‹ Au jour le jour (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · LETTRE VOLÉE · texte numérisé non relu

LETTRE VOLÉE

27 décembre 4843, onxe heofes du soir.

Je t^écris, ma chère Aurélie, pour beaucoup de choses dont je ne veux pas oublier la plus importante; c'^est pour cela que je. vais de la dire avant d^entamer le chapitre des frivolités. Nous nous aimons trop pour ne pas être un peu comme les amoureux, qui, à ce qu^on prétend, se disent tout, excepté ce quMs ont à se dire, si bien qu'ail fant qu'ils recommencent le lendemain et tous les jours!... Sais-tu cela, toi? Je le crois: tu deviens trop disert pour n''avoir pas beaucoup de ehoses à me confier. Je vais donc te montrer i^exemple, car, je ne sais, j'ai besoin de parler à quelqu'un qui m'aime, et tu m'aimes, n'est-^ce pas? Mon Dieu, si tu ne m'aimais pas, je serais bien seule aujourd'hui! II m'est arrivé tant de choses, et j'ai besoin de conseils, de bons conseils.

Comme je te l'ai dit hier, j^avaîs promis à ma tutrice 4e Phaser toute ma journée avec elle è courir ks magfaîns.

J'avais kni demander de l'argent à mon Melir, eâr je ne Tetur pas toucher i-mes eent mille francs^ il me les liât tout entiers; et d*ailleurs, si j'avais montré que j'hélais ncbe, on m'aarait demandé d'où me venait ma fortune.

Mon tuteur entra donc chez moi ce matin et posa quatre rouleaux d'or sur ma table en me disant;

„Est--ce assez?"

Le ton grave et doux dont il me dit cela me fit peur» Je me rappelais qu'autrefois il arrivait avec quelques lonis et ett criant d'un (on grondeur:

,,Il faut encore de l'argent à cette petite fille... Voâs n'avez point d'ordre, mademoiselle; vous êtes une petite dépensière. C'est la dernière fois que Je satisfais vos ca-^ priées."

Cela se passait encore de même l'année dernière, et je me rappelai avec quelles joyeuses colères je lui reprochais son «varice 5 comment je lui arrachais dix fois la valeur de ce qu'il m'apportait, louis à louis. Je le priais, je pleurais, je le menaçais, il riait; je me mettais en fa-* reur, j'allais jusqu'à lui voler sa bourse. Nous nons battions presqae, et cela finissait par nous faire rire tous deux, lui comme un enf^n^ que j^étais, moi comme il me semble que je ne rirai plus.

Je ne puis l'expliquer, ma chère Aurélîe, feffet que le mot et l'accent de mon Uilcur nnt produit sur moî* C'est comme s'il avait parlé à une femme moîtresse d*ei]e-méme: — „Est-ce assez?** m'a- 1 -il dit. — Il m'tût donc donné davantage, si je le lui avai?ï dcnumâc; et puis II ne ûïscn^ tint pas l'emploi que je votvîî»is Mtg do cet ar^mit, il m'en laissait pour ahisi dire la responsfibiliLé. Comme nou^ sommes bizarres, nous antrtf s femmes] J'ëlHi», il faut le dire, fort- peu ^isposée^ à rceounr à toutes me^ pctiies

te

Vttsep ihiutPefoH pmir obtenir ee qne je Ttivlate, j'^b impatiente d'avance da sermon oonsacré que j'^linia teeer voit y et voila cependant que parce que tout e&t arrivé comme j'*au rais désiré que cela arrivât, voilà que j'en ai ëtë étonnée. C'est un sentiment bien étrange, n^est-ce pas? eh bieal quand cette bonne gronderie de mon tuteur m'a manqué, il a voulu sans doute me faire comprendre que j'étais libre; mais il m'a semblé qu'il me disait: „ Allez, ^ous êtes seule. ^^

M. Simon s'est aperçu de la tristesse soudaine qui s'est emparée de moi, et m^a alors demandé ce que j'avais; je lui ai répondu que je n'^avais rien. Je ne pouvais pas lui dire tout de suite que j'étais fâchée parce qu^il ne me grondait pas. Il y a un an, il mVût tourmentée jusqu'à ce que je lui eusse avoué la vérité. Ce matin , il n'a pas insisté; il m^a laissée 9vee ma tristesse,^ sans s'en in« qnièter davantage. J'ai trouvé cela bien maL N'est-il pas vrai que , s'il avait quelque reproche à me faire, il cât dû me le dire? J'étais si chagrine que j'ai été sur le point de lui demander ce que j'avais, fait de mal; mais la femme de chambre de M''^ Simon est venue, m'avertir qu'elle était prête, et c'est seulement ali^s que mc^ tuteur m'a dit:

„Je voudrais avoir un entretien sérieux avec toi^ mais il est trop tard maintenant.^ /^

Je voulais l'entendre tout de suite.

„EnEant curieuse et volontaire...^ medil^il doncemont.

-« Oh! me suis-je écriée les larmes aux yeuj(, non, ce n'est pas cela, ce n'est pas la curiosité; mais vous avex l*Éir fâché, vous m^en voulez peut-être..* et je ne v^ux pas que vous soyez fiché*., je m veux pas que vous m'en fttuliez../'

Je n^'avais jamais vu a^n Mitwr si 4mu, si attendri;

A me ^fA les deux mains, me regarda qd momeni; avec i^ne sorte de complaisance mélancolique, puis il m'embrassa avec une »iigulière effusion en me disant: „0h! je voudrais que tu fusses ma filiel^' Il sortit aussitôt pour répondre à sa femme qui entrait, et qui fut toute surprise de notre émotion à tous les deux. Elle me demanda ce qui s'était passé; je le lui racontai, et, ce qui me parut étrange, elle deviut triste à son tour, et lorsque je lui répétai le dernier mot de son maci^ je -fus bien étonnée de renteudre dire avec une sorte d^'amertume:

„Et moi aussi, je le voudrais pour lui... pour moi... et pour toi aussi, ma pauvre enfant.

— Mais que s'est-il donc passé? m*écriai-je; qu'y a^t-il?

— Ton tuteur te le dira, Sabine, répondit M™« Sir mon; il ne veut pas que ce soit moi qui t'en parle, et je veux que tu apprennes, par mon exemple, que la première condition du mariage c'est de savoir obéir à une volonté juste et convenabler Cependant, reprit M°^ Simoa, il n'y a rien qui doive t'alarmer... Et je puis te dire encore une chose, c'est que si la tristesse de M. Simon vient de toi^ ce n^est pas toi, à vrai dire, qui en es la cause.

— Je ne vous comprends pas du tout,^^ dis-je à ma tutrice.

Elle prit vivement son manchon, ses gants, et me dit: „Et si je voulais me faire comprendre, je t'en dirais plus que je ne dois« Allons, dépêchons-nous... laisse là ton argent, nous nous ferons apporter tout ce que nous achèterons, et, si tu n'es pas assez riche, je te prêterai.^ Elle quitta ma chambre sans attendre ma réponse , et m'appela de loin*,. Quand je la rejoignis, je vis qu'elle

venait d^essuyer quelques larmes. J'étais aiTreusemeiit toquiète, et si je n^avais été assurée de la discrétion de M. Léonard, j^aurais cru que mon tuteur était instruit ^e ce que j'avais fait. Mais je le connais, il n'est pas homme à garder sur son cœur le blfime que pourrait lui paraître mé* riter cette action... Il m*eût déjà grondée et pardonnée, sil la savait. 11 y avait quelque cho^e de plus, et surtout quelque diose de très-différent. Je ne dis rien à M*"^ Simon, mais elle lut mon inquiétude dans mes yeux, et elle me dit:

,)Je t'en prie, ne m^interroge pas, je ne pourrais rien te dire et tu me ferais mal.

-^ Tout ce que vous avet voulu pour moi , lui disje, a été si bon, que j'attendrai... mais soyez sûre que quoi qu'il faille faire pour vous sauver un chagrin...

— Voyons, reprit M*"* Simon, je ne veux pas t'entendre parler comme ça; allons-nous-en.^

Puis elle reprit, en descendant l'escalier et en affeo* tant une gaieté hors de sa nature:

„Allons faire des folies, allons ruiner M. Simon... ça le fâchera un peu et ça nous distraira.^

J'étais bien triste cependant; VL^^ Simon me parla de mille choses, et d'abord de toutes les emplette^ que je devais faire pour nous touteâ, et pour vous d'abord, la belle Aurélie, et ce que je t'ai acheté est presque aussi joli que toi... tu verras... car M*"* Simon t'aime bien, el elle n^était jamais contente de ee que je te destinais; je lui en savais bon gré , mais je ne sais pourquoi , en pensant à toi, le mot de mon tuteur me revenait sans cesse au cœur, et je me disais: „Ohl je voudrais bien qu'elle fût ma sœur.^^ Ma chère Aurélie, ma sœur, car tu es ma sœur d^âme et de ciœur, pourquoi donc éprouvai-je aujourd-hui ce besoin d'aimer à un titre sacré? Pourquoi désirai^je

^Hl y eàt VD lien da san^ entre nons? Est-ee que je joute de mon amitié ou de la tienne? non, certes. Hais je ne puis te le dire mieux , il me semblait que j^arais les Rvres pleines des mots de frère, de sceur, de mère, et que j^aurais béni le ciel qui m'^eût montré dans la rue un mendiant à qui j'aurais eu le droit de les dire. Mais je redeviens triste en récrivant comme je Pétais en quittant la maison, et il- faut bien de dire que je ne l'étais plus une beure après Tavoir quittée: M"'^ Simon arait été si bonne, elle avait si bien arrangé ma petite soirée...

Eh mon Dieu! que j^avais raison! nous y voilà; c'est précisément pour cette soirée que j'avais commencé ma lettre, et comme font les amoureux (à ce qu^on prétend), je rai parlé de tout autre chose. Du reste, tu y verras quelqu'un (je l'espère du moins, car il m'a promis), quelqu'uni dont la présence t'étonnera beaucoup après ce que je t'ai raconté hier soir. Mais c'est si singulièrement arrivé qu^il faut que je te dise comment cela s'est fait; en vérité, je ne pouvais pas faire autrement, tu en jugeras toi-même; et cependant... cependant!.., cependant!! ah mon Dieu! qu'on est embarrassé quand on veut bien faire les bonnes choses! M°>* Simon a eu l'air fâché, puis content, puis refâché, puis recontent. (Il y a trois % ans, ce mot m'*eût valu à la classe soixante rangées de points de tapisserie sur le fond du fauteuil à la Voltaire que M''* Hyacinthe, notre sous-mattresse , brodait pour je ne sais qui... Nous avons été horriblement méchantes pour cette pauvre il le, j'ai appris que c'était pour son parrain.) Oii en étais-je?..« Voici: M"'* Simon, comme je viens de te le dire, avait l'air tantôt ravi, tantôt mécontent de ee que j'avais fait. Sois mon juge, toi la reine des oonvenanoes.

Nous «vioiis couru tons les magasins du monde pour

me trouver une {mute robe en melisseUne à ^ites irûei mates. Ta sais eelle fameuse robe que je portais le jour où, après nous être délestées pendant trois ans, nous «ous sommes expliquées, le jour de la distribution des prix, et où nous nous sommes si bien armées tout à coup; car il n''y avait entre nous d'autre haine que celle qui .venait de ee que nous étions les deux plus jolies, les deux plus riches, et, après tout, les deux meilleures du pensionnats Cette robe m'avait porté bonheur, car notre explication. a commencé par les moqueries que tu en as faites. Ëh bieut j'en voulais une absolument pareille pour ma soirée, et nulle part je ne pouvais en retrouver d'exactement 9ém<blable. Ahl ma chère Aurélie, que ce' serait là une matière à de bien graves réflexions, et que G'*est affreux de voir comme tout passe... de modet

Partout où je demandais cette misérable petite robe^ je rencontrais des airs étonnés, quelquefois dédaigneux. Mais je m'étais obstinée à ce eaprice, et, par une complaisance qui n'a point d'exemple, M"'* Simon s'y était obstinée comme moi.

,,J'aime, m^avait-elle dit, j^aime qu'ion aime les bons^ souvenirs, j'aime qu'on ait foi en eux, et je serais presque aussi contrariée que toi si lu ne réussissais pas à trouver cette robe."

Tu comprends que c'était devenu une très-grave aifaire^ et j'ose dire que W^ Simon y mettait autant d'importance que moi. Y avait-elle donc attaché aussi une idée superstitieuse? Je ne sais, mais enfin nous nous fîmes conduire dans les magasins de la Ville de Paris. C^était notre dernière espérance, et pour réussir, si toutefoia la réussite était possible, dans ces jours où les adietenrs sofBt si nombreux que les eomnis ne saveat auquel en-

tendre, je fis un grand eoiip de politique. J^allai d^abatd au magasin des soieries, et là je fis une dépense... mais une dépense l..< Vous y avez toutes gagné, mauvaises laB** gués que vous êtes, et j*espère que cette année on ne fera pas la moue i mes élrennes, comme on a fait Tannée dernière. Donc je clioisis quatre pu cinq robes que je déclarai «ehetées; puis j''en fis mettre autant de côté, en disant que je me déciderais avant de quitter le magasin. Mais avant . oe moment il fallait qu'ion me trouvât une robe en mousseline comme je la demandais. Ma (atlique avbit élé mer-* veilleuse: le commis aux soieries me conduisit dans la galerie aux mousselines de bas prix ; mais je pus voir, à la faç(Mi dont il dit qu^il fallait absolument me trouver ce que je demandais, qu'ail m'avait appréciée à une très-haute var leur. Lorsque j'eus expliqué ce que je demandais au nouveau commis auquel son camarade m'avait adressée, celui-ci parut assez embarrassé, mais il me répondit en véritable héros de comptoir:

„0n vous trouvera cela, madame, puisqu'il fmi qu'o» ous le trouve."

Puis il nous demanda quelques minutes pour aller dans un autre magasin, et nous fit poliment asseoir le mieux qu'il lui fut possible au milieu de la foule qui encombrait les galeries, ^ous étions près d'un comptoir où se vendaient les robes à un bon marché inouï, de façon que nous étions entourées, avec M°^ Simon, de toute» sortes de gens. Mais, je l'avoue, je prenais plaisir an spectacle de ce mouvement extraordinaire. Il y avait de si singqlières figures d'acheteurs, des choix si bizarres; de bonnes grosses femmes achetant pour leurs filles, de petits jeunes gens achetant pour je ne sais qui, des maria pour Unr» fémmei^ les premières et les derniers faisant

yGooglç

t(M^ haut confidence de la deatination de leura achats, lés petits jeunes gens se taisant et se laissant toujours prendre îi réternelle raison du commis:

,,Monsieur, ceci est parfaitement bien portë*^^ Nous nous amusions beaucoup de ce petit spectacle, M*"^ Simon et moi, lorsque je vis tout à coup paraître M. Siivestre. Nous étions tellement enveloppées d^ache» ieurs, qu^il ne nous aperçut point; et' comme il s^adressa au comptoir qui était en face du nôtre, je pus Tobserver tout à mon aise. M™® Simon me parut plus curieuse ennove que moi de savoir quel achat M. de Prosny venait faire dans ce magasin.

Nous ne pouvions entendre ce qu^il disait, mais je vis -qu'ion déployait devant lui des mérinos; il rejeta d^abord les couleurs voyantes et jeunes, et s'^arrêta à quelques pièces fort sombres. Il était de côté, de façon que je pouvais voir son visage... H semblait fort embarrassé de ce qu'il avmt à faire, et après avoir bien examiné une étoffe marron, il parla au commis. Je n^entendi^ point la question de M. de Prosny, qui parlait fort bas, mais le commis lui répondit de manière à m'apprendre ce qu'avait ■dit. M. de Prosny.

„Geci, monsieur... est grande largeur... première qualité... Nous ne pouvons pas donner cela à moins de seize francs le mètre."

Il y eut une contraction pénible sur le visage de M. de Prosny, et il fit une nouvelle question à laquelle le eommis répondit encore:

, Jl en faut de cinq à six mètres."

M. de Prosny se détourna de eette étoffe, je ne pouvais plus voir son visage, mais je lus la question sur la figfnre de commis. Celui-ci prit un petit air dédaignenz ei

'Mê chercher on noarean paquet d^ëtofl^ dam les rayoïii les plus élevés, là où l*on relève les coupes médiocres el passées. Puis il les jeta devant M. de Prosny en lui disant:

„Voici, je crois, ce qui pourra vous convenir.*'

Je te raconte cela, mon Aurélie, je le le raconte vite comme cela se passait dans mon cœur. Après ce que j*ai deviné, après ce que tu as eu seule le courage de me dire (et encore sais-je si tu m^as dit toute la vérité), juge de ce que je devais souffrir de voir ce jeune homme, si fier, si honnête, si laborieux, arrêté pour quelques misérables écus dans le seul présent qu'il voulût peut-être faire. Et moi je venais de faire une dépense folle pour des amies que j'aime sans doute, mais dont aucune n^a be* soin du présent que je lui destine. Celte pensée ne me vint pas tout de suite; mais j'entendis tout d^un coup la voix émue de M*^* Simon, qui l'observait avec autant d'atteotian que moi, murmurer doucement:

„Pauvre Silvestre I"

Ce mot me dit tout. Je pris la main de ma tutrice; je la lui serrai avec d'autant plus de force que je me sentis incapable de lui parler. Je ne sais si elle me comprit, ou plutôt, je le crois, elle obéit à cette bonté d'ange qui lui fait faire si bien tout ce qu'elle fait; elle se leva, et pendant que je me remettais un peu, elle marcha du c^té de Silvestre. Alors je pus entendre ce qu'il disait:

„Ceci sera-t-il convenable?

— Cela dépend, monsieur, de la personne à qui vous le destinez.

— C'é^ pour une personne fENrt âgée, et qui s'habille fort simplement.

^ C'est pour une vieille bonoe pe&t'^étre?'^ dit le commis naïvement.

Silvestrc tressaillit , et je ne sais ce qu'il allait répondre, lorsque M"® Simon fit semblant de l'apercevojr tout à coup, et lui dit d'un ton tout à fait naturel:

„Hél vous voilà en emplettes, M. de Prosny?"

Silvestre se retourna, il était rouge jusqu'au blanc des yeux: il parut moins contrarié que je ne Taurais cru d''être surpris par M"*® Simon, et la salua en essayant de sourire.

„Oui, vraiment, dit-il, et vous me voyez fort embarrassé...

— Je le crois , lui dit-elle. Est-ce que vous y -entendez quelque chose?... Voulez-vous me laisser faire votre achat?

— Très- volontiers, madame, mais...

— Je serai sage, lui dit M"® Simon avec un de ces fins sourires pleins de séduction qui lui rendent ses vingteinq ans; mais nous autres femmes nous avons pour ache»^ ter une habileté qui vous est défendue. Demandez eela à Sabine."

Il ne m'avait point encore aperçue, et force lui fut de venir à moi qui me tenais à l'éèart. J'avais compris l'intentioa de W^^ ^imon, et je voulus Paider dans son gracieux et bon mensonge en empêchant M. de Prosny de voir ce qu^elle allait faire.

„Voici, lui dis-je en le regardant doucement (ahl je l'ai regardé comme si j'eusse voulu lui dire: Je suis bonne^ ei je sais ce que vous valez!) voici, lui dis-je, des jours qui donnent beaucoup d'occupation à tout le monde.

— A tous ceux da moins, me répondit SiWestre, qui ont beaucoup d^amis ^ et beaucoup de présents à faire.

— C'est si bon de donner !^^ lui dis-je ëtourdimeDU

Je Tavais blessé au moment où j''aurais voulu... Comment veux-tu que je te, dise cela?... 11 faut bien te le dire, puisqu'il n'y aura que toi qui liras cette lettre... Je Tavais blessé au moment où j^aurais voulu caresser d'une bonne parole cette âme endolorie. Il fit un mouvement comme pour retourner à M'^^^ Simon. Elle me l'avait envoyé pour que je le gardasse un moment; ce n'est pas ma fiHite si j'ai fait une imprudence pour venir en aide à ma tutrice. Le commis qui avait été chercher ma mousseline arriva à ce moment. Je l'aperçus et je profitai de son retour pour dire à M. de Prosny:

,,Puisque M"^^ Simon veut bien se charger de vos /emplettes, venez voir les miennes, je vous en prie.^^

11 hésita.

„yenez, lui dis^je, ou je n'oserai jamais approcher toute seule de ce comptoir.^^

Ce n'est que longtemps après que je me suis aperçue que je m'étais mise ainsi sous la protettion de M. de Prosny; mais ce que je vis à Tinstant même, c'est le regard troublé, incertain, plein d'anxiété qu'il attacha sur moi. Il semblait qu'il ne pût croire à mes paroles. Ohl ee regard éperdu m'a fait bien plus de mal que ces regards menaçants qu'il m'a adressés à l'église et au piano quand je chantais. Te le dirai-je, mon Aurélie? mais il semblait qu'à ce moment il regrettât de sentir la haine s'^en aller de son cœur... J'ai... ^.

Mais j'avais résolu d'être forte; quand nous fûmes de* vtnt le comptoir, je cherchai ma robe, et comme M. de

* Il j • id une ligpe effacée que nous n'avons pu lire.

(rfoU de l'auteur^

A« JOVB U JOOB. T. L 7

Prosny, qui n'avait pas osé refuser de me soivre, parais* dait fort embarrassé de sa contenance :

„Vous vous étonnez, Ini dis-je, de me voir acheter ane pareille robe dans une pareille saison?

— C'est probablement pour quelque jeune fille qui s'en parera au printemps?...

— Cest pour moi, et c'est pour vendredi.*'

M. de Prosny ne cessait de me regarder, tout sur'pris de ma familiarité, et comme je voulais l'occuper, peut-être aussi parce que je voulais lui paraître plus simple et meilleure qu'il ne me croyait, je lui dis:

„Cetle robe que je cherche, je la portais le jour (fk j'ai rencontré ma meilleure amie. C'était une réconciliation de deux cœurs qui se détestaient sans se connattre, on plutôt qui s^aimaient déjà sans s'en douter.*'

A l'instant même j'aperçus ma robe, je la reconnus; j'étais heureuse.

„0h! c'est d'un bon augure pour ma fête de vendredi; car j^ai une fête chez moi, dans mon petit apparie^ ment,'' dis-je à M. de PrOsny, en oubliant tout ce qu'il y avait entre nous.

Et comme il m'écoutait du même air étonné, comme je voulais que rien de moi ne vînt le blesser, ni une p«<^ rôle, ni un oubli, je lui dis:

„Ce sont mes amis qui viennent, monsieur, c'est ma famille; si vous voulez en être, je vous en serai fort re^ connaissante."

Maintenant que je suis obligée, pont te les écrire, de me rappeler chacune de ces paroles, que je croyais re^té^ dans les bornes d'une simple politesse, je comprends combien elles ont dâ l'étonner. Ne lui ai-je poiat parlé de deux cœurs qui $e détestent sans se connaître, pour s'ai-

mer ensuite? et lorsque je trouvais que cette robe me • porterait bonheur, n''ai-je point ajouté que je lui deman- 4a\s d'hêtre de mes amis, de ma famille? Qu'avais-je donc dans Tesprit, dans le cœur? Je ne sais; mais à ce moment j'étais heureuse de tout ce que je lui disais de bon^ de tout ce qui me paraît inconcevable à Theure où je récris.

Je n'attendis pas sa réponse; et comme M™® Simon menait nous rejoindre dans ce moment, je lui dis joyeusement:

„Je viens dinviter M. de Prosny pour vendredi. N'*est-ce pas qu'il faut qu'il vienne?

— Venez, lui dit M™* Simon, sur le visage de laquelle je lus une vive satisfaction; venez, répéta-t-elle, ce sera bien.

— J'irai, madame, répondit M. de Prosny d'une voix émue. Je vous remercie, mademoiselle.

— J'ai fait votre achat, reprit aussitôt M"*' Simon, j'ai fait mettre tout cela dans nos paquets, on enverra le tout avec la facture... et puis, ajonta-t-elle, nous compterons. Je n'ai pas été trop sage, malgré mes promesses, nais on s'était presque moqué de vous.^

Je compris toute la bonté qu'il y avait dans cette prétention à une dépense exagérée. Ce nVtait rien que de faire un présent à M. de Prosny, encore fallait-il qu'ail ne le devinât point.

M™® Simon prit son bras, et nous achevâmes nos emplettes, puis nous remontâmes en voiture.

C'était mon invitation qui rendait ma tutrice tantôt contente, tantôt fâchée, comme je te l'ai dit; cependant elle n'en parla point à son mari, qui me dit dès que nous Cames rentrées:

IM

„Mon enfant, nons resterons seuls ce soir; j^at é te parler très-sérieusement.''

Nous dînâmes assez silencieusement, comme on hit dans Tattente d'un grand événement... Puis, le soir venu... Mais ayant d^aborder ce que j'^ai à te confier, il faut que je relise toutes les folies que je viens de te raconter...

Comme j'avais raison!... je in^atrête à la première ligne. Sais-tu par quoi je voulais commencer cette lettre? par te rappeler que tu passes la soirée chez moi vendredi.' A quoi pensais-je donc?... C'est que ce que m'a dit moD tuteur est bien grave, tu vas voir.

SUITE DE LA LETTRE YÔhàz*

Lorsque nous fûmes seuls, M"'^ Simon, mon tuteur ei moi, nous restâmes encore assez longtemps silencieux. Enfin W^^ Simon fit un signe à sou mari, et celui-ci, s'étant assis à côté de moi, me dit:

^Maintenant, écoute-moi mon enfant: je t^aime, Sabine, nous t'aimons moi et ma femme, et aujourd'hui cette tendresse est mise à une cruelle épreuve.^'

On m'avait annoncé un entretien sérieux, et je répondis, sans paraître alarmée de la gravité de ce début:

„Je vous écoute, et je suis prête à entendre tout ce que vous avez à me dire.''

lei

"S'il faut de Tavoner, je croyais que j^allais éVte gronde pour ce que j^avais fait chez M. Léooard: je ne sais pourquoi, je m'étais imaginé que mon tuteur en était instruit ; mais j'étais tellement sûre qu'il m'approuverait quand il saurait la destination de mon emprunt, que je l'attendais de pied ferme. Juge donc de ma surprise, lors- -4iu'il reprit gravement:

„Ma chère enfant, je dois donc t'apprendre qu'hier M. de Bellestar mTet formellement demandé ta main.

-— M. de Bellestar! répondis-je d'un ton désappointé. Je me doutais que cela fînirait par là.^^

A ce moment. M™® Simon Ai un signe à son mari; ce signe voulait dire évidemment:

„Tu vois que j'avais deviné de quel air on recevrait sa proposition."

Mon tuteur fît les. gros yeux à sa fcpime, mais j'avais 4)ompris que j'avais un auxiliaire dans ma tutrice, et je ne fus pas fâchée de ne pas être seule de mon parti.

„Mr le marquis de Bellestar, reprit mon tuteur, m'a lérmellement demandé ta main, et j'ai promis de lui répondre avant deux jours.

— Ce monsieur est bien pressé, dis-je à mon tuteur -4'«n ton moqueur.

-— C'est moi qui lui ai promis cette réponse, reprit M. Simon assez sévèrement.

— Eh hienJ lui dis-je, mon bon ami, vous avez eu raison, et vous auriez pu la lui promettre pQur ce soir. Je refuse."

M"® Simon, que je regardais, avait pris une tapisserie et ne la quittait pas des yeux. Elle ne voulait point avoir l'air de me soutenir; mais je yoy^is bien qu'elle ,, ^attendait à tm réponse, .qu*elle en avait prévenu son

mari, et que si elle se taisait, c''élait pour ne pa» avoir Vair de triompher devant moi de sa perspicacité. Il ne fait pas bon pour les femmes, à ce quHl paraît, d^avoir raison contre leurs maris, même quand ils sont excellents. „As*tu bien réfléchi à ton refus? me dit mon tnteui^.

— Pas le moins du monde, lui dis-je; je refuse H. de Bellestar d'inspiration ou d'^instinct, comme vous voudrez. Je le refuse, parce que M. de Bellestar. m'est antipathique.

— C'est un homme d'un grand nom.

— Je le sais.

— En passe dVrriver à tout.

— Cela se peut.

^ Un honnête homme.

— Vous ne me l'eussiez pas proposé sans cela.

— Un homme qui a même dans le coeur des sentiments de délicatesse plus élevés, plus excellents que tu oe crois peut-être.

— Je ne dis pas non.

— Eh bienl c'est en lui reconnaissant de pareilles qualités que tu le refuses?

— Écoutez, mon ami, dis-je à mon tuteur, je ne sais ce que c^est que haïr quelqu'un, et assurément ce serait de ma part un sentiment bien déraisonnable que de la haine pour M. de Bellestar; mais je puis vous dire une chose, c'est que l'idée d'être sa femme m'est abominablement odieuse, c'est que je préférerais je ne sais quel parti à celui-là...

— Raisonnons un peu , me dit M. Simon en me prenant la main (c'est un geste qui lui est familier lorsqn^il veut me convaincre que je ne sais ce que je dis, et je me tins sur mes gardes), raisonnons: voilà cinq ou six mois

^qe lu. vois M. dç Belleslar, rarement, il est vrai, laai^ aases souvent pour que tu aies pu te former une opinion sur son compte.

~ Eh bien, dis*je à mon tuteur, cette opinion est 4oate formée*

•^ Tu m'interromps comme quelqu'un qui a peur 4''être persuadé, fjie dit M, Simon; écoute-moi, et ne fais 4ioe me répondre.

— Soit.

— Ce n'est pas la première fois que Tidée de ce mariage se présente à toi?^^

J'hésitai et je dis;

^^C'est du moibs la première fois qu'il ni'en est parlé d'une manière formelle.

— C'est vrai, reprit M. Simon, mais il y a un mois, il y a quinze jours, il y a moins que cela peut-être, lorsque la supposition de ce mariage te venait à toi-même, ou bien lorsque M^^ Simon ou moi nous y faisions ' allusion par une plaisanterie, cette supposition te faisait-elle peur, te révoltait-elle comme aujourd'hui?^

M. Simon avait touché juste à un sentiment dont jusqu'à présent je ne m'étais point rendu compte; il venait de m'éclairer sur une différence essentielle entre mes pensées d'il y a quelques jours et celles d'aujourd*hui. Je rougis d'avoir été si bien devinée, et je répondis, incertaine moimême de ce qui s'était passé dans mon eœur :

„Oui, c'est vrai, ce mariage ne m'eût pas épouvantée il y a un mois, et, je dois vous le dire, aujourd'hui il me parait odieux. Mais comme il ne m'est arrivé aucune raison de ne pas considérer aujourd'hui M. de Bellestar conime je le considérais il y a uu mois 9 ce qu§ vous evez appelé un changement dans mes sentiments à son égfM'd ne vient

sans doute que de la difTérenec de la posiiion que me fait sa demande. Vous m''ayez quelquefois reproché d'hêtre coquette; peut-être étais-je flattée de rhommage d''un homme aussi riche, aussi à la mode, aussi disting^ué que M. de Bellestar; mais aujourd'^hui qu'ail s^agit de décider du bonheur et de l'avenir de ma rie, peut-être trouverai-je que ce qui suffisait à la vanité de ma coquetterie ne satisferait pas à mes exigences de cœur. D'ailleurs pouvezvous m'en demander plus que je n'en sais moi-même? Vous m^avez fait une question toute simple, et j^y réponds avec toute la franchise que vous y avez mise. Vous m^avez demandé si je voulais accepter lf| main de M. de Bellestar; à cela je vous réponds: Jamais et à aucun prix.

— Cependant, reprit mon tuteur, il faudrait...

— Mon ami, dit M™*^ Simon en l'interrompant d'un air suppliant, pourquoi pousser plus loin cet entretien? Sabine t'a répondu ce qu'elle devait te répondre. La presser à ce sujet, ce serait lui faire du chagrin sans raison."

M"**^ Simon fit un signe de Tœil à son mari, et ajouta d'une voix timide:

„Ce serait maladroit."

M. Simon parut se rendre à l'observation de sa femme, et abandonna, du moins en ce qu'il avait de personnel à M. de Bellestar, le sujet de ce solennel entretien, car il reprit presque aussitôt:

^Cependant il est temps de songer à ton mariage, Sabine; il est temps qu'à défaut d'un choix que j'avais fait, lu arrêtes tes vues sur quelqu'un.

— Mais je n'ai aucune envie de me marier, dis-je aussitôt; je suis heureuse comme je suis.

— Bah! fil mon tuteur, toutes les petites filles di-^ *sent ceto..."

Le mot et le ton me blessèrent également, et je re^ pris assez vivement:

^Oui, monsieur.. é je suis ou plutôt j'^étnis heureuse, et à moins que ma présence dans votre maison ne vous soit une charge...

— Ah! fit M. Simon tout fâché, je te croyais audessus de ces petites réeriminations vulgaires... Quand donc fa-t-on montré que ta présence fût de trop dans notre maison?''

M"**^ Simon quitta sa place, vint à moi, qui commençais à pleurer, et dit avec impatience:

„Allons, voilà que tout cela va mal tourner." Elle me prit la tête dans ses mains, et reprit: «Voyons, tu ne veux pas épouser M. de Belleslar^ n^ est-ce pas?

— Non, lui dis-je.

— Bien décidément non?

— Non, mille fois non!

— Mais pourquoi? dit M. Simon avec impatience.

— Eh! mon Dieu, dit ftP® Simon en haussant les épaules, parce qu'elle ne Taime pas, parce qu'ail lui déplaît.:. Elle ne veut pas Tépouser, enfin, parce qu'elle ne veut pas Pépouser."

M. Simon marchait à grands pas dans le salon ; j'avoue que je ne comprenais rien à son humeur. Tout à coup le souvenir de ce qui s'était passé le matin, entre hii et moi, me vint au cœur. Je me dégageai des caresse» de M"® Simon qui essuyait mes larmes, car je pleurais tout à fuit, et j'allai vers mon tutenr qui s'arrêta devant moi:

„OBe voutiez'vous donc dire ce matin, monsieur?

im

-*. Quoi done? me fît-il.

— Oui, que signifiaient ces paroles que j^atais ti'oii'^ vées si bonnes et si douces: „-^ Je voudrais que tu fusses ma fille."

^ Ahl oui, je le voudrais," me dit M. Simon eu levant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de la sincérité de ce vœu.

„C''est donc parce que vous pourriez me forcer à ce mariage que vous voudriez être mon père?

•^ Ohl non, non, s'écria vivement mon tuteur, ce n'est pas ainsi que je Tentends."

Je courus à lui, je l'^embrassai.

„D'où vient donc, lui dis-je douc'ement, d'où vient donc que vous paraissez y tenir à ce point parce que je ne suis que votre pupille?

— C'est que si tu étais ma fille, entends- tu, me dit M. Simon, si ému que sa voix tremblait, si tu étais ma fille, tu n'aurais rien à craindre du monde, ni de ses propos, ni de ses suppositions; c'est que si tu étais ma fille, je serais plus fort pour te rendre heureuse que je ne puis l'être."

M, Simon se détourna d'un air triste^ W^^ Simon «vait l'air mécontente de son mari, mais elle n^osait se mêler à cette discussion plus qu'il ne lui avait sans doute été permis de le faire. Je devinai bien qu'il y avait quelque chose qu'on ne voulait pas me dire. La crainte qp'ils avaient tous deux de me parler me gagna à mon tour. Cependant je pris mon courage à deux mains, et je dis à mon tuteur:

„Écoutez-moi, M. Simon: j'ai répondu à vo4re de- . mande sans hésiter et selon ma pensée. Je vous prie, à

voire tour, de me dire ce que je dois f«ire, de me dire enfin ce que vous exigeriez de votre fille?

— C'est toujours la même chose, mon enfant, me dit M. Simon. Si tu étais ma fille, je te dirais: Atten<ls que tu aies trouvé un homme auqnel tu aies foi, et, fût-il pauvre, quels que fussent les obstacles qui pourraient te séparer de lui, j'en ferais ton mari du moment que je ver* rais ton bonheur dans celte union.

— Et ce que vous feriez si vous étiez mon père, lui dis-je, vous ne le feriez point parce que vous êtes mon tuteur ?"

M. Simon secoua la tête, et reprit:

„Nous ne pourrons pas nous entendre si nous raisonnons' toujours sur des hypothèses; il faut prendre les cho*ses comme elles sont et tout à fait comme elles sont. Tu es orpheline; je suis ton tuteur, et je dois agir selon mon titre et te donner des conseils en conséquence."

Je dois te Ta vouer, ma chère Aurélie, je ne comprenais rien à cette distinction que M. Simon faisait entre l'autorité d'un père et celle d'un tuteur, et je lui dis:

„Eh bien! donc, parlez.

— Eh bien! me dit M. Simon, il est temps que tn te maries.

— Pourquoi?

— Dans trois mois tu auras dix-huit ans. La loi rémancipe à cet âge, et je te rendrai compte de ta fortune. Que feras-tu?

— Mais je resterai ici nvec vous.

— Pour qu'on dise que j'use de mon ascendant sur toi afin de garder le maniement d'une fortune dont je n'*aiirai plus à soumettre la gestion à un conseil de famille et à un subrogé' tuteur!"

]H^<^ Simon tte pût retenir un murmure d'^impatbnee^ ël je baissai les yeux pour cacher les larmes qui me ga* ^a^maient. M. Simon parut embarra»$ë de mon silence et reprit:

„Eh bien! qu'en penses-lu?"

Celte froide dureté que tu m''a» souvent reprochée <|u»nd j'étais offensée m'inspira sans doute, car je répondis à mon tuteur:

„Je quitterai voire maison pour ne pas vous exposer à «ne calomnie. J'irai vivre seule quelque part.

— Toi, une jeune fille de dix-huit ans, belle, riche, libre... Tu n'y penses pas.

— Cela sera pourtant, puisque vous me retirez Tasile que vous m'aviez donné jusqu'à ce jour."

Mon tuteur frappa du pied avec une véritable colère, et M"® Simon, rompant encore une fois le silence qu'elle gardait à grand'peine^ dit vivemeiiit:

„Elle a raison; que veux-tu qu'elle fasse?

— Oh! s'écria M. Simon avec une impatience que je ne lui avais jamais vue... ah! les femmes! les femmes! les femmes! les meilleures, et tu es de ce n.ombre, gâtent toujours les affaires."

Tant d'hésitations, tant de réticences me semblaient si extraordinaires, que je voulus en finir et que je dis à non tuteur:

„Vou8 n'agissez point loyalement avec moi, M. Simon; il est impossible que vous me parliez ainsi que vous le faites, si vous n'avez pas quelque chose contre moi dans le cœur. Pourquoi ne me le dites- vous pas? Pensez-vous donc que je ne puisse pas me justifier?

— Eh bien! soit, dit M. Simon: tu es une lumnète femme, Sabine, une femme de cœnr^ je te dir«i tonjt, il

vaut mieux de porler un coup cruel que de te laisser dafl# cette incertitude. Tu me demandes pourquoi je te disai» ce matin, les larmes aux yeux: „Je voudrais que tu fusse^^ ma fille." Oui , je le voudrais ^ d''abord parce que je faime, d''abord parce que je serais fier de toi, parce qut; Je te montrerais au monde comme mon orgueil et mé joie; oui, je le voudrais pour moi, pour moi et pour Hortense, qui me blâme de ce que je vais te dire et qui voudrait être ta mère.

— Eh bien, pourquoi refusez-vous de me garder cette affection?...

— Ne m''interromps pas, reprit M. Simon; ne m'interromps pas, Je n^'aurais pas le courage de te dire ce que je dois. Si lu étais ma fille, reprit-il avec un accent qui enfin m'éclaira, si tu étais ma fille, tu t'appellerais M**® Simon, et alors...

— . Oh! m'écriai-je en me cachant la tête, je ne m'appellerais pas M"* Durand, n'est-ce pas?..."

Je tombai dans un fauteuil, W^^ Simon me tenait dans ses bras et murmurait contre son mari.

y,Cest affreux, sans doute, continua M. Simon; mais écoute, Sabine, et maintenant que tu es en face de ta position, dis-moi, crois-tu que la calomnie épargnera M'^^ Durand, libre, maîtresse d''elle-même ?"

Je me relevai.

„Je la ferai taire, monsieur.

— Mais elle a déjà parlé, dit M. Simon qui se hâtait de tout me dire, car il sentait que le courage lui mauque-r rait s'il attendait plus longtemps.

— Et que peut-on me reprocher?

— Vois celle lettre." Je la regardai.

^EUe est écrite à IL de Bellcslar; doiuwz*la moi.

— II est inutile que tu la lises. ^

— Je la pris des mains de mon tuteur et je la lus.

mon enfant, mon enfant! à chaque page, à chaque ligne, on écrivait à M. de Bcllestar pour lui faire honte d''épouscr la fille du voleur, l'héritière du brigand... Mais •ce n'était rien: on lui disait que j'étais une... Je ne t'écris pas cela, j'ai dû le lire, mon tuteur a dû me le faire lire; mais de pareils mots ne sont pas faits pour que tu les connaisses, toi la fille d'honnêtes gens, qui marcheras à Tautel entourée d'estime et de bénédictions... Je ne t'écrirai rien de tout ce qui m^a été dit par mon tuteur, il a été si bon, si noble, si suppliant! Je voulais mourir, je voulais abandonner cette fortune qui est mon grand crime; mais il m'a persuadée, et quelque chose aussi m'a persuadée, c'est la lettre par laquelle M. de Bellestar a envoyé à mon tuteur cette infâme dénonciation. Cette leùre est pleinfe de noblesse, cette lettre déclare qu'il n'est rien qui l'empêche de donner son nom à celle qui le mérite par ses vertus. Il dit, et il le dit comme un homme qui se sent la force de le faire, il dit qu'il me placera si haut dans le respect du monde, que jamais rien de ces indignes souvenirs ne pourra m'atteindre; il dit, et c'est ce qui m'a décidée, <]u'aprës une pareille infamie, la seule réponse qu'il voudrait faire aux méchants qui m'ont insultée à ses yeux, ce «erait d'annoncer publiquement et tout haut son mariage avec moi. Ma chère Aurélic, permets-moi de ne pas te répéter tout ce que m'a dit M. Simon.

„Si tu épouses un homme pauvre, me disait-il, on dira, et tu en souffriras jusqu'à en mourir, qu'il a fallu ta fortune pour le- décider à te donner un nom...^

Mais non, je ne veux pas te répéter tout cela, cur il a^est aucune des raisons qu'il a fait valoir, qui à Theure oà je récris, et lorsque je me les rappelle une à une, ne me semble vide de sens.

Je ne veux pas me dépersuader de ce qu'il m'a si bien fait comprendre un moment, que j'ai cédé... et que je fâi autorisé à écrire sur-le-champ à M. de Bellestar que j'acceptais sa main.

Au moment où j'ai dit ce mot qui décide de ma vie, j^étais sous l'empire d'une pensée, d'une colère, d'un délire qui durait encore quand j''ai commencé ma lettre, qui s'est éteint si complètement, qu^à présent, dans la solitude de ma nuit, je cherche en vain à le ranimer...

Oui, me dis-je, je serai marquise de Bellestar, je serai riche, j'aurai les. plus beaux salons de Paris;MJ'y amènerai tout ce qu'il y a de noble, de puissant, 4^ célèbre; Je me ferai une clientèle de tout ce qui fait les renommées des femmes qui gouvernent le monde... Je serai sans pitié, tttsolente et orgueilleuse, et je dédaignerai même de faire da mal à ceux qui veulent me perdre.

Ah! je n'ai pas compris la douleur de ma bonne tutrice, qui me disait tout bas:

„I<ie parle pas ainsi, attends, attends...^'

Elle prévoyait que cette violence une fois passée, je me repentirais de la parole que je venais de donner. A-t- ^le eu raison? je n'ose pas le croire; mais j^en suis horriblement triste, et je puis te le dire, à toi, ce n'est pas limt des saletés qu*on a osé dire de moi que du partie que j^ai si soudainement pris.

mon bel avenir, où je mettais tant de riants ta^ bleaux, tant de douces espérances! mon avenir si vaste que j'avais {)euplé de tant de bonheurs^ où je voyais me

iiâ

suivre tout ce que j'ui connu, tout ce que j^mme; il me semble que je viens de le borner tout à coup à une luit» fatigante, à un triomphe de vanité... Je ne t'y trouve plus, ni toi, ni vous toutes, mes amies, ni mon tuteur lui-même^ ni personne de ceux qui me semblaient devoir IMiabiler; il s'est dépeuplé tout à coup de tout ce qui a été ma vie passée; il me semble qu'il n'y a même plus de place pour mon cœur.

Suis-je folle?... est-ce un de ces caprices d'enfant gâté, qui m'ont fait quelquefois dédaigner ce que j'avais, pour désirer ce qui était loin de moi? Cela doit être, car ta raison me revient, et je me demande si un mari comme M. de Bcllestar, avec tous ses avantages personnels, avec tons ceux de su fortune et de son nom, n'est pas le type du mari tel que nous le rêvions nous autres^ les ambitieu* ses du pellsionnat? Que me manque-t-il donc? Que puisf-je vouloir de plus? Ja cherche en vain. Le mal que j'^éprouve vient-il de la fatigue et des émotions de cette journée? je Tespèrc, car je me sens à la fois lasse et agitée, tout me déplaît, tout me paraît un malheur.

Ah! non... non... Ce n^est pas cela, mon Aurélie; malgré moi je viens de porter un regard autour de moi, et j'aime tout ce qui s*y trouve. Je ne sais ce que je donnerais pour être libre de rester dans ma petite chambre si calme, si secrète, où je m'endormais hier encore sans avoir peur du lendemain, où maintenant j'ai peur de m'ea-r dormir, car j'ai peur de la première pensée qiTî me viendra é mon réveil. Aurélie I Auréliel si tu étais là près de moi, il me semble que tu me dirais ce que j'éprouve; il .me semble même que je te le dirais... que j'oserais te le dire, é toi... mais te récrire... ohl jamais! jamais...

H^as-tu comprise? me devines-tu?... Viens, viens.

dènàia...' j'ai besoio ëe toi, j'fû b«8oin dé le parler... Nob, ne viens pas... Je crois que le sommeil qui me gagne me donne le vertige... je ne sais plus ceqae jo te dis... Aurélie. Je crois...

A qaot bon te dire cela? N^ai-je pas feit promettre ma main à M. de Bellestar?

Aime-moi.

Sabine.

" Mon cher Armand, la lettre qne vous venez de lire ^ent complètement se passer de commentaires, mais il fout une explication à certaines circonstances. D'abord il fout vous dire que le lendemain de TafFrettse querelle que je vous ai racontée, c'est-à-dire le 26, Prosny avait cru devoir couper court aux hargneuses acrimonies de sa tante sur ses prétendues intelligences avec M^^® Durand, en lui apprenant qiie Sabine allait très-probableme|it épouser M. de Bellestar.

Il Tavtiit deviné à la sortie triomphante que le marquis avait exécutée dans son cabinet en quittant celui de M. Simon.

Prosny ne s'aitendaR pas à voir accueillir la nouvelle de ce mariage avec satisfoction ou même avec indifférence; mais il lui suffisait qu'elle lui servit de justification,, et

AU JOOm LB JOVB. T. I. 8

i^tt^elle >BiHëhM Ifl bOMe iM0llif«taoè Mira lut et sa Miatè, «I il rénssit.

Il futtt ê^te bicm t^isto de eoevr., pour iieltre au nutg d^un bonheur le calme dans la souffrance.

Cependant Sihrestre paya encore oe bonheilf' bien cher. En efl'et, M"« de Prosny prit % de Béflestar à partie, et l'accabla des boiqs les plus outrageants. J^ai dit, je crois, qu^an est toujours un peu, et même très-rheureux, d'entendre dire du mal des gens qu'on déteste; mais les injures de M"® de Prosny étaient dites dans un sens qui les rendait plus cruelles à Silvestre que les plus grands éloges qu^elle eût pu faire du marquis.

,,Comment! disait-elle, un homme de son nom, de son rang, de sa fortune, épouser une M"^ DurandI mais c^est donc un goujat, un ^(stre? Il n'a donc ni cœur ni honneur ?M. C'est un misérable, un imbécile, un sot, etc., etc.'*

Bï Bitvesire av9i| en à eicprimer son opinion sur ce tttàrlbgfe, il iMt probable qile les mêmes termes se seraient renc^nil^s cVdns «es phrases; mais voiei eommeiit elles eussent été constreités:

,)€otMAeift! e6 sot, cet imbécile^ ce cuistre, parée qe^ a uÉ Mm et un rang, épeiise#a M"^ Durand? eto>, ete^^

Ce qni e^t bien différent, quoiqu'aii fond M. de fileltestar ne fdt un cuistre et un imbécile aux yeux de lu tante et du neveu que parce qu'il épousait W^^ Barand.

Une fois cette pretnière bordée lâchée, Sihestre de-» matoda à M^^ 4t Prosny de ne plus parler d'Anne chose ^i avait manqué les fâcher sérieusement. La vieille y eoaéentrt Avec une faeihté qui cbantia l^vestrc. Le pauvre gtfl^Oli ne vit pas ^n ne comprit pas le sourire cruel et triomphant que laifersa échapper M"® de Prosny, et q«i

£^^ifiai( «ans doate qu'elle avait quelque chose de mieux à foire, 4e la nouvelle qu^elle venait d^«q)prendre^ que d'en i^urmenter son neveu.

Je u'^ai envie de faire aucune finesse avec vous ni avec mes lecteurs, et je dois vous dire que j'ai mille raisons de croire que la lettre anonyme arrivée le 27 au matin jà 9I« de Bellestar avait été mise le 26 au soir à la petite poste ^ui se trouve chez Tépicier du coin de la rue Mon* iholon et du faubourg Poissonnière. Or c'est le bureau le p]^8 rapproché du logement de M*^® de Prosny.

11 en faut moins pour faire soupçonner un simple ennemi , ce devrait être assez pour faire pendre une vieille lemme méchante. Malheureusement, on ne pend plus. Je lie sais si je pourrai découvrir quelque chose sur ce ^l}^ se passera aujourd'hui 28, mais j'ai tellement intrigué, que je suis de la soirée de demain 29. Je pense donc qu'il faut remettre Tespoir d'avoir des nouvelles au 30.

J'oubliais de vous dire que la fameuse robe de mérinos avilit été achetée par Prosny pour sceller, par un présent splendide, la réconciliation intervenue entre lui et sa tante. Ceci rentre dans mon système sur la manière dont £e font les histoires. ' Otez à celle-ci la rencontre à Té- 4^1ise, partant ^point de querelle entre Prosny et sa tante^ point de réconciliation, point de robe, point de nouvelle rencontre, et point d'invitation à la soirée de Sabine. Mais, 4|tte dis-je? ètez ou ajoutez une minute à chacune des cir- «onstances de cette histoire, mettez ou ôtez un fétu do paille sur le chemin qu'elle parcourt, et rien de ce qui est Ktbféy rien de \ce qui arrivera n^eût ejcisté. Ohl que l'hommie qui a le bonheur d'être dans un bagne quelconque est heureux! Je veux dire que l'homme qui a au pied la chaine d'une profession » qui force sa fortune à marcher

lift

rfàtis un chemin tracé d'ayance et dont il ne peni pas sM^ carter; je veux dire que Thomme qui a aux denx jambe» et aux deux mains la chaîne du, mariage qui le maintient dans Tenclos matritnonial dont il ne doit pas sortir, je veux dire que celui-là est heureux.

Mais celui dont l^xistence est libre, celui qui est le maître de se faire une route, ou plutôt qui est à la merci delà route qui s^ouvre la première devant lui, celui-là est un garçon bien à plaindre. Tout le monde décide de lui, le puissant qui le flatte, et le misérable qui Tinsulte^ et surtout votre beau regard noir^ madame, qui brille sous vos longs cils comme les feux du diamant qui rattache votre guimpe scintillent sous la mantille de dentelle noire dont vous vous enveloppez. Ahl pauvre nous!! comme on dit en Languedoc.

A demain, si fai quelque chose de nouveau.

29 décembre 18«. *

La journée d^hier n^ point été si nulle que je le prévoyais, et même à mon point de vue, ce que j^ai à vous raconter ^ une portée immense. Vers midi on a annoncé M"® Aurélie de S... chez M"»* Simon: Sabine était avec sa tutrice; les deux amies ont été très-froides en apparence devant M°*® Simon; mais, à Tempressement que M''® de S... a mis à suivre Sabine chez elle, lorsque celle-ci lui a proposé de lui montrer les ravissantes emplettes qu^elle avait faites la veille, il a été évident pour M"*® Si-y mon que ces deux jeunes cœurs avaient quelque chose à se dire.

La bonne M^^^'^Sim^n a été vn moment jalouse du

bonheur d''Auré1ie. Oui, le mot bonheur est le vrai mot. Quand \t cœur, soit parce quil a Jbeaucoup fioufTert, soit parce qu'ail n''a rien à reprocher à la -vie, a gardé de Tindulgence après Tamour, de la pitié après la joie ou le malheur, de la jeunesse après la jeunesse, le cœur se plaît â ces confidences igfnorantes d'un cœur qui commence; il a des paroles charmantes pour ces inquiétudes folles qui jettent la première tourmente dans le calme candide d^une âme pure.

Cest une si rare vertu', quand on n^est plus jeune, d^aimer les jeunes gens, de regarder comme les bienvenus ceux qui vont vous prendre votre place, votre empire, vos triomphes, si petits qu'ils soient, ceux dont la seule présence vous dit:

„Âllons , il est temps que vous commenciez à espérer moins et à ^ous souvenir un peu.^

Eh bien donc, salut, jeunesse brillante el dorée, cheveux blonds, frêles tailles, gracieuses étourderies, chaudes fispirations, rêves immenses, félicités inaperçues, votre tour est venu... Vivez, vivez, et ne vou« moquez point des cheveux gris qui vous sermonnent et des cœurs qui voudraient bien vous dire: if ai passé par là. .

G" est ainsi que pensait M™® Simon. Mais elle ne demanda rien à qui semblait se défier d^elle, et passa chez son mari.

Mon farfadet, mon lutin, mon esprit peut bien découvrir et dire ce qui se passa alors entre le mari et la femme; mais ce qui s'^était dit à une heure où il n^est permis à personne d'écouter aux portes, je n^ai pu le savoir. Il faut donc que vous, et mes lecteurs vous preniez Ten- Ireticn au point où il commença h la jclarté du soleil.

ils

^Eh bien! mon ami, dit M"** SimoD à son mari, Bs^tm fait ce qui est convenu?

— J'^ai écrit à M. de BeYIestar, qni m''a répondv en denx mots, que voici:

^A ce soir, pour b fête de M"® Dnrand, •& j'espère que vous serez content de moi.^

M^ Simon eut nne petite moue féminine qui exprima supérieurement ce qu'elle pensait du contentement qne M. de Bcllestar éprouvait de lui-roémc. BI. Simon répondit par un petit mouvement qui avait aussi sa significatiûSl très-clairef oar M™® Simon reprit aussitôt: •

. ^C^est de la prévention, je le veux bien... D'^ailleiite^ nous verrou^. Mais ce n''est pas cela que je te demandais^ A3-*tu dit à H. de Prosny ce que tu attendais de lui?

— Ma chère amie, répondit M. Simon, |'*ai beaucott|^ réfléchira tout cela depuis ce matin. Ce n'est ni oonve* nabLe, ni.,, humain.

— Voilà que tu recommences...

— C'est que je ne vous comprends pas, vous autres femmes. On vous donne, en général, un tact parfait j on vous reconnaît des délicatesses de cœur dont nous autres hommes nous ne nous doutons pas, et lorsqu'il vous passe une idée dans fa tête, lorsque votre curiosité a été excitée le plus souvent par vos propres suppoéilSons; pont avoir raison de celte idée, pour satisfaire cette curiosité; vous fuites des choses inouïes, barbares, atroce*.. .•*'

M"^ Simon rit au nez^ de son mari, qui lui rëpondSl nraitié gaiement, moitié sérieusement:

„Je te dis que vous planteriez un couteau dans' le cœur d''mi homme pour en- faire sortir ce qnil y a.

'— B9lh^ dh en riant M** Sinon, si cela fkit sortir oé

IW

^«i l'ëtQuffîi, o'Mt «n hovi reinèdA, c^esli im^ opération chirurgicBlA tpès^^ionneUQ»

— Ma ehètm iwûe, 4it M, Siwdfi «v«c mfi eoii^çssion sérieuse, q««iMi on firappe au pcQur, oo ine*

^«-1- Allons... allons, ne vas-rtv pap te fi«rw da f rap4^ moto romanosq^oes, toi qui les détesta?

•mr C^st que je ne tç oomprendf [¥»#» <H» plutôt j'ai peur de te coo^prendre, et ce serait uno GauteMt

-T- Ta U la fae, fit M'»^ Simon en pouv^raïkt là voiiç de son mari. 11 no s'agit pas de cela, il s>git ie ta prq-*

-r- Mais...

— Me Tas-tu promis^ OJUki on no»?»»»

"^ Assunémeiit, mais...

•^ Il n*y a ^as de m(»la..* U veux, j'^^iga qu^ vous tontoa votre parole... entenéei^vous?..*

— Soit, tyranne," dit M. Simon en eœ^rass/ipl s« lamnui qni pasaa les t««3 auiottf du 'Oou 4e ,9^ mfuri, et q« loi Àt 4ive6 k «une la plus >€)h«f m90^2

.^'ailleura tu en na ptesque 8Vt9^ §n^f9 d^ «oi...^

Àvast que M. Simott eût pu r^posdn^ W^^ Simon étaj^ furtie, Qt Tavouë, Tœil fisé sur la p9fP^ fm oji ^le yç»^ tle sortir, dit douoemeni:

„Eile a raison... nous nous aimions, et nous son^^ encore heureux..^ Allons, voyons.*,''

M. ^imon quitta son ^>partemeni( et despeodU à son étude. En passant dans le cabinet de Siivjastri^, il le pria tle le suivre. Lorsqu'ils fqrent dans k cpbio^t 4e Ta voué, celui-^oi prit un carton rempli fie papiora, et 4it à ^lv^^;e d'un ton tout à fait ordinaire:

,^on Aini^ j'^ai un service à voma dem^Ader.''

im

Sltreslt^ jttia bo regard sur trais' on qutlrc liasse* de papier que M. Simon tira da earlon, et répondit: ^Tous mes momenls ne vons appartiennenMIs pas?

— Il ne s^agit pas 'd^nn travail qui concerne l^^ude^ mais d^une chose qui m'est personnetle et qui demande à être faite d'ici à peu de temps, et vo«s sarez que lesaffaî^ res du palais vont durant quelques jour» ne retenir plus que de coutume; je n'*aurai guère le temps d'établir on compte aussi considérable que celui de ma gestion des biens de Sabine.

M. Simon n'eut pas le courage de regarder Silvestre après ces paroles; il défit une liasse de papiers sans trop sayoir ce qu'il faisait, et il ajouta:

„Vous trouverez là toutes les pièces relatives à cette gestion: les titres de propriété, les inventaires, les quittances, les inscriptions, les baux, les... délibératims de famille... les...^

M; Simon eût volontiers énmnéré toutes les espèœili de papier timbré qui composent une liasse démineur, car il n'osait encore regarder Prosny, dont il attendait nn mot. Mais son silence lui fit peur, et il se décida à lever, les yeux sur lui. Silvestre avait le visage douloureusement contracté et' respirait péniblement, comme quelqu'un qui a reçu un grand coup dans le cœur et qui se remet ient^ ment.

„Qu'avez-vous donc?" lui dit M. Simon.

Silvestre fit un geste qui voulait dire: „Rien."

„Vous souffrez?

— Un peu; depuis quelque temps j'ai des suffocations, qui beureusement se passent vite, répondit Silvestre d'une voix sourde.

— Ce travail vous sera peut-élre trop pénible?

ISl

T- En eoeuae fnçon, noaneur.

— C'est qmie d^irerais qv^e vous pussiez le faird ici dans n(m cabÎMl, je ne me sooeie pas qu'ion voie ei&Ui à l'étude*

— r Je m'installerai ici... Et pour quel jour voulezvous que cela ^it terminé?

— Mais le plus tôt possible."

M. Simon tint un moment sa phrase en suspens. Après avoir reculé devant l'épreuve que sa femme lui avait demandée, il obéissait à un désir instinctif de la pousser jusqu'au bout, du moment qu'il Pavait commencée. Il s'arrêta donc un moment et reprit:

,,Bt le plus tôt possible, c'est d'ici à deux ou trois jours. Je crois que je vais marier Sabine à M. de Bel^ lestar; et, avant de parler publiquement de ce mariage, je voudrais pouvoir mettre sous les yeux du marquis l'état exact de la foriune de sa future. Si une difficulté devait s^élever.à ce sujet, il vaut mieux que ce soit mamtenani que plus tard. ]

— Vous avez parfoitement raison, dit froidement SiU vestre. Et quand vous convient- il que je commence?"

Le corps était immobile, le visage impassible, la voix précise et ferme , mais la souffrance était partout. Le nés était pincé comme à l'heure où la mort va venir, l'cail avait un regard auquel il n*y avait pas de but, on entendait battre le cœur à coups pressés et sourds; H. Simon eut lionte de la faiblesse qui Tavait fait céder a H"*® Simon, et de la cruauté qu'il venait do montrer lui-même; il répondit à Silvestre en se levant:

,,yous commencerez... plus tard... je vous le dirai..."

Et il quitta son cabinet en en poussant la porte avec

une violence qui l'empêcha de se fermer. 11 était fceropa,

une mioulc de plus à 1» tettMoii oxeessive de cetic douleur ^ui ae voulait pas ëdater, et la vie se Ml peut-être rompue; le cœur eAt éto»ffé dans la poUrtiie s'^il n^'avail pii s'échapper au dehors. M. Simon s'était arrêté dans le ca« binet de Silvestre^ aussi malade que lui du mal qu'il venait de lui faire. Tout à coup, il entendit un grand bfutl el «n ^and cri; il retourna à son cabinet, et vit Silvestre qui étftit tombé assis dans un fauteuil placé devant le bu-^ reau où il devait travailler. Il avait fhappé la table de front; ses deux poings fermés étaient croisés au-dessus de se tête comme s'il eût voulu l^'attacher à celte place; il s^'échappait de sa poitrine un gémissement sourd et encc^e étouffé... M. Simon n'osa s^avancer; il eut peur, après avoir fait le mal, de l'aggraver encore par sa prësenoe... il était dans une horrible attente...

Tout à coup eef>endant eetle sonffirance extrêne se it jour. Silvestre se releva et laissa échapper un cri désés* ' péré, puis il se rejeta avec fureur sur cette table, il la frappait de sa tête et de ses poings, il s^y roulait airete frénésie. C'était effrayant; mais il parlait, il sanglotait, il pleurait^ le danger était passé. Cependant ce paroxysme nerveux se calmait quelquefois; mais il reprepail pvesque aussitôt avec une nouvelle violence. M. Simon s'approcha, et prenant Silvestre dans ses bras, il le força à se redres^ ser en lui disant:

„ Allons, Silvestre, du courage.**

L'amitié et la douleur ont des instincts, ou, si voua voulez que je me serve du mot grammatical, elles ont des ellipses sublimes. Il suffisait que M. Simon parlât tm oe moRient à Silvestre, pour qu'en lui recommandant d'avoir du courage, il lui eût dit tout ce qu'il avait compris et 4e¥iaé; et Silvestre comprit aussi el devina ce que voulaii

aire M. SiiiHNi, ca# ff 9e détourna Yiotemment de lui en lui disant:

*,NoH, monsieur, non, voyez-vous; c'est inCSme.

— Silveslre...

— Ah! monsieur!... c'est mal... c'est mal... ce... ce n'est pas bien."

Il e^st difficile de dire ce qu'il y avait de désespoir croissant dans ce reproche dont les expressions allaient en s'afFaiblissant.

M. Simon était horriblement emlMirrassé; il avait trop montré qu'il comprenait la douleur de Silvestre pour pou^ voir paraître en ignorer le motif; d'un autre côlé, avait-il fer droit de forcer ce malheureux à lui dire le dernier mot de oette douleur? Silveslre était anéanti, abattu. M. S^ men kn tendit ta main et lui dit:

„P«r^onner-raot, Silvestre, et teissons là tous ces {Mipiers.

r— Ofc! non! s'écrta ^Ivestre en se levant résolâ*meht; non, monsieur, non, ce travail il fout que je le

— A votre tour, Silvestre, oe n'est pas bien; j^éi en tort, et ce tort, vous voulez que je t^aie jusqu'au bout, en vous condamnant à faire ce travail.

— Oh! non, monsieur, non, ce n'est pas cefttre vous que je prends cette résolution, c'^est contre moi^ il font que je le fasse, croyez-moi, îl le fodt.'^

Il y avait une mélancolique exaltation dan9 le visa?e de Silvestre pendant qu'il parlait ainsi; M. Simon en fut plus ému encore que de sa douleur; il admirait Stivestro, et il faut le dire, l'admiration dans un pareil cas est la tendresse de l'âme exaltée à son plus hant degré.

„Pourqttdi vous Imposer cette peine? lui dit M. Simotf.

iti

' — Ah! St SilYestre avec un sourire amer, j^i été Purement élevé dans ma vie matérielle, il faut que je fasse •de même Téducation de -mon cœur. Quand je suis* resté seul à douze aus avec ma pauvre tante, à qui il restai! juste de quoi me faire vivre j[usqu''au jour où je pourrais travailler, j'avais encore des délicatesses d''enriint gâté^ fa vais des dégoâls que mon père ne contrariait pas: mon père était si bon!^^

Deyx larmes tombèrent des yeux 4e Silvestre à ce souvenir. Il se remit^ et, souriant encore dans sa souffrance, il reprit:

„Nais ma iantè n^avait point de faiblesse pour ces «aprices d'enfant: elle disait que ce qui était bon pour Tua devait être bon pour tous; elle disait, et elle avait raison, que quand on est pauvre il ne faut rien dédaigner, rien détester. Ainsi elle choisissait, à rencontre de mes goûts, les pauvres mets de notre misérable nourriture... J^ai souffert bien des fois pour vaincre des répugnances que je croyais invincibles, et je suis parvenu à les dominer../^

M. Simon écoutait Silvestre d^un ah* si triste que celui-ci reprit en souriant:

„Ab! vous ne saviez pas ces misères de la misère!... Il y en a bien d'autres, allez 1^^

Silvestre s^arrêta et r^eta les souvenirs qui se présentaient à lui, et toujours souriant, il continua:

„fih bien ! M. Simon^ ce que ma tante a fait pour ma nature physique-, je veux et je dois le faire pour ma nature morale. 11 y a en' moi peut-être des sentiments... 4es haines injustes, des idées quMl faut que je brise... l4aissez-moi faire ce travail, M.Simon, je le... Oui, reprit-il avec un accent d'amère pitié sur lui-même, oui, je le ma- (cberai Jusqu'à ce que j'y sois insensible, comme j'ai fait

fttttrefôis pour tes mets faToris de ma tante. Quand oo est pauvre, disait-ellè, il ne faut rien haïr."

Il se frappa le front et ajouta en se détournant:

„I1 ne faut rien aimer.

— Vous le voulez? lui dit M. Simon avec une salisfaetion qu^il ne put déguiser; eh bien! tant ipiieux... tant mieux, Silvestre, lui dit-fil; ce qui est bien ne nous est pas seulement compté devant Dieu. Mon 'ami, lui dit-il en lui tendant la main, je n'^en veux plus à ma feipme de répreuve qu'elle m'a forcé à vous faire subir...

^— Et pourquoi?...

— Silvestre, embrassez-moi, et souvenez-vous de ce que je vous dis: je viens d'a{>prendre seulement à présent ce que vous valez; mais les femmes s^y connaissent miçux que nous.

— Que voulez-vous dire?...

— Vous venez demain à la soirée de Sabine," lui dit M. Simon.

Silvestre devint rouge, et puis pâle, et pins rouge...

M. Simon eut peur de voir recommencer la douleur qu'il avait causée, et, se laissant aller à la pensée qui le dominait en ce moment, il eut l'imprudence de dire à Silvestre:

„Laissez'là ce compte; il n'est plus peut-être^ aussi pressé que je le pensais."

Heureusement que Silvestre ne comprit rien à cet ordre; car s'il avait eu la moindre idée de la pensée. de M. Simon, il en serait tombé par terre. M. Simon n'^avait pas achevé sa phrase qu'il s'en était déjà repenti; il profita de ce que Silvestre n'y avait rien vu, et reprit rapidement:

„ Venez toujours demain soir... J'aurai peut-être be- ^in de vous." >

XMà doDC ce qui .se passait l^^r. Il est pre$ de mnî heures, et je suis obligé de laisser en arrière quelques pe^ lits iHcidents de la journée; car il faut que je parte pour la fameuse soirée. Dans ma prochaine lettre, je reviendrai sur ce que j'ai oublié, et je vous donnerai des nouvelles de ce soir, si cependant il se passe quelque chose d''im* |)ortant dans ceUe soirée où je vais.

90 déceaibre 1843.

La réuaioii de Sabine était ravissante, que la jeuiœsse «st belle 1 que toutes ces blanches robes, si simples, parées isenlement d''un frais ruban; que e-es iétes gracieuses, seulement couroanëes de leur abondante chevelure; que ces douces tiroidrtés, fout à coup interrompues par un rire Irop bruyant; que c&i amour naïf de Ja danse; que ces reirards furtifs et malicieux, pleins d'observatioiks et de con* ftiences; que ces légères nonchalances, soudainement réfnriinéi par un con^ d'œil maternel; que toute cette vie Jifai oomm«nce |i se dépouiller des étroites enveloppes de 4^eDfance, la fleur qui s'épanouira iûcntôt dans loute sa splendeur, que iout cela ^st un spectacle charmant, cft qu'il fait bon, quand on a le cœur triste sans envie, à')8À^ •1er s^asseotr parmi ces belles filles, de respirer cet air chargé d'espérance joyeuse qu'exhale la jeunesse, de re-

f<yser ses yeux qu*oni aigris les larmea sur ces douccf iHMileurs^ d*eMtcndre après les cris sauvages des partis, après le creux tiatenaent des avocats de rhumanité, après l«s acres diseussions des affaires de chacun, qu'il est bon d'^éootiter le vif et brillant babillage de ces frêles oiseaux qui s'^essayent a voler hors du nid maternel; et que de eharmants fantômea viennent alors se mêler à ces êtres oliArmaals!

Oui vraimentt la réunion de Sabine avait un aapect délicieux.

Elle était d^à au complet de ses plus jeunes invilécs, ^e ni M, de Bellestar ni Silveslre n'avaient encore paru* 1.B i^tit aalon et la chambre de Sabine étaient parés d» délicieux bouquets, mais il eu était un remarquable par son énormité, plus remarquable encore par ce qui Tornait. te pied de ce bouquet était atiadié par un magnifique collier de perles, auquel pendaient deux boutons d'oreille du plus grand prix. Au centre du bouquet, et du milieu é'*un dahlia, sortait un brillant d'une valeur extraordinaire. Ce l»ouquet, vous l'avez deviné, était celui de M. de BeU lester; ces bijoux, ceux de Sabine, que le piarquis avait retirés de chez le joaillier. Void le billet qui avait accom-» pagné ce bouquet:

^ ,,Mademoiselle , en acceptant mon nom et ma main, vous m'avez donné le droit d'espérer que tout serait désorr* mais de moitié eptre qous; voulez*- vous me permettre 4'êtfjr pour ma part dans la noble action que vous roulez fhire? Ce sera m'assurer tbut à fait de mon bonheur.^

Ma fol*., ma foi!... Vous savez, il y a de ces mots, ^ y a de ces choses qui vous frappent tout à coup^ et qui cependant vous laissent dans Tincertilude Sur leur valeur

lâd

réelle. Ce n^esi pas ordinaire, et cependant on se ût* mande: Est-ce bien, est-ce mal? est-ce une grosse, sot*tise ou une heureuse hardiesse? est-ce un mot fin ou une niaiserie prétentieuse? Qu'en pensez- vous? Il y a un pro^ verbe qui dit: Tant vaut Thomme, tant vaut la chose. D''un autre que M. de Beilestar, d'^un esprit véritat>lemeat distin^ë, fier, généreux, d^un bel élégunt, le bouquet et la lettre eussent été parfaits; mais de ce marquis herculéen, calculateur et processif, cela me semble bien différent. Cependant il y a un autre proverbe qui dit: Tout est bien qui finit bien. Et, il faut le dire, à Tarrivée du bouquet et de la lettre, M"^ Simon, la femme excellente et pleine de délicatesse, baissa la tête et passa la lettre à Sabine en di«sant d'un air triste:

„C'est bien.

— Et c^est bien tait^^ dit M. Simon.

Mais il murmura tout bas:

„Cependant, nous verrons."

En lisant le billet de M. de Beilestar, le rouge monta au visage de Sabine. Il fallut lui expliquer comment le marquis avait appris ce qu'elle avait été faire chez M. Léo^ nard. M. Simon habilla d'un enthousiasme prétendu rim^ pression que cette découverte avait faite au marquis lorsqu'il avait appris l'usagie que Sai)ine voulait faire de cet emprunt. Il fallut lui dire qu'on approuvait ce qu^'elle avait fait; puis oo trouva l'action du marquis charmante,

de bon goût On parla..., parla.... Sabine se taisait.

Elle était si révoltée de cette impertinente assurance d'un liomme qu'elle connaissait à peine, qu'elle n'osait montrer l^excès de son indignation, tant elle était en désaccord avec des cœurs dont elle respectait les sentiments, avec des esprits dont elle savait la juste délicatesse, avec nue

tettfmo qa^elle s^Tiiit Bdimtabl«meMt eiito«4iie wm 'cli^sef âe l'haine et aux coBvcn9Does du monde!

A ce moment Sabine fit une de ces actions si <com*^ mânes aux caractères élevés; elle repoussa comme iiyustes ses propres sentiments; elle accusa de prévention ie mou- Tement involontaire qui lui avait fait considérer comme une lourde insulte Tenvoi de ses bijoux; elle ne voulut y voir que ce qu'y voyaient les autres, et, plaidant enfin contre elle-même', elle se persuada qu^il était impossible d^élre à la fois plus généreux et de meilleur goût.

Dès qu'elle considérait ainsi ce qu'avait fait Tbomme dont elle avait accepté la «nain, et à qui elle avait par <K)Dséquent donné le droit de pénétrer dans les secrets de aa vk, elle voulut accepter de don comme il paraissait avoir été fait^ elle prit le bouquet et le plaiça de manière à ce quil frappât les yeux de tout le monde.

Ce fut un événement plein de mystères pour les jeu- IHS8 fiUes qui virent ces bijoux au milieu de ces fleurs; car elles connaissaient ces bijoux, elles savaient qu'ils a;ppar« tenaient à Sabine^ et elles se demandaient pourquoi elle, en faisait ainsi -étalage.

L'une des |)lus maUoieuses, et qui ne s'était pas trompée~sur le motif dé" la présence de M. de Bellestar au réveillon de M« Simon, dit à. ses jeunes amies:

•^C'est ('influence du marquis de Bric-à->Brac qui commence..."

BientôtT l'arrivée de 9L dé Bellestar donna un nouvel es^er à toutes les petites suppositions. Du premier coup d'eûl, il aperçut son bouqqef posé en montre, et son œil rayonna d'un énorme triompbe% Heureusement pour lui. Serine était dans sa^chambre qqand il entra dans le salon; olle ne vit pas ce gros regard^ cette gro^sa jubilatiop , ce. AU MOI iM jovm. T. I. 9

rivislsenre&t à ^tà mille francs; et, lersqAe Mt dfo B»l^ lestar vint la saluer, il lui dit tout bes, en slndifiatit de^ Tant elle:

^Vous êtes un ange.^

Elle lui répondit:

„Vous êtes toujours bon.**

Le marquis alla causer avec M>^ Simon, et Sabine aperçut alors Silvestre qui s'était arrêté près de la )K>rte d'entrée. Silvestre semblait un être complètement changé) il y avait sur son visage un calme, une sérénité, «ne té^ solution qui étonna Sabine, et qui lui imposa étrangement. Le salut qu'il lui adressa de loin n'avait plus cet embaims qu'elle avait remarqué. An milieu de tous £^8 efforts pour être joyeuse, Sabine était triste; ses sourires couraient sffr des larmes. Lorsqu'elle avait aperçu Silvedtre, Sabine^ par un de ces seffliments Secrets du c<mir, avait été teMi-* reuse de le voir. C'est un cœur Irtsle aussi, s'était-elle dit; et quoique Cette fraternité de méton^elie dût resUir muette entre eux, elle avait compté sur la tristesse àb Silvestre comme sur une compagne de la sienne.

Il y eut alors dans l'âme de Sabine un triste telOttr, nne cruelle déception: elle en voulut à SilveslTre d'être calme, d'être fort. Comme elle s'hélait sentie abendoniiée quand son tuteur hii avait remis, sens ses remeiitraiiMls accoutumées, I^nt qu'elle hii avait demmdé, il hn 4tombla qn^elle demeurait seule cette fois encore.

Ce qu'elle garda de cette impression , je ne pws vous le dire; car elle reprit immédiatement son aisance, 9a bOttae grâce, la liberté de sa parole* vive et enjouée, si bien qne personne n^y vit rien; et Silvestre aossi M cid soiMà ev qu'on apt)ette tont à fait nt hemtie du monde, c ai i t»wt sans embarrai, wt se méUirt a« nfeutremenl q«iBV«e 1»

rpteaue ,|ue 4oiu»e le 9iivoir-vivFe« s«q^ ciy^^puilUi^ ^'^ écarter comme un àoinroe morale,

HoA Diieul «non Dioul mon cpman seraU^il fiai? 4'<9i bc9U rogiArder, j'ai beau ejcaminerv je m vois rien, je ne devine rien. Voilà la soirée finie; M"^ AuréUe de S^.* a^^si pas venue: pas un mot, pas un regard écbani^és et fOn vole au passage. Hélas I on se lève^ on se salue» 09 jpart; le rire est sur toutes les lèvres... misérable histoire eonunencée au hasfMrd, n'auras-tn pa« de dénouement?

„Qui frappe?

— Monsieur, c'est m paquet.

— Voyons."

Je brise TenveloppeM. C'est de lui, c'e^l de mua bitin, Cest de mon espio»; ô moii sauveur, mpn ange gwcdiea., mon mouchard) sois bé<H de toutes les bénédicUons qv'^u» romancier peut appeler sur la tête d'un homme qui lui dPAoe une idée.

„,Vatre mpuc^ard vicws denue doqc des idées?

-^ ^Qii, mon cher ami, il ra^envoie iiiie lettre,., deux l^ttrc^*.. Une de Silveitre et une de Sabine."

Par lai|i^elle comin^cecai^e? Ma foi! par la pri&mière, c'Iest aases otriginaU

SfiOOSîDJE UE1"S1I£ TOi.BE.

De Siîvestre à Jules P...

,^lai vmx YAtre cu^seil, «hitos^ .^ ma^a^enant je suÂa cfttme^ je «nia for*, je au» eomieni; 4e mol, je m vew^ ptUs fiefi a»^oir 4^lPe>f||e je«oipwyfia<fmc€ife ^i#r avec

lit

itnl d'anxiété. Ces paroles àe M. Simon, ^ue je ti^àvaiii pas d'abord entendues, et qui deux heures après me don-* naient le vertige de le joie, tout haletant que fêtais encore du yertigfc de la douleur, ces paroles je les ai réduites à leur juste valeur.

Mon patron m^'a estimé, parce que j'ai eu le courag-e de n'en pas vouloir à une femme des bassesses de son père. M. Simon est un homme de bien, et au Heu de quinze cents francs que je gagne ^ il m'^en donnera peut-être dix->^ huit cents, peut-être deux mille; je serai bien payé.

Je vous ai dit que je devais aller à la soirée de M''*' ITurand, et je vous ai promis de vous rendre compte de ce qui s'y passerait. Je n'ai rien senti,, je n'ai rien éprouvé, j'ai pris du thé, J'ai mangé des petits gâteaux, j'ai fait comme tout le monde. Vous avez raison, Jules, toutes les espérances, toutes les ambitions, tous les rêves, toutes les douleurs même aboutissent au néant; je crois que je deviens un homme comme les autres, il me semble que je n'ai pas souffert. J'ai mis le pied sur mes ressentiments et sur mes souvenirs, j'ai jeté ma dignité à terre comme un lâche jette ses armes, je me suis dit: Il faut faire ma vie comme chacun fait la sienne à présent, il faut tout ou-blter quand on est pauvre, et marcher à la fortune d'un pas égoïste, sans regarder derrière soi, sans se souvenir d'un père mort sur un grabat, d'une mère morte sans couverture; il faut penser à soi d'abord, et souhaiter que la mort nous délivre bientôt du dernier fardeau que nous a légué la famille.

M*^^ Durand est toute-^puissante sur l'esprit de mon patron: je saluerai avec tout le respéi^t possible la fiHe du spoliateur de mon père; elle s'est plainte à son tuteur de ce qu'un jour mon regard avait osé braver le sien, je.

IM

li«iMerai les y«ux devant elk. M. Skndh a voulii ne ebâtier de cette kipertîoeQec, j^ai ffcceplé le chfttimeiit et 41 ma payera de ma lâcheté.

Î4''ai-Je i>as appelé cela tout à hheare da courage? oui vraiment, et maintenant dites-moi, Jales, est-«ce d» courage, est-Ce de la lâcheté? Où ^nc est le vrai in«l des choses d'ici-bas? Et qu'importe de quel nom il fan« les appeler, pourvu qu^elles nous servent à parvenir! Okl je parviendrai, Jules, je parviendrai. 11 arrivera un jour où je sefai son é^al, un jour oli je pourrai peut-être Tat-^' teindre dans le monde orgueilleux et opulent où elle ve cacher son nom déshonoré sous An noble nom, où elle va confondre sa fortune volée dans le loyal héritage d'une illustre et honnête famille. Puisque c'est l'argent qui est la vertu, j'aurai de l'argent.

Or, comme j'étais allé chez M''^ Durand avec ces sentiments dans le coeur, comme je né l'enviais plus, comme je ne la plaignais plus d'jêtre ce qu'elle est^ j'ai été par^ faitement à l'aise dans ce salon dont hier j'avais pear de franchir le seuiK

Vos préceptes sont bons^ mon ami, ilsr m'ont telle«^ ment changé, qu'ils ont, pour ainsi dire, refait mon être tout entier. Je l'ai regardée et je l'^ai trouvée moins belle^ je l'ai écoutée et j'ai trouvé sa voix moins douce; nmisjo ne suis pîas allé jusqu'à la trouver laide, je ne suis pas allé jusqu'à trouver sa voix aigre et criarde, je ne suis paf atM jùsqu^à l'injustice et la haine, je me suis arrêté à l'indifférence. Je v^us l'ai déjà dit, je suis calme, je suis fort, je suis content de moi.

Jules, Jules... je mens, je mens, je mens. J'ai la. tète qui brûle, j'ai le cœur qui pleure, je l'aime, j'jen perds la raisea, je TOB^rais en mourir. Oh! que j'ai soBlï€ift..v

lU

j>ai bUii floiifferi. Itab elke «'& rioii fu^ je voua k jttie^ «He n'a rien vu. QuaiMl je suia arrivé, elle stluak 11* 4e Bellestar; quand elle m^a aperçu, elte a eu l'air svrpii^ Â*(«>elle été étonnée de oe que j'osais venir^ moi ifu'eUe avait si légèrenient invité? Quel que soit le seolimenA qu'elle a éprouvé, jTai été fort contre son émotion, e^ }e ne lui ai rien motiiré du transport de rage qui me dévorait en la voyant parler à cet homme que je hais.

Cependant, je dois vous le dire, c'a été l'effort le plus cruel quo j'aie eu a faire sur moi-même. Une foi» eelle première douleur domptée, j'ai senti toutes les autres, mais, pour ainsi dire, sans qu'elles m'aient éflunu Figurez»-vous un homme si bien enchaîné de tous ses meip* breS) si bien lié au poteau qui le tient, la tête serrée iiu gibet, la bouche bâillonnée, l'œil fermé, tellement privé de tout mouvement qu'on ne puisse savoir si c'est un h#mme ou «K cadavre: que le bourreau vienne et le flag^le d'nft fouet ardent: rien ne bondit^ rîen ne .se défend, le Ipptnré est immobile et mucft: qui peilt dire qu'il souffre? ,Se« mI* sage, peut-être, son visage qui pâlit et dont le^ 4r«ià3 ,ae orispeftit dans la douleur. Ma volonté a été ph» pnivsante qne les liens de cordes et de fer qui maiQtiennenJb le ^ibk UenU Mett visage n'a point pâli, et tout est resté Muno* btle em mou

Mais qnasd oa ^élacbe Je «eondaviné d« gibet,, niei» éclate sa douleur: moi aussi j'ai repris h Hberté de jms plevrs et de mes cm, et je pleure, et je vouffiti»; 4e l^ine; je Tatme encore plue à cette heure que je voe raimais hier.., je l'aime 11 OhJ faencB, c'e»t luae ^OfriMe . torture!

Si \ous imiee tu eoflune elle *élfiit ^Imrmm^ et heltel QueMe grèce, (qatUe édat^ifeelidifiiine inidkiibl% qtMl im-*

fTMii parfum cTanrcmr, ijsel eMfiirel Oh! qne eetle femme •erail bien la reine du nondel Et putfi voyex-voas, Jules, file est bonne, je sens quelle est iioniw, elle Test pour hyos, elle l<e serait pour mot si elle ^savait oe que je suis, «ar elle ne le sait pas, j^n suis sôr, et na froiëeur a dû Toffeoser. Elle ne me devait rien, et elle m'*a appeU gracieusement à sa fête, à ce qu^elle a appelé la fête de ses amis, la félc de sa famille.

Faites, mon Dieu^ qu'acné ne sache jamais les rcsseï»* timents que je devrais ayoir contre elle; faites qae devant tant de beaut'é et de vertu, toutes les haines se chan^ni en pardon. A qui donnerez- vous donc le bonheur, mon Dieu, si ce n^est a Tlunocence et à la faiblesse I

Car BOUS sommes des lâches, nous autres hommes, lorsque nous parlons de malheurs. Est-ce que dans notre époque la vie n'^est pas aussi aisée à celui qui la eommcttoe avec rien qu'^à celui qui la commence avec la fortune? Comptons les hommes qui"" tiennent âujonrd''hui la sociébé àÊm8 leurs mains, nous en trouverons plus, parmi ks ar^ rivés, ée ceux qui ne sont partis qu'avec leur force ot leur voUni^, que de ceux à qui les avantages de la richesse ai de h nais^nee semblaient avoir rendu la route facile»

C*est ma ffenle d^re si peu «que je suis: j'ai marché dans ma vie en énlnift craintif éi se«s la férule d^ane vieitfta femme, de peur ée ijuelques reproches; je me suis vend« aQ salaire que j*avais promis êe rapperEUr disque jtMir, je nVd été jusque présent que ^ouvrier qui u gagné te {MdD qu^II dèit à un aiitrer: n%i-je donc pas autre chose éans 4a tête et dans le cœur, ne fût-ce que pour remplir plus di^ goonetft ces devoirs «oxqMis j'ai toiA saciâU? Ce^ que re ^légfade, inks; d'iust que la nm tqui .vous té-*

IM

pèle sans cesse: Il me faut le*paiii d^anjonrdiini et le pma de demain., pose entre vous et l'avenir une barrière au d^ de laquelle on n'ose pas regarder: ou plutôt^ Jules ^ je le sens maintenant, lorsqu'il y a quelques jours je ne seiip^ lais pas ma misère, c'est qu'il y a quelques jours je ne Taimais pas.

Mais... elle va Se marief , ôl tout ce qu« je pourrais tenter pour conquérir le droit de lui dife que je Taim^, tout cela ne me servira de rien. Pourquoi donc me plaindre? ai-je besoin de plus que je n'ai? je suis bien à ma place^ puisque ma place ne peut pas être près de Sabine.

Sabine!... je ï'ai enfin osé écrire ce nom que toutes ces jeunes bouches lui jetaient avec des accents amis, du-^ rant cette longue soirée. 11 me semble que si j'osais appeler Sabine, et qu'à ce nom elle se tournât vers ntoi, ce serait un bonhem* après lequel je voudrais mourir. Adieu, Jules*, adieu; j'ai tenu ma promesse, je vous ai raconté tout >ce qui «'est passé dans cette soirée, qui n'est pas encore "finie pour moi, car je vois encore tourbil tonner tous ces essaims de blanches jeunes filles, j'entends le murjB^re joyeux de leurs voix fraîches et sonores; et plus grande, plus belle, plus fière que toutes ses compagnes^ je vois Sabine <{ui me sourit doucement. Ohl misère et exécration! ce sourire est pour M. de Bellestar!... Tenez!... je •tuerais cet liomme!... je ne veux plus vous écrire^ je deviens fou... Oh! je comprends maintenant les gens qni s'enivrent pour oublier; si j'avais 1^... je ne sms quoi, j'^en boitais jusqu'à tomber mort... Mais il faut <que je tra*-/ vaille demain, moi.^..

Adieu, Jules, aiieu^ ne me plaignes pas de llaimeiv j^aitie «on fwioiir. 11 ine brise le cœur, et je r«»t.r».

iST

J^mme mieux la douleur qui me vient d'^elle, que le bonheur que Dieu m'enverrait sans elle I Adieu.

•SlLVBSTRB.

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