DE KIOTO A NAGASAKI. — LA MER INTÉRIEURE
Séjour à Kioto. — Les temples/ — Le Nouvel-am
— Les cerfs- volants. — Osaka. — Hiogo-Kobé.
— A bord du Nagoya-Maru. — La Mer intérieure. — Phosphorescence merveilleuse. — Nagasaki. — Départ pour la Chine.
Kioto OU Kiyoto, Tancienne Myako, rune des trois cités impériales (fou) du Japon — les deux autres sont Tokio et Osaka — est une ville d'environ deux cent mille âmes. L'accès en est encore aujourd'hui interdit — sauf permission spéciale — - aux étrangers. Les mikados y ont résidé pendant plus de dix siècles (de l'an 794 jusqu'en 1868). Avant le transfert de la cour à Tokio, la population de Kioto s'élevait, dit-on, à quatre cent mille habitants. La ville est située au milieu d'un cirque complet de collines boisées, entr'ouvertes au nord et au midi, pour laisser passer un gros ruis'jeau connu sous le nom de Kamogava. Les maisons n'ont généralement qu'un réz-de-chaussée et ne dilTèrent en rien de celles des autres villes du pays. Les rues, régulièrement alignées, se croisent toujours
à angle droit. Elles sont foii; peu animées et frappent par leur aspect triste et morne. Il semble que la vie et le mouvement aient abandonné Kioto en même temps que le mikado quittait cette ville pour Yédo. On songe à Versailles avant et depuis l'Assemblée nationale. C'est un grand corps sans âme.
Si Kioto n'est plus aujourd'hui qu'une cité déchue, ses habitants ont conservé une réputation de politesse et d'élégance qui paraît méritée ; ses artisans sont des maîtres dans les industries artistiques du bronze, de la porcelaine, des soieries, etc.
Les merveilles de Kioto sont dans ses temples innombrables qui offrent un haut intérêt. Yasaka a une belle pagode à cinq étages. Kionizou en a une autre à trois étages. A peu de distance se trouve une tête colossale — d'ailleurs affreuse — de Bouddha en bois doré, non loin de laquelle se dresse sur un piédestal une énorme cloche de bronze de quatorze pieds de hauteur, fondue depuis près de deux cents ans.
Le Sanjisuangendo ne renferme pas moins de mille statues de Bouddha en bois doré. Le dieu est représenté debout avec trente-six bras et autant de mains. Le Kin-kakou-ji, érigé au commencement du quinzième siècle est situé dans un beau parc orné d'un lac, à
plus d'un ri du pont Sanjio, d'où Ton compte les distances à partir de Kioto; ses bosquets sont justement célèbres. L'art du jardinage japonais y atteint son apogée. On y remarque entre autres un pin taille en forme de jonque; le tronc forme ie mât et les branches inférieures la coque du bateau ; c'est certainement le nec plus ultra en ce genre. Niji-hongashi est le plus grand temple que j'aie vu au Japon; deux vastes salles ont des plafonds ornés de caissons sculptés en bois de cèdre d'une rare beauté; douze colonnes du même bois soutiennent ces plafonds remarquables.
Une foule assez nombreuse se pressait dans le temple lorsque nous l'avons visité ; dans un petit bâtiment voisin est une bibliothèque renfermant plus de sept mille ouvrages répartis en trois cent soixante cases.
Je n'en finirais pas si je voulais énumérer tous les temples de Kioto. Nulle ville au monde ne renferme peut-être autant d'édifices religieux. A Rome il y a, si je ne me trompe, trois cent vingt-huit églises ou chapelles. C'est par milliers qu'on peut compter, à Kioto, les sanctuaires consacrés au culte de Bouddha, du Shinto et des nombreuses divinités subalternes des différentes sectes qui pullulent au Japon. C'est à Kioto que je terminai l'année avec mes compagnons
de rouie. Nous vidâmes une bouteille de Champagne à celte occasion et en l'honneur de l'année qui commençait.
Le matin du 1®^* janvier, toutes les maisons de la ville sont pavoisées aux couleurs japonaises (un soleil rouge sur fond blanc) ; quelques-unes ont des tentures ornées des armes • impériales (un chrysanthème héraldique violet). Les magasins sont fermés et les rues désertes, tout le inonde ayant plus ou moins veillé pendant une bonne partie de la nuit.
Vers midi, la physionomie de la ville change. Toute la population est alors sur pied, revêtue de ses habits de fête, les femmes et les enfants jouant à la balle ou au volant, les hommes au cerf-volant, et ce sont des éclats de rire, des trépignements, des battements de mains à se demander si l'on n'est pas dans une immense cité de grands enfants. Le cerfvolant est un jeu national au Japon, et les hommes les plus graves ne dédaignent pas de s'y livrer. Ce n'en est pas moins un curieux coup d'œil pour l'étranger qui assiste inopinément à ce genre de récréation. Après tout, si le cerf-volant ne vaut pas les échecs, il n'est peut-être pas inférieur à tel ou tel passe-temps en usage dans les pays dits civilisés.
Une Hgnede chemin de fer de soixante-seize
kilomètres de longueur permet de se rendre en moins de trois heures à Hiogo, l'un des cinq ports ouverts aux étrangers.
A mi-route se trouve la ville d'Osaka qui occupe une superficie immense. Osaka est, après Tokio, la plus grande cité de l'empire. Sa position n'est pas sans analogie avec celle de la capitale. De nombreux canaux la font communiquer avec la mer, mais le manque de fond empêche les gros navires de mouiller dans ses eaux. Hiogo-Kobé, à l'entrée du golfe, est le vrai port d'Osaka, comme Yokohama est le port de Tokio.
Osaka vaut la peine d'être visité en détail.
C'est une place de commerce animée, bien que les étrangers y soient peu nombreux. Ils résident de préférence à Hiogo-Kobé où touchent les gros paquebots. Le point culminant de la ville est eccupé par un château-fort construit au seizième siècle. Stotsbashi, le dernier sshogun, y a fait mettre le feu, en 1868, lorsquiil a dû l'évacuer. La double enceinte de murs et de fossés subsiste toujours et ces fortifications en blocs cyclopéens commandent l'admiration.
Du haut de l'une des tours de l'enceinte intérieure, on jouit d'un beau panorama sur la ville, la plaine avoisinante et la mer qui scintille à l'horizon à quelque dix kilomètres
de distance environ. Entre la première enceinte et la seconde se trouvent de vastes casernes et un hôpital militaire. La place d'Osaka commandée par un général de brigade avait une garnison de 6,400 hommes.
C'est à Osaka qu'a été établi l'Hôtel des monnaies où l'on frappe les belles pièces d'or, d'argent et de bronze qui font l'admiration non seulement des touristes qui n'y entendent rien, mais des numismates de profession.
D'Osaka à Kobé, il n'y a qu'une heure et quait de chemin de fer. A Kobé, l'on retrouve Ja civilisation occidentale à tous les points de vue. Elle se montre d'abord sous forme d'un cuirassé français et d'une chaloupe canonnière anglaise dont les cheminées fument en rade. H y a un excellent hôtel, l'hôtel d'HIogo sur le quai. Le quartier des concessions étrangères borde la mer.
Hiogo et Kobé — les deux villes n'en forment plus qu'une — n'offrent^qu'un intérêt secondaire, mais à quelque distance se trouve une très jolie gorge de montagne où bondissent les cascades de Nonnobikinotaki. Les maisons de thé abondent aux environs. De la chute supérieure, on a un beau point de vue sur le golfe entier jusqu'à Osaka dans le lointain.
De Kobé, je retournai un jour à Kioto, et comme cette dernière ville est dans le territoire fermé je dus exhiber mon passeport japonais à la gare pour pouvoir obtenir un billet de chemin de fer. Ce fut la cinquantedeuxième et dernière fois que j'eus à produire ce document.
Je m'embarquai enfin, le 6 janvier au soir, avec MM. Antell et Gœtting, à bord du Nor goya-Maru, vapeur japonais de la Mitsou- Bishi-MaiUSfeamrShip 0° venant de Yokohama, qui leva l'ancre le 7 janvier à quatre heures du matin à destination de Shanghaï (Chine), avec escales à Shimonoseki et à Nagasaki.
Nous avions parcouru, de Yokohama à Hiogo par le Tokaido et Kioto, près de cent cinquante-un ris, soit plus de six cents kilomètres, dont environ cinq cent vingt en djinriksha ou à pied dans le territoire japonais interdit aux étrangers, sans parler d'une demi-journée de navigation en jonque sur le golfe d'Ovari.
L'équipage du Nagoya-Maru est chinois, mais le capitaine et les officiers sont anglais ou américains. Quelques passagers japonais à bord.
Le 7 janvier au matin, lorsque je me levai, le Nagoya-Maru filait, à bonne vitesse, sur
une mer semée d'îles et d'Ilots, de rochers coniques et pyramidaux. Nous longeons, de près, la côte sinueuse de Nippon qui change d'aspect à chaque tour de i-oue. Tantôt ce sont des montagnes boisées jusqu'à leur pied et dont la crête est couronnée de pins qui se détachent sur le ciel clair du matin ; tantôt des falaises à pic, nues et arides. On pouvait par moment se croire sur un bras du lac de Lugano et, peu après, il me semblait naviguer dans l'Archiper en vue de Mitylène ou de Patmos. Et cela dura toute la journée. Le soir au coucher du soleil les innombrables îles et îlots prirent une coloration rose^ passant bientôt au lilas puis au doré.
Le 8 janvier, à sept heures un quart, nous jetâmes l'ancre en rade de Shimonoseki, grand village à maisons de pisé, blanchies à la chaux pour la plupart, et ayant de ce chef une certaine ressemblance avec les constructions européennes.
Une douzaine de Coréens montent à bord à Shimonoseki. Ce 'sont des naufragés dont la jonque a sombré et qui profitent de notresteamer pour regagner le continent. Ils portent le costume chinois tout blanc et ont l'air de vrais sauvages. Quelques-uns d'entre eux ont une expression presque
féroce. Ils paraissent tous stupéfaits — cela se comprend — de ce qu'ils voient à bord.
La machine, en particulier, les ahurit complètement.
A huit heures et quart, le Nctgoya-Maru reprend sa course. La passe de Shimonoseki, qui sépare Hle de Nippon de la pointe septentrionale de Kiousiou n'a pas un kitomètre de largeur et ne mesure que dix mètres d'eau au seuil le plus élevé. Pendant un trajet de deux kilomètres environ, il faut gouverner avec la plus grande prudence. C'est un passage dangereux, obstrué par un grand nombre d'ilôts.
Durant tout le jour nous ne perdons pas de vue la côte de Kiousiou et, vers neuf heures et demie nous jetons l'ancre en rade de Nagasaki, où je fus témoin d'un des plus beaux spectacles do la nature que j'aie jamais contemplés.
Au moment où le Nagoya-Maru s'engagea dans le fiord sinueux qui sert d'avant-port à Nagasaki, la mer parut s'embraser par un de ces phénomènes de phosphorescence, très fréquents du reste, mais qui ne sont pas moins remarquables lorsqu'ils atteignent un certain degré d'intensité. Or, je n'en ai .jamais vu d'aussi frappants. Les millions de sardines qui peuplaient le golfe semblaient
autant d'étoiles scintillant dans Tobseurité. La proue du steamer fendait Teau noire qui, sous Tétrave, paraissait de l'argent en fusion faisant au loin à tribord et à bâbord deux vagues lumineuses.
Le flot couronné de feux verts ou blancs répandait parfois un tel éclat qu'on pouvait lire â la lueur de la phosphorescence.
Les roues semblaient se mouvoir dans un tourbillon de flammes verdâtres. Au-dessus de notre tête, le ciel noir semé d'étoiles, à nos pieds la mer étincelante, dans le sein de laquelle les bancs de poissons semblaient de formidables et incompréhensibles voies lactées. Le spectacle auquel j'assistai cette nuit là valait mieux que les plus belles illuminations des Mille et une nuits ; et si je n'avais sous les yeux, en écrivant, les notes prises dans mon journal de voyage le soir même de mon arrivée à Nagasaki, je m'accuserais aujourd'hui d'exagération flagrante.
Nous fîmes une escale de plus de vingt-six heures à Nagasaki. J'en profitai pour parcourir la ville et faire une promenade aux environs. Des collines boisées, hautes de trois cents mètres dominent la ville et le golfe où il y a un assez grand mouvement maritime, surtout d'embarcations indigènes. Plusieurs îles s'élèvent à l'entrée de la rade, notam-
ment le Pappenberg, ou mont des prêtres, pyramide régulière, couverte d'arbres, ainsi nommée par les Hollandais en souvenir des missionnaires catholiques qui, s'étant réfugiés sur cet îlot avec quelques centaines de chrétiens indigènes, furent précipités dans la mer où ils se noyèrent tous. Gela se passait en 4622.
On y fait aujourd'hui des pique-niques.
Après Tokio, après Kioto et Osaka, Nagasaki ne dit pas grand'chose au touriste qui ne fait que passer. Il ne reste rien des anciens établissements hollandais de Décima. Un incendie les a dévorés il y a une trentaine d'années. Cet îlot que plusieurs ponts relient maintenant à la terre ferme a servi — nous l'avons vu plus haut — pendant plus do deux siècles de trait d'union entre le Japon et les Pays-Bas, On éprouve une étrange impression en évoquant ces vieux souvenirs. On est partagé entre l'admiration pour la ténacité et le courage des anciens commerçants d'Amsterdam et la répulsion qu'inspire leur soif insatiable du lucre. La vie des Hollandais^ prisonniers à Décima, n'était qu'un long martyre, mais un martyre intéressé. Il en est beaucoup moins intéressant.
Le Nagoya-Maru appareilla le 9 janvier vers minuit moins un quart. La phosphores-
cence était aussi belle, plus belle encore, si c'est possible, que la veille. C'est sur cette éblouissante vision que j'ai quitté le Japon, car le lendemain matin, l'ile de Kiousiou avait disparu à l'horizon. Nous étions en pleine mer, filant dix nœuds et demi, dans la direction de Shanghaï en Chine.
Il nous reste encore, maintenant que nous avons parcouru le pays, à voir les Japonais déplus près, à étudier leurs mœurs, leur langue, leur religion, leurs arts, leurs industries, etc., à entrer si nous le pouvons dans leur intérieur et dans leurs idées, en un mot, à pénétrer dans ce que j'appellerai leur vie interne.