UNE GOUTTE DE SANG
Tous deux restèrent alors dans un silence absolu jusqu'au • moment où ils arrivèrent à la Ruine, où se trouvaient déjà un grand nombre de chasseurs^ et, parmi les premiers, MM. Ménier, du Luc et Sommerive. Madame d'Houdayies était à peine remise des émotions que lui avaient causées la rencontre de M. de Gaucel et l'entretien de Yiet(»r,rqa'à linstant môme où elle mit le pied snr le marchepied de la calèche, l'épreuve recommeoça. Du Lue offrait la mais àJa mffqnise d'un côté et H. Ménier de Fautre.
— Abl mon Dieu! s'écria tout à coup celui^, fslrce ipie tu t'es blessée? Qu'est-ce que ces tadies de sang «or ta robe?
C'était la perdrix blessée par M. de Gancel H tombée sur les genoux de madame d'Houdailies qui avait laissé ces traces sanglantes. L'interpellation futsisondaine, si inaltendoe, si précise, que madame d'HoudalUes se troutila et rougit jusqu'au blanc des yeux«
— Je ne sais, dit-elle d'mi ton embarrané; je ne comprends pas.
— Ëh! mon Dieu ! s'écria Victor en descendant iivès lâle, c'est moi qui me sois piqué à un ar^mion et qui aurai bit cette maladresse.
— Âh I dit du Luc d'mi ton raiUenr^ et tandis que madame d'Hoiidailies s'éloignait, ce n'est pas une si grande maladresse. Votre main blessée posait donc sur les genoux de la marquise? '
— C'est une indignité ipie vous dites là, reprit Victor à voix basse, et ù j'en avais le 4broit, je vous en demandonls raison.
— C'est un droit que je reconnais à quiconque n'est pas satisfait de mes paroles, dit du Luc d'un ton bantain.
— Mais c'est un droit que je ne mereconoais pas de mêler aune pareille affaire le nom d'une femme qui se trouverait ccKDpromise parce qu'elle veut peut-être en sauver une au-
tre. Mais s'il vous convient de ne pas être de mon avis dans la première discussion venue...
— Je suis d'abord du vôtre^ dit du Luc en soudant, sur Vinconvenance de mon observation ; mais, ajouta-t-il en re< tenant les mains de Victor, vous serez du mien en convenant que ce n'est pas une égratignure de votre fait qui a amené cette tache de sang, car vos mains sont intactes.
#— Vous avez raison, dit Victor d'un air triste; mais, au nom du ciel, allez au secours de madame d'Houdailles et délivrez-la des questions de mon oncle, qui veut absolument savoir pourquoi ma tante n'est pas venue.
— Ah ! c'est cela, fit du Luc... bien...
En effet, la dernière prière de Victor, rapprochée de la phrase où il disait que madame d'Houdailles se sacrifiait pour une autre, expliqua à Fernand une partie de la vérité, il s'approcha de M. Ménier et de Clara ; avec cette aisance, cette liberté avec laquelle il osait et savait s'introduire dans un entretien, il demanda à madame d'Houdailles des nouvelles de sa route, eut soin de répondre pour elle quand elle n'était^ pas prête à la question, et fit si bien que M. Ménier ne put placer un mot. Clara le comprit, et quoique contrariée d^avoir un secours quelconque de M. du Luc, elle accepta le sien avec tant d'empressement^ que M. Ménier les laissa tète àHéte en murmurant en lui-même : — Ah ! elles sont donc toutes les mômes! la suffisance, l'éclat d'un Qom, le dédain même les dominent et les soumettent.
En se retirant, il aperçut M. de Sommerive qui examinait du Luc et la marquise d'un regard jaloux, et il lui dit d'un ton caustique qui ne lui était pas habituel :
— On vous devance aujourd'hui, Sommerive, comme on TOUS a battu hier.
% — Que voulez-vous, mon cher? lui répondit celui-ci d'un ton chagrin ; c'est la destinée des hommes qui ont passé la quarantaine : ils sont toujours dupes quand ils veulent lutter avec les jeunes gens.
Nos lecteurs ont dû comprendre assez bien le secret qu avait préoccupé Victor efc^madame d'Houdailles pour concevoir que ces paroles pussent paraître une allusion insultante pour M. Ménier ; mais M, de Sommerive lui semblait si absorbé par son propre désappointement, qu'il ne crut pas
! LES PRÉTENDUS. 6f
pouvoir lui prêter une intention malveillante et qu'il s'éloi- ; gna. Cependant la tache de sang Iniphmée au genou de la ' rot)e de madame d'Houdaiiles était demeurée inexpliquée '' pour tout le monde, malgré les paroles de Victor. Madame ; du Hauty, qui était du nombre des invitées, ne l'avait pas I traduite dans les mômes^ termes matériels que % du Luc, '- mais elle avait abordé le côté moral de la question et faisait '. les plaisanteries les plus directes sur le voyage en tête à tête ; de M. Victor et de madame d'Houdaiiles, avec toutes sortes I d'exclamations sur les bontés de madame Ménier, qui avait laissé le champ libre aux déclarations de son neveu. ^} -^ C'est maintenant le tour de M. du Luc, di^t-elle ; ce- I lui-là n'a besoin ni de la permission ni de la protection de - personne pour se mettre en avant ; cependant Técoher a i l'air tranquille comme un triomphateur. Mais voyez la fu- ; reor de Sommerive : il tourne autour du tête-à-tête comme I tm carlin empâté qui voit un beau et vigoureux lévrier s'eipparer du morceau qu'il convoite; il voudrait bien en I avoir sa part, mais il n'ose approcher de peur d'un coup de [ dent. Il est ravissant de ridicule^ le brave homme !
Madame du Hauty, appelant M. de Sommerive brave homme et le comparant à un gros carlin, devait avoir un terrible ressentiment de sa défaite de la veille. Les quatre ou cinq beaux des environs qui l'écoutaient riaient à toute gorgé des plaisanteries de la belle dame, de façon à ce que cette gatté attirât tous les regards. Du Luc devina ce qui se passait, et quittant aussitôt madame d'Houdaiiles, il s'avança vers le groupe du Hauty de l'air dégagé d'un homme qui veut prendre sa part de ce festin de joie. Mais il n'avait pas fait la moitié du chemin qui le séparait des rieurs, que ma* dame d'Houdaiiles avait adressé un salut à Sommerive, qui s'était empressé d'accourir, malgré sa mauvaise humeur, si bien que madame du Hauty eut le temps de s'écrier à voix basse ! -
— Voici le tour du carlin. ^
— Mais que sera donc Victor, dit quelqu'un, dans ce beau, Irio ?
— Mais.. s le roquet...
— Admirable ! dit-on de tous côtés avec de nouveaux. éclats de rire.
Du Luc arriva « ce moment etdit à matoae 4a Banty
avec la plus imperlîBeQte fatuité :
» De qui se moque*t-oa iei ? , x„
^ De vous, monsieur; lui répondit tout droitmaôame *i
Hautyen pinçant les lÉîvres et eu souriwit.
— C'est une permission qui vous eet acquise, madame, ei que je ne veux pas disputa à cea messieurs, car je suis mfluré qu'il leur a été impossible de ne pas rire des gracwusea plaisanteries que vous avez faates «*r mon compte.
— Quand le sujet prête, monsieur, la plaisantoe
facile. j
— Pardon, reprit du Luc, voua voue tnwape»; c'est ^fm
le sujet s'y prête, que vous voulei dire, .
-- Peut-être ne tiendrai-je pas oon^^ de sa maavaiBe w
ionté. ^
— Voilà qm est mieux, madame^ reprit le mâqm» i cir vous aves dit : peut-être. C'est déjà un douto.
Madame du Hauiy se mordit les lèvres et réphqua »ec
<lépit :
— C'est un doute si léger que je t«m coaseillede nepw
vous y fier.
^ Ali! fit du Luc de l'air le ]piiis fat, je ^B me fieà niO) c^est pour cela que je viens voaa demander grâce.
-^ De quoi, s'il vous plait ?
---* De la manière de valser de Scnaamerive.
On éclair de fureur parut sur le visage de madanje » Hauty. On écoutait, on la regardait. BBe s'approeha »«"* Lue et lui dit tout bas en le prenant à part,
«- Ne pouves-vous caus» avec une femm? sans ètse giw*
-^ Ne pouves-vous en rencontrer une sans médire tfww -* Quel intérêt avez-vous h la défendre ? -* Je veux Tépouser, dit frddement du Lm.
— Ah ! fît madame du Hauty en devenant sérieuse ^ paraître fâchée, ce serait une belle afiEîiire. Mon Josn k sait-ii?
— Je vous prie de le lui dire. Vous me compreneï parfaitement ?
— A merveille. Mais voilà Sommerive qui a Vdk radieux.
— Entre nous, ce n'est pas lui que je crains.
— Serait-ce par hasard le petit ?. . .
— Qui, le petit. Et voaa seriez la plus aimable des femmes de rbccuper.
— Vous me domiez là une jolie commission.
— Si la commission était de dix pour cent, fit du Luc.
— Sur la dot?
•^ Non^ sur la dette.
^ Nous disons des niaiseries. Faites vos affaires.
— Ce sont un peu lés vOlres. C'est à vous personnellement et non à du Hauty que je dois cent mille écus. C'est ce que sons appelons des propre$, puisque c'est une créance qui TOUS vient de votre père, et du Hauty y compte si peu qu'il voas a promis de vous en laisser Tusage absolu. Cela vaut bien un peu d'aide.
dette dernière phrase, qui expliquait un c6té des relations êe du Luc et de madame du Hauty, 61 réfléchir celle-ci et elle répondit :
*^ Comment ! vous croyei que ce jeune homme...
— le crois «tu il y a un secret ealre lui et madame dHoudailles.
— A quel propos?
•^ Âh ! dit Tun des diasseois en d'apq[)rdchatit : voici le secret de la tache de sang. Le cocher de madame d'HoudaiU les l'a conté à mon piqueur^ qui me le redisait ccmmie un hasard bizarre. -
£t il se mit aussitôt à dire la rencontre de M. Gancel, qu'on disait être à Paris, et qui se trouvait être demeuré incognito.
— Pour qui donc? dit madame du Hauty.
«^ il me semble, dit le cliasseur, que la discrétion de madame d'HoudaiUes m. dit asset. D'ailleurs, il a dû l'épouser autrefois.
Du Luc devint triste et mécontent, tandis que madame du Hauty lui disait à l'oreille :
— J'ai grand'peur pour mes cent mille écus. «- C'est ce que nous verrons, dit le nuarquis.
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