peu élémentaire, mais qui émeut.

Voici enfin le premier défilé.

Dans l'espace vide un homme surgit, costumé de rouge, comme un diable. Religieusement, gravement, il entre par une porte, sort par l'autre en agitant un sabre avec des gestes mystiques, puis, il revient, fait un deuxième tour, agrémenté cette fois de quelques pas de valse.

Des prêtres suivent le même chemin en soufflant dans

des coquillages qui rendent les mêmes bruits que les cornes de nos mardi-gras d'autrefois, Et toujours dans notre dos, et à côté de nous, et plus loin encore, tout autour, l'impression énervante de cette foule énervée.

Les touristes américains qui devaient nous accompagner sont arrivés peu après nous, et voici qu'ils partent déjà, ennuyés par tant de préparatifs. Nous sommes seuls Européens, et, de le constater, notre plaisir s'avive. De longs moments s'écoulent encore. On apporte de l'eau dans une coupe. Puis, sur un feu, on jette des herbes odorantes. On sent que le moment solennel approche. Les gestes des prêtres se font plus rapides. Les flgures sont plus préoccupées. Il y a des signaux, des appels qui se multiplient, deviennent plus vibrants, plus fébriles, et subitement, toutes les lumières s'éteignent.

... Cela serait peut-être sans émotion si nous ne sentions derrière nous, tout près de nous, la multitude, anxieuse et palpitante s'agiter, murmurer, onduler, soupirer, frémir, crier, puis, tout à coup, se taire dans un silence absolu. Si profond qu'il soit nous percevons tout de même, et d'une façon si vive qu'elle en est presque douloureuse, la présence de ces hommes, de ces femmes surexcités.

Une fois la nuit faite, le silence devient vraiment, pour nous, lourd à supporter... Seules, des flammes, de courtes flammes intermittentes qui viennent d'un grand brûle-parfums, font briller des points d'or sur les statues et deviner le contour des colonnes.

Un grand coup de gong.

Sept ou huit hommes, masqués de masques effrayants, surgissent en brandissant des torches et gesticulent comme des damnés.

Ce sont les diables déchaînés. Des prêtres doivent

livrer combat à ces diables et les réduire à Fimpuissance. Des prêtres, en effet, sont entrés et les poursuivent. Us sont violents, brutaux ; ils se ruent sur les diables avec un entrain qui grandit à chaque minute. Les diables se défendent. Si la lutte qui s'engage est, la plupart du temps, simulée et inoffensive, on devine qu'il faudrait peu de chose pour que le fanatisme des uns et des autres la fît dégénérer en une lutte réelle. £t déjà les coups se font violents, les cris de douleur aigus, les efforts d'attaque, de défense, de riposte, de plus en plus vifs. On voit que les diables et les prêtres se prennent à leur jeu, et on se demande, non sans anxiété, dans quelles fureurs réelles leur fanatisme ne va pas les jeter tout à l'heure.

Ce danger s'augmente d'un autre. Les hommes se poursuivent, se saisissent, se terrassent, choquent les unes contre les autres leurs torches d'où jaillissent des étincelles, d'où tombent des flammèches... Voici qu'une torche est jetée à terre, sous un coup plus violent... Un diable la ramasse, s'en saisit, et follement, la secoue audessus des tètes de la fouie, fait pleuvoir sur elle des étincelles qui ne sont pas sans danger. Dans ces moments, les spectateurs sont plus intéressants à regarder peut-être que le spectacle lui-même. La lumière des torches fait apparaître tout à coup, sous des lueurs dansantes qui les rougissent, des centaines de visages aux yeux grands ouverts, aux bouches tirées d'angoisse, ou tordues d'un rire qui hésite, qui se force, et qui souvent se résout en grimace d'épouvante.

Il y a des femmes et des enfants qui ont des figures de damnés et qui hurlent comme les chiens à la mort... Il y a des fuites féroces ; certains cherchent à grimper le long du grillage ou à le renverser pour aller prendre part à la lutte... D'autres, plus blasés, rient, mais aucun

de leurs rires n'est tout à fait exempt de terreur. Cette foule a réellement peur et fait semblant de se moquer de sa peur. U y a des éclats de rire qui sont plus stridents et plus angoissants que les cris d'effroi... Et c'est une panique, des enfants piétines, des femmes pâmées, des hommes éperdus, lorsqu'un des démons feint de vouloir franchir la barrière, et menace la foule, en faisant pleuvoir sur elle des gouttes brûlantes de résine enflammée. A certains moments, dans une large place, il n'y a plus personne debout, tout le monde, jeté à terre, s'efforce à se relever. On ne voit qu'une débâcle d'humanité ; comme des épis de blé murs couchés, ravagés, enveloppés par un tourbillon...

Le jeu devient dangereux pour tous. Un diable est à terre, blessé... Un prêtre éteint son vêtement en flammes.

C'est fini. U était temps...

La lumière réapparaît... Les démons, vaincus, rentrent dans la coulisse.

La foule s'écoule, et tout de suite, s'enfonce dans les ténèbres, s'éloigne dans les profondeurs obscures...

Nos tratneurs de kouroumas viennent nous chercher avec une hâte singulière, et nous pressent de nous éloigner avec une insistance, une fébrilité dont je ne trouve pas l'explication... Ils nous ont saisis par les poignets et nous forcent à courir. Ils sont muets et impérieux. Une fois auprès des kouroumas, il faut y monter très vite, les hommes s'attèlent et partent sans lumière, sans lanterne, d'un train vertigineux... Us ne ralentiront leur allure que dans quelques minutes, lorsque tous les feux et tous les bruits se seront éteints dans l'éloignement... Bonne soirée....

Yamada. — • Les temples d'Isé. — Le ShintoTsme.

Pendant que je préparais mon voyage, quelqu'un qui aimait le Japon, me dit :

— Ne manquez pas d'aller à Isé.

— Isé?

— Oui... Vous en ignorez même le nom ! Beaucoup de touristes omettent la visite d'Isé. Ils ont tort. Un voyage au Japon sans Isé !...

— Qu'y a-t-il à voir?... Des temples?

— Il y a des temples, en effet. Mais on ne les laisse pas voir.

— L'extérieur?

— Ils sont entourés de palissades.

— Et ne peut-on obtenir l'autorisation?...

Mon interlocuteur se mit à rire.

— Non. On ne peut pas. Les grands dignitaires de l'empire franchissent la première enceinte, la seconde peut-être. Hormis les prêtres, seul, l'Empereur peut s'approcher du sanctuaire.

— Alors ?

-— Et d'ailleurs, ces temples sont de simples cabanes de bois.

— Pourquoi donc faut-il aller à Isé?... Le paysage?

— Le paysage est joli, mais il en est cent de plus beaux au Japon même.

— Je ne comprends plus.

— Allez à Isé, c'est la seule petite chance que vous puissiez rencontrer de comprendre, si peu que ce soit, l'àme japonaise.

— Par quoi, si les temples sont invisibles et sans intérêt ?

— C'est le lieu saint du Japon*

— La Mecque?

— Mieux.

— Jérusalem ?

— Autre chose.

— Bénarès?

— Oui et non. L'endroit, pour tout Japonais, est tellement sacré, qu'en 1889, un Japonais, le vicomte Mori, ministre de l'instruction publique, — vous entendez, un ministre japonais — ayant commis l'acte irrespectueux de soulever, du bout de sa canne, le voile qui cache la porte de la première enceinte, fut, six mois après, assassiné par un fanatique, un instituteur. Le meurtrier fut tué sur place, mais... mais sa mémoire est honorée dans tout le Japon.

—A quel Dieu terrible ce temple est-il donc consacré?

— Il est consacré à la déesse du soleil, Amatérasou. Ce n'est pas parce qu'elle est la déesse du Soleil qu'Amatérasou est vénérée à ce point, c'est parce qu'elle est l'ancêtre des empereurs du Japon, de cette famille unique au monde, de cette dynastie ininterrompue qui, depuis les âges préhistoriques, règne seule sur l'empire du Soleil Levant... C'est du moins ce que croient les Japonais.

— Je comprends.

— Non. Si vous devez comprendre, vous comprendrez là-bas. En 1905, après les victoires sur la Russie, l'empereur est allé à Isé, remercier les dieux du Shinto, ses ancêtres, du succès de ses armes. C'est à Isé que bat le cœur du Japon.

— Mais un Européen doit rester froid devant ces palissades, puisque vous me dites, n'est-ce pas, qu'on ne peut voir que des palissades?

-— Allez à Isé. Une émotion se dégage de la grandeur du paysage, de l'ardeur mystique des pèlerins. Savez-vous

qu'il en vient chaque année, de tous les points du Japon, plus de cinq cent mille? Une ville, Yamada, s'est créée pour eux.

— Lourdes?

— Non. Les foules qui vont à Lourdes, y vont implorer fé miracle. Leur dévotion est intéressée. A Isé, on va adorer les dieux créateurs de la patrie. Et adorer n'est pas le mot juste. On va se sanctifier un peu en les approchant. On va, pour mieux dire, y rafraîchir sa vanité nationale, on y va renouveler sa provision d'orgueil japonais.

— Et dans le Saint des Saints, où seul l'empereur peut pénétrer, qu'y a-t-il ? Une statue ?

— Non. Il n'y a rien.

— Rien?

— Rien qu'un emblème. Un miroir pour la déesse Amatérasou, un sabre pour son frère Sousano-o, dans un autre temple. Chaque emblème est recouvert de voiles nombreux. Lorsque la longue série des années a rendu vieille jusqu'à l'effllochement la soie du dernier voile, on place au-dessus un voile nouveau. Et cela depuis des siècles et des siècles. La religion shintoïste est une des plus vieilles du monde. Le miroir et le sabre sont des emblèmes femelle et mâle de la vie éternelle. Et jadis ces emblèmes, dont on vendait des représentations dans les boutiques voisines du temple, étaient beaucoup plus expressifs. D'ailleurs Sousano-o, le nom du frère d' Amatérasou, signifie le « Mâle Impétueux ».

-Oh! oh!

— Ni plus ni moins. Sousanou naquit du nez d'Iza* nagi, Amatérasou de son œil gauche, et le dieu de la Lune de son autre œil. Sousanou était violent : au cours d'une altercation avec sa sœur, dans sa colère, il lança un cheval écorché sur le métier où elle tissait.

i78 AU JAPON

— Et ne vous parait-elle pas un peu ridicule, cette mythologie japonaise?

— Mais elle comporte d'autres éléments qui ne le sont pas. Je vous laisse le plaisir de les apprendre sur place.

... Et c'est ainsi que, par un soir de printemps, j'arrivai à Yamada où se trouvent les temples d'Isé.

De la gare jusqu'à l'hôtel, on suit une longue, longue rue. Il est dix heures du soir. Nous filons dans des kourouma, ces cabriolets pour un, huches sur de hautes roues, comme une araignée sur ses pattes longues et minces et qu'un homme, le kouroumaya, traîne pendant des heures, au pas de course. Les boutiques éclairées filent de chaque côté sans qu'on puisse voir ce qui s'y vend, car la foule est grande, malgré l'heure tardive. Ces boutiques sont presque toutes des tirs qui rappellent trop ceux de nos foires. Et le nombre en est considérable. Toute cette rue de plusieurs kilomètres est une kermesse. A côté des tirs, il y a des marchands d'amulettes, et toutes les maisons qui ne sont pas des tirs ou des boutiques d'objets de piété, sont des lupanars qui eux aussi ressemblent trop à ceux d'Europe, par les appels des femmes, devant les portes... Et dans chaque vestibule même, derrière des vitres disposées pour cela^ on peut voir les malheureuses à louer. Elles ont des figures de porcelaine peinte, elles sont accroupies, dans des toilettes éclatantes, et demeurent immobiles comme des petits tas d'étoffes bariolées.

Incessamment, des jeunes hommes entrent et sortent de ces maisons. Sans doute, c'est ici et ce soir qu'on fête Sousano-o, le frère d'Amatérasou. La foule est d'ailleurs presque exclusivement composée de jeunes gens, bruyants, pas très bruyants.

On m'explique que le pèlerinage d'Isé se double, pour

la jeunesse masculine japonaise, d'une initiation. Les parents n'oseraient pas refuser à leur flis l'autorisation de faire ce voyage. Et souvent, les garçons, à la puberté, se rassemblent en petits groupes et viennent de loin, très loin, à pied et parfois en mendiant, jusqu'à Yamada, ou ils font, le soir, une station dans les mauvais lieux, ce qui ne les empêche pas d'être, pendant le jour, devant les temples sacrés, de pieux adorateurs.

Les Japonais ne comprennent pas la surprise que les Européens et les Américains éprouvent devant cette conduite qui mêle les choses saintes aux plaisirs les plus profanes. Le christianisme a fait de l'amour un péché, et certains chrétiens pervers ont dit qu'il fallait l'en remercier. Mais la plupart des peuples ont, du plaisir des sens, une conception différente, et ne voient aucune faute dans l'union, si fugitive qu'elle soit, de l'homme et de la femme. Les Japonais demeurent silencieusement ahuris en face des indignations protestantes. Il n'est pas plus blâmable, à leurs yeux, d'entrer dans cette maison où l'on achète de l'amour, que dans cette autre, où l'on vend de la nourriture ou des habits.

Il y a, pour les gens € qui veulent tout voir », une petite série de mystiflcations, je dirais d'attrape-nigauds, si je ne craignais de froisser la grande majorité des touristes. Le guide fait comprendre au voyageur qu'on peut, moyennant quelques yens (yen = 2 fr. 50) assister, la nuit, à des danses qui... enfin à des danses... où il vaut mieux ne pas conduire Madame. Elles sont d'ailleurs mentionnées dans le Murray qui met les honnêtes gens en garde contre elles, en disant que ces spectacles sont donnés dans des maisons douteuses. Alors, on conduit sa femme à l'hôtel; on lui parle de cérémonies sacrées auxquelles les hommes sont seuls admis. Elle en croit ce qu'elle veut, on lui promet de tout lui racon-

ter au retour, et Ton part, avec la petite joie, pimentée de honte, de ceux qui vont vers le scandale. Dans la nuit, on déambule, on voit de plus près les marchandages spéciaux, et Ton entre enfin dans une maison où de vieilles femmes vous reçoivent avec les courbettes ordinaires.

On paye beaucoup plus de yens qu'on ne s'y attendait. Hais le guide vous fait comprendre qu'on en aura pour son argent, et on le suit, en se cherchant des excuses. On traverse des salles très larges et très basses, dont les planches brunes du parquet, très ciré, reflètent, comme une eau sombre, les lumières des lanternes de papier. Bien entendu, il a fallu se déchausser dès l'entrée. Enfin, on vous introduit dans une salle plus grande, mieux éclairée, sur toute la largeur de laquelle on voit une galerie de bois qu'on devine être l'endroit où vont se passer les choses... enfin, les choses que l'on vient voir. Et l'on vous installe en face, sur une natte. On vous donne un éventail et l'on vous laisse seul pendant quelques instants dont profite votre imagination pour vagabonder. C'est alors que ceux qui sont capables de remords préalables en goûtent toute l'amère douceur.

Bientôt, entrent six musiciennes, chacune avec sa guitare à long manche et à trois cordes. Elles en tirent quelques sons qui égratignent les oreilles, et enfin, sur la galerie, apparaissent six ou huit personnes très fardées, vêtues de la tète aux pieds, qui font sans grâce et sans plaisir, sans art et sans foi, trois ou quatre petites pirouettes. Elles les agrémentent de gestes d'ensemble qui m'ont rappelé les répétitions du ballet au théâtre des Arts à Rouen, les années ou le directeur était économe. On sent, à n'en pas douter, qu'on est mystifié, mais comme on veut sauver la face, on ne dit rien. Les dames s'en vont. Il en revient d'autres qui se livrent

exactement aux mêmes exercices. Le guide parait confondu d'admiration, et vous regarde comme pour vous prendre à témoin de la splendeur du spectacle. On hoche silencieusement la tète, on s'en va, et Ton raconte à sa femme, en rentrant, qu'elle a bien fait de ne pas insister pour venir. La vérité, c'est qu'on vous a conduit dans un mauvais lieu, et que les dames que vous avez vues s'offraient tout simplement à votre concupiscence. Mais on ne l'avoue pas aux gens que l'on suppose être sérieux.

Le lendemain matin, nous sommes allés aux temples par un beau soleil.

Je vais vous dire tout uniment ce que nous avons vu.

On sort de la ville où règne Sousano-o et l'on arrive à un parc. Est-ce bien parc qu'il faut dire? On n'est pas cerné par des arbres, et la route que l'on suit est très large. Tout autour de soi, cependant, on ne voit — mais assez loin — que les fûts gigantesques des nobles cryptomerias. L'arbre qui porte ce beau nom que je ne me rassasie pas de prononcer, est de la famille des cèdres. Peu à peu les pèlerins, par petits groupes, deviennent de plus en plus nombreux. Grâce à leur allure, et à l'atmosphère, qu'avec le paysage ils contribuent à créer, on se sent bientôt dans un milieu autrement sacré et autrement fanatique que celui des temples bouddhiques. Des gardiens se montrent, assez fréquemment. Us portent l'uniforme des gardiens impériaux. Nous sommes, en effet, dans une demeure impériale, dans la demeure des premiers ancêtres du Mikado. Voici, en contre-bas, un étang où chacun va se laver les mains, en signe de purification. On passe sous ces grands arcs de triomphe primitifs que sont les Torii. Puis, sur le bord de la route,

des petites constructions de bois, extrêmement simples, servent d'abris à des marchands d'images sacrées, dont nous reparlerons, et à des marchands d'almanachs. Des coqs blancs sont en liberté. Us sont vénérés parce qu'ils annoncent le lever de ce soleil, père des souverains japonais. Et on arrive devant une palissade trouée d'une porte. On entre, pour se trouver devant une autre palissade, dans une cour intérieure. Aucun ornement d'aucune sorte. Un grand drap blanc voile une nouvelle porte qui donne accès à une autre cour semblable que l'on entrevoit, et dans laquelle, également il n'y a rien. C'est ce voile que le vicomte Mori souleva de sa canne. Des fidèles, à genoux, prient et lancent, sous le drap, des pièces de monnaie ou des papiers.

Nous sommes accompagnés par un Japonais qui est un homme fort instruit, professeur, parlant anglais, français, et qui a visité l'Europe. Depuis quelques instants, il est resté silencieux et sa physionomie s'est enveloppée d'une gravité religieuse. Puis, à voix basse, et après nous avoir éloignés un peu du voile sacré, il nous explique que ses titres honorifiques lui donnent le droit de franchir une porte de plus que le commun des mortels et il nous prie de l'attendre. Il va à une petite guérite à gauche, parlemente avec des prêtres et leur laisse son chapeau et son pardessus (il est vêtu à l'européenne ^).

Notre compagnon pénètre par une petite porte dans l'enceinte voisine. Il ne cesse pas d'être visible pour nous, et là ou il est, il ne voit rien de plus que ce que

1. Le pardessus joue un grand rôle dans la politesse japonaise. On doit Tôter comme on ôte son chapeau. A Tokio, un jour que j'étais allé m*inscrire au palais impérial, j*ai vu un des laquais prier un de mes compagnons de retirer le sien avant d'approcher des registres pour signer.

nous voyons nous-mêmes. Mais il est un petit peu plus près du sanctuaire, et il en devient tout rouge d'émotion. A son retour, il est comme transûgnré.

Quand je dis qu'on ne voit rien, d'où nous sommes, j'ai tort. Au-dessus des palissades, on distingue plusieurs toits à double pente, en bois. Et les perches qui forment l'angle du pignon se prolongent vers le ciel. Cest la cabane primitive, la hutte préhistorique.

Chacun autour de nous, citadin, paysan, marin, montre un visage grave et respectueux.

Et c'est tout. C'est tout ce qu'on voit dans le temple shintoïste le plus important et le plus vénéré,

Qu'est-ce donc que le Shintoïsme? C'est la religion nationale du Japon. Elle peut se superposer aux autres religions ; on peut, parait-il, être bouddhiste, mahométan, chrétien et shintoïste tout à la fois. Athée et shintoïste également. Mais avant de vous répéter ce que j'en ai appris pendant mon séjour au Japon et après, voulezvous que d'abord je vous en dise la légende?

Je l'ai apprise sur deux kakémonos achetés à Isé.

— Voilà, me dit notre aimable et savant compagnon^ toute l'histoire de nos origines. Ces deux personnages sont Izanagui et sa sœur Izanami.

— Les premiers dieux ?

— Non. Avant eux, il y eut de nombreuses générations de dieux sur lesquels nous ne savons rien ou presque rien. Izanagui et Izanami furent désignés par eux pour créer l'archipel japonais.

— Pourquoi regardent-ils ces deux petits oiseaux avec tant d'attention?

— Izanagui et Izanami ignoraient l'amour, et c'est des oiseaux qu'ils l'apprirent.

— Et quand ils le surent?

— De leur union sont nées les îles du Japon et beaucoup d'autres dieux. Izanami mourut en mettant au monde le dieu du feu. Son mari, tel votre Orphée, voulut aller la reprendre au dieu des morts. Il la retrouva, après bien des combats, mais, dans Tardeur de sa joie et de ses embrassements, il brisa une des dents du peigne de son Eurydice, et s'aperçut alors, avec horreur, qu'il n'avait plus dans les bras qu'un amas innomable de chairs putréfiées. Pour se purifier, il alla se baigner dans un torrent. De chacune des pièces de son vêtement laissées sur la rive, naquit un dieu, et aussi Amatérasou d'un de ses yeux et Sousano-o de son nez.

Sousano-o, si j'ai bonne mémoire, est le mâle impétueux qui fit à sa sœur de si blâmables plaisanteries, après une dispute?

— Vous l'avez dit.

— ... Et c'est ici que se place un très gracieux épisode de la mythologie japonaise.

Amatérasou, la déesse du Soleil, vexée de la brutalité fraternelle, alla bouder dans une grotte d'où les supplications des dieux ne purent la faire sortir. L'un d'eux cependant — qui connaissait déjà le cœur féminin — amena devant la grotte une autre déesse d'une grande beauté. Les dieux s'assemblèrent en un orchestre, et aux sons de cette musique, la déesse dansa. Et, tout en dansant, voici qu'elle laisse tomber successivement les vêtements qui couvraient son corps admirable. A la chute de chaque voile, les dieux chantent, exaltent la splendeur des charmes qui leur sont ainsi révélés. Amatérasou, du fond de sa grotte, entend ces louanges. Piquée dans son amour-propre et un peu jalouse, elle écarte les pierres qui fermaient son abri afin de

voir s'il est réellement une femme, autre qu'elle-même, qui mérite de tels hommages.

Un dieu, qui l'attendait à ce moment, saisit les pierres entr'ouvertes, les renverse, et Amatérasou se trouve ainsi en face de la déesse nue dont il lui faut bien constater l'éclatante beauté. Mais aussitôt on lui présente un miroir ; et Amatérasou, après s'y être regardée, se reconnaissant comme la plus belle, cesse de bouder et consent désormais à éclairer la terre.

Son frère Sousano-o fut banni du ciel. On lui donna l'empire des mers. Il tua un dragon à huit têtes, qui était la terreur du pays, et, après bien des événements où il est question d'un sabre enchanté et d'une grue gigantesque, il fut, avec l'assentiment de sa sœur Amatérasou, l'ancêtre de Jimmutenno, le premier Mikado *.

Il semble bien qu'il n'y ait pas là la base d'une religion. Et en effet, ces dieux, en tant que dieux, n'ont point de fidèles. Ils ne sont adorés que parce qu'ils font partie du Japon, parce qu'ils sont les créateurs du Japon. C'est le Japon qu'on adore en eux. Nul autre peuple au monde n'a eu l'idée de déifier sa propre patrie, c'est-à-dire de se déifier soi-même. Sachant cela, comment serait-on surpris de l'orgueil japonais ? Comment s'en étonner, si l'on connaît les croyances spiritualistes de ce peuple? Pour lui les morts sont plus vivants que les vivants. Les vivants n'agissent pas, ils sont € agis > par les esprits des morts qui les entourent, et qui, en train de devenir des dieux, progressent dans le chemin des dieux. Le € chemin des dieux » c'est la signification même du nom de la religion : Shinio. La foi du chrétien ne peut être comparée à celle du Japonais. Sans

1. Le Kojiki, diaprés Chamberlain : Things Japonese et M*' de la Mazelière. (Le Japon,)

doute, le chrétien croit que l'àme survit au corps, et que les âmes de son père et de sa mère se trouvent encore en communion avec lui. Mais il croit cela sans réalisme. Sa foi s'exerce dans un autre monde que celui-ci. Il dira, par exemple, en parlant d'un père défunt : « Si mon père me voit... > Pour le Japonais, la survie des morts est réelle matériellement, si Ton peut dire. Autant qu'il croit à l'existence de la terre, de l'air, du feu, de lui-même, il croit à celle des esprits ou plus exactement à la continuité invisible de ceux qu'il a vus mourir. Et, ces morts, ils ne vivent pas dans un Empyrée, au para* dis, au purgatoire, en enfer, c'est-à-dire très loin. Non. Ils survivent là, autour de lui, dans la maison familiale, dans la tablette qui les représente, où ils sont inscrits sous un autre nom que leur nom de mortels, sous leur nom d'éternels, de Kamû On leur offre le riz et le saké* On les consulte dans les cas graves. On les salue chaque matin, on les salue avant de partir en voyage, on les salue au retour* On les remercie de ce qui arrive d'heureux dans la maison, car c'est leur oeuvre. Tout est rapporté à eux.

Le shintoi'sme est la dévotion à la mort, a dit Lafcadio Hearn. C'est mieux : c'en est la négation. Quelle importance peut avoir ce que nous appelons la vie, en face de la vie éternelle? Cette dernière seule est réelle. Tous les Japonais morts sont des dieux ou sont dans la voie des dieux, en € devenir > divin. Le Japonais qui vit présentement est un être qui attend la vie véritable, celle où l'on entre par la mort. On comprend alors le peu de cas qu'il fait de son existence et l'on s'explique la folie de son courage militaire. On peut dire que le Japonais n'a pas de dieux, parce qu'il en a des milliards, parce qu'il est lui-même un dieu futur. Les dieux, ce sont toutes les humanités qui ont précédé celle d'au-

jonrd'huî. Et tous les hommes d'anjourd'hui plus tard seront des dieux.

Le shintoïsme n'a pas de livres sacrés, pas de dogmes, pas de lois. Les vivants ne sont que la manifestation des KamiSy et les dieux n'ont pas besoin qu'on leur édicté une morale. Et Hirata (cité par Lafcadio Hearn) a pu dire : € La dévotion à la mémoire des ancêtres est le ressort de toutes les vertus. Celui qui n'oublie pas ses devoirs envers eux ne peut être irrespectueux des dieux ni de ses parents. Un tel homme sera fidèle à son prince, à ses amis, bon et doux envers sa femme et ses enfants. »

Est-ce à dire que tout Japonais raisonne comme nous venons de le faire, et que chacun se fasse du shintoïsme une idée aussi immatérielle? Non. Le peuple est pourri de superstitions. On le voit frapper des mains devant un temple, même shintoïste, ou tirer les cordons des grosses sonnettes suspendues près de l'entrée pour attirer l'attention du dieu. Il n'échappe pas à cet irrésistible besoin de l'homme, d'appeler à son secours une prétendue toute-puissance qu'il croit pouvoir se rendre favorable par une prière et par une offrande. D'ailleurs beaucoup de Japonais sont bouddhistes ou confucianistes. Mais ils sont, de plus, shintoïstes, c'est-à-dire adorateurs du Japon, du seul pays de la terre qui soit l'émanation des dieux, dpnt les souverains soient les descendants des dieux, dont tous les habitants sont divins par leur passé et par leur avenir.

Si l'on veut se faire une idée du sentiment que professent les Japonais à l'égard de leur empereur, il faut imaginer celui qu'éprouveraient des chrétiens fervents devant un chef dont ils sauraient certainement qu'il est un petit fils du Christ.

Tout cela se résume dans cette phrase de Hirata :

€ Les âmes des morts continuent d'exister dans le

monde invisible qui nous entoure, et tous deviennent des dieux avec des caractères différents et différents degrés d'influence... et, comme s'ils habitaient encore leur enveloppe corporelle, ne cessent de servir leur prince, leurs femmes et leurs enfants. »

Donc, une seule loi : le respect des ancêtres.

... Et c'est seulement lorsque, après un séjour à Isé, J'eus compris cela que j'ai compris aussi que les Japonais pouvaient être des marchands déloyaux, et vendre leurs filles aux maisons de prostitution sans se croire coupables. Gomment le seraient-ils, puisqu'ils ne font que répéter les actes de leurs ancêtres, lesquels ne sauraient s'en fâcher... et qui sont des dieux!

D'Isé à Nikko. De l'Empereur au Shogun.

Isé, c'est le temple de la déesse du Soleil, ancêtre des empereurs. Nikko, c'est le tombeau des deux grands Shoguns qui au dix-septième siècle...

Quelqu'un à qui je fais lire les épreuves de ce livre :

— Vous devriez bien nous dire ce que c'est qu'un Shogun.

— Tout le monde le sait.

— Le saviez-vous avant de partir ?

— Non... Enfin, vaguement.

— Alors?

— Eh bien, le Shogun...

— Vous nous diriez deux mots d'histoire... que certains vous en sauraient gré...

— J'humilierais les autres.

—.Soyez bref, on vous excusera.

— Ce sera d'autant plus facile qu'on sait très peu de choses précises sur l'histoire du Japon jusqu'à l'arrivée

da bouddhisme qui lui vint de Chine, par la Corée, en même temps que les doctrines de Confucius, en même temps que Timprimerie, la boussole, etc.. Une belle civilisation au huitième et au neuvième siècle fut suivie d'une décadence. On se battait beaucoup entre clans. Si bien qu'en 1192, le Mikado d'alors confia à l'un des chefs la mission d'assurer l'ordre et la paix du pays. Ce chef fut nommé Shogun, c'est-à-dire généralissime.

Pendant sept cents ans, les shoguns régnèrent sur le Japon.

— Et le Mikado?

L'empereur restait dans son palais de Kyoto, effacé, ignoré le plus souvent. Respecté à l'égal d'un dieu, et, comme tel, laissé à l'écart.

— Mais le principe vivait...

— Le principe vivait, et c'est grâce à cette petite flamme, conservée dans un sanctuaire, que la révolution de 1868, qui renversa le dernier Shogun, put s'appeler Restauration. Quelque chose subsistait, qui empêcha le pays de se trouver tout à coup désemparé comme un navire sans boussole. Le Mikado vivant alors prit le pouvoir, et comme il était un homme de génie, ou que tout au moins, il sut s'entourer d'hommes de grande valeur...

— Mais vous avez fait un joli bond, de 1192 à 1868...

— A la un du seizième siècle, le Japon s'ouvrit à la civilisation européennne. Il accueillit les étrangers dont il reçut les armes à feu et le christianisme.

— Le christianisme?

— A un certain moment, il y eut deux cent mille chrétiens au Japon, et les jésuites y furent puissants.

Yeyasou, un des deux grands Shoguns dont les corps reposent à Nikko, établit des relations commerciales avec l'Asie, l'Europe et l'Amérique du Sud. Il autorisa le prince de Sendaï à envoyer une ambassade à Rome.

— Et comment ces bons rapports ont^ils été interrompus?

— Les Franciscains eurent avec les Jésuites, qu'ils avaient suivis, des dissensions assez graves. Les Jésuites voulurent établir trop vite leur pouvoir. Des clans chrétiens se mêlèrent aux guerres civiles. Les Hollandais cherchèrent à accaparer le commerce, et dénigrèrent les autres Européens, qui dénigrèrent les Hollandais. Et Ton raconte qu'un jour, un bateau espagnol ayant fait naufrage sur les côtes japonaises, le pilote, par orgueil castillan, dit que son maître avait asservi cent pays lointains, et que ses soldats suivaient ordinairement ses prêtres. L'autre Shogun, Yemitsou, sentit le danger, rendit un édit qui chassait les étrangers, persécutait les chrétiens, et défendait à tout Japonais de sortir du pays, et même d'apprendre les langues d'occident.

— Il ferma le Japon.

— A double tour, et ne laissa pas la clef sur la porte. Si bien que pendant deux cent cinquante ans, le Japon fut totalement isolé du reste du monde. La civilisation s'y développa en vase clos. Les seuls étrangers avec lesquels on garda quelques rapports furent les Hollandais.

— Tout de même.

— Oui, mais de quelle façon! Les Hollandais, parqués sur un îlot de cent soixante-quinze mètres de long sur quatre-vingt-cinq mètres dans sa plus grande largeur, n'y furent tolérés qu'au prix d'incessantes humiliations. Et, pendant deux cent cinquante ans, le Japon ignora la guerre. D'abord régna la plus grande prospérité. Les lettres, les arts furent en grande faveur. L'éclat de la cour du Shogun rappelle celui de la Cour de Louis XIV, à qui, d'ailleurs, le Shogun fut souvent comparé.

— Eh bien, maintenant, parlez-nous de Nikko.

Sous l'ombre des cryptomerîas.

— J'avais pris la résolution de ne pas citer, moi millième, le proverbe japonais : € Ne prononcez pas le mot merveilleux avant d'avoir vu Nikko. » Mais vraiment, il est impossible de ne pas le répéter.

Une allée de cryptomerias géants qui se poursuit, ininterrompue, pendant quarante kilomètres, — plus loin que de Paris à Pontoise. — Au bout, un groupe de petits temples qui sont des bijoux de laque et d'or, avec des merveilles de sculpture sur bois. Et, au-dessus de ces temples, très simples : les deux tombes des Shoguns Yeyasou et Yemitsou, les Tokugav^a. C'est pour ces deux tombes que Tallée de dix lieues a été plantée, que les temples-joyaux ont été laqués, dorés, sculptés.

Il ne faudrait pas qu'on se représentât une allée droite et large laissant voir, à la fin d'une perspective lointaine, des temples dont on pourrait embrasser l'ensemble d'un seul coup d'œil. On se tromperait : l'allée est tout étroite et son cours, sinueux. Elle est encaissée. Lorsqu'on voulut honorer les dépouilles des deux grands Shoguns, ce fut à l'aide d'une sorte de souscription. Un daïmio, pas riche, offrit simplement de planter, le long de la route, de jeunes cryptomerias. On accepta, et lui, pour ne pas être accusé de parcimonie, planta les arbustes à très courte distance les uns des autres. Or, depuis trois cents ans ils ont grandi. Ils sont devenus énormes. Ils élèvent tout droit vers le ciel des fûts robustes, orgueilleux, qui portent là-haut, à leur sommet, une abondante frondaison. On passe sous un tunnel de verdure. Les troncs resserrés se touchent presque. Et cela pendant si longtemps! On met près de trois heures à aller d'un bout à l'autre du parcours, au pas de course d'un kou-

roumaya. On croise des mules chargées, des pèlerins avec leurs bâtons et leurs chapeaux en abat-jour, et des Japonaises dont les yeux et la bouche sourient sous la lourde auréole de leurs cheveux noirs.

De place en place, l'aspect des poteaux télégraphiques irrite le touriste qui aurait voulu ne penser qu'aux Tokugawa.

Et Ton arrive ainsi à une longue rue qui interrompt, par ses boutiques de curiosités, la noble enfilade des grands arbres aux troncs dorés.

Puis voici, devant nous, un pont, deux ponts voisins sur un torrent. L'un est de bois laqué rouge avec des ornements de cuivre. Nul n'y passe. L'autre, banal, est celui que foule le pied vulgaire des pèlerins et des curieux.

Le pont laqué possède une légende. Un saint bouddhiste cherchait, il y a bien des siècles, pour y élever un sanctuaire, une montagne qu'il avait vue en rêve. Arrivé devant le torrent où nous sommes, il la trouva. Mais il ne pouvait franchir le torrent qui l'en séparait. Il en éprouvait grand chagrin. Tout à coup, un serpent bleu s'approche de lui et lui offre de le tirer d'embarras. Le saint accepte et, tout aussitôt, le serpent bleu devient un énorme dragon rouge dont la queue se reposait sur une rive, et la tète sur l'autre. Le saint passa sur ce pont merveilleux, et lorsqu'il se retourna pour remercier serpent ou dragon, tout avait disparu. Plus tard, on éleva, à ce même endroit, un pont de bois à la forme élégante, et qu'on laqua de rouge en souvenir du dragon complaisant. Mais seuls les Shoguns avaient le droit de l'utiliser, deux fois l'an, et ce privilège est maintenant réservé à l'empereur.

Le pont franchi (le pont des mortels), on retrouve bientôt les cryptomerias. Ils couvrent la colline, ils se

pressent autour des temples et des édifices sacrés, qui ?ont situés tout près les uns des autres dans un désordre ^)parent. De nul point, il n'est possible de les voir tous ensemble, pa& plus que de prendre du recul : Tarchitecte a voulu qu'on ne les découvre que lorsqu'on en est tout près. Ce sont des bijoux, et non des monuments. (Une pcgode très haite est placée là, comme le Campanile devant Saint-Mtrc, afin d'imposer à l'œil une certaine appréciation deà hauteurs.) S'ils ne sont pas sur la même ligne, ils le sont pas davantage au même niveau ; ils s'étagent sur la flanc de la colline. De larges escaliers de quelques mait;hes conduisent de l'un à l'autre, au milieu de lanternes de pierre et de bronze, et sous la lumière verte qui ^asse à travers les feuilles des hauts cryptomerias. Des ruisseaux, de minuscules torrents s'écoulent en chantant par petites cascades. Autour des fontaines de bronz€ et de pierre, des pèlerins, dévotement, boivent l'eau <;ue des gestes rituels ont sanctifiée. ... Les temples ressemblent un peu, vus du dehors, à des arches de Noé. le soubassement, à l'indienne, est dissimulé par une galerie extérieure qui court tout autour du sanctuaire couvert d'un toit à double pente. Pas d'étage. L'întérieut n'est guère plus haut ni plus grand qu'un salon parisien. Mais, dans ce petit espace, l'artiste japonais a accumulé toutes les délicatesses, les richesses, les ingéniosités. Pas un point des surfaces qui n'ait été pieusement travaillé. Le bord du toit abrite des groupes sculptés en plein bois, et peints, et dorés. Ce sont des fleurs, des animaux. L'un de ces groupes est célèbre, il représente trois petits singes. Des deux mains, le premier ferme ses yeux, le second ses oreilles, l'autre sa bouche, indiquant ainsi aux hommes qu'il faut se refuser à voir, à entendre ou dire le mal. Les portes sont des débauches de richesses décoratives. Sur

le pilier de l'une d'elles, on naontre une imperfection» On vous explique qu'elle est volontaire, que, de propos délibéré, on a commis cette erreur, aûn que l'œuvre n'étant point sans défaut, les dieux n'en fussent pas trop jaloux. Partout l'éclat miroitant de la laque, d'un rouge qui sait n'être pas offensant, et les brillantes ferrures d'or; le tout entretenu avec le plus grand soiii# Tout parait neuf. Il semble que, chaque matin, des mains pieuses aient poli toutes ces surfaces avec les soins délicats que méritent des pièces d'orfèvrerie. A l'intérieur, sur de larges panneaux, des animaux fantastiques mais gracieux, des oiseaux géarts charment l'œil par les courbes élégantes de leurs longues plumes tom* bantes. Les plafonds ont été traités ivec le même respect, la même délicatesse, le même tilent. Des lanternes de bronze montrent la ûnesse de lea*^ ciselures. De tout cela on pourrait faire un inventair3, on n'en peut pas donner de description : c'est la splendeur dans la grâce. Sans qu'on s'en aperçoive, on estconduit à un escalier de pierres moussues qui monte, étroit, le long d'un mur où rhumidité, qu'entretiennent Ibmbre des arbres et les ruisseaux voisins, met la teintd verte des végétations minuscules. Il faut monter longtemps, gravir deux cents marches. Puis on arrive à une sorte de plate-forme sur laquelle s'élève une petite pagode de bronze : c'est la tombe du Shogun. Le contraste de cette simplicité et des magnificences qui la précèdent, provoque le respect et la ûiéditation.

Les Tokugawa méritaient de tels honneurs. Lafcadio Hearn raconte ceci de Yeyasu : « Alors qu'il était virtuellement maître de l'empire, ce conquérant — le plus

grand des capitaines et hommes d'État japonais — fnt surpris un jour, par un serviteur, secouant et lissant de ses propres mains un vieil hakama de soie qu'endommageait la poussière.

— Ce que vous me voyez faire, lui dit-il, n'est pas tant à cause du prix que j'attache à l'objet lui-même, que pour toute la peine qu'il coûte à produire. C'est le résultat du labeur d'une pauvre femme, et c'est en cela que je l'estime. Si nous négligeons de réfléchir ^ en usant de ces choses^ au temps et à V effort qu'elles exigent^ notre manque de respect nous ravale au niveau de la bête.

Nous savons encore qu'à l'heure de sa plus grande prospérité, il résistait au désir de sa femme qui, trop souvent à son gré, lui voulait offirir des vêtements nouveaux :

— Quand je pense, protestait-il, aux multitudes de gens qui m'environnent et aux générations qui doivent venir après moi, je trouve qu'il est de mon devoir, par égard pour eux, d'être très économe des habits que je possède ^

Les deux Shoguns enterrés à Nikko sont les véritables fondateurs de cette dynastie qui, pendant deux cent cinquante ans, assura la paix au Japon. L'arrivée des étrangers, vers 1850, interrompit cette ère heureuse et fut la cause des luttes intestines qui aboutirent au renversement du Shogunat. On vit alors l'Empereur Mutsuhito se dresser de toute sa taille légendaire devant l'étranger menaçant, et comme un héros endormi depuis des siècles, se réveiller dans la gloire, s'imposer à l'admiration du monde entier, comprendre, avec une rapidité dont l'Europe fut stupéfaite, la nécessité d'emprunter aux barbares d'Occident leurs machines industrielles et

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