LE JOUR DE NOËL
C'était encore hier; et, cette fois-ci, hier c'était le jour de Noël,
Connaissez-vous Téglise de Saint-Vincent-de-Paule, me misérable giynge dont on a foit une église pour remplacer quelque église dont on aura fait une grange? C'est à peine si le jour est levé, et déjà l'étroite enceinte dn temple est envahie, car la France ne demande pas mieux que d'être religieuse, à condition que les prêtres ne s'en mêleront pas trop.
Quelques pas après la porte d^entrée, vous eussiez pa voir une vieille femme, vétne de noir, avec un bonnet de percale blanche, garnie^ d'une monsseline pauvrement
brodée. La prière agHaii d^uo mouvement rapide tes Iè« vres miocefi et Manches, et lorsque son <»il quittait «ti moment son livre, elle jetait autour «Cette un re^rd dont il semblait que rien ne pût modérer l^ardeur haineuse, pas même la prière qu^elIe adressait an Dieu qui est grand par sa miséricorde. A côté d^dle était Silveslre, les genoux appuyés sur une des deux chaises quHl occupait, le front incliné vers ta terre, un livre de messe dans la main. De temps en temps sa tante, qu'^l avait accompagnée à Té*glise, le regardait d^nn air mécontent. La profonde méditation dans laquelle était plongé Silveslre lui déplaisait, car la vieille femme ne comprenait pas que le cœur pât prier sans faire entendre ce petit bredouillement soard qui permet aux dévota de remplir leurs devoirs religieux en pensant à tout autre chose.
Cependant Silvestre était, à vrai dire, en ce moment plus dans les voies du Seigneur que mademoiselle sa tante. Tandis qu^elle débitait, d^un train de d'x lieues à Theure, la prière écrite qu'acné savait depuis quelque soixante ans passés, et qui n'^avait jamais probablement parlé à son âme, Silvestre cherchait à appliquer à Theure présente de sa vie, les saints principes de la foi. Il faut reconnattre qn^une pensée plus que mondaine se mêlait à cette pensée religieuse. Il rêvait de Sabine, mais «comme toœ les esprits impressionnables, il y rêvait dans le sens ées cfao* •es dont il était entouré.
„Pourqnoi lui en vondrais-je, se disait-il; parée quelle est riche d^une fortune que son père a dérobée an mien? Est-elle coupable d'être née de parents coupables? et ne dois-je pas lui pardonner à elle qui est innocente, lorsque je viens invoquer ici le Dieu qui ordonne de pardomer à ceux-là même q«i nous ont offensés?^
SI
Cartes on seraU difficile é*exiger des feiitiiMfits plus dffëtieiifi que ceux-là, et ia vertu de Silvestre se seitait assez forte poer les mettre eti pratkiBe; meis, m delà d« ce sacrifice, cette vertu «"était plus que faiblesse. Il supportait difficilement V la pensée de se trouver encore en présence de M"® Durand; il sentait <}ue le ressentiment ^«^il pourrait dominer loin d'elle se réveillerait malgré lui à la première rencontre, surtout sMl se trouvait que M. de Bellestar y assistât Comment se faisait-il que M. de Bellestur fât, pour ainsi dire, le plus grand tort de Sabine aux yeux de Silvestre? Comment, si indulgent pour elle lorsqu^il la considérait toute seule, la trouvait-il impardonnable si elle associait sa vie à celle du marquis? Celui-ci ou les siens avaieot^ils été pour quelque chose dans la ruine du père. de Silvestre? Il est inutile de dire qu''il n^en était rieii, et il est même probable que Silvestre eût plus facilement pardonné ce crime à M. de Bellestar qu'il ne lui pardonnait d'avoir la prétention de devenir le mari de Sabine.
A tout ce tumulte de pensées qui agitaient Prosny, se mêlait cependant la pensée sérieuse des devoirs qui lui restaient à remplir, et à plusieurs fois son cœur s'était dégagé de tous ces intérêts pour s'*élancer vers Dieu et lui demander «inoèrement la lumière qui devait le guider, et la force nécessaire pour marcher dans le droit chemin.
Rien ne se décidait encore dans son cœur, lorsque ses réflexions furent interrompues par un mouvement qui se faisait derrière lui. On s'^écartait comme pour faire place à quelqu'un: Silvestre se retourne à ce bruit, et §0 voH fSace è face avec M*** Durand qui, accompagnée d"n»e vieille gouvernante, dierchait des yeux une chaise Ubre dans l^nceinte.
ae
Pour tout autre que Silvestre, la plus médiocre politesse lui ordonnait d'offrir sa place à une femme inconnue, pour un clerc de Tétude de M. Simon c'était un devoir de la céder à la pupille de son patron, mais pour Prosny c'était une action énorme, compromettante, pleine de suites très-graves, de remords peut-être.
Le trouble de Silvestre fut extrême, et ce fut précisément parce qu'il fut confondu de cette soudaine apparition, qu'il fit, sans s'en douter, le mouvement machinal que lui avaient appris ses habitudes de politesse. Il s'écarta , montra les deux chaises à BI*'* Durand et se recula en s'inclinant et sans prononcer une parole. Sabine le remercia par une légère salutation, sans paraître l'avoir reconnu, et prit sa place. A ce mouvement. M"* de Prosny s'était retournée et avait attaché son regard fauve et bilieux sur la voisine que lui donnait son neveu. Elle ne vit qu'une jeune et belle fille; mais c'était assez pour que •e regard devînt plus ftcre et plus jaune, et le coup d'œil qu'elle lança à Silvestre l'eût cruellement averti de sa faute, si déjà de lui-même il n^eût pas été horriblement fâché de ce qu'il venait de faire.
A ce moment, il voyait se dresser devant lui toutes les fureurs de sa tante, si elle venait à apprendre la lâcheté qu^il venait de commettre en étant poli avec la fille d'un homme dont M"® de Prosny ne parlait jamais qu^ea termes tellement exaspérés, qu'elle ramassait les plus yîlaines épithètes de la langue pour lui en faire un cortège. Quelle insulte ne verrait-elle pas dans ce rapprochement opéré par son neveu, d'elle, M''* de Prosny, la victine, arec la fille de son bourreau, avec la fille du voleur, du brigand, du scélérat Durand?
Jamais hoimne placé entre demx rivales dont Tane est capable des dernières extrémités, n''a été pin» treinblaal, n^a siÛTi d'^nn œil plus inquiet chaque mouvement de celle dont la moindre parole pent amener nne horrible explosion.
Pour cette fois, il faut le dire, la colère de Silvesto contre Sabine fut sincère et réelle. Cette femme s^élait introduite dans ses pensées, dans ses rêves; c^était déjà beaucoup. Mais elle se jetait étourdiment dans sa vie pour ajouter de nouveaux chagrins à ses douleurs, des misèret insupportables à sa misère..* à une misère dont elle étai^ la cause.
Et puis voilà qu'aune idée traverse tout à coup la tête de Silvestre; car Texplication de celte politesse faite è IfUe Durand va se présenter si *aïve et si simiple à tons les: esprits, que personne ne manquera de la donner comme il siffl:
^Comment vouliez^vous qu'il fit autrement? Certaine-* Hient il est impossible quMl ait oublié par quelles InÊàme» saletés le père de M''® Durand a réduit le sien à la misère. Hais elle est la pupille de soû patron, qui adore cette jeane fille. M. Simon n'^ent pas bonMne à souffrir que personne manque d'^égards envers elle. Si Frosny s'^obl était avisé, il en eût eu trop à souffrir pour ne pas y re^rder à deax fois; et le pauvre garçon n''a pour vivre et faire vivre sa tante que les quinze cents francs qu'il gagne cbei M. Simon. Ah! dame! quand on est réduit là, il fout bien courber la téte.^
La j;N)ssibilité de cette explication, cette excuse ^ne Todieuse pitié du monde allait donner à sa conduite, révolta Silvestre et Thumilia à ses propres yeux; elle Thuwilia d'autant plus qu'elle avait quelque chose de vrai.
AW lOOB U JOVl. T. I. 3
Cest que toute sa vie dépendait de la place qu'il occupait citer H. Simon.
Ok! qu^nd on a le cœur élevé et Tesprit ambitieux, mais que plié par le maHieur et la misère on a renfermé tous les élans de son âme pour demander à la probité du travail une existence médiocre, mais régulière; quand on a étouffé tous ses rêves pour se faire assez petit pour la petite place que vous donne le hasard, et qu^un hasard comme celui que nous venons de dire vient nous montrer notre infirmité^ alors il s'élève dans le cœur des mouvements de rage contre le monde qui vous a été si dur, contre soi-même, parce qu^on a manqué de courage. Silvestre envahi par cette pensée se méprisait, se détestait; mieux valait à cette heure pour lui, mieux valait la misère, la faim, le suicide que d'entendre dire: „Il faut bien qu'il se résigne, le pauvre garçon.^
A ce moment, il eût voulu pouvoir courii* chez M. Si* mon pour lui rendre sa place, pour lui montrer qu'il avait de la fierté dans le cœur. Mais il ne pouvait quitter sa tante... Et cette simple séflexion en entraînait mille autres plus cruelles à sa suite. K^était-ce pas elle dont son père lui avait dit à son lit de mort: „Hélas! je lui ai fait perdre toute sa fortune, il est juste que tu lui donnes au moins du pain jusqu'à la fin de ses jours.^
Pouvait-il, par un sentiment violent de vanité blessée, la priver du patrimoine de son travail? Alors même qu'il eût pu le remplacer par un autre, ne savait-il pas que dans cette existence besoigneuse, où chaque dépense est strictement pesée jour par jour au revenu dç chaque jour, un mois d'attente était un mois de misère qui pèserait longtemps sur cette pauvre vieille femme.
Oh! que de larmes intérieures gonflèrent le oœor d»
Silvestre à cette pensée, et quel véritable ressentiment il éprouva contre celle qui avait si gauchement et si indifféremment appuyé sur la blessure endormie de son cc&ur.
Cependant l'office s'acheva, et Sabine s'étant retournée, dit doucement à Silvestre:
„Je vous remercie, monsieur.*'
Mais sa voix s'arrêta encore à l'aspect de ce visage pâle et désespéré, devant ce regard si cruellement menaçant. Sabine en tressaillit, et, baissant la tête avec confusion, elle s^éloigna, plus persuadée que jamais ou que ^ cet homme avait contre elle des griefs bien cruels, ou que peut-être cette étrange expression tenait à la bizarrerie d'un caractère déraisonnable.
Du reste, le premier moment de cette rencontre avait troublé Sabine, aussi bien que Silvestre; durant tou^ la cérémonie religieuse, elle avait beaucoup pensé à son voisin, et l'empressement qu'il avait montré envers elle avait détruit presque entièrement les suppositions qu'elle avait faites durant la nuit, et voilà que tout à coup il lui faut les reprendre.
Mais voici les événements qui marchent, et à ce propos il faut le remarquer: il est mille circonstances dans la vie où un mot, un pas, un geste, sont de grands événements, car ils déterminent souvent tout l'avenir de notre existence. Cela est vrai, surtout pour les hommes dont le cœur et Pesprit sont à l'abandon , sans passions qui les dominent, qui vivent de la vie qui se présente, privés qu'ils sont de cette sage prévoyance et de cette forte volonté qui choisit et prépare la vie où l'on veut vivre.
M*'« de Prosny avait pris le bras de son neveu, et le premier mot qu'elle lui dit fut tellement empreint de cette
hiline querelleuse q«i f^p^rUeut »ux âmes aigries par la m^Hieur, que Silvestre en fut tout épouvanté.
„Qu^le est, lui dit-elle, cette grande péronnelle pour laquelle tu m'as plantée là?^
A une pareille question, faite d'*un ton pareil, Silvestre se fût bien gardé de répondre que c'était là M''® Durand. U sentait trop Kâen quelle avalanche d'in|ure8 et de récriminations lui vaudrait cette réponse; d'ailleurs, il voulait bien avoir le droit de penser mille mauvaises choses de Sabine, il voulait bien Taecaser en lui-même de tous les torts que pouvait lui avoir légués son père; mais il eût trop souffert de les entendre dans la bouche de sa tante. Il hésita donc, et répondit d'un air fort embarrassé:
9)C'est une demoiselle que j'ai vue chez M. Simon. ^ — Ah 1 fit la tante en dévisageant son neveu.
— C'est la iUle d'un de. ses clients.
^ Qui vient à l'églijse sans sa mère?
— Je crois qu'elle a perdu la sienne.
— Et monsieur son père la laisse aller seule?
— Je la crois orpheline, dit Silvestre qui voulait éobapper aux questions de sa tante.
— Et quel est le nom de cette orpheline?^ dit M"* de Prosny.
A ee moment Silvestre repoussa assez vivement une mille femme, en disant :
faites donc attention, vous m'écrasez les pieds 1*
La pauvre vieille femme ne levait pas touché.
„0ù avez- vous appris à parler ainsi à des femmes? lui dit M''* de Prosny. Est-ce parce qu'elle est vieille que TOUS êtes impoli? Si c'était une mijaurée de la tournure de l*autre, vous lui auriez demandé pardon du mal qu'elle vous aurait fait.^^
Ceci $e disait peftdaiit là tortie, «t Silvestre était dans ua état de colère qu^l avait toules les peniea du «onde à dissimaler.
Il espérait toutefois qfe qiielq«e iiH»dent iaatteiidu appellerait Tattention de la taate ^vr ua autfe sujet, loriqu^il se sentit pris d^e ftoavelk terreui* en apercevant J/fl^ Durund debout sur le trottoir, attendant sa voiture. Un domestique était ailé la chercher, et les ptfuvres tendaioftt la main avee toute l'ardeur que devait leur inspirer une fènUne qui a un équipage.
^hkne donnait toutes sortes de monnaieB lortqM le eoupé arriva en faisant refluer tout le monde sur le tnMK toir. Sabine monta rapidement dans la voiture, et s'étant retournée pour donner êm ordres m domestique, elle aperçut Silvcstre. Une subite rouf eur lui monta au* visage. Silvestre s'inclina sans savoir ce qu'il faisait, et la jeune tlle lui répondit celte fois par «ne grave salutetiott.
Silvestre, en se tournant vers sa tante, vit soi enl disgracieux qui semblait vouloir lui arracher le visa|^e.
„Humr dit la vieHIe ftlle, une orpheline qui a une TOiture, qui vient à Tégiise aveo nae vieille fefliine qui n'est pas sa mère, comment ça s'appelle-l-il?..."
Silvestre feignit de tt*6 pas avoir entendu, itiais la tante avait des ougies à la langue y et elle oontinua à éeoreher son neveu po«r le faire crier.
„C'est comme ça de notre temps. N'est-ce pas Ik^h teujc que l\)n ait donné Vwt des noms de là sainte Vierge à ces drèlesses-là?..."
Cette fois, Prosny no eomiprit pas du tout; mais M"* de Prosny continue :
„Ça s'appelle des loreltes... n'est-ee pas?.., * eatise...
— Ma tante, s^écria Silvestre indigné , qu^osez-YOus dire contre cette jeune fille? Cest affreux.
— Ah! c'est bien singulier, cependant, de venir seule à réglise... mais enfin, puisque tu en réponds... Et cominent.s'appelle-t-elle cette vertu?"
C'était là la question foudroyante...
,,Elle s'appelle... Je ne me souviens pas bien.
— Ahl tu ne sais pas le nom des femmes à qui tu cèdes ta place à côté de moi... tu ne sais pas le nom des femmes qui te saluent en rougissant... tu ne sais pas le nom des clientes de ton étude, des orphelines qui ont des équipages? C'est bon... c'est bon...
— Mais, ma tante...
— Vous comprenez, Silvestre, dit la vieille, qu'il y a des choses que je ne veux pas savoir...
— Ma tante...
^ Pourvu que vos intrigues ne vous dérangent pas de votre travail...
•-- Mais, ma tante...
•^ Seulement, une autre fois, prenez vos rendezvous de manière à ce que je ne leur serve pas de manteau.**
Il y avait de quoi exaspérer un plus patient que Silvestre. Il abandonna brusquement le bras de sa tante et fit un pas en avant. La colère rendit M'^® de Prosny im* mobile. Silvestre se maîtrisa et revint:
„Ma tante, dit-il d'une voix altérée, je vous prie de ne faire aucune supposition malveillante sur la jeune personne que vous venez de voir; elle n'est rien de tout ce que vous pouvez penser, et ce serait une infamie de répéter de pareils propos." ^
L'accent de Silvestre était si absolu et si sincère, qu'il
arrêta le flot d'invectives qui bonilloimait au bord des lèvres de M"® de Prosny; mais elle ne se tint pas pour battue, et reprit: *
„Tant mieux pour elle, si elle est d'une famille honorable."
Silvcstre tressaillit; car par un de ces instincts dont la méchanceté est admirablement douée, M'*® de Prosny avait enfin trouvé le point par lequel elle pouvait véritablement attaquer Tinconnue.
La tante sentit le tressaillement de Silvestre, et continua d'un ton ironique:
„Tant mieux aussi pour toi, mon garçon. Ce n^est pas une chose sans exemple, qu'un clerc d^avoué qui trouve une belle dot pour s'acheter une bonne charge, et iquand c'est une belle fille qui rapporte, cela vaut encore mieux."
Ces paroles remuaient un monde dans l'esprit de Silvestre. Elles lui présentaient l'idée de son nom associé avec celui de la fille de l'indigne Durand.
„Ah! s''écria-t-il avec violence, laisses là cette femme, je vous en prie; vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi."
Ce dialogue avait mené Silvestre et sa tante jusqu^à la porte de leur maison.
„Il faut que j'aille à l'étude, dit Silvestre. Adieu, ma tante, adieu."
]|iie ^e Prosny savait qu'elle ne pouvait retenir son neveu; mais elle avait compris qu'elle avait touché à un snjjet qui devait l'intéresser vivement.
„Je croyais, dit-elle, que Noël était un jour de repos; mais je ne veux déranger les rendez-vous de personne."
SAiwiftre ne répondit pas , et la tante ajouta en n^ canni:
„Je parle des rendez-TOus d^affaires."
Proany s^ëloigna, et la taate reista mn Moment sur le seuil de sa porte à le regarder, puis elle dit:
^ ia«rai ee fui en e|t, Je saurai.^^
Sihpostre deyail véritablemeit te rendre diesB M. M* mon, et Thabitude lui fit prendre le vrai chemin; nMii II ne pensait gièro m à ee quil fiiisait, ni aux affaires qu'il avait à ttaiter. La supposition é^rai>ge de sa tante rayait bouleversé; ce n'est pas que Silvestre pât croire un moment à k possibilité d'une union avec tf ^* Durand^ Sa pauvreté n'eût point été ûa obstacle insurmontable, que ses ressentiments lui eussent défendu une pareille pensée. MMs enin cette pensée, on la lui avait offerte. Oomme une lumière soudaine et brutale, les parole» de sa tante mraieat éclairé la sombre inquiétude oii Silvestre s'agitait; elles lui avaient montré le but où, pour tout autre que luiv devaient nécessoiremeiit tendre les sentiments ineonnus que lui inspirait Sabine; et en se roeonnaissant malheureux de ne pouvoir même rêver à cette espérance, il se demanda M n'iiiinait pas la fènune qn'il voulait tant balr.
Gemmentl diront quelques-uns de ceux qui lisent cette kistoire, comment, pour Tavoir rencontrée une Ms;»
SfDS la connatlre, il en était déjà à penser à l^ainier. Je renonce à rexptiqoer à ceux qui ne le eomprcnnent pas, à ceux qui demandent pourquoi on aime ai fort et ai vite; mais ce que je puis attester, c^est quil my a qu^un honmo furieux cTétre amoureux, qui devienne tout à coup aussi maussade, aussi brusque^ aussi impatient que le fut SiK^ veatre, lorsque étant entré dans l^étude, il apprit quil ne pouvait parler à M. Simon.
El pourquoi? Parce que M'*^ Durand était dans le cabinet de Pavoué, qui avait déjà refusé de recevoir deux ou trois personnes. Il s'agissait donc d'un bien important entretien. En effet, jamais jusqu'à ce jour Sabine n^avait paru dans le cabinet de son tuteur, lequel se trouvant à hentre-sol ainsi que son étude, était complètement séparé de son appartement personnel qui occupait le premier. Mats Silvestre eût été bien plus étonné qu'il ne le fût, s'il eût pu apprendre quel était le sujet de cet entretien.
Sabine ,'^ à son retour, au Ûeu de monter chez elle, était entrée directement chez M. Simon. Celui-ci, en Taporoeirant, s^était levé avec empressement, et avait dit gaiement à sa pupille:
„Eh! mon Dieu, avons-nous un procès, mon enfant, que tu viennes me chercher dans ce savotuaire de la patroeine, comme tu l'appelles? Sur quelle affaire viens-tu me consulter?
. — Sur wie affairp plus grave que vous ne pouvez peMer, lui dit sérieusement Sabine.
— Je suis tout aux ordres de ma belle cliente )*^ répendit M. Simon en riant.
Pendant qu'il h faisait asseoir auprès €le lui, il Texa» mina et put s^assurer qu'elle était sincèrement préoceupée d'une chose gfVfe^ Il supposa, snr-l«-oh«mp, que la
plaisanterie quil avait faite la veille sur les prétendants qui demandaient la main de sa pupille, il supposa, dis-je, que cette plaisanterie, jointe à la présence de M. de Bellostar, avait elarmé Sabine, et qu*elle voulait s'en expliquer avec lui; il fut donc assez vivement surpris lorsqu'*elie lui dit d*une façon brusque et résolue:
„Mon ami, il faut que vous me disiez ce que c^est que M. de Prosny?
— M. de Prosny, fit le tuteur en regardant Sabine... Silvestre?... ,
— Oui, M. Silvestre de Prosny, votre maître clerc.*' Il paraît que cette question si simple en apparence
avait une grande portée, car M. Simon, pris à Timproviste, fut très-embarrassée; il s'agita sur son fauteuil, fit une grimace significative, laissa échapper deux ou trois petites exclamations et finit par répondre:
„Eh!... il est ce que tu viens de dire, mon maître derç...
— Vous comprenez bien que ce n^est pas cela que je vous demande.
— Ohl fît M. Simon en se remettant un peu, c'est un brave et bon garçon...
— C'est un homme de mérite et d'honneur, je vom Tai entendu dire vingt fois...
— Eh bieni alors, que veux-tu savoir de plus?... Et d'^ailleurs , ajouta M. Simon en regardant plus attentivement Sabine, pourquoi cette question?
— Vous m'interrompez au lieu de me répondre, dit Sabine. Je veux! oui, c'est le mot, je veux savoir ce qu^est M. de Prosny.''
M. Simon se tut et se gratta le front.
^CesX étrange que tu me fasses cette question, et cependant...^
Il s'arrêta, et se mit à réfléchir.
,,Cette question, ne voulez-vous pas y répondre? dit la jeune fille.
— Mon enfant, reprit l'avoué, ceci est grave, trèsgrave...
— Je ne m'hélais donc pas trompée! s'écria vivement M*'® Durand; dites-moi tout... je vous en prie... c'est votre devoir..."
M. Simon prit les mains de sa pupille, et, en voyant les larmes qui roulaient dans ses yeux, il comprit qu'elle avait touché à la vérité, du moins dans sa pensée.
„Sabine, lui dit-il doucement, je te dirai tout ce qu6 je dois te dire; mais avant cela je veux savoir, moi, pourquoi tu m'adresses cette question."
Sabine rougit, et à son tour elle chercha sa réponse; mais enfin -elle dit en baissant les yeux :
„Peut-étre les manières de H. de Prosny envers moi, m'ont-elles forcée à vous la faire...
— T'aurait-il manqué de respect? dit vivement M. Simon; t'aurait-il adressé une parole peu convenable?
— M. de Prosny est un homme trop bien élevé pour cela. Mais il n'est pas toujours nécessaire de parler pour laisser voir avec quel déplaisir on rencontre certaines personnes.
— • 11 te Ta donc montré?
— Il ne l'a peut-être pas voulu; mais je Tai vu, moi.
— Vous ne me trompez point, Sabine? reprit sévèrement M. Simon. J'aime beaucoup Silvestre, je l'aime» pour ses bonnes qualités; je l'aime aussi peut-être parce qu'ail n'est pas à la place qu'il devrait occuper. Mais s'il
vous avait montré, de quelqoe façon que ce Mt, .Pemblir* ras que peut lui causer votre présense, je ne le Itti par* donnerais pas.
— Ma présence doit donc lui causer de l^embarras, da chagrin peut-être? dit Sabine vivement.
^ Ma chère enfant, personne n'est à ^abri d'un triste retour sur les malheurs passés. Mais enfln dites-moi, et je vous parle sérieusement comme vous m'avez parlé: qui vous a avertie de... de la position gênée où Silvestre devait se trouver près de vous?
— Personne que lui-même, et quelques paroles que j'ai surprises au hasard.^
Sabine raconta à son tuteur l'aventure de l'album; puis comment elle avait appris pourquoi la vue de œ dessin avait dû être pénible à Silvestre. Elle lui dit aossi l'^effet singulier de la romance chantée par elle. Enfin elle lui dit tout, excepté ce que les Sommes ne diseol jamais: ce qui fait qu'elles sont femmes, qu'elles sentent, qu'elles comprennent, qu'elles devinent mille choses U où nous le voyons rien. Elle ne lui dit pas non plus que Coût autre homme que Silvestre eût pu faire tout ce qu'il avait liit sans qu'eUe y prît garde. El en cela elle ne mentit point, car elle n'en était pas encore à savoir que tout esl indiffé* rent de ce qui vient d^un indifférent. Du reste, elle n'»« vait point de finesse à faire avec M. Simon. Éclairé sur ce qui avait pu dicter la question de Sabine, il ne cherobait peint à pénétrer plus avant dans l'effet qu'avait pu produire sur elle la conduite de Silvestre; il réfléchissait profondément, il méditait la réponse qu^il devait faire. Enfin, après un assez long silence, il ki répondit:
^Sabine, je suis vis-à-vis de vous dans une position
OD ne peut pins eVnbarrassante. Ce que rois me clemaudez est fort difficile à vous dire>
. Sabine baissa la tête en soupirant.
^La confidence que je vous dois, et que je vous ferai, peut avoir des résultats qu'ion me reprocherait Indubitablement. Il faut que je réfléchisse; U faut que je prenne des mesures. Je vous demande un mois pour vous répondre.
— Pas un jour, pas une minute, M. Simon, dit Sabine d'une voix tremblante. Oh! je vous ai compris; j'ai tout compris... Je sais tout maintenant: M. de Prosny a été ruiné par...*'
Comme elle allait prononcer ce nom qui est si doux à dire pour tous les enfants, et qui lui était si cruel, on frappai à la porte du cabinet, et Radinot, le seul clerc qui eût osé troubler cet entretien, annonça à son patron que plusieurs clients auxquels il avait donné rendez-vous Tatteudiiient depuis longtemps.
Radinot fut trompé dans la dpuce espérance qu'il avait eue de mettre son patron en colère en linterrompant; et IL Simon, ravi de n^étre pas obligé de répondre à Sabine, ordonna qu*on fît entrer ceux qui attendaient; piûs ià renvoya Sabine en lui disant:
^Nous reparlerons de cela domnia.^
Sabine, pour regagner son appartement, était obligée de traverser le cabinet de Silvestre et Tétude des autres clercs. Lorsqu'elle entra , il semblait occupé à compulser un dossier. Mais il était tellement absorbé dans ses réflexions, qu41 ne vit point celle à laquelle il pensait en cet instant même. Elle s'arrêta à le considérer. La résignalion douloureuse et aoière qui était peinte sur le visage de ce jeune homme lui serra le cour.., Glle fit un
p^s Ters lui... Il rentendit, et eu la voyant il laissa éctiap*per une sourde exclamation; mais presque bientôt il se contint, se leva et la salua profondément.
Sabine s^éloigna, mfais avec un mouvement d'impaliénce douloureuse, et elle se dit en son cœur:
„Âh! si j'*avais été un homme, je lui aurais tendu la main, cl je lui aurais dit: Voulez-vous partager en frères?''
Lorsque M. Simon fut libre des rendez-vous qu^il avait pris, il réfléchit longtemps à Tévénement qui venait d^arriver dans sa maison, car pour lui c'était un grand événement, et voici pourquoi:
M. Simon n'avait point élevé sa pupille en tuteur de comédie. Il ne s'était point borné à lui faire donner cette instruction. dangereuse qui fait de la plupart des femmes de nos jours, des peintres médiocres ou des musiciennes prétentieuses, quand elle ne les pousse pas jusqu''à écrire leurs impressions de cœur, assaisonnées des rêves creux de leur esprit. Notre avoué avait veillé sur ^éducation morale de Sabine; mais il n^avait pas borné cette éducation à lui inspirer cette retenue sévère qui met les femmes à l'^abri de beaucoup de dangers en les sauvant de beau* coup d'attaques. Il ne lui avait pas enseigné ^seulement' cette noble pudeur, ce sévère respect de sa personne sans lesquels la femme n^est plus que le compagnon féminin de DOS plaisirs, et descend du chaste autel où il est permis de Taimer comme une idole. 11 ne lui avait pas dit que toute l^étendue des devoirs d^une femme consiste dans la chasteté de la jeune fille et dans la fidélité de l'épouse: H Tavait plus sérieusement initiée qu'on ne le fait d'ordinaire à ce qui fait la véritable Yertu.
Sabine à dix-huit ans devait se trouver mattresse d^one . grande fortune, maîtresse d'elle-même, c'^est-à-dire mat-
tresse de se choisir un nom, un mari, un maître peut-éti^. Il était donc possible qu'elle échappât à Tinfluence que lui, son tuteur, devait garder sur elle; et dans cette prévision, il avait cherché à mettre dans le cœur de sa pupille les principes vigilants qui la protégeraient contre les mouvements passionnés que révélait déjà son enfance.
Ainsi, jamais M. Simon n'avait laissé arriver jusqu''à s« pupille les*plus innocentes plaisanteries sur ce qu^on est convenu d'appeler les folies de la jeunesse. A une époque où la conversation joue avec toutes choses, avec le vice, avec le crime, avec le vol, jamais le sévère tuteur n'avait permis qu'un de ces mille récits qui amusent Toisiveté des salons fût légèrement fuit devant sa pupille.
Elle n'était point habituée à entendre rire des spéculateurs qui volent adorablement leurs actionnaires, des jeunes gens qui font de charmantes dettes et des filoux qui déploient un génie plein de portée dans l'enlèvement det montres et des bourses.
Selon M. Simon, toutes ces improbilés se tiennent par la main, et quand on permet à l'une de s'introduire dans l'esprit sous une excuse quelconque, les autres doivent suivre nécessairement. Comme nous l'avons dit, Sabine était exposée à n'avoir qu'elle pour décider de sa destinée. C'est pour cela que M. Simon, craignant Thabileté des séductions qui pourraient l'entourer, lui avait fait de rincondaite, de Timprobité, de l'indélicatesse même, des objets d'aversion et de mépris tellement odieux à son esprit et à son cœur, qu'il était certain que jamais un homme, à qui l'on pourrait reprocher la moindre action douteuse, ne prendrait ou ne garderait d'empire sur les sentiments de M'^ Durand.
Certes il était difficile d'accomplir avec une plus noble
prévoyance les devoirs de la tutelle; mais (nir une circonstance particulière, cette sévérité de principes qu'ail avait donnée à Sabine avait été pour lui la cau^e de plus d'tui ennui, et le jetait dans un véritable embarras.
Malheureusement Sabine était la fille d'un bomine dofti la fortune avait eu pour point de départ, des opérations honteuses, quoiqu'il eût su les mettre toujours à Tabri des poursuites judiciaires. La mère de Sabine, 'sans avoir été compromise dans les spéculations indélicates de M* Durand, les avait partagées en se faiisant le gardien d'une fortune indignement acquise. Séparée de biens avec son mari, elle §e trouvait toujours plus riche à chaque nouvelle faillite qu'il organisait. Quoiqu'elle eût subi la volonté de son mari sans l'aider jamais ni de ses désirs ni de ses cosseils, elle était morte avec la réputation d'avoir été sa compUoe. Il en résultait que, lorsque Sabine interrogeait >L Simon on sa femme sur ce qu'avaient été ses parente, l'un et l'ao- Ire lui faisaient lé plus souvent des réponses évasives^ efc remettaient à un temps éloigné les explications que deman** dait leur pupille.
Comme on a pn le voir, malgré tontes cea précanlioBtf, malgré mille réticences, la vérité s'était foit jour jnsqn?^ Sabine, mais cette vérité ne Ini était encore arrivée que comme une appréhension yagne, générale, et sans application personnelle. Or voilà que tout à conp, presque certaine d'être riche d'une fortune dont l'origine était méprisable, voilà que Sabine rencontre un homme qui Ini parait avoir un droii direct h s'indigner de cette riches^^ mal acquise, un homme estimé de td^ le monde, fier dana sa pauvreté , et qui peut dire peut-être qu'il n^est pas me obole de cette fortune magnifique qu'il ne paye, lui, d'une privation et d'un labeur pour lequel il n'était pas ûik
Que devait faire Sabine en présence de cet bomne^ et avec les sentiments que lui avait inspirés M. Simon? Précisément ce qu'acné avait fait.
Cétait là que commençait l^embarras dn tuteur.
^En effet, se disait-il, lorsque je lui aurai révélé la vérité, lorsque faurai fait une certitude de ses soupçons, que fera-t-elle?" Voilà ce qui alarmait M. Simon.
Restituerait-elle de sa propre volonté la fortune ravie? Certes c^eût été une noble et belle action; et, si elle eût été accomplie par un homme, il n'eût eu sans doute que des applaudissements pour lui et pour le tuteur qui lui avait donné les sentiments qui auraient dicté sa conduite. Mais d'une femme tout se discute: sa faiblesse présumée la livre trop, selon le monde, aux influences qui l^entourent pour qu'on n'eût pas dit que M. Simon avait aidé à cette restitution; que ses 4>onseiis, ses exigences peut-être, basées sûr son intérêt, que les méchants auraient coté à un chiffre considérable, avaient déterminé M''® Durand.
L'amitié qu'il avait toujours montrée à Prosny, l'asile qu'il lui avait donné chez lui, expliquaient admirablement cette opération d'un nouveau genre, et M. Simon était trop honnête homme pour ne pas avoir beaucoup d'ennemis, qui n'attendaient qu'une occasion de dire qu'il ne l'était pas.
Jusqu'à ce jour notre avoué avait compté que sa pupille marierait avant que rien la forçât à prendre un parti à ce sujet, il l'avait toujours tenue éloignée du contact des gens qui pouvaient Téclairer; elle avait passé la plupart d,es belles saisons à la campagne, et depuis un mois qu'elle était à Paris, les prétendants se présentaient assez nombreux et assez distingués, pour que M. Simon n'eût pas craint une rencontre de quelques heures avec M. de Prosny. Le hasard en avait décidé autrement, et il se
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tixNiTaU en hte d^une difficulté presque insoluble* Dans cette perplexité, il chercha à atteindre, tost de suite, le but qu'il avait en vue, et il écrivit immédiatemeal « M. de Bellestar, en le priant de passer chez lui dès le iendomain.
Cela fait, il remonta chez lui, espérant trouver Sabine près de sa femme; mais il apprit que sa pupille, pré* textant un violent mal de tête, s'était enfermée chez elle* U eomprit pour quelles pensées elle avait ainsi recherché la solitude, et voulut la faire appeler; mais sa femme 1^réla en lui disant:
^Est-oe qu'il s'est passé quelque chose entre toi et Sabine?
— Je te conterai cela, dit M. Simon; mais je veux d'abord que tu la forces à sortir aujourd'hui, demain, pendant quelques jours« Voici l'époque des étrcnnes, c^est aussi la fête à la in de cette semaine; fais-lui un prétexte de tout cela, pour remmener partout où tu voudras, dans les magasins les plus curieux. Je t'ouvre même un crédit de dix mille francs pour ne rien lui refuser de ce qui pourra lui plaire.
— Mais, fit M^<^ Simon , je dois te dire une chose sur laqeelie Sabine m'a demandé le plus profond secret, secret que je lui ai promis, tant ce qu'elle m'a demandé m'a paro bizarre et sans raison.
— Et que t'a-t-elle donc demandé?
— Une chose qui doit avoir quelque rapport avec le crédit énorme que tu m'ouvres, pour satisfaire ses capri** oes; elle m'a dit tout simplement ceci: „Est-ce que, si je demandais cent mille francs à mon tuteur sur ma fortune, il ne les donnerait?^
— Afal fit M. Simon en frappant du pied, nous y voilà.
SI
— J'avoue, dit M*"* Simon toul étonnée de faûr dont ion mari écoutait cette nonrdie, j'avoue qie je ne tait mise à rire à cette folle question^ et que je lui ai répondu que tu ne le devais pas et que tu ne poavâis pas le fiûra.
— C'est vrai, dit M. Simon, je ne le dois, ni no le pnifi.^ Et «""est après oe relus qu'elle s'est retirée dans sa cbambre?
— Pei d'instants ^ès, mais sans avoir Pair lilessée et fâchée de ce que je lui avais dit. Seulement elle m'n priée, elle m^a suppliée de ne pas te parler de cette folie, et, en vérité, j'y mettais si peu d'importance, (|ue je ne Teusse pas fait sans ce que tu viens de me dire.^
M. Simon raconta rapidement à sa femme ce qui s'était dit entre sa pupille et lui, et la pria d'aller près de Sabine. M™^ Simon revint presque aussilOt. Sabine n'était pas cliez elle. On Ht chercher dans toute la maison, et Ton finit par apprendre que sa gouvernante avait été chercher un fiacre, et qu'elles étaient sorties ensemble. Dans les habitudes de Sabine, .c'était une chose inouïe que d'être sortie avec cette femme sans prévenir M"*® Simoh.
M. Simon, quoiqu'il pensât que cette sortie avait rapport an sujeit dont il avait été question entre Ini et Sabine, se perdait en conjectures sur ce qu'arait pu vouloir filire sa pupille. Cependant toutes les questions de H. Simon aux gens de ss maison uvaieoft été faites de manière à montrer cette sortie co^nme approuvée for lui; ii fit mémo quelques plaisanteries sur la pféteation qu'ffrait Sabine de fahre des surprises pour le premier jour de Tan; mais ii fiii tout surpris lorsqae quelqu'^un lui dit qu'^arant de sortir la gouvernante était venue s'informer à l'office de Tadreise de M. de Prosny. S»ns pouvoir supposer que ce» avis fût donné avec une intention malveiltettte^ W^ Simon ^ ce-
pendant bien fâchée de ceUe circonstance: il faut si peo de chose pour, donner un prétexte à une méchante parole; et de si bas qu'elle parte, elle trouve si aisément des échos, que la bonne dame se promit bien gronder la jeune imprudente.
Mais M. Simon exigea de sa femme qu^elle parût complètement ignorer la démarche de Sabine ou que du moins^ elle n'*eût pas Tair d'y attacher dimportance, et lui promit de savoir bientôt la cause de sa sortie.
Une heure ne s'était pas encore écoulée que Sabine rentra. M"« Simon lui laissa croire qu'elle avait trompé sa vigilance, et ce ne fut qu'une demi-heure après son retour qu'elle alla chez la jeune fille. Au premier regard, JÊL^^ Simon devina qu'il y avait dâ se passer quelque chose d'extraordinaire, Sabine était rayonnante, une satisfaction intérieure brillait dans ses yeux. W^^ Simon, sachant que la joie est d'ordinaire assez communicative, dit alors » sa pupille:
,,Ta es tout à fait guérie de ton mal de tête?
— Tout à fait.
— C'est probablement à la promenade que tu viens de faire que tu le dois?
— Eh bien! oui,^ dit Sabine joyeusement.
Il y avait un si naïf contentement dans cette réponse, que M"« Simon ne voulut pas arrêter l'élan de cette joie, de peur de refouler en même temps la. confidence qu'elle espérait obtenir.
„Tu as donc fait de bien belles choses? dit-elle à Sabine.
— J'espère en avoir fait une boone, répondit celle-ci^
— Et peut-on la savoir?
su
— Vous le saurez le premier jour de r*aii, dit la jeune fille; c'est une surprise que je vous ménage à vous et à mon bon tuteur.^
Xa réponse de Sabine semblait faire allusion à une -cbose si vraisemblable, o'*est-à*dirè à un cadeau qu^elle préparait pour ce jour-là (le jour de Tan), que M"*« Simon pensa qu'elle et son mari avaient peut-être donné des raisons bien extraordinaires à une démarche toute naturelle. "Cependant elle fit quelques instances pour apprendre quelle était cette importante affaire; mais Sabine demanda si gracieusement et si instamment qu'on lui laissât son secret, que Iff^^ Simon fut à peu près convaincue que la sortie de sa pupille n^avait eu d^autre motif que des emplettes à faire. Cela n'expliquait point cependant le grand fait dé rinformation qu'avait prise la gouvernante sur la demeure de Silvestre. Mais il se pouvait que cela fût une démarche personnelle à la gouvernante, et d'ailleurs M. Simon s'étail réservé le droit de pénétrer ce mystère , et M"« Simon ne poussa pas plus loin ses questions. Le reste de la journée se passa comme tous les jours qui avaient précédé ces deux derniers jours, il n'y eut que quelques mots échangés à ce sujet entre le mari et la femme. A l'heure du dfner, l'avoué lui dit tout bas:
^Je sai» touU
— Eh bien?
— - Cest ce que j''avais soupçonné.
— Est-ce mal?
— Non, assurément non. Mais c^est mal fait.
— Il faut rempêcher d'aller plus loin.
— Peut-être, dit M. Simon; il m'est venu une idée... mais il faut bien y réfléchir."
L'arrivée de quelques convives empêcha Texplication d'aller plus loin, et la soirée s'acheva sans qu'il parût aux yeux de personne qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire dans la maison.
Il n'en était pas de même chez Proany. Vers six heures \\ retourna chez lui^ calmé par la réflexion qui )ni «v«ii^ foH considérer Us petits événements de la veille et In reniH)Qtre du matin comme des circonstances très-vutr gmw que son bumettr avait grossies, et qui ne recommenceraient plus. Le travail aussi, «etie puissante distraction, était venu en aide à la réflexion, et lorsqu'il arriva chez lui, Silvestre était comme un homme qui a cl09 u» compte fâcheux et qui se dit qu^il est inutile d^y penfer dafantage. Pour mieux dire, il avait fermé la porte mit les tristes souvenir^ du passé et sur les espérancef (oUe» d'un avenir impossible, et il s'était remis autant que fiO^ble dans sa vie telle qu'elle était, telle qu'elle pro^ mettait d'être.
Dans cette disposition d'esprit, il se repentit de la liTBSquerie avec laquelle il avait^ le matin même, répondu a sa tante, et il s'apprêtait à calmer par ses prévenances et 0es caresses l'humeur qu'elle pouvait en avoir gardée; mais en arrivant chez lui, il jugea que ce serait chose fort difflcile: M'i^ de Prosny était en train de mettre leur
àeate oMrerl, et au boi^ur gracieux qu^il lui adressa elle répondu par an bonjour rogue et sec, puis elle se dëtourna eb eoKtioua le travail doat elle s''oocupail, en levant les yeux au ciel ei en poussant de profonds soupirs*
Siivestre se garda bien de touober à cette colàro pur la noiudre parole. M"^ de Prosnf lui faisait Peffét d'une machine électrique chargée outre mesure; }e moindre €on« lact direct devait avoir pour résultat une véritable explosion. Il se tint à l'^éeart et voulut rentrer dans sa chambre; »MS la tante avait trop amassé de colères sur sou cœur pour rester plus longtemps avec un poids pareil, lors^^oUe pouvait s'ea décharger. Elle se mit donc à dire d'un ton lamentable et com»e si elle se parlait à elle^ méiœ:
^eurensement que ee sera bientôt fini! heureusement que J'aiarai bientôt six pieés de tetre sur le corps !^
SiWestre eut le courage de résister à cette premiènfe atlaquOt ^^ ^ replia du côté de sa chambre»
La tante, voyant la manœuvre, reprit aussitôC:
^t si la mort tte vient pas assez vite, il y a Um* jeors un moyen de débarrasser (jbs gens de lu présence qui doit lea enouyer... La Salpétrière est faite pour les vieilles femmes.^
A des natures pareilles à celle de M'^^ de Prosny il eftt iallii pour neveu un homme qui écoutât de telles pa«* rôles comme on écoute le émit d'aune casieade, sans s''inquiéter si les flots arrivent ip^ns pressés ou plus lenta; mais Siivestre n'^vasl pas cette patience, ^ il ne put retenir un mouvement d'^humeur. La tante le vit; C'était assez pnur déterminer la détonation. Elle se tourna vers Siivestre, les yeux ardents comme des charbons, le visage tremblant de colère.
,,Ce n^est pas assez tôt dans qaelqucis jours sans doute; c^est tout de suite qu^il faut que je parte! Eh bien! soit, tout de suite. Et si Ton m^arrête parce que je ten» drai la main, on saura pourquoi je suis dans la rue, pour* quoi je n'ai plus de quoi vivre!... Cest bien, e'est bien.^^
Silvestre se jeta devant la porte extérieure, et arrêta sa tante en lui disant:
,,Mais qu'avoz-vous donc?
— Ne m'arrêtez pas, monsieur, ne me touchez pas!^ 8?écria la vieille comme si elle avait été en présence de quelque horrible assassiq.
C'est une chose fort désagréable pour un homme qui cherche quelque chose d'un peu nouveau à £re, que d'être forcé de répéter ce qui a été écrit cent mille fois avast loi; mais la conduite de M*'® de Prosny nous force à le re^re encore: „Quand' une vieille femme s'avise d'être iléchante, elle l'est avec une férocité près de laquelle la nature du tigre a toute la douceur de Tagneau. Ce qu'il y a surtout d'odieux dans cette méchanceté, c'est qu'elle s'abrite derrière des égides que les honnêtes gens doivent respecter. Ainsi ces terr^liles furies ne manquent jamais d'invoquer la faiblesse de leur sexe et la vénération due à leurs cheveux blancs.^^
Silvestre avait eu à subir beaucoup de scènes de la part de sa tante, mais aucune encore de cette violence, aucune surtout qui eAt procédé avec cette rapidité et sans qu'on lui en eût dit les motifs.
„Mais expliquez- vous donc! s'écria-t-il; qu'avezvous? que vous a-t-on fait?^
M^'® de Prosny le toisa d'un regard de colère et de mépris, et lui répondit:
„Yous êtes un lâche !^
Cp mot suffit pour éclairer les soupçons de Silvestre. Il ne douta plus que sa taute n'eût découvert quelle était la jeune fille à laquelle il avait cédé sa place à Téglise. H se trouva donc rejeté tout à coup dans les pensées quHl avait résolu de fuir; Timpatience que lui avait causée la colère extravagante de sa tante, jointe à Thumeur que lui donna la crainte d'aune discussion à propos de Sabine, Texaspéra, et il répondit d'un ton qu'il n'avait jamais pris jvsque-là avec sa tante:
„Lais8ez-moi tranquille! vous êtes une vieille folle I...^
Après ce mot exorbitant, Prosny se retira dans sa chambre. C'était là une belle occasion pour sa tante de «lettre à exécution son projet de départ: mais ce n'étail pas là son but. Elle resta un moment abasourdie de la violence du coup qu'elle venait de recevoir, mais presque aussitôt elle sentit que l'heure était venue où il lui fallait briser à sa première parole la première révolte de son neveu, ou qu'il lui fallait perdre l'empire tyrannique qu'elle avait exercé sur lui jusqu'à ce moment. Elle se redressa, et, ce qui peut paraître inouï à nos lecteurs, plus furieuse qu'houe ne l'était, rœil plus hagard, les lèvres plus contractées, elle alla se placer devant son neveu en lui disant.
„Qu'aveE-vous dit, malheureux, qu'avez-vous dit?
— J'ai dit... j'ai dit, fit Silvestre en détournant la tète, j'ai dit que je vous demande un peu de repos, que je suis malade, que je suis malheureux, et qu'il ne s'^en faut de guère que je n'en finisse avec la vie."
L'accent dont Silvestre prononça ces dernières paroles était bien celui d'un homme qui, ne voyant nulle issue au malheur où il était enfermé, ne recule pas devant celle que la mort peut lui ouvrir. Mais M"® de Prosny, qui savait combien elle mentait lorsqu'elle criait sans cesse qu'elle
souboltait la mort, n'était pas femme à aimagifter.^ue ce 4ééc pût être siocère daas le cœar d'ua autre, et elle ré^ pondit à Silvestre:
„Cela vaudrait mieux que de faire ce §iie vo«s faites Voiw, le fils de M. de Prosay, vous aimez la fiUe du vih* leur Duraad«
— Moi! s'éerta Prosay, qui ne s'*était pa» rendu im compte assez exact des vi^es sentiments qu'ail épronvaH pour que cette accusation ne le frappât point comme «se injustice.^, moi, répéta-t-il, ah! je vous le répète , c'est de la folie.
— Vous ne l'aimez pas?
— Je la connais à peine. Je Pai vue deux fois «a «a vie.
— Ahl fit la vieilie, c'est donc pour cela qu'elle est venue aujourd'hui ici?
— Ici! s'écria Prosny! îd, dans cet appartement?
-^ Oh! non, fit la tante; si elle avait osé y mettre les pieds, si cette drôlesse, la fille de ce scélérat, s^était ktrodmte ici... mai|^ je l'aurais chassée avec ua bâton... je l'aurais tuée... riou, non! n'ayez pas peur, elle n'est pas venue ici... elle s'est arrêtée chez le portier. Et là sa complaisante, cette vieille infâme qui l'accompagne, a demandé si c'était bien ici la demeure de M. de Prosny, ce qu'il faisait, s'il était riche, s'il était pauvre, sil éfcidt rangé... Que sais-je les informations ^'elle a prisea...^^
Silvestre était à cent millions de lieues de la eolèie de sa tante, et ne pensait plus qu'à cette étrange démarche de Sabine.
„Ce n'est pas possible, s'écria-t^il.
— .l'ai donc menti? repartit W^^ de Prosny.
— Mais pourquoi^ dans quel but serait-elle venue?
— Voqs devez le savoir... Quaad on a des kilrig'iies, on sait pourquoi les péronnelles qu'on aime vienneat vous .^pionoer jusque dans votre maison.^^
Sl^i» de Prosny pensait-elle véritablement ce qu'elle disait, ou bien était-*€e le besoin d'injurier cette jeune fille et de punir Silveslre de ses égards pour elle, qui la faisait parler de cette façon brutale? Toujours est-il que, psafitanil de la slupéEactioi de 9on neveu, elle continua:
,,Di reste, ça ne m'élonne pas, oa hérite aussi bien de» vioee que de l'argent volé, et je ne sois pas surprise que la fille d'un scélérat soit une petite...
— Ma tante, s'écria Prosny indigné, ne répétez jamais un mot semblable sur M"® Durand (le mot avait été dit), ne le répétez pas, ou, sur l'honneur de mon père, je vous le jure, je pars... je quitte la maison... Je ne vous revois jmnais..."
La vieille eut peur*., mais elle jugea que cette menace ne tiendrait pas contre un appel à des devoirs sacrés, et elle répcHidit:
^Oh! mon Dieu, vous n'aviez pus besoin de me le dire, il fallait me laisser partir tout à l'heure, il fallait ne pas jouer la comédie, en faisant semblant de me retenir. Au Bioment où quelque chose de ces Durand nous a touchés^ j'étais sûre que la misère viendrait tout aussitôt. Le père m'a réduite à la pauvreté... la fille me retire le der* nier moreeau de pain de la bouche, ça devait être. Aime-la, mon garçon, aime-la, c'est bien honorable pour toi.
— Ma tante.» dit Silvestre d'un ton suppliant.
— Bhl bon Dieu, qu'est-ce que ça te coûtera? re^ prit M^'® de Prosny devenue plus calme, et par eonséquent plus cruelle, qu'elle se faisait mieux éeouter*.. ça te coûtera l'*estime de tous les honnêtes gens... mais ça te dé-
bBrrassera d^une vieille fille qui Tenuuie, qui te pèse, qui te coûte à nourrir... Il y a compensation, sans compter Tamour de cette coureuse, qui prie le bon Dieu le matin et qui trotte le soir après les clercs de son tuteur. Va, mon garçon, va, tu es en bon chemin."
Silvestre souffrait horriblement, mais il subissait la loi de toutes les natures vives et faibles. Après un violent emportement, il s'hélait senti pris d'aune sorte it hm^ tude soudaine, de découragement désespéré. II n'avait plus la force de se défendre, ni contre sn tante ni contre le hasard qui Pavait jeté dans la fausse position oii il étmt; il tomba sur une chaise, appuya sa tête sur ses deux mains et murmura sourdement:
„Et n'avoir pas le courage d'en finir!
— Que dis-tu? fit la vieille.
— Rien, rien; mais, je vous en prie, laissez-moi; je vons le jure, je n'ai rien fait, rien dit qui puisse vous irriter... Je ne sais pourquoi M''® Durand est venue ici... Je ne veux pas le savoir... Si vous l'exigez, je quitterai- l'étude de M. Simon, je ferai ce que vous voudrez; mais par grâce, par pitié, je vous en supplie, laissez-moi une heure de repos. J'ai tant souffert... Je souffre tant."
On dit que le tigre, poussé par le seul instinct de la destruction, s'attaque sans faim à un animal plus faible que lui. 11 le déchire avec fureur tant qui! se défend; puis couché près de sa victime vaincue, il en surveille les derniers mouvements et la frappe de sa griffe puissante, tant que la chair tressaille dans les dernières convulsions de Tâgonie: puis enfin, lorsque tout mouvement a cessé, quand tout gémissement s'est éteint, la bête fauve s'éloigne avec dédain de ce corps inerte. Il en fut de mémo de la méchanceté de la vieille...
v^Pauvre sol, pauvre niais !^^ dit->eUe à son ueveo, vaincu et abattu devant elle.
Et comme il ne répondit pas, comme il tomba tout à fait la tête sur la table, immobile et anéanti, elle s'en alla en levant les épaules et en disant:
„Et ça s'appelle un homme!*'
S7 décembre 1843.
Hier c'était le jour où M. Simon avait prié M. de Belleslar de passer chez lui. En recevant cette invitation, le marquis se persuada que TefTet qu'il avait produit dani la soir^ du réveillon avait été si complet, que son ma-» riage était une affaire faite. Le système des tourbillons et des atomes crochus qui s'attrapent les uns aux antres et qui finissent par faire des mondes, est on ne peut mieux applicable à la vie humaine. Ainsi une passion se met en mouvement, elle commence son tourbillon, et voilà que mille circonstances, qui seraient demeurées isolées sans cette passion, s'y rattachent; à celles-ci viennent s'en joindre d'autres qui en accrochent de nouvelles, si bien qu'en peu de temps, ou plutôt selon la rapidité du tourbillon, la plus petite aventure peut devenir une grosse histoire.
Pour vous prouver la justesse de cette comparaison, je vous prie de suivre Itf. de Bellestar qui entre chez son bijoutier avant d'aller au rendez-vous de M. Simon, Supposez que M. de Bellestar n'eût pas voulu épouser W^^ Durand, supposez que M"® Durand n'eût pas fait attention à II. de Prosny, supposez que notre tourbillon qui marche depuis deux jours n'eût commencé sa rapide rotation que
demain, et rien de ce qui est airmé et de ce qui arrivera n^eût été comme cela est et comme cela sera; il est possible que M. de Bellestar ne Mt pas entré chez son bijoutier, il est surtout très-certain que celte visite n'eût paé eu les résultats qu'acné amena.
M, de Bellestar venait s^nformer si qnelqfues bijoux qnil avait commandés seraient achevés pour Téchéance fatale des étrennes. Le bijoutier, tout fier d'*avoir plus que satisfeit aux exigences d'une telle pratique, ouvre une armoire dans laquelle il renferme les diamants et les bijoux d*un prix très-élevé. Le regard de M. de Bellestar suit la recherche que le bijoutier fuit de Técrin qui lui esi destiné, et ce regard rencontre tout à coup un bracelet fort simple, mais enrichi d^nn brillant plus qu'*ordinairèi
Ce diamant, ce bracelet, M. de Bellestar les coduaft; il les a vus, il y a à peine trente-six heures, au bras de ]|[lle Durand. Voilà qui est bizarre, étrange, inouï; peutêtre se trompe-t-il.
„Pardon, dit-il à M. Léonard, montrez-moi donc oe bracelet; il me semble très-remarquable.
— Ceci?" répondit M. Léonard en tendant le bracelet à M. de Bellestar, sans remarquer Tair curieux du marquis.
Celui-ci regarde, examine, et devient de plus en plus assuré que c'est bien là le bracelet de W^^ Durand.
„Ah! fait le bijoutier qui voit enfin Pattention de M. de Bellestar, c'est une belle pierre, et si c^éttit mieux monté...
— Voos êtes diargé de la remonter?
— Non... non... dit M. Léonard, occupé de Técrin quMI Ta sonmettre au jugement sévère du marquis.
— Ce bijoa est-il donc à vendre?
— Pas le moins da monde, répond M. Léonard... Voici ce que vous m'avez commandé.
— Ce bracelet n^est donc pas à vous? dit le mafrquis.
— Malheureusement non...
— Et à qui donc apparlienl-il ?**
Le bijoutier s'aperçoit enfin de rinsistance 4u marqois •t répond:
„Ce n'est pas mon secret...
— Il y a donc un secret?" fait M. de Bellest^r.
M. Léonard examine à son tour le marquis et hii dit d'un ton alarmé:
,,Vons coanaissez ce bijou?
— Parfaitement.
— Eh bien! s'écrie M. Léonard, je vous en supplie, venillez garder sur ce sujet le plus profond silence. Je suis désolé; j'avais dit à ma femme de le monter dann notre appartement avec tous les autres bijoux qu'on m*a apportés... Mais je suppose que monsieur le marquis voudra bien être discret?"
M. de Bellestar pensait beaucoup; il tira enfin cette eottdnsioB de ses profondes méditations:
„Discret! dit-il, je vous promets de l'être. Mats je suis curieux, et il faut que vous me disiez comment et pourquoi ce bijou et d'autres, à ce qu'il paraît, sont arrivés dans vos mains.
^^ Je suis désolé, monsieur le marqnis; mais c^est une afi'aire toute particulière et dont j'ai promis de ne point parler.*'
M. de Bellestar se renferma encore une fois en Ini-^néiiie et se trouva si intrigué, si curieux d'apprendre ce mystère, qi^oubliant tout à fait l'énorme distance qu'il y avait; entre lïii et son bijoutier, il lui répondit en clignant les yeux:
^Et si je TOUS disais que cette affaire peut me regarder beaucoup?''
M. Léonard ouvrit de grands yeux. M. de Bellestar crut avoir trouvé quelque chose de spirituel, et, comme tous les gens qui n^en ont pas Phabitude, il se laissa aller à. Tenvie de le dire.
,,Oui monsieur Léonard, peut-être s''agira-t-il bientôt d'un écrin de mariage et peut-être ce diamant devait-il s'y trouver.''
Ce fut le tour du bijoutier d'établir avec lui-même un colloque intérieur; il paraît que le résultat en fut trèsexcellent, car il prit un air joyeux et confidentiel et reprit :
^Eh bien, M. le marquis, je vais vous raconter comment cela s^est passé, et, si je ne me trompe, je croi» que cela vous fera plaisir.
— Tant mieux, fit le marquis, car puisque j'ai commencé , je puis vous dire qu'en sortant de chez vous je vais chez M. Simon.''
La confidence à faire parut assez importante à M. Léonard pour qu'il fît passer M. de Bellestar dans le cabinet attenant à son magasin^ et voici ce qu'il raconta:
pilier M^^^ Durand vint chez moi; je la connais depuis son enfance, ayant été le bijoutier de sa mère et ayant fait jadis des affaires importantes avec son père.
— Un mot à ce sujet, dit M. de Bellestar, en interrompant M. Léonard. On a dit beaucoup de mauvaises choses sur M. Durand. Puisque vou^ l'avez connu, qu^en pensez-vous?"
Le joaillier fit une légère moue et repartit: „M. Durand avait d'assez grands capitaux; il les faisait valoir à sa manière, et ceux qui ont cru se trouver
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i^sés ont beaucoup orié. Mais, vqus le sa^ez, monsiear le marquis, les capitalistes, au moment où ils prêtent, sont -des «n^es bienfaiteurs; puis, quand Thenre est arrivée de leur rendre ce qu'ils ont prêté, ce sont des usuriers, des fripons, des voleurs; mais M. le marquis sait comme moi qu'air faut beaucoup rabattre de toutes ces criailleries. Donc pour en revenir à M"® Sabine..."
Il semblait que Tair réjoui de M. Léonard eût rassuré le marquis sur le chapitre des bracelets, car il en revint pour sa part à M. Durand le père.
„Pardon encore, lui dit-il, quoique je sois tout à fait en dehors des sots préjugés qui font peser sur les enfants les fautes de leurs parents, je ne serais pas fâché d''être mieux informé relativement à M. Durand."
Cette prétention d'un marquis, fort entêté de sa noblesse, à ne point partager un préjugé vulgaire, mérite d'être expliquée. Au compte des hommes comme M. de -Bellestar, la naissance n'est une question importante que pour ce qu'ils appellent les gens nés; et, pour parler en termes catégoriques, comme les vertus d'un bourgeois ne donnent pas à ses enfants le moindre titre à être antre chose que des bourgeois, son improbité ne leur enlève rien. La grande tache des gens de cette sorte étant la èonrgeoisie, rien ne Tefface et rien n'y ajoute, et du moment qu'un mariage noble peut couvrir la plus grande, ildoit couvrir encore plus aisément les petites. Cependant la question du marquis semblait embarrasser cruellement le bijoutier, et il répondit:
„Pour ma part je n'ai jamais eu à me plaindre de M. Durand.
— Quel genre d'affaires faisicz-vous donc avec lui?
«- M. Durand, indépendamment des affaires indus-
AV lOVB Iil 90V1. T. L 5 '
ttkWtB oft ii aYéit gagné si fortime» nmait à obHig«r« Tronvpé souvent^ il finit par demander des garasties. 11 toi irrita donc de faire quelquefois des avances considérables sar des dépôts de bijoux, d'argenterie, de diamai^. Il en résnlta que lorsqu'il avait perdu tout espoir d^étro remboursé, il fallait bien qu'il se défît de ces bijoux; alors il s'adressait à moi... et...
— Je comprends,^ fit M. de BeUestar.
Le père de Sabine avait eu parmi d'aubes qnalilés celle de prêteur sur gages. Malgré son dégagement sincère des vulgaires préjugés, le marquis fut peu clurmé el S'éloigna le pins vite possible do cette pensée e» disant à tt. Léonard:
«Donc vous avez vtt hier M^ Sattine?
-• Oui, monsieur la marquis, je croyais qu'elle voatfit faire quelques emplettes et je m'apprêtais à hii montrer tàetf pins belles parures, car elle a une plus grosse tcnr« inme que ne le 4tt son tuteur, mais je fus très-^étonné lors- ^"^llo ma dit qu'elle voulait me parler en particulier. Une ibis dims ce cabinet, elle sortit d'un pelit sac de vdonrs non-seulement le bracelet que vous aves vu, «Mis nne fi* Yière en diamants, des boutons admirables, enfin un col-' lier de parles, tout cela d'une beauté rare»
1^—11 fout, me dit^lle, que vous estimieE tout cela,
^^ Pourquoi cela? tsi dis-je.
,1-^ DitesHaM>i c& ^qne «èla vaut, reprit-elle.
1,^ C'est fort difficile, répoodis**je; et an effat, no sachant quel était son but et ne voulant pas lui donner dos j^rix «ingérés^ J'esliniai tout cela à ctnqunnte mflle écus, bien que cela vaille au bas mot deux cent cinqnantn mAe francs^
„— Ah! c'est Uenl me dit-dle d'un ur Joyeux; j#
traigQiiis ^if on ne m^eût trompée sur la valeur réelle 4e ces bijoux."
Je ne sais pourquoi, mais c^était pour parler pluUl q«e pour foire une proposition sérieuse; mais je lui dis:
,,S'ils étaient à vendre, je m'engagerais à en trouver ce prix-là."
W^^ Dimind s'empara aussitôt de cette parole, ^ui m'était échappée par hasard^ et me dit aussitôt:
,,K bien! M. Léonard, vous pourrez encore plus aisément me faire prêter cent mille francs sur ub pareil nantissement?^^
— M''^ Durand^ It le marquis tout stopéfoit, venait pour emprunter cent mille francs sur gages I"
L'étonnement de M^ de Bellestar l'avait cmpédië de femarquér le sens des paroles que Tancâen complice da père Durand avait, disait-il, si innocemment laissé échapper devant la jeune tlle en offrast de vendre pour cinquante mille écus* ce qui valait presque le double de cette eomme. M. Léonard s'empressa de repreodre:
„A votre étonnement vous devez juger du mien:
„CommentI m'écriai-je) mademoiselle, vous voules emprunter cent mille francs?
^^^ U ne 1^ faut^ me répondit-^lle résolument^ aifourd^tnii, sinon aujourdlwi, dans deux jours au plus tard. Voyez si vous pouvez faire ou me faire fiure cet «mprsBft; si vous ne le pouvez |mis, j'irai ailleurs."
Cda devenait grave: elle pouvait aller dans une maison où l'on abusftt de sa proposition. Vous comprenez, anasiear le marquis, il y av^U 4e ^uoi la faire assassiner m plein jour dans une arrière-boutique; fêtait effiroyable. 0*«tt avtre «6ié^ je réfléchis qu'elle était mineure, que c'était une ehMe imposs3>1e que de la satisTiDîre moi-niéae.
b^un autre c6té encore, je ne pouvais lui faire Viosohe de retenir ses bijoux. Dans celte perplexité, je pris on moyen terme, et je lui dis:
„Vous devez savoir qu'une affaire de cette importapee ne se conclut pas en une heure. Je n''ni pas les cent mille francs, mais je puis les trouver, et si vous voulez, me laisser les bijoux jusqu'à demain, je pouprai vous donner une réponse certaine dans la journée.
„ — Mais, reprit-elle, pensez- vous que cela puisse se faire?^
Je voulais la rassurer, sans cependant lui faire des promesses que je ne voulais pas tenir, et je lui dis:
„Si Talfaire est possible, vous la ferez avec moi plutôt qu'avec qui que ce soit.''
Sur cette assurance elle partit après m'avoir dit toutefois:
,,Ce que je demande surtout, c'est le plus profond •ecret."
— Ah! diable! fit le marquis, et c'est aujourd'hui que vous devez lui faire cette réponse?
— Oui, fit M. Léonard d'un air mystérieux et ravi; les cent mille francs sont là tout prêts.
— Comment! reprit M. deBellestar; un homme comme vous, un homme grave, vous avez pu prêter les maiAS à une pareille folie!
— Ah! monsieur, lit le bijoutier d'un air important, quelle idée avez-vous de ma prud'homie^? Non, monsieur,
^ If. B, Voué n'aroDS pa nous expliquer Templei de ce mot trop oabli^ qu'en supposant que M. Léonard, aji^nt entendu parler 4e l'ëtablissement des conseds de prud'honiniea , aura consulti^ un dictionnafre pour savoir de quoi il B'agisoait, et aura trouvé à c6té do mot cheiciië celui de prud'homie dont nous recommandons l'usage plus fr^uent.
fîVù^ di rmUeurJ
ttOD, je a^ai point prêté les mains a cette folie^» ((«oiqu'A vrai dire je les aie on pea prêtées, puisque je prête les cent mille francs,^
C'était trop d^esprit pour le marquia, à ce qu^il paratt, car il riposta assez peu galamment:
^.Te ne vous comprends pas du tout... veuilles- vous expliquer plus clairement.
— EU bien! fit M. Léonard en appuyant sur les motS4 eh bien! M^® Durand n'était pas à cent pas de la maison, que j'allais chez M. Simon lui dire ce qui venait de se passer.
— AfaL.. Et M. Simon a permis que vous lui fissiez ce prêt?
— Il paraît^ reprit M. Léonard, que c'est une histoire... M. Simen ne s'est pas décidé comme ça tout de suite, il a réfléchi; il ne voulait pas, puis il voulait, il avait l'air fort embarrassé; enfin il s'est écrié:
„Faites-le, M. Léonard, donnez à Sabine ce qu'elle vous demande. C'est une épreuve que je veux tenter, et peut-être cela finira-t-il une affaire qui m'embarrasse beaucoup*
— C'est extraordinaire! dit le marquis; M. Simon lusse sa pupille faire un pareil emprunt, sans même s'étonner de la gravité de la démarche, de la singularité de l'action, indépendamment de l'énormité de la somme!
— Il pamtt qu'il y a là-dessous un mystère, fit M. Léonard.
— Mais plus j'y pense, plus c'est inconcevable.
— Du reste, l'allaire est très-*régulière: j'ai passé un écrit avec M. Simon, pour que les bij<»ix puissent être retirés sans difficulté.^
M. de Bellestar réfléchit longtemps. Ses confidences
la
an bijoatier Ivi avaieat trop rapporté pour qoil lei reg^et^ Ifit, mais il ne jugea pas à propos ëe lui faire part ée ses i^éflexions. Il quitta M. Léonard après avoir regardé ses propres bijoux avec distraction et les avoir acceptés avec assez de facilité pour qu'ail dût être extraordinairemeni préoccupé. En effet, cette découverte sonnait mal à To-^ reille du marquis. Ou la démarche partait de Sabine, et e'^était là un fait qui méritait d''être approfondi d'aune façon complète ponr un futur époux ^ ou le Mi partait de M. Simon, et peut-être avaitr-il usé de ce moyen pour trouvepr de Tafgent pour lui-même en un pressant besoin. • Mais,^ dans ce cas, elle révélait une très-singulière administration des biens de sa pupille; c'^était un acte qui devait foire re*^ garder de pr.ès da^s la position de M. Simon, c'était enfin «n événement qui changeait les dispositions de ]I.deBellon Star, ou qui du moin^ refroidissait de beaucoup son ardeur. Bien que la fortune du marquis fût de beaucoup plus considérable que celle de M"® Durand, il avait cependant compté dans les charmes qui Pavaient séduit les cent vingt mille livres de rente qu'elle possédait en bonnes terres, des capitaux placés sur TÉtat, et jusqu'à ces joyaux dont Texistenoe était connue aussi bien que Torigine. La beauté, la grâce, la supériorité de Sabine avaient eu une assez large part dans l'esprit du marquis, sans qu'il voulût l'aocEoHte; et il pensa que quelle que fût la fortune qu'on lui apportât, et quelle que fût la sienne, elle ne suffirait pas à une femme qui procédait par caprices de cent mille francs. Le marquis examina le fait qu'il venait d'apprendre sous tous ses aspects, sans pouvoir lui donner une explication plausible, et il arriva chez M. Simon tout cuirassé de mauvaise humeur et de défiance.
Liirsque le marquis e«tra chez Tavoiié, il s^ëlail feit ^vaiioe un plan très^habilemenl conçu, vu sa grande aim* plioîté. Ce plan eût pu faire croire que le marquis ëlaii: «0 homme d^esprit, car il consistait à farder un silence è peu près complet, et i laisser parler M. Simon. D'horde» aaire tes sots comptent pkis sur ce qvils diront que snr ee qtie diront les autres^ Or, comme nous sommes à pe« près assurés que le marquis de Belleslar manque de ce qu'ion appelle précisément de Tesprit, en prenant oe mol dmns son sens absolu, il foui reoonnattre quHl avait à un degré supérieur ce qu*on appelle Tesprit des affaires.
Pour atteindre son but, il se composa un visage satbfait, et fit étalage de son empressement devant le» clercs de Tétude quand il demanda M. Simon.
On introduisit immédiatement le marquis dans le ca» binet de Tavoué. Connne 1« blonde Vénus qai laissait après elle un parfum enivrant dans Veau qu^elle avait traversée, ou comme un renard qui a empesté de ses fauves exhalaisons le fourré où il a passé, le marquis laissa aprèf lui je ne sais quelle odeur de ridicule qui excita la vefve de tous les clercs de l^étude. ils se mirent à la piste des causes de sa venue. Était-ce un procès? Le marquis en avait avec beaucoup de ses fermiers, avec quelques-uns des locataires de ses maisons, et avec bon nombre det entreprises où il était intéressé. Mms comme tous ses procès étaient à jour, on commença à supposer qu'il venait
pour quelque affaire d^un nouveau gêdre. Siltrcslre eu-*tendait de son cabinet le babillage des clercs , et les laissait volontiers cribler M. de Bellestar de leurs^ moqueries. Si généreux qu'on soit, on n'est jamais fâché d'entendre médire de l'homme qu'on déteste. D'ailleurs il était plus préoccupé que personne de l'arrivée de M. de Bellestar, et il ne songeait guère en ce ;mofflent à la bonne tenue de l'étude. Les anecdotes de toute espèce sur l'avarice, du marquis couraient d'un pupitre à l'autre, lorsque tout à coup la voix clapissante de Badinot vint interrooipre les mille suppositions qui se croisaient dans Pair.
nVous êtes tons des (Cette phrase voulait dire^
vous êtes tous des imbéciles.) Je sais, moi, pourquoi le marquis en question pose dans ce moment-ci chez le patron.
-— Tu sais cela, loi? e^-ce que le marquis t'a de* mandé conseil?
— Il m'a confié l'affaire.
— A toi?
— A moi, et ça pas plus tard qu'il y a deux jour».
— Où çà?
^ Chez le patron, à souper.
— Il ne t'a pas parlé!
— Impossible, dit Badinot, attendu qu'il a eu toujours la bouche pleine; je n?en sui^ pas «H^ns dans sa confidence.
— Est-ce qu'il a envie de t'acheter une étude? lui dit l'un.
— Ce n'est pas pour ça , dit un autre; il lui a offert «ue charge de groom, et il est venu chez le patron prendre des renseignements pour savoir comment Badinot oire les bottes.
— Hél Radinot, cria l^un d^eux, venx-tn qae je tu doulM un eerlifioitl sur la manière distinguée dont ta aehètes les pommes cuites et te fromage de Bne?"^
Le jeune clere loissa, pleuvoir sur lui, pendant quelques minutes, un déluge de semblables quolibets, et comme la riposte ne lui manquait pas d'ordinaire, il fallait quil fût bien sûr de Tefifet foudroyant de sa nouvelle pour se laôsser ainsi accahi«r$ enfin la curiosité l'emporta, et Tob cessa les plaisanteries pour dire de tous côtés:
,^ Allons, Radinot, voyons, qu'as*tu découvert?
— Moi! fit Radinot, rien du tout, rien du tout/^
Ce fut une immense acclamation de mépris contre Kaéitiot, acclamation qui fut calmée par un: „Messiears! mes** sieurs I^^ sorti du cabinet de Silvestre.
En ce moment Radinot glissa sa tête sur son pupitre eoirtme un serpent, et dit à voix basse, mais de manière à êt^e entendu de ses camarades:
„Ën voilà un qui sait aussi bien que moi pourquoi le marquis vient par ici traîner ses bottes vernies, et je parie deux sous contre un milliard que ça ne l'^amuse pas tant que moi.
— Voyons, finiras-^tu? De quoi s'agit-il?
— Il s'agit, reprit Radinot en baissant encore la voix, que le client qui est là dedans a envie de marquiser la pupille du patron."
Radinot fut généralement hué. Le peu de succès qu'il obtint lui fit a^ez oublier sa prudence pour qu'il élevât la voix plus qu'il ne le devait, et il dit assez haut pour que ses paroles arrivassent jusqu'à Silvestrc:
„Je parie une des Bordeaux que, si elle le veut, Wifr, Durand sera dans un mois nwrquise de Bellestar.
— Si elle ie veut esl joli, dit quelqu'un.
— Qoe oui qu^^elle le voudrait , si on le lui offrait.
— C'est ce qui te trompe, reprit Ra^not; elle trottTê le marquis béte comme un chou.
' — Elle te Ta conlé sans doute? dit-on à Railinot.
— Pardieul je crois bien, reprit un autre, elle est tombée amoureuse de Radinot.^^
Les plaisanteries allaient continuer sur ce chapitre, lorsque Silvestre entra dans Télude. Tomt le monde se tii^ et Silvestre dit dHin ton fort sévère^
^Messieurs, je crois devoir vous prévenir que si une plaisanterie pareille à celle que vous venez de faire recommençait dans l^étude, je serais forcé d^en avertir M. Simon, et vous savez tous comment il sY prendrait pour qu^atie ne se renouvelât plus.^^
Tout le monde avait baissé la télé sur son papier, eoceepté Radinot, qui examinait Silvestre en dessous. Le jeune drôle avait remarqué Taltération de la voix du midtro dero, et il put voir avec quelle peine Prosny maîtrisait son émotion. Aussi murmura-t-il au moment où Silvestre r^^ tournait à sa place:
„Toi, tu fais ton malin, mais je te connais, va!^
Cependant, tandis que ceci se passait à l^étnde, voici ce qui se disait dans le cabinet de M. Simon.
„Jo me rends avec empressement à votre invitation, lui avait dit le marquis, et je suis on ne peut plus déîsireux d'apprendre en quoi je puis vous être agréable.
— M. de Bellestar, lui dit l'^avoué, ^ rCesX pas un service," mais une explication que j'*ai à vous demander.
— De quoi s^agit-il? repartit le marquis en prenasi ii posture d^un homme prêt à écouter ce qu'ion a à lui dire.
— Eh bien! dit M. Simon, répondes-moi franchement^ ai-jè bien compris l^intentio» qui non» a lait désirer d^être
wvllé à mdo modeste réveillon, en supposant qoe vons y veniez pour voir plus particttlièrûment M"® Durand?
— Je ne dis non pas, répondit le marquis.
-* Ëh bien! reprit Tavoué, qu^en peasez-TOus?
— Je pense que M"* Durand est fort belle, fort spirituelle, fort bonne musicienne, et qu'elle danse à ravir.^^
Cette réponse, faite d'un ton dégagé, désorienta M. Simon qui croyait au marquis une véritable passion pour Sabine.
Et comme il ne voulait point avoir Tair de la jeter a la tête de qui que ce fUt, il répondit à M. de Bellestar:
„En ce cas, monsieur le marquis, j'ai mille million» de pardons à vous demanda devons avoir dérangé.^^ .
A son tour, le marquis fut embarrassé do Pespèce de congé qu'on lui donnait si lestement, et il répliqua:
^Ëais vous aviez probablement quelque autre choae à me demander que mon opinion sur le compte de M'^^ Durand?
— Pas autre chose, lui dit l'avoué, et je ne vois pas la nécessité de jouer au fin entre nous; j'avais cru remar«* qiier cet été que ma pupille vous plaisait. En insistant pour venir à notre réunion d'à vant-hier, vous m^avez fort danrement laissé voir vos inteoiions. D'après le ton dont TOUS venez de me parler de Sabine, il me paraît que la rencontre de dimanche a modifié ces intentions, il est doBc inutile d'en parler plus longtemps.
^- Diable, fit le marquis, comme vous y allez, M. Simon 1 Le mariage est une affaire trop sérieuse pour la conduire avec cette rapidité, et quoique vous ayez bien jugé de mes sentiments pour M''® Durand, je vous assure que je voudras être plus instruit que je ne le suis de son oaraotère, de ses goûts, de se» habitudes, de^..^^
Ici le marquis s'arrêta.
^,De qnoi donc? fit F*ayouë qui remarqua raffeotelion avec laquelle M. de Bellestar avait prononcé ces deroièrfiB paroles.
— De ses actions, s^ï\ faut vous le dire, repartit le marquis.
— Comment! de ses actions! fit Tavoué d'un ton presque fâché.
— Je les crois toutes innocentes, repartit le mar-* quis de Bellestar; mais peut-être ne sont-elles pas tou^ tes accompagnées de cette réserve qui est une des vertus les plus nécessaires dans le monde où elle serait appelée à vivre.
— Toutes les actions de ma pupille, monsieur le nunr^ quis, dit vivement M. Simon, sont irréprochables.
— Toutes? dît finement M. de Bellestar.
— Je vous avoue que je ne vous comprends pas, monsieur; le doute que «emlilent exprimer vos paroles, m'^autorise à vous demander une explication formelle à ce sujet.
— Je croyais que vous n'ea aviez pas besoin," re* prit te marquis.
Ceci fut dit d^Hn ton qui s'adressait plus directement à M. Simon, et semblait Taccuser de ne pas dire tout ce qu''il savait. Notre avoué ne put penser qu'une démarche faite la veille par sa pupille eût pu déjà venir à la connaissance du marquis; il craignit une iniprudence de Sabine, une action échappée à sa surveillance, et, tout alarmé de cette idée, il dit assez vivement au marquis:
„Monsieur, je réponds avec franchise à qui m'^interroge de même. Après ce que vous venez de dire, voua me (ievez pour ma pupille et ponr moi de vous expliquer très-clnircmeni!"
Daàs les esprits marfaUs, les iateoUons prennent oa mauvais sens, comme la matière qu^on verse dans un moule inal tourné. La vivacité de M. Simon Ht croire au marquis que le tuteur avait peur, il ne s'arrêta plus à rhistoire des cent mille francs du bijoutier Léonard; mm il s'imagina que toute la gestion de M. Simon n'avait pas été ce qu'elle devait être. Étonné de la demande qu'en lui faisait d^une réponse catégorique relaiivement à Sabine, sa défiance naturelle, jointe à sa fatuité, lui fit croire qu'on avait hâte de profiter de sa passion pour la lui faire épouser, et le marquis se tint encore plus serré qu'il n'avfiit résolu de l'être. 11 répondit donc, après un instant de silence:
„yous comprenez, M. Simon, que je n'ai point de. .question à vous faire. Sur quoi pourrais-je vous interroger? Sur les qualités de ll'^^' Durand? je la crois douée de toutes les vertus; sur la. position de sa fortune? je la crois excellente errégulière, puisque sa fortune a été dans vos majns."
M. Simon ne pouvait plus douter qu'une circonstance qu'il ne pouvait s'expliquer avait complètement changé les sentiments de M. de Bellestar, et il lui dit avec une certaine hauteur:
^Monsieur le marquis, je m'attendais à plus de loyauté dans votre réponse.
— M. Simon! fit le marquis d'un air indigné.
— Monsieur le marquis, reprit l'avoué, il est inutile de pousser plus loin cet entretien. Je vous répéterai encore ce que je vous ai dit: à une question franchement faite, je réponds franchement; à des paroles dont le sens m'échappe, quoique j'en comprenne la malveillance, je n'ai rien à répondre.
TO
— Comme il vobs plaira/ monsieur, diA le aiarqois «vec emportement; je souhaite que vous trouviez pour M*** Durand un mari qui soit moins exigeant que moi.^
M. Simon pfilit de colère, et reprit aussitôt: ' ,,M. de Béllestar, voilà dix ans que j'ai Thonneur d^lre chargé de vos a)T»ires^ je désire que vous trouviez quelqu'un qui les fasse plus loyalement que moi/^
Le marquis sentit qu'il avait été par trop loin, el il voulut ramener un peu M. Simon.
„En vérité, lui dit-il, je ne sais ce que vous voulez dire."
La figure de M. Simon montrait suffisamment qnil lui fallait toute la force de sa volonté pour ne pas proeéd«r d'une manière plus directe é sa rupture arec le marquis; à ce moment, et comme s'il eût voulu ajouter par la fv^sence d'un tiers an pouvoir de la contrainte qu'il s'imposait, •1 Ouvrit la porte de son oahinet et appela Silvestre.
Celui-ci entra. L^accent altéré de la voix de M. {Simon, la pâleur de son visage l'étonnèrent, et dans le premier moment il se crut ia cailise de cette colère, comme si «on patron avait deviné la colère qn^il ressentait hii-même de la présence de M. de Bellestar, comme si toutes les agitations que lui donnait la pensée de Sabine avaieni été révélées i son tuteur; mais Silvestre ne garda pas long* temps cette appréhension, lorsque M. Simon lut dit avec une vivacité qui* n'avait rien de fâcheux pour lui:
,^M. de Prosny^ vous ferez mettre en ordre tous les dossiers concernant les affaires de M. de Bellestar, et vont les tiendrez à la disposition de «eki de mes confrères qv^il lui plaira de vous désigner.
— 11 suiit, monsieur/ répondit ^vestre.
Le marquis comprit alors tout à fait ^'*il avail Arès-
ÎO
ioU^ment jooé le rôle de inesse qu'il s'éivit tracé, «f^ 4aiis Tespoir de réparer âa maladresse, il ne quitta point sa place près de la cheminée de K. Simon. Celui-ci, croyant que le marquis ne comprenait pas suffisamment qu^il n''avait plus qu'a se retirer, dit tout haut à Silvestre:
„Est-ce qu'il n'y a pas là quelqu'un qui m'attend?
— Pardon, fit Silvestre, il y a là M. Léonard, le bijOQtier, qui 4ésire vous parler.
— Ah! c'est M. Léonard!^ s'écria le marquis.
M. Simon, à cette exclamation, se tourna vers AL de BeUestar, et son regard lui demanda sans doute en quoi Tarrivée de M. Léonard pouvait le frapper à ce point, car le marquis s'inclina, et se décidant à nhorder enfin la question, il dit d'un air mystérieux:
„Je sors de chee lui, M. Sûnon.^
Cette parole arrêta M. Simon. Il ne douta plus de rindiserétion du bijouliw, et s'expliqua par conséquent .tes réticences de IL de Beliestar. En effet, la démarche de Sabine était asses extraordinaire pour alarmer un hon^me «oins susceptible que le marquis, et du moment ^u^il en était informé^ une explication devenait indispensable.
„Prte2 IL Léonard de n'attendre, dit tristement M. Simon, je suis à lui dans quelques minutes.^
Silvestre se retira, et le tuteur revint près du marquis, qui cette fois alla au-devant de la question qui allait lui être faite.
,^ui, M. Simon, je sors de chez IL Léonard, et je dois vo«s dire comment j'ai appris oe que M''* Durand était •liée faire chec lui.^
Comme on se l'imagine aisément^ le marquis se gai^da yen de dire k M. Simon la mauvaise part qu'il lui avait bite dans son esprit relativement à ce singulier enpmnt.
et, pour excuser ses insinuations, it tui dit qu'il avifit d*à« bord cherché à savoir si véritablement M. Simon en ay«it été averti, persuadé que M. Léonard l''avait trompé sur ee chapitre.
„Tout ce que vous a dit M. Léonard, répondit M. Simon, est exactement vrai. Il m''a averti de la démarche de Sabine, et j^ai autorisé M. Léonard à faire ce qu'elle lui avait demandé. L'heure est arrivée où elle attend la réponse de M. Léonard. 11 faut qu'il la lui apporte. Ou le but que je me propose sera manqué."
M. Simon appela le bijoutier, qui parut peu surpris de voir M. de Bellestar dans le cabinet de l'avoué.
„ Allez chez W^^ Durand, lui dit M. Sknon; remettezlui la somme qu'elle vous a demandée, et n'oubliez p«s que ni moi ni personne nous ne devons rien savoir vis-àvis d-elle de cette affaire," ,
Le bijoutier sortit, et M. Simon dit au marquis:
„Le hasard m'a forcé à une explication qui m"*est pé«nible à plus df*un titre et pour plus d'une personne, et j'avoue que j'aurais payé de ces cent mille firancs le povvmr de m'en dispenser. . .
— Dé quoi s'agit-il? dit le marquis d^un air fort étonné.
— Veuillez m'écouter, et vous comprendrez peutêtre comment ma générosité est moindre que vous ne le pensez. Du reste, monsieur le marquis, je ne vous presse plus de mè répondre, relativement à vos intentions- vis-à* "vis de ma pupille. Quelles qu'elles soient, je tiens à voas donner une explication que vous eussiez dû peut-être me demander plus franchement. Je parle à un homme d'hon- Bear, et j'aime à croire qn*aucune des parolea que je vai3 dire ne sera répétée par lui."
M, ide Btl^ptur le provil #^ M; Simon cdinto«aç« suk * Jfé^it
11 raconta d'Qbord à M. 4« BeliiealBr eomnent M. de Proany le père aymt cooiRé toute sa fortune et celle de sa «sur à M. Durand, et eomaienli celui-ci Tea avait dépouillé. Cet WJ^ était assez peu agréable pour les oreilles d'un fulur, et Le marquis approuva silencieimenieiit la rapidité avec laquelle le tuteur passa a d'aulres considérations. Celle-ci eurent rapport à ee que nous avons déjà dît des sentiments élevés de M''^ Durand sur les devoirs de la pro«-^ bité. M, Simon fit a ce sujet un éloge de Sabine qui toucha le mrquis beaucoup moins que le tuteur ne Teût vouhi; puis enfin il arriva à ce qui était arrivé entre SiWestre et s» pupille^ et il déclara à M. de Bellestar qu'ail ne faisait noenn doute que la somme empruntée par Sebiae ne tôt destinée à Prosny. CeOe 4éelariaioji ne dérida point le futur; M. Simon coniprenait [ii»rEMtement le ealeul qui.se fuyait dans Tesprit du marquis.
£n effet, se disait celni'^ci^ si oette manie de r^tito^^ lion ç'^empnre de M^'^ Durand « d'apnès ce que je sais de l'origine de sa fortune, il se pourrait bien que^ tout compte fait^ il «e lu en re9tat que bien peu dans les mains, JM. Simon a^la audevant de celte féiteuse apprêt bension et dit a JI. de BoUestar: >
^Je suppose, monsieur le marquis, qn^au lien de ma«» rier ma pupille aujourd'hui ou dans un mois, je l^attS6« mariée il y a deux mois, assurément' elle n^eût pas osé faire, >sans la volonté de son mari, ce qu^elle a fait aujour* d'hui sans la volonté de son tuteur. Elle eât considéré S» fortune eojnme celle de son époux^ et n'en eU point dis^ posé à son insn* fe sais piMrfoitement qu'elle a fail ao** jovrd'hui plus qu'elle ne pouvait et qu'eUd ne devait, aft
AU JOUA %M JOOA. T. k 6
qa'iui mol de moi l'eût complélêmeot aitétée. Hmi Toiei ce qui m'^a poussé à la laisser a|:ir: si j'avais empêché Sa*bine de suirre la généreuse inspiration de son cœur, elle eût obéi sans récriminations, mais elle n'eût pas abandonné ton projet; elle eût attendu dn temps le moment où elle aurait pu l*accomplir sans avoir à demander TaulorisatloÉi de personne. Qui sait, à cette époque où elle eût été libre, jusqu^où eût pu aller sa générosité? Qui sait le parti que certaines gens auraient pu vouloir en tirer? En la laissant faire aujourd'^hui, je satisfais assez largement à nn noble mouvement de son c(Bur pour qu'elle ne cherche pas pas à aller plus loin. Je gagne un mois, deux mois peut^ être. D'ici là, je puis la marier, et je la replace sbof «ne tutelle qui ne lui permettra pas d'ajourner Taccomplis^ sèment de ses desseins, car elle n'aura pas Tespoir d^ être aifranchie dans un délai donné, comme de In mienne. En présience de nouveaux intérêts, d'aiïeotions plus ten-^ dres, elle écoutera des raisons qui seront d'autant phis fortes que les obligations qu'elle aura pour ainsi dire prises par son mariage vis-^-vis de celui qu'elle aura épousé lui paraîtront sacrées.^
Du moment que M. Simon étail entré dans un ordre de considérations propres è éloigner le danger d'une générosité ruineuse, le visage de M. de Bellestar aVait peu à peu perdu l'expression soucieuse qui le tenait immobile, un •onrire aimable errait sur ses lèvres, et il dit à M. Simon:
^Yous avez parfaitement bien fait, et....^^
M. Simon, voulant profiter de cette bonne dispositton, acheva sa victoire, en ajoutant:
„Et lorsque je vous disais que j'aurais payé des cenl^ mille francs que Sabine a demandés à H. Léonard le droit de n'avoir à donner celte explication à personne, voici.
foarquoi yéim moiiis généreux que vous ne le ptoiex : dia focti^io est considéraMe, je n'ai point d'enfant, et je compte faire à Prosny un sort digne de son mérite. Plus tard^ quand il songera à s'établir, je ferai micax pour lui que Sabine elle-même ne veut faire. Par conséquent, il ne me sera nullement pénible de me charger du sacrifice qu'elle s'est imposé, lorsque j'aurai à rendre compte à son mari de la gestion des biens et deà revenus de M"^ Durand...
— Ce compte est tout fait, dit M. de Belleslar d''un air joyeux et ravi; il est fait et reçu, si c'est à moi que vous deveï le rendre.
— Gomment, monsieur le marquis? dit l'avoué.
— Je vous demande formellement la main de votre pupille; et quant à raffaire des cent mille francs, je m'ea charge... si ma demande est agréée.
-* Pardon, monsieur le marquis, dit l'avoué; Silvestre a, le cœur fier; et d'un homme qui lui est étranger...
— M"* Daraa4 gardera le mérite de sa bonne action, de quelque manière qu*elle veuille la faire... et M. de Proany ignorera parfaitement que j'en aie été jamais infofflié.
— Quel est donc votre dessein?
— Si je vous répondais, comme votre pupille, que c'est une surprise que je vous garde pour vos étrennes, vous n'acceptenez peut-être pas ma réponse. Toutefois je ne vops dirai ce dessein que si je suis assuré que M^* Durand veut bien agréer ma recherche. Ce qui serait, ajouta le n^arquis d'un visage qui jse félicitait lui-même de son heureuse idée, ce qui serait, je le crois, d'assez bon goât de la part d'un futur accepté, deviendrait tout à fait inconvenant de la part d'un étranger... ce serait même im-
possible. Veufflêz donc preftére ma Cause éù méû^ et pardonnez^moi d^avoir eu quelque hësitetioii. H tt^y a que les cœurs bien épris qui sHilarment aisément/^
Les bonnes dispositions de M* de Bellestar étaient trop à la convenance de M. Simon pour que celui-ci n'acceptit pas tout ce que le marquis comptait faire de gracieux.
,,Nous reparlerons de tout cela, dit M. Simon; c'*est après-demain la fête de Sabine, je crois que vous devez rignorer; mais vous nous trouverez le soir en famille.'^
Le marquis sortit radieux; il venait de découvrir le moyen de faire à la fois une bonne action, une ehose élé-" gante, ub de ces coups de théâtre qui emporter d^assaut ie cœur des jeunes filles, et la nouveauté de son invention le charmait au point qu^il ne touchait pas à la terre.
Il fut cependant immédiaiemesl rappelé à d*iniiree pensées lorsqu^en traversant le cabinet de SàhriesltiB celui-ci l^arrêta pour lui dire:
„M. de Bellestar «•>-t-*il faR elioix de la personne à qui Je dois remettre tous ces papiers?
— Bahl fit le marquis, qui tomba du septième eîel, où il se glorifiait; ahl c'est bien. Gardez tout cela, non cher monsieur; tout est arrangé.
— Ahl dit Silvestre, à qui cette nouYelle, aussi bien que le ton dont elle lui était dite, parurent déplaire son-' Teraînement; vous gardez M. Simon pour aroué?
-:- 11 eût été plus juste de dire, mon cher mensieurt que M. Simon me garde parmi ses clients. Quoi qnSl en soit, mes afflaires sont errangées; et qui sait si les vétres ne s*en trouveront pas bien?
— Que vonlez-TOHs dire? fit SiWestre d\iB ton sec.
— Rien... Adieu, mon cher monsieur, aëienf^
M. de MieâUf quitte Hilàdey et Proeny réprit m
plwe en se disant:
,5Âlloo8, il est prràaèle que ce mariage se feral^^ Puis ii se mit à écrire; et tandis que sa plume écri^
vait ces phrases toutes faites que sa main savait pour ainsi
dire par cœur, il murmurait sourdement:
,,0 misère! misère 1 être pauvre à ce point !^
Et comme il écrivait toujours, sa plume reaconlra
«ne larme tombée de tos yeux; Tencre t'épandit sur le pa-«>
pier; ce qui donna lieu à Hadinot, chargé de copier le
travail de SilVestre^ de dire comme Brid'oison :
„Tiens! i-i-il y a-a u-un pâ-â-âté; o-on ne-e sai-
ait pa- as i-ici cc-e que c'est."
Vif.
t8 déétmhn IMS^
tiwh AtH^és du mi^m. -* Je n^i encore pu rien mh Veif dé ce qui s^est passé dane la journée d'obier.
Didc hem*és, -^ IP*^ Simon et Sabine sont sortie^ hier 27 vers midi; elles ont été dans vingt magasins difTé-' rents; Sabine paraissait fort gaie et s^occupait beaucoup de ses achats. Mon espion, voyant que partout c'était à peu près la même chose, a abandonné ces dames au mo*' ment où elles entraient à la Ville de l^aris, vers cinq heu*^ res du soir; il a coum à l^étnde dé M* 8imon pour savoir oe qif était détenu Sihreetto. il avait q[uiué son eabinet
oo
«né deini«be«ré araent V^Mivie de mon liontte; mais H n^avait point pris le chemin de sa maison. Je eomrnevoe.à croire que tout nouvel événement est ajourné jusqu'^au !•* janvier.
Midi. — Grande victoire 1 mon cher Amand, oA me remet à Tinstant la lettre ci^jointe , qui a été soustraite pour mon compte à M"« Aurélie de S***, à qui elle est adressée. Vous pouvez la publier^ je prends toute la res» ponsabilité de celte violation du secret des correspondances.