UN ESPRIT 0E QUARANTE ANS
Madame d'Houdailles était restée un moment anéantie devant tant d'audace. Enfin elle se décida à prendre un momcw de repos; mais l'inquiétude que lui causait l'état de son frère, la position étrange oli elle se trouvait, éloignèrent longteoQps le sommeil. Ge ne fut que dans la matinée que» fatigue l'emporta, et la journée était déjà assez aT«ncee ?c: ©qu'elle s'éveilla. La marquise sonna.
La haine de la servante a d'admirables instûicts V^J^ venger de ses maîtres. En effet, à peine la dMimbnèrc m^ éAe entrée, qu'elle s'empressa de demander des «ouve^^ de madame, Madame paraissait bien fatiguée; niadameaw donc liasse une bien mauvaise nuit? Ce n'était pa« ^|f' aam, car on ne pouvait pas dormir dans ce château, ou entendait toute la nuit des allées et venues. . g,
6e commérage aUail son trm, et menagait de ooati&^^
avec une effrayante rapidité, lûcsq,iia madame d!HouâaiUeA dit à la leste chambrière :
t— Ce n*est pas vous, ce me semble, qui entres ches moi le matin quand je sonna ; c'est lise.
Use était la grosse et fidèle Auvergnate qu'on a déjà TOtt au commencement de cette histoire.
— C'est vrai, dit la femme de chambre parisienne; maûi f avais pensé que madame voulait se faire coi£kr et babiller sur-le-champ, car il est si tard.
— Quand j'aurai besoin de vos services, je voob le ferai dire, reprit madame d'Houdailles. Ëavoyez-moi Lise.
La chambrière se relira et Use arriva bieutôt, et la mar^ quise fat on ne peut plus surprise des gros yeux fiuchés^ qu'elle promena autour de la chambre en entrant»
«- Eh bien, qu'as- tu? lui dit sa maîtresse.
— Je n'ai rien, fit celle-ci d'un ton bourru.
— Ah çà , dit madame d'Houdailles, expiique-toî; qu*f a-^ t-il?que se passe- t-il?
— Est-ce que je sais Ce qui se passe, moi? dit Lise; je croyais que la nuit était faite poux dormir, et. }e dormais pendant que...
— Pendant que... répéta madame d'Houdailles en se le« vant avec colère... t*expliqueras-tu?...
— Dame, madame, fit Lise, c'est le valet de chambre de M. du Luc qu'a dit ça... qu'un monsteur était sorti de votre chambre à ce matin.
—Horreur! s'écriamadamed'Hottdailles : je suis tombée dans de pareils propos! Envoyez chercher des chevaux, je para dans une heure, à Tinstant même j^ q.uitte cette maison.
— Mais, madame...
„ — Pas un mot de réponse : je veux partir. "^ f.ise sortit et madame d'Houdailles. demeura seule ; alors seulement elle se laissa aller à pleurer, maudissant M. de Cancel et surtout sa belle-sœur» désespérée d'abandonner 6on frère, prévoyant un dénoûment tragique aux iutrigues coupables de Glaire, mais ne se sentant pas le courage de 8'y mêler pour les faire cesser au prix de son honneur et de son repos. Elle était véritablement désespérée, car elle ne voyait pas que sa fuite fût une iustification, qt l'idée lui vint tout à coup que s'il plaisait à M. de Cwcel de pastis
Te LBS PRÉTENDUS.
comme elle, sa faite deviendrait un motif d'accusation d« plus. Dans une telle conjoncture, madame d'Houdailles ne Toulut pas quitter le château sans laisser à quelqu'un l'explication de sa conduite. A son frère? c'était impossible; à sa belle-sœur? c'était inutile ; à Victor? pouvait-elle se mettre sous la protection d'un enfant? à M. du Luc? il était trop babile à tirer parti du moindre avantage qu'on pourrait lui laisser prendre ; et une femme comme madame d'HoudsUlles, se confiant à lui , ferait bien plus que se compromettre : elle s'engagerait. Restait M. de Sommerive homme d'un âge déjà mûr, dans une position gravé, élevée, d'un caractèi-e estimé, d'un esprit sage, réunissant enfin toutes les qualités probables d'un confident. Madame d'Houdailles le choisit, et le fit prier de monter chez elle.
Lorsque M. de Sommerive arriva, il était embarrassé et avait un air de retenue pincée qui dès l'abord donna à la marquise le regret d'avoir fait cette démarche. Mais le premier pas était fait, et reculer eût été plus maladroit que de se confier à M. de Sommerive; madame d'Houdailles aborda donc franchement la question.
— Vous savez sans doute ce qui se passe ici, monsieur?
— Non, madame^ non; je l'ignore absolument.
— Vous n'avez rien entendu dire sur mon compte, monsieur? reprit la marquise avec autorité.
— Je fuis très-peu d'attention aux propos '^i se tiennent autour de moi, madame.
La marquise regarda M. de Sommerive , qui se tenait précieusement enfermé dans un air mystique et glacé. Cet air voulait dire absolument : Madame, je puis rester poli vis-à-vis de vous en ayant Tair de ne rien savoir; mais mon opinion est faite, et je ne suis pas homme à me laisser duper par de fausses protestations, si habilement qu'elles soient faites.
Madame d'Houdailles le comprenait ainsi, car elle s'in- •iina lentement en disant :
— Veuillez m'excuser, monsieur, je me suis trompée. liecevez aussi mes adieux.
— Quoi! vous partez, madame! s'écria M. de Sommerive. •— J'attends des chevaux, monsieur, et dans une heure je
ne serai plus ici.
LES PRÉTENDUS. 7f
H* de Sommerive parut si frappé de cette soudaine détermination, elle Tétonnait à un tel point qu'il considérait madame d'Hoydailles comme quelqu'un qui a perdu Tesprit. Enfin il lui dit :
— Permettez-moi de vous demander si vous avez bien réfléchi à un pareil départ, si vous ne cédez pas à rentralnement d'un sentiment trop vif.
La marquise se méprit au sens de ce dernier mot et répondit:
— La colère est une mauvaise conseillère, je le sais, monsieur. Mais ce premier mouvement passé me laisse encore dans la résolution de quitter ce château.
La figure de M. de Sommerive changea de surprise et il répondit :
— C'est la colère qui vous fait partir?
Madame d'Houdailles le regarda de la tôte aux pieds, et après un moment de silence elle lui dit :
— Oui, monsieur, la colère ou, si vous l'aimez mieux, l'indignation, ou si vous le voulez encore, la honte que j'éprouve de ce qui se fait, de ce qui se dit et peut-être aussi de ce qui se passe.
Cette déclaration fit tout aussitôt Teffet nécessaire en peleîQe circonstance. Le sévère M. de Sommerive, qui semblait ne pas vouloir de la confidence de madame d'Houdailles, fut pris du plus violent désir de l'entendre ; et au lieu de se retirer comme lui ordonnaient le geste et là parole de la marquise, il répondit :
— Cependant, madame, cet entretien avait un but?
— Auquel, monsieur, je ne crois pas pouvoir arriver, el par conséquent cet entretien est inutile.
— Mais, madame, reprit M. de Sommerive, qui peut vous faire croire à cette inutilité 1 Vous ne doutez pas, je l'espère, de mon empressement à faire tout ce qui peut vous être agréable.
Madame d'Houdailles sourit d'un air ironique et repartit :
— £h bien, monsieur, puisque vous désirez faire quel* que chose qui me soit agréable, soyez assez bon pour présenter mes adieux à madame Ménier, et m'excuser auprès d'elle de mon départ précipité.
•— Mai!<, madame, dit de Sommerire^ madame Ménier sera désolée, etj'oâe voas conseiller de ne pas partir.
— NoQS ne nous comprenons pas, à ce je que rois, monsieur; une seconde fois, yeuiilez m'excuscr de vous ayoïr dérangé.
•— Tout à coup la porte de Tai^artement s'oaTiit irivement, et madame Ménier parut.