RÉVÉLATION
Madame d'Houdailles fit un signe de consentement, se leva doucement, et sans s'apercevoir de l'élat où elle se trouvait, elle ouvrit doucement la croisée, tandis que madame Ménier se retirait au fond de la chambre, et se penchant sur le iKilcon elle appela :
— Arthur! Arthur! venez.
H y eut un mouvement d'effroi à Taspect de madame d'Houdailles dans ce déplorable état de folie, parmi ceux qui étaient au pied de ce balcon. Gancel poussa un cri, et malgré sa blessure il monta dans la maison. Madame Ménier l'entendit venir et ouvrit la porte. M. de Gancel arrivait, et déjà la marquise quittait le balcon pour aller au-devant de lui, lorsque madame Ménier, arrêtant tout à coup M. de Gancel lui dit, en lui montrant Giara :
— Maintenant je te la livre... Aime-la à ton aise... aime-la folle... oh! non pas folle... la folie a encore de la noblesse, aime-la... épilcptique...
Après ces paroles, madame Ménier allait quitter la chambre, lorsque tout à coup une voix terrible lui dit :
— Restez! Et vous, messieurs, entrez; je vous en prie. C'était Catherine, qui avait brutalement repoussé madame
Ménier dans l'intérieur de la chambre. Du Luc, Victor et M. de Sommerive la suivaient.
— On m'outragera donc impunément chez moi! s'écria madame Méaier. '.
— N'y a-t-il pas un homme ici, reprit Catherine, qui veuille empêcher cette femme d'assassiner la sœur après avoir assassiné ie frère? Voulez-vous que celte pauvre dame tombe morte à vos pieds comme M. Ménier est tombé mort, parce que cette femme se dit chez elle ?
^ Eh bien ! messieurs, dit madame Ménier, tous étes-TOQS faits les soutiens de cette servante t Du Lue reprit tout haut :
— Madame, on tue par Ta violence morale catBSm parla violence matérielle. Vous avez fait bien du mal.
— Est-ce à vous que j'en dois compte, dans tous les cas T dit madame Ménier. 11 y a des magistrats, et vous pouvex leur porter vos accusations.
— C'est à moi que vous en devez compte, à moi, que voui 4ivez perdue, reprit Catherine, vous le savez, madame !
— Assez ! s'écria madame Ménier. LivrcL-mai passage, malheureuse !
— Vous resterez, dit Catherine, et vous m'entendrez. Messieurs, je vous le déclare ici : si cette femme quitte cette chambre avaut que madame d'IIoudailles soit hors de ses atteintes, elle la tuera, elle la tuera d'une iaçpa eux d'autre. Je ne sais comment, mais elle la tuera.
Pendant que cette discussion avait lieu, Lise avait pénélii dans l'appartement et avait jeté un manteau sur les épaales de sa maîtresse qu'elle avait fait asseoir dans un fauteuil. Mais celle-ci paraissait toujours étran^^ère à ce 'q,ui se passait autour d'elle. Elle murmurait seulement ces mois :
— Edouard, mon frère... mort... il est mort!...
— Faudra-t-il, reprit madame Ménier, que j'appelle mes gpns pour me délivrer? Est-ce une latte à coups de poing que M. le comte de Somraerive et M. le vicomte du Luc veulent voir vider devant eux entre moi et cette femrae? Ont-il« fait des paris à ce sujet pour l'une ou pour l'autre ? Vous poiavez retirer vos enjeux, messieurs, la lutte n'aura pas lieu.
Un seul homme semblait pouvoir mettre un frein à Tîmpudénce de cette femme : cet homme, que sa passion pour madame d Houdailles eût pu excuser^ et à qui ses relations avec madame Ménier donnaient un avantage que n'avaientpas les autre», M. de Cancel enfin, ne disait rien ; à genoux devant madame dlloudailles, il l'appelait doucement, il la conjurait avec des larmes, et semblait étranger à la ('iscussion de Catiierine et de madame Méuier, Celle-ci, d'abord absorbée par cette discussion, n'avait pas remarqué les soins que M. de (]ancel prodifjfuait à la marquise. Tout à coup ses yeuK se poitèreiit sur eux : dix aus d'aslucc, de passion.
LES PRÉTENDUS. f|$
>dYgarements, de menaces employés à détacher cet bomxnt de cette femme, n*avaient réussi à rien ; il était à ses genou3L Si misérable,' si dégradée qu'elle fût par une terrible atteinte, il n'avait de pensée, d'amour, de larmes que paur elle. Madame Ménier en frémit, et certes elle eût à ce mQ.« meut frappé avec joie du même coup celui qui l'abandonnait ainsi et celle qui ne Tenlendait pas. Mais il.y avait des 14r moins, et madame Ménier reprit encore ;
— Suis-je muiiresse chez moi ou non, messieurs? Bcnmonez cette folle, si cela vous plaît; mais sortes loua trois et A rinstanl de chez moi!
La position était difficile.
-- Soit, dit M. de Sommerive, nous alloua oous tetinur« madame ; mais vous nous permettrez d'emmener de ce château madame d'IIoudaiiles.
— Vous pouvez la transporter chez M, dé Gaacel^, satioal* «on est t deux pas, reprit madame Ménier.
Celui-ci se releva alors, et, comme fatigué d'une.sl Insultante bravade, il lui dit tout haut :
— En ce cas, madame, et pour abréger le chemin, remettez-moi la clef qui ouvre la porte secrète de mon. parc,, et par laqii elle, vous veniez me visiter quand je ne venais pas assez tôt»
— llonsfeur, dit madame Ménier, cette insulta sera punit. Elle se tourna, avec une sorte de désespoir^ YOra cenx
Euôme qu'elle venait d'insulter, et leur dit :
— Et personne pour me venger 1
— \ous avez tué votre mari, madame» lui dit M, de Quh> <«1, et vous avez chassé voire neveu.
— Viclor! s'écria madame Ménier; Victor! toi aussi, Ui me laisses insulter à ce point !
Victor baissa la tôie en pleurant, mais il s'approcha di M. Cancel et lui dit avec des larmes :
— Je vous en supplie, épargnez-la! épargnez-la! -^•Nonl lui dit M. de Cancel, il faut que JHslii!:o sidifajte,
«t cette iustice, ce u est pus les tribunaux, qui pourront )a xemire, 11 n'y a que la ilélrissijre du monde qui puisse inOir {S^^ à celte femme le cliàtimeut qu'elle mériie* Elle entendra lous sescrimes devant vous tous.
L'audace de madame Ménier était dépassée par là fureur
de M. de Gancel ; elle se prit à trembler et lui dit d'une voix véritablement suppliante : «?
— Arthur, taisez-vous, vous êtes fou...
— Oh! vous avez envie de me faire perdre aussi la raison par cette sotte apostrophe, comme vous i*avez fait pour elle. Non... non... vous entendrez la vérité.
~ Âh ! fit madame Ménier en poussant des cris ; c'est affreux, c'est un assassinat!... A moi!... au secoursl A moi!...
— Comédie! vaine et sotte comédie I s'écria M. deCancel, et je la connais ; c'est ainsi qu'elle m'a cent fois arrêté quand je voulais rentrer dans la route du devoir.
A cette nouvelle accusation, madame Ménier se releva comme une vipère, l'œil en feu et les lèvres tremblantes.
— Vous êtes un lâche de parler comme vous faites, et TOUS tous des lâches de ne pas oser lui imposer silence. Bh bien I moi, pauvre femme, qu'aucun ici n'ose et ne veut protéger, je me protégerai moi-môme ; je me protégerai contre vos insultes et vos violences. Vous me menacez de vos injures, monsieur de Cancel ? Venez me les dire; venez les entendre, messieurs ; venez donc.
Aussitôt elle s'élança avec rapidité du côté de la fenêtre ouverte. Le mouvement avait été si violent et si inattendu que personne n'avait pu l'arrêter, et déjà on croyait la voir se précipiter dans le parc, lorsqu'elle s'arrêta tout à coup en poussant un cri horrible et en reculant.
— Là!... làl... disait-elle en désignant quelque chose du doigt. Tout le monde se précipita vers la croisée, et l'on vit en face iM. Ménier, debout, appuyé contre un arbre et regar-r dant cette chambre.