CURE MORALE
D'àprôscc qui avait été convenu la veille, Fernand Ct'dt*mander un entretien à madame d'Houdaille.s; le docteur, selon sa promesse, l'avait prévenue et avait exif^é d'effe qu*^elle reçût du Luc. Dans le premier moment, elle s'y était refiisée avec terreur, puis elle avait arce|>lé avec un e»pressemetit remarquable. Le médecin avertit du Luc de cette -apparente contradiction.
— D'abord, lui dit-il, elle a eu peur et honte de se montrer; ensuite, elle a voulu tenter l'épreuve et voir si ma aspect ne vous étonnerait pas. Soyez donc calme^ et doiQi>nez toute émotion et surtout toute curiosité.
Cependant le docteur, M. de Sommerive, Victor et Bl. èb Gaincei se retirèrent dans la cliambre d'où ils devaient éc(n> ter rentreiien de duc Luc avec ma.lame d'Hou^aiKos. Catlie* rine avait exigé de M. Ménier de ne pas quitter su ciiarobie, et madame Méuier, enfermée chez elle, semblait avoir abandominé toute participation à l'existence de sa maison et à. ce qiii pouvait s'y passer.
Enfin Lise vint avertir du Lue que madame d'QoudaiJlfs était prête à le recevoir. Lorsqu'il entra elle était à moèlié couchée sur une chaise longue. Lise se plaça derrière eUe.. FernaiHl al.a jusqu'à la marquise et s'assit prés.d'elie a|urèK l'avoir salace avec une t'amiUarité affectueuse.
JW LES PRÉTENDUS.
— Je vions vous ennuyer bien matin, fît-il, mais j'ai ua monde de choses à vous dire.
La marquise avait cherché vainement une expression d embarras ou de pilié sur le visage deFernand, il était entré comme il Tût entré deux jours avaut. Elle i}aissa les yeux, respira prorondément et répondit :
— Qu'avez- vous donc à me dire?
— Vous allez voir, dit du Luc en souriant : c*est presque un roman ; mais vous serez indulgente pour le conteur s'il vous ennuie; car c'est aussi une histoire vraie.
— Je vous écoute, monsieur.
— D'abord il faut, madame, que je vous raconte avec les détails les plus minutieux comment sVst passée mon entrevue avec M. de Cancel J'espère que lorsque vous en saurez le résultat, vous me saurez bon gré de n'en avoir omis aucun. Sur votre invilalion, je me suis rendu chez le comte; je le connais depuis longtemps, et sans avoir eu avec lui des relations très-in Unies, je le savais assez homme d'honneur pour être assuré qu'il ne résisterait pas à des remontrances qui venaient de vous. Mais ces remontrances passaient par ma bouche, madame, et elles furent d'abord asses. mal accueillies, et interprétées comme l'avait été la provocation de Victor. Ne voulant pas engager une discussion personnelle entre M. de Cancel et moi, je lui racontai les faits tels qu'ils s'étaient passés : Thistoire de la tache de sang, celle de la ))allade, la singulière disparition de M. Ménier, la découverte faite par un valet curieux de sa visite nocturne, votre projet de départ et enlin la mission que vous m'aviez donnée de prévenir un combat entre lui et M. Ménier. A cela j'ai ajouté que vous aviez d'autant plus de raison de redouter celte rencontre que M. Ménier était venu me prier d'en ûlre le témoin.
— Je ne m'étais donc donc pas trompée, dit madame d'Houdailles, qui lit un eflbrt sur elle-même pour répondre d'une voix calme : Mais quel motif mon frère vous a-t-il donné ixjur justilier ce combat près de vous t
— L'insulte que vous avait faite M. de Cancel en s'introduisant la nuit chez vous, l'insulte personnelle qu'il lui avait faite eu no respectant ni sa sœur ni sa mai» son.
LES PRÉTENDUS. tSS
— Pauvre frère l dit Clara, s'il savait que j'ai trahi soa secret.
— J'ai accepté vis-à-vis de M. Ménier les motifs q^?il voulait donner à sa conduite, et je les ai fait connaître à M. de Gancel. Mes conseils n'avaient d'abord trouvé qu'irritation» mon récit amena un morne et long silence, et c'est après ce silence que, comme vous, madame, il me demanda les motifs que M. Ménier donnait à sa provocation. Je les lui dis tels que M. Ménier me les avait énoncés, et je vous demande pardon, madame, de répéter ici les propres paroles de M. de Gancel; leur familiarité n'a rien d'offensant. Lorsque j'eus dit au comte les raisons de ce combat, il montra une dou* loureuse impatience et s'écria avec colère :
— Pauvre Clara, il lui faudra donc toujours payer pour les fautes de cette femme!
— Il a dit cela, fît madame d'Houdailles dont les yeux se trempèrent de larmes.
— Oui^ madame, et je ne crois pas avoir été au delà de mon rôle d'ami en me croyant autorisé par cette parole à aborder le c6té grave de cette situation. Ce que je puis dire à M. de Gancel sur le trouble qu'il pouvait jeter dans votre famille, sur les malheurs qui en pouvaient résulter, sur le sa» orifice qu'il vous devait de §es relations avec madame Méiiier, sacrifice que je n'ai présenté que comme un devoir exigé par l'honneur, tout cela n'a pas besoin de vous être répété, mais je dois vous redire textueiiemeut la réponse de M. de Gancel.
" Monsieur du Luc, me dit-il, cette rupture qu'on me demande, ce n'est pas un sacrifice ni à l'amour ni à l'honneur que j'accomplirais ; ce serait la délivrance bien désirée de la chaîne la plus odieuse que jamais homme ait portée. Mais ce que je n'ai pu faire depuis longues années pour mou repoSy pour mon honneur, pour ma dignité, le pourrai-je pour elle? Oh! si vous saviez ce que c'est que madame Ménier! si vous pouviez savoir comment elle m'a entraîné, dans quels pièges je suis tombé, où elle m'a conduit et par quels liens elle me retient^ vous seriez épouvanté de ce qui peut arriver, et vous n'oseriez croire à une duplicité si patiente et si implacable 1
Je crus pouvoir faire observer à M. de Gancel que souvent
otr jugeait tiwï de sa propre position ; je so^lîdtM, je TaToue; une conliience, et la manière doat le comte me Ta faite me prouve qu'il n'y a pas vu une curiosité indiscrète, mais un 4l0sir véritable d'être utile à une famille que j'honore. Cette, (îonfî Jcnee, madame, il est nécessaire que je vous la ledise.
— Le croyez vous indispensable?
— Il le faut, madame, reprit Femand, qui remarquait û(jfi que rattentiou de nadame d'Houdaillcs était assez attirée 6ur un sujet qui la touchait de près, pour Téloi ^ncr des affreuses terreurs qu'elle avait éprouvées ; il le faut, repritil. La seule gnlce que je vous demande, madame, c'est dîe nio permettre d*étre nu irarrv?teur fidèle et par conséquent im peu libre peut-être dans mes expressions. Vous vous ôtcmuerez, je le crains, du style dont quelquefois les hommes parlent entre eux, mais il y a dans cette atfaire des choses et iiite peusée que vous devez connaître tout entières, et que je ne veux pas aûaibUr par des ménagements quejç mlmooscrais vis-à-vis d'une autre femme moins forte et moins supérieure que vous.
Cet éloge alto peut-être trop loin, car la physionomie de madame d'Houdaiiies s'altéra. Uais du Lue, alarmé, reprit immédiatement :
-* M. ûe Gancol est un noble et garant homnae ; ft. de Ganeel k»is aime, madame. Jugcz-en par le récit qu'il m^ fait, récit dont j'attesterais la sincérité sur rhonneur, a^db iàcheujBQs préventions pouvaient vous en Ittre doutez^
BIàRIÂGE DB RAISOtl.
Du Luc s'dpprocha de niadame d'Houdailîlcs, et, ai|)rô0 IV voir cousidéf ée d'un legard qui prit uueex|Hrc&EiiGnde.iiBi]aii^ eofie caree^^Dte, il lui dit en souriant :
— 11 faut que je retourne jusqu*4 vos plus jeune» 0O^nre< nirs, madame ; il faut que je vous redise à vous-même votfe propre histoire pour que voua puissiez hien compreiidkie Ul justification d'Arthur.
— Sa jusiifjcaticn ! dit la marquîFe avec amertun^-e.
=- Oui, madame, sa complète justilication; car vous eaurez
tenir compte de reutralnement des circonstaTïces, dès faiblesses du désespoir, de tout ce qui demande eniin un esprit juste et gén(?reux pour être bien apprécié. Vous vous souvenez^ madame, de l'époque où mademoiselle Claire de Perdigoan épousa M. Edouard Ménier, votre Frère. C*était en 1826; YOttS étie& encore une ent'anl; mais (du Luc hésita, puis il r^it en souriant) encore une fois, laissez moi parler comme sfil ne s'agissait pas de vous, sans cela je n'arriverai jamais.
— Faites, monsieur^ dit madame d'Houdailles.
— VousétieK donc encore une enfant, mais on n'arrive pas à< une beauté comme la v6tre sans commencer de boont
La. marquise, pour la première fois, sourit en haussant dDuoemeoL les épaules.
— Où vous fit sortir de votre pensionnat pour vous faire assister à ceJte noce; c'est là que j'eus Thonneur de vous voir et de vous admirer pour la première fois. Vous vous rappelez sans doute que pendant la cérémonie un cri sourd se tit esiteudre dans un des bas côtés de l'église, qu'il se fit u& moiivememt général, et qu'on parla d'un jeune homma <ftti.v«miit de s'évanouir.
— ie; me rappelle parfaitement tout cela, dit madame d'Houdailles avec un sourire un peu forcé ; je n'ai pas perdu la mémoire encore, mais cet incident est tout à fait étranger...
— Pardon, dit du Luc en l'interrompant d*mi ton grave. Cet incident appartient à ce que vous avez toujours ignoré de laicoaduite ée madame Ménier; cet incideut, je ne vous le rappeiUe pais, pour savoirs! votre mémoire est r(!Stéc fidèle, naais pour vous apprendre que ce jeune homme q^ui venait de s'évanouir était M. Arthur de Cancel.
—-Lui! s'écria vivement madame d'Hon'iailles.
— Lui. Fils d'un gentilhomme ami de M. de Perdîgnan, Arthur éUttt chea le vieux vicomte comme un second (ils, comme un frère de mademoiselle Glaire, ils étaient du même âge, ils s'aimèrent.
— Ah 1 fit madame d'Houdailles en serrant ses lèvres et en fr<miçant les< sourcils^ ils s'aimèrent.
— Je me trompe, madame, Arthur aima mademoiselle d» Perdignan avec toute la noblesse généreuse de son cœur;
elle Taima, elle, avec le calcul égoïste et impitoyable qui a présidé à toutes ses actions. Ne vous étonnez pas de Tindul- ^ence de mes paroles pour Tun et de leur sévérité pour l'autre; il m'en coûte peut-être plus que vous ne^croyei d'être vrai, mais je vous Pai promis et je le serai. Ce premier amour, madame, eut en apparence son cours et son <l6noùment bien vulgaires. M. de Perdignan le devina, et reirésenta à Arthur que si sa fille était en âge de se marier, il «Unt, lui, beaucoup trop jeune pour y penser (elle avait dixueuf aus et lui dix-huit à peine). M. de Perdignan lui remontra sa pauvreté, et lui dit que, ne pouvant rien donner à sa ûlle, ce serait préparer à mademoiselle Claire un avenir fort pénible, et il lui demanda de cesser toutes poursuites. M. de Gancel le promit et, comme tant d'autres, il rêva qu'il «Hait facile, avec de l'honneur et du travail, de conquérir tiiic fortune. Il demanda à mademoiselle de Perdignan de lui {garder un an seulemeut la parole qu'elle lui avait donnée mille fois de n'ôlre jamais qu'à lui, et cette année n était pas t'coulée qu'il annonçait, par une lettre datée de la Nouvelle- Orléans, qu'il revenait en France avec cinquante mille écus de fortune. L'arrivée de cette lettre fut l'occasion d'une scène qui serait d'un vrai comique s'il n'y avait eu un fond do cupidité odieuse.
— Ah! s'écria Glaire lorsque son père lui lut cette lettre, cent cinquante mille francs de rente, et M. Ménier n'en a que cent mille!
— Elle dit cela! fît madame dlloudailles.
— Oui, madame, elle a dit cela, et M. de Perdignan ne fit attention à cette exclamation que parce qu'elle lui apprit que monsieur votre frère était amoureux de mademoiselle Glaire et lui avait sans doute offert sa main et sa fortune.
— Comment! lui dit M. de Perdignan, ce petit Edouard aurait l'impertinence de prétendre à ta main?
— Oui, mon père, il a fait plus de bruit de ses cent mille francs de rente que je ne puis vous le dire.
— A-t-il en effet cent mille livres de rente en mariage? dit M. de Perdignan.
— Qii'eâl'ce que c'est que cela auprès des cinquante mille écus d'Arthur! Ah! j'étais sûre de son cœur, et je ne me trompais pas lorsque je lui gai'duis le mien eu secret et que
LES PRÉTENDUS. ^2î)
je feignais d*écauter ce M. Edouard pour mieux caclier mon attente à tous les yeux. Oh! vous ne repousserez plus Arthur, et ce M. Ménier mérite bien que vous le chassiez de
votre présence. .
- Son père est un très-galant homme, reparut le vieux .vicomte, et il m'a rendu de trop grands services pour que je traite son fils, tout présomptueux qu'il est, avec cette
rigueur. , . . i
- Eh! mon Dieu, mon père, je sais très-bien que vous devez de rargent au vieux M. Méoier, son fils me l'a assez dit-, mais on le lui rendra et on le mettra à sa place.
- Et avec quoi le lui rendra-t-on?
- Avec la fortune d'Arthur.
- Ses cinquante mille écus n'y pourraient suffire.
- Ce sera, s'il le faut, deux années de son revenu, dit
flaire
• - Mais ce sera toute sa fortune et le double même.
- Comment! s'écria Claire, que voulez-vous dire?
- Que depuis cinq minutes nous parlons sans nous entendre. M. de Cancei m'annonce qu'il rapporte cinquante mille écus de fortune et non pas cent cinquante mille Uvres
An Tfînte
- C'est impossible l s'écria mademoiselle de Perdignan. Ecoutez la suite de sa lettre, dit son père : « Certes, c'est
une bien modeste fortune, mais on peut vivre avec sepl oii huit mille livr. s de renie, et l'avenir m'appartient encore.. .
Pour un autre que pour vous, madame, 1 exclamation mii suivit la découverte de cette erreur de calcul serait sans doile fort plaisante : . L'indigne! commo il m'a trompée! . B'écria mademoiselle Claire de Perdignan.
La marquise ne put retenir un sourire dont la galté tem- Tiéra le mépris, et du Luc reprit
^ - Dieu vous a accordé d'être les plus nobles créatures ,lu monde, quand vous êtes bonnes; mais vous pouvez aussi .Hre ce au'il Y a de pire, dans les mauvaises passions. Avide, ^aSi^ de oit succès amoureuse de l'éclat, des fêtes, du S eïe fit presque un crime à M. de Cancei de la pro- SSÏ qu'elle lui avait donnée et qu. la tenai en suspens r^ïs près d'un an, et s'arraant de l'aveu que lui avait fait rdepS^ande ses obligations vis-à-vis de M. k.mer,
ISO LES PRÉTENDUS.
elle précipita son mariage avec M. Edouard^ comme imeûViC qui se saciifie pour sauver rhcmneur de son père. De Gancei arriva quelques jours avant ce mariage ; il ne put croire à un pareil abandon ; il vit M. de Perdignan, il vit sa ûUe; il demanda un nouveau délai pour doubler cette lorlune infioflisante; mak il n'obtint rien, il fut assez fou pour maginer que sa présence arrêterait Tiafidàle au pied de Fautel : il y alla, et ce fut au moment oix elle prononça le eern^ent indif^oiuble qu'il s'évanouit.
liladame d'HoudaiUes avait écouté d'un air plus sérieux cette dernière partie du récit de Fernand, et elle lui dit alors :
— Vous avez raison, monsieur. J'ignorais tout à fait lesantécédents de ce mariage, et quoiqu'il vous plaise de donner à la détermination de Claire un motif de cupidité, il se peut que ce soit un pur dévouement qui lui a dicté sa conduite. Mais.», il y a une chose que j'ignore encore et qui peut êtceune terrible accusalion... ou une excuse puissante pour madame Ménier... (vous me comprenez^ je suppose): ne pouvez-voius m'éclairer à ce sujet?
La voix de madame d'Houdailles était émue et un léger tremblement nerveux l'agitait pendant qu'elle parlait ainsi, fernand ne parut pas y prendre garde et repartit :
— J'ai d'abord voulu vous expliquer les causes de Ilncident de Téglise pour que vous me compreniez mieux, et maintenant je vais aborder ôette question, qui vous épiounptera, j'en suis sûr, tant il y eut de crime, c'est le mot, dans tes pensées de madame Ménier. Votre père, madame, aolUcilé par son fils de donner son consentement ù son mariage avec mademoiselle Glaire, eût cru manquer à Viam- Beur 'S'il n'eût prévenu M. de Perdignan de TafllBCtion fort légère alors dont était atteint votre frère, et qui, étant ie lésuitat d'un accident^ devait disparaître, et avait pour ainsi dire complètement disparu. ^
.ifedame d'Houdailles tremblait toujours; mais Femano, preoaotun air irrité et, élevant la voix avec foiCOi QOQCilOua 4Ki«â.a«i)t)^emeuu pour cet <îQiui in&eoaô.
gCTïTS.
La d^îratTS^e ^e =11. IfCnier f«t apr»T(!'cTt5G pnr M. de Perfâi^aQ, mais eUe f»t«n horriWe tnalhcur pour votre frère. •Bcomtee-iDoi bien, car ce que je vais •vous dire est horrible. M. de Perdignan avertit sa fille, qui demanda vingt-quatre •heures pour répondre. Ces vingt-quatre heures, elle les employa à consulter plusieurs médepitîs sur la gravito. de cette affection, non peur ^Toir si elle était guérissable, car«à Trai dire, >e\\e ii'<existait plQS déjà, mais pour savoir si elle était HtorteUe.
— Qu'altez-TaHs dire"? s'écria madame dHoudaiHes avec vue époQv^ante >ndicible.
— Oe q«e vcrtre belle^sœur a dit elle-même à M. de Cancci : t La mort manque rarement de suivre une de ces violentes attaques, et un jourprochain peut venir où je serai libre^Tiche, et nous serooslieuretïx. »
— Oh ! VO08' vous trompez, monsieur, vous vous trompez, «Bîi^est pas 'î)0ssi'ble!... Tant de cruauté, un si horrible cal- €al,'uiie«i effroyable prévision ne peuvent entrer que dans le cœur d'un montre.
— G'e«t que madame Ménier est un monstre, madame ;c*€8t que, forte de cette espérance, elle accepta ce mariage; c^st que, <lès te lendemain, elle marcha avec une froideur féroce au dénouement qu'elle ^vait prévu. Vous êtes une hom)6to femme, madame, il y a des idées que vous ne comprenez pas, que vous ne pouvez comprendre, que le respect ^ni&vous inspirez empêche de vous expliquer ; mais madame Ménier, encore jeune fille, savait que les émotions viotentea, les pas ions sui excitées, les plaisirs excessifs, appelaient de? criaeS) «ussi dangereuses que les colères et les chagrins; et M. Ménier, amoureux, confiant et bon, ne comprit pas qu'une femme pût cacher un si horrible espoir sous le masque d'une si vive tendresse. Il se crut heureux, et déjà il (Ùait isauvé, car il pouvait penser que madame Ménier ignorait quelle affection' avait tourmenté sa jeunes6C : et elle n'avait pas en elTet encore reparu.
Madame d'Houdailles paraissait confondue; Tborreur de l'accusation portée contre madame Ménier avait détourné un moment sa pensée de Tappréhension funeste qui Tavait jusque là dominée ; mais presque aussitôt elle parut foire un retour sur elle-même. Femand continua rapidement :
— Tant d'amour prodigué avait fait croire à Yotre frète au bonheur de tout son avenir, lorsque M. de Cancel re* parut
Madame d'Houdailles tressaiUit et releva la tête en regardant du Luc avec anxiété.
— II était reparti quelques jours après le mariage de madame Ménier, reprit du Luc, à Theure même où elle lui avait confié son horrible espoir, et il revenait tranquille sur la foi de ce bonheur mutuel, dont le monde faisait mille récits, tranquille sur lui-même, qui croyait avoir efifacévie son cœur le souvenir de sa propre passion^ et n'osant croire à la réalité des espérances de madame Ménier, qu'il avait attribuée à un moment de folle exaltation.
Cette arrivée chagrina votre frère, car il savait les anciens projets de Cancel, et madame Ménier crut comprendre que la jalousie, Tinquiétude, le désespoir amèneraient peut-être le résultat qu'elle attendait. Avec une infernale coquetterie elle réveilla dans ce cœur mal guéri un amour qui ne demandait qu'à s'éteindre dans une sincère amitié et un respect fraternel, et du même coup elle excitait Tinquiète nature de M. Ménier, qui avait toujours gardé une crainte, un remords au fond de son bonheur. Votre belle-sœur devina rapidement son double succès, et enfin un jour arriva où Cancel, malgré tous ses etforts, montra si vivement sa passion, et où madame Minier en parut si heureuse et si troublée que M. Ménier n'eut que le temps do s'enfuir. Sa femme le suivit, elle fut le témoin unique mais impassible des douleurs de votre frère ; et lorsqu'il revint à lui et que, les yeux en larmes, il se mit à genoux pour lui demander pardon> elle lui répondit ;
— Vous êtes un infâme et vous m'avez trompée l Madame d'Houdailies tressaillit encore, mais cette fois
avec une terreur véritable.
Bile murmura d'une voix sourde :
— Oui, et cela revint avec le malheur*
LES PRÉTENDLS. 133
— Comme cela avait disparu, dit Femand, avec le repos, •omme cela n'eût jamais reparu, car il a fallu toute la bai^ ôare ptTsévérance de madame Ménier pour renouveler ces funestes accidents. Ne prenez pas pitié de cette femme! 8*écria Femand avec une feinte de colère dans le geste et dans la voix, afin de rappeler à lui Tattention de la mar^ quise qui s'égarait encore. Ne la prenez pas en pitié, car c'est armée de ce qu'elle appelait son infortune qu'elle séduisit la nobfe résistance de Gancel. Un homme de cœur, madame, peut ne pas vouloir troubler la vie d'une femme heureuse, alors môme qu'il éprouve pour elle un violent amour ; mais lorsqu'elle lui demande une consolation^ lorsque c'est avec des pleurs et des sanglots déchirants qu'elle parle de son existence sacrifiée, perdue, il lui faut une vertu que le monde trouverait presque ridicule pour résister à la passion qu'il éprouve, à celle qu'il inspire, et à cet attrait inouï de rendre à celle qu'on aime des joies qu'elle avait à jamais bannies de son cœur. La façon dont je parle est singulière, madame, mais à bien étudier le sens caché de cette fatale liaison, ce fut M. de Gancel qui succomba.
Madame d'Houdailles sourit et repartit d'un ton plus doux et plus calme :
— Vous êtes un bon avocat, monsieur.
— Je suis un juste appréciateur d'une passion dont je n'ai pas le droit de condamner les faiblesses; et maintenant, madame, veuillez m'écou ter avec plus d'indulgence encore et plus d'attention, car il s'agit de vous, et je me permettrai de dire tout ce que je dois sans égard pour votre susceptihilité.
Cette coupable liaison aurait depuis un an> madame, lors« que votre père, qui était sous le charme de celte fausse douceur avec laquelle madame Ménier ;i trompé tant de gens, vous Ht quitter votre pensionnat. Vous êtes toujours belle, et aux yeux de quelques hommes cette beauté a grandi avec 163 années qui se sont écoulées depuis votre apparition dans le monde; mais j'eus Thonneur d'être invité eh' z M. votre père au premier bal qu'il donna ppur vous présenter à ses amis; et je me raf)pelie, madame, que ce fut une admiration charrrvanle et chaste qui s'éleva autour de vous. Gancel y était comme moi, et, quoique bien jeune alors, je compris,
a ht lïraette extase qu'il éprouva «n vous vova-nt, que tous étiez l'astre radieux quivcuajt d'édairer son cœur et de lui montrer ce que c'est que l'amour. Il était jeune, il était beiB, il-aouffrait Uorriblemerit de la ctiulne qu'il portail; il osa vous dire qu'il vous uimuit, et sans vous iuformer <ie qaoi ilétait malLit'ureux, tous l'aves aimé. Dès le premier jour, madame Méoier le soupçonna. Compreoez-vous, madaaK, fat rage de ce cœur brûlé d'anubltioa, d'envie et de jalousie? fous, plus belle qu'elle, aussi riche, d'aae naissance bonrgeoise et pouvant par un mot devenir ia femme d^uu homme jemie, beau, d'un grand nom ! ^uel triompbel Bile il^i pas été la maîtresse de cet homme qu'elle n eût pas aceept^!' ce partage pour vous. Ët<ï'était eon amant, c'était M. de Qance! que vous lui enleviez ! Cette femme est une misérable, mats je comprends qu'elle n'ait pas accepté cette humiliante défaite de tous ses «entinients. Vous vous étomuez cependant des hésitations de M. de Cancel; lorsqu'il hwïb semblait que votre père l'accueillait avec faveur et lapiUl pouvait librement vous parler, vous restiez ghicée par 9a froideur en votre présence, et vous lisiez avec surprise ces lettres fotlives où vous trouviez un amour insensé et qui allait jusqu'au délire. Sûre de l'approbation de Totre pare, vous vous laissâtes entraîner à répondre quelquefois à ces lettres écrites en cliillres et dont le mystère vous paraissait «i extravagant ; puis un jour, quand l'aveu de votre ansour vous eut échappé, M. de Cancel disparut, et l'on voos |^ésenta le marquis d'Houdailles; et, pour vous déterminer à épouser cet honorable vieillard, on vous fit peur de votre ampur : on vous dit, je le sais, que M. de Cancel était marié, marié en secret, vous en souvient-il? Bnfaort qui sortiez du pensionnat, ignorante du monde, plus ignorante des lois, on vous fit croire, on vous fit douter de tout en vous 'fusant douter de celui que vous aimiez, et vous vous lijiffiftlP?^ marier sans savoir quel lien vous acceptiez.
SECRETS DU CflEUR*
•taacmdiittacliaitaur madame d'HoodaiUes det.n^asds
pleins de pitié, et la marquise, troublée et baissant les yeux, lui répondit d'uoe voix étouffée :
— Je vous remercie, monsieur du Luc, de me parler ainsi de mon passé ; j'ai été faible, crédule, mais Dieu ne m'en a pas punie.
— Je le sais, madame, dit* Feroand, ce lien n'a pas été malheureux» M. d'Houdaiiles était un de ces nobles et bons vieillards qui avaient gardé intactes les plus belles qualité» de la vieille noblesse française ; c'était uu bomme dont qoub étions fiers, madame, et pour lequel, moi et tous ceux qui. Font aimé, nous vous remercions du bonheur que vouaavos répandu sur la fin de sa vie. Il fallait pour cela la graodeur que vous avez dans le cœur, il fallait vénérer cet bomme véf* nérablc. Uoe antre n'eût peut-être vu que le vieillard solitaire, maladif, retiré dans son. vieux cliàteao, quelquefois dans ses vieilles idée» ; vous avez mieux fait, vous Tavez accepté pour ce qu'il avait de bon; vous l'avez eotouré d'un respect si tendre qu'il a pu croise que les vertus et le» Bobles qualités tenaient, lieu de jeunesse et de beauté,, et il est mort en vous bénissant C'est bien cela, madaan, c'est bien«
Les élof^es de Fernand avaient quelque chose ;de si ému et ùe si enthousiasle que, par un mouvement plus puissant que sa volonté, madame d'Houdaiiles éclata en larmes et lui tendit la main en lui disant :
— Merci, monsieur, merci ;,niais*je n'ai pas été aussi i rabri de tout reproche que vous pourriez le crnire^
— Je sais tout, madame, reprit Fernand,. et je sais faire la part de chacun. Voufy devez savoir aujourd'hui quellô main avait éloigné M. de Cancel, quelle langue envenimée avait répandii contre lui le bruit de ce mariage secret ; mais ce que vous ne savez pas, madame, c'est par quel moyen on te força à vous quitter. Ce ne furent pas des plears, des supplications, ce fut Ja menace qu'on employa, et quelle menace ! vous allez en juger : « SI vous restez, Àxthur, je dirai la vérité à mon mari, je la lui dirai à elle, je la dirai à l'univers, et je dirai partout que vous m'avez perdue ; et si le monde m'accuse, je révélerai an moi^de à quel misérable et maudit on m'a liée, et si le monde l'apprend» cet homme en mourra de honte ou se tuera de désespoir; »
tZ9 LES PRÉTENDUS.
— C'est vrai, dit madame d'Houdailles d'une voix altérée, il en mourra ou il se tuera.'
FernaDd toucha légèrement du bout de la main le bras de m^idame d'Houdailles, et reprit avec une vivacité ei^agérée :
— Arthur pouvait-il espérer vous obtenir après une pare lie menace? Vous-même, s'il l'eût bravée, eussie^-vous osé accepter sa main après Taveu de la faute de la femme de votre frère? et cet aveu, elle Peut fait. Il partit donc ; et si, plus tard, il vous écrivit pour vous apprendre qnoa Pavoil calomnié en disant qu^il était marié, c'est qu'un galant homme doit accepter son malheur mais non r^ une infamie. Vous lui avez répondu, maiïame ; ce fut là ca qui le perdit tout k fait.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
-- Vos lettres acceptaient une justification, vos lettres regrettaient un amour perdu; ces lettres imprudentes et que TOUS avez écrites dans les premiers moments de votre mariage, ont été depuis dix ans constamment suspendues sur votre tête. Elles furent surprises, volées, oui volées. Dqs fauLjes clefs firent pénétrer madame Blénier dans TappartementdeM.de Gancel^ lui ouvrirent ses meubles, et c est armée de ces preuves de votre amour qu'elle Ta retenu. Huit ans entiers, madame, huit ans pour votre repos, sinon pour votre honneur, il a accepté cet esclavage.
— Et pensez- vous, monsieur, que s'il l'eût sincèrement détesté, il l'eût subi si longtemps? dit madame. d'Houdaiiles.
FtTnand parut embarrassé et répondit après un moment de silence.
— Sur mon honneur, madame, je crois et j'ose jurer que ' c'est pour vous qu'il l'a accepté. Ce sacrifice une fois fait, je ne sais... je ne puis vous dire... mais peut-on en vouloir à celui qui souffre la prison et les fers pour sauver uue peine à un frère, à un ami, de s'arranger le mieux qu'il peut dans saprkon, d'alléger le poids de sa chaîne? Et tenez, madame, sans métaphores , dans combien de ménages n'arrive-t-il pas qu on se pardonne des torts cruels, comme s'ils n'exislaient f as, pour ne pas rendre plus insupportable un lien que la oi rend indissoluble ! M. de Cancel élail peut-ôtre plus er chaîné qu'un mori; pour quitter ir^nrlnmo l^icnior, il
LES Pi\ËTËNDlTS. 187
tait encore hlrr comme il y a liuit ans : t Je dirai la vérité au monde entier, je la dirai à mon mari, et je ferai connaître sa misérable existence^ et il en mourra de honte. • Voilà réternelle parole de madame Méaier. M. de Cancel en avait peur, et vous ne pouvez savoir jusqu'à quel point peuvent se dégrader la \ olonté et Ténergie d'un liommc, quand il a laissé prendre suc lui l'empire de la menace par une femme perverse. n
» Je voudrais vous croire, monsieur, dit madame d Houddilles^ mais ces menaces, il ne pouvait pas les redouter, car il n'ignorait pas que mon malheureux frère fermait les yeux sur l'incondulte de sa femme.
— - Â la condition sans doute qu'elle se tairait sur Faffreuse maladie dont il est frappé , à la condition aussi que jamais le monde ne soupçonnerait ni le désordre ni la tolérance ; je le crois ainsi, et sans doute de Cancel le savait ; mais comme on sait de pareilles choses, comme elles arrivent, comme elles s'arrangent. C'est le résultat d'un de ces accords tacites où rien n'est dit et où tout est compris. Mais jamais, et vous en avez peut-être la preuve, jamais M. Ménier n'a su et n'a pu avoir d'explication formelle à ce sujet avec madame Ménier, encore moins avec M. de Cancel. Et vousmême, malgré la sainte affection que vous avez pour votre frère , malgré cette tendresse passionnée qu'il a pour vous, avez-vous jamais osé aborder avec lui ce fatal sujet? N'y a-t-il pas des choses auxquelles personne n'ose toucher, et sériez-vous bien* étonnée s'il était resté quelquefois des doutes à M. Ménier?
— Des doutes l fît madame d'Houdailles, ce n'est pas possible. ^■
— Uiie espérance peut-être, sinon un doute, une f«pôrance que cet abandon coupable cesserait, qu'on revieuilnut
un jour vers un cœur aussi plein de pardon que le sien. Eh ! / I mon Dieu ! madame, lorsque votre frère couvrait Victor de sa protection, de ses bienfaits; lorsque, par un testament bien volontaire, il lui léguait la meilleure part de son imîscnse fortune, à qui faisait-il tout ce bien ? à qui eût-il voulu que cela inspirât de la reconnaissance ? vous devez bien le comprendre. Certes, Victor est un bon et loyal enfant, meilleur que vous ne le croyez peut-être ; mais il était
ISâ LES PRÉTENDUS.
un préfoxte h tllitter un cœur qu'on Touiaît faTOir^ qa^ow espérait rdoiener. M. Ménier se croyait trop, coupable de son malheur pour ne pas être indulgent, et il avait trop ^'in* dulgeiice pour ne pas espérer en trouver à son tour. Ooi^ madame; il y arait des heures où il doutait du la vérité : et rappelez-vous le moment où il a pu croire que c'était pour TOUS bcule qu'était venu M. de Caocel, le moment où il a espéré que vous pourriez Tépouser... le moment où madaaie Ménier est venue vous porter cette formelle demaade de mariage; ce n'est pas seulement son houoeur sauvé;, ce n'est pas la visite imprudente de Canceli, e^cpliquée de façon à ce que madame Ménier fût à Tabri de tout soupçon ; ce n'est pas un sentimant de pure vanité qui Ta ému : c'était l'espoir du repos, de Tordre rentré dans sa famille qu'il entrevoyait; et qu'il eût accueillis comme s'ils ne l'eaasent jamais quittée. Mais, madame, ce n'était pas le but de ma^ dame Ménier.
Dans la dernière partie de cer récita Femand avait affecté une certaine rapidité de tangage et une déclamation vive; il mêlait à sa phrase nu geste animé et une sorte d'impor* tance oratoire. Madame d'Houdaiiles le remarc^ua, et ne se douta guère qu'il y eât nne intention cachée dans cette façon d» dire.
Cependant Feroand avait réussi, il avait abordé le momeat où modams d'Houdaiiles avait été frappée de cette crise.nerveuse si cruellement traduite par madame Méaier, et elle n'y* avait )«as pris garde* son attention., qu'il avait excitée en révélant et commentant les calculs et la duplicité de cette femme,, le suivait sans que Ihonible préoccupation qui l'avait dominée jusque là cberchùt dans chaque mot une application au mal auquel elle se croyait vouée; ellerépon- (Ut donc :
— Je crois, monsieur, que mon mariage avec U. de Gancel n'entrait pas dans les idées de madame Ménier. Mais je vondrajs savoir comaïeut il est arrivé que M. de Cancel ait pu lui fiàue porter la lettre qu'elle nous a annoncée au moment...
Ce que les parolos de du Luc n'avaient point fixil, son propre souvenir le lui ramena: madame d'iloudaillcspaiit à ca mot qui devait être suivi du moi par lequel il lui ËUlait
LES ruÉlEKDUS. |39
dénommer Ut faiblesse qui ravaU.aaiâ©-.-. An moment... a«. moment... répétatt elle;
— Cffi.! madame^ R'écria.duliUC aipec vivacité^ au mement ou vons vûus êtes évanouie, madame Ménier venait d'accomplie, avec une dextérité mervdUease, la ruse la plus habile,, comme elle a su tendre aous les. pas. d'une pauvre femme le pîége le plus md^gne ; car il y a une personne dont je n'ai pas encore parlé, et dont l'action s'est étrangement mêlée à ccttfc histoire? et à son dénoûmcnt. CeUQ personne» c'est Catherine ; Catherine, quelque chose d'héroïque et de Bon, quelque chose que vous devez comprendre et estimer, vous.
Ainsi, du Luc exa^^érait à fa fois le mouvement et l'exprès- «feu de son récit, pour ne pas laisser à madame d'Houdailles le temps de poser sur une dé ces idées fatales qui sont comme entourées d'un abîme profond et qui tlonnent It vertige.
— Oui , répondit la marquise- distraite; je sais que Catherine a été pour mon frère une servante fidèle et dévouée.
^ — Ce que vous dites là n'est pas juste, madame. Catherine n'a pffs été seulement une servante fidèle et dévouée» efle a été grande aussi, elle a eu (à mes yeux du moins) on courage et une pitié admirables. C'est bien difficile à vous expliquer, madame, et il vous aurait fallu entendre cette feiKme, qui n'est qu'âne servante sans éducation, vous dire, arec k rudesse de son langage et la délicatesse de ses sentiments», comme elle a été amenée là où elle est arrivée.
— Je suis persuadée de ce que vous me dites, monsieur, reprit madame d'Houdailles ; mais je ne conçois pas en quoi ce péci't peut être pour moi d'une imyorlance telle que wus Lemi^tlez le croire,
— Il est possible /|ue je me trompe, madame, reprit Fernand : mais si j'abnse aujonrd^hni ùe votre patience, c'est un tort qu'il ne me sera plus permis d'avoir Uienlôl, car...
— Gar vou:s partes, n'est-ce pas, monsieur? lui dit lanMïcpiSft'en aiUucImnt sur hîi un regard inquiet et curieux»
Par un sentiment qui s'expliquera plus tard , Fernand Ibaissa le» yeux et fut embarrassé ; mais il craiguit que cet embarras neflit interprété par la marquise d'une façon ftcheuse pour elle, et il reptnt aussitôt :
•— Fuissé-je ne p;^s partir, madame ! qu'D urriTO un inei-
dent, un mot , un geste qui me dise de ne pas partir, et Je serai le plus fier et le plus heureux des hommes. Mais, madame, j'ai accepté la tâche de vous raconter, de vous dire le mysi^ re de ce qui s'est passé ici depuis quelques jours, et je dois d'abord l'accomplir tout entière. Croyez que si fy mets des formes qui vous paraissent avoir Tapprôl d'un récit convenu, c'est qu'il faut que vous sachiez tout ce qui a précédt^ les scènes des deux derniers jours, pour les juger comme elles doivent l'être et pour prendre le parti le plus convenable.
— Je vous écoute, monsieur , repartit madamo d'IIondailles, le front sombre, tandis que Lise lui tenait les mains et les baisait d'un air suppliant.
UN DÉNOUEUENT.
— Ce n'est qu'il y a trois ans, reprit du Luc , que M. Kénier s'est décidé à rétablir ce ch(ileau, qui a appartenu à la famille des l-erdignan. et c'a été de sa part une de ces nombreuses concessions faites aux caprices de madame Ménier, toujours avec l'espoir d'obtenir un peu de reconnaissance pour tant de bonlé. Monsieur votre père, comme vous le savez, l'avait laissé se dégrader, et M. de Perdignan avait refusé de venir l'habiter et s'était renfermé dans la petite maison voisine du parc, la même qui est maintenant habitée par M. de Cancel. Le souvenir de M. de Perdignan était adoré dans le pays, et quoiqu'il n'y possédât presque plus rien, il y était encore considéré comme le maître et le seigneur du canton. Les fermiers, habitués au désorJre qui règne toujours dans les affaires d'un homme endetté, se flattaient de l'espoir de lui voir reprendre ses biens ; et parmi ceux que la régqlarité de M. Ménier gênait, et qui trouvaient inique qu'un acquéreur de biens nationaux exigeât des comptes mieux établis que Tex-seigneur du lieu, on distinguait Yau* vannier, le père de Catherine. Voici comment elle m'a dit clle>même ce qui s'est passé à cette occasion :
« Mon père vivait au cabaret, et nous étions deux enfants pou/ taure aller la maison^ moi grando et (orlet et uuq pau-
LES PRÉTENDUS* Ht
rre petite qui a été nourrie avec M. Victor ; elle serait morte à la peine, il y a deux ans, la pauvre enfant, sans celui qui nous a tous sauvés; car elle avait du cœur^ et elle ne se fût pas bijniiliée comme moi à être servante après avoir eu du bien a uous. Tant que le vieux M. de Pcrdignan a vécu, ç*a été assez bien; il glissait de temps en temps quelques pièces de cent sous à mon père, qui n'allait qu'un peu plus au cabaret, n^ais qui ne venait pas nous prendre le peu que nous amassions pour payer les fermages. Oui, monsieur, c'en était là qu'il nous fallait cacber notre argent dans les trous du mur, l'enterrer dans des coins de jardin pour qu'il ne le trouvât pas, et quand il le découvrait et que nous lui fai* slons un reprocbe de nous l'avoir enlevé : — Bah ! disait-il « on rendra les biens aux nobles , ça ne va pas tarder ; et alors le compte des arriérés sera bientôt fiai avec le vrai propriétaire. M. de Perdignan me donnera quittance, et une fois que ce sera lui , je travaillerai , parce que... lui, je le reconnais pour mon maître. C'est pendant ce temps q:ie jVI vu madame Ménier, qui était alors mademoiselle Glaire, et M. Victor, qui avait été nourri par ma mére^ Tout ce que nous avons souffert de l'inconduite de mon père est inutile à vous raconter : mais ça ne lit que devenir plus terrible â. la mort de M. de Perdignan ; et il y a trois ans, quand M. Ménier se décida à venir habiter le château, nous étions en arrière de douze mille francs de fermage. Jusque là on ne nous avait pas trop tourmentés, et toutes les fois que Thomme d'affaires écrivait pour nous menacer, je m'adressais à madame Ménier pour la prier de nous défendre auprès de son mari, et comme les menaces cessaient, et que les poursuites ne commençaient pas, je croyais que c'était elle qui noua protégeait. Aussi, quand j'appris qu'elle venait au château, mon premier soin fut d'aller la remercier de ses bontés. »
— Mais à quelle occasion, monsieur, dit madame d'Houdàilles, Catherine vous a-t-elle fait, ce récit ?
• — Oh ! je vous en supplie, madame, permettez-moi de continuer : un peu de patience, et vous verrez que rien de ce que je vous dis n'est inutile ; laissez-moi vous répéter le récit de Catherine comme elle l'a fait.
— Oui , madame, reprit Lise, qui jusque là ne s'était pas mèl^e à cet enlrelien, écoutez M. du Luc.
142 LES PRÉTENOUS.
IL du Luc reprit aussitiôt, en conilnuant à raire parier Ga^ theiine comme il Pavait déjà fait :
c Elle me reçut d'abord assez aigrement et parut surprise de ma reconnaissance ; mais elle se ravisa^ me qa^ tioQna avec attention , et finit par me dire qu'elie^auimt soin de moi, et (qu'elle trouverait moyea d'arranger cett» mauvaise affaire définitivement.
» Deux jours apits elle me fit revenir et elle médit d*un air triste , car vous no pouvez pas vous imaginer comme cette femme est fausse, et combien de temps, combien de choses il m'a fallu avant d*y voir clair dans sa méchanceté ; elle me dit d'un air désolé :
— > Ma pauvre enfant, M. Hénier est revenu, dans, ce {ays pour y faire marctier ses affaires qui étaient tout à fait en désordre» le lui ai parlé pour ton père , mais j'ai eu beau faire, il n'a pas voulu entendre un mot à. ce sujet ; ir a dit qu'il en avait assez entendu comme ça, et que nonseslcment il va vous chasser de votre terme , saisir tant ce que vous possédez, mais qu'il fera renfermer ton père et qu'il le laissera mourir en. prison , si lui ou toi et tu 8(Sur vous ne le payez pas.
— » Et comment, lui dis-je, voulez-vous qjie noœ. le payions?
— »yLaL pauvre Catherine^ ce sera dur, mais tu le peux : « Qu'elle entre comme servante à la maison, m'a dit au)n mari, et je lui tiendrai compte de ses gages à mille, fcancs par an pour me rembourser. •■ « Mille frauca de ga^eSi.Gatûerine, dit madame Ménier, c'est beaucoup, et IL Mônier cnt généreux. »
» Ça me tendit le c<Hur de me voir réduite à ôtre servante, mais il n'y avait que ce parti à. prendre, et d'ailleurs ma* dame Ménier m'avait déjà mise pour ainsi dire dans l'impos* sibiiité de le refuser. «Ma pauvre enfant,. m'avàt-elie dit, chacun a ses peines, et toute riche que jie suiSi. j'aimesais peut-être mieux être à ta place qu'à la mienae. » Vous ne savez poiH-étre pas ce qu& c'est que ce sentiment-là.,. Biais quand on a été appris à Respecter une famille et à en eor tendre maudire une autre, on croit tout. bon d'un câté; et tout mauvais dans le côté contraire. Ainsi, quand madame Mcirier m'eut raconté ce qu'était son mari, lorsqu'elle ir en
LVS PRËTEIIDVS iiS
d^MotfcnldÀ •4e4*«î8ier à^cbar .son imattienr, tct cpi'elle nlîeiii j[viMiit'«tii>etoiir la Hbéralîon de mon père et le formg» pour ie fiancé de ma pauvre sœur, je n'hésitai plus él j'e». Irai 'Hii'serfice delà maison. Je )fu5 'longtemps à eenipr«;ndre la Térilé, mais bientôt la présence assidue de M. deCaneel, Fnbuidon dans lequel en laissait M. Mnier, «i*appriiieiA que œ mallieur atrquel je 'm*étais dévouée n'«tait pasducôti fae^eerojais. # #
« M. Méin'er avait accepté mes soin», il m'en ^tail recon- Raissant, «t il arriva qu um jour il me paria ide mon père et de ma sœur. Tout en le voyant malheureux, je croyais encore que c'ëtuit lut qui m''avait 'foreée à ontrer comme servante dans la maison, et comme, à dive vrai, ie^ bienfait ftépassait etieore rol4rgs(tîon, je le remerciai en lut disant et qui s*était p issé entre moi et madame Ménier. Il fut bien xat bon quart d'Iieure avortt de me répondre; je voyais bien qn*i1 y avait quelque chose qui le to^rmenlah, cft de peur que ça ne lui retombât sur le cœur, caril y av:iitdes4atrmei dans ses yeux, je le priai de*s'expliquer, et'c*^t alors qu'il unit par me dire : « Ecoute, ma pauvre fille, tu «s trop bonne pour -moi pour que je ne veuille pas le montrer «que je le niêi*ite un peu. i)ê toutes It^ lettres que tu as éoriles à ma fenrnie, «He u a In que la preniière, qu'elle ma remise en me disant: « Voici une alTaire'qui vous concerne: mais si vous voulez mon avis lA^s^nis, je vous dirai que oe Vauvannier est un mimvais gamemeit, qui se dérangera d'aiitanft plus qu'on se ixilntli 'ra envers lui. t
— 1 11 suffit, lui répondis*je, j«i verrai, m Je fus ta lettre, Catherine; e'ie était (f- une 'honnête fille, et je fis ecster les poursuites. Toutes les fuis que tu as écrit depuis, mi n a pas même ouveit tes letres et on me les a envoyées.
— « Est ce bien possible! in*écrt«i*-}e. C!'«it donc ça que, loRsqne je vins remercier madame Ménier, «Me a paru si étonnée* n»
— « Ce n*est pas tout, reprit M. Ménief ; lorsqu'elle vint me 'raconter ce que tu lui avais appris, je lui disaloi*s que j'avais voulu, quo, si jauiais elle revenait dans ce pays, elle y trouvât une rétiutatiou de bienfaisanoe et de lioirfé; je lui dis que, puisqu'elle y était venue, je voulais qu'on eAt à la ^ir, et surtout parmi ceux qui avaient appartenu i sa
famille, et je lui remis sans condition, entends-ta, la qnit^ tance des aniérés de ion père et le nouveau (ennage poui toi et ta soBur. ^
— « Vous n'avez paseiigé que j'entre à votre service? lui dis-je.
— « Non, c'est elle qui m'a dit que tu aimais mieux laisser la ferme à ta sœur qui allait se marier, que de Tbabiter avec ton beau-frère, qui serait le niaitre, et que tu préférais outrer comme domestique au château.
— K Mais, mon Dieu, pourquoi a-t-elle fait ça ? lui
— « C'est, reprit-il d un air sombre, qu'elle n'eût peut-être ..1^ osé confier à un aulre qu'à loi, qui croyais lui devoir le salut de ton père et le bonheur de ta sœur, le terrible secret de ma vie.
— 0 Eh, lui dis-je, il ne lui était pas nécessaire de mentir pour cela; elle n*a\ait pas besoin de faire un marché de ce que j'aurais accepté comme un devoir.
. — « Peut-être, Catlieriïïe, me dit-il, peut-être : qui sait si elle n a pas eu raison? Qui sait si tu aurais consenti, sans celte peur, à enchaîner aux côtés d un malheureux ta jeunesse et la beauté? car tu es jeune tt belle, Cillu^rine. rt
— I A ce n ornent, il n e regarda avec une sing .Lère attention et avec une e^pèce de teireur.
— « Calheriue, (]^lherine, me dit-il (vous remarquerez, madame, que je vous reds les paroles de Catherine, que je fais son ré(it comme elle l'a fiit, dit Fernand en s' interrompant, Catherine, me «iit M. Ménier, dans ces terribles moments, na restes-tu pas enfermée seule avec moi ?
— « Oui, monsieur.
— « De longues heures?
— « Des nui! s entières.
— f Oh! sé(ria-t-il, pauvre fille, sais-tu ce qu'on dira, et quon ditpeut-êire?
• La pensée qui me vint me fit horreur.
— « Oh • ce sérail trop afl'reux ! m'écriai-je. C'est si impossible!
« Ce niot fut d'un effet effroyable.
— « C'est .<i impossible, n'esl-ce pas? me disait le pauvre ûcmme, o est si impossible qu^elle n'est donc pas si coupable
de m'aToip toujours repoussé, d'avoir cherché 'me consolation ! C'est si impossible qu'on puisse m'aimer. 50, — • Hélas ! ajouta Catherineen pleurant, que Dieu me pardonne cette dureté, je Tai cruellement payée.
« A partir de ce jour, mes soins étaient presque insupportables à M. Ménier, et cependant chaque jour il devenait plus malheureux ; c'est à peine si on le comptait pour une personne dans la maison. Ah! le monde est ingrat! plus il faisait de bien, plus on se moquait de lui : « Ce n'était pas bonté, disait-on, c'était faiblesse. » Je me repentis de le voir si isolé, si triste ; je fls si bien que peu à peu il me souffrit encore près de lui, mais ce mot lui revenait sans cesse :
— « C'est si impossible ! » me redisait-il quelquefois avec nn rire qui me glaçait. ^
« Jç ne sais comment cela se fit, mais un jour qu'il avait visité ses pistolets, un jour que je l'avais vu rêver longtemps et qu'il me redit encore le soir ce mot de désespoir : « C'est si impossible! » j'eus tellement peur et pitié de lui, que je lui dis en pleurant :
— « Mais si moi, qui ne suis qu'une pauvre servante, je vous aimais ! »
— « Toi! s'écria-t-il.
— ' « Mon Dieu ! je le vis si heureux que s'il avait pu croire que je m'étais jouée de lui ou que ce n'était qu'un mot de pitié, je l'eusse tué, j'en suis sûre, je l'eusse tué.
— A ce moment de son récit, ditFernand d'une voix émue* Catherine a éclaté en larmes et s'est écriée :
— « Allez, monèieur, j'ai chèrement payé les bienfaits de cette famille pour la mienne. »
— Noble fille ! reprit Fernand. Oh ! pardonnez-moi, madame, de me servir de ce mot pour la qualifier! l'austérité de votre vertu peut s'en alarmer ; mais je suis un homme, je ne porte peut-être pas dans mes jugements la sévérité que vous avez le droit d'avoir ; mais j'admire cette faiblesse comme une action héroïque.
— Vou§ me jugez mal, monsieur du Luc, dit la marquise d'un ton afi'ectueux, si vous peusez que je juge trop sévèrement Catherine, Je sais apprécier le sentiment qui a pu rentrainer; mais il est affreux de penser que mon frère
Q^f t fronté (foe tians cette allbetxm la oonotartioii tpielui (levait uue autre femme.
-- G*e6t qae YooBne BUfes ]iaB que c'est là que madame dénier voulait pousser «on msn» et ^Gathearine le eoopnt aux insinuations de madame Ménier, à ses questioas, à m promesses, a i'ambition défaire forlone qu'Ole lui sup^êfait; c'est alors que, prenant en baiue iBOtre belle-sœur, eUe il»pionna, et ne wulant pas rester sans défense contn elle) die porta Tandar e jusqu'à ia surprendre cbes M. de €aih ceU et madann Méniar fut ■forcée à redouter celle p'eile a?ait Youln perdie pmir raccamplissemeat de ses mdigiia prqiets.
nBRNIËRBS EXPLICATIONS.
Femand a'airéta, respira péniblement et .reprit i
— La liberté par la mort (je suis dur, madame, mais je jQis forcé d'être vrai) ; la liberté par la mort, c*est4-dire JB veuvage, ne venant pas assez vite au gré de matofi ttnler, elle avait espéré s'armer ainsi d'une dispositiop te k loi pour obtenir une séparation ; mais Catherine avait <^ MÊUï des preuves de la conduite de madame MéoieT) et U Mm attendre; d'aUleurs IL Ménier avait plus quejar mais aM|it6 toute autorité; il s'était résigné à n'être plus que le spectateur désintéressé de ce qui se passait danafô maison, lorsqu'on apprit la mort de M. d'Houdaillea.
A partir de ce jour, madame, ce fut de la part de inadame Ménier un calcul constant pour vous éloigaer; votre volonté de ne pas quitter l'Auvergne avant la fia de votre deuil la servit, et il n'a pas tenu à elle que vous n'y fip' siez toujours demeurée; mais, à cette occasion, M. Héoiff reprit cette autorité qu'il n'avii^ lamais revendiquée; i fallut s'attendre à vous revoi/^^ jé m s'arrangea en conséquence. D'après les calculs de mada&e Ménier, vous de* viez arriver le jour du départ de H. de Gancel.
Elle avait exigé ce départ, il Tavait promis, il n'eut pas là force de tenir parole; un mot imprudent apprit à nia* dame Ménier qu'il était encore dans le pays ; ce fat la cause de son refus de venir à la Ruine, ce fut pour l'appeler
LES PRÉTBRI>tIS«' . ^4/
^ «sjger son départ immédiat qn^étte tteffiiéina «a dilte& j, ,et ce que penoone de nous n*a su, c'est o}v M. Méaier a^ait aperçu dans la foiétM. de Cencel, qui, ne tacbant pas qu*OQ irait chasser, y était allé lui-même. M. MéDier ne put donc pas douter d'une trahison, car il ep doutait encore. Madame, un mot d'Ârâmr prononcé hier devunt VOHS, quand il redemanda la clef qui servait à madame Mé* nier pour passer de son parc dans celui de M. de Gancel a pu nous dire qu'Us y mettaioit un mystère qui avait pu tromper tout le monde. O'aiUeurs^ madame, M. Méoier eût-il eu kl conviction de cette intrigue ( ce qu'il n'est permis à pergonne d'affirmer ou de nier}^ ce qui était pour lui, ce qui est pooT beaucoup d'hommes le véritable outrage, c'est la pulilidté ; et ce Êûtdu départ de M. de Gancel publiquement an« aoneé et qui n;avait pas en lieu, ne pouvait s'attribuer qu'à madame Ménier ou à vous.
C'est surtout la pensée que sa femme pouvait vouloir couvnr ses intrigues de votre nom qui a irrité votre frère, c'est eelte maladresse que Victor et vous-même avex mise à ne pas Tûoloir chanter cetteballadeoù il est parlé d*un mari pareille* ment trompé, qui lui apprit que vous craigoies qu'il ne s'en fit ranpUcation et qui Un prouva que voua et Victor savies tout. Or, pouvait-il croire que ce seoret ne serait pas également péaétré par beaucoup d'autres 1 et c^est ce qui a amené Taocident d'avant-hier soir.
te se rappelle sans doute sous queUe appréhension Fer- .naadavait commence ee récit ; il l'avait à dessein prolongé sur des événements anciens, sur les perfides combinaisons, sur fies crûnes de madame liénier ; il y avait alors mêlé de Jemps À autreun mot ou deux relatifs à la maladie de son maii, et malgré tous sea soins pour appeler et iixer les idées .de lâmarqoise sur cette série de combinaisons coupables, de caleuls honteux, il avait vu madame d'Houdtdlles tressaillir tootea les fois qu'ilavait abordé le.siiîet fatal. Â celle derniére phrase qu'il venait de prommcer, elle se troubla visiblement et répéta :
' — L'accident d'avant-hisr... c'a étéaffhiux, n'est-ce pas t ajouta en regardant du Luc avec ces yeux de malade qui ciierche sa dûsLiuée dans la physionomie de celui qui lui parle.
Da Luc, arrivé à ce point de son récit, sembla avoir entrepris une tâche au-dessus de ses forces; maib la pensée d'abandonner cette femme si belle à ses folles terreurs lui* donna un nouveau courage, et il lui dit, en prenant un air presque riant * ^ w
— En vérité, madame, la tactique de madame Ménier a été si admirable qu'il a fallu un concours de circoiistances bien extraordinaires pour Tempôcher de réussir. Bile avait cru éloigner M. de Gancel, et elle avait appelé une armée d'ôpouseurs dont Sommerive, Victor et moi nous étions le bataillon sacré ou la vieille garde. Vous ne vous doutez pas que ce bal et cette chasse vous ont mise en montre à plus de trente beaux garçons à marier dont la visite vous menace. C'est là le gros de l'attaque; mais nous autres nous étions des épouseurs de choix, et madame Ménier avait compté que M. de Gancel absent ne tiendrait pas quinze jours contre la distinction et la position considérée et considérable de Sommerive; ou bien contre la jeune ardeur, la brûlante passion et la charmaifte loyauté de Victor ; ou bien enfin, puisqu'il faut me nommer, contre l'adresse que je pourrais mettre à conquérir un cœur de deux cent mille livres de rente.
La visite nocturne de M. de Gancel a dérangé tous ses projets, et à ce propos, il faut que je vous explique^ madame, pourquoi Arthur a quitté votre appartement comme il l'a fait : c'est qu'à peine il était monté qu'il y avait quelqu'un au pied de votre fenêtre.
— Votre valet de chambre, je crois ? dit madame d'Houdailles.
— Oui, madame, repartit Fernand, mon valet de chambre posé là en sentinelle par une femme qui appartient à madame Ménier, et qui lui a donné deux louis pour cela. Il parait qu'on l'avait jugé assez bavard à l'ofQce pour que madame Ménier, informée de cette qualité, l'ait préféré à tout autre pour cette commission. Arthur sortit donc avec bruit, bien décidé^ s'il était rencontré, à dire qu'il sortait de chez moi, et il we savait homme à lui laisser dire en pareil cas tout ce qu'il aurait voulu, sauf explication postérieure. Cependant, madame, vous savez' ce qui s'est passé dans cette matinée d'hier, jusqu'au moment où vous m'avez chargé d'aller près de M. de Gancel pour prévenir une rencontre à laquelle
LES prétendus; m 149
II. Ménier était résolu; c'est ici, madame, que je vous prie de pie prêter une sérieuse attention, détachée de toute préoccupation ; car le récit que je vous fais a un but plus grave que vous ne le pensez. De la façon dont vous Taccueillerez dépendra peut-être le châtiment de madame Ménier, peutêtre la mort de votre frère ; c'est pour lui surtout que je vous prie de bien peser mes paroles, de n'en pas laisser passer une, si elle ne vous semble pas convenable ou sufOsamment claire, sans m'en demander Fexplication.
— Vous m'effrayez, monsieur, dit madame d'Houdailles.
— Je ne vous cache pas, dit celui-ci, que la position est grave; que M. Ménier est exaspéré, qu'il ne veut plus entendre parler de pardon, et que si vous n'interveniez pas, il résulterait de tout ceci des scandales fâcheux pour votre famille, mais que votre frère est décidé à braver plutôt que de souffrir plus longtemps qu'on ose l'outrager et surtout qu'on ose mêler votre nom à une intrigue^ pour le déshonorer.
— Je vous écoute, monsieur^ fit madame d'Houdailles.
«c Permettez-moi de me retirer un instant pour vous laisser prendre un moment de repos, et je reviens dans quelques minutes, dit Femar^d avec un léger sourire, et il quitta ma* dame d'Houdailles*
LBS ftUATRS ir ÉTENDANTS*
A voir sortir du Luc oc ;;- tnsmhre d^ madame d'Houdailles, l'air tranquille et reposé, on eût ditqu n veuaudese livrer à une conversation aimable. Mais à peine fut-il dans un salon plus éloigné qu'il se laissa tomber sur un fauteuil et qu'il s'écria pendant que Sommerive, le docteur, Cancel et Victor l'entouraient :
— Oh ! sur mon âme, je ne sais si je pourrai aller jusqu'au bout.
— Que dites- vous? s'écria le docteur, vous avez réussi mieux et plus que je ne l'espérais; nous vous écoutions tous avec une anxiété qui s'est bientôt calmée en entendant les réponses et les observations de madame d'Houdailles.
t50 .. LES PRÉTSNBOS.
— C'est possible, mais vous ne h voyiez passait Feroand; vous ne voyiez pas ce visage qui s'altérait par intervalles, œ cegard qui me dévorait avec une curioâté épaAuvaQtôe.Tene», messieurs, je me rappelle avoir couru en ma ^io quelques (Rangers réels : ]*^Uu& en amateur à côté deLamoncièn3 quand Ton nous a' l'ait sauter à. la porte de Ckinstaatioe ; j ad va mieux que cela, j'ai été emporté eu tilëury par uq €h^ val enragé qui me menait droit à une carrière de ciaquante pieds de pro tondeur où je devaiSiBéceesaireoientaietuer, et me tuer comme un imbécile, sans prolit pour persoQQe, aussi bêtement qu un tiomme puisse se tuer, oe qui rend la mort plus déplaisante ; eh bien ! jamais je n'ai ressenti une terreur, un tourment de coeur pareil à celui qui s'est emparé de moi qand j'ai senti approcher le mMient où j'ai dû raconter à madame d'Houdailles la scène qui s'est passéecbes GanceU Thorrible cri qu'a jeté madame Ménier quand la marquise s'est évanouie. La voix est toujours prête à me manquer lorsque je pense que je puis par une parole imprudente, mal calculée, donner à cette appréhension qui la tourmente lé caractère d'un mal réel> et qu'une seconde faiblesse amenée par moi serait la condamnation de cette maibeureose et charmante femme. Docteur, pensez-vous que cela soit nécessaire?
— Oui, reprit le médecin, il faut que madame d'Houdailles comprenne bien qu'il y a eu une horrible machination contreelle, une accumulation de menace?, d'événements pour amener une colère,uae faiblesse, une révolution telle quelle, afin de pouvoir la llétrir de cette imputation avec laquelle madame Ménier perdait sa rivale bien plus sûrement que s'il s'agissait d'une faute, bien plus sûrement qui si elle avait pu 4'accuser d'un crime. Courage, monsieur du Luc^ vous aveî bien oonunencé et vous ne pouvez abandonner votre entreprise.
Fernand ne répondit pas, tant il paraissait abattu ; puis il dit entin :
— Voyons, docteur, vous est-il jamais arrivé de faire une amputation dangereuse, et n'ave^vous pas tremblé en prenant vos aclei s ?
— Quand j'étais convaincu que la mort était cerlwne A l'opération n'avait paa lieu, et que je me dooaais une d^iu»
LBS PRÉTBNDUS. Ul
si légère qii'elle fût de sauver un maiade en lajiratiquanti ]• n'ai jamais hésité.
— Mais vous savez votre métier, docteur, vous êtes un opérateur habile ; au lieu que moi ie ne sais où je toucherai, je ne puis prévoir ce qui peut épouvanter madame d'Houdailles et ce qui peut la rassurer. Convaincu par vous que ce que je vais lui dire est nécessaire à son salut, je ne suis pai assuré de le lui bien dire.
Il se tut, tandis que Sommetive et Victor se regardaient avec embarras.
— J*ai peur, reprit-il tout à coup... J'ai peur.
— Mais, maintenant, aucun de nous ne peut confinuer et récit, et si vous faiblissez. . .
— Messieurs, dit tout à coup Femand en se levant, je le continuerai et j'irai jusqu'au bout avec courage, je voue jure, mais à une condition.
— Laquelle?
— Si je réussis, messieurs, si madame d'Houdailles, bien convaincue de la folie de ses terreurs, redevient la femme al parfaite que vous aimez^ je vous laisse à tous le droit de rechercher sa main comme je le ferai moi-même. Si au contraire jene réussis pas, si en voulant éclairer cet esprit frappé,. je Faveuglais tout à fait, si je la perdais enfin ! je veux pouvoir seul lui demander sa main, je veux pouvoir Tépouser, je veux adopter son malheur et le veiller, comme vous, docteur, avez adopté Tenfant d'un homme que vous aves tué par mie négligence.
~ Si ce malheur arrivait, dit Gancel, je réclamerais ce droit.
-Vous, lui dit Fcrnand, vous, Cancel, vous ne pouvez être le muride madame d'Houdailles; vous m'avez entendu, vous m'écouterozencore,'^et vous jugerez si je vous accuse ou sije combats une de vos espérances; vous jugerez, messieurs, si je cherche à prendre avantage contre l'un de vous de la mission que j'ai acceptée ; mais je suis trop loyal pour ne pas vous dire, Cancel, que si Tamour de madame d'HOudailles vous choisissait, ce serait un malheur pour elle.
— Da Luc, dit M. de Gancel^ prétendez-vous que je sois indigne de ce choix?
— Non, aion cher Arthur, mais il y a entre vous et elle
169 l^ES PRÉTENDUS.
trop de souYenirs cruels. Votre part serait belle, mais la sienne, croyez moi, serait affreuse. La veuve de M. le marquis d'Houdailles ne vous apporte pas un passé dont tous ayez à vous plaindre ou à rougir; mais vous resteriez pour elle celui qui a été, sans le vouloir, Fobjet de cette rivalité qui a voulu la perdre^ et, soyez-en sur, ce serait toujours entre tous et elle un abîme que tout votre amour ne pourrait combler.
— C'est ce que Clara décidera, repartit M. de Gancei avec hauteur.
— Et si elle ne se décide pas en votre faveur, croyez que ce n'est pas moi qui Ten dissuaderai. Mais n'oubliez pas que je me garde le droit du Tépouser si je me trompe.
M. de Sommerive était fort mécontent et du rôle qu'il avait joué et de la petite part qui lui avait été faite dans le récit de du Luc, et au moment où celui-ci allait quitter le salon, il murmura à Toreille de Victor :
— Après tout, une femme de deux cent mille livres de rente est bonne à prendre, en quelque état qu'elle soit, pour un lion endetté.
Ce mot n'avait été dit que pour Victor, mais il arriva a Foreille de du Luc.
11 se retourna vers Sonmierive, pâle de colère et d'indignation.
11 le mesura d'un regard furieux et lui dit d'une Yoix tremblante :
—Ce que vous venez de dire là, Sommerive> est une lâcheté.
— Monsieur ! cria le comte, vous me rendrez raison de ce mot.
— Plus bas, lui dit Fernand ; c'est pire qu'une lâcheté contre moi, c'est une lâcheté contre madame d'Houdaill^. Sommerive, je vous tuerai, sur mon âme, je vous tuerai 1 mais je ne rentrerai pas dans cette chambre»
— Que dites- vous ? s'écria le docteur.
— Eh l ne voyez-vous pas que si le malheur voulait que je ne réussisse pas, M. de Sommerive dirait que j*ai peut-éW aidé à la folie de cette pauvre femme pour assurer mes droits
LES PRÉTENDUS. i5J
fais mes excuses. Du Luc, nous nous battrons quand vous voudrez, comme vous voudrez. Mais entrez dans cette chambre, sauvez madame d'Houdailles. Je vous en supplie, je vous en prierai à genoux s'il le faut^ Fernaud hésitait.
— Du Luc, reprit Victor^ vous n'êtes pas un homme à qui on puisse offrir la fortune pour le décider; sans cela, je le ferais. Vous n*êtes pas un homme à qui Ton puisse faire peur ; sans cela je vous dirais que je vous assassinerais. Mais tenez, si vous n'entrez pas dpz madame d'Houdailles, par une fausse délicatesse je me bararai avec vous et vous me tuerez aussi. Sauvez-la, Femand, ajouta*t-il en pleurant, sauvez-la.
Du Luc tendit les deux mains à Sommerive et à Victor et sortit en disant :
— A la grâce de Dieu, messieurs.
Us restèrent tous quatre immobiles et entendirent sangloter à une porte du salon : c'était Catherine qui était tombée è genoux et qui pleurait avec des larmes. ..
Notre siècle, nos mœurs, nos malheureux doutes ne pouvaient permettre à ces quatre hommes réunis d'imiter cet exemple, de prendre cette humble posture ; mais il fut facile de deviner sous leur silence recueilli que leur pensée s'était tournée vers cette justice suprême à laquelle Femand venait de faire appel* à laquelle Catherine s'adressait si humblement.