‹ Au jour le jourChapitre 24 sur 41 · FOLIE · texte numérisé non relu

FOLIE

— Il faut que je la voie, monsieur, il faut que Je h. voie î s'écriait M. de Caocei d'ua ton impératif. C'est assez d*uDG victime à celte implacable vengeance.

Madame Méoier pâlit à cette voix et surtout à cette dernière parole.

Bt presque aussitôt M. de Gancel, repoussant Victor, entra appuyé sur le bras du vicomte du Luc. A peine avait-il fait quelques pas dans rappariement , que la porte du salon où se trouvait M. Ménier s'ouvrit, et Catlierine en sortit ca poussant des cris affreux.

— Mort I s'écria-t-elle. Il est mort ! Soyez contente, madame, vous Pavez tué, car il vous entendait.

Madame Ménier devint pâle, mais demeura impassible. Etait-ce Thorreur de la nouvelle ou celle de Paccusation qui l'épouvanta à ce point? Nous ne pouvons le dire. Mais aussitôt elle jeta sur M. de Gancel un de ces regards de joie fé* roce qui n'appartiennent qu'aux démons. Sans pitié pour la ilouleur des autres^ sans regret pour le malheureux qui venait d'expirer, «^ns remords pour le mal qu'elle avait fait, elle semblait s'écrier, dans ce premier regard triomphant échappé comme une lueur fatale et révélatrice des ténèbres ^0 son âme : Je sliis libre, entendez- vous, je suis libre 1

M. de Gancel comprit sans doute cet appel à des engagements mystérieux, car il s'écria dans un premier mouvement :

— Jamais ! jamais ! jamais !

CSes paroles, comme le regard de madame Ménier, furent inintelligibles pour Victor et M. de Sommerive, mais du Luc Ga devina le sens, et prenant la main de M. de Gaucej^ il lui dit:

— Bien, Gancel, bien!

Madame Ménier les regarda tous les deux avec une haine égale; mais il y eut en elle un retour subit : ce visage d'ordinaire si gracieux, mais que la passion et les plus funestes pensées venaient d'altt^rer, prit tout à coup une expression de dignité désolée, et elle dit avec un geste qui achevait le sens de ses paroles ;

114 LES PIÎÉTKNDÎÎS.

— Messieurs, la douleur d'une veuve a besoia de solitude.

M. de Sommerive, M. du Luc et M. de Gancel firent un mouvemeul pour se retirer.

— Ma tante ! s*6cria Victor.

— Vous, lui dit-elle, j*ai le droit de vous cbasser coBUW cette lille... Sortez 1...

Victor suivit ses amis; mais Catherine dit à sa maitressi ca sorlant :

— Maintenant, madame, je puis dire la véritô.

Celte menace parut épouvanter madame Ménier, car elle jeta un regard sur le salon, où était abandonné le cadavre (!e son mari, et une nouvelle expression de triomphe brilla (!ans ses yeux. Immédiatement après elle monta chei ma- 4tame d'HoudiûlIes.

Celle-ci était couchée snr son ht» Lise était à côté d'elle et lui parlait avec des larmes. La marquise, le regard fixe, la figure bouleversée, ne paraissait pas l'entendre. On efrt dîl qa*elle écoutait une voix intérieure dont elle ne saisissait pas bien la parole. Ce fut à peine si elle s'aperçut de l'arrivée de madame Ménier, mais lorsque ceiie-d dit d'un ton impératif à la fidèle Auvergnate :

— Sortez, Lise,

Madame d'Houdailles, cette belle et noble femme, si ridie, si hautement posée, si supérieure, se jeta en pleurant âans les bras de sa servante en lui disant avecJ'acccnl d^ua enfant qui a peur :

— Ne me quitte pas^ Lise*.... protége-moK... «e ibb. quittt pas.

— Oh! reprit Lise, en s'adressant à madame Ménier avec fureur, allez-vous-en, madame, allez-vous-en !

Madame Ménier no fit pas attention à ces paroles. Elle oontemplait madame d Houdailles. Elle se la rappelait telle qu'elle l'avait vue deux jours avant, superbe, magnifique, traînant tous les regards, toutes les udinimiions à sa suite, itereine, radieuse, invulnérable au malheur, à ce qu'on eût pu croire, avec tant de beauté, de jeunesse, de fortune etde force, et mamtenaut repliée sur elle-même, pâle, anéantie) presque idiote.

Le regard de madame Ménier semblait fiisciner l'ioforti»-

LES PUÉTENDUS. llS

née, qni se teiiait serrée contre Lise, tandis cpie celïc-ci répétait avec uï\ accent de plus en plus énerjrique :

— Allez-vous-en, madame ! allez- vous-en !

— Taisez-vous! lui dit madame Mi*nier d*nne voix sèche et impérative. Taisez-vous, vous allez rendre votre maîtresse tout à fait folle.

Un transport de colère indicible s'empara de Lise. Elle se leva, marcha sur madame Ménier et lui dit la main levée «ireire : '

— Sortez d'ici, madame, sortez, ou bien je vous tue ! Madame Ménier lui jeta un regard calme et m<îprisant et

tira un cordon de sonnette avec violence et à pluôieur? reprises. Lise fut domtoëe à la fois par le calme implacable^ de uradame Ménier et par ce geste qui, pour ainsi dire, rétabli»* aait la distance de la maîtresse à la servante ; '^t se jetant aossitôt aux genoux de madame Ménier, elle reprit avec des larmes et des sanglots :

— Vous voyez bien que TOtre j^ésenca la tuei..sorte2^ je vous en supfiiie^

Deux domestiques, deux hommes, entrèrent en ce mo* ment. La marquise* était assise sur son Ut dans le éàBOtéfe ie pluB girand ; h l'aspect de ces deux bommes, die se jela vivement sous lea couvertures et s'en enveloppa ave& ter^ xmtr dominée par ce sentiment de pudeur qui vit eacere quand la YolOQté esl éteinte.

-^ (}uL*on aille chercher le maire, dit madame Méoterd'on ^ir froid, et que cette fille ne puisse s'ôcftiapfKr; elle «^ ^mmcée:de me tuer.

Lise voulait parler, mais dans Tindigoation qu*elk» é|Hrett^ >'ail, ses premières paroles furent des injures pour maiiaAe Ménier, do, façon que^ le& domeâtiquesi'.eQ. l^oniendant/ cjrar^iUr sans daute pMir à ita ordjre j^te*

Lorsque madame Ménier fut seule, elle s'açiproidiai éù&k. où était blottie m^dusie d'HcudoUlea, treaablaute:ett)ouiottn iifiirée*.

-- Madai&e 1a reacquifie d'Houdailles, lui dit-elle d'une voix basse et moqueuse, j,'ai une nouvelle k vous aph i^readre,

T^ marquise ne répondit pas. Madame Ménier se peiK^v "Vers elle et entendit qu'elle pailait tout bas.

116 LLS PRETENDUS.

— Clara, reprit madame Ménier d'uuo> voix presque inâinuante, i*ai quelque chose à vous dire.

Ce nouvel appel fut aussi inutile que le premier. Madame Ménier se pencha de nouveau et glissa doucement ces mots dans Toreille de la marquise :

. — Chère sœur, entendez-moi.

Rien ne répondit encore, et madame Ménier, cédant à un accès de rage frénétique, arracha les couvertures que madame d'Houdailles tenait fortement serrées dans ses mains, en lui disant :

— Âh! tu m'entendras!... malheureuse... tu m'entendras!...

— Madame Houdailles ne résista pas; elle paraissait encore écouter une voix autre que celle qui lui pariait.

— Elle est folle, murmura tout has madame Ménier. Eh bien, ce sera là ma vengeance.

Mais ce n'était pas là sans doute ce que voulait madame Ménier> car elle reprit sa plus douce voix et appela de nouveau.

-* Clara, chère Clara... entends-moi, Clara...

Madame Ménier jeta un regard inquisiteur autour d'elle, et baissant tout à fait la voix, elle reprit :

— Clara, j'ai à vous parler d'Edouard, de votre frèr& (Clara resta immobile) ; j'ai à vous parler d'Arthur...

A ce nom, pour la première fois, madame d'Houdailles regarda sa belle-sœur d'un œil attentif.

— Oh 1 murmura celle-ci avec rage, ce nom, ce nom seul lui est resté dans le cœur I

Puis elle reprit tout haut :

— Arthur veut vous voir... Arthur vous attend. Madame d'Houdailles continua à regarder madame Ménier,

et répondit doucement :

il— Je l'entends, il est en bas... écoutez..;

En effet, on parlait au pied de la fenêtre, mais d^une façon discrète, et madame Ménier put reconnaître, en y prêtant attention, la voix de M. de Cancel.

Les transports de celte femme avaient, au milieu de leur cruauté, un calcul épouvantable. Le fait de la présence de M. de Cancel qu'elle croyait parti l'exaspéra ; mais, au lieu

de s'emporter en cris, elle conçut immédiatement une idéo infâme qu'elle mit aussitôt à exécution.

— Oui, dit-elle tout bas à madame d'Houdailles, c*est lui: sans doute, il veut venir vous voir comme la nuit derniâ^ e. Ouvrez votre fenêtre et appelez-le.,.

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