‹ Au jour le jourChapitre 18 sur 41 · LA BALLADE · texte numérisé non relu

LA BALLADE

En ce moment on annonça que le déjeuner attendait. On entra dans la Ruine et on arriva à une antique salle d'armes où on trouva une table magniOquement servie. Malgré les diverses préoccupations de quelques-uns des convives, le repas fut d'une gaité bruyante qui entraîna Victor lui-môme. Quant à M. de Sommerive, il paraissait sincèrement aux anges. Du Luc était trop habUe pour ne pas montrer une galté extrême, et l'humeur calme et railleuse de M. Ménier fat ce qu'elle était toujours. Madame d'Houdailles seule était triste et préoccupée, et semblait impatiente de voir finir cette fête. Cependant on parlait déjà de se retirer, lorsque l'un des amphitryons se leva, prit la parole et dit d'un ton d'orateur :

— Mesdames, ce serait manquer à toutes les coutumes da pays que de nous séparer sans que quelqu'un de nous eût chanté la ballade du château de Saint-Martial.

— Bah ! bah! s'écria tout à coup Victor. Cette ballade est absurde^ et nous la savons tous par cœur.

— Je ne l'ai jamais entendue, dit du Luc, qui n'était pas fâché de contrarier Victor ; je crois que madame d'Houdailles est aussi ignorante que moi, et ne fût-ce que pour elle...

— Je suis fort peu curieuse de lugubres histoires, dit vi« vement madame d'Houdailles : pour ma part, je ne désire nullement l'entendre. •

En disant cela, elle fit un mouvement comme pour se lever ; mais personne ne suivit l'impulsion, et quelques voix crièrent : La ballade 1 la ballade!

— Allons, dit l'orateur à Victor, c'est vous, Perdignan, à qui revient ce droit; exécutez-vous de bonne grâce. «-

Par un mouvement instinctif d'effroi, madame d'Hpudailles, qui était assise auprès de lui, le poussa doucement du genou et lui dit de refuser :

Du Luc vit le mouvement de ses lèvres et reprit >

— Eh bien! Victor, nous attendons.

— Je ne suis pas en voix, dit celui-ci, et pour n'avoir pas

l^dir de me faire prier, je tous déclare trè&^presdément que je ne la chanterai pas.

Ceci fut dit d'un air si sec, que tout le monde se regarda d'un air surpris.

— Ëh, mon Dieu 1 ût M. Ménier de Tair le plus bonhomme (lu monde, taùous Tas chantée vingt fois. Qu'est-ee.qui t'arrive donc?

— 11 souffre beaucoup, dit madame d'Houdailles, pendant x\dB Victor se tournait d'un air dépité de voir arriver contre lui l'intervention de son oncle.

— Eh bien ! dit M. Ménier d'un air si étrange que madame d'Houdailles en tressaillit, je remplacerai mon neveu, et je chanterai la ballade, si on veut bien m'accepter.

Ce furent des remerciements unanimes, des bravos prolongés. Madame d'Houdailles et Victor seuls parurent conster* nés. Clara jeta autour de la table un regard alarmé comme si elle demandait appui à quelqu'un, et rencontra les yeuxv de du Luc attachés sur elle. Elle ne lui envoya qu'un rayon à demi voilé de son regard, et du Luc sembla la com* prendre.

— Un moment ! s'écria-t-il ; la ballade doit être nécessairement le bouquet de la fête ; la chanter tout de suite serait commencer par la fin, et par conséquent nous enlever le droit de prier ces dames de chanter. Madame du Hauty, madame d'Houdailles cmt^ je le sais^ un talent supérieur...

— Ah ! l'horreur, dit madame du Hauty en riant, voilà M. du Luc qui nous demande des chansons de table. '

— Je ne vous demande rien que de vous entendre, dit du Luc.

— En plein air, sans accompagnement!

— Je suis sûr que madame d'Houdailles y mettra moins d'obstacles, dit du Luc.

— Oh 1 mon Dieu, je ferai ce qu'il vous plaira, dit celle-ci d'une voix altérée. Mais je ne sais que dire...

~ Nous attendrons que vous ayez trouvé, dit du Luc, et pour vous donner le temps, je vais, moi, vous chanter une valse avec paroles.

— Qu'est-ce que c'est? dit-on de tous côtés.

— C'est une ballade aussi, avec un tra la la de valse, qui demande à être exécutée à trois voix. Victor se chargera du

€6 LES PRÈTENDOS.

dessus, Sommeriye fera la bisse, et tous , messieurs^ attetition : Ù faut que vous ayez fait ysal^ le tour de la tîyble cfn valsant, avec ces dames» à la Qb de chaque couplet.

La proposition fut acceptée et quelques dames consenti* rent à faire un tour de valse sur cet orchestre de voix; d'antres suivirent an second oonpk^ et tout le meode était en valse au quatrième.

€eta avait déjà désorganisé l'ordre de la table : les hommes s'étaient levés, les femmes ne s^élaieot ^s assises, et lorsque après le dernier cou^t on eitHendît tout à coup éclater sous les fenêtres les ùmfares de toi]$ les piquenrs Téuois, lout le monde courut aux fenêtres tauulis qœ au Luc s'approchait de madame d'Hondailles et lui disait :

— Jeteur ai fait dire de corner pendant une^éeini*heure et je vous jure qu'ils nous écorchoifoiit assez dmenient 1^ oreilles pour qa'il ne soit plus parié de ballaée après ce féroce concert. D'ailleurs voilà qu'on sort d^à^ la vicloirè est A nous!

Madame d'Houdailles» obligée de reconnaître ^e c'était au marquid qu'elle devait cet important service, fut blessée de l'avantage qu'il en prenait et répondit firoidemeiit :

— C'est un ennui que vous m'avez sauvé, voilà tonl. ^

^ Ce n'est guère, dit du Luc, et J'ai bien envie de £ake taire nos piqueurs et de rappeler à l'assemUée que vous avez prcHuis de chanter : cela rétablira immédiateaieiit un ordre et un silence qui permettront à M. Ménier de réclamer son tour.

La marquise laissa échapper un geste dimpatienoe et lui dit d'ua ton plus amical :

^ Gomment se fait-il que vous gâtez to^Joi^rs «ne chose bien faite?

— Parce que je ne suis pas dans vos secrets, lui dit Fernand.

— Mes secrets, lui dit madame d'HottdaiUes avec un air de hauteur souveraine. Vous allez trop loin, monsi^ir le marquiSi je n'ai pas de secrets à vous confier,

— J'attendrai que vous ayez besoin de moi*

Et il se retira avant, que madame d'HoudaiUes e^i pu rc* pondre à cette nouvelle impertinence.

— Qu'as- tu4ou€? lui dit M. Méni^ m l'abordant.

^ Ah ! dit-eile avec impatience, ce M. du Luc est d'une £a- ' tuité!^

— Il est complaisant du moins, fit M. Ménier d*un ton sombre; il a empêché de chanter la ballade qui te déplaît tant.

— Pourquoi me déi^airait-elle, puisque je ne la cennaiâ pas? dit madame d'HÔudailles.

— Soit, dit M. Ménier, dont le visage avait une expression .ûnifitre; je la chanterai une autre fois. Puis il murmura tout bas : Et je finirai peut-être par la joner.

L'air de son frère parut déterminer madame d'Houdailles à une grande résolution; elle se dit à son tour ;

•-* C'est le seul moyen ùq prévenir un malheur.

C'est ime admirable faculté de la plus parfaite Créature de Dieu que celle qui lui donne le pouvoir de cacher ses sentiments. C'est le principe de toute sociabilité , et chose Iierrâ)le à penser et plus hivrible encore à dke, mi|is il faut bien le reconnaître, le mensonge est Tingrédient le plus nécessaire au maintien des relations sociales. Que chacun osftt proclamer hautement ce qu'il pense de lui-même et ce qu'if pense des autres, et ce serait la dispersion générale de toute . réunion, à supposer même que l'on He mit en jeu que les vanités. Jugez donc de ce qui arriverait s'il fallait mettre au jour tous les mauvais désirs, toutes les méchantes actions: soyez-en sûr, la société humaine ne résisterait pas à une confession générale, et nous nous en retournerions tous dsms les bois, chacun avec sa tanière et tout au plus sa

femme.

Mais ce sujet archiphUosophique ne peut recevoir tous les développements qu'il exige, il me suffira seulement pour faire c<Mnprendre à mes lecteurs que, malgré tous les nombreux petits incidents que nous avons racontés plus haut, le retour au château et le commencement du souper furent d'une gaité et d'un entrain délicieux. Quant à madame Ménier, jamais elle n'avait été si rayonnante. Elle était belle à force de bonheur, et comme il arrive toujours qaund la maîtresse de la maison le veut et le sait faire, elle donne à ses convivœ l'allure et le ton qu'il lui plait. Sommeâve ne se doutait de rien, Victor oubliait vile, du Luc savait être ce qu'il voulait paraître, et madamed'HoudaiUes jouait aussi

son rôle avec assez de bonheur. Mais parmi les plus gais il fallait citer M. Ménier; il interpellait tout le monde, provoquait les toasts, animait le repas au point que sa femme lui en fît des compliments, et attribua Fexcès de cette joyeuse humeur à la présence de madame d'Houdailles.

Cependant la bruyante gaité de son frère alarmait la marquise, et eUe essaya plusieurs fois de la calmer comme si elle eût découvert un effort qui pouvait lui coûter cher. M. Ménier n^n tint compte, et, comme s'il eût craint que sa rait^on ne se laissât atteindre par les doux avis de madame d'Houdailies, il se mit à rire au point que peu à peu ses rires couvrirent toutes les voix. Quelques Sommes ayant suivi l'exemple de M. Ménier, le bruit se changea bientôt en tumulte, les paroles en cris. Quel que fût Tentraînement d'une pareille scène, les femmes, qui d'abord avaient accepté cette folle orgiç, parurent assez embarrassées, et quelques-unes avaient déjà fait signe à madame Ménier de se lever; mais elle avait paru ne pas les entendre. Madame d'Houdailles , de son côté, considérait son frère avec une sorte d'effroi et semblait incapable de prendre une pareille résolution, lorsque tout à coup il se passa une chose fort extraordinaire et qui dénoua cette scène d'une façon trèsinattendue. A un moment où les paroles déjà incohérentes et les rires devenus sinistres de M. Ménier avaient amené un. silence presque général, Catherine, la cuisinière, parut au milieu de la salle du banquet, et, appuyant avec plus d'autorité encore que de familiarité sa main sur l'épaule de M. Ménier, elle lui dit d'une voix impérative :

~ Monsieur, il est temps de se coucher.

Conune si cet homme eût été frappé par une baguette magique j cette gaité forcenée s'apaisa tout à coup, il regarda Catherine d'un air hébété, et murmura comme un enfant mutin :

— Je veux rester.

— Il est temps de me suivre, monsieur, dit Catherine avec un accent presque menaçant.

— J'y vais! j'y vais! dit M. Ménier en srf levant, la tôte basse, et suivant Catherine qui l'emmena aussitôt.

On doit penser quel effet produisit cet incident sur tous ceux qui en furent témoins. Un étonnement profond se ma-

LPS PRÉTENDUS. )R»

liifcsta dans toute rassemblée, et madame Ménier lait^sn échapper un geste de rage. Mais ses efforts furent vains pour organiser quelques contredanses, on prétexta les fatigues de la veille et de la journée, et au bout d'une demiheure tout le monde était parti et les habitants du château eux-mêmes étaient rentrés chacun dans son appartement.

/ VISITES nocturnes;

One nuit passée en danse, mie journée passée en chasse, une autre nuit passée en festin, vainquirent les plus vives préoccupations, et un quart d'heure après qu'ils furent chez eux, Sommerive, Victor et du Luc dormaient du plus profond sommeil. Mais les femmes ont, en fait de veilles^ une faculté qui semble infatigable. Quelques minutes après que le château fut redevenu calme et muet, Clara sortit de sa chambre, se glissa doucement le long du conidor qui le trayersait dans toute sa longueur, monta un escalier dérobé et frappa à une porte matelassée. On fut quelque temps sans venir lui ouvrir, elle refrappa avec force, et iientôt elle entendit une voix grondeuse qui lui demanda à travers la porte qui était là.

— Moi, Clara, madame d'Houdailles. \

La porte s'ouvrit et elle vit Catherine, Catherine, les yeux rouges et tout en larmes, dont les vêtements en désordre attestaient une lutte violente .

— Bonne Catherine, lui dit madame d'Houdailles en lui tendant la main, que fait-il maintenant?

— Il est apaisé, il dort, dit Catherine en contenant ses Tarmes.

— Vous êtes arrivée à temps, Catherine ; un moment plus tard» il avait une attaque devant tout le monde.

— C'est ce que madame eût bien voulu, reprit Catherine d'un ton brusque.

— Catherine ! dit doucement madame d'Houdailles, mais avec un accent de reproche. »

-> Ëbl madame, fit la belle fille avec sa rude franchise et sa parole vulgaire, un mari qui tombe du haut mal est

ane si bonne excuse pour qu'on vous pardonne un aïnant. Tout le secret de cette histoire venait d'être formulé en ces quatre mots brutaux, mais devant lesquels il n'y avait pas à chercher de subterfuge. Madame d'Houdaiiles tressaillit en baissant les yeux et ne répondit pas. .. — Je voudrais voir mon frère, reprit la marquise.

— N'entrez pas, dit Catlierine avec vivacité : c'est inutile pour lui et trop pénible pour vous.

— Héias! dit madame d'Houdailles, je croyais que cette terrible maladie était passée, car je n'osais en parler dans mes lettres, vous devez le comprendre. C'est donc un mal incurable?

— Oli ! dit Catherine, non, madame ce n'est pas un mal incurable; mais ce n'est pas des remèdes d'apothicaire qu'il lui fallait. Le bonheur eût pu le guérir. Il ne Ta pas trouvé, et maintenant c'est une affaire finie.

Madame d'Houdailles ne put s'empêcher de remarquer cette rudesse d'expression. Alors elle lui dit, en la regardant avec attention :

^ — Et dans les paroles incohérentes qu'il prononce quelquefois dans son délire, n'a-t-il fait aucune allusion à ce qui 8'est pass^ujourd'hui ?

— Je ne puis pas vous due s'il avait une idée à propos d'aujourd'hui, mais il a plus de vingt fois répété la fin d'un couplet de la Ballade de Saint-Métral :

L'une est ma sœur,

L'autre est ma femme; LàqueUe dea deux est l'infâme?

Laquelle des deux doit mourir?

— Oh! s'ccria madame d'Houdailles en pâlissant, il a dit cela?

— Oui, madame, reprit Catherine; et, tenez, croyez-moii un jour d'attaque ça lloira mal ; il arrivera un malheur. Mon

, Dieu! reprit-elle avec des sanglots, si je n'étais parvenue à le calmer aujourd'hui, il eût été la tuer au milieu de tout le monde. Madame est folle, voyez-vous,* de le braver comme ça. Bile n'a pas voulu aller avec vous , c'est tcfut simple ; elle attendait M. Arthur.

-*- M. de Ganeei est yena ici aujourd'hui? dit vivemeol la marquise. •

•^ Croyez- vous-, ^répliqua l^utalemeut Catherine, que ce soM pour le plaisir de vialter rma pot-au-feu qu'elle soit restée?

Le ton, Texprefisioa de cette réponse blessèrent vivement madame d'UoudaiUes ; centaine femme du monde autant peutélre que comme ])cl]e-sœur de madame Ménier, il lui était affreux d'entendre parler ainsi de la femme de son frère par sa propre servaate. Mais .cette fille s'était dévouée à servir M. Ménier, à le protéger contre Feffrayante infirmité dont il était frappé; elle seule au monde avait sur lui une autorité qui rendait ses attaques moins terribles^ et qui surtout, comme nous l'avons y^>les dérobait aux yeux du monde, il fallait donc accepter saas se récrier tout ce qu elle se croyait le droit de dire. Ce qui rendait eoicore cette nécessité plus impérieuse, c'est que Catherine n'avait jamais voulu être payée de ce cruel sacrifice, et que c'était de sa part un véritable dévouement. Quel eu était le secret? voilà ce que madame d'Houdailles igoorait, mais ee qu'elle n'osait pas lui demander. Elle n'avait pas répondu à ce que Catherine lui avait dit, alors celle-ci reprit :

— V0UB9 madame, ne pournez-vous lui faire entendre raison? car, enfin» ce n'est déjà plus une jeune femme, madame Ménier ; Ù y a un âge pour tout» et si elle ne veut pas que ça finisse mal, ell^ devrait y prendre garde.

— Eh bien, Catherine, dit madame d'Houdailles, je verrai, j'essaierai.

— Il faut dire aussi qu'elle ne vous aime guère , Madame, et que ce n'est pas sûr qu'elle veuille vous écouter,

— Ce n'est pas à elle à qui je m'adresserai, et si M. Cancel n'est pas un misérable...

Catherine leva les yeux au ciel, comme si elle disait • Dieu fasse que vous réussissiez! » Puis elle s'écria tout à coup :

— Allez-vous-en, madsgpne^ le voilà qui s'éveille.

On entendit la voix de M. Ménier appeler doucement Catherine.

— Il parait tranquille, dit madame d'Houdailles.

— Âllez-voûs-en! allez- vous-en ! dit Catherine en entrant

7J ^ LKS. PRÉTENDUS.

«lans la chambre et en fermant la porte avec violence. Cette seconde porte était soigneusement matelassée comme la première^ et madame d'Houdailles ne put rien entendre. Elle sortit do cet appartement pour rentrer chez elle ( t se glissa légèrement^ comme elle avait fait le long du couloir, et arriva jusqu'à sa porte. Mais au nioment d'entrer il lui Fcmbla entendre du bruit dans sa propre chambre , elle s'arrêta épouvantée. Certainement on y marchait à tâtons 't en même temps on parlait à voix basse.

-- Ne vous cacliez pas, Clara, disait cette voix... n'ayez i £c8 peur... c'est moi... Arthur.

Puis on s'arrêtait comme pour attendre une réponse, et, comme elle ne venait pas, on recommençait la perquisition. Madame d'Houdailles, qui d'abord avait éprouvé une véritable terreur, ressentit en ce moment une vive indignation contre Tinsolente audace de cet homme. Elle avait envie d'appeler ; mais à qui demander protection dans cette maison? à son frère plongé dans un état d'anéantissement effroyable, et que la vue d'Arthur de Cancel pouvait tuer ou pousser à un crime? A sa belle-sœur, complice de cet homme? A des domestiques, pour ajouter un scandale de plus aux scandales dont ils étaient sans doute témoins? Le Keùl parti à prendre était de se retirer dans quelque appartement éloigné, et d'attendre que cet homme, fatigué d'une recherche inutile , se retirât aussi. Mais dans cette saison de l'année le jour arrive vite, et déjà les premières lueurs commençaient à éclairer les fenêtres du couloir où se trouvait madame d'Houdailles. Or, il pouvait plaire à cet homme d'attendre assez pour qu'un jardinier le vit sortir par la fenêtre peu élevée de cet appu:';3ment,' et c'était encore pis que d'avertir. Au milieu de ces cruelles alternatives, madame d'Houdailles entendit le bruit d'un briquet, puis elle entendit le grincement d'un flambeau sur le marbre ; on venait d'allumer une bougie. Cet excès d'audace lit sur madame d'Houdailles une telle impression, que, sans calculer ni hésiter davantage, elle ouvrit brusquement la porte et se trouva en face de M. de Cancel. La colère lui avait donné une telle expression que celui-ci, qui s'était vivement avancé vers elle, recula en la voyant.

— Sortez, lui dit à haute voix madame d'Houdailles, sor-

\eis ou j'appelle pour vous faire chasser comme un laquai/ ou arrêter comme un malfaiteur.

M. de Gancel prit un air digne et sérieux^ et lai répondit itoidement.

— Je suis ici de vowi aveu, madame.

— De mon aveu !

— Vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite. \ous l'avez reçue, ajouta-t-il, et vous l'avez lue, car je vois ouvert sur cette table le volume qui sert à expliquer le chifTro. Je vous disais dans cette lettre que si à l'heure où tout le monde serait retiré je voyais s'éteindre votre bougie saas que votre croisée se fermât, je prendrais ce signal pour un consentement de me recevoir.

— C'est vrai, monsieur, dit madame d'Houdailles, et il a fallu un cruel concours de circonstances pour que rentrée chez moi et pressée d'en sortir, j'aie oublié de fermer cette fenêtre en emportant ma bougie. Mais mon absence doit prouver que je ne voulais pas ce qui est arrivé. Retirezvous donc, je vous l'ordonne.

— N'avez- vous donc rien à me dire, Clara? reprit M. de Gancel d'un ton triste et suppliant.

Madame d'Houdailles parut hésiter devant cet accent désespéré qui démentait complètement l'inconvenante audace de sa démarche. Puis elle ajouta avec une noble franchise:

— Pardon, monsieur, j'aurais voubi vous parler, mais pas ici et pas à cette heure.

— Ailleurs, c'est difficile, dit Cancel; à une autre heure c'est impossible, car tous vos pas sont épiés, et une absmce d'une demi-heure serait comprise et devinée.

— Qui donc, s'écria madame d'Houdailles avec hauteur, ose s'attribuer un pareil droit?

Arthur baissa la tête sans répondre, et madame d'Houdailles continua

— Je devine, monsieur : cette jalousie qui m'a déjà sacrifiée existe encore toute-puissante.

— C'est plus que de la jalousie, Clara, c'est une vengeance, car elle sait, elle comprend que je vous aime toujours.

— Vous, son amant! s'écria madame d'Houdailles dont le

74 LES raÉTENDO

cœur se souleva d'une indignation où Vamour Weasé cariait encore plus que la dignité du caractère.

— Sa haine pour vous en est la meilleure preuve.

— 11 m'importe peu de savoir ce que s'imagiae la folle jalousie de Glaire, dit madame d'Houdailles; mais,» tous êtes un homme d*honneur, vous briserei deshens qui portent le désordre dans une famille et qui tueront, c'est le mot, mon malheureux frère.

— Je ne le puis, dit Arthur d'un air sombre, & moteqw vous-même ne vous sentiez capable du plus hérolipio sacrilice.

— Pour sauver mon frète je pourrai tout.

-Vous êtes veuve, Clara-, vous êtes libre. W on n»"» honoré dans le monde...

— Sortez, monsieur, sortez ! s'écria vivement la marquiBe.

— Ëcoutez-moi. „

— Sortez, répondit madame d'Hoodailles avec une teue colère que M. de Cancd, l'ayant saluée sans répondre, pM» rapidement devant elle et quitta la chamlM^ en sortant par la porte. Et elle entendit peu à peu le bruit de ses pas se perdre dans le château.

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