LA VALSE
Madame d'Houdaiiles fut piquée d'avoir ^édé, et son opinion sur Femand ne fut pas plus favorable ; mais elle avait beau fi'en vouloir et lui en vouloir \ elle éprouvait une intime sa* tisfaction. Certes, M. de Sommerive avait été beaucoup plus convenable, mais du Luc avait eu Tart de dire à Clara qu'elle était belle , bonne , charmante ; il le lui avait dit à brûlepourpoint et avec un singulier aplomb, mais il le lui avait dit; il l'avait occupée d'elle et personne ne l'avait fait encore. Et puis Femand était un de ces hommes qui tiennent toujours l'attention des femmes en éveil ; rien n'est sérieux, mais rien n'est faux dans leur parole ; ils disent brusquement et railleusement les choses d'une flatterie délicate. Somme toute , madamed'Houdaillesf ut très-mécontente de Femand et d ellemême, mais elle trouva que c'était le seul homme qui, pendant deux minutes, l'eût intéressée à la conversation. Enfin, le moment de la valse arriva et Femand se présenta avec un respect qui semblait demander pardon à la belle danseuse de la liberté qu'autorise la valse. En effet, la main presse la main, le bras entoure la taille^ et madame d'Houdailles^s'aperçut que cen'étaitpas une valse qu'elle eût dû accorder au plus élégant et au plus beau jeune homme de cette soirée. Cependant la musique se ût entendre, et, grâce à la défense des mamans, le parquet ne fut occupé que par quelques personnes. Fernaçd laissa passer les premiers tours et fit remarquer à madame d'Houdailles M. de Sommerive valsant avec une femme d'une taille magnifique, d'une toilette enrichie de diamants et valsant avec une légèreté et une grâce qui excitaient l'admiration (?« fout le monde. Cette dame n'avait pas dansé dam
8g LBS MÉTE^BlU^ .
la soirée, et Ton voyait qu'elle s'était réservée poisrcellB vbI^, afin d'écraser d*un coup touto edto qm avaicjit été Tesaarquées.
— Diable! dit Fernanâ en mut, voilà Sommeiàye et madame du Hauty i|ui tncmphent*
— Sans doute, dit madame d'Houdailles qui lesauivmt attentivement des yeux, et j'ai bien envie de maicber «^^ecma robe de mousseline.
— Non pas, non pas, dit Fernand en enlevant rapidement la marquise, il faut vaincre ou périr.
Il fallut quelque temps pour que Tattention attachée sur M. de Sommcrive et sa belle valseuse revint à madame d'Houdailles et à Fernand, mm eelui-oi dépsKii ^ yifesieflt et à plusieurs rej^ises ses aatagoBiBies,'C^<aa s'en apcfçut, et bientôt ce iut un murmure géoé&ftl d'Admiration |ia8te|!é entre les deu^t couf^. Les autres valseurs fi'droMèrsm comme d'un commun aconrd pour £aae place à celle espèce de tournoi, et la valse devint im mcffiient un spectade. Cependant l'avautage restait indécis. Madame d -fieiadaillesseD^ tit que c'était une lutte» et toute par&ile qu'elle loi, rnine lui commandait de se laisser battre ; elle s 'àbamdoima donc avec plus de mollesse et de légèreté» S(»Qmefive<etmaéBiie -du Ha\jùy redoublèrent d'efforts; il y eut de ipetita bnvos murmurés aux rapides passages des valseu». Mus pOBBwe ne l'emportait enc(»:e, lorsque la mwque s^ânîBDt dtacement, accéléra le ^mouvement et lui biij^iâfDa vBeumivdle rapidité. Fernand ramassa toutes ses forces «t animamadane d'Houdailles, qui volait à la surlace «du parquet; m ié^ère robe de mousseline, fouettée par la rapidité de ce IpiamÉement, dessinait la cambnure magnifique de a belle laiUe; ses pieds menus, attachés à une jambe d^mne jmreté coquette, pospjent à peine sur le parquet ; ses cheveux «'t^aarpillai^t él la couronnaient d'une auréole in^irée; c'était on attrait irrésistible qui attachait tous les yeux sur elle et sur Fernand, qui ne s'occupait pour ainsi dire qu'A la nomilrer dans toute sa beauté. Cependant, M. de Sommerm et sa partenaire avaient gracieusement accepté le combat, et poiff ^ part madame du Hauty le soutenait sans désavantage ; eui3 s'était si bien réservée que nulle fatigue, nulle lassitude ne se montrait en elle. Clara voulut triompher: dans ce momciii
Les PRÉTE^rOUS. 39
eBe était toute fc la taise ; mais elle avait voyagé vue fiartie de la Bait, elle avait beaucoup dansé. Fernand la sentit s'appuyer sur sou Iwras.
^ (k)ura^, lui dit-it tout bas.
— Je suis morte, je n'en puis plus, répoudit-eîle.
<- Encore quelques minutes, J'entends 8ommerive qui souffle ; appuyez-vous sur moi, ne craignez rien.
Et il précipita lui-même la valge en passant devant le piano et en criant au musicien : Vitel vite! U emportait madame d'Houdailles sur son bras de fer ; et, soit déliie, soit fatigue, die s'abandonnait avec une gr^ enivrante. Les l»ravos éclatant, on battit de^ mains : Sommerive et sa danseuse venment de s'arrêter. Fernand acheva le tour pour constater le triomphe, et déposa madame d'HcHidailles sur un divan, haletante, les^cheveux effarés, souriant et répondant par des mots entrecoupés aux mille compliments que lui faisait tout le monde el surtout son frère, qui était radieux, qui était ravi, non pas tant de son triomphe que de voir qu'elle s'y était si joyeusemait intéressée, liadame Biénier elle-même ftit pleine d'empressement et Unit par dire avec cette bien*' vefflance qui ne donne à l'un que pour 6ter à l'autre :
— R y a bien aussi une part de succès pour le danseur»
^ Et la plus belle, dit galment madame d'Houdailles. Sans lui Je m'arrêtais il y a un quart d'heure.
Quel mot \ quel aveu ! pourquoi donc avait-elle continué malgré sa fiitigae 7 Fernand la regardait avec une suave admiration en se disant intérieurement :
« A la hoDBe heure, elle est femme ; elle veut être la plus belle et elle s'en donne la pane. J'en ai donc trouvé une qiA sait être naturelle. »
A ce moment une petite voix câline se lit entendre, et Vieter, appuyé sur le bras d'un jeune homme, s'avança en disant :
-«- Et moi, est-ce que je n'aurai rien?
— Vous ne voulez pas valser, je pc^ase? dit madame d'Hou^ dailles.
<- Kon; mais quand Fernand a dit que vous valsiez, je n'ai pas voulu laisser le piano à un autre. Je vous ai joué les [.lus jolies valses de mon répertoire, et le musicien est bien
pour quelque chose dans le succè» des danseurs, surtout «a fuit de valses.
— C'est vrai^ c'est vrai, dit-on de tous c6tës, taudis que madame dHoudailies le remerciait le plus gracieusement da monde.
— Et voyez comme je suis bon, ajouta Victor plus bas; j'avais tellement à coeur de bien jouer, que je n'ai pas quitté le clavier des yeux et que je ne vous ai regardée qu'une ou deux fois à la dérobée. Voilà bien ce qu'on appelle se sacrilier, j'espère.
La voix de Victor, en parlant ainsi, avait quelque chose de grave et de triste qui empêcha madame d'Houdailles de répondre par une plaisanterie à ce compliment; elle se contenta de sourire et revint à un texto plus commode-
— Vous souffrez toujours? lui dit-elle.
— Presque plus, dit Victor ; je ne sais pas, mais jamais je n'ai été si content d'une soirée que de celle-ci, où je n'ai fait que regarder.
— ^Tant mieux, dit madame d'Houdailles d'un air presque froid, car elle sentait sous les paroles de Victor rintention que lui-même n'y soupçonnait pas; et, s'étant levée, elle pria son frère de la conduire dans un salon moins étouffé^ et d'obtenir pour elle qu'on lui accordât un délai de deux contredanses qu'elle avait encore promises. En traversant le salon, elle rencontra M. de Sommerive qui se rangea d'uo jair précieux et vit madame du Hauty qui se laissait encetiser, et qui, riant avec une furieuse ostentation de mystère, criait tout bas :
— Ce pauvre M. de Sommerive 1 il n'en pouvait plus ! je m'en suis débarrassée pour longtemps.
Le pauvre homme expiait la défaite de madame du Hauty, c'était dans l'ordre.
Le monde remarqua que ces deux dames ne s'étaient pas môme regardées ; et cependant elles s'étaient vues, examinées et appréciées de la tête aux pieds. A quel moment et par quel moyen? C'est ce qu'une femme seule pourrait vous dire, c'est le mystère de ces regards voilés comme la nuit et rapides comme l'éclair, qui voient tout ce qui est visible, ~* devinent tout ce qui est caché.
LES PRÉTENDUS. . 4t