‹ Au jour le jourChapitre 12 sur 41 · VINGT ANS · texte numérisé non relu

VINGT ANS

Du Luc et M. de Sommerive ayant vu rentrer Victor, ton» les deux se mirent à parler de leur jeu tandis que celui-ci jetait sur une chaise son habit, son gilet et sa cravate en s'écriant :

— Ouf!... je n'en peux plus ! Il m'a fallu faire deux lieues dans le bois pour retrouver cet animal de Bertrand, parce qu'il prétend que les paysans choisissent toujours le dimanche et l'heure de la messe pour braconner. Du reste, j'ai organisé une chasse pour demain; vous en serez, du Luc?

— Certainement.

— Et vous, monsieur do Sommerive?

— Avec plaisir.

— Je veux vous enfoncer tous deux; vous verrez.

— L'expression est heureuse, dit M. Ménier en paraissant avec sa sœur sur la porte du salon.

MM. du Luc et de Sommerive se levèrent, mais Victor resta étendu sur son fàuteuH en disant :

— Ah 1 mon oncle, mon cher oncle, ne m'asticotez pas, je vous piie^ sur mes expressions. Enfoncer est très à la mode, demandez plutôt à du Luc. Je le répète» je les enfoncerai dans le dix-septième dessous.

— Qu'est-ce que c'est que ça, le dix-septième dessous dit M. Ménier en riant pendant que Clara faisait signe aux deux joueurs de ne pas se déranger et de reprendre leur partie.

— Ah ! c'est une figure de rhétorique Musard, dit Victor en s'étendant le mieux possible.

— Passe pour la rhétorique Musard, dit M. Ménier, à con' dition que ce soir tu ne feras pas de danse Musard.

— Hé ! hé ! dit Victor en riant, la danse Musard a bien son agrément.

— Pour toi, c'est possible, mais j'espère. ..

— Ah ! dit Victor, parce que Tannée dernière, en petit comité, j'ai voulu vous faire apprécier cette sublime innova-

LES MIÉTENDUSi 11

tion, TOUS allez supposer que ce soir, et surtout dans un bal de provinciales... Vous êtes injuste envers moi, mon on» cle, je sais vivre.

. Et en disant cela, il poussa du bout de Torteil le talon d'uQp- de ses bottes, et la tirant tout à fait il dit :

— Je me suis fait plus de mal que je ne croyais en sautant par-dessus le mur du parc.

L'action de Victor jurait si étrangement avec sa prétention de savoir vivre, que M. Ménier allait lui en faire l'observation, mais il s'arrêta en voyant le bas ensanglanté.

— Comment t'es-tu blessé à ce point?

— Eh bien! je vous l'ai dit. Je suis sorti dubois^ là-bas, au coin de la grotte. Je serais bien rentré par la grille du bois, mais...

11 s'arrêta puis reprit : Il m'aurait fallu faire tout le tour des murs ; je suis bien monté d'un c6té, mais j'ai mal descendu de l'autre. Voilà tout.

Madame d'Houdailles ne trouvait rien de bien intéressant à la blessure de M. Victor, et se dirigea vers la porte en disant :

— Je crois que j'ai laissé mon moucboir là-bas sur le banc od nous nous sommes assis.

— Ne vous donnez pas la peine, dit M. de Sommerive, je vais aller le chercher.

— Est-il galant! s'écria Victor eu voyant M. de Sommerive tourner dans le salon. Je l'aurais déjà rapporté pendant qu'il cherche son chapeau pour s'abriter du soleil.

— Gela vous serait difficile, à moins de vous blesser encore plus, dit Clara.

— A moins qu'il n'y aille à cloche-pied, dit du Luc en riant, et je crois que Sommerive arriverait encore le premier.

— Va comme il est dit! s'écria Victor. Y êtes-vous, monsieur de Sommerive ? Une ! deux ! trois !

Et sans attendre de réponse, il sauta par une croisée ou- Terte et se mit à traverser le parc en sautant à cloche-pied et sans écouter son oncle qui lui criait :

— Veux-tu bien t'arrêter? Tu ne pourras pas danser ce soir.

Mais Victor avait déjà disparu.

3£ LES PftÉTENDVS.

— Vous n'avez pas accoté le àé&^SèBmneivftlàiikïm^ quis d'un air railleur*

— TaToue, dit celui-ci, que je ne suis pas fkis amtev «les courses à pied que des ooutBes an cioober.

Ceci avait raf^iort à une côlëboa chiUe ^a'a^ait sulMe Ja i!::irguis un mois avant.

— Oh l vous êtes m^t^hant, dit M. Méoier.

— Méchant? dit madame d'Houdaiiies d*ua air sutvôl " Oui, madapi*. .at du Luc d'ua air d'iMimitità. SoBOie-

r . va veut dire que je suis tombé de cheval dans one mm infecte, et qu'on m'en a retiré tout -couvert de iMue at ^e ridicule.

— Et à moitié mort, dit M. Hénier.

^ Cest à quoi Sommerive a pensé alors, attendu qa'il l'é- ' tait que simple spectateur, ce qui lui peraiettaitd^wir «i peu de pitié de moi, tandis que mes concunents me pastÀ* ront courageusement sur le corps.

— Quelle horreur! s'écda madame d'HoudaiUei.

^ (Test la nécesâté de toutes ces. luttes, dit M. da Uic d'nii air goguenard, et vous voyez que Sommerive, qui (bM et Ue circonstance où il n'était pas en jeu m'a relevé, jKirté, soigné, est maintenant sans pitié jK>ur jncd, paice ^ i^ Partie est engagée entre nous*

— Quelle partie ? dit assez indiflérenuieiU madame iVot d;;illes.

— Une partie dont vons seoez iug% madamei,ditle marquis.

— En vérité^ je ne vous comprends pas, ût madame difloadaîlles.

— J'ensuis honteux pour .Sosmieriie et|)ourmoi,re|irit du Luc.

— Que diable veut-il dire? s'écria M. Ménier en regardait M. de Sommerive qui tournait son diapeau dans ses maiitf d'^un air dépité; quelle partie avez-wi^s doDce£^éeair semble, dont Clara puisse être juge?

— Ah! je sais, dit le comte, mais c*«st j^lus que deia fi^ somplion, que de prétendre occ(^)^ madame d^HoudaillC d'une pareille niaiseiie. Imagiaez-vous que nous noas aaoïines disputés avec du Luc à qui dansait le mieux de deux.

— le croyaiB 91e moanenr ne dansait pas, dit Clara d'un air moqueur.

-> Voua voyo oonnnefl m^âNxable! dit du Luc; mais je le sais au foDd homme d'honneur^ et il me tiendra la parole qu'il m'a donnée d'implorer te pardon de ma gauchexie de ce oatiB, et d'obtenir ée tovs que tous Toudres bien m'inscrire au nombre de vos danseurs. ^

"^ — Il est tmp taord, dit Ménîer avec gafté^ en voyant l'em* barras de madame d^néadltes; j^i fait une liste des abasats, et j'ai, retoro toufe» les ptees.

— J'ai peur que vous n'ayes pas bien pris toutes vos précautiMia, 4il du tac, car j'espère qne celle de Victor sera libre. Voilà te» paovre ssirçon qui tient tout écloppé.

Bn efièl Victor arrinit toajeurs sautant à ctoche-iâed et tendanl le nuNictxnr. Il ëtnit reuge, baletant, essoufflé ; maidame d'Houdailles fit quelques pas au-devant de lui et lui reprit le mouchoir pendant qu'il s'appuyait sur la main qu'elle sxsài tendue.

— Que vott» êtes enfant devons hiSgaet ainsi ! lui dit-elle.

— Sentez... sentez, diM Victor en prenant la main de la marigàBe et en rappayvrt sur sa pc^trine... sentez comme le cœur me bat... mais je l'avais dit et je l'ai fait.

U y avait une fknifiarité si natffirelle danos fa façon d'être de Victor, que randanMi d'Houdaifies lui avait laissé sa main qu'il tenait mieore anr s» poKrine lorsque madame Ménier Harut et dit vmoMnt eu vibrant eette singuliôre position :

— Eh bienl c^jk'estfce qail y al

— Ey a, diiVictor emae meltairtà dtantonner, que

HoD €(BiD-bat.; il tfètaBMV il |Alpita Jft le i6BS ddwenentqoi s'este...

— El tu ne peux deviner peuiquoil esaftona nmdame flâûer d'un air à faire* enteodie mitie dioses ài son neveu.

-- Pardieu si, reprit lestemeol. ctlm-ci; c'est parce* que |V fiât le tour du parc, à elodie-pini.

Aussitôt Victor rentra dans le salon^ prit sa botte et monta «SI disant à sa tante qui le suivait en linfeeriog^sant ;

— Ce n'est rien ; je vais, me jeter sur maa> lit une heure eu dtox , et j^e serai légei comme un z^yr. iibl mon onele.

zépliir est joli; véritable Empire! ça répare le dix-septième dessous.

Pendant ce temps, M. Ménier s'étant approché de sa sœur, qui lui disait en riant :

— Il est bien étourdi, ton neveu.

— Un autre plus adroit eût saisi Tà-propos que lui offrait ma femme.

— Je lui sais bon gré de n'y avoir pas pensé.

— M. de Sommerive ne Feùt pas manqué.

— Oui, dit Clara; mais M. de Sommerive n'ira pas courir pour me rapporter ce mouchoir.

— Ni ce billet, dit M. Ménier en ramassant une lettre qui venait de s'échapper du mouchoir et qu'il présenta à sa sœur, qui parut fort surprise en voyant une lettre cachetée dont l'écriture lui était inconnue avec la suschption : À madame la marquise d'Houdailles.

— Qu'est-ce donc ? dit M. Ménier.

— Je ne sais vraiment, dit Clara d'un ton sérieux, en examinant la lettre qu'elle allait rendre à son frère, lorsqu'en regardant le cachet elle se troubla tout à coup, sétra vivement la lettre et dit avec une émotion qu'elle ne put dominer :

— Ah ! je me rappelle maintenant... J'avaiffï)rî8 cette lettre pour la lire... je l'ai oubliée... je la lirai plus tard.

M. Ménier leva les yeux au ciel avec une triStSeSôè profonde, mais il ne ût pas une observation et retourna près de M. de Sommerive qui avait repris sa partie avec du Luc!

Dès qu'elle fut seule, madame d'floudailles gagna une aUée couverte et rompit le cachet. La lettre était écrite eh chiffres et cependant elle la lut couramment. Elle' avait donc le secret de ces chiffres, et le cachet lui était bien coniiu. De qui venait cette lettre et que renfermait-elle ? Nos lecteurs l'apprendront sans doute plus tard. Tout ce que nous pouvons leur dire, c'est que lorsque madame d'Houdailles rentra dans la maison, elle était inquiète, agitée, et cependant oh eût pu découvrir qu'il y avait une sorte de joie au fond de sa tristesse.

Pendant que la conversation était redevenue générale dans le salon, où madame Ménier était restée, il nous faut raconter p^e scène qui se passait à l'autre bout du ch&teau.

LES JD.Rj&!|£NDUS. 29

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