‹ Au jour le jourChapitre 23 sur 41 · VENGEANCE · texte numérisé non relu

VENGEANCE

Gomme un homme qui se noie, et qui, sentant sa vie se perdre et ses forces s'affaiblir parce qu'il n'aperçoit rien qui puisse lui prêter appui, et qui s'anime tout à coup d'une énergie nouvelle à l'aspect d'une barque qui s'approche ou d u&e main qui lui est tendue, M. Ménier se releva tout à coup en voyant madame d'Houdaiiles, son œil reprit son éclat et sa limpidité; sa parole redevint ferme; il s'élança vers elle en lui disant :

-> Sais- tu ce qu'ils disent, Clara? sais-tu de quoi ils t'aocu* sent? ils prétendent que M. de Gancel a été reçu cette nuit dans ton appartement! Clara, surprise par la brusquerie de cette déclaration, Clara qui dans les demi-mots qu'elle avait échangés avec son frère jusqu'à ce moment, avait cru comprendre qu'il savait toute la vérité, Clara répondit ingénument : «

— C'est vrai, mon frère, M. de Gancel est venu ches ma cette nuit.

La surprise de son frère à cette réponse confondit Clara, et elle éprouva un saisissement inattendu lorsqu'il lui dit d'un ton où perçait une joie qu'il ne pouvait contenir :

•*• Ainsi c'était fK>ur toi, pour toi seulet

Les idées de madame d'Houdailles se troublèrent LoRk qu'elle avait annoncé Tintention de partir, et que son frèrt rayait aprouTée» elle avait cru qu'il comprenait qu'elle voulait échapper à une odieuse persécution ; ce mot» « Je sais tout » qu'il avait prononcé, n'^ ait donc pas le sens qu'elle lui avait prêté? Que voulait-il dire, et où en était^lle? Elle jeta sur M. de Sommerive un regard effaré, mais il détourna Ja tête et Victor s'approcha d'elle et lui dit tout bas : ^. ^— Oh ! par grâce ! ne la perdez pas.

Malgré cette prière, malgré l'horreur du coup qu'elle #" lait porter à son frère, la marqmse allait répondre de faço& à se disculper de la visite de M. de Gancel, lorsqu'elle vit tout à coup entrer madame Ménier. Rien de la passion vio» lente qu'elle avait montrée le matin à madame d'Houdailles, rien de ce trouble qu'elle n'avait pu cacher à ses domestt* ques, rien de cette colère qui avait éclaté contre Victor. n'était sur son visage, qui avait repris ce calme caressai^ ce sourire séducteur qui la faisait passer pour un ange di douceur et de bonté.

« On n'a pas plus de bonheur que moi, dit-elle en entrant, car je trouve tous nos amis réunis au moment où j'ap* porte une heureuse nouvelle.

— Une heureuse nouvelle, dit M. Ménier, est toujours bien venue, et de votre part elle nous sera d'autant plus chère. De quoi s'agit-iP

-- Ce matin, reprit madame Ménier, j'avais reçu une lettre de M. de Gancel, lettre que j'étais prête à vous commu^ niquer, lorsque j'appris qu'il avait été blessé par l'imprudence d'uD jeune fou qui ne regarde pas ce qu'il fait. J'ai eu peur que cet accident ne fût tellement grave qu'il ne me forçât à retarder cette communication. J'ai voulu m'en as- ''urei^par moi-même, et ayant appris que M. du Luc allai' chez M. de Gancel, je l'ai fait prier de m'accompagner et ji. inc suis assurée avec plaisir que son accident n'aurait pas de suite. Je puis donc donner à ma sœur une joie qui ne sera point troublée par la crainte de la voir lui échapper encore une fois. Voici la lettre par laquelle M. de Gancel me prie d'être son interprète auprès de M. Ménier, pour lui de^

lis PRÉTENDUS.

mander formelleoMSKt la mna de «a sœur, la maa -de ma «hèveClam.

A cette •déi'.u'atîim îDoiiIe^ faite de la ▼4MX la plus caâme. •4i (on le ))loB sincère, 4e 1^ le f\xi» heuTeax, madame 41ioiidaiUf38 douta de sa isaison ; eUe ne penea pas toat d^iord aux aoiiiliivuMB cincofiftaiioeB qui detmaieiil un déflMOti lèrBKt à cette déetoalioik Ea eiïel, ii*anU-cfteiBs (wnoMMlaiDe M6Dier4pBittfr la maîten avant aqne du tsaceût parléià M. llénier et fût sorti àsoa toar. Madame Ménier n'avait elle pas dit à Victor, dans taxées de sa colère, qu'elle péfilnerait ;loiit dire à son mml La marquise «farrtoà la anrie pensée que te Tkoflsie, 4 qui «lie â*était peiu ànsi Are confiée, lui avait manqué de paFole, et die ^^écria :

«- Bt IL do Uac ^était présent à cet entretien !

••<• Qni, ma dièiie Clara, et certes si j'avais papf^^jB ànlenr qti*il lai causerait, je lui avrais épargné eediagno. Mais si belle «t'si cfaamiasite que vous soyez, je n^ras pis imagiiié que deux jours auraient suffi t lui insfnrer nne pBssion si vive, qu^ ne s'est pas senti le coun^de fe^enir au château et qu*ii ne reviendra pas. Mais il est liomBie àfeconsaier^isénentde cet éciliec ; ilf«t trop l*ami deM.^ie •Qancel fiour ne pas se Télidter âe son boftheiv, Car vous ne pouvez ni le refuser ni le faire attendre ; une pasftooqoi « aupviéctt i hnit aurvéesde séparation, sans aatre-cens^^' tlm 40 -une correspondaBce bien innooeme, «ar noirs poavons tout dire maintenant, une telle passion doit a^oirliM^ 4e Péfiaffer ilelemps perdô... Allons, Giara, il nelratpas Bta ▼«utotr de la Iramciiise un pen roda de mes expies* aieaa, c'est de ëonHienrquef épioivre<|ui me rend sibavaide, n iudtsciéte, ai invtaie même, ee^uin^est guère le 1^ tienne contiidenle. Allons, ma dhépe sœur, ne Tougifl^es pas aîDfi, ne vous troubtes pas nomme nne enfasit et ^urtoot n*0!ii>liez pug qae M. de Cancel ^attend.

Tant d\audae« dépassait 'de si k»in tout ce ffn'eOrt pti supposer madame d'HoudailIes, «quelle ne sarait si ce qn'eUe entendait était réel. Aecnsée 4'amr entretenu une coireipondaoce avec M. de Canoel par ane femme qai disait^ *?tre la confidence, et qwi n%vaît pu l'apprendre que par la irabisoa de celai qui^sait demaadnr-sa main... die se pe^

LBS l^RéTRNiDVil. 107

dit dans ceconflit d'idéescoDtraires ;uiie sorte àe^eitige a^enipara d'elle^ une sueur glaeé^ iDonda tout son coq», elle sesentît chanceler, et ayant que son frère eût pa la aoutenir, elle tomba par terre saisie d!uoe crise nerveuse Tiolente. à cet aspect, madame Ménier se reciria «?ec épouveate; elle contempla ensuite Clara d*an regard sinistre, pois elle s^ep^ procba lentement et s'écria, d'uoe voix iogubre : ^>

— Elle aussi,, mon Dieul 0 misérable ÊmâUe!..*

Tout aussitôt elle sonoa avec tant de violence que les do» mestiques coururent de tous ùMa, tandis que U. HéQMr« l'œil fixé sur sa malheureuse sœui, tout eoiieB à la. pensée de Paccident qu'elle éprouvait^ croyant. déG0«vri£ en eUe les principes du mal affreux dont il était fceppô, aggbtoit. prêt à subir la même atteîAte.

— Emportez-la dans sa chambre l.a'écriait madame Héniet' d'im air épouvanté; emportez«la, la {lauvjre femme I lepra» nait-elle avec des larmes. Clara, chère Clara 1

Déjà Lise et une autre femme allaient emporter madame d'Eoudallles , lorsque Catherine, qui, comme ks antres, (^tait accourue aux cris de madame Ménier et aux appels de Victor, s'avança, et avec une autorité qm. sembla fiapper tout le monde de stupéfaction elle s'écria ;

— Laissez madame d'Houdaiiiea ami le caoapé; laissa*!». devant tout le monde.

— Que signifie cette insoleiice? s*éma madame ttênier..

— Vous voyez, madame, reprit Catherine avee amertume, vous voyez, madame la marquise^ revient à. elle; c'est un mouvement nerveux, voilà tout; c'est une émotion fiolente et inattendue qui l'a frappée, et qu'elle n'a pu éoaûaet..^

Bn effet, madame d'Houdailles revenait à die et ietaitdet regards encore éperdus sur ceux qui l'entouraxnt* Tout ce monde l'épouvanta: la pensée lui vint.que la faiblesse qjii'eUe Tenait d'éprouver pouvait être comprise comme un accident pareil à ceux qu'éprouvait son frère,^ et. succombant à cette terrible pensée, elle retomba dans de nouveaux spasmes^ ei madame Ménier reprit avec un nouvel effroi:

^ Vous voyez bien que c*est la même chose !

Toute la volonté de M. Ménier succomba à cet afinix spec^ tacle, et avant que Catherine eût pu l'entmioer hors de l^pparlement^ il tomba par terre saisi d'une de.ceftépMiwit»*

oies attaques qoe jusque là il était panrena, grâce à FétraDge déToaement qu'avait pour loi cette fille, à cacher à tous les yeux. On avait de vagues soupçons de sa maladie, mais perseone n'en avait été témoin, et encore ces soupçons n'avaientils jamais frappé juste; ea effet, quelques personnes l'accusaient d'ivrognerie et expliquaient ainsi sa sortie du Louper. * ~ Oh ! s'écria dans ce moment terrible Catherine, cette femme est un monstre ! Fermons toutes les persiennes, fermons 1 la lumière le tue. Laissez-moi seule avec monsieiir, et emportes madame d'Houdailles.

lAse^ aidée d'une autre femme, emporta la marquise dans sa diambre, et madame Ménier quitta le salon avec Victor et M. de Sommerive.

Gelui*ci aurait donné beaucoup pour être à dix mille lieues du chftteau, mais il ne put échapper à madame Ménier, qui lui tendit la main en éclatant en larmes et en lui disant :

— Vous le voyez, monsieur, voilà ma destinée depuis dix ans.

-* C*est horrible, madame, et je vous plains sincëremenl /éprit M. de Sommerive.

— Ah ! monsieur, faut-il qu'un hasard que je n'ai pu prévoir vous ait rendu témoin de ce qui vient de se passer! H est rare que M. Ménier soit atteint de plusieurs crises de suite, et je croyais que sa malheureuse sœur était pour ainsi dire tout à fait guérie de cette horrible maladie.

— C'est horrible, répéta tout naïvement M. de Sommerive, qui ne trouvait pas un mot de consolation à donner à une si épouvantable infortune .

— Ah! s'écria madame Ménier, qui semblait ne pouvoir contenir sa douleur, ce ne serait rien qu'une unioa si fatale, mais subir Thumiliation de voir une servante commander ici pour ainsi dire! Vous l'avez entendu^ monsieur? Ab! je suis la plus malheureuse des femmes.

Victor entendait h peine sa tante ; la pensée de madanit^ d'Houdailles, cette femme si belle, si noble, si séduisante, frappée d'une si horrible infirmité, l'épouvantait.

Madame Ménier, toujours pleurant, toujours sanglotant reprit bientôt :

^ =— J*08e vous prier de me rendre un service, monsieur de Sommerive; ue quittez pas le château sans m'avoir revue;

fai besoin de vos conseils, j'ai besoin de votire appui.

—Je suis à vos ordres, madame, reprit M. de Somtnerive lort contrarié d'être mêlé à tout cela, mais n'osant se refuser à cette pressante sollicitation,

-r Permettez-moi de me retirer pour me remettre un peu; dans quelques instants je vous ferai demander un moment d'entretien.

— Ma tante, lui dit Victor, vous n'avez pas besoin de moi ?

— De vous? lui dit- elle avec un regard glacé.* Non, monsieur.

— Alors je vais partir, dit-il.

— Comme il vous plaira, répliqua madame Ménier en s% retirant.

— Adieu, Sommerive, lui dit Victor; j'ai peur d'avoir fait bien des sottises depuis quelques heures. Je m'en vais. Protégez ma tante ; elle doit être bien malheureuse, car ceux sur qui elle avait le droit de compter lui ont manqué.

— Je vous avoue, reprit M. de Sommerive, qu'il m'est fort pénible d'avoir à me mêler d'aussi tristes choses. Je comprends que votre tante veuille s'arracher à cette affreuse existence, mais en cela vous pouvez lui être plus utile que moi.

— Après ce qu'elle vous a dit, reprit Victor, vous ne voudriez pas Tabandonner.

— Non, certes, mais... Ah! ce du Luc, il a été plus habile que moi, il n'est pas revenu. Mais enfin, ce qui est fait est fait Je resterai, j'attendrai. Mais madame d'Houdailles... qui reût dit? C'est affreux ! c'est affreux !

Victor le quitta et s'apprêta à monter dans sa chambre, luais avant de sortir de la maison, il voulut voir une dernière fois son oncle et charger Catherine de lui faire ses adieux. 11 se dirigea vers le salon et ouvrit doucement la porte.

11 entendit alors ces mots prononcés à voix basse -:

— Pauvre Catherine, tu m'aimes, toi!... Tu me pleureras^ toi!...

— Calmez-vous, lui dit-elle, monsieur.

— Tu m'appelles monsieur.

— Eh bien, Edouard, lui dit-elle, calme-toi. je t'en prie» je le veux, ou je ne t'aimerai plus. 'j

ISO LES PRETENDUS.

Victor ne put retenir un cri. M. Ménier se redressa aw une horrible violence, et repoussant CâlheriDe, qui B'ét« jetée à ses ^'euoux et qui les embrassait, il s'élamca vers Va tor en criant :

— Malheureux!... Elle aussi, vous voulez la peaxîrel. Mon... non... non, ce ne sera pas!

il prononça ces derniers mois d'une voix de pluecii:]^ embarrassée, cl il retomba comme une masse inerte.

A ces cris, M. de Sommerive était accouru, et il pat m la confusion de Calherine avant que Yiclor fût sorti et el fermé la porte derrière lui.

En atleadant que nous disions à nos lecteurs 4e résulta de celte découverte extraordinaire, il nous faut suivre aa dame -Ménier dans sa diambre, où elle écrivit 'leJûllet sui vant4 M. do Gancci :

t lAonsieur,

» Je suis désolée de ne pouvoir fair^ une réponse aussi satisfaisante «que je l'aurais désiré. À peine arrivée ^ez huu, je me suis adressée à La fois à M. Ménier et à madame d'fléudailles, et je leur ai fait part de votre honorable propositions; mais la pie qu'en ^i ressentie .noa pauvre sœur a été telle qu'elle n'a pu me répondre et que la violeaice desan émotion a déterminé chez elle une crise de ce mal dont vx>us savez que son frère est -atteint, etiLon<t,âu point où en sost les choses, je ne puis vous cacher qu'elle est «aussi ariligée. Dans quelques heures je pense qu'elle pourra m'entendie, ôt.îe vous ferai immédiatement parvenir la rôpcmse que vous attendez avec tant d'anxiété. '»

Cette lettre, écrite d une main ferme, fut remise 'à us domestique qui eut ordre de la porter immédiatement à «M. de Cancel ; et madame Ménier, après avoir pris le temps nécessaire à calmer une douleur aussi violente qtteia «tienne, desœadit près de Sommerive, qu'elle trouva confondu de la découverte qu'il venait de faire. Victor n'était pas encore parti: un cobj? d'œil de madame Ménier Lui ordonaa de se retirer; mais avant de s'éloigner il s'appiocba de sa tante <et lui dit <ki>4on te plus pénétré :

— Oh! maintenant je sais coique vous aveftdû isouffiriri

LES PRÉTENDUS. lit

^^ mainlenant 7e 7oua admire et je me repens de "^m avoir

*^» GBé juger.

B^ît Mais cet arte de soumission ne toucha point madame Hémer, qm retira avec vivacité sa main que Victor avait essayé

*• deiurendre.

-*- Ah ! dit-clte dés qu'il fut sorti, il a brisé la dernière ilhi-

esi «ton C[ui me faisait croire aux sincères affeclions. Il m*aurait moins blessée s'il eût été mon flls^ car un fîls peut s'abuser

31^^ en attribuant au devoir seul ce qu'inspire l'atlecliou mater-

: •' nelle; mais lui l'ingrat, à qui je ne devais rien, il a oublié que j'avais été plus qu'une mère pour lui!

Quelques larmes accompagnèrent ces paroles, et il y eut vu moment de silence. Quand madame Ménier eut laissé en- OÊore à, la douleur que lui causait l'ingratitude de Victor le temi» de se calmer, elle reprit :

— Maintenant, veuillez m'écouter, monsieur. ^La loi n'a pas' fiait de certains malheurs un droit à s'affranchir de liens viéritaMemeot odieux. Si les mauvais traitement» n'accompagnent pas les mauvaises actions, une femme doit tout supporter: sans avoir le droit de se plaindre. Ainsi , monsieur, depuis dix ans je souiTre, je soull're beaucoup. Après ce que WMB venez de voir, ce mot n'a pas de commentaires. Mais ce que le droit n'accorde pas au malheur, on le reconnaît à l'knlragc reçu. €et outrage, je l'ai supporté longtemps avec résignation, tant qu'il n'a pas été public; mais maintenant que chacun en a pu être témoin^ je ne moyens plus le courage de supporter à ia fois le malheur et la honte, et je ns TOUS le cache pas, monsieur, je demanderai à la loi la faible protection qu'elle accorde à une femme qu'on a outra- « 06e jusque dans ses foyers : je demanderai une si*paration. M. deSommerive écoutait madame Ménier avec i'embariBsd'un homme qui s'est arrangé depuis longtemps peur ne prendre de la vie que les choses faciles et sans éclat, il aimait ses amis, il rendait volontiers service de sa bourse ; il était capable de faire de nombreuses visites à un ministre pour obtenir une faveur pour un de ses protégés ; mais se mêler activement à des débats de famille, se trouver appelé comme témoin ou comme conseil dans un procès où la qualité des individus, la bizarrerie des faits, amèneraieni un certain scandale, se voir Interpellé par des avocats qui, en

us LES PRÉTENDUS.

pareille cause, prennent un ma]in plaisir à dramatiser les plus simples témoignages , être enfin en discussion , cela lui était odieux, insupportable, et il se répétait tout bas que du Luc était bien heureux de s'être tiré k si bon marché de ce dédale où il se trouvait lui-même empélré. Cependant, lorsqu'un homme est sollicité d'une façon si directe^ et que cet homme a des ménagements à garder vis-à-Yis de lui-même, il faut bien qu'il réponde et qu'il prenne le parti de la femme qui se contie ainsi à lui. M. de Sommehve essaya toutefois d'amoindrir la part qu'il pouvait prendre à cette affaire, et il dit à madame Ménier :

** Je conçois, madame , tout votre désespoir, je conçois votre résolution ; mais il vaudrait peut-être mieux lui donner un caractère moins public que vous le voules. Ainsi je suis bien convaincu que si vous faisiez proposer à M. Ménier une séparation amiable...

— Une séparation amiable ! reprit madame Méoier, dont le visage gracieux prit en ce moment une expression de dépit et de méchanceté indéfinissable, une séparation amiable! Mais, monsieur, il y a un obstacle invincible à un pareil projet. Il faut que celui avec qui on veut traiter puisse vous comprendre, et le premier mot qui serait porté à M. Ménier pourrait lui être fatal.

— En ce cas, madame, reprit M. de Sommerive, une sommation judiciaire serait d'un effet bien plus cruel.

Madame Ménier fit un geste de colère, et s'écria :

— 11 faut donc que je meure à la peine, moi ! L'exclamation fut dite avec un accent si extraordinaire

que M. de Sommerive en frissonna. 11 hésitait encore à répondre, lorsqu'un assez grand bruit de voix se fit entendre dans la cour du cbàteau : on y reconnaissait celle de Victor, qui s'opposait avec violence à ce que quelqu'un pénétrât dans la maison; puis on entendit la voix de du Luc^ qui s'interposait et voulait faire entendre raison à Victor ; enfin la voix de M. de Cancel, qui dominait toutes les autres.

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