CHAPITRE VI
LA FAmLLE, LES MŒURS ET LA RELIGION
Le foyer domestique. — La femme. — Les enfants. — Le mariage. — Le costume. — Les mœurs. — Shintoïsme et bouddhisme. — L'irréligion.
Sur quelles bases la famille, cet élément constitutif de toute société humaine, repose-telle au Japon ? Les Japonais connaissent-ils ce que nous appelons le foyer domestique ou, en d'autres termes (car cela revient au môme), quelle est la position de la femme au Jfi^on?
La question est délicate.
Pour la bien résoudre il faut répudier toutes nos idées européennes, toutes les notions auxquelles nous sommes habitués, et nous placer exclusivement au point de vue qui a cours dans le Daï-Nippon. Au pays des chrysanthèmes, l'homme n'est pas seulement le chef de la famille comme le prescrivent également la nature, les lois de l'Occident et la
religion des chrétiens : il en est le centre ; disons mieux, il en est Tincarnation.
La jeune fille n'est que la servante de son père : la femme sera la domestique de "son époux. Même mère, elle n'est à peu près rien dans le ménage. Le mari ou le père existent en quelque sorte seuls. Et, cependant, de toutes les sociétés orientales, la famille japonaise est encore celle où la position de la femme est préférable,.
Les Japonais sont — en principe — monogames, et leurs femmes ne connaissent pas la honteuse promiscuité des harems de l'Orient musulman ; mais le diable n'y perd rien, car les mœurs admettent un tempérament à la rigidité du principe. Lorsque la femme n'est plus jeune^ c'est elle-même qui choisit et présente à. son mari une mékaké ou seconde épouse, et, s'il le faut, une troisième et d'autres encore. Gomme c'est elle qui fait ce choix, sa dignité de femme n'en souffre, paraît-il, aucunement.
A dire vrai, elle ne trouve un peu de dignité qu'en sa qualité de mère, et tant que ses enfants sont en bas âge ; peut-être est-ce là une des raisons qui font prolonger la période infantile? Le sevrage des bébés est chose inconnue au Japon, où l'on voit des gamins, parlant et courant déjà, interrompre leurs jeux pour prendre le sein de leur nrère.
Les petits Japonais, comme tous les enfants, sont charmants — s'ils ne sont pas insupportables. Us ne sont jamais mis au maillot, et leurs premiei'S vêtements sont semblables à ceux qu'ils porteront toute leur vie. Jusqu'à sept ans, o'n les laisse jouer du matin au soir; les rues en sont pleines ; on en voit partout, jusque sous les pieds des chevaux (d'ailleurs fort rares, nous l'avons vu), et entre les roues des djinrikshas.
Plus tard, ils vont à l'école oîi ils apprennent, avant tout, les préceptes de la civilité puérile et honnête japonaise, les règles de la politesse consacrée, enfin le catéchisme des formes, auxquelles on attache une si grande importance au Japon.
Dès qu'un enfant sait marcher, sa mère lui apprend à porter son petit frère ou sa petite sœur ou son petit cousin. Elle ouvre le kimono de l'enfant par derrière, y glisse le bébé, serre bien la ceinture, et, « va-t'-en jouer dans la rue, mais si tu tombes, tombe sur le nez ou sur les mains, jamais sur le dos, pour ne pas tuer le petit frère I »
Nous avons parlé de la position secondaire de la femme dans la famille japonaise. Ajoutons quelques mots sur le droit et les usages matrimoniaux que des lois récentes viennent d'ailleurs de modifier. Le mariage est
un contrat purement civil ; la religion n'y intervient pas. Les époux sont fiancé^ dès Tenfance par leurs parents. La cérémonie nuptiale, toujours fort simple, se borne, chez les gens de condition inférieure, à un repas pris en famille, après lequel les époux vivent en mari et femme. Il est très curieux de voir que chez un peuple formaliste à l'extrême, l'acte le plus important de la vie s'accomplit à peu près sans aucune formalité.
Le mari dispose de tout ce que lui apporte SSL femme; en cas de besoin urgent, il peut la vendre elle-même. Les cas de répudiation de la part du mari sont nombreux : outre la plupart des cas de divorce admis par les législations des pays de l'Occident, il faut noter le droit du mari de répudier sa femme, lorsqu'elle trouble l'harmonie de la maison en parlant comme un perroquet, lorsqu'elle se montre trop jalouse, et lorsqu'elle est irrévérencieuse envers les parents de son mari.
La puissance paternelle est sans limites.
Le fils aîné, à défaut du père, a tout pouvoir sur les autres membres de la famille. La famille japonaise est ainsi, comme autrefois la famille romaine, un petit Etat dans l'Etat.
L'adoption du costume européen, qui est de rigueur chez les fonctionnaires du gouvernement, tend à se généraliser à Tokio et
dans les ports des traités ; mais il en est tout autrement à quelques journées de la capitale. La population de l'intérieur du pays a gardé l'ancien costume national. Les hommes portent le pantalon en forme de jupe, la tunique (kimono) aux manches flottantes €t les hautes sandales de bois dont nous avons déjà parlé ; ils ont toujours le crâne rasé, et les cheveux de derrière forment une petite queue verticale, ramenée sur le devant de la tête. Les femmes ont partout conservé leur élégant costume, cette ample robe de chambre de soie serrée à la taille par une ceinture de dimensions phénoménales, et leur coiffure compliquée, vrai chef-d'œuvre d'architecture capillaire, et elles sont telles qu'on les voit fidèlement représentées sur les écrans et les paravents japonais.
A Yokohama et jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur du pays, les coolies portent en général un caleçon et une veste de cotonnade bleue ainsi qu'un mouchoir bleu autour de la tête. Plus loin, ils sont entièrement nus, sauf le pagne (fundoshi) ; partout, ils sont chaussés de sandales de paille qui s'usent promptement et demandent à être souvent renouvelées. Quelques-uns •sont tatoués des pieds à la tête et leur dos offre parfois un tableau de genre complet.
L'introduction du costume européen au Japon est un signe des temps nouveaux, et indique toute une révolution dans les mœurs ; avec le pantalon et la redingote, il n'est en effet plus guère possible de porter deux sabres dans sa ceinture, comme le faisaient autrefois les trop fameux samuraïs. Cet antique usage a pris fin et est aujourd'hui interdit. Le harïkirï, ce duel japonais dans lequel l'offensé s'ouvrait le ventre pour obliger son adversaire à agir de même, est devenu en même temps infiniment plus rare.
Ne regrettons donc pas ce changement de costume, quoique le Japon ait par là perdu plus d'un coup d'œil pittoresque qu'offrait l'ancien régime.
J'ai déjà décrit le type ordinaire des habitations japonaises, constructions toutes semblables, formées de quelques poteaux pour soutenir le toit et d'un jeu de châssis de papier tendu qui glissent dans les rainures. Je n'y reviendrai donc pas, si ce n'est pour remarquer que ces demeures sont celles de tous, aussi bien du mikado que du dernier des coolies.
Si l'on voulait caractériser d'un seul mot la vie du Japonais, il faudrait dire : monotonie. Tout y est réglé comme papier à musique.
Levé et la toilette faite, le Japonais mange du
riz, boit du thé, et s'en va à ses affaires dont il s'occupe tout en fumant sa petite pipe; à midi, nouvelle collation de riz, avec quelques légumes et du poisson, le tout arrosé de thé et de saki. Le soir, vers sept heures, encore du riz avec quelques tasses de thé.
La table de famille est inconnue, chacun mange de son côté^ assis sur les nattes devant un petit cabaret d'un demi pied de haut.
Le soir, vers neuf heures, bain général dans une cuve pleine d'eau à quarante degrés, située derrière la maison chez les riches; dans les classes pauvres, le bain se prend à l'établissement public. Chacun s'y ébouillante de son mieux et l'on va se coucher, c'est-àdire que l'on s'étend sur une couverture, les femmes appuyant la tête ou plutôt le cou sur le makura, sorte de billot destiné à préserver la coiffure de toute atteinte. Une veilleuse est placée à côté de chaque dormeur.
S'il y a peu de vie de famille au Japon, il y a peut-être moins encore de vie de société. Polis et courtois jusqu'au raffinement, les Japonais n'ont guère entre eux que des relations d'affaires. Les hommes se voient parce qu'ils y ont intérêt ; mais, sauf bien entendu les visites d'étiquette, les visites de cérémonie à telle ou telle occasion, dans telle ou telle cir-
constance de la vie, on ne se voit pas pour le plaisir de se voir. La situation faite aux femmes empêche les relations de société proprement dites en ôtant à la conversation l'un de ses principaux éléments.
Il en est au Japon, sur ce point, comme en Turquie et dans les pays musulmans, où l'existence du harem rend impossible le salon. Les seules réunions connues des Japonais sont celles des maisons de thé, — que nous appellerions cafés, — et qui trop souvent ne sont que de mauvais lieux; cependant on a tort de généraliser, et nombre de ces maisons de thé tant décriées ne valent ni plus ni moins que nos cabarets et nos estaminets.
Les mœurs des Japonais diffèrent essentiellement des nôtres, mais, là, comme ailleurs, il ne faut pas juger les gens sur l'apparence. A voir les bains publics, où les deux sexes sont confondus, à voir les jeunes filles y aller seules, on serait tenté de s'écrier: € Quels gens dévergondés I quelles mœurs dissolues I » C'est une erreur : cette promiscuité des bains qui nous révolte, la Japonaise n'y songe même pas, et sa pudeur n'en souffre point. Après cela, je ne prétends pas faire des Japonais un peuple de saints et de saintes, je veux seulement indiquer le point de
vue auquel il faut se placer pour les bien apprécier.
Quelle est l'influence de la religion du pays sur les mœurs de ses habitants et quelle est cette religion ? Il y en a deux, le Shinto et le bouddhisme, et une troisième, l'irréligion qui est assez générale.
A ne regarder que le grand nombre des sanctuaires qui s'élèvent de toutes parts dans le Japon, on pourrait être tenté d'y trouver la preuve d'une ferveur religieuse accentuée ; mais, à voir l'abandon dans lequel ils sont laissés pour la plupart, l'absence presque complète de fidèles, sauf bien entendu dans les grands jours, on est forcé de reconnaître qu'il n'en est rien. Qu'on examine les choses de plus près, et l'on sera surpris, au contraire, du peu d'importance qu'a le sentiment religieux dans la vie des Japonais.
Le bouddhisme, en passant de la Chine au Japon s'est si bien amalgamé avec l'ancien culte qu'il est extrêmement difficile de faire le partage entre ce qui appartient à l'un et ce qui appartient à l'autre. Depuis la révolution japonaise, soit depuis une vingtaine d'années, le Shinto, — c'est-à-dire la « voie des dieux », — dont le mikado est le chef, a été partout remis en honneur et nombre de temples devenus bouddhistes ont été rendus à
Tancienne religion nationale; mais si Ton a pu lui restituer ses sanctuaires, on n'a pas pu rendre à ses fidèles leur ancienne ferveur.
S'il faut en croire la théogonie shintoïste, les dieux invisibles existaient avant même la naissance des choses; le ciel se forma un jour dans l'espace, puis la lune. Les derniers dieux immatériels, Izanagi et Izanami eurent un fils si mal venu que ses divins parents l'abandonnèrent, puis huit autres enfants qui furent les huit grandes îles du Japon, et enfin toute une postérité de kamiSy déités subalternes qui peuplent l'Olympe du Shinto. Les deux derniers enfants d'Izanami furent Amatéras, née de son œil gauche, dont Izanagi fit la déesse du ciel et Suzan, qui, né de l'œil droit d'Izanami fut le dieu des mers.
C'est à Amatéras, dont la naissance eût fait le bonheur d'Arnolphe de VEcole des Femmes que commence la période des dieux actuels qui ont régi le monde durant deux millions et demi d'années et ont eu pour successeur terrestre Jim -mu Tenno, qui fut le premier mikado du Japon, en l'an 660 avant notre ère.
Si le mikado a les dieux pour ancêtres, les nobles japonais prétendent remonter jusqu'aux kamis et, de la sorte, le peuple
entier se croit issu des divinités qui ont créé le pays.
Le premier temple fut la demeure du mikado, et, longtemps, il n'en exista pas d'autres. Dans les classes populaires, le Shinto n'est, en somme, que la religion des ancêtres, à laquelle s'ajoute le culte des kamis ou génies, et des forces de la nature, dont ils ne sont d'ailleurs souvent qu'un symbole.
Le culte du Shinto est réduit à la forme la plus simple; c'est plutôt une contemplation qu'une adoration. A l'origine, il n'y avait d'autres prêtres que les pères de famille, puis une caste sacerdotale se forma pour l'accomplissement des rites religieux.
Les temples shintoïstes sont toujours d'une grande simplicité. Ils n'ont point de statues; le péristyle est en général précédé d'un portique en pierre ou en bois appelé tori : deux montants soutenant une traverse horizontale dont les extrémités se relèvent légèrement ; parfois la traverse est double. A l'entrée est un gong sur lequel on frappe pour attirer l'attention de la divinité; au fond, un miroir circulaire, le miroir de la vérité.
Tels sont les temples du Shinto, aujourd'hui abandonnés pour la- plupart. C'est une religion qui manque trop de ce qui fait Tessence des religions pour avoir des sectateurs
zélés. A part le culte des ancêtres, le Shinto n'enseigne rien ; il se tait sur la question des. peines et des récompenses, sur l'immortalité de l'âme, sur la nature divine, etc. Le Shinto n'a pas de préceptes de con,duite. Le mikado étant le représentant des dieux sur la terre, toute la doctrine de la « voie des dieux »
aboutit à ceci : c Fais la volonté du mikado, et tu es sûr de bien faire. »
On comprend le soin que dut mettre le gouvernement impérial à restaurer partout où cela lui a paru possible ce Shinto, qui érige en dogme le principe de l'obéissance passive du peuple au souverain. La grande majorité des Japonais n'en professe pas moins le bouddhisme qui pénétra de la Chine au Japon au sixième siècle de notre ère. La supériorité relative de sa métaphysique et de sa morale devait lui permettre de faire de rapides conquêtes.
Je ne puis faire ici un exposé du bouddhisme, qui est du reste assez connu ; mais il faut remarquer que les deux religions ne s'excluent point. Elles se sont, au contraire, pénétrées l'une l'autre aussi intimement que possible. Les couvents bouddhistes, tant de femmes que d'hommes, sont extrêmement nombreux. Mais le bouddhisme, si florissant en apparence, a singulièrement dégénéré de-
puis ses origines. La doctrine de Tanéantissement a eu pour conséquence un véritable abaissement intellectuel; les préceptes de morale ont fait place aux pratiques et ce qui n'était d'abord que d'excellentes règles d'hygiène a fini par devenir article de foi. L'abondance et la pompe des cérémonies ont peu à peu étouffé la pensée religieuse.
Nous disions tout à l'heure qu'il y a deux religions au Japon, le shintoïsme et le bouddhisme et une troisième, celle des gens qui n'en ont point. Les hautes classes professent simplement le confucianisme des lettrés chinois et le bas peuple, pris en masse, n'a guère de vénération qu3 pour les kamis et une foule de superstitions grossières, la superstition se développant toujours d'autant plus que la foi religieuse est plus faible.
A dire vrai, il n'y a peut-être pas de pays où l'irréligion soit plus générale qu'au Japon. Le sentiment religieux y est à peu près nul.
Le Japonais est essentiellement rationaliste, et, depuis vingt ans, les ouvrages des philosophes de l'Occident, traduits en japonais, trouvent de nombreux lecteurs dans l'empire du Soleil Levant.
On rencontre aujourd'hui des Japonais discutant les problèmes soulevés par Herbert Spencer, Auguste Comte ou Schopenhauer.Le
teri'ain est admirablement préparé pour toutes les doctrines philosophiques négatives de la roi chrétienne. Les missions catholiques ou protestantes n'ont obtenu jusqu'à présent que des résultats peu considérables. L'aversion instinctive des Japonais pour le christianisme, aversion qui date du dix-septième siècle, nous l'avons vu, n'a pas diminué. Tout au contraire. L'ouverture forcée de quelques ports aux étrangers rend la nation d'autant plus défiante à l'égard des chrétiens. Aussi, aujourd'hui encore, le nombre des indigènes convertis est-il fort restreint.