‹ Au jour le jourChapitre 16 sur 41 · UN ACCIDENT DE CHASSE · texte numérisé non relu

UN ACCIDENT DE CHASSE

Nous avons dit que la curiosité de madame d'HoudaiUes était éveillée ; c^est plus qu'une excuse à la question qu'elle ^fit à Victor. D'ailleurs, comme on le verra plus tard, ce n'était pas une curiosité frivole.

— Â quoi donc, dit^elie, avez- vous réfléchi qui ait pu vous rendre si triste?

— Vous ne me lé pardonneriez pas si je vous le disais.

— Mml dit madame d'Houdailles ; à moins que cda ne regarde mon fr^e, je ue vois pas en quoi vos réflexioD^ peuvent me blesser au point que je ne vous le pardonne pas.

Victor la regardait en ce moment avec une expression pleine d'anxiété et d'émotion ; madame d'Houdailles ne voulait pas avoir l'air d'éviter ce regard et le soutint courageusement. Tout à coup Vjctdr baissa les yeux et reprit en secouant la tête :

— D'ailleurs, vous, ce n'est pas la môme chose, vous êtes hbre.

U 7 avait toute une histoire dans ce peu de mots; en en cherchant le sens, madame d'Houdailles crut y voir une accusation contre elle et contre une autre, accusation qui, au < dire de Victor, perdait de sa gravité vis-à-vis d'elle, grâce à son état de veuvage. Entre nous, pour si bien deviner, il faut qu'on ait frappé bien juste, et malgré'tous ses efforts, madame d'Houdailles parut troublée* ^

^A ce moment un coup de feu se fit entendre dans un champ voisin : un vol de perdrix traversa la route i mais Tune d'elles, qui avait été blessée, s'abattit et tomba^sur les genoux de madame d'Houdailles, qui laissa échapper un cri ; presque aussitôt deux chiens sortirent du champ, et sentant le gibier dans la voiture, se mirent à' se dresser autour en jappant ; en même temps un chasseur parut sur le bord de la route et s'avança vers la voiture pour faire des excuses.

-^ Madame d'Houdailles ! s'écria-t-il tout à coup.

— Âh l c'est vous, Cancel? dit brusquement Victor en lui

M LES P.RÉTENDaS.

jetant la perdrix sur la route. Voua Tenez de faire un joU coup : îa robe de madame est toute tachée de saug.

lit Toiture s'était arréiée. Mais le beau jeune homme à qui «^adressait cette remontrance ne parut pas Tentendre, car il « regardait la marquise dans une muette contemplation. Celle* ci était si pâle et si troublée que Victor pensa que la frayeur la rendait muette, et il lui dit d'un ton peu aimable peur celui dont il parlait :

— C'est M. te comte de Cancel, madamev si «irpris d'avoir fait une maladresse envers «me dame, qu'il né'sait conànest s'^cuser.

Le jeune homme murmura quelques mots inarticiâés en forme d'excuse à madame d'Houdailles.

— Ce n'est rien, monsieur, j'ai eu j^enr ; je suis nivie de vous voir en parfaite santé.

Elle fit un signe au cocher, ({m rqpdt «a œtfctie, et ils laissèrent M. de Canœi sur la route hnmobile comme une statue. Une colère intérieure, une a^tation iolpatiefite «Hâtaient emparées de madame d'fioudoiiles»

^ Vous connaissez Cancel? lui 4it Victor.

— Oui... autrefois je l'ai vu... il y a de bien Icmgues aa* nées.

-- En ce cas, vous avez gardé un excellent souvei^ Xmsi de l'autre, car vous vous êtes viterecooiiiis.

» Que signifient vos pandes? dit luadai&e d'fioalaflles evec une fierté indicible.

-- C'est que je hais cet hcHOome de toute mon isie, dit Tictor d'un ton qui montrait combien ce sentiment était vrai en lui.

-^ Vous avez sans doute vos nùsoos pour cda, dit la marquise d'un ton sec^ mais je suis peu curieuBe de les apprendre.

-* Puissiez-vous les ignorer toujouis, matoMt dit Victor d'un ton affectueux; mais croyez-moi, oest tioaMoe n'a m loyauté ni honneur dans le cœur... Eh ! mais j'y pense, s'^ t-il tout à coup... Hier... cette lettre...

Puis il releva les yeux sur n^dame d'Hoadailles, qui git, se troubla encore plus et détourna la tête. Victcnr pamt ne pouvoir se contenir^ à la pensée qui lui vint 4 l'esprit, et il s'écria sourdement ;

LE8 yRBTENOnS.

— Ah ! fli je le savais, le misérable t..;

Madame d'Houdailles était dai» m état nm Wïm ext» ordinaire. Tout à coup encore Yietw, comme poussé par tme iospiratiiHi soudame, quitle sa place, s^asseoit ea face de madame d'Houdailies et dit :

— Scoutes, madame, vous êtes la sœur de M. Mémer, ei il vous aime trop pour que vous n*ayes pas comme loi une générosité immense.

Madame d'Houdailles fut encore phis trooblée de cetle brosque interruption et ne répondit pas. Victor continua :

-*• 11 faut que tous sacbies la vériké, madame, sans cela...

Oara posa ses doigts sur ses lèvres en montrant le cocfaer de To^. Rn effet, ils étaient dans une voiture découverte, et le bruit de leurs paroles pouvait monter jusqu'à cet liomme. Victor le comprit, et se penchant vers madame d'Houdailles, qui fit de même pour mieux Tenteiidre, il reprit à voix basse : V

— Si' c'est lui qui vous a écrit, ne lui répondes' pas.

— Comn^ent! dit madame d'Houdailles, vous supposes que H. GanœL.i

— Ne vous fâchez pas; mais enfin, voici ce qui s'est passé lùer. Ce n'est pas pour le plaisir de sauter un mur que je me suis blessé le pied. Gomme je rentrais au ch&teau et que j'allais gagner la porte qui est près du bois, j'aperçus de loin cm bomme qui paraissait faire le guet & cette porte. Cet homme même collait son oreille comme pour écouter si quelqu'un venait Cet homme était M. de CanceL Si j'avais pu crmre que ce fût vous et mon onde qui fussiez derrière oette porte, assis sur le banc oti vous avez laissé votre mouchoir, j'aurais été à lui et je lui aurais peut-être demandé comment il se faisait qu'il fût ici quand il a dit qu'il retournerait à Paiis. Mais quand j'y pense, j'aurais eu tort de le faire, car il était fort indiiSérent que je le trouvasse seul ou avec—, la... personne que je croyais qu'il attendait, le savais ou je croyais savoir pourquoi il était resté, et pendant le temps que j'aurais mis à le rejoindi (% cette personne éùt pu paraître, et je n'aime pas à espioniK r ceux que je vendrais croire irréprochables. C'est poui* coia, inadame, que j'ai passé par-dessus le mur, pour u'avuir pas à ie rencontrer seul ou avec elle. . v

Madame dHoudailles tressaillit à cette dernière parole, mais elle n*eut pas la force de répondre. ^

^ ^ Vous ne me comprenez pas, ma(^ame, lui dit-il d'un ton douloureux, je ne puis pourtant pas en dire davanta^ Il y a beaucoup de ma faute dans ma manière d'être, les idées me viennent à peine que je les oublie, ou plutôt que je les cbasse ; de &çon que ce que j'ai pu soupçonner hier, je n'y pensais plus ce matin. Vous vous rappelez votre mouchoir : quand j'ai été le chercher, une lettre était posée à c6té^ C'était près de la porte où j'avais vu M. Gancel arrêté, mais ce n'était pas son écriture ; cette lettre était pour vous, je ne pensai pas qu'elle pût être de lui, et cependant, ne sachant ni d'où eUe venait ni de qui elle venait, je vous la remis sans paraître l'avoir découverte.

— Cette lettre, dit madame d'Houdailles, est une lettre que j'avais prise pour la montrer à mon frère.

— Une lettre que vous n'aviez pas encore décachetée?

^ Monsieur^ vous oubliez que ces suppositions vont plus loin que je ne le permettrai jamais à personne.

— Vous vous offensez, et vous avez tort, dit Victor; laissez-moi continuer et vous verrez.

— J'étais bien jeune quand vous vous êtes mariée, madame, et c'est parce que j'étais un enfant que j'ai souvent^ entendu mon oncle quereller sa femme de ce qu'elle avait usé de son iofluence sur votre père pour vous sacrifier au vieux marquis d'Houdailles, lorsqu'elle, savait l'amour que vous aviez pour M. de Cancel. Ces souvenirs me sont revenus à l'instant où vous lui avez parlé comme à quelqu'un qu'on connaît, et à ce moment même j'ai cru, j'ai supposé que cette lettre pouvait être de lui.

Madame d'Houdailles sourit le plus gaiment qu'elle put en disant :

— Il est vrai, monsieur, que vous oubliez bien vite vos propres observations; c'est vous qui avez remarqué que ce n'était pas l'écriture de M. le «omte de Gancel.

— Oh ! dit Victor d'un air sombre, M. de Gancel est im de ces messieurs qui font métier d'avoir des manteaux couleur

^de muraille et des écritures à toutes mains. Mais, Dieu soit loué, madame, que la lettre ne soit pas de lui; tant mieux pour vous et pour un autre. Tant mieux pour lui surtout I

La marquise était dans une position terrible; elle comprenait tout ce que voulait lui dire Victor; cependant elle ne voulait pas en avoir Tair, elle ne voulait pas être de moitié' dans des secrets dont elle eût osé à peine s'entretenir avec un bomme d'un &ge avancé. Ne sacbant que répondre, elle se taisait.

— Vous ne comprenez pas, dit Victor; eh Wen, tant mieux encore, j'aime mieux cela; mais pouvez-vous faire une chose sans m'en demander raison?

— C'est selon; je ne m'engage pas aisément, monsieur.

— Gela n'est pas difficile à faire, reprit Victor. Ne dites pas à mon oncle, ne dites à personne, je vous en supplie, que nous avons rencontré M. de Gancel.

— Vous avez raison, dit madame d'Houdailles, oubliant que cet assentiment empressé était la meilleure preuve qu'elle pût donner qu'elle avait compris Victor. Elle y fit si peu attention qu'elle fit un geste d'impatience, et, montraat le cocher, elle murmura tout bas :

— Mais cet homme...

— Ah! dit vivement Victor, mon oncle ne descend pas à s'informer à de telles gens.

Tout le secret venait de se dévoiler dans ce dernier mot Il parut impossible à madame d'Houdailles de paraître plus longtemps ne pas comprendre; mais l'âgé de Victor Tanêta encore, et elle se tut en poussant un profond soupir de regret.

— Eh bien! lui dit Victor, qui sentit bien que la marquise en savait autant que lui, n'en parlons plus ; cela vous afùige, mais pas plus que moi. Je donnerais un bras pour que cela ne fût pas... mais... Allons! cria-t-il tout à coup, Pierre, pousse donc tes chevaux, nous allons au pas.

La voiture prit un grand train, et Victor, soit qu'il fût fatigué d'une conversation presque mystérieuse, soit qu'il voulût en distraire l'esprit de madame d'Houdailles, se mit à lui dire :

— Ah ! si vous aimez.les sites romantiques, vous allez en voir un admirable ; la Ruine est fort riche et toutes ses parties admirablement conservées*

— Vous la connaissez?

— Je l'ai visitée vingt fois.

êê LES PHÉTENDOS*'

— Sans doute, dit nutdame d'Ëoudailies aTec une sorte de fimiiliarité amicale, eQe a sa jcbromque bien noire et bien épouYuntable?

» Mais il n'y manque nen, dit Victor en riant. Adultère, duel, meurtre, empoisonnement, rivalité de deux soeurs.*.

Victor avait commencé cette nomenclature assez rapîdemeDt> mais peu à peu ses paroks s'étaient ralenties, 42omme si à mesure qu'il les prononçait, le drame qu'elles liû rappelaient lui faisait peur. Il s'arrêta tout à fait, devint soojibre et iiaissa la lôte en disant :

— C'est une histoire temble,qui peutoependaot être vraie. Une larme lui vînt aux yeux, et il murmura tout bas : -^ Ma pauvre tante! ma pauvre tante!

— Monsieur Victor, lui dit doucement madame d'Houdailles, vous vous alarmez à tort.

— C'est qu'après tout, reprit celui-ci, elle m'àime, m^ elle m'a traité comme son fils. Je ne puis pas l'accuser, et je ladéfendrai contre son mari, s'il le faut. Ati i tenez, madame, je voulais partir, je ne voulais plus revenir ici; j'aurais mieux fait.

— Et moi aussi, dit madame d'Houdailles, j'aurais wieixx fait de ne pas venir.

— Il faut absolument que cet homme parte, s'écria Victor; il faut qu'il parte ou je le tuerai. Moi , ça m'est facile : une impertinence est bientôt dite; il me hait comme je le bais^ et sll me tue, après tout, elle n'osera plus le revoir après ma mort, et elle sera peut-être saijvée.

Madame d'Houdailles contem|)la Victor avec une véritable admiration ; il était si naïf, si franc, si sûr de faire ce qu'il disait ; il y avait si peu d'ostentation dans cette menace, tant de facilité dans le sacrifice qu'il faisait de sa vie, qu'elle ne rut s'empêcher de lui prendre la main^t de lui dire : \.^'- Vous êtes bon, monsieur Victor, vous êtes bon ; mais il y a des choses en ce monde qu'il faut paraître ignorei*; il y a des choses dans lesquelles l'intervention du meille^ ami est souvent une cause de malheur.

.^ — C'est possible, dit Tictor ; j'attendrai, lou.

poux .

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