YOKOHAMA ET TOKIO
Les trois villes de Yokohama. — Le luxe des étrangers. — Tokio. — La < limite des traités >. — Le territoire fermé. — Préparatifs de voyage. — Départ pour Eaoto.
Yokohama, le plus important des ports japonais ouverts au commerce, est aujourd'hui une ville de plus de 70,000 habitants, ou plus exactement une agglomération de trois villes peuplées, l'une de Japonais, l'autre de Chinois et la troisième d'Européens et d'Américains.
C'est celle-ci, la « concession » ou pour nous servir du terme anglais généralement employé, le seulement j que l'on aperçoit de prime abord en débarquant. C'est l'une des villes les plus propres et les mieux entretenues qu'on puisse voir. Les maisons, à un ou deux étages, construites en grandes briques carrées, peintes en gris ou en noir, les saillies blanchies à la chaux, ont quelque chose de correct, mais d'un peu froid. Les toits ont
tous les bords relevés en ailes de chapeaux de cette forme que les écrans japonais ont depuis longtemps rendue populaire en Occident.
Au lieu de fiacres, des stations de djinriksha ou jin-riki-aha, sur le quai. Ces cabriolets en miniature, ou mieux, ces grands fauteuils roulants montés sur ressorts, sont traînés par des coolies indigènes en guise de chevaux. C'est le mode de locomotion universellement employé au Japon, partout où il y a de bonnes routes. Pour les fortes étapes, deux hommes s'attellent à chaque véhicule, Tun au brancard et l'autre en flèche.
Au nord, et faisant suite au seulement, s'étend la ville indigène. Rues étroites, maisons petites et basses, construites pour la plupart en bois et en papier. Nous reviendrons sur ces bâtisses d'un genre spécial qui méritent d'être examinées en détail. Seuls, les magasins incombustibles, sortes de tours en briques réfractaires, dépassent le niveau général fort bas de ces maisons. Les enseignes des boutiques qui pendent verticalement dans la rue (le japonais se lit de haut en bas), les étalages de mille bibelots divers avançant sur la voie publique, les coolies traînant au pas de course les djinrikshas, le clapotement des hautes semelles de bois des
indigènes, les riches costumes des femmes, toujours artistement coiffées, contribuent à donner un caractère particulier à ces rues animées et en font, — cela va de soi, — la partie la plus intéressante de Yokohama.
Enfin, derrière la concession qui la sépare de la mer, se trouve la cité chinoise, exclusivement habitée par les « enfants de Han, »
qui exercent une foule de petits métiers dans les ports de commerce et remplissent notamment Toffice de comptables et de garçons de caisse de toutes les maisons européennes au Japon. Ils offrent un contraste parfait avec les indigènes, et à voir ces gens de haute taille, à l'air grave, vêtus d'une longue tunique bleue, la traditionnelle queue de cheveux pendant le long du dos ou enroulée au sommet de la tête, on se sent en présence d'une race d'hommes très différents des Japonais.
Rien de gracieux comme le tour du Bluff, colline au penchant de laquelle s'étagent, au milieu de la verdure, les riches villas des Européens. C'est la promenade classique que font les étrangers à peine débarqués, et elle en vaut la peine, car l'on domine Yokohama et la vue s'étend au loin sur la haie aux contours sinueux.
Et, si quelque lettre de recommandation
vous ouvre la porte d'une de ces maisons, entrez et vous serez surpris d'y voir régner un luxe véritablement asiatique, quoique ou plutôt parce qu'il vient d'Europe. Chaque meuble, rendu à Yokohama, a déjà coûté, en frais de transport, plus que sa valeur. Il y a en quelque sorte un steeple-chase de magnificence entre les banquiers et les négociants européens ou américains qui résident dans le settlement. 11 faut dire, à leur excuse, que sauf les jours de départ et d'arrivée des malles où il y a la correspondance à soigner, les commerçants étrangers n'ont pas grand'chose à faire, tout se traitant avec les indigènes par l'intermédiaire d'employés chinois ou de courtiers japonais. L'oisiveté aidant, le luxe a fait des progrès inouïs dans la colonie étrangère. On y fait, ou plutôt on y faisait rapidement fortune, il y a quelques années ; aussi les habitudes de dépense ont-elles peu à peu gagné tout le monde, et elles persistent quoique le temps des gains légendaires du début des établissements étrangers soit dès longtemps passé.
Une Hgne de chemin de fer, inaugurée le 9 octobre 1872, met Yokohama en communication avec Tokio, la capitale de l'empire. La distance qui sépare les deux villes n'est que de vingt-neuf kilomètres. Le trajet se fait en
cinquante minutes. Tokio, c'est-à-dire la capitale de l'est, ainsi nommée depuis que le mikado y a établi le siège du gouvernement en 1868, n'est autre que l'ancienne Yédo, dont le nom a pour l'imagination des Européens quelque chose de prestigieux. C'est une ville immense. Le dernier recensement lui donne une population de 916,359 habitants, et comme les maisons japonaises n'ont en général qu'un rez-de-chaussée ou tout au plus un étage, la superficie de la cité est extrêmement considérable.
J'allai, à plusieurs reprises, à Tokio depuis Yokohama, et, à chaque visite nouvelle, je trouvai un plus grand intérêt à cette capitale 8ui generis. Les monuments proprement dits sont rares : quelques temples seulement sont remarquables, entre autres celui d'Uyéno, au milieu d'un parc ombragé de conifères séculaires, où conduit une avenue de cent- vingt lanternes de pierre, et surtout celui de la Shiba, bien connu par les descriptions des voyageurs, mais dont les principaux bâtiments ont été détruits par un incendie qui, en 1872, dévora tout un quartier de la ville. La Shiba contient les tombeaux de plusieut^s ' taïcouns (les autres sont à Nikko), et les portes de bronze du sanctuaire funéraire sont un chef-d'œuvre de ciselure. Qui n'a entendu
parler aussi de la pagode d'Atakusa ou d'Asaksa située à l'entrée de ce fameux quartier de Yoshivara, véritable cité du vice, formée de toutes les maisons de débauche de la capitale ? Et le Myokensama, avec son vieux pin vermoulu dans le tronc duquel vit, au dire de la légende, un monstrueux serpent qui est l'objet d'une grande vénération de la part du bas peuple. Le Siro, l'ancienne forteresse féodale des shoguns, aujourd'hui château impérial, est ceint d'une muraille, construite en blocs, dont les dimensions rappellent les travaux des Etrusques, et entouré d'un fossé qui n'a pas moins de six kilomètres de développement. Groupées autour du Siro, les maisons fortes des daïmios servent aujourd'hui de bureaux aux ministères et aux principales administrations de l'Etat.
Rien de curieux comme la promenade dans les rues. La flânerie y est intérêt et instruction. Les rues sont étroites ; on n'y circule qu'à pied ou en djinriksha ; ça et là, mais rarement un cavalier. La cohue est parfois intense. Le centre du mouvement commercial est dans le quartier qui s'étend à l'est du Siro, du côté de la mer. C'est là aussi que se trouve le fameux pont du Soleil Levant, lo Nippon bashi ou hashi, à partir duquel on
compte toutes les distances dans l'empire.
Quant au port, il n'a que peu d'importance ; la rade manque de fond et les gros navires ne peuvent y mouiller. Yokohama est le véritable port de Tokio. Aussi, bien que les étrangers aient une concession dans la capitale, y sont-ils fort peu nombreux; pour eux, le centre des affaires n'est pas dans la grande cité, mais à Yokohama.
Si les rues sont animées, le fleuve et les canaux ne le sont pas moins. Grâce à la multitude des cours d'eau naturels ou artificiels qui sillonnent la capitale et lui donnent son cachet particulier, le transport des denrées s'effectue facilement et à peu de frais. Les grosses jonques, même celles venues de la mer, peuvent pénétrer par ces voies jusqu'au cœur de Tokio, les ponts bombés formant tous un cintre, parfois prodigieux, pour laisser passer la mâture plus ou moins abaissée des bateaux.
Je fis plusieurs excursions aux environs de Yokohama. J'allai notamment à Kamakoura, où se trouve le fameux Daï-Boutsou^ statue colossale de Bouddha, en bronze, de plus de treize mètres de hauteur; on peut entrer dans l'intérieur de la statue où il y a un sanctuaire bouddhique. Je visitai aussi l'Ile sacrée d'Ënoshima, dont la végétation luxu-
riante offre un coup d'œil merveilleux; j'y ai vu les pJus belles azalées du monde et des camélias gros comme des charmilles.
Après avoir passé quelques jours à Yokohama, j'étais sous le charme de cette séduction que le Japon inspire en général aux étrangers qui le voient pour la première fois, et je songeai bientôt à faire un voyage dans l'intérieur du pays. J'éprouvai ce sentiment naturel aux étrangers dont parle M. Georges Bousquet dans son remarquable ouvrage sur le Japon: « Lorsqu'on a, pendant quelque temps, vécu au Japon, dit-il, forcé de se mouvoir dans les bornes étroites assignées aux étrangers autour de chaque port ouvert, on se sent pris d'un irrésistible désir de franchir ces barrières artificielles fixées par le Treaty limtt, de pénétrer plus avant et de visiter à l'aise les mystérieuses contrées du Daï-Nippon. On se dit instinctivement que les habitants des villes ouvertes ont perdu, au contact des étrangers, quelque chose de leur originalité, et l'on voudrait voir de près ces populations primitives, que n'a pas encore atteintes le mouvement de réforme qui se prépare autour d'elles; mais l'absence complète de moyens dé transport publics, l'impossibilité de trouver sur tout le parcours un lit, une chaise, une nourriture
qui puisse être digérée par d'autres estomacs que ceux des naturels du pays, et, par-dessus tout, la difficulté d'obtenir du gouvernement l'autorisation nécessaire pour franchir les limites, voilà des obstacles sérieux faits pour ébranler des touristes môme intrépides*. *
Le décret de 1638 qui ferma l'accès de l'empire aux étrangers subsiste encore en principe, car les traités n'ont pas ouvert le Japon comme on le croit souvent, ils ont seulement autorisé les Européens à résider et à faire le commerce dans cinq ports : — Yokohama, avec un petit territoire de vingt-cinq milles à la ronde, Hiogo (Kobé) et Niigata dans l'île de Nippon, Hakodate, dans l'île de Yézo, Nagasaki, dans celle de Kiousiou, — et dans deux des villes impériales, Tokio la capitale, et Osaka, l'une et l'autre dans l'île de Nippon.
Les chefs de missions diplomatiques et les consuls généraux ont seuls, en vertu des conventions, le droit de voyager dans tout l'empire.** Le gouvernement du mikado accorde cependant aux étrangers, sur la de-
" Le Japon de nos jours,
** Un traité spécial, qui vient d'être conclu, en 1889. entre les Etats-Unis et le Japon fixe les conditions auxquelles les citoyens américains pourront avoir accès dans tout le territoire de l'Empire.
mande des légations ou des consulats^ rautorisation de pénétrer dans le pays, mais seulement pour y entreprendre des voyages d'exploration dans un but scientifique, pour faire l'ascension du Fouzi-yama ou pour visiter quelques localités déterminées.
Confiant dans le vieil adage Andentes fortunaju/vat/je demandai, avec MM. Gœtting et Antell, — deux touristes dont j'avais fait la connaissance à San Francisco et qui avaient traversé comme moi le Pacifique sur VAlctaktty — l'autorisation d'aller^ par terre, de Yokohama à Hiogo, par le Tokaïdo et Kioto, pour faire dans le sud de Tile de Nippon des « études relatives à la nature du sol. »
C'était vague^ trop vague même et pour cause. Je crois bien que, sans protections, nous ne nous en serions pas tirés; mais grâce à l'appui de la légation de Russie et des consulats généraux de Suisse et d'Allemagne, * grâce aussi à l'obligeance d'un haut fonctionnaire du ministère des affaires étrangères,** dont j'avais fait la connaissance en Autriche, il y a quelques années, nous obtîn-
* Mes deux compagnons de route étaient, l'un allemand, M. Gœtting, et l'autre russe (finlandais), M. Antell.
** M. Hiromoto Watanabé, chargé d'affaires du Japon à Vienne, en 1876.
mes assez promptement les passeports nécessaires pour notre voyage. On consentit même à nous dispenser de Tobligation de présenter un rapport sur le résultat des recherches géologiques que nous étions censés entreprendre.
Nous nous occupâmes aussitôt des préparatifs du voyage, et ce ne fut pas petite affaire, car nous avions à parcourir plus de cinq cents kilomètres à travers un pays sur lequel nous n'avions guère de renseignements. La question des vivres, à laquelle M. Antell attachait, non sans raison, beaucoup d'importance, nous occupa assez longtemps ; il ne faut pas oublier qu'il y a quelques années un estomac européen ne trouvait guère, dans l'intérieur du Japon, de nourriture qu'il pût supporter sans y être préparé. Nous fîmes provision de viandes d'Australie, de potages préparés en boîtes, de lait condensé, de légumes conservés, d'épices, de café, de sucre, de biscuits anglais en guise de pain, de vins, de liqueurs, etc., sans oublier les couteaux, les fourchettes, les cuillers, les assiettes, les verres et d'autres ustensiles de ménage et de cuisine. Il fallut songer à tout cela et à bien d'autres choses encore. Ce n'était pas là une des moindres particularités d'un voyage à l'intérieur du Japon; l'Européen était obligé d'y
emporter tout un attirail dont il aurait dû savoir se passer.
J'engageai, par l'intermédiaire du consulat général de Suisse, un jeune Japonais qui baragouinait quelque peu l'anglais et qui connaissait le pays que nous comptions parcourir. 11 devait nous semr à la fois de guide, d'interprète et de cuisinier. Après avoir expédié directement en Europe les caisses contenant les bibelots dont nous avions fait Tacquisition nous consignâmes nos malles au bureau des steamers japonais pour être dirigées par le prochain paquebot sur Kobé, où nous devions les retrouver ; puis nous prîmes congé des excellentes connaissances que nous avions faites à Yokohama. Enfin, le 17 décembre au point du jour, nous fîmes charger nos bagages sur deux djinrikshas. Nous montâmes à notre tour chacun dans un de ces véhicules ; Tadjima, notre guide, en fit autant, et à huit heures et demie, fouette cocher I ou plutôt, courez braves gens I notre petite troupe se mit en route pour gagner Kioto.