‹ Au jour le jourChapitre 10 sur 41 · U BELLE MARQUISE A MARIER · texte numérisé non relu

U BELLE MARQUISE A MARIER

Si nos lecteurs ont bien voulu nous suivre dans le vestibule où M. Ménier embrassait sa sœur avec deux gros baisers bruyants et pleins de bonne affection, froissant sa jolie capote de soie fauve, serrant ses fines mains dans ses mains rudes et lui criant à tue-téte :

^ Oh I que tu es toujours belle!

Si, dis-je, nos lecteurs ont bien voulu nous accompagner, peut-être comprendront-ils Tempressement de madame Ménier à se défaire d'une pareille belle-sœur. Madame d'Houdailles, en effet, était une de ces natures rares qui ont ensemble la beauté et la grâce, la naïveté et la grandeur, la bonté et la distinction, rintelhgence et Tindulgence. Son regard semblait velouté, mais on sentait qa'U y avait une flamme derrière Tombre qu'y répandaient ses longs cils noirs- Son front était calme et pur, mais devait penser beaucoup, et dans le souple développement de sa taille élevée, il y avait Félégance qui plait à Tamour et l'ampleur qui sied à la maternité. (Tétait une noble et belle créature. Sans coquett^ rie, sans apprêt^ elle jeta sa capote, qui gênait les grosses embrassades de son frère, et le fit si vivement qu'elle enleva le peigne qui retenait une masse de cheveux bruns, soyeux et transparents; ils se déroulèrent sur ses épaules en flots admirables^ si bien que lorsque madame Ménier par^t, elle poussa un cri en disant : t»

^— Ah ! mon Dieu, chère Clara ! que vous est-il donc arrivé? Vous voilà tout échevelée comme une orpheline !

— C'est moi qui me suis maladroitement décoiffée, dit la

LES PRÉTENOUS. 13

marquise en embrassant sa belle-sœur, qui lui tendit froidement les deux joues; et Clara allait ramasser son peigne et se rajuster, lorsqu^à diverses portes du vestibule elle aperçut trois figures qui la regardaient curieusement. Quêtaient MM. du Luc, de Sommerive et Victor, qui venaient de descendre de leurs appartements. Madame d*Houdailles rougit d'être ainsi regardée, et ayant salué rapidement ces messieurs, elle prit de même le grand escsdier avec son frère» qui lui criait :

— Je vais te moiitrer moi-même ton appartement Tandis que madame Ménier lui disait de la voix la plus

calme:

— Edouard, laissons à Clara le temps de se remettre. D'ailleurs, j'ai à vous parler.

— Je redescends à l'instant, dit M. Ménier en rejoignant sa sœur et en l'embrassant encore une fois.

— L'entrée a été dramatique, dit madame Ménier avec un air railleur et en rendant à ses hôtes leurs saints révérencieux. Qu'en dites^vous, monsieur de Sommerive?

— Elle est admirablement belle, dit l'homme de quarante ans.

— Vous trouvez ? Et vous, monsieur du Luc?

— EUe le serait ailleurs que près de vous, madame, dit celui-ci en baisant respectueusement la main de madame Ménier, qui sourit gracieusement.

— Ah çà, ma tante, dit Victor, tu ne veux donc pas m'em* brasser?

— Si, mon enfant, lui dit-elle avec une vraie tendresse.

Et elle embrassa son neveu comme Edouard avait embrassé sa sœur. Elle l'aimait presque d'un amour de mère, et elle le montra bien, car eue lui dit en le regardant avec cette admiration heureuse à laquelle on ne peut pas se tromper :

' — A la bonne heure! tu es bienl tu es très-bien! Tu es beau comme ton père!

Une larme vint aux yeux de madame Ménier, et cette larme disait : « Si c'était mon fils, ce serqj^ autrement pour mol sans doute. » Mais elle secoua tout à coup ce regret ou ce remords, et se mit à causer avec ses hôtes. Un moment après, M. Ménier arriva et annonça que Clara allait descen-

dre pour le di^jeuner. Sa femme le prit à part et lui dit du ton le plus doux :

— J'espère que tous n'avez pas. dît un mot de mes projets à votre sœur ? «

— le m'en serais Men gardé, car elle ne m'en a pas parlé.

— Qu'est-ce que cela vent dirs?

— (Test qu'elle les a devinés au premfor coup d'œiî, et qrt^y puisqn'elte ne s'en est pas cxpiiqoée, c'est qufl lui va sans docrte d'avoîr Tair de les ignorer.

— Ah ! fit madame Ménier. Et à quoi avez-vous deviné qu'elle fes eût devinés?

— A ce qu'elle m'a fit qu'elle ne resterait que très-peu de fours. Mais vous et moi, je l'espère, nous la ferons changer de résoftition. f y compte.

Cefy compte avait un accent qui voulait dire sans doute

bien des choses, car, lorsque Clara reparut, sa belle-sœur

la combla de caresses, d'éïoges, de démonstrations d'amitié

i vives, st empressées que Yictor en haussa les épaules en

disant :

~ Ma tante est trop bonne en vérité, car cette madame dlBfowdailles reçoit tout C€te avec un air de froideur vraiment impertinent.

Madame Ménier commençait cependismt â se fatiguer des avances qu'elle faisait à madame d'ffoudaîlles et que celleci recevait avec la plus exquise politesse , mais en même temps avec la froideur la plus significative^ lorsque l'annonce dn déjeuner viiot rompre cette situation pénible pour l'une et pour l'autre, et en généralisant la conversation arracha d'une part là marqnîse â la gène d'entendre des protestations qu'elle savait ne pas être franches, et de l'autre madame lll^nier k l'obligation qtfeWe s'hnposait d'obéir à son mari ; car nos lecteurs ont dû remarquer que cet affectueuse empressement avait immédiatement suivi fe désir exprimé par M. Ménier de garder sa sœur^ et l'espérance qull avait montrée que' sa femme contribuerait à obtenir ce résultat. Pour ceux qui ne voyaient que le dehors des choses, M. Ménier était le mari, non pas le plu8*^escTave, mais le plus nuUlur monde. Rîetr ne se fkisait chez lui que par les ordres de madtoie Miâiier. We disposait en souverame de ht maison, des genss, des chevaux; elle recevait^

inirltatt, repoussait en apparence qui lui plaisail ; mais pour quelqu'un qui eût pu entendre le peu de paroles qui s'étaient dites entre M. Méuier et sa femme^ au sujet de Clara, il seniii demeuré incontestable que le mari awt gardé sur certaines choses une autorité qui n'admettait ni résistance ni contestation.

Ceci uioe fcMS posé^ nous allons continu» notre récit.

TRtLDiniAnES d'attaqiib

On comprend sans doute que des préparatifs comme ceux dont la maison semblait occupée, n'iavaient pas été seulement pour recevoir M. de Soramerive et M.duLuc^car Victor ne comptait pas, en sa qualité de neveu. Tout cela était donc pour Clardy et madame Ménier se chargea de le lui apprendre durant le déjeuner»

— Votue arrivée^ chère sœur, lui dit-elle, est un jour de fête pour nous ; aussi ai-je voulu qu'il fût célébré par une fête. Je vous prévient donc que nous aurons ce soii; grand dîner et gcand bal.

Clara regarda son frère d"un air surpris, et H. Ménier, baissant la tête d'un air d'assentiment, répéta en souriant :

— Qui, ma soâur, grand dîner et grand bal.

Clara se laissa prendre à l'air satisfait de son frère, et accepta alors comme une bonne grâce amicale ce qu'un iiïstant avant elle eût trouvé une manifestation de mauvais goilt, et repartit en souriant :

— Mais c'est une véritable trahison! je suis arrivée ici comme une veuve qui a à peine quitté son deuil ; comme une Auvergnate, qui n^avu personne depuis six ans; je nai rien dé présentable pour assister à de si brillantes réunions, et si je pardonne à mon frère d'avoir abusé de ma bonne foi, car les hommes ne pensent guère à ces choses-là, j'^ai le droit dé vous en vouloir, Claire, de ne pas m'avoir prévenue ; car vous qui êtes femme, vous savez bien que nous n'aimons giière être prises ainsi à ['improviste.

— One femme n*est jamais prise à Timproviste, quoi qu*fene dise; elle a toujours au fond âe quel4ue carton une

robe passée de mode, mais qui lui sied à ravir; une fleur bien simple qui n'en fait que mieux ressortir sa Deauté. Ce sont des en-cas qu'une veuve jeune et belle prépare toujours, et dont elle se rappelle toujours au moment fatal. N'est-ce pas vrai, ma belle Clara?

-- Je refuse toute la dernière partie de la supposition, ma chère sœur, dit Clara. Quant au reste, je sais comme vous que ce ne sont pas toujours les plus riches toilettes qui parent le mieux une femme; mais le monde a des exigences qu'il faut qu'on respecte, et Ton trouvera assurément quelque raison, qui ne me sera pas favorable, à la simplicité de ma toilette.

•^ Madame a raison, dit M. de Sommerive ; au crime qu'on vous fera d'être plus belle que personne, on ajoutera celui de l'être autrement. On dira...

— Que dira-t-on? dit M. Ménier.

— Tiens! ce qu'on dira, dit Victor en dévorant une aile de perdreau; ce n'est pas difficile à deviner.

— Voyons, grand appréciateur du monde, dit M. Ménier.

— D'abord, les dames de Champrée, qui mangent chez elles des pommes de terre frites pour acheter des fleurs de Nattier qui les font paraître encore plus rousses qu'elles ne sont, diront que c'est par avance; ensuite, les demoiselles Lacon, qui se harnachent tomme des chapelles de Fête- Dieu, prétendront que madame s'est crue assez belle pour se passer de toilette; et les Lebeuf en masse, père, mère et enfants, prétendront que la âiarquise d'Houdailles a dédaigné de s'had)iller pour un bal de provinciaux et de roturiers.

— Il n'en a pas manqué une, dit M. Ménier en riant, et pas une ne manquera ce soir.

— Et je sortirai de ce bal avec la triple accusation d'avarice, de vanité et d'impertinence. Il y a de quoi reculer, et * j'ai bien envie de rester chez moi, reprit madame d'Houdailles.

— Bah! dit Victor du ton d'un véritable enfant gâté qui parle à tort et à travers, il n'y a que les femmes qui le diront, et ça ne signifie rien.

— Plait-il, dit madame Ménier d'un ton presque sévère. Vous savez, Victor, que je n'aime pas à vous entendre parler des femmes avec cette légèreté, avec ce ton.

— Est-ce que ça vous regarde, chère tante ? dit Victor avec une petite moue joyeuse; vous n'êtes pas une femme, vous, vous êtes un ange de bonté, et c'est pour cela que je vous demande la permission de vous quitter tout de suite. Je vais chez Bertrand^ le garde-chasse, voir si nous ne pourrions pas demain matin faire une petite battue daus les bois.

Sans attendre cette permission, le jeune homme se leva, et il allait quitter la salie à manger, lorsque, sur un regard significatif de sa tante, il s'approcha de Clara et lui dit d un air fort insouciant :

~ Madame la marquise voudra-t-eile accepter ma main pour une contredanse quelconque?

— Pour la première, monsieur, si cela vous convient, lui répondit Clara en riant.

— En ce cas, je réclame la seconde, dit M. de Sommenve. Clara répondit par une inclination de consentement, tandis que Victor disait :

— fit vous, du Luc, vous ne prenez pas votre tour d'in- Ecription?

— Je n'ose imposer à madame de si nombreux engagements après un voyage qui a dû sans doute la fatiguer, dit le marquis d'un ton de respect impertinent.

— Oh! dit M. Ménier, n'ayez pas de ces craintes-là; ma sœur ne se laisse rien imposer, et elle est femme à vous refuseï, si elle pensait ne pas pouvohr tenir ce qu'elle vous promettra.

— C'est la crainte d'un pareil refus qui m'arrête, reprit le marquis du Luc en s'inclinant et en gardant les yeux baissés sur son assiette, de manière à montrer clairement qu'il n'avait rien à ajouter à ces paroles.

Madame d'Houdailles en profita pour l'examiner d'un regard sérieux et froid, tandis que M. Ménier souriait d'un air moqueur. L'impolitesse était manifeste, et la fin du déjeuner fut très-gênée, quoi que pût dire M. Ménier pour faire oublier cet incident. Mais malgré ses provocations, malgré l'humilité avec laquelle il appela les plaisanteries qui no manquaient jamais d'arriver sur toute friture provenant de sa pêche à la ligne, il ne put rien obtenir, si bien qu'à la lin du déjeuner, madame Ménier ayant réclamé le privilc^gc de

iê LBa »BÈTK1IDUS.

se» de\t>ir8 de maltrease de nmson pour se retirer, ain, 4tifiaitreUft, de donner dea ordres^ madame d'Houdaillea demanda à son frère de lui moatrer son païc^ de manière k faire ^oir qu'elle âéazaît être seule airee luL M. de Sommerire fit preuYe de sa disaréCioQ eA a'excusant près de M. Mé* nier et de madame d'HondalUes de ne pottYeir les accompagner , parce qu*il avait des lettres à écrire.* Quant à M. Femand du Lac, il prit un journal et se mit à lire, de fBç<m à laisser croire que c'était puce «lu'fl ne voulait pas aller avec eux, quil n'y allait pas, mais non parée qu'il avait compris qu'ils voulaient être seuls.

Dès que M. Ménier et sasceur fureat dans le parc» celle-ci lui dit :

— Eatrce impertinence ou manqpe de saioir-vivxet H. Ménier se mit à rire. Il réfléchit^ puia il répondit : -• C'est tactâqjae.^

-- Ckmunâkt?

— M. de Sommerive s'est montré ébloiut et ses regisrds le prouvaient encore mimix que sea paroles ; en cette circonstance, M. du Luc a voulu se poser en indiflEérent, et ce n'est que la folle inlerpeilaticm. de Victor qui Ta poussé à se lairc dédaigneux.

— Âh !;fit Clara J en repreooant tout à coup^sa gaité, c'est la vieUie tactique des romans de l'Ën^ire. Une femme fait touiouis attentiaaà riiomme qui ne fait paa attention à elle.

— Excellente tactique» reprit M. Blénier,. car elle a réussi ; ta première parole a été pour l'informer de lui.

Clara se mordit les lèvres et repartit d'un air sérieux :

— Ce qui m'a fait te parler de M. du Luc tient k ce que Je pouvais supposer à sa conduite des motifs plus graves qu'une sotte préteutioQ à se faire remarquer»

— Et quels. motifs? dit M. Ménier, qui prit uu air alanné et surpris.

— N'est-il pas l'ami de M. de Gancel, et*.» ^. Madame d'Houdailies s'arrêta tout à coup, et tandis que son

frère l'examinait comme un homme qui craint de découvrir quelque chose qui n'eat pas innocent, elle devint rouge et baissa les yeux.

— Ma sœur, ma pauvre scsury lui ditril, ne crains pas de

te confier à moi*

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