‹ Au jour le jourChapitre 33 sur 41 · S88 VISITE FISCALE DANS LA MAYENNE · texte numérisé non relu

S88 VISITE FISCALE DANS LA MAYENNE

an marché quelques sacs de blé que le moindre bidet traînerait aisément^ qui n'attelle à sa charrette deux paires de bœufs et quatre chevaux : en outre, les traits sont d^nm longueur démesurée, et n'ont pas moins de dix oa douze pieds. Le mauvais état des chemins jetant souvent les charrettes dans des fondrières assez larges pour embourber la charrette et une paire au moins de bœufs qui la traînent, ce sont les chevaux qui sont en tête et qui ont plus aisément franchi cet obstacle qui arrachent à la fois la voiture et l'attelage de la fange où ils sont enfoncés. Outre la nécessité, la mode maintient cette manière de voyager du fermior; c'est son luxe quand il va à la ville. Les plus fastueux ont jusqu'à six bœufs et six chevaux à leur charrette, les pauvres n'ont pas moins de deux couples de chaque espèce.

J'ai beaucoup voyagé seul, à pied, à travers les campagnes, et j'ai reconnu avec désolation que bien peu des bons sentiments que TOpéra-Gomique attribue au village s'y sont retirés. Tout en cheminant sur ma rosse, et méditant les instructions peu administratives que m'avait données un inspecteur de l'enregistrement sur l'une des 'personnes à qui j'allais avoir à faire, je rencontrais beaucoup de ces charrettes conduites par leurs maîtres, vêtus de la cape en peau de bique et coiffés du bonnet rouge. Plusieurs fois il m'arriva de leur demander ma route, et toujours je reconnus à leurs réponses, faites d'un ton méchamment sauvage, qu'ils ne demandaient pas mieux que de m'égarer dans ce labyrinthe de chemins creux .

Assurément, je ne m'en serais jamais tiré si je n'avais rencontré la folle. Je connaissais la folle : c'était alors une fille de trente-cinq ans, qui avait dû être fort belle, mais que la misère et la maladie avaient maigrie et perdue. Je la vis, assise au coin d'une haie, telle que je l'avais rencontrée à Laval. Elle portait une robe rouge et était coiflFée d'un chapeau de paille à grands bords, tout orné de vieilles fleurs artificielles. On m'avait souvent conté son histoire simple et touchante. Marie allait se marier avec un jeune gars de Vi- Iré : le jeune gars était beau comme Apollon ; sous l'empire, la beauté d'Apollon ressortait si bien sous un uniforme de grenadier, que Ton eût cru faire injustice au jeune gars en le privant de ce moyen de faire valoir ses avantages. I^a

VTSÏTE FISCALE DANS LA MAYENNE. *îî^î>

cODSCriptiOQ 8*en empara, et au bout de la conscription il se trouYa pour lui une balle qui le tua sans miséricorde pour sa beauté ; sa fiancée Marie l'apprit, sa fiancée M .rie en devint folle, et depuis quinze ans elle court le département eK préparant une couronne de fleurs à son amant, en se parant pour lui, qui doit toujours revenir demain.

Qi>e de fois je me suis demandé depuis si toute passion ta 'a pa? son lendemain comme cette folie, si toute espérance qt^ «ou^ traîne de jour en jour, en regardant demaiu comme to flummet du rocher où doit reposer notre pierre de Sisyphe, vV^'est pas une erreur aussi insensée que celle de la pau^ vre M[d«ie!

J'aperçus la folle, je marchai à sa rencontre; elle m'aborda, comme c'était sa coutume, en me disant : -- Embrassemoi, car je suis heureuse, il reviendra demain.

— Marie, lui dis-je^ veux-tu me conduire à Yillaincs, je te donnerai un sou.

Une circonstance de la folie de Marie, c'est qu'elle ne connaissait pas d'autre monnaie que le sou, qu'elle ne comprenait d'autre nombre que le nombre un ; pour elle, la vie était d*un jour, Vespérance d'un jour. Je ne lui ai jamais entendu demander asile que pour une nuit, assistance que d*un sou* Quand elle en avait plusieurs, elle les perçait avec un poinçon, s'en faisait un collier^ et n'en gardait qu'un pour roflrir dans l'auberge où elle se présentait.

Marie me regarda et me dit paisiblement :

~ Je te connais, tu es bon ; tu m'as écrit une lettre pour lui. Je vais te conduire. Je ne croyais pas la folie susceptible de mémoire et surtout de mémoire reconnaissante ; que de fois on calomnie ainsi la folie au profit de la raison! Mais à vingt ans il est permis de s'y tromper.

Véritablement un jour qu'elle était venue dans nos bureaux, car Marie avait droit d'entrée partout, elle me dicta une lettre que j'écrivis. Je ne me rappelle plus ce qu'eâe contenait, mais l'adresse m*en est restée dans la mémoire.

« A mon ami, à l'armée. » ^

Je voulus la lui faire changer pour apprendre le nom de ce soldat si aimé. Elle me regarda avec une fierté dédaigneuse et me répondit : « Si on ne trouve pas, on demandera à Tempereur, il le connaît, mon ami. » . .«

290 TISITR FISCALE DANS LA MATEfUTE.

Cependant Marie marchait devant moi, et qaokiii*cl)a vie fit prendre une route toute àiiFérente de eelle qui m'annt été iiidiqnc^e, je. la suivais avec confiance. Bientôt noos aorllmes de (ous ces cbtmins emboHés entre de» remparts looffiffi, et nous abordâmes une vaste lande toute hérissée de petites bruyères. Si fietit qu'il fût, c'était un véritai)le désert a&ns tiace li'iiabitution ni vertiges de diemin. "* ^

Nous marchions sous un soleil brûlant, et nous liâti^os notre marche, car un ora<?e se préparait en tournoyaal à lliorizon. Malgré la rapidité de notre course^ nous ne pûmes Tiéviter ; le itnnerre gronda bkutOt et une pluie furieuee nous assaillit. Selon Tordinaire de tous les êtres chez qui la pensc^c morte laisse une grande perceptibilité à lanalura phynque, Torage avait singulièrement ag<té la folk. SDe allait devant moi en gesticulant, en poussant de grand» otii de joie, ea cloutant des vers extraTagaats*

Le tonnerre, e^est mon ami; iMoi.Je Miû laiituie.

Le luimene et la piuie ss vanuBJêj yépoaaerai mon ami.

lions ne rencontrions pins de charrettes, mais par-d par-dà quelques i aysans couverts, de leur Mcque avec mk capuchon de grosse lame. Je demaïKiai à plusieurs s'il n'y avait pas un abri dans les enviions, ils répoodireat avec un :gro8sier ricanement.:

— Garez-vous à la loge & Venfan$.

Et il- me montrèrent une hutte à un quart de limie.Jt dirigeai mon cheval de ce cûté^ert; j'arrivai biefitût àim masure en ruine où je ne pus guère me garer^ car le toit en était d( foncé. Cependant je me tapis dans un coin où un reste de poutre soutenait un reste de chaume, eu iuvitant .Marie à venir prendre place à mes côtés. Mais elle ne lint compte de mon invitation, et, me regardant avec une sorti de pi lié effrayée, elle me fit signe qu'elle allait veiller sur moi. Aus^ilût elle se mit à genoux dans la ma»::!re^ et commença une prière que je ne pus interrompre. ^

Du coin où j'étais, j'apercevais au loin la lande qui m'environnait. Quelques pujsanâ la traversaient rapidement. Je

VISITB FISCALE DANS LÀ MATITKNB. 291

remarquais que presque tous faisaient le signe de la croix quand ils passaient à la hauteur de la hutte où j'étais^ et quelqv es-lins ayant fini par m'a percevoir, s'arnVèrenl dV bord^f%:;t s'enfuirent aussil6t d'un air é[K}Uvanté/Je les sui- Tis des yeux, et je les vis avertissant d'an ires paysans que quelque chose d'extraordinaire se passait oans la loge : ils la désignaient avec des gestes furieux. Je savais que j'étais dans un pays où les loups-garous sont encore eu honneur; j'étais loin de toute habitation humaine, je craignis qu'il ne se mêicLt quelque crainte superstitieuse à l'ilonnemeut des gars, et je résolus de gagner le bourg au plus vite. J'appel» Marie. Mais elle ne répondit pas. Je la pris x)ar ianiiiin, elle demeura immobile. Un groupe de paysans s'étaât formé à quelque distance; je sortis de la masure. Aussilôt Marie se leva et vint près de moi, comme si sa tâche n'eût été accoor plie que du moment que mes pieds me louchaient plus le sol 4e la ioge« Je pris mon clieval par la LriUe let je continuai ma route à pied.

Les paysans nous suivaient à quelque distance ; deusL «u trois tirent mine de courir après nous, mais ils fuixeut retenus fax les autres. Bientôt j'apurçuâ le bourg de Y...;je Tatteignis 'ea quelques minutes, et je me tis conduire au cabaret qui servait d'auberge. Je ne sais quelle mauvaise réputaliion m'avait précédé dans , le village, mais l'accueil qu'on m'y fit me parut peu hospitalier. A mesure que je passais dans la fieulerue tortueuse et boueuse qu'il (lossède, le$ habtlanis s# mettaient sur leur porte et me regardaient d'un air de menace et de crainte à la fois; les i'emmes cachaient les petits enfants derrière elles. J'arrivai cependaRt.à L'-aubeige où I'od me dit fort brutalement qu'il .n'y avilit point de chambre. 3e ne comptais pus demeurer dans ce taudis, car en ma qualilié d'agent du gouvernement, j'étais assuré 4e i'ho&pitali té administrative des grands de la commune; cependant la réponse me parut si impertinente que j'insistai, ie fi'obtins <iu'un refus plus craintif, mais également obstiné.

Pour des raisons de jeune homme, et en vertu des instruc-

^ tiens .secrètes de mou ami de l'enregistrement, j'iivais fait

'choix d'un logement. Ma première visite fut dune pour le

percepteur, au heu de m'adresser au maire. Qn ne m'avait

pas trompé : la perceptrice était une femme de viagt-ciDq

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uiis, fort joUe, fort éveillée, trés-éiégante de propreté, de cbamsare étroite, des mains soignées ; lorsque j*entrai ches elle, son mari était absent; elle minspecta d*abord avec une assiiranc3 très-connaisseuse, et me demanda ce que je vou- Idibf lorsque je lui eus détaillé les motifs de ma visite , ^e parut réfléchir, puis m'offrit, en baissant les yeux, d'accepter une chambre chez elle. Cette offre de loger dans sa maison me parut une simple politesse^ et cependant je Tacceptai, mais je crus devoir excuser mon empressement en racontant à ma belle hôtesse Taccueil qu'on m'avait Tait au Tillage; elle me Ht dire les circonstances qui l'avaient précédé, et alors elle s'écria avec un véritable élonoemeot : ^

— Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous fait là? Gomment, pendant l'orage, vous avez été vous cacher dans la log^ à CeitfafUf

^ Qu'est-ce donc que la loge à l'enfant? ^ Mais, me répondit la perceptrice, cest la maison des sorcières, le me pris à rire.

— Ne riez pas, me dit-elle, c'est là qu'elles font leur malôflces;la dernière fois que cela est arrivé, c'e&lpom d^cou- Trir un trésor qu'on disait enfoui dans une closerie de M. de Talleyrand. (M. de Talieyrand possède dans cette partie du département une quantité de petites fermes nommées cloaeries dans le pays). Ces femmes ont volé un enfant nouveauné, avant qu'il ne fût baptisé, et elles Tout emporté dans leur repaire; il leur faut pour leur charme un garçon n<»i baptisé ou une jeune fille vierge; et de peur de se tromper, elles préfèrent les petits enfants.

Cette épigramme fut dite avec une sainte naïveté ; ma pei^ ceptrice continua :

— Elles ont ouvert la poitrine au pauvre petit, et lui ont arraché le cœur après l'avoir mutilé.

— Gomment?

— De manière à le rendre bien malheureux^ s'il eût sntvécul

Blie rougit ; ]e compris.

— Enfin, ajouta-t-elle, elles ont fait ensuite bouillir tocl cela dans une chaudière, et, leur opération achevée, elles oui dispersé les lambeaux dn c^avjçe toui ^jjtour de la loge.

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