‹ Au Japon: notes et souvenirsChapitre 6 sur 13 · DE YOKOHAMA A KIOTO PAR LE TOKAÏDO · texte numérisé non relu

DE YOKOHAMA A KIOTO PAR LE TOKAÏDO

€ Treaty-limits i. — Première nuit dans une maison de thé. — Les habitations japonaises.

— Myanoshita. — Le coj et le lac de Hakoné.

— Une surprise à Noumadzou. — Fleurs de thé. — La police japonaise. — Hammamatsou.

— Nous arrivons dans un pays en pleine insurrection. — Craintes de notre guide. — Yokaïtchi — Le lac de Biva. -r- Otsou. — Miidéra. — Arrivée à Kioto.

Nous traversons au grand trot de nos coolies la concession européenne et les quartiers indigènes de Yokohama, et nous atteignons, en une heure et demie environ, le Tokaïdo, la chaussée impériale qui conduit à Kioto. Nos hommes font une halte de quelques instants au village de Fousijava pour reprendre haleine et se désaltérer en buvant du thé. Nous repartons bientôt, non sans avoir admiré les auvents sculptés du temple de la localité. Le Tokaïdo, qui mesure deux ou trois mètres de largeur, est bordé par les poteaux d'une ligne télégraphique aboutissant à Hiogo au câble sous-marin de Nagasaki.

Deux autres câbles partent de Nagasaki et mettent, à Vladivostock et à Shanghaï, les télégraphes du Japon en double communication avec TEurope, tant par les possessions russes de l'Asie que par les mers de Chine et les Indes anglaises.

La circulation est fort active sur le Tokaïdo, dont le sol offre une résistance suffisante pour permettre à nos douze coolies de ne pas quitter le pas de course. Nous croisons un nombre considérable d'indigènes, traînant sur un simple essieu muni de deux roues en bois plein, d'immenses troncs de pins destinés aux constructions navales. La foule est parfois compacte, mais elle s'écarte toujours sans difficulté pour laisser passer nos six djinrikshas qui filent silencieusement à la queue leu leu sur la route battue. C'est à peine si l'on entend le bruit des roues qui tournent et des hommes qui courent, les pieds chaussés de sandales de paille, en disant à demi voix : Gomen-nasare (pardon) !

aux passants qu'ils dérangent. Presque partout, les enfants nous saluent d'un joyeux OhaXo (bonjour)!

Vers midi et demi nous faisons halte pour le tiffln, — c'est le nom que dans TExtrême- Orient les Européens donnent au repas du milieu du jour, — dans une auberge ou mai-

son de thé (icfiaya*) du village d'Yotziya, où Tadjima se tire à ^on honneur et à notre satisfaction de la partie culinaire de sa charge.

A l'est, belle vue sur le Fouzi-yama et i'Oyama tout blancs de neige. Après avoir traversé le Sakava dans un bac avec nos djinrikshas, nous jouissons d'un beau coup d'œil sur l'océan Pacifique, que nous n'avions plus vu depuis Yokohama.

A cinq heures précises, nous arrivons sur les^ bords du petit fleuve d'Odavara, divisé en cet endroit en deux bras, dont le premier sert de frontière naturelle au territoire ouvert aux étrangers. Un poteap indicateur, portant l'inscription Treaty linitts, se dresse .avant le pont de bois qui est jeté sur TOdavara. Au-delà, c'est le terrain défendu. Passé ce Rubicon, l'Européen est hors la loi et ne doit plus s'en prendre qu'à lui-même s'il lui xidvient malheur, comme ce n'était que trop souvent le cas, il y a quelques années, pour les imprudents qui franchissaient cette limite sans permission. Nous arrivons bientôt' au gros bourg d'Odavara, où nous nous installons pour la nuit dans la meilleure maison de thé, c'est-à-dire dans la meilleure auberge de la localité. Tadjima nous prépare un sou-

* Tcha ou cha signifie thé, et ya maison.

per à l'européenne, que nous arrosons d'un grand nombre de petites tasses de thé à la japonaise.

Ce thé, très léger et à peine coloré, cause presque toujours une forte déception aux Européens la première fois qu'ils y portent les lèvres. On s'y fait d'ailleurs assez vite, et l'on ne tarde pas, en général, à reconnaître que la pâle infusion qu'on a tout d'abord dédaigneusement qualifiée « d'eau chaude »

est bien préférable à cet amer breuvage à la mode en Europe sous le nom de thé et qui n'est buvable qu'additionné de sucre et de crème.

Gomme la plupart des habitations japonaises, l'hôtellerie où nous sommes descendus est construite en bois et en papier. Quatre madriers forment les angles de l'édifice ; les murs extérieurs, de même que les parois intérieures, ne sont que de simples cloisons d'un papier mince et fort résistant tendu sur des châssis de bois. Ces châssis glissent les uns derrière les autres au moyen de rainures dans lesquelles ils sont emboîtés, et la maison peut ainsi s'ouvrir de tous les côtés à la fois pour laisser pénétrer l'air et la lumière, ce qui est très nécessaire, car il n'y a pas de fenêtres proprement dites. Ces constructions de bois et de papier ont l'avantage de pouvoir

résister aux secousses des tremblements de terre, qui sont très fréquents au Japon et souvent terribles. J'en ai ressenti deux à Yokohama dans la première quinzaine de décembre.

Le plancher des maisons japonaises est invariablement recouvert de nattes en paille de riz ; il n'y a aucun ameublement dans les pièces, tout au plus quelques paravents et quelques cabinets de laque d'un ou deux pieds de hauteur. Les chaises sont inconnues et ne seraient d'ailleurs d'aucun usage, les Japonais ayant l'habitude de s'asseoir sur les talons, à la manière arabe. Des braseros portatifs tiennent lieu de fourneaux et de cheminées; ils servent à cuire le riz et à faire bouillir l'eau pour le thé, l'alpha et l'oméga de la cuisine japonaise.

L'emploi de braseros dans des maisons dont les murs sont en papier et dont le plancher est recouvert de nattes de paille demande des précautions extrêmes et occasionne fréquemment des incendies qui s'étendent avec une effrayante rapidité. J'ai vu à Tokio le feu dévorer en quelques heures tout un quartier de la ville d'une superficie déplus d'un mille carré. 11 est vrai qu'une quinzaine de jours après le désastre quelques maisons étaient presque entièrement reconstruites,

— cola bâtisse des habitations japonaises ne demandant pas un temps considérable.

Après le souper, nous essayons sur nos hôtes, — mais sans grand succès, je dois le dire, — l'eftet des quelques mots japonais que nous possédons. Les • habitants de la maison de thé, hommes, femmes et enfants, du patron à la dernière des servantes, sont tous venus regarder manger les « barbares »~ en fumant leurs petites pipes de métal à tuyau de bambou, et nos moindres gestes provoquent chez eux des accès de rire inextinguibles. La haute taille et la belle prestance de M. Gœtting, véritable Allemand du nord, excitent en particulier leur hilarité. Les Japonais rient, du reste, toujours et à tout propos.

Nous faisons ensuite nos préparatifs de nuit. Ce n'est pas long, car, dans le Japon japonais^ il faut renoncer à coucher dans un lit, le meilleur ami de l'homme n'y étant pas même connu de réputation. Nous nous roulons dans nos couvertures de voyage et nous nous étendons sur lès nattes en paille de riz, d'une propreté exquise, qui recouvrent le plancher. Mais il faut faire un apprentissage avant d'arriver à dormir sur une surface aussi dure et ce n'est que fort tard dans la nuit que je parviens à goûter du repos.

Le lendemain matin nous partons en djinriksha pour Myanoshita. Il a plu à torrents pendant une partie de la nuit, ce qui a quelque peu défoncé le sol sablonneux de la route; aussi nos coolies commencent-ils à trouver que les Européens sont des gens de poids. Nous quittons le Tokaïdo à Itabashi pour prendre un étroit sentier qui s'élève raj:idement le long des flancs de la montagne et qui est à peine assez large pour laisser passer une djinriksha. Rien de pittoresque comme ces rochers abrupts disparaissant au milieu d'une végétation luxuriante de conifères de toute espèce (pins, thuyas, cèdres, cryptomérias), de camélias, de bambous et généralement d'essences aux feuilles toujours vertes. Cette abondance de plantes au feuillage persistant contribue à donner aux paysages japonais le caractère riant et parfois idyllique qui frappe tout d'abord l'étranger. Souvent une grue, une cigogne ou un héron fend l'air à de grandes hauteurs audessus de nos têtes. Les gouttes de la pluie tombée pendant la nuit étincellent sur la verdure comme des diamants au soleil.

A un détour du chemin, nous nous trouvons brusquement en face d'un abîme : le sentier a été emporté par un éboulement.

Impossible d'aller plus loin en djmriksha.

Nous devons mettre pied à terre pour franchir le mauvais pas le long d'une étroite corniche de terre humide et glissante, entre des rochers escarpés couverts de lichens. Nous continuons notre route à pied avec Tadjima et quatre coolies qui chargent sur leur dos nos provisions et nos bagages, tandis que leurs camarades s'en retournent à Odavara, ramenant les véhicules devenus inutiles.

Nous traversons ensuite le village de Toonosava, — on y arrive aujourd'hui en tramway, — où il y a des sources thermales, et celui de Dogashima, et nous atteignons en deux heures de marche environ, toujours en montant, les bains de Myanoshita.

Distance de Yokohama à Odavara: onze ris, et d'Odavara à Myanoshita, trois ris; en tout, quatorze ris, soit cinquante-quatre kilomètres ou environ.

L'établissement des bains de Myanoshita est une grande maison de thé, propre et bien tenue; nous y prenons des bains chauds pour ne pas dire brûlants, — à quarante degrés, — dans de grandes piscines où grouillent, pêle-mêle, à de certaines heures, tous les habitants de la localité, sans distinction d'âge ni de sexe. C'est on ne peut plus japonais.

Après le bain, nous fîmes une promenade

dans la montagne jusqu'à un torrent sur les bords duquel on voit sourdre les eaux thermales en abondance. La plupart ont été captées et elles sont amenées à Myanoshita, et au-delà, au moyen de tuyaux de bambou qui m'ont rappelé les conduites en bois de mélèze qui vont de Pfeffers à Ragatz. Des hauteurs de Kiga, l'œil plonge dans la vallée entre des collines verdoyantes. En face, à l'horizon, se dresse la masse énorme du Fouziyama, le tout-puissant volcan. Cette immense pyramide solitaire défie toute desci-iption et donne un caractère inexprimable au paysage qu'elle domine de sa grandiose majesté.

Le jardin de notre maison de thé est, en son genre, une merveille. Les Japonais sont, on le sait, passés maîtres dans l'art du jardinage qu'ils entendent à leur manière. Dans un enclos . de médiocre étendue, de petits filets d'eau limpide forment de petites cascades qu'alimentent do petits lacs; de petits ponts formés d'une seule pierre sont jetés sur ces rivières artificielles ; puis, ce sont des vallées, des coteaux, des rochers, des chaînes de montagnes en miniature et jusqu'à un Fouzi-yama de quelques pieds de hauteur, dont le sommet est artistement garni de pierres blanches pour simuler la neige. Une multitude d'arbres de diverses essences, pe-

tits sapins, petits cèdres, ombragent les rives des lacs et des'^rivières de ce parterre liliputien.

Le lendemain, avant de nous laisser partir pour Hakoné, notre hôtesse nous fit à chacun un petit cadeau, et, pour ma part, je reçus une tasse de porcelaine dans un bol de bois naturel laqué à l'intérieur. Gela m'a fait un charmant cendrier pour mon fumoir. Nous la remerciâmes du geste et elle nous répondit par des éclats de rire qui découvrirent ses dents du plus beau noir. Au Japon, toute mère de famille se rase les sourcils et se fait laquer les dents en noir. C'est un usage toujours rigoureusement observé.

Au moment où nous allions nous mettre en route, deux agents de police, en uniforme à l'européenne comme tous les employés de l'Etat, et munis d'une baguette analogue à celle des constables anglais, vinrent, en souriant, nous demander nos passeports. Ils prirent note de nos noms, du but de notre voyage, de la date de notre arrivée à Myanoshita et de notre dépait de cette locahté, puis s'éloignèrent, toujours en souriant, et en disant à plusieurs reprises : Arigato^ Arigato (merci, merci), avec force courbettes et autres démonstrations de politesse.

Nous partons avec Tadjima et nos quatre

coolies. L'étope d'aujourd'hui se fera à pied. Nous avons un col de montagne' à franchir pour atteindre Hakoné et le sentier n'est pas praticable aux djinrikshas. Ce trajet ne peut se faire qu'à pied, à cheval ou en kango. Le kango demande un mot d'explication. Qu'on se représente une sorte de panier, de forme oblongue, à deux anses, pouvant contenir un corps humain, mais à la condition qu'il soit plus ou moins plié en trois. Un long et solide bambou est passé dans les deux anses, et deux cooKes, marchant, l'un devant, l'autre derrière, le portent sur l'épaule. En cas de mauvais temps, le kango est recouvert d'une sorte de toile en osier ou en papier huilé, imperméable à la pluie. On s'y introduit de côté, comme on peut, et l'on s'y tient également, comme on peut, les genoux aux dents et la tête penchée pour éviter le contact du bambou auquel pend l'appareil.

Tel est le mode de voyager en usage à la montagne, mais pour l'Européen qui n'a pas été accoutumé dès l'en fance à se désosser, c'est une sorte de supplice, et il suffit d'avoir vu de près un kango pour n'avoir aucune envie de s'en servir.

Le temps était radieux, mais froid lorsque nous quittâmes Myanoshita. La température s'était considérablement abaissée pendant la

nuit ; il gelait et un violent vent d'ouest nous coupait la figure et la. respiration. Le sentier du col de Hakoné s'élève assez rapidement sur le flanc de la montagne à travers une forêt de bambous hauts de quinze à vingt mètres, au sortir de laquelle nous atteignons de vastes prairies dépourvues d'arbres. On jouit, au fur et à mesure qu'on monte^ d'un panorama plus étendu de la contrée que nous avons parcourue la veille et l'avant-veille et de la côte orientale de Nippon, de la baie d'Odavara jusqu'à la baie de Yédo.

Vers midi, nous faisons halte pour le tiffin à Hashi-no-yu, station thermale connue dans tout le Japon par ses bains sulfureux. Parvenus au sommet du col (850 m.), nous avons peine à avancer, tant le vent est violent.

Sur l'autre versant, à quelque distance d'un petit lac que nous laissons sur notre droite est une belle statue de Bouddha de grandeur double de nature, taillée dans un pan de rocher vertical.

Le lac de Hakoné, aux flots bleus et limpides, se découvre tout à coup à nos regards au milieu d'un cirque de montagnes gazonnées qui se reflètent dans le miroir de ses eaux. Nous rejoignons enfin leTokaïdo, dallé d'énormes pierres irrégulières et qui n'est accessible qu'aux piétons. Nous ne tardons

pas d'ailleurs à le quitter . pour aller visiter le grand temple de Hakoné. Nous longeons le lac dont les vagues viennent se briser contre le mur de soutènement du chemin et nous arrivons au temple par une belle avenue de pins que termine un escalier de quatre-vingt-dix marches, suivi d'un grand portique. Ce sanctuaire n'offre d'ailleurs rien d'intéressant; tout y est plus ou moins délabré (sauf une façade récemment restaurée), solitaire et abandonné. Nous revenons sur nos pas : nous rejoignons la route bordée d'arbres séculaires et nous faisons enfin halte dans une des maisons de thé de la ville.

Malheureusement le froid augmente, et, lorsque la nuit venue, nous nous étendons s.ur les nattes pour nous livrer au sommeil, nous constatons en grelottant, que nous né sommes pas parvenus, malgré deux braseros ardents, à élever la température de la pièce où nous sommes à plus de quatre degrés au-dessus de zéro. Rien d'inconfortable comme d'habiter une maison de papier en hiver. Nous essayons de nous réchauffer en constatant que nous nous trouvons à la latitude de Chypre et de Biskra (35o nord) ; mais cela ne sufhi pas.

A partir de Hakoné, la route est encore

dallée de ces énormes blocs de pierre qui nous abîment les pieds et rendent la marche si difficile, que nous avons besoin de six coolies au lieu de quatre pour porter nos baga* ges ; aussi, est-ce avec une véritable satisfaction que nous arrivons dans la plaine à Mishima, ou, après avoir exhibé nos passeports au moura-no-kùtcho (le maire ou le chef du village), nous prenons des djinrikshas pour continuer notre voyage. Nous avions parce urp à pied, dans la montagne, depuis l'avant-veille, environ dix ris ou quarante kilomètres.

Mishima a un^temple orné de beaux portiques et de grands jardins où les bonzes élèvent des troupeaux sacrés de coqs qui, — grâce à l'absence Je poules, — ne font pas.

trop mauvais ménage entre eux.

De Mishima à Noumadzou, le Tokaïdo est bordé, à droite et à gauche, de maisons basses aux toits de chaume qui se succèdent presque sans interruption pendant deux ris et dontraspect monotone ne tarde pas à nous lasser. Comme il fait encore grand jour lorsque nous arrivons à Noumadzou, où nous devons passer la nuit, nous allons nous promener sur la grève et nous traversons en rentrant au village les premières plantations de thé que j'aie vues.

Après le diner, l'autorité locale nous fait demander nos papiers ; puis vient un aveugle, sorte de fakir ou de derviche bouddhiste qui, tout en psalmodiant des chants plaintifs d'un ton nasillard, s'enfonce de longues aiguilles dans le corps. Nous nous efforçons vainement de le faire renoncer à cet exercice déplaisant.

Nous étions quelque peu écœurés de ce spectacle, lorsque notre hôte nous apporte une bouteille de vin oubliée, nous dit-il, par le dernier Européen qîii avait passé dans sa tchaya. J'enlève la couche épaisse de poussière et de toiles d'araignées qui la recouvre et je lis, non sans surprise, sur l'étiquette vieillie, {es mots à demi effacés : « Yvorne 1868, » Quand et comment cette bouteille d'Yvorne s'était-elle égarée à Noumadzou, dans le territoire fermé du Japon ? Je l'ignore, mais je sais qu'elle y a été la bienvenue lorsque nous l'y avons trouvée le 20 décembre, et que nous ne nous sommes pas fait prier, mes compagnons de voyage et moi, pour la vider jusqu'à la dernière goutte, en buvant à la santé de nos parents et amis absents, à la gloii'e et à la prospérité de nos trois patries, l'Allemagne, la Finlande et la Suisse.

Nous quittâmes Noumadzou le lendemain vers dix heures du matin, des fleurs de thé

à la boutonnière. Quel succès n'auraient-elles pas, ces petites fleurettes blanches au feuillage vert foncé, si nous pouvions les produire dans quelque salon de la vieille Europe?

Mais nous sommes à quatre mille lieues de Marseille et nous devons nous contenter du plaisir plus modeste, mais plus réel, au moins pour moi, de faire une cueillette de fleurs de thé sur les arbustes où elles s'épanouissent.

Le Tokaido est de nouveau, comme entre Mishima et Noumadzou, bordé des deux côtés de maisons qui se suivent presque sans interruption avec une monotonie désespérante; aussi le quittons-nous, dès que l'occasion se présente pour prendre un chemin le long de la mer, au milieu des bois de pins qui recouvrent les dunes, et c'est tout plaisir que de respirer la brise saline de l'océan et l'odeur résineuse des pins.

Aux dunes succède une vaste plaine d'alluvion, semée d'énormes pierres rondes. Nous mettons pied à terre, par commisération pour nos coolies qui n'en peuvent plus, et nous rejoignons le Tokaido après deux heures d'une marche assez pénible, interrompue par la traversée de deux bras de rivière en bateau avec les djinrikshas. Nous continuons à suivre la mer de près ; puis nous franchissons rOkitsougava sur un pont de bois de

plus de trois cents mètres de longueur et atteignons enfin Okitsou vers quatre heures.

La ville est fort animée et notre arrivée fait sensation. Jeunes et vieux, curieux de voir de près des «barbares de l'occident^» se massent autour de nos djinrikshas au point d'etïïpécher parfois les coolies d'avancer. La foule ne manifeste d'ailleurs à notre égard d'autre sentiment que celui d'une vive curiosité. Nos paysans n'en feraient-ils pas de même si des Japonais en costume national venaient tout à coup à passer au milieu d'un de nos villages 7

L'accueil que les indigènes font aux étrangers n'est pas un des moindres charmes d'un voyage dans l'intérieur du Japon. On sent qu'on est le bienvenu; et, de fait, le premier mouvement de surprise, parfois d'effroi passé chez les habitants de la maison de thé où nous nous arrêtions, c'était à qui nous, servirait de son mieux. Chacun s'efforçait de nous être agréable.

La glace est vite rompue avec les Japonais. Les jeunes mousmés (servantes) apportent le thé, qui, du matin au soir, est toujours prêt. On fait cercle autour de l'étranger ; on le regarde un peu comme un animal exotique^ mais la curiosité dont on fait preuve à son égard n'a rien de malveillant. Demandez-

vous encore du thé, un verre d'eau, du feu pour votre cigare, quoi que ce soit : Tadaïma (tout de suite) ! répond-on, et de toute part on se hâte de vous satisfaire, toujours en souriant.

Je me rappelle la peine que ces braves gens se sont donnée pour m'apprendra à manger du riz avec les petites baguettes quadrangulaires de bois ou d'os qui leur tiennent lieu de fourchettes et de cuillers, — et leur joie enfantine lorsque j'y suis enfin parvenu.

Plusieurs jonques de pêcheurs à un ou deux mâts, dont le gréement consiste en voiles carrées en nattes de bambou, se balancent dans les eaux du village. Le pays est fertile et bien cultivé ; quelques plantations de thé et de cannes à sucre alternent au milieu des rizières; la route est partout bordée d'orangers et de mandariniers aux fruits mûrs.

Sur une éminence qui domine le village, > se dresse un beau temple consacré au culte de Shinto, c'est-à-dire à l'antique religion nationale, antérieure à l'établissement du bouddhisme et dont le mikado est le chef en sa qualité de fils et de successeur des dieux. Le culte du pur Shinto est redevenu la religion officielle depuis la révolution de 1867, mais

la grande majorité des Japonais est nominalement bouddhiste, encore le bouddhisme japonais est-il presque méconnaissable grâce aux superstitions et aux légendes populaires qui Font en quelque sorte étouffé. L'incrédulité est du reste générale au Japon. Il n'y a peut-être nulle part une absence aussi complète de sentiments religieux que dans ce pays.

D'Okitsou, nous suivons le Tokaïdo jusqu'à Egiri, où nous prenons un petit chemin sablonneux entouré de bambous, qui, après avoir traversé quelques hameaux, nous ramène sur les dunes boisées de pins qui bordent l'océan. La culture de la canne à sucre qui s'étend sur la plage jusqu'au bord même de la mer, se fait ici sur une assez grande échelle, et nous voyons à l'entrée de chaque village d'énormes tas de cannes broyées, dont on a extrait le sucre au moyen de meules en bois très primitives, que font manœuvrer les femmes. Les habitations sont en général construites en pisé et recouvertes d'un toit en treillis de bambou.

Nous faisons halte vers une heure dans un village dont je n'ai pas retenu le nom, au pied de la colline de Kimosan. Après le tiffin, nous nous mettons en devoir de visiter le temple situé sur la colline. On y parvient au

moyen d'escaliers de pierre de quatre cent soixante-une marches, formant quinze lacets sur le flanc de la colline jusqu'au premier portique du temple. Les marches de ces escaliers étant fort larges et parfois très élevées, on a dû à maint endroit pratiquer des degrés intermédiaires. On compte encore cent trente-trois marches^ du portique extérieur jusqu'au pied de l'escalier monumental de trente-quatre marches qui aboutit au grand portique, soit six cent vingt-huit marches jusqu'au portique principal. De là, trois escaliers d'une centaine de marches chacun, conduisent au temple lui-même.

La vue dont on jouit du haut de la dernière terrasse s'étend sur presque toute la baie d'Okitsou et vaut, mieux que le temple luimême, la pénible ascension qu'il faut faire pour y pai'venir. Le sanctuaire comprend plusieurs corps de Mtiments, avec les portiques traditionnels des édifices religieux de ce genre. Tout y est richement doré, mais, sauf quelques curieuses peintures murales dans une des cours, je n'y ai pas vu une seule œuvre d'art digne de ce nom.

La région que nous traversons ensuite est principalement cultivée en rizières, mais on y remarque aussi beaucoup de champs de thé et de cannes à sucre et même un peu de

coton ; partout les plants de thé sont soigneusement recouverts de paille de riz pour les préserver de la gelée.

Nous rejoignons enfin le Tokaïdo à Shidzuoka, où nous passons la nuit, non sans avoir dû, auparavant, comme la veille à Okitsou, soumettre nos passeports au visa du chef du village.

Nous partons le lendemain pour Kanaya, et nous jouissons encore, en sortant de Shidzuoka, d'un beau coup d'œil sur la blanche pyramide du Fouzi-yama. Nous traversons l'Utsugava sur un pont de bois de trois mille six cents pieds de longueur (c'est le plus long pont de ce genre que j'aie jamais vu), sous lequel ne coulent en cette saison que quelques petits filets d'eau disparaissant sous les énormes pierres dont le vaste lit du fleuve est encombré.

Le Tokaïdo quitte alors enfin la côte pour s'engager de nouveau dans les montagnes.

La route, qui est bonne et d'une largeur inusitée, est bordée des deux côtés de cèdres superbes. La pente est assez douce et atteint, après un- double lacet, un tunnel de deux cent soixante-dix-huit pas de longueur, creusé dans le roc et revêtu de planches à l'intérieur; la route redescend de l'autre côté du tunnel et, pendant quelques moments, on pourrait se

croire sur une des routes de nos Alpes. A notre passage à Fuji-Yéda, l'autorité locale nous demande nos passeports; même formalité à Shimada. Décidément, la police japonaise pourrait rendre des points aux polices les mieux organisées et les plus soupçonneuses des états européens ; mais j'oublie que nous nous trouvons sur un terrain défendu, dont l'accès est interdit aux c barbares », et j'aurais mauvaise grâce à me plaindre de formalités, même excessives, qui ont pour résultat de nous permettre de voyager en toute sécurité. Nous traversons ensuite sur de vieux ponts de bois qui oscillent sous le poids de nos djinrikshas, les deux bras du fleuve qui précède Kanaya et dont le lit presque à sec est obstrué de pierres énormes et de gros troncs d'arbres abandonnés par les eaux.

Pendant que les agents de l'autorité locale à Kanaya procèdent au visa de nos passeports, plus de deux cents indigènes, hommes, femmes, portant leurs enfants dans le dos, jeunes filles coquettement parées, enfants et vieillards, font cercle autour de nous et nous regardent avec un étonnement comique. Le rassemblement grossit à chaque instant; on rit, on chuchote autour de nous; les plus hardis se hasardent jusqu'à venir toucher les vêtements des « barbares ». Le succès que

nous obtenons commence à devenir gênant.

Le docteur Antell nous propose alors de répondre par un salut à la manifestation populaire dont nous sommes l'objet, et nous saluons, tous les trois simultanément la foule émei'veillée.

L'effet de notre salut est vraiment magique.

Après un instant d'bésitation, tous les habitants du village qui sont venus contempler les € barbares » se précipitent, le front dans la poussière, pour nous fair-e honneur. En nous rendant nos papiers, le chef du village et ses acolytes joignent au salut militaire européen, d'usage chez les fonctionnaires japonais, l'antique salut national en se prosternant jusqu'à terre, ce qui contraste étrangement avec l'uniforme dont ils sont revêtus.

Le Japon est d'ailleurs, depuis 1868, la terre classique des contrastes et des bizarreries de ce genre. J'ai rencontré un jour un indigène qui, portant une redingote noire pour tout vêtement, se promenait « avec un air de gloire », un chapeau de soie sur la tête, les jambes nues et les pieds chaussés de sandales de paille.

Nous partîmes de Kanaya le 23 décembre à neuf heures du matin. Nous fîmes tout d'abord un ri et demi à pied pour franchir le

Sayononayama et le Hyonaki, contre-forts de montagne qui ont l'air d'être les bosses d'un gigantesque chameau. Nous retrouvâmes vers onze heures, à Nisaka, nos coolies qui avaient pris les devants avec les djinrikshas. Rien à signaler dans cette journée, si ce n'est une excellente friture de petits poissons rouges dont nous nous sommes régalés au tiffm.

A Hammamatsou, une surprise d'un autre genre nous attendait. Nous apprenons, en effet, qu'une bande d'insurgés, renforcés d'une troupe de brigands, battent la campagne à vingt-cinq ris de distance. Le télégraphe ayant été coupé^ l'on était sans renseignements précis sur leur compte, ce qui donnait beau jeu à l'imagination orientale des indigènes.

Tadjima était un homme prudent, « et du fils de son père il eut toujours grand soin I » Aussi nous engagea-t-il à attendre à Hammamatsou la tournure que prendraient les événements. Nous tînmes conseil^ MM. Gœtting, Antell et moi, et no us fûmes unanimes à décider que nous continuerions notre voyage, tant que les autorités locales ne s'y opposeraient pas.

Ce qui fut dit fut fait. Nous partîmes le lendemain matin pour Toyohashi par un temps

superbe, mais froid (6% Nous porlioiis ostensiblement nos pistolets, ce qui ne rassurait qu'à moitié le brave Tadjima qui blâmait fort notre témérité. Nous lui faisions l'effet d'êtres absurdes et presque invraisemblables. Comment donc? n'était-ce pas le comble de la folie que de s'aventurer dans un pays insurgé, lorsqu'on pouvait restera Hammamatsoudont les maisons de thé offrent à tout venant

Bon souper, bon gîte, et le reste ?

Le reste, surtout I Pourquoi n'y pas demeurer en attendant les nouvelles ? Et Tadjima de nous vanter de plus belle, en son mauvais anglais, le saki * de Hammamatsou et de nous faire le plus séduisant tableau des joueuses de guitare et des danseuses de la ville, the nïcest girls in ail Japan, disait-il. Il fallait être vraiment les « barbares » que nous sommes pour avoir pu quitter Hammamatsou dans ces conditions.Nousn'en atteignîmes pas moins Toyohashi sans encombre le soir du ^ décembre.

Le lendemain, le temps était radieux. 11 n'y avait pas un nuage au ciel. La campagne, couverte de givre, étincelait au soleil. C'est

* Le saki est une eau-de-vie de riz dont les Japonais sont grands amateurs.

Tune des plus belles matinées de Noël dont j'aie gardé le souvenir.

Nous avions, ou plus exactement, nos coolies avaient une très forte journée en perspective pour atteindre Atsouta, notre étape projetée; aussi partîmes-nous avant huit heures du matin. La distance à parcourir était, en effet, de seize ris et demi, un peu plus de soixante-dix kilomètres. La vigueur et l'endurance des coolies japonais est incroyable.

J'ai fait une autre fois, aux environs de Yokohama, en une journée, en djinriksha^ sans changer de coolies, une excursion aussi forte que le trajet de Toyohashi à Atsouta, et, en rentrant le soir à Vlnternational hôtely mes hommes brûlaient le pavé ou plutôt le macadam du quai comme au départ.

Soixante-dix kilomètres en djinrikshadans la journée, n'est-ce pas prodigieux ? 11 est vrai qu'après cette course, les hommes se sont livrés deux jours de suite, è^ un repos absolu, et il en aura sans doute été de même des coolies que nous avons laissés à Atsouta. Ce métier de bêtes de somme est, d'ailleurs, assez bien payé. Ces braves gens gagnent en général vingt-cinq sen * par ri. Comme on

* Un sen vaut cinq centimes ou à peu près..

Cent sen font un yen ou dollar japonais.

fait en moyenne huit à dix ris par jour, avec une djinriksha attelée de deux coolies, chaque homme peut gagner jusqu'à douze francs cinquante dans aa journée, ce qui est beaucoup pour des gens de cette condition.

Il faisait nuit noire lorsque nous arrivâmes à Atsouta, petite ville située au fond du golfe d'Ovari, et qui sert de port à Nagoya, le chef-lieu de la province. Nos coolies avaient allumé des lantenies japonaises, — j'allais dire vénitiennes, — en papier de couleur à raison de deux par véhicule, et cette arrivée nocturne en djinrikshas illuminées avait je ne sais quoi d'étrange et de fantasti- , que dont je garde très nettement le souvenir.

A Atsouta nous recueillîmes les bi'uits les plus contradictoires sur l'insurrection dont j'ai parlé; aussi de crainte de voir la pofice s'opposer à la continuation de notre voyage, renonçâmes-nous à visiter Nagoya, dont nous n'étions qu'à quelques kilomètres.

Bien nous en prit, car la préfecture ne nous eût certainement pas laissé poursuivre.

Nous nous embarquons doncle 26 décembre à dix heures du matin, à bord d'une jonque pour traverser le golfe d'Ovari. Le vent souffle assez faiblement du nord-ouest et les mariniers japonais le serrent tant bien que mal avec leur grande voile en natte de bam-

bon pour courir au sud-ouest. La Chïozaburo, c'est le nom de la jonque, a quatre hommes d'équipage qui, la brise tombée, se mettent aux avirons. Nous débarquons enfin après dix heures et demie de navigation à Yokaïtchi où règne une animation extraordinaire.

Deux vapeurs japonais sont mouillés dans la rade. Le village est occupé militairement. Un nombre considérable de maisons ont été brûlées; des débris fument encore çà et là.

Partout, sur le Tokaïdo, les poteaux du télégraphe sont coupés au ras du sol. Les rebelles, au Aombre de deux mille, s'étaient emparés de la ville, un engagement avait eu lieu entre leurs bandes et les troupes venues de Tokio par mer, auxquelles la victoire était naturellement restée. Un bâtiment de guerre que nous voyons disparaître à l'horizon, emmenait de nombreux prisonniers dont le gouvernement fit prompte et sévère justice.

La troupe était logée en grande partie chez l'habitant; aussi ne fut-ce pas sans peine que Tadjima finit par nous procurer un gîte pour la nuit. Encore n'y parvint-il qu'en exhibant nos passeports au commandant du corps d'occupation qui poussa la courtoisie envers les < barbares » jusqu'à faire bivouaquer dans la rue quatre soldats dont, — je l'avoue à notre confusion, — nous primes sans vergogne la place chez un bourgeois quelconque.

Cette échauffourée, facilement réprimée, avait-elle quelque rapport avec la levée de boucliers des partisans de l'ancien régime qui aboutit à une sanglante collision au mois de janvier suivant ? Je n'ai jamais pu éclaicir ce point. Ce qui est sûr, c'est que la plupart des insurgés étaient des paysans qui, ruinés par un impôt foncier écrasant, s'étaient décidés à recourir aux armes, vu l'impossibilité où ils se trouvaient d'acquitter les taxes qui leur étaient réclamées.

Pluie et neige le lendemain, et c'est grand dommage, car nous quittons définitivement la côte du Pacifique pour nous diriger à l'ouest et pénétrer dans la montagne. Nous avons à franchir la chaîne du Koga-yama qui nous sépare seule du bassin du lac de Biva.

Nous passons la nuit à Tsuchijama ; le lendemain, il gèle et il neige encore. Nous avons hâte d'arriver à Kioto ; le voyage en djinriksha commence à manquer de charmes.

Les rivières succèdent aux villages et les villages aux rivières. Voici Minakoutchi, puis Ishibè, où se réunissent les deux grandes routes impériales qui vont de Tokio à Kioto, le Nakasendo et le Tokaido ; Kousatsou (K'sats') où s'organisaient jadis les pompeux cortèges des daïmios allant à la cour de Kioto; ïshiyama, au pied d'une colline sur

laquelle nous montons et où nous avons subitement la vue du grand lac de Biva. Au sommet de la colline s'élève un temple, lieu de pèlerinage célèbre dans le pays. Les pèlerins ont l'habitude d'apposer aux nombreuses colonnes du temple des bandes de papier portant un nom. Gomme les Japonais, de même que les Chinois, poussent ce qu'on a spirituellement appelé le culte de la lettre, au point de ne jamais détruire, à moins d'y être forcés, la moindre ligne d'écriture, c'est par milliers qu'on pourrait compter les bandelettes ornant chaque colonne. Nous y joignons nos cartes de visite avec la date de notre passage. Elles y sont sans doute encore.

Dans l'enceinte même du temple se trouve une petite pagode, une des plus vieilles du Japon; elle remonte au onzième siècle, ce qui est respectable pour une tour construite en bois.

Nous traversons ensuite Zézé et nous ne tardons pas à atteindre les bords du lac de Biva que nous longeons un certain temps avant d'arriver à Otsou, notre dernière étape avant Kioto.

Otsou était, nous l'avons vu, la résidence des mikados au deuxième siècle de notre ère.

L'étendue de la ville est considérable; les rues sont larges et dallées de grands blocs

de pierre. Du reste, rien, absolument rien de remarquable; les villes, grandes et petites, les bourgs et les villages du Japon se ressemblent tous et ne diffèrent, je crois, que parle nombre des rues et des maisons.

Le 29 décembre au matin, nous allons au temple de Miidera, sur une colline d'où Ton jouit d'un vaste panorama de la ville d'Otsou et du lac de Biva qui est entouré de montagnes de tous côtés et rappelle par endroits certaines parties du lac de Genève et du lac des (Juatre-Cantons. Il a été maintes fois chanté par les poètes japonais et mérite l'enthousiasme de ses admirateurs. Ses rives, entièrement boisées au sud et à l'est, sont d'un aspect tout à fait ravissant. Quelques jonques sillonnent çà et là cette immense nappe d'eau, qui ne mesure pas moins de vingt-cinq lieues de longueur sur dix de largeur. D'après une tradition populaire, ce lac se serait formé en une nuit pendant un tremblement de terre vers l'an 200 de notre ère ; mais ce récit n'a rien d'authentique. Le nom de Biva signifie guitare à quatre cordes^ le lac ayant à peu près la forme rectangulaire qu'affecte cet instrument de musique japonais, dont le manche est représenté par l'Ujigava, rivièi-e qui sort du lac près d'Ishiyama pour se jeter dans l'Ypdogava au-dessous d'Osaka.

Le temple de Miidera se compose, comme tous les temples japonais, d'un grand nombre de sanctuaires disséminés sur un vaste espace de terrain et comme perdus au milieu de la verdure. On y remarque dans un petit bâtiment spécial une vieille cloche en bronze de cinq pieds et demi de hauteur, provenant de quelque pagode hindoue. On la fait remonter au septième siècle de notre ère et il s'y rattache une légende bizarre. « Le célèbre Bunkei, sorte d'Hercule, personnage sui generis de la légende japonaise, la prit un jour sous son bras et alla cacher son larcin sur la montagne d'Heizan à trois lieues de là, puis, fou de joie, il se mit à frapper dessus pendant un jour et une nuit, si bien que pas un habitant ne put dormir. Les prêtres, mis sur la piste par le son, allèrent le supplier de leur rendre leur cloche ; il y consentit à la condition de recevoir la ration de soupe ^u'il voudrait. 11 rapporta donc ce léger bibelot, et reçut, en revanche, une marmite de soupe que les bonzes nous montrèrent. C'est un chaudron de fer d'un mètre cinquante de diamètre et d'un mètre de profondeur*. »

Nous parcourons encore un beau bois de thuyas et arrivons, en suivant un sentier au

G. Bousquet, Le Japon de nos joursm

milieu des rizières, au village de Hirasaki, au bord du lac. On y voit un pin de dimension»

colossales, dont le tronc, trois fois séculaire, donne naissance, à quelques pieds du sol, à.

des branches toi1;ues qui, soutenues par des pieux, s'allongent horizontalement de manière à former un dais dont l'ombre s'étend sur un espace de deux cent vingt-cinq pa& de circonférence.

Le Tokaïdo, qu'on venait d'empierrer, n'étant guère praticable aux djinrikshas, nous partîmes à pied dans l'après-midi pour Kioto^ à trois ris (douze kilomètres) de distance d'Otsou. Tout le long de la route on voyait des ouvriers occupés aux travaux de terrassement du chemin de fer qui relie maintenant les deux villes.

La nuit était venue lorsque nous arrivâmes enfin à Kioto, chacun de nous portant une lanterne de papier de couleur pour éclairer la marche. Nous manquâmes ainsi le coupd'œil que l'on a sur la ville avant d'y arriver. Nous allâmes droit au Maruyama, colline sur le versant de laquelle est située l'auberge où nous devions nous arrêter. C'était une de cesmaisons que les Japonais appellent européennes, parcequ'on y trouve des lits, quelquessièges branlants, une ou deux tables boiteuses, qu'on y mange, si l'on veut, autre chose

que du riz et du poisson et qu'on y sert au voyageur altéré un liquide coloré en rouge et assez fortement alcoolisé qui peut, avec quelque complaisance, passer pour du vin.

Et, ce ne fat pas sans un véritable sentiment de bien-être que nous nous assîmes sur des chaises pour souper et que nous nous couchâmes dans des lits, après en avoir été privés durant quinze jours. Mais qu'importaient la fatigue et les désagréments de la route ? Nous avions atteint notre but. N'étionsnous pas arrivés à Kioto, la ville sainte du Japon, après avoir fait cinq cents kilomètres dans le territoire fermé de l'île de Nippon?

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