‹ Au jour le jourChapitre 5 sur 41 · II. SilQ0!l · texte numérisé non relu

II. SilQ0!l

Prosny ne s'attendait pas à voir accueillir la nouvelle de ce mariage avec satisfaction ou même avec inâifférecice: mais il lui suffisait qu'elle lui servit de justificaticwa, et qu'elle ramenât la bonne intelligence entre lui et sa tanta, et il réussit.

H &ut être bien triste de cœur, pour mettre au rang d'un bonheur le calma dans la souffrance.

Cependant Sylvestre paya encore ce bonheur bien cher ; en dEet, mademoiselle de Prosny prit M. de Bellestar à partie^ et l'accabla des noms les plus outrageants. • J'ai dit, je crois, qu'on est toujours un peu^ et même trèsheureax d'entendre dire du mal des gens qu'on déteste ; mais les injures de mademoiselle de Prosny étaient dites dans un sens qui les rendait plus cruelles à Sylvestre que les plus grands éloges qu'elle eût pu faire du marquis^

AO JOUB LE JtMJl. m

— tjOnuncnt! éfeast-^ifte, m bomne et son noB, «âe ton rang, de «a fortune, époiMKr ^at àeiDoisette Darsod I Mbit c*est donc m goujat, un cuistre? &a^ donc ni ooeur ni hm^ neuT?... <Test im nnsérable, un imliécile, ihi sot, ete^ etc.

Si Sylvestre avaâteo à exprimer son cqpinion sur ce mariage, VL est probable qae les mômes termes se suaient reii» contrés dans ses phrases; mais voici eocBment c^es etteseni été construites : — C!omment ! ce sot, ecA imbécile, ce cuistre, parce qu'il a un nom et un rang, épousera mademoiseUa Durand, etc., etc.?

€e qol est bien tËSërent, quoiqu'au fond M. de DeUestarna fCit un cuistre et un imbécile aux yeux de la tante et du n&> Yeu que parce qu'il épousait mademoiselle Durand

Une fois cette première bordée lâchée. Sylvestre demanda à mademoiselle de Prosny de ne plus parler d'une chose qui avait manqué les fôcher sérieusement.

La vieille y consentit avec une facilité qui charma Sylvestre.

Le pauvre garçon ne vit pas ou ne comprit pas &e sourire cruel et triomphant que hissa échapper mademoiselle de I^osny, et qui signifiait sasis doute qu'elle avait quelque chose de mieux à faire, de la nouvetie qu'eUe venait d'q[h prendre, que d^en tourmenter swi neveu.

Je n^ai envie de faire aucune finesse avec vous ni avec mes lecteurs, et ]e dois vous dure que j'ai mUe raâsons de croire que la lettre anonyme arrivée, le 17 au matin, à M. de Bellestar avait éternise, le 26 au soir, à ki petite poste qui se trosve chez l'épicier du com de la rue Moathoioa et du fuibourg Poissonnière.

Or, c'est le bureau le plus rapproché du logement de mademofeeîle de Prosny.

11 en faut moins pour faire soupçonner un simple ennemi, ce devrait être assez pour faire pendre une vieille femme méchante. Malheureusement en ne pend plus.

Se ne sais si je pourrai découvrir quelque chose sur ce qui se passera aujourd'hui 28, mais j'ai tellement intrigué, que je suis de la soirée de demain 29. Je pense donc qu'il faut re« mettre ^espoir d'avoir des nouvelles nouvelles au 30. «^ • J'oubliais de vous dire que la fameuse robe de mérinos avait été achetée par Prosny pour sceller, par un présent splendide, la réconciliation intervenue entre lui et sa tante.

Ceci rentre dans mon système sur la manière dont se font les histoires.

Otez à celle-ci la rencontre à l'égUse, partant point de que» relie entre Prosny et sa tante, point de réconciliation, point de robe, point de nouvelle rencontre, et point d'invitation à la soirée de Sabine.

Mais, que dis-je? ôtez ou ajoutez une minute à chacune des circonstances de cette histoire, mettez ou ôtez un fétu de paille sur le chemin qu'elle parcourt, et rien de ce qui est arrivé, rien de ce qui arrivera n'eût existé.

Oh ! que l'homme qui a le bonheur d'être dans un bagne quelconque est heureux !

Je veux dire que l'homme qui a au pied la chaîne d'une profession, quiforce sa fortune à marcher dans un chemin tracé d'avance et dont il ne peut pas s'écarter ; je veux dire que l'homme qui a aux deux jambes et aux deux mains la chaîne du mariage qui le maintient dans l'enclos matrimonial dont il ne doit pas sortir, je veux dire que celui-là est heureux.

Mais celui dont l'existence est libre, celui qui est le maître de se faire une route, ou plutôt qui est à la merci de la route qui s*ouvre la première devant lui, celui-là est un garçon bien à plaindre.

Tout le monde décide de lui, et le puissant qui le flatte, et le misérable qui l'insulte, et surtout votre beau regard noir^ madame, qui brille sous vos longs dis comme les feux du diamant qui rattache votre guimpe sciatiUent sous la maiw tille de dentelle noire dont vous vous enveloppez.

AU JOUR LE JOUR. tn

Ah! pauvres nous! comme on dit en Languedoc.

A demain, si j'ai quelque chose de nouveau.

La journée d'hier n'a point été si nulle que je le prévoyais, et ménfe, à mon point de vue, ce que j*ai à vous raconter a une portée immense.

^ Vers midi on a annoncé mademoiselle Aurélie de S... chez madame Simon : Sahine était avec sa tutrice ; les deux amies ont été très-firoides en apparence devant madame Simon.

Mais, à Tempressement que mademoiselle de S... a mis à suivre Sahine chez elle, lorsque celle-ci lui a proposé de lui montrer les ravissantes emplettes qu'elle avait faites la veille, il a été évident pour madame Simon que ces deux jeunes cœurs avaient quelque chose à se dire.

La honne madame Simon .a été un moment jalouse du bonheur d'Auréhe. Oui, le mot bonheur est le vrai mot.

Quand le cœur, soit parce qu'il a heaucoup souffert, soit parce qu'il n'a rien à reprocher à la vie, a gardé de l'indulgence après l'amour, de la pitié après la joie ou le malheur, de la jeunesse après la jeunesse, le cœur se plaît à ces confidences ignorantes d'un cœur qm commence; il a des paroles charmantes pour ces inquiétudes folles qui jettent la première tourmente dans le calme candide d'une âme pure.

C'est une si rare vertu, quand on n'est plus jeune, d'aimer les jeunes gens, de regarder comme les bienvenus ceux qui Yont vous prendre votre place, votre empire, vos triomphes, 8i petits qu'ils soient, ceux dont la seule présence vous dit : — Allons, il est temps que vous commenciez à espérer moins et à vous souvenir \m peu.

Eh bien donc, salut, jeunesse brillante et dorée, cheveux blonds, frêles tailles, gracieuses étourderies, chaudes aspirations, rêves immenses, félicités inaperçues, votre tour est venu!...

Vivez, vivez, et ne vous moquez point des cheveux giis

106 , kV lOUR lE JOUR.

qui Y0U8 semeimeot et des coeuars qui voudrai^tbii»! vous dire : — J*ai passé par là,

C'«Bt ainsi qne peosait madame Simon... Mais elto ne demanda rien à qui sernihlait se déâer d'eUe, et passa chez sou mari.

Mon farfadet, mmi totm, mm esprit, peut l»en découvrir et ^to ce qni se passa alors entre ]b Biairietla{eKEKme;niais ce qm s'était dit à une laieure où il n'est paroûft à peisûDjse d*écouter aux portes, j© n*ai pu le savoir.

n fent donc que vous et mes lecteurs vous preniez l'en» tretien au point où il commença à la darté du soleil.

— Eh bien ! mon ami, dit madame Simon à son mari,, astu fait ce qui est convasu? — J'ai écrit à M. de Belkistar^ qm m'a répondu en deiux mois,, que voici :

» A ee seir, pour la fête de mademoiselle Durand, et j'eapère que vous iserez content de moi. »

Miadame ^mon lit une petite moue f^inine qui exprima supérieurement ce qu'elk pensait du content^aaent que M. de fieïlestar éprouvait de lui-même.

M. Simon répondit par un petit mouvement qui avait aussi ^ signification trés-daire ; car madame Simon reprit tuBslËfl^ :

— C'est delà prévention, je le veux bien... D'ailleurs, nous vearroQs. Hais ce n'est pas cela que je te demandais... à^tix dit à M. de Prenuiy ce que tu attendais de lui? — Ma diêfœ amie, répondit M. ^mon, j'ai beaiicoup réflécM à tout ce9^ depuis ce matia. Ge n'est xd <:^veaaJaJe, oL.^ bumain. •^ Voilà que tu recommences.

— Cest que je ne vous comprends pas, vous autres femmes. On vous dmme, en général, un tact pax&it; cm. vous reconnaît des délicatesses de coeur dont nous autres bommcs nous ne nous doutons pas, et lorsqu'il vous passe une idée dansla tête, lorsque votre cunosité a été excitée le plus fouvent p^ vos propres ^uppositifios ; fom avoir raistm do

cette idée, pour satisfaire cette curiosité, vous faites des choses inouïes, barbares, atroces... ^

Madame Simon rit au ne^ de son mari, qui lui répondit moitié gaiment, moitié sérieusement : — Je te dis que vous planteriez un couteau dans le cœur d'un homme pour en faire sortir ce qu'il y a. — Bah ! dit en riant madame Simon, si cela fait sortir ce qui TétouiTe, c'est un bon remède, c'est une opération chirui^cale très-rationnelle. — Ma chère amie, dit M. Simon avec une expression sérieuse, quand on frappe au cœur, on tac. —Allons... allons, ne vas* tu pas te servir de grands mots romanesques, toi qui les détestes? — C'est que je ne te comprends pas, ou plutôt j'ai peur de te comprendre, et ce serait une feutc... — Ta, ta, ta, ta, fit madame %mon en couvrant la voix de son mari. 11 ne s'agit pas de cela, il s'agit de ta promesse... ^ Mais...

— Me Tas- tu promis, oui ou non?... — Assurément, mais...

— Iln*y a pas de mais... Je veux, j'exige que vous tenies

votre promesse entendez-vous? — Soit, tyranne, dit

M. Simon en embraseant sa femme qui passa les bras autour in cou de son mari, et qm lui dît avec la mine la plus diarmante : -- lyaîBeurs, tu «dl as presque autanC envie que moi...

Avant que H. Simon eût pu répondre, madame Smon était partie, et l'avoué, l'œfl fixé sur la porte par où die veiMdt de sortir, dit doucement :

— Elle a raison... nous nous aimions, et nom soilUMi encore beureux... illoBS, royona^-

M. Simon quitta son appartement et descendit à son étude.

En passant dans le cabinet de Sylvestre, il le pria de le «uivre.

Lorsqu'ils furent dans le cabinet de l'avoué, celui-ci prit un carton rempli de papiers, et dit à Sylvestre d'un ton tout à fait ordinaire : — Mon ami, j'ai un service à vous demander.

Sylvestre jeta un regard sur trois ou quatre liasses de papiers que M. Simon tira du carton, et répondit : — Tous mes moments ne vous appartiennent-ils pas? — 11 ne s'agit pas d'un travail qui concerne l'étude, mais d'une chose qui m'est personnelle et qui demande à être faite d'ici à peu de temps, et vous savez que les affaires du Palais vont, durant quelques jours, me retenir plus que de coutume ; je n'aurai guère le temps d'établir un compte aussi considérable que celui de ma gestion des biens de Sabine.

M. Simon n'eut pas le courage de regarder Sylvestre après tcé paroles.

11 délit une liasse de papiers sans trop savoir ce qu'il faisait, et il ajouta : — Vous trouverez là toutes les pièces relatives à cette gestion : les titres de propriété, les in- Tentaires, les quittances, les inscriptions, les baux, les... délibérations de famille... les..,

M. Simon eût volontiers énuméré toutes les esj[^èces do papier timbré qui composent une liasse de mineur, car il n'osait regarder de Prosnyï dont il atteDdait un mot; mai?

son «lence lui fit peur, et il se décida à lever les yeux sur lui.

Sylvestre avait le visage douloureusement contracté et respirait péniblement, comme c[uelqu'un qui a reçu ua grand coup dans le cœur et qui se remet lentement.

— Qu'avez-vous donc? lui dit M. Simon.

Sylvestre fit im geste qui voulait dire : — Rien. — Vous souffrez? — Un peu ; depuis quelque temps j'ai des suffocations qui heureusement se passent vite, répondit Sylvestre d'une voix sourde. — Ce travail vous sera peut-être trop pénible? — En aucune façon, monsieur. -- C'est que je désirerais que vous pussiez le faire ici, dans mon cabinet; je ne me soucie pas qu'on voie cela à l'étude. — Je m'installerai ici Et pour quel jour voule^vous que cela soit terminé? — Mais... le plus tôt possible.

M. Simon tint un moment sa phrase en suspens. Âpres avoir reculé devant l'épreuve que sa femme lui avait demandée, il obéissait à un désir instinctif de la pousser jusp'au bout, du moment qu'il l'avait commencée. 11 s'arrêta donc un moment et reprit : — Et le plus tôt possible, c'est d'ici à deux ou trois jours. Je crois que je vais marier Sabine à M. de Bellestar. Et, avant de parler publiquement de ce mariage, je voudrais pouvoir mettre sous les yeux du marquis l'état exact de la fortune de sa future. Si une difficulté devait s'élever à ce sujet, il vaut mieux que ce soit maintenant que plus tard. — Vous avez parfaitement raison, dit froidement Sylvestre. Et quand vous convient-ii que je commence?

Le corps était immobile, le visage impassible, la voix précise et ferme, mais la souffrance était partout.

Le nez était pincé comme à l'heure où la mort va venir, l'oeil avait un regard auquel il n'y avait pas de but, on entendait battre le cœur à coups pressés et sourds.

H. Simon eut honte de la faiblesse qui l'avait fait céder &

ma(]aine Simon, et de la cruauté qu'il venait de montrer Im» même ; il répondit à Sylvestre en se levant : — - Vous commencerez... plus tard... je vous le dirai...

Et il quitta son cabinet en en poussant la porte avec nne violence qui Tempêclia de se fermer.

n était temps, une minute de plus à la tension excessive de cette douleur qui ne voulait pas éclater, et la vie se fût peut-être rompue ; le cœur eût étouffé dans la poitrine s'il n'avait pu s'épandre au dehors.

M. Simon s'était arrêté dans le cabinet de Sylvestre, aussi malade que lui du mal qu'il venait de lui faire.

Tout à coup il entendit un grand bruit et un grand crL U retourna à son cabinet, et vit Sylvestre qui était tombé assis dans un fauteuil placé devant le bureau où il devait travailler. 11 avait frappé la table du front; ses deux poings fermés étaient croisés au-dessus de sa tête, comme s'il eût voulu l'attacher à cette place ; il s'échappait de sa poitrine un gémissscmenî sourd et encore étouffé...

M. Simon n'osa avancer ; il eut peur, après avoir fait le mal, de l'aggraver encore par sa présence... 11 était dans une horrible attente.

Tout à coup cependant cette souffrance extrême se fit jonr.

Sylvestre se releva et laissa échapper un cri désespéré, puis il se rejeta avec fureur sur cette table, il la frappait de sa tête et de ses poings, il s'y roulait avec frénésie. C'était effrayant ; mais iï parlait, il sanglotait, il pleurait; le daagçr était passé.

Cependant ce paroxysme nerveux se calmait quelquefois]; mais il reprenait presque aussitôt avec une nouvelle violence.

M. Simon s'approcha, et prenant Sylvestre dans ses bras, il le força à se redresser en lui disant : —Allons, Sylvestre» du courage.

Uamitié et la douleur ont des instincts ou, si vous vouloi

que )^ 106 serve du mot grammatical, elles ont des ellipses sublimes.

0 suffîsait c[ue M. Simon parlât en ce moment à Sylvestre, peur qu'en lui recommandant d'avoir du courage, il lui eût (Ut tout ce qu'il avait compris ou deviné ; et Sylvestre comprit aussi et devina ce que voulait dire M. Simon, car il se détourna violemment de lui en lui disant : — Non, monsicor, non, voyez-vous; c'est infâme!— Sylvestre... — Ab! monsieur! c'est très-mal... c'est mal... ce n'est pas bien.

H est difficile de dire ce qu'il y avait de désespoir croifrsant dsms ce reproche dont les expressions allaient en s'affaibUssant.

M. Simon était horriblement embarrassé; il avait trop numtré qu'il comprenait la douleur de Sylvestre pour pouvoir paraître en ignorer le motif; d'un autre côté, avait-i! le droit de forcer ce malheureux à lui dire le dernier mot de cette douleur?

Sylvestre était anéanti, abattu.

M. Simon lui tendit la main et lui dit : -* Pardonnez-moi, Sylvestre, et laissons là tous ces papiers. — Oh non! s'écria Sylvestre en se levant résolument; non, monsieur, non^ ce travail... il faut que je le fasse.— A votre tour, Sylvestre, ce fl'est pas bien ; j'ai eu tort, et ce tort, vous voulez que je l'aie jusqu'au bout, en vous condamnant à faire ce travail. — Oh ! non, monsieur, non, ce n'est pas contre vous que je prends cette résolution, c'est contre moi-même, il iaut que je le fasse, croyez-moi, il le faut.

n y avait une mélancolique exaltation dans le visage de Syhrestre pi^dant qu'il parlait ainsi.

M. Simon en fut plus ému encore que de sa douleur ; il admirait Sylvestre, et, il faut le dire, l'admiration da38 un psffeil cas es;t la tendresse de l'âme exaltée à son plus haut degré.

PouTjprà vous ii^poscr cette peine? lui dit M. Simon.

llî AU JOUR LE JOUR.

—Ah! lit Sylvestre avec un sourire amer, j'ai été durement élevé dans ma vie matérielle, il faut que je fasse de môme' Téducation de mon cœur. Quand je suis resté seul à douze ans avec ma pauvre tante, à qui il restait juste de quoi me faire vivre jusqu'au jour où je pourrais travailler, j'avais en* core des délicatesses d'enfant gâté, j'avais des dégoûts que mon père ne contrariait pas... mon père était si bon!

Deux larmes tombèrent des yeux de Sylvestre à ce souvenir. 11 se remit, et, souriant encore dans sa souffrance, il reprit : — Mais ma tante n'avait point de faiblesse pour ces caprices d'enfant : elle disait que ce qui était bon pour Tun devait être bon pour tous ; elle disait, et elle avait raison, que quand on est pauvre, il ne faut rien dédaigner, rien détester. AiQsi elle choisissait, à rencontre de mes goûts, les pauvres mets de notre misérable nourriture... J'ai souffert bien des fois pour vaincre des répugnances que je croyais invincibles, et je suis parvenu à les dominer...

M. Simon écoutait Sylvestre d'un air si triste, que celui-ci reprit en souriant : — Ah! vous ne saviez pas ces misères de la misère!... 11 y en a bien d'autres, allez!

Sylvestre s'arrêta et rejeta les souvenirs qui se présentaient à lui, et, toujours souriant, il continua : — Eh bien! monsieur Simon, ce que ma tante a fait pour ma nature physique, je veux et je dois le faire pour ma nature morale, n y a en moi peut-être des sentiments... des haines injustes, des idées qu'il faut que je brise... Laissez-moi faire ce travail, monsieur Simon, je le... Oui, reprit-il avec un accent d'àmère pitié sur lui-même, oui, je le mâcherai jusqu'à ce que j'y sois insensible, comme j'ai fiait autrefois pour les mets favoris de ma tante. — Quand on est pauvre, disait-elle, il ne 'faut rien haïr.

Il se frappa le front et ajouta en se détournant : — 0 ne faut rien aimer. — Vous le voulez? lui dit M. Simon avec une satisfaction qu'il ne put déguiser; eh bien! tant mieux...

tant mieux. Sylvestre, lui dit-il ; ce qui est bien ne nous est pas seulement compté devant Dieu. Mon ami, lui dit^il en lui tendant la main, je n'en veux plus à ma femme de Tépreuve qu'elle m'a forcé à vous faire subir... — Et pourquoi?... — Sylvestre, embrassez-moi, et souvenez-vous de ce que je vous dis : je viens d'apprendre seulement à présent ce que vous valez; mais les femmes s'y connaissent mieux que nous. — Que voulez-vous dire ?... — Vous venez demain à la soirée de Sabine, lui dit M. Simon.

Sylvestre devint rouge, et puis paie, et puis rouge.

M. Simon eut peur de voir recommencer la douleur qu*il avait causée, et, se laissant aller à la pensée qui le dominait en ce moment, il eut l'imprudence de dire à Sylvestre : — Laissez là ce compte ; il n'est plus peut-être aussi pressé que ]e le pensais.

Heureusement que Sylvestre ne comprit rien à cet ordre ; car s'il avait eu la moindre idée de la pensée de M. Simon, il en serait tombé par terre.

M. Simon n'avait pas achevé sa phrase qu'il s'en était déjà* repenti ; il profita de ce que Sylvestre n'y avait rien vu, et' reprit rapidement : —Venez toujours demain soir... J'aurai peut-être besoin de vous.

Voilà donc ce qui se passait bien

11 est près de neuf heures, et je suis obligé de laisser en arrière quelques petits incidents de la journée : car il fauti que je parte pour la fameuse soirée.

Dans ma prochaine lettre, je reviendrai sur ce que j'ai oublié, et je vous donnerai des nouvelles de ce soir, si cepen* dant il se passe quelque chose d'important dans cette soirée où je vais.

fU AU JOUR LE JOUR.

La réunion de Sabine était ravissante.

Que la jeunesse est belle l que toutes ces blanches robes, si simples, parées seulement d'un frais ruban ; que ces têtes gracieuses, seulement couronnées de leur abondante cheye* lure; que ces douces timidités, tout à coup interrompues par un rire trop bruyant; que cet amour naïf de la danse; que ces regards furtifs et malicieux, pleins d'observations et de confidences ; que ces légères nonchalances, soudainement réprimées par un coup d'œil maternel; que toute cette vie qui commence à se dépouiller des étroites enveloppes de Tenfance, la fleur qui s'épanouira bientôt dans toute sa splendeur, que tout cela est un spectacle charmant, et qu'il fait bon, quand on a le cœur triste sans envie, d'aller s'asseoir parmi ces belles filles, de respirer cet air chargé d'espérance joyeuse qu'exhale la jeunesse, de reposer ses yeux qu'ont aigris les larmes sur ces douces couleurs, d'entendre, ^rès les cris sauvages des partis, après le creux tintement des avocats de l'humanité, après les acres discussions des affaires de chacun, qu'il est bon d'écouter le vif et brillant babillage de ces frêles oiseaux qui s'essaient à voler hors du nid maternel : et que de charmants fantûmes viennent alors se mêlei^ k ces êtres cliarmants!

Oui vraiment, la réunion de Sabine avait un aspect déli' cieux.

Elle était déjà au complet de ses plus jeunes invitées, que ni M. de BeUestar ni Sylvestre n'avaient encore paru.

Le petit salon et la chambre de Sabine étaient parés de

AU JOUU LE JOUR. ItS

délicieux bouquets ; mais il en était un remarquable par son énormité, plus remarquable encore par ce qui Tomait.

Le pied de ce bouquet était attaché par im magnifique collier de perles, auquel pendaient deux boutons doreilles du pins grand prix. Au centre du bouquet, et du milieu d'un dahlia, sortait im brillant d'une valeur extraordinaire.

Ce bouquet, tous Favez deviné, étwt celui de M. de Bellestar; ces bijoux ceux de Sabine, que le marquis avait retirés de chez le joaiUier.

Voici le billet qu'avait accompagné ce bouquet:

« Mademoiselle, en acceptant mon nom et ma mam, vous m*avez donné le droit d'espérer que tout était désormais de moitié entre nous.

» Voulez-vous me permettre d'ôîre pour ma part dans la noble action que vous voulez faire? Ce sera m'assurcr tout à fait de mon bonheur. »

Ma foi... ma foi!... Vous savez, il y a de ces mots, il y a de c^3 choses qui vous frappent tout k coup, et qui cependant vous laissent dans lincertitude sur leur valeur réelle.

Ce n*est pas ordinaire, et cependant on se demande: Estre bien, est-ce mal ? est-ce une grosse sottise ou une heureuse hardiesse? est-ce un mot fin ou une niaiserie prétentieuse?

Qu'en pensez-vous?

li y a un proveibe qui dit : « Tant vaut l'homme, tant mut la chose. »

D'un autre que M. de Bcllestar, d'an esprit véritablement dfitingiié, fier, généreux, d'un bel élégant, le bouquet et la lettre eussent été parfaits; mais de ce marquis herculéen, calculateur et progiecsif, cela me semble bien différent.

Cependant il y a un autre proverbe qui dit : « Tout est iHcn qui finit bien. »

Et il faut le dire, & Parrivée du bouquet et de la lettre, madame &inoQ, la femme excellente et pleme 4e délicatesse,

lenfiofitlB secvets du cœur, avait été heureuse de le voir.

— CTest un cœur triste aussi, s'était-elle dit.

£t «{aaique cette fraternité de mélaucolie dût rester muette entre eux , elle avait compté sur la tristesse de Syl- Testre comme sur une compagne de la sienne.

n y eut alors dans Tâme de Sabine un triste retour, une truelle déception. Elle en voulut à Silvestre d'être calme^ d'être fort

Gomme elle s'était sentie abandonnée quand son tuteur lui avait remis , sans ses remontrances accoutumées , For qu'elle lui avait demandé, il lui sembla qu'elle demeurait seule cette fois encore.

Ce qu'elle garda de cette Impression, je ne puis voii& le dire, car elle reprit immédiatement son aisance, sa bonne grâce, la liberté de sa parole vive et enjouée, si bien que personne n'y vit rien ; et Sylvestre aussi fut ce soir-là ce qu'on appelle tout à fait un homme du monde, causant sans embarras , ne se mêlant au mouvement qu'avec la retenue que donne le savoir-vivre» sans cependant s'en écarter comme un homme morose.

Mon Dieu! mon Dieu! mon roman sérait-il fini?

J'ai beau regarder, j'ai beau examiner, je ne vois rien^ |e ne devine rien.

Voilà la soirée finie.

Mademoiselle Âurélie de S... n'est pas venue : pas ua mot, pas un regard échangés et qu'on vole au passage.

Hélas! on se lève, on se salue, on part; le rire est sur toutes les lèvres...

0 misérable histoire commencée au hasard! n'auras-tu pas de dénoûment?...

Qui frappe?

— Monsieur, c'est un paquet. — Voyons.- Je brise l'enveloppe.. .

C'est de lui, c'est de mon lutin ^ c'est de mon eqsiaa : O

mon sauTeor, mon ange gaidien, mon mouchard, sois béni de toutes les bénédictions qu'un romancier peut appeler sur la tête d'un bomme qui lui donne une idée !

•— Votre moucbard vous donne donc des idées? — Ncd, mon cher ami, il m'envoie une lettre... deux lettres...

Une de Sylvestie et une de Sabine.

Par laquelle commencerai-je ?

Ha foi, par la première, c'est asses original.

DEUXIÈME LETTRE VOLÉB,

De Sylvestre à Jules P. ^

J'ai suivi votre conseil, Jules , et maintenant je suis calme, je suis fort, je suis content de moi, je ne veux plus rien savoir de ce que je poursuivais encore hier avec tant d'anxiété.

Ces paroles de M. Simon, que je n'avais pas encore entendues, et qui, deux heures après, me donnaient le vertige de la joie, tout haletant que j'étais encore du vertige de la douleur, ces paroles , je les ai réduites à leur juste valeur.

Mon patron m'a estimé, parce que j'ai eu le courage de n'en pas vouloir à une femme des bassesses de son père.

M. Simon est un homme de bien, et au lieu de quinze cents francs que je gagne, il m'en donnera peut-être dixhuit cents, peut-être deux mille ; je serai bien payé.

Je vous ai dit que je devais aller à la soirée de mademoiselle Durand, et je vous ai promis de Vous rendre compte de ce qui s'y passerait.

Je n'ai rien senti, je n'ai rien éprouvé, j'ai pris du tfie, j'ai mangé des petits gâteaux, j'ai fait comme tout le

monde.

Vous avea raison, Iules, toutes les espérances, toutes les

ambitions, tous les rêves, toutes les douleurs môme aboutissent au néant ; je crois que je deviens un homme comme les autres, il me semble que je n'ai pas souffert. # J*ai mis le pied sur mes ressentiments et sur mes souvenirs, j'ai jeté ma dignité à terre conmie un lâche jette ses armes, je me suis dit :

— Il faut faire ma vie comme chacun fait la sienne à présent, il faut tout oublier quand on est pauvre, et marcher à la fortune d'un pas égoïste, sans regarder derrière soi, sans se souvenir d'un père mort siu: un grabat, d'une mère morte sans couverture. Il faut penser à soi d'abord, et souhaiter que la mort nous déhvre bientôt du dernier fardeau que nous a légué la femille.

Mademoiselle Durand est toute-puissante sur l'esprit de mon patron : je saluerai avec tout le respect possible la fille du spoliateur de mon père. Elle s'est plainte à son tuteur de ce qu'un jour mon regard avait osé braver le sien; désormais je baisserai les yeux devant elle.

M. Simon a voulu me châtier de celte impertinence; j'ai accepté le châtiment, et il me paiera de ma lâcheté. ITai-je pas appelé cela tout à l'heure du courage ? Oui, vraiment; et maintenant dites-moi, Jules, est-ce du courage, est-ce de la lâcheté?

Où donc est le vrai mot des choses d'ici-bas? Eh! qu'importe de quel nom il* faut les appeler, pourvu qu'elles nous servent à parvenir!

Oh ! je parviendrai, Jules, je parviendrai. Il arrivera un jour où je serai son égal, un jour où je pourrai peut-être l'atteindre dans le monde orgueilleux et opulent où elle va cacher son nom déshonoré sous un noble nom, où elle va confondre sa fortune volée dans le loyal héritage d'une illustre et honnête famille.

Puisque c'est l'argent qui est la vertu , j'aurai i» Vq> gent.

Or, comme j'étais allé chez mademoiselle Durand avec ces sentiments dans le cœur, comme je ne l'enviais plus, comme je ne la plaignais plus d'être ce qu'elle est, j'ai été parfaitement à Taise dans ce salon dont hier j'avais peur de franchir le seuil.

Vos prétextes sont hons, mon ami; ils m'ont tellement changé, qu'ils ont, pour ainsi dire, refait mon être tout eii> tier.

Je l'ai regardée, et je l'ai trouvée moins belle; je l'ai écou* tée, et j'ai trouvé sa voix moins douce ; mais je ne suis pas aUé jusqu'à la trouver laide ; je ne suis pas allé jusqu'à trouver sa voix aigre et criarde; je ne suis pas allé jusqu'à l'injustice et à la haine, je me suis arrêté à l'indifférence.

Je vous l'ai déjà dit, je suis calme, je suis fort, je suis content de moi.

Jules, Jules... je mens, je mens, je mens!

rai la tête qui hrùle, j'ai le cœur qui pleure ; je l'aime, j'en perds la raison, je voudrais en moiurir.

Oh! que j'ai souffert!... j'ai bien souffert! Mais elle n'a rien vu, je vous le jure, elle n'a rien vu.

Quand je suis arrivé, elle saluait M. de Bellestar ; quand elle m'a aperçu, elle a eu l'air surpris. A-t-elle été étonnée de ce que j'osais venir, moi qu'elle avait si légèrement invité?

Quel que soit le sentiment qu'elle a éprou\é, j'ai été fort contre son émotion, et je ne lui ai rien montré du transport de rage qui me dévorait en la voyant parler à cet homme que je hais.

Cependant, je dois vous le dire, c'a été là l'effort le plus cruel que j'aie eu à faire sur moi-même.

Une fois cette première douleur domptée, j'ai senti toutes les autres, mais pour ainsi dire sans qu'elles m'aient ému.

Figurez-vous un homme si bien enchaiué de tous ses membres, si bien hé au poteau qui le tient, la tête serrée au gibet, la bouche bâillonnée, l'œil fermé, tellement pri v

m AU lOUB LE lOUIL

de tout monrement qu*on ne puisse savoir si c'est un homme ou un cadavre : que le bourreau vienne et le flagelle d'un fouet ardent, rien ne bondit, rien ne se défend, le torturé est immobile et nraet; qui peut dire qu'il souffre? Son visage, peut-être, son visage, qui pâlit, et dont les traits se crispent dans la douleur.

Ma volonté a été plus puissante que les liens de cordes et de fer qui maintiennent le patient. Mon visage n'a point pâli, et tout est resté immobile en moi.

Mais quand on détache le condamné du gibet, alors éclate la douleur: moi aussi, j'ai repris la liberté de mes pleurs et de mes cris, et je pleure et je vous dis :

Je Taime ; je Taime encore plus à cette heure que je ne l'aimais hier... je l'aime!...

Oh ! tenez, c'est une horrible torture!

Si vous aviez vu comme elle était charmante et belle!

Quelle grâce, quel éclat, quel charme indicible, quel enivrant parfum d'amour! quel empire î... Oh! que cette femme serait bien la reine du monde !

Et'puis, voyez-vous, Jules, elle est bonne, je sens qu'elle est bonne, elle l'est pour tous, elle le serait pour moi si elle savait ce que je suis ; car elle ne le sait pas, j'en suis sûr, et ma froideur a dû l'offenser.

Elle ne me devait rien, et elle m'a appelé gracieusement à sa fête, à ce qu'elle a appelé la fête de ses amis, la fête de sa famille.

Faites, mon Dieu, qu'elle ne sache jamais les ressentiment»

que je devrais avoir contre elle; faites que 'devant tant

de beauté et de vertus toutes les haines se changent en

pardon.

A qui donnerez-vous donc le bonheur, mon Dieu, si ce

n'est à l'innocence et â la faiblesse?

Car nous sommes des lâches, nous autres hommes, lorsque

nous parlons de malheurs. Est-ce que dans notre époque ia

AD IO0K LE JOUR. ttt

▼ie n'est pas atnsi aisée à celui qui la commence arec lieu qu'à celui qui la commence atec la fortune?

Comptons les iKHumes qui tiennent aujourd'hui la société dans leurs mains, nous en trouverons plus, parmi lés arri- Tés, de ceux qui ne sont partis qu'avec leur force et leur volonté, que de ceux à qui les avantages de la richesse et de la naissance semblaient avoir rendu la route fiuâle.

CTest ma feute d'être si peu que je suis.

Pai marché dans ma vie en enfant craintif et sous la férii!t> tf une vieille femme, de peur de quelques cris, de queiqui\< reproches ; je me suis vendu au salaire que f avais promis do rapporter chaque jour; je n'ai été jusqu'à présent que l'ouvrier qui a gagné le pain qu'il doit à un autre.

Fai-je donc pas autre chose dans la tête et dans le cœur„ ne fût-ce que pour remplir plus dignement ces devoirs auxquels j'ai tout sacrifié?

C'est que la misère dégrade, Jules ; c'est que la voix qui vous répète sans cesse : U me faut le pain d'aujourd'hui et !e pain de demain, pose entre vous et l'avenir une barrière au delà de laquelle on n'ose pas regarder ; ou plutôt, Jules, je le sens maintenant, lorsqu'il y a quelques jours je ne sentais pas ma misère, c'est qu'il y a quelques jours je ne l'aimais pas J

Mais... elle va se marier, et tout ce que je pourrai tenter pour conquérir le droit de lui dire que je Taime, tout cela iic^ me servira de rien.

Pourquoi donc me plaindre?

Ai-je besoin de plus que je n'ai? Je suis bien à ma place, puisque ma place ne peut être près de Sabine.

Sabine!... je l'ai enfin osé écrire, ce nom que toutes cet jeuses bouches lui jetaient avec des accents amis, durant eette longue soirée.

11 me seml)le qoQ m. j'osais le dire, moi, que si j'osais ap* peler Sabine, et qu'à ce nom elle se tournât vers moi, ce senitiuk bonheur après leqiid je voudrais mourir.

Adieu, Jules, adieu; j'ai tenu ma promesse, je vous ai raconté tout ce qui s'est passé dans cette soirée, qui n'est pas encore finie pour moi, car je vois encore tourbillonner tous ces essaims de blanches jeunes filles, j'entends le munnure joyeux de leurs voix fraîches et sonores ; et plus grande, plus belle, plus fière que toutes ses compagnes, je vois Sabine qui me sourit doucement.

Oh! misère et exécration! ce sourire est pour M. de Bellestar!

Tenez!... je tuerais cet homme!... je ne veux plus vous Icrire, je deviens fou...

Oh ! je comprends mantenant les gens qui s'enivrent pour oublier; si j'avais là... je ne sais quoi, j'en boirais jusqu'à tomber mort... Mais il faut que je travaille demain, moi...

Adieu, Jules, adieu ; ne me plaignez pas de l'aimer, j'aime mon amour, n me brise le cœur, et je l'aime...

J'aime mieux la douleur qui me vient d'elle, que le bonheur que Dieu m'enverrait sans elle! Adieu.

Sylvistrb.

TROISliME LETTRE VOLÉE.

De Sabine à mademoiselle Aurélie de S...

Aurélie , as-tu brûlé la lettre que je t'ai écrite ? non pas la première , non pas celle où je t'ai raconté mes courses avec ma tutrice, ma rencontre avec M. de Prosny dans les magasins de la FUle de Paris ^ et mon entretien avec mon tuteur; non, c'est celle d'hier, celle que je t'ai montrée lorsque tu es venue ; celle où, folle que j'ai été, j'ai mis ce mot honteux que je n'avais pas osé mettre dans ma première, lettre.

Je n'avais pas osé te renvoyer; pourquoi as-tu voulu l'em*

porter? pour avoir, as-ta dit, tout le roman de ma passion...

Oh! brûle-la, anéantis à tout jamais cette misérable confidence d'un moment de folie.

Cet homme n'a rien dans le cœur ! n est venu à cette soirée où tu n*a3 pas pu venir.

Cest un homme charmant, de manières excellentes; il a de l'esprit, du savoir, de Féducation; il a de tout, mais il n'a pas de cœur... Je Fai senti, je l'ai à la fin senti!

U a été là devant moi cet homme qui doit me haïr; il a été comme le premier venu, rien ne l'a gêné, ni ses ressenthnents, ni mon bon accueil : il a parlé à M. de Bellestar !...

En vérité , c'est un bonheur pour moi.

Je te l'avoue, j'avais je ne sais quel remords d'envoyer à M. de Prosny ces cent mille francs dont je t'ai parlé. Quoiqu'il ne dût pas connaître la main qui lui faisait cette aumône , j'avais peur de blesser la fierté délicate de son âme.

Va, va, maintenant je suis sûre qu'il prendra l'aumûne, dût-il savon* que c'est moi qui la lui jette.

Oh! je le hais et je le méprise, cet homme! ne m'at-il pas fait faire un rêve si insensé, que je pleure en pensant que j'ai pu te l'écrire !

Oh! brûle ma lettre, Âurélie; brûle ma lettre ou plutôt renvoie-la-moi. Ce n'est que lorsque je l'aurai moi-môme anéantie que je serai tranquille.

J'aurais voulu que tu fusses là , ÂuréUe , toi qui sais ce que je pensais de lui ou plutôt ce que je croyais de lui. Tu aurais ri de ma folie, et peut-être, en lisant ma lettre, te demandes-tu ce que je veux dire, cherches-tu ce qui m'irrite, t'imagines-tu qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire.

11 ne s'est rien passé , si ce n'est que nous avons été

trois heures entières dans le môme salon , à côté Vxm de Fautre , et que c'a été pour lui comme si je n*y avais pas été.

Qu'aVais-je donc vu, ou plutôt qu'avais-je cm voir?

J'avais rôvé une haine et j'avais trouvé doux de l'apaiser ; puis la dernière fois que je lui ai parlé et qu'il m*a jeté ce regard... tu sais... tu sais, ce regard où il y avait tant d'étonnement et de bonheur, j'ai rôvé...

Mais enfin, que veux-tu? la faute de mon cœur restera entre toi et moi, et quand la petite colère que j'éprouve contre moi-môme sera passée, nous en rirons probablement toutes les deux ensemble.

En commençant cette lettre, il me semblait que j'avais mille choses à te dire; mais, en vérité, excepté de te re« commander encore de brûler ma lettre , je ne vois pas pourquoi je t'écrirais plus longtemps. Je cherche, il me semble que j'ai la tôte vide.

Non, ]e n'ai plus rien à te dire.

Toi qui n*es qu'indisposée, tâche de venir me voir; je suis horriblement malade... c'est comme si j'avais le cœur vide aussi. Adieu.

SABiins.

Yoilà donc ces deux lettres.

Pour ma part , je n'ai rien à dire à leur sujet, si ce n*esl que je suis parfaitement mécontent de mon espion, car il y a eu une lettre écrite à mademoiselle Aurélie de S... que celleci a emportée, et le drôle n'a point su voler cette lettre qui pouvait être fort importante.

Peut-être la retrouverons-nous, et si cela arrive, je voob renverrai immédiatement, à moins que celles que vous ve* nez de lire ne soient le dénoûment que je demandais.

Mon espion vient de m'apprendre que la tjeuoaeuse lettre

AU JOUR LE JOUR. tîT

que je lui reprochais d'avoir négligée a été yolée à mademoiselk Aurélie de S.... par un autre que lui.

Il ost ûnpossihle que cela n'amène pas quelque noard incideat.

81 décembre 1843.

Ainsi s'était passé ce jour de fôte qui semblait avoir été si vide d'événements, et qui avait, ix vrai dire, enfanté deux révolutions.

La veille de ce jour, tout était bienveillance, douce prévention, tendre curiosité , amour enfin dans le cœur de Sabine pour le pauvre Sylvestre , et le lendemain tous ces sentiments s'étaient changés en mépris , en haine, en dépit

La veille de ce jour, les ressentiments du passé, les préventions injustes, l^s accusations améres remplissaient encore Tâme de Sylvestre contre Sabine, et le lendemain il Faimait sans retenue, il Taimait avec cet excès qui fait que la vie semble s'être concentrée à un point du cœur où elle allume un foyer oti tout vient se faire dévorer, et le passé et l'avenir , et toutes les autres affecJtions , et le respect de soi-même , et ses espérances , aliments insuffisants de ce feu insatiable.

£t cependant,' à bien prendre la chose, il me semble, à mxÀ que s c'est l'amour de Sabine qui a le plus gagné dans cette journée. \

Pour éprouver une déception pareille à celle qui se devine dans le stvle étrange de sa dernière lettre, il fallait qu'eUesft

fût bien avancée yis-à-vis d'elle-môme , dans sa passion pour Sylvestre. Mais lorsqu'une déception ne tue pas complètement le sentiment dans le cœur qu'elle vient de frapper, il arrive souvent qu'elle lui donne une nouvelle force.

Cependant la colère de Sabine ne s'était pas tellement exaltée dans la lettre qu'elle avait écrite à mademoiselle Au* relie de S... qu'il ne lui en restât assez pour prendre une résolution à l'égard de celui qui avait trompé ses rêves, et elle voulut en finir avec cet homme.

Sabine ne voulut pas être forcée à s'en occuper encore pendant quarante-huit heures, et elle avança d'un jour l'exécution du projet qu'elle avait conçu avec tant de plaisir, et dont elle s'était préoccupée avec tant de bonheur.

Un hasard tout particuher lui permit de présenter, sous une forme autre que celle qu'elle avait d'abord adoptée, le splendide présent qu'elle destinait à Sylvestre, et ce qui avait dû s'appeler étrenne s'appela bouquet.

Dans ma lettre d'hier (à la date du 30 à minuit), je vous dis que je viens d'apprendre qu'une des lettres écrites par Sabine à mademoiselle ÂuréUe de S... avait été soustraite à celle-ci : précisément à cette heure,. voici ce qui se passait chez de Prosny.

Reportons donc notre vue de ce côté.

Sabine n'était pas sortie de la journée ; elle avait prétexté la fatigue de la soirée de la veille , pour rester enfermée chez elle.

Soit embarras, soit calcul, madame Simon l'avait laissée à sa soUtude, de façon que , lorsque la nuit arriva, Sabine put s'échapper avec sa gouvernante , gagner une voiture de place , aller jusqu'à la porte de Sylvestre et revenir sans jo^on se Cût aperçu de son absence.

Ouant a Prosny , pour la première fois de sa vie, il n'était point rentré à l'heure du dîner, dans ce jour qui avait pour

AU JOUR LE lOUB. 1)9

lui sa Bolennité. U avait fait dire à sa tante qa*un travail èx* traordinâire le retenait chez M. Simon.

Ce prétexte, qui a tant de fois servi aux jeunes gens pour cacher une partie de plaisir, Sylvestre s'en était servi pour s'épargner une douleur.

En effet, ce jour-là n'était-il pas la veille de sa fête? CSe jour-là sa tante n'avait-elle pas l'habitude de lui donner ce qu'elle appelait un bouquet? N'avait-il pas aussi ce jour-là sa fête de famille?

£h bien! ce qu'il avait considéré jusque là comme une bonne attention de madembiselle de Prosny, l'accueil plus gracieux qu'on lui réservait et qui était assurément la plus belle fleur du bouquet de sa tante, tout ce qui enfin lui avait &it de ce jour un jour consacré, l'avait précisément, cette année, éloigné de sa maison.

(Test que la veille il avait assisté à la joyeuse réunion de Sabine, et que, tout plein encore de ce souvenir et du parfum de ce monde jeune et charmant, les yeux tout éblouis de ce luxe élégant qui l'avait entouré, il lui faisait horreur de rentrer dans sa solitude glacée, dans sa chambre nue, pour voir sa vieille tante lui grimacer un sourire de bienvenue, et lui faire une hideuse caricature de ce qui s'appelle une fête.

Il avait eu peur de retrouver dans ce contraste les mouvements de colère qui l'avaient d'abord agité contre mademoiselle Durand; il ne voulait pas que rien vint lui rappeler trop cruellement des griefs dont il avait répudié l'héritage. Il n'avait pas osé enfin emporter l'image de Sabine avec lui dans cette misérable fête où elle lui eût apparu comme un remords ou comme un désespoir.

Par toutes ces raisons et par beaucoup d'autres peut-être, Sylvestre n'était pas rentré, et une fois qu'il eut dépassé l'heure où sa tante pouvait l'attendre encore, il recula son retour le plus tard possible ; car, par un secret pressentiment, il lui semblait qu'un malheur l'attendait chez lui.

Dofûc il était minuit lorsque Sylvestre frappa à sa porte, et sa surprise fut grande lorsque son portier, dont Faristocratie ne se commettait pas d'ordinaire à parler avec un aussi mince locataire, l'appela au moment où il allait gravir son escalier, et lui dit, avec cette mauvaise humeur constante qui est un des caractères distinctifs de la race portière :

— Monsieur de Prosny, je dois vous prévenir qu'il s'est

passé ici aujourd'hui quelque chose de bien extraordinaire

et qui ne me convient pas!

—. Qu'est-ce donc? fit M. de Prosny, qui commença à craindre de voir se réaliser les tristes pressentiments qui l'avaient

tenu éloigné toute la journée de sa maison.

— Voici ce que c'est, reprit le portier : vers les six heures, il devait être à peu près six heures, car nous allions nous mettre à table, ma femme et moi, une vieille dame ou une vieille femme, je ne sais trop lequel, car elle avait un bonnet et descendait d'un fiacre, une vieille femme enûn est isntséfi dans ma loge et m'a remis un paquet, en me disant :

— Voici pour M. de Prosny.

C'était comme un portefeuille ou un livre enveloppé de papier et cacheté sur toutes les coutures.

— C'est bon, lui dis-je, mettes^ cela là.

— C'est une chose fort importante, reprit la vieille, qu'il ne faut pas laisser traîner, et que, surtout, il ne faut remettre qu'à M. de Prosny en personne.

— Cest bon, c'est bon, lui dis-je; ça ne traînera pas long» temps. Voici l'heure où M. de Prosny a l'habitude de rentrer, et je m'étonne même qu'il ne soit pas déjà ici.

Je n'avais pas lâché cette parole, que j'entends une xqjx ilùtée dire derrière mon carreau :

— Viens, viens, allons-nous-en. Que ferionsHinuâ, mon Dieu! s'il venait à nous surprendre?

Et tout aussitôt, la vieille de s'en aller, en rejoigiUEt une... plus jeune, c'est certain, quoique je ne Taie paa vue.

Tontes, les deux regrimpent en fiacre, et fouette, oocherl ni YD ni oonnu, si ce n'est le paquet cpii était resDé sur la table.

— Eh bien! dit de Prosny, cpie cette histoire commençait à intriguer, où est-il, ce paquet?

Au lieu de répondre, le portier continua son rédl comme il avait décidé de le faire, et repartit :

— Vous voyez que jusque là il n'y a pas de ma faute. Pallais serrer le paquet dans Farmoire, lorsque j'entends frapper; je n'avais pas tiré le cordon, que je vois une tôle eatrcr par mon vasistas, et qu'une voix, de vinaigre me crie :

— Un billet pour mademoiselle de Prosny.

— Mettez-le là, lui dis-je en montrant le paquet à ce garnir, qui se trouvait avoir juste le nez dessus^ et qui, à ce qu'il parait, en avait déjà déchiffré l'adresse.

— Ccst pressé, me répondil-il; il faut que madeaK)isellc de Prosny ait cela tout de suite.

— Eh bien! monlez-le vous-même, que je dis au petit bonhomme.

C'était mon droit et c'était mon devoir, car enfin je ne suis point obligé de monter les lettres à tous les locataires, et avec cela j'étais seul dans ma loge.

~ On y va, me dit le jeune homme, et si vous voulez, je monterai aussi le paquet que voilà à la même adresse.

Ce disant, le particuUer mit la main dessus.

— Un moment, lui dis-je en lui arrachant la chose, ceci est pour le neveu, et non pas pour la tante ; ceci est recommandé particulièrement; c^est inviolable, c'est sacré! Je reprends le paquet, je le serre dans l'armoire.

Est-ce que je pouvais faire mieux, que cela?

— Eh l Ittea ce paquet, où est-il enfin ? dit de Rrosnf , qui, ayant écrit à sa tante par Radinot, ne s'étunnait point de ce dernier petit incident

•* Attendez donc, reprit le portier, ce n'est pas arrivé

comme cela tout d'un coup. Or, au bout d'un gros quart d'heure, le jeune homme redescend, toque à ma vitre, et quand j'ai tiré le cordon, il file après m'avoir crié :

— Serre tes paquets, vieux clampin !

Je suis au-dessus de pareilles injures, et je n'y pensais déjà plus lorsque je vois arriver mademoiselle votre tante d'un air si doucereux, que je vis à Tinstant qu'elle voulait me faire une méchanceté.

— Est-ce qu'il n*y a rien pour nous? dit-elle

— Rien de rien, lui ai-je répondu.

— (Test étonnant, a-t-elle repris aussitôt, voilà mon neveu qui m'écrit qu'on doit lui aivoyer ici un paquet à son adresse, et U me charge de le prendre pour le porter à son étude. Ce sont des papiers dont il a besoin pour une affaire qui se plaide demain.

— Voyons, monsieur de Prosny, dit le portier en se posant carrément devant lui, vous êtes un honnête homme et moi aussi, qu'auriez-vous dit à cela ?

Sylvestre, fort surpris de ce qu'il apprenait, ne répondit pas, et le portier continua :

— Malgré mon idée, je ne pus pas m'empôcher de dire que ça pouvait être vrai : d'ailleurs, c'était si simple et si naturel !

Je pris le paquet, je le tàtai dessus, dessous : c'étaient bien des papiers. Alors je le remis à votre tante en lui disant :

— Voilà la chose, portez-la à votre neveu.

Bile ne l'eut pas plutôt dans la main qu'elle me dit ; ^ C'est bon, c'est bon, je sais ce que j'ai à faire.

— Vous prétendiez que c'était si pressé ?

Et comme je me repentais déjà de le lui avoir lâché, j*ajoutai en manière d'offre de service :

— Si vous voulez, je vais aller le lui porter moi-même ?

— Âb! je sais que vous êtes toujours prêt à faire les

AU JOUR LE JOUR. ni

commissions dont oq ne veut pas vous charger, dit mademoiselle de Prosny. N'ayez pas peur, le paquet ira à son adresse, mais vous ne voulez probablement pas que j'aille le porter en savates ?

C'était tjop juste, et voilà que je laisse remonter votre tante.

Ce n'est pas une bonne femme, votre tante, mais enfin je la respecte parce que c'est votre tante. Je ne pouvais pas lui arracher ce paquet, quoique, sans savoir pourquoi, je fusse bien fâché de le lui avoir remis.

^ Eh bien! elle Iki, ce paquet? dit de Prosny impatienté. Je vais le trouver chez moi.

— Un moment donc, un moment, ça n'a pas été fini comme cela.

Pavais encore mon idée, et je m'étais dit : Je verrai bien à elle va porter le paquet, oui ou non; je verrai bien si elle m*a dit vrai, ou si elle s'est moquée de moi. Je laisse passer un quart d'heure, c'est bon ; une demi-heure, c'est encore l)on ; mais au bout d'une heure, je me dis : Je suis mis dedans. Je prends mon parti, je grimpe i'escaher quatre à quatre et je vas sonner à votre porte. Une fois, deux fois, trois fois ; rien.

Est-ce que mademoiselle de Prosny serait sortie sans que je m'en sois aperçu ? me dis-je à moi-môme.

Je tambourine ; rien, du moins du côté de votre chezvous ; mais les voisins du môme paher sortent de leur chambre et me demandent ce qui arrive.

— Rien, leur dis-je, si ce n'est que j'ai besoin de savoir si mademoiselle de Prosny est chez elle.

Un voisin^ dont les croisées sont en face des siennes, répond :

— 11 n'y a pas besoin de faire tant de vacarme pour cela; on voit sa lumière de ma chambre, et elle n'est pas femme

ii laisser brûler une chandelle pour éclairer les murs.

tS« AU JOUR LE JOUR.

— Alors donc, lui dis-je; il faut qu'iljai soit arrivé quelque chose, puisqu'elle y est et qu'elle ne répond pas.

Je comprenais bien que c'était une méchanceté qu'elle me faisait, mais je voulais en être sûr avant de conUauer mon carillon ; et pour pouvoir le faire en toute sùrelé de conscience pour les autres locataires, je leur dis :

-*> 11 y a un petit jeune homme qui est monté tout à heure chez elle, qui en est redescendu, et, je ne sais ps^s pourquoi l'histoire de ce qui se passe tous les jours m'Qsl revenue en tête; je savais que mademoiselle de Prosay devait sortir ce soir, voilà l'heure qui se passe, j'ai véritablement peur d'un malheur.

Chacun est de mon avis, et voilà que je me mets à carillonner, un autre à tambouriner ; le voisin d'en face ouvid sa fenêtre et appelle mademoiselle de Prosny, et ma foi, ça faisait un concert assez soigné, lorsque nous entendons tout à coup mademoiselle votre tante qui se met à crier derrière la porte :

— Qu'est-ce que c'est que ça? ^ Vassassinl au voletai Qu'est-ce qui vient m'attaquer dans ma maison?

— Ah ! vous n'étesdoncpas morte ! que jelui crie à travers la serrure; et le paquet que vous deviez aller porter à votre neveu et que vous m'avez subtilisé, qu'en avez-vous fait?

— Le paquet est où il doit être, dit mademoiselle de Prosny; laissez-moi tranquille, ou j'appelle la garde ou le cammissaire.

J'étais furieux d'avoir été ainsi dupé, et j'aurais volon^ tiers enfoncé la porte ; mais ce n'est pas à moi à donner le mauvais exemple dans la maison, et je me coatçntai de luâ dire ;

— C'est bon, c'est bon! seulement vous pouvez être 60ni d'une chose, c'est que la première parole que j'adresserai ce «oir à votre neveu, ce sera pour lui rftoooter le touj? Que vous m'avfi» Eût.

le ne pouvais pas aller plus loin, n'est-ce pas, laonsieur île Prosny? reprit le portier. J'avais fiait tout ce qu'il est humainement possible de faire, et vous voyei que je vous tiens la parole que j'ai donnée à votre tante.

-*- Il suffit, dit de Prosny, qui ne voyait dans tout cela qu'un de ces accès de curiosité et de mauvaise humeur (dont iBfltdemoisdie de Prosny était coutiumôre, je verrai ce que c'est que ce paquet.

— Mais ce n'est pas fini, reprit encore une fois le portier ; md le ^ua extraordinaire : une demi-heure après que je fus resdescendu (je ne pensais déjà plus à la chose, et j'en avais pris mon parli), je vois entrer furtivement mademoiselle de Prosny dans ma loge.

Elle avait le même air mielleux et charmant de la pre* mière fois. Boni voilà encore une infamie qu'elle me pré* paref

— Mon bon ami, me dit-elle (que les femmes sont fausses!), ce n'est pas bien, le scandale que vous avez fait à ma porte,

^ Pourquoi que vous m'avez subtilisé le paquet adressé à votre neveu? lui ai-je répondu.

— Ah ! mon Dieu! a-t-elle fait en levant les yeux au cicl^ si le pauvre garçon avait vu cela, il en serait mort de désespoir.

— Qu'est-ce que c'est donc? lui dis-je.

— Up tas d'infamies, des masses de lettres anonymes, enfin de quoi lui en faire perdre la tête, à ce pauvre garçon, s'il l'avait mise dans toutes ces horreurs-là; aussi je viens vous demander un service : je vous en prie, mon bon ami, je vous en supplie, ne parlez pas à mon neveu de l'arrivée de ce paquet.

Et là-deesus votre tante, vous m'entendez bien, monsieur de Prosny, votre tante me met dix francs dans la iDaia! dix francs k moi q^i a'ai jamais vu la couleur de sea^

pièces de âxx sous; je les ai acceptés pour avoir un témoignage de ce que je voulais vous dire, je les garde en preuve de ce que j'avance. Si ça devait jamais aller plus loin, j'espère que monsieur n'oubliera pas que j'ai fait mon devoir vis^-vis de lui, comme j'ai l'habitude de le faire vis-à-vis de tous mes locataires!

Cette dernière phrase du portier aurait dû finir par ces mots :

— Surtout à l'approche du jour de l'an!

^ 11 suffit, lui répondit de Prosny ; je ne vous oublierai pas...

Puis il s'éloigna.

Sylvestre monta lentement ses cinq étages, se demandant quel pouvait être ce paquet mystérieux apporté par deux femmes qui avaient craint de le rencontrer, et si wh gulièrement supprimé par sa tante.

D'où pouvait-U venir?

A quoi pouvait-il avoir rapport ?

Quel intérêt sa tante avait-elle à s'en emparer?!

Voilà des questions que Sylvestre n'avait pas encore réso* lues lorsqu'il arriva chez lui.

XV î

Sylvestre, comme tous ceux qui n'ont point de domestiques pour les attendre, portait sur lui la clef de son appartement. it

Fort intrigué de ce qui lui avait été révélé par le portier» ne sachant ce que pouvait contenir ce paquet mystérieusement déposé à son adresse, ignorant si sa tante s'en était

AU JOUR LE JOUR. lif

«mporée par un simple mouvement de curiosité, ou bien si elle comptait le lui soustraire tout à fait, il se résolut à entrer le plus doucement possible, de manière à la surprendre. 0 introduisit légèrement la clef dans la serrure ; mais la sorprise fat grande lorqu'il sentit une résistance invincible, le verrou intérieiu* avait été poussé.

Cette précaution était étrange.

De Prosny connaissait assez le caractère de sa taiite pour savoir qu'elle était femme à le laisser à la porte dans un moment d'humeur, par cela seulement qu'il rentrait à une heure peu convenable.

Mais après ce qu'avait dit le portier, cette défense intérieure prit un tout autre caractère aux yeux de Sylvestre; il sonna avec violence. Pden ne répondit.

Sylvestre n'était pas d'humeur à recommencer un siège comme celui qu'avait déjà fait le portier; mais il n'avait aucune envie de coucher dans la rue. Il demeura donc fort embarrassé de ce silence.

D colla l'oreille à la porte et crut entendre qu'on s'en approchait à pas furtifs.

Il appela sa tante. On garda encore le silence.

Il sonna de nouveau ; mais rien ne répondit ; seulement un léger grincement de fer se lit entendre, et il reconnut qu'on venait de tirer le verrou, n essaya d'ouvrir, et la porte céda.

La veilleuse qui l'attendait d'ordinaire n'était pas allumée, et une forte odeur de chandelle éteinte lui apprit que sa tante avait veillé jusqu'à ce moment.

Le plus profond silence régnait dans le logement, et Sylvestre s'avança dans l'obscurité. U chercha les moyens de se procurer de la lumière, mais on avait caché ou déplacé tout ce qu'il fallait pour s'en procurer.

Il y avait un parti pris de tout tenter pour éviter une ex* plication immédiate. Tant de précautions étonnèrent Syl*

Yestre, et lui donnèrent un plus violent désir de m^ œ que pouTait être ce paquet.

n péQ^iu dans la chambre de sa tante, afin d'y trouTer tes restes soigneusement enterrés de son feu.

Quelques charbons épars brillaient encore dans Tâtre^ ce qui montrait que mademoiselle de Prosny n'avait pas pris le soin accoutumé. Cette négligence attestait un grand trouble.

Cependant, pour parvenir à allumer sa chandelle, de Prosny fut obligé de prendre un charbon avec des pincettes, de souffler longtemps.

Tout cela fit un bruit qui, en toute autre circonstance» eût éveillé sa tante. Mais elle resta immobile.

Enfin de Prosny put se procurer de la lumière.

Son premier soin fut de regarder autour de lui. Sa tante dormait ou plutôt faisait semblant de dormir, car Sylvestre était assuré qu'elle s'était levée pour venir lui ouvrir la porte, et, au second coup d'œil, il reconnut qu'elle s'était couchée tout habillée.

Ceci révélait un événement.

Cependant de Prosny ne savait comment commencer une explication, quoiqu'il le désirât ardemment. Il se résolut à faire un tel bruit que sa tante fût oMigée de s'en aperce- Toir, il jeta donc à terre la pince tte qu'il tenait à la main.

La tante tressaillit, mais elle ne prononça point une parole.

Sylvestre s'arrêta devant un parti si résolument pris et se retira dans sa chambre. Il examina de tous côtés pour voir si sa tante n'avait pas posé chez lui ce paquet, peutêtre fort indifTérent; mais il ne découvrit rien.

Les papiers qui étaient sur la table qui lui servait 6» ^« reau avaient cependant été dérangés de l'ordre dans lequ^ il les avait laissés^ quoiqu'ils eussent été soigiOdusoiiient re-fias à leur place.

AU JOUR lits JOUR. i»

n y avait dans cette chambre quelques phcapd» use» peu <&combrés pour qu'uA objet de plus y fiit k, rinstaQtdécou*

Sylvestra tes outïU l'un après l'autre, 9t s'aperçut que Tun d'eu:^, qui renfermait le linge et les vêtements de ttt. tante, était complètement vide.

Cette déccfuverte rendit à Sylvestre la curiosité et Tinquiétade qu'il avait un moment mises de c6té* U dierdia avec plus de soin, et entra dans la cbambre de sa tante»

ÎAf dans xm coin, et caché sous une table, il aperçut un gros paquet enveloppé de serviettes. C'étaient les vêtements et le linge de mademoiselle de Prosny.

Ceci lui révélait une résolution de quitter la maison.

Un parti si violent ne pouvait avoiar été inspiré à madejQoisette de Prosny que par quelque événement Men grave.

Sylvestre se rappela alors la colère de sa tante lorsqu'elle avait appris que la jeuoe fille à kquelia U avait cédé sa ykiee à Téglise était mademoiselle Durand ; il se rappela cette circonstance (qu'il n'avait poiat vérifiée, parce quil la supposait inventée), et qui lui montrait Sabine comme étant venue s'informer de lui dans sa propre maison.

Cette circonstance s'accordait tr<^ bien avec ce que lui avait dit le portier de la remise du message mystérieux par deux femmes, dont une vieille et l'autre jeune, pour ne pas frapper Sylvestre; et, du moment qu'il pensa que Sabine pouvait être pour quelque chose dans cet envoi, ce ne fut plus une inquiétude et une curiosité qu'il pouvait encore dommer qm s'emparèrent de lui, ce fut un désir ardent, impétueux, un besoin de savoir qui éclata tout k coup; car il a'écria avec violence, comme s'il venait seulement d'apprendre l'envoi de ce message :

— Ma tante!... ma tante!...

n n'y avait pas moyen de feindre plus longtemps et la tante répondit d'une voix endormie :

— Qu'esirce que c'est?

— Ma tante, dit Sylvestre, je tous demande pardon de vous éveiller, mais on a apporté ce soir un paquet pour moi.

— On n'a rien apporté, répondit mademoiselle de Prosny en se levant sur son séant.

Elle était véritablement tout habillée.

— On a apporté un paquet à mon adresse, je le sais

veuillez me le remettre.

Mademoiselle de Prosny se rejeta dans son lit, ramena la couverture sur elle et répondit sans montrer d'humeur :

— Je ne sais pas de quoi vous voulez me parler.

— Pardon, fit Sylvestre : mais vous ne savez pas de quelle Importance est pour moi cet envoi.

La tante ne répondit pas.

— Mais répondez donc, lui dit Sylvestre que la colère ga* gnait.

Mademoiselle de Prosny lui tourna le dos.

— Ecoutez, ma tante, reprit de Prosny ; ceci est une affaire sérieuse ; je suis un homme, et je ne souffrirai pas que vous vous empariez de ce qui m'est adressé, de ce qui m'appartient.

Mademoiselle de Prosny se releva encore une fois, et, montrant du doigt le paquet que de Prosny avait tiré au milieu de la chambre, elle lui dit :

— Vous voyez que vous n'avez pas longtemps à attendre pour être débarrassé de moi. J'aurais dû partir ce soir... je ne l'ai pas fait... Dieu m'en punit en m'exposant à vos violences.

— Mais pourquoi voulez-vous partir?

— Parce que j'ai assez de la vie que je mène ici ; parce que je ne veux pas être à la merci d'un libertin, d'un paresseux.

— Eh! ma tante... fit Silvestre avec colère.

— Croyei ?irous que je ne sache pas que vous n'êtes pas

resté ce soir à votre étude? Croyei-vous que Radinot ne m'ait pas conté que c'était pour aller battre le pavé de Paris, que vous n'êtes pas rentré chez vous? En voici asseï, vous dis-je, n'en parlons plus ; chacun pour soi. Vivez à votre guise, je vivrai à la mienne.

— Mais avec quoi vivrez-vous ?

— Ne vous embarrassez pas de moi, je ne vous demanderai plus rien.

L'assurance de sa tante étonna Sylvestre.

Cependant nulle idée ne lui vint qu'elle eût trouvé des ressources inconues. D connaissait mademoiselle de Prosny, il savait qu'il était en présence d'un caractère indomptable, dont il ne pourrait rien obtenir par la prière ou par la menace.

Le seul moyen qui eût pu lui rester pour forcer sa tante à lui répondre, c'était de vouloir paraître quitter la maison, et ce moyen lui était enlevé, puisque la vieille ne semblait pas mieux demander que de se retirer. L'impuissance d'un homme en pareille circonstance est peut-être ce qu'il y a de plus irritant au monde.

De Prosny, qui, jusqu'à ce jour, avait gardé vis-à-vis de la vieille femme une retenue qui l'avait toujours empêché d'admettre comme possible une pareille séparation, de Prosny , dis-je, emporté par sa colère, répondit brusquement :

— Eh! mon Dieu! allez-vous-en.

— Tout de suite, si tu veux, reprit la tante d'un air résigné.

Cette douceur inaccoutumée augmenta la curiosité et l'inquiétude de de Prosny, et il reprit avec une sévérité menaçante :

— Mais je vous préviens qne vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir remis le paquet que vous avez soustrait chez le portier de la maison.

~ Je te dis qu'il n'y a pas de paquet.

— Oh ! reprit de Prosny avec colère, je le trouvenii ; il faut que je le trouve!

Et il s'avança vers le lit pour voir s'il n'avait pas été placé sous le traversin ou sous ToreiUer.

A ce moment, mademoiselle de Prosny se redressa, et ^'échappant du lit, elle repoussa violemment son neveu en lui disant :

-- Est-ce que tu oserais porter la main sur moi» malheureux !

— Il me faut ce paquet, je le veux, reprit de Prosay exaspéré.

La tante oublia le rôle qu'elle avait voulu jouer, et l'œil sanglant comme une louve qui défend ses petits , la voix altérée et furieuse, elle répondit :

— Tu ne l'auras pas, tu me tueras plutôt que de l'avoir. En prononçant ces paroles, elle serrait ses jupons au*

tour d'elle, de façon que Sylvestre comprit qu'elle avait caché le contenu de ce paquet dans les vastes poches antiques qu'elle portait sous sa robe.

n s'arrêta et se tut, frémissant de colère; car plus sa tante voulait lui cacher ce que renfermait cet étrange message, plus il comprenait qu'il lui ^tait nécessaire de le savoir.

— Ma tante, reprit-il après un moment de silence et en essayant de se calmer, je vous le jure sur l'honneur de mon père, vous ne sortirez pas d'ici que je ne sache ce qu'il y avait dans ce paquet.

^ Mais tu veux donc m'assassiner, misérable ! dit mademoiselle de Prosny en se reculant dans un coin de la chambre.

Le regard de la vieille femme était hagard, ses lèvres tremblaient convulsivement; de Prosny fut épouvanté.

— Voyons, ma tante, lui dit^il doucement, revenez à

AU JOUR LE JOUR. t(«

"f&m, écoules la raison ; n'oubliez pas que ce paquet était à mon adresse, qu'il était pour moi, pour moi seul.

— Non, non, dit mademoiselle de Prosny d'une voix brève et saccadée : c'est mon bien, elle me Ta rendu, je k garderai.

Ces paroles, échappées à la terreur de mademoiselle de Prosny, frappèrent Sylvestre d'un nouvel étonnement.

Sans réclairer complètement sur le mystère qu'il cherchait à pénétrer , elles dirigèrent ses idées du côté de la vérité, et il s'écria en avançant vers sa tante qui se rcncogna tout à fait dans l'angle du mur, prête à se défendre, comme une bêle fauve forcée dans sa tanière :

— C'est mademoiselle Durand qui a apporté ce paquet ?

— Je ne sais pas, fit mademoiselle de Prosny d'un ton égaré.

— Et dans ce paquet , reprit Sylvestre en faisant encore un pas en avant, il y avait de l'argent peut-être*^...

— Ah ! s'écria mademoiselle de Prosny en portant ses ongles au visage de Sylvestre , tu veux me voler. Tu ne l'auras pas, tu ne Tauras pas; il y a assez longtemps que je meurs de faim. Ne m'approche pas , ne m'approche pas !

U n'y avait plus de doutepour de Prosny, c'était de l'argent qu'on lui avait envoyé, et cet argent, c'était mademoiselle Durand qui le lui avait fait remettre.

Q oublia un moment la résistance de sa tante, la position étrange où il se trouvait vis-à-vis d'elle, pour ne sentir que le coup violent et douloureux qui venait de le frapper au cœur.

— Oh! de l'argent! de l'argent à moi! s'écriait-il avec des larmes de rage et de désespoir.

Pois^ ne trouvant pas sans doute de paroles pour dire la colère et la souffrance de son âme, il se mit à parcourir la chambre à grands pas , frappant sa tête de ses poings fer-

mes, exhalant avec fureur de sourds gémissements, et criant de temps à autre :

— De Targent! de Targent!

Pendant qu'il allait ainsi , sa tante le suivait de Toeil avec une sauvage anxiété; mais rien de cette colère, rien de cette douleur ne la touchait; elle ne pensait qu'à une chose, elle ne pensait qu'à la défense de ce trésor dont elle s'était emparée.

Tout à coup, cependant. Sylvestre s'arrêta soudajaement devant sa tante et lui dit d'une voix impérative e( résolue :

— Cet argent, vous allez me le rendre à l'instant môme. La tante ne répondit pas , mais elle laissa échapper un

ricanement acre et insolent.

— Cet argent , vous dis-je ! reprit Sylvestre tout à fait poussé hors des bornes.

Jamais passions irritées à un plus haut degré ne furent en présence.

Tout l'orgueil de Sylvestre se soulevait à la pensée de garder une obole de cette aumône qui lui avait été faite à son insu.

Toute l'avarice de la vieillesse nécessiteuse et qui se voit enfin à l'abri du besoin était éveillée dans le cœur de mademoiselle de Prosny.

Cette fois encore elle ne répondit pas à son neveu ; ce silence ne fit qu'accroître la fureur de de Prosny, et, oubliant le respect dont il avait jusque là entouré sa vieille tante au miUeu môme de ses plus violentes injustices, il s'empara de ses deux mains, et, les comprimant avec violence dans les siennes , il lui dit encore une fois :

— Cet argent, voulez-vous me le rendre?

La vieille ne se débattait point , mais, suffoquant de rage et de colère , elle se prit à lui dire :

— Assassin ! assassin l

<îe mot rappela Sylvestre à lui-môme *, il lâcha les bras de sa tante, et, tombant assis sur le lit, il s'écria avec des larmes et des sanglots :

— Oh! misérable que je suis! Pourquoi suis-je né?

La tante se taisait en l'examinant sans cesse...

Sylvestre se leva tout à coup, «t d'une voix dont la sincérité et la douleur eussent touché une âme moins cuirassée de méchanceté que celle de mademoiselle de Prosny, il kii dit:

— Mais vous comprenez bien que , si je ne peux pas rendre cet argent il faut que je me tue , car je serai un homme déshonoré, à tout jamais déshonoré.

— Ah bah l reprit la vieille tante en haussant les épaules, ce sont des phrases.

— Non, je vous le jure, reprit Sylvestre, non; si demain cet argent n'est pas retourné entre les mains de celle qui a osé me le donner, je me fais sauter le crâne, je vous le jure encore, sur l'honneur de mon père.

— A ton aise, mon garçon, reprit la vieille; il vaut autant monrir de cela que de faim, et si tu le veux absolument, chacun est libre de disposer de soi.

Rien ne manquait à la cruauté de cette réponse, ni l'indifférence de l'accent , ni la triviale expression du geste, ni le profond dédain de la physionomie. C'était le dégagement complet de toute tendresse, de tous souvenirs, de toute crainte.

La réponse de mademoiselle de Prosny anéantit Sylvestre, non point parce qu'elle lui laissait le passage Ubre pour aller à la mort, mais parce qu'elle dénouait la seule affection sur laquelle il avait compté en ce monde, celle à laquelle il avait tout sacrifié, celle pour laquelle il s'était pour ainsi dire condamné à la misère, qui faisait maintenant son impuissance.

Sylvestre se prit à regarder sa tante comme pour lui

146 AU lt)t3R LB lOUR.

demander s'il avait mal entendu; mais madlsmoiiielle de Prosny , profitant de l'abattement où son neveu semblait être tombé tout à coup , lui répéta encore d'im ton plus dégagé :

— À ton aise , mon garçon, k ton aise; tU' ne seras pas le premier qui se sera tué psfrce qu'il n'a ni courage , ni volonté. Au feit, quand on n'est bon à rien, je ne vois pas trop ce qu'on a à foire en ce monde:

n y avait dans ces paroles un accent joyeux et féroce qu'il nous est impossible dépeindre à nos lecteurs; certes, nous avons bien souvent essayé de' pénétrer dans les minutieux mystères qui font agir et parler le cœur des femmes, et souvent nous avons été forcé de reconnaître notre impuissance à guider nos lecteurs dans ce dédale toujours nouveau et presque toujours inextricable;

Mais la dureté glacée d'un cœur de vieille fille est cent fois plus incompréhensible que les agitations les plus folles d'une âme vivement impressionnable.

Par une incantation incompréhensible, ce qni vivmt* en mademoiseUe de Prosny s'était pour ainsi dire mêlé tout à coup au trésor qu'elle avait entre ses mains;

L'avenir de sa vie, ses désirs besoigneux et jamais satisfaits, ses rêves de bien-être, restreints sans doute, mais jusque là considérés comme impossibles, les mille petites privations de la misère disparues tout à coup; toutes choses qui sembleraient ridicules s'il fallait les dire id, et qu'il faut pourtant que je dise pour montrer jusqu'à quel point la pauvreté avait ravalé cette àme : un peu de crème dans son café, un peu de sucre dans sa crème, da bouilloif tous les jours, un jupon ouaté, un châlfe pour n'avoir point si froid, un lit moins dur, quelquefbis du vin potable, du feu assez pour se chauffer, la liberté de ne pas peser à un sou près le pain, la viande, la chandelle ; tout cela elle le portait siur elle avec ce trésor qu'elle avait pris* à son neveu, tout cela elle

4C40IUi LE JOUR. 147

fi*eii était eDivrée par espérance, et c'est à tout cela qu'il Jui fisJIait renoncer !

Elie^yait raison de le dire : Lui arracher tout cela, c'était la TolûT^ c'était Fassassinei:, car elle n'avait vécu jusqu'à ce mom^t que soutenue cliaque jour par l'espinr d'une vie meilleure, et si, lorsqu'elle se présentait à elle, il lui fallait y renoncer, autant valait mourir.

Quel Msard, quel événement, quelle révolution pouvait luiîreDâre ce que de Prosny voulait lui arracha par un caprice, par une lausse délicatesse... ;par un vol? car du côté de la moralité de son action, mademoiseUe de Prosny était parfaitement tranquille. En ce moment, elle ne prenait rien à son n&veu. Le père de Sylvestre lui avait fait perdre près de^^nt mille ^cus, et à supposer que ces cent mille francs ^]q;iartin86ent à son héritier, elle ne faisait, selon sa conscience, que reprendre son bien. Au milieu de cette passion aveugle gui l'enq^rtait, mademoiselle de Prosny n'eût pas gardé un JiajMl k son neveu, si elle ne se fût pas cru le droit de e'en^parer de tout ce qu'il ;possédait. Elle était aussi sinc^e dans sa .passion que Sylvestre dans son sentiment de dignité; elle était convaincue de son droit, et avait pris la résolution de le défendre implacablement.

De fProsny ne fît pas toutes ces xéflexions, il sentit que sa tête se perdait dans le conflit d'idées et de douleurs qui s'agitait en lui, et il dit à sa tante :

— Demain, oious reprendrons cet entretien : demain, j'aulai décidé ce que je dois «t ce que je veux faire : jusque là, je ne vous demande qu'une giàce, c'est de ne pas quitter cette maison sans m'avoir parlé. «

La tmte se détourna avec dédain de son neveu, une fois encore vaincu dans la lutte qu'il avait engagée avec elle, et Sylvestre retourna dans sa chambre, la tête et le cœur perdus, et avec cette pensée qu'il était enfin arrivé à ce dernier terme du malheur qui n'a d'autre asile que la mort

Il y a dans les hommes profondément convaincus une assurance qui fâ souvent leur force et quelquefois leur faiblesse. ^

Lorsqu'ils sont persuadés de la justice, de la dignité, de la nécessité de certaines actions, ils établissent en eux-mêmes des raisonnements qui leur paraissent irrésistibles ; ils se les disent, ils se les répètent, ils s'applaudissent si bien qu'ils ne doutent pas un moment de leur éloquence.

Il arrive môme que, lorsqu'ils ont rencontré une première résistance, comme venait de le faire Sylvestre, ils imaginent que c'est parce qu'ils n'ont pas fait valoir toutes les bonnes raisons dont ils sont pleins, qu'ils n'ont point réussi.

Ainsi, lorsqu'après quelques réflexions Sylvestre se demanda la conduite qu'il devait tenir, il ne considéra point comme un obstacle sérieux le refus de sa tante de lui rendre l'argent dont elle s'était emparée.

D'ailleurs, et il faut le reconnaître, lorsqu'un homme éprouve par la pensée le besoin impérieux de se mettre en face d'une position où il va jouer sa vie, il a envers luimême des condescendances inexplicables pour se persuader qu'il atteindra aisément à la position où il veut arriver.

Expliquons cette réflexion par un exemple.

Sylvestre voulait à tout prix rendre à mademoiselle Durand l'argent qu'il savait tenir d'elle. Mais cette restitution, il voulait la faire éclatante et vengeresse.

Blessé dans son orgueil, blessé dans ce sentiment profond et irrésistible qui l'avait entraîné vers Sabine, il espérait bien lui renvoyer l'injure par la fierté, la pitié insultante qu'elle avait eue de lui par le dédain avec lequel il la repoussait. Tout entier à tette idée, Sylvestre oubliait qu'il fallait, pour la mettre à exécution, commencer par vaincre la résistance de sa tante.

— Cette résistance, s'était-il dit, je la briserai.

Comment? 11 n'y avait pas pensé.

Mais dans les arrangements qu'il prenait avec lui-même, il la comptait comme vaincue.

Il en était, à ce moment, de Sylvestre comme de certains mécaniciens qui révent un résultat immense, qui le prévoient, qui se complaisent à l'admirer par avance et qui, ravis de leur génie, négligent un méchant petit rouage qui ne s'ajuste pas à leur invention, mais dont ils dédaignent de tenir compte.

— Ceci, flisent4î3, est l'affaire des manœuvres de la science. Puis il arrive qu'à l'heure de la réalisation de ces magnifiques projets, tout manque à cause de ce petit obstacle si dédaigné, si facile à vaincre.

Ceci n'est-il pas aussi l'histoire de beaucoup de nos grands hommes pohtiques qui ont des idées merveilleuses en faveur de l'humanité; des grands hommes qui, si on les laissait faire, disent-ils, rendraient en un coup de baguette les peuples hbres et dociles, moraux et énergiques, laborieux, économes, tout ce que vous voudrez?

Mettez-leur en main le mécanisme gouvernemental, et toutes ces subhmes théories humanitaires tombent devant la plus petite mauvaise passion qui se met en travers de leur action.

Mais que nous importent à nous les grands fous d'un monde dont il ne nous convient point de parler? Retournons à notre personnage, à notre maitre-clerc, faisant aussi do la théorie passionnée, se posant en héros, s' élevant au sublime de la résignation et du désintéressement, et prévoyant qu'il laisserait au cœur de Sabine un remords, une honte et peutêtre un regret.

Si l'on me demandait pourquoi je semble rire de Sylvestre, si désolé, je dirais que si je ne le prenais pas ainsi à l'heure où je le vois seul dans sa chambre nue et glacée, se débattant dans l'affreuse torture qu'il éprouve, il faudrait pleurer et crier avec lui, et que les larmes et les cris d'im amour dés-

tS* AU 30UR ht 9euti.

espéré ofte ptaàsmit pas toujcRifS t 'oesx à qed on les fait entendre.

Ckmibien^tes<^<ms, de eeict qiiî loe lifient, qm arvez une sinoère pîtié âe t^es dooleurs, qm ne tonchent ù la vie qa% rendrcnt du cœur?

Certes, cetui dont on ncoifle la Ttdne, dont on ^ la mi* «ère, Pexil, soit de la lanâBe, soit de la patrie, celui quiest firappé par la mort de ceux qu'il aime, celui enfin qu'attel* gnent oes malbeuis qui ont, pour aingi dire, un coips saisissaMe, celui-là on le plaint, cm aurait honte 'de ne pas le plaindre. Mais celai qui ne scmSre que de sa pensée, ccM qui s'est fait une douleur que personnelle loi ^ apportée, celui qiB s'etft éyané les espérances qu'il perd, celui qmode 4 la trahison quand on ne lui a pas t^t de secment, celui qui acceptait facilement hier la position qu'à trou^ «ixécraMe aujourd'hui sans que rien qoMq y être diangé, cekâ-là on le tKouve insensé, quelquefois ridicule, presque itoujours impertinent, et je ne voudrais pas qu'on trouvait tous ces dé* fauts à mon Sylvestre, que j'aime parce qu'il aime, et qn'il aime sans ndsoii, sans droi%, sans espérance, comme on aôBow quand on est jeune, quand le cœur est si hien plaoéqu'â iK sait régal de tous les cœurs.

Plaignez donc Sylveatie ert ne ma point de lui, parce qu'il se promène tonte cette nuit^ î'œi «n larmeS) par* lant tout haut , disant des discours â fiabiiie, à M. 8imon, à sa tante ; puis «'arrêtant (tout à looup !et restant immofaâe, comme doué à la place où il s^est airèlé.

Alors viennent les reftomB sur hii^môme, aioro il €ût siissi le roman de son avenir. Si, au lieu d'être le mleéraible clerc de M. Simon, il étAt ce qu'il 'eitttâû 'être... voyez tous les jours sereins qui se déroulent devant lui, voyez ces douoes amours où le bonheur seul a sapkLoe^etcetaveuquelui&it Sabine, et l'ivresse qu'il en ressenti

Quelle charmaale union va les suivre, comme eUe est

belle sous sa parure de fiancée, comme il est fier lorsque avec lui elle pénètre dans cette église où tant de regards lui envient sa divine conquête !

Puis tout à coup quelque chose d'affreux, quelque chose de glacé et de brûlant traverse ce rôve et rabat,et le tue, et ranéantit,et Tafireuse réalité se lève à sa place, comme ces squelettes hideux qui se dépouillent tout à coup de leur visage de cire, de leurs voiles blancs, de leur vie d'emprunt, de leur voix enchanteresse.

Alors Tinfortuné qui les aperçoit pousse un cri terrible et tombe en se débattant devant le spectre affreux qui le sair Bit de sa main froide et insensible.

Ainsi fait Sylvestre ; il quitte tout à coup son immobilité pour crier, pour blasphémer, pour se débattre.

Cest que le squelette vient de se montrer, c'est que la misère, c'est que le dédain de Sabine, et sa pitié plus insultante encore que son dédam , c'est que son amour pour un autre, c'est que M. de £ellestar., viennent tout à coup de se dresser devant ses yeux.

Oh'l le malheureux... le malheureux... qu'il doit souffrû*!

— Mais pourquoi pense-t-il à tout cela? diront certaines personnes.

Vous qui pariez ainsi , aimez-vous ou bien avez-voai aimé?

— Non.

— Non? en ce cas, je ne vous connais paa.

>■<■ mi^

DEUXIÈiME PARTIE

Cependant la nuit se passait, et l'heure venait où allait recommencer l'explication entre Sylvestre et mademoiselle de Prosny.

Celle-ci ne dormait pas non plus, elle entendait et les gémissements, et les cris, et les paroles de Sylvestre.

Plusieurs fois elle avait furtivement quitté son lit pour l'examiner, et à travers la porte vitrée qui les séparait, elle avait vu qu'il avait laissé ouverte la porte de sa chambre par laquelle il pouvait surveiller la porte d'entrée de tout l'appartement.

Cette précaution avait averti la vieille tante que Sylvestre avait pris une résolution de ne pas la laisser sortir sans lui avoir arraché ce qu'elle considérait comme sa propriété.

En présence de cette résolution, mademoiselle de Prosny avait réfléchi à son tour. 49»

Elle avait considéré que le paquet avait été vu par le portier, par Radinot, qui l'avait avertie qu'il était dans la loge.

Elle s'était rappelé que la suscription de ce paquet portait :

A M, Sylvestre de Prosny, — à lui seul, —

Et que Sylvestre, décidé à faire la reslitutiou de ce qui lui avait été envoyé, pouvait invoquer ces témoignages contre die.

Comme elle se sentait capable de tout faire pour garder cet argent, elle supposait son neveu capable de tout tenter pour le lui enlever.

Dans cette occurrence, mademoiselle de Prosny, qui n'avait qu'une idée, qu'un espoir, c'était de s'écbapper de la maison de son neveu pour aller se cacher dans quelque quartier ignoré, et sous un faux nom, s'il le fallait, pour jouir en paix de sa nouvelle fortune, mademoiselle de Prosny se décida à un sacrifice, et il serait difficile de dire toute la peine qu'il causa à mademoiselle de Prosny. Elle en calcula la quotité bien longtemps et avec de terribles angoisses.

Le premier mouvement fut de se dire :

— Eh bien ! je lui rendrai un tiers de cette somme pour sauver le reste...

Mais lorsqu'il fallut séparer cette portion de la masse des billets de banque qui composaient les cent mille francs, ce fut pour ainsi dire un effort impossible.

Puis arrivèrent ces calculs inouïs que la rapacité entend si bien. Et d'abord il était parfaitement maladroit de diviser cette somme exactement.

Qu'est-ce que trente-trois mille francs? on n'envoie pas trente-trois mille francs, on en envoie trente. C'est ce qui s'appelle ime somme ronde.

L'autre somme n'était pas probable. Ce fut là le motif de la première déduction que mademoiselle de Prosny fit à son profit.

En second lieu , elle se dit que , puisque ce qu'elle de-

1&4 AV JOUR LE rOVÎi.

Tait renâre à son neveu ne âevait pas lui pf ofiter , c'étaôH la dernière niaiserie de les re&titaer à fia fille du yoleur Durand.

En effet, que voulait mademoiselle de Prosny? Persuader ^ Sylvestre qu We lui avait TenAn toute la somme 'envoyée, €ft, dès qiïil serait sorti pour en faire tel usage^iulllui con- Tiendrait, quitter furtivement la maison et ne plus repu» ndtre.

fin oette drconstamce » ^cfii pouvadit lui avoir mssi bien envoyé dix mille, cinq mille, trois mille francs que cent miOe; un donfime aumtoe de cette «omme sont déjà âes choses fort Tares, et Sylvestre devait trouver que c'était beaffiicoup que trois mille francs dans sa misérable position.

Deux aouées de ses appointements, ic'était presque une fortime!

Oui, il 7 eut nn moment cd mademaisette de Proeny détacha irms mille francs du paquet énorme qu'elle avait enfoui ^dans ses vastes poches», pour lies remettre à de Frosny.

Puis, tqoand éUe «eut fiit ce «acvifiee, elle pensa que -de Prosny ne pourrait pas croire à ime "si misérable restita* ^n, et elle agûuta un nouiveau billet, ipuis deux.

H'eùt éAé nue chose curieuse que de k voir, dans Iki nuit, assise sur son lit, passant et repassant ohaoune àe <XR 'légères feuilles de papier «ntve ses doigts, pour s'as- «uer qn^elle n'en mettait pas deux au lieu d'une.

Longtemps elle s'arrêta à la somme de dnq mille francs «omme^eufBsante, comme probable; mais, à mesure que le momient d'accomplir le sacrifice a{^ochait, elle tronblait que Sylvestre ne crût pas à ce qu'elle allait lui dite. Certes, ce ne pouvait ôtre pour une si petite somme qu'elle aurait fait la résistance ^foï l'avait lesLaspéié.

Alors et dans ces moments où il lui semblait que ilowl aUbit lui «échapper,, Melle rouieittît^outit coup tarais paquets

AU Min Lff jocm 1»

de dm Hùtti famoB^ nm^tait tout le oeste d^B 6» yocbe^ et ss'éKertuait àt seipexsuadOE qa^elle »< p<nv7ail} pas faiie autrement.

Mais l'instant qui gniitaîb cettviésolulioiu tamenait laUitte entoe la oiainlB! de nei pas assez oendoe ot le dései^oir de rendre quoi que ce soit. •

Alors €^\ comusnoait de nouvelles oombinaisons' : elle remplaçait le paquet de dix mille par le premier petit pa^ qH8t da^ eiaq mille, et ceku ne Msait plus qae mgt-cinq mille francs» Puia die supprimait encoixt mi paquet, et réduisait sa sestitutioii à quinze mille.

Chacune de ces décifiâons ét&it pose aprô» de- Umgue» réflexions, exécutée par mourements. mpidesi et nerveux. Chacune de ces décisions était iivéTOcable^.et. elle se disait.:

•«- Voilà qui est Men ; c'est fini^ n'y pensons plus !

Et elle remettait la tête sur son oreiller pour tâcher de rèveir à^ autre chof»'; mais la pensée quir la tenait ainsi au c(BU£ continiiaiti de* la. ronger^ et toute^ cette nuit se passa pour eUe dans des commlsions doidoureuses, ajoutant, re* traocbant^ ealcula&t,. toujouiB mécontente, toujours tremblante ; maûi sans qu^un seuli moment la. dignité, Thonneur, le iMmbeor. ôm Sydi^tœ enttisaent pour lien dans ses in*< quiétudes.

Beatitueir assea psur pouvoir garder 1& lestev et sm^out ne pa& restituer. ta^,.ivûlà, co qui. occupa la longue nuit de mademoiselle de Prosny.

Une faut pasi oublier ce que nous a^ons déjà dit : c'est qu'il ne s'était pasr élevé': un doute dans Fa^rit de made* moiselle de ïcosny sur le droit, qulelle avait de s^emparer de cet argent.

En. ces sorte» de choses; les* femmes, lesi jeunes*, comme les vieilles^ ontdesr idées tiranohéea qu'ils ne faut pas oonsi* dérer comme roanipiant, de^probit^ naturdle, mais qui sont

tout à fait condamnées par la loi sociale qu'elles ignorent le plus souvent, ou dont leur nature irréfléchie ne yeut pas tenir compte.

Ainsi la plus honnête femme vous dira :

— Monsieur m'a volé, je trouve une somme qui lui appartient, je la garde, c'est justice.

Elle vous dira cela sans avoir un moment la pensée qu'elle ne fait pas un acte juste, loyal, irréprochable.

Si je dis tout cela, ce n'est pas que je veuille excuser l'action de mademoiselle de Prosny, je veux seulement expliquer comment il se faisait qu'une femme qui, malgré les vices de caractère que la nature lui avait donnés et que la misère avait sans doute accrus, n'avait jamais abandonné les principes de la plus exacte probité; je veux, dis-je, expliquer comment il se faisait que cette femme pût être poussée à commettre une action aui pouvait presque passer pour un vol.

Enfin le jour arriva, et ce fut le bruit que fit Sylvestre en approchant de la chambre de sa tante qui arrêta le chiffre de la somme qui allait lui être restituée.

Son entrée fixa pour ainsi dire cette fluctuation incessante, comme un froid excessif qui saisirait tout à coup une oûde sans cesse agitée et la tiendrait immobile dans la forme qu'elle eût perdue une seconde plus tard.

Lorsque Sylvestre entra dans sa chambre, mademoiselle de Prosny le laissa s'approcher et resta couchée dans son lit, sans se tourner vers lui.

— Ma tante, lui dit Sylvestre d'une voix douce et pleine d'émotion, avez-vous bien réfléchi à ce que je vous ai demandé, avez-vous bien pensé qu'il était indigne de vous, plus encore que de moi d'accepter les bienfaits de la fille d'un homme qui nous a dépouillés ? Quelle que soit la somme qui nous a été remise, elle ne peut, elle ne doit point égaler ce que nous aurions le droit de réclamer justement.

AU JOUR L£ JOUR. inT

Donc, fl nous Tacceptions, ce serait nous tenir pour satia- &its, ce serait nous considérer comme sufGsamment indem* usés, ce serait abdiquer le droit que nous avons de dire que insolente fortune de mademoiselle Durand est le fruit de notre spoliation. Vous avez réfléclii à tout cela, n'est-ce pas, matante? La seule richesse qui nous reste, c'est notre dignité dans notre misère. Songez-y ; mademoiselle Durand £6ndt trop heureuse de nous arracher ce dernier avantage qui fait que c'est à elle de rougir devant nous. N'est-ce pas, ma tante, que vous ne voudriez pas nous faire subir i'humi- Bation d'avoir à rougir devant elle ? Croyez-moi, je ne vous ^ veux pas de ce que vous avez fait hier. Dans la pauvreté où nous sommes plongés, je comprends que Tespoir d'un meilleur avenir vous eût fait oubUer toutes les raisons qui nous forcent à refuser cette insolente aumône. Mais maintenant que vous avez réfléchi, maintenant que, plus calme, ^ous avez pu considérer ce que nous perdrions d'honneur pour quelques misérables billets de mille francs , vous ne refuserez plus de satisfaire à ma demande ; vous me rendrez cet argent, et je le rendrai à celle qui vous a fait, ainsi qu'à moi, cette suprême insulte.

Mademoiselle de Prosny semblait ne pas avoir entendu €e que lui disait son neveu. Seulement elle tira lentement un bras de son ht, et tendant un paquet de billets de banque à Sylvestre, elle lui dit :

— Faites ce que vous \'oulcz; c'est à vous que l'on a f;jit l'injure, allez le rendre comme vous l'entendez; allez, nicnaeur, allez, et laissez-moi sur ce Ut d'où je sens que je iio me relèverai plus. .

— Oh! ma tante, s'écria Sylvestre en prenant les billets, merci, mille fois merci; et maintenant, demandez-moi ce qoe vous voudrez. Pour vous payer le sacrilicc que vous venez de me faire, je travaillerai la nuit, je travaillerai le jour, je remplacerai par toutes les privations qu'il vous

plaira dB m'imposer la privation que tous vous imposea vous-même.

Il prit la main décham^ée dte sa tante, et h baisa avec re* connaissance.

Mademoiselle de Prosny fut un moment emne, un Téiitable remords se glissa dans son cœur, et ette repoussa dtoucément Sylvestre en lui disant :

— Assez, assez; allez rendre cet argent à qui vous Ta donné. N'ajoutez pas un mot de plus : vous devez comprendre combien, après ce qui s^est passé entre nous, une plus longue explication me serait pénible. Partez, Sylvestre, partez, puisque c'est votre dessein de rendre cet argent; plus tôt vous le fere», mieux cete vaudra.

— Oh F ma tante, dit Sylvestre, ce n'est pas comme tous vous llmaginez que je hiî rendrai cet argetft : ce ne sera pas à elle seule, de ftcçon à ce qu'elle n'ait à rougir devant personne de ce qm f aï à Inà ^e, de tkçon à ce qu'elle puisse nier que c'est elle qui l^ait envoTr-!. Wtn, Bon, ce sera une œuvre de justice et dte vengeance que faccomplirai à la fois. Soyez-en sûrc', ma tante, elle aura uuBsi sa part des douleurs qu'elle nous fait épronvcr.

Mademoiselle de Prosny ne Tépcndait ptas, 'Sylvestre s'approcha d'ette et lui prit encore fa main.

-r Et maintenant, loi dit-if, pardonnez-TOoi... pardonnezmoi la violence que j'ai montrée hier. C'est le transport de la haine que j'éprouve pour cette...

11 ne prononça pas le mot, car sa boudie se refusa à dire ce qui mentait complètement à sa pensée, malgré la comédie qu'il jouait, et il acheva en disant :

— Pour cette... mademoîseRe Ihirand.

Ce ne fut qu'à ce moment que mademOTselle de Prosny tourna les yeux vers son neveu. Il y avait dans ce regaïd un ricanement méprisant.

La vieille fille ne se trompa point «ur la piëtendne famne

Al] JOUR LE JOUR. ITSO

fue Syliiestie #E»it vessentir {Xiur Sabine. A la haine TérilabJe qu'eile-méaie éproorait pour cette jeune lille, elle mit £ecaum .sou .amoBi dans sa colèie.

4 Cette pensée fut sur le point de lOBipre le calme apparent qu'elle s'était imposé; mille injures pour Sabine et pour son neveu bouillonnèrent en elle et montèrent pour ain^ dire de son cœur à ses lèvres; mais elle se contint encore et parvint à dire d'une voix assez calme :

— Vous avez ce que vous vouliez, je ne vous demande plus maintenant que le repos. Emportez cet argent, il me ^it mal à Ydit,

Pour la première fois, Sylvestre regarda' le pa^et qw lui avait été remis; d'un coup d'ceilil apprécia la goaune : il devait y avoir et il y avait en effet vmgt milk ff aifiœ.

Mademoiselle de Crosny l'examinait d'un cml assez ardent et assez inquiet pour (^ Sylvestre eût deviiké qu'il était trompé, s'il avait pu surprendre ce regard lise sur lui; mais lorsqu'il releva les yeux sur ^a taate^ elLe ^ait rentrée dans son apparente immobilité, et, en .{Kréacoce éa sacnfice p'elle venait d'accomplir^ iL eut hûUite d'«x$ffiiBer le ^teute qui s'élevait ea lui, et cette parole ^u'il alkit -lui adrenec :

— Est-ce là. tout?

Cette parole expira sur ses lèvxes,,et il qjMÎttala chambm eu disant à mademoiselle de VmmY i

— Je vous remercie, ma ta&te.; cxr maioteiiaiat que n'est feit, je peux vous le dire : si je n'avais jpas pu tendre cette somme aujourd'hui môme, j^ vous le jiuie, je me «^aiis iaât sauter la cervelle !

Puis il rentra dana sa chambre, triste «de la tristene qui était le fond de sa vie, maia satisfait de la vietûke qp&'il ve*» nait de remporter.

Quant à mademoiselle de Prosny, lelle .eut bien .quelque émotion des dernières paroles de son neveu; maifi la ^ie qu'elle éprouvait du succès de sa ruse lui eut Mentôt ùâi

liO AU JOUR LE JOUR.

oublier le petit incident fâcheux qui pouvait troubler sa bonue fortune, et elle attendit avec une nouvelle anxiété le moment où Sylvestre quitterait la maison, poui pouToIr t'en échapper après lui.

l» Janvier 1844.

Hier, c'était dimanche.

Sans cela Sylvestre eût sans doute quitté sa maison de bonne heure pour se rendre à son étude, et Dieu sait si, le cœur rempli comme il Tavait, de ressentiment contre Sabine, de désespoir sur lui-même, Dieu sait, dis-je, si, s'étant trouvé en présence de M. Simon, ce ressentiment et ce désespoir n'eussent pas éclaté avant l'heure qu'il avait fixée.

Au grand étonnement de mademoiselle de Prosny, son neveu passa toute la journée chez lui, sans paraître pressé de &ire cette restitution qui, avait-il dit, était si nécessaire à son honneur et à sa vie. Mademoiselle de Prosny était demeurée dans son Ut, toujours muette, comme si elle avait craint qu'une parole ne trahit le secret de sa supercherie; mais plus patiente qu'elle ne l'avait jamais été, parce qu'elle avait pris une résolution inébranlable, elle ne hùta en aucune façon la sortie de Sylvestre, qu'elle attendait avec une cruelle anxiété.

Cependant, l'heure du dîner étant arrivée, et mademoiselle de Prosny ayant manqué aux soins accoutumés du ménage, elle engagea Sylvestre à aller se pourvoir ailleurs, en lui disant d'une voix doucereuse :

— Cest bien assez que je sois malade, que deviendrionsnous, mon Dieu, si tu l'étais aussi?

AU JOUR LE JOUR. tet

— Je me passerai fort biea de dîner, lui avait dit son neveu.

— C'est ce que je ne veux pas, reprit mademoiselle de Prosny.

Et faisant un effort qui semblait au^essus de ses forces, elle ajouta lentement :

— Je vais me lever, je vais sortir pour t'apporter ce qu'il te faut.

Sylvestre l'obligea à demeurer dans son lit, et comme eDe insistait vivement, sous prétexte de sa santé, il se décida à quitter sa maison vers cinq heures du soir, autant pour satisfaire à Fintérét apparent de sa santé que pour s'arracher hii-méme à la torpeur douloureuse où il était tombé.

(Test que cette journée avait été pour lui un bien hor^ nble supplice; c'est que son &me s'était fatiguée à souibir toutes les douceurs qu'enfantaient pour lui sa misère d'une part et sor ,,imour perdu de Tautre.

Mais ïi est inutile de raconter tous ces tourments d*an cœur désespéré; il faudrait des volumes entiers pour faire comprendre au lecteur cet incessant mouvement du malheur sur lui-même, cette tempête toujours^ pareille et toujours diverse, où, comme les flots enfermés dans un lac étroit, les mêmes passions s'agitent sans cesse sans retroiH ▼er jamais la même forme.

Laissons Sylvestre en proie à sa douleur, méditant les résolutions qu'il avait prises, et entrons dans le salon de M. Simon.

Il est neuf heures à la pendule ; il n'y a que quatre personnes dans ce salon : M. Simon, sa femme, Sabine et M. de Mestar. C'est une cruelle comédie que celle qu'il faut souvent jouer en face du monde, mais c'est une comédie bien plus cruelle encore, celle qu'il faut jouer dans l'intimité. Ainsi donc les voilà en présence les uns des autres. D'a- ^ H. Simon, qui avait désiré pour sa pupille un mariage

Ifi2 AU JOUK LE J0UU.

qui lui donnât un grand nom, une grande positicHi, une grande fortune ; un mariage qui le dégageât, lui, de la protection qu'il devait à Sabine ei qu'il senteiit impuissmitc pour la défendre contre les récriminatlQns qui la poursuivraient,

•Ce mariage, il Tavait obtenu; et cependant, malgré tous teh eflbrtB, "Botre aifoué était triste, préoccupé ; de temps en temps son regard cherchait le regard de sa pupille, il semblait vouloir épier dans ses yeux lane trace de ce méeonteirtement^ de cc^e tristesse qui xenapËssait son propre cœur ; c'est que M. Simon s^taiît qu'il avait satia&it, pour oiiâe9]K)îseU.e Durand, à tout ce qui est raisonnable, prucbem et conv^enable selon le monde, mais qu'il avait onMié ce qui est bien fait selon le cœur.

Dans les jours où il se laissait aller à plaisanter avec les tenues & sa professm, si on lui eût demandé ce qu'il pensait de l'union de Sabine et de M. le marquis de Bellestar, fl €ût répondu : «

— Tout cela est Ibrt besa, mais le bonheur ne signera pas au contrat.

D'un "autre côté, c'est madame ^mon, une âme charmante, un cœuor intdlig^at , qui comprend que le malheur est autour d'effle sans se sentir la force de le combattre.

Elle avait exigé de son mari )a terrible épreuve où Sylvestre avait failli succomber, car elle avait deviné Famour éc Sylvestre et l'amour de Sabine. '^

Elle avait espéré que de cette épreuve s'échapperait un cri, une parole qui dirait à M. Simon qu'il tuait ce jeune homme si noble et qu'il aimait tant ; elle avait espéré que œ cri irait jusqu'à sa pupille, et y ferait parler la voix à ^quelle elle imposait silence ; elle espérait enfin que^ cette iouble barrière une fois rompue, tous les obstacles seraient bientôt brisés par ces deux amours libres alors d aller Tun vers l'autre.

L'épreuve arait en lieu, le désespoir s'était montré, mais il n'avait pas dit le net attendu; il 0*7 avait eu qu'un homme qui s'était tordu dans la douleur, sans dire oà il avait soE^ert. \

Madame ^imon n'avait réussi à rien qu'à faire du mal à «Q CGOwr qu'elle eût voulut consoler et guérir. Elle aussi était triste et préoecopée, elk ausâ sentait les larmes lui venir aux yeux à chaque instant ; alors ëù^ se Tq>rochait sa fail)les8e et son manque de cooiage.

Malgré toute la tendresse qioe madame Simoa avait ponr sa pupille, die comprenait la pauvreté de son afiectioa pour Sabine.

Un amour qui n'avait jamais pu parler en eUe parce qu'il avait été sans objet, un amour qu'elle avait souvent pleuré de ne pas pouvoir ressentir, i'amooir maternel tressaillait^ pour ainsi dire, comme un remords jusqu'au fond de ses entrailles, et il y avait des moments où elk se disait à elloméme :

^ Mais si c'était ma fine, je ne la UdsseraÎB pas ainsi marcher à ma inalhem*.

EUe se disait cela , elle s'accusait de ueT pie feire pour sa pu^e ce qu'elle eût fait pour sa ftUe; mais les forces vives de ce saint amour, de cette su^me passion de la femme , manquaient à celle qui n'était pas mère.

Elle voyait Sabine souffrir, et elle souffrait de sa douleur; mais fl y avait un monde, du re^et que madame Simon éprouvait, au désespoir et à la colère d'une mère qui voit souffrir ^n enfant ; madame Simon était malheureuse, mais €^e se taisait.

Et Sabine, âme forte et résolue , elle, avait accompli tout le sacrifice, die avait accepté la main de M. de Bellestar ; et, deux jours après ce consentement donné, elle savait, sans en pouvoir douter et après s'^ètre sincèrement interrogée, qu'elle avait accepté la mort de sa vie.

AU JOUR LE lOUR.

Oui, c'était bien ce qu'onpeut appeler la mort de la vie; car c'était un avenir où rien se devait vivre de ce qui fait le» joies célestes du cœur. «) '

En effet, ôtez Tamour à ce cœur, et dites-moi ce qui lui restera quand la femme est orpheline, quand la mémoire de m faaniUe est une honte , et quand elle se croit le droit d& penser qu'elle est délaissée par ceux qui devaient lui remplacer cette famille.

Dès ce moment, Sabine commençait pour ainsi dire la vie à laquelle elle s'était condamnée. Elle se posait dans l'orgueil de cette noble alliance, elle écoutait avec une sorte d'avidité curieuse le dénombrement de cette immense fortune qui allait être la sienne, elle se mettait déjà dans le rôle de la femme qui devait être la plus éclatante, la plus célèbre, la plus enviée de Paris ; et quelque chose ajoutait tout bas : et la plus malheureuse.

Quant à la pensée de Sylvestre, elle l'avait honteusement chassée de son cœur.

Gomme le père désolé qui met hors de sa maison l'en&nt qui a manqué à ses devoirs, et qui défend à tous ceux qui l'entourent de prononcer le nom du maudit, Sabine s'était dit à elle-même qu'elle ne voulait plus penser à Sylvestre.

Mais le père qui impose silence aux siens dit que c'est pour ne pas s'irriter davantage qu'il refuse d'entendre dans leur bouche le nom de son fils proscrit. 11 ment et ne trompe pe^ sonne : c'est pour ne pas pleurer devant ceux qui prononceraient ce nom.

Ainsi Sabine se disait dans sa fierté qu'elle ne voulait plus penser à cet homme qui avait trompé ses rêves , parce qu'il était indigne qu'elle pensât à lui; elle mentait aussi, elle ne voulait plus penser à Sylvestre pour ne pas sentir qu'elle l'aimait.

Les voilà donc tous trois, gens de bien et gens de cœur, l'honnête homme intelligent et bon, la femme charmante.

AU JOUR LE JOnU. tes

douce et affectueuse, la jeune fille noble, forte et résignée^ les voilà tous les trois, mécontents chacun de soi et des autres, séparés par une flouleur sincère et que nul n'a le courage de dire tout haut, pleins de regrets et presque de remords, les voilà tous les trois tristes et malheureux.

Et voici enfin M. de Bellestar, tout gonflé de sa joie, ae son triomphe, de sa grosse fortune, de son gros amour, de son énorme fatuité, de sa colossale impertinence. Il est à l'aise, il trône, il parle, il fait de Tavenir à sa guise, deTavenir qui tombe sur le pauvre cœur de Sabine comme un coup de poing.

D plane sur ces trois êtres dont chacun vaut mieux que lui dans la plus petite parcelle de son esprit et de son àme ; il les domine, il leur commande, il est leur maître, il dispose d*eux, il leur fait faire ce qu'ils ont honte et douleur de faire.

Oh! c*est une exécrable puissance que celle de la sottise qni marche à son but. Elle va devant elle, écrasant tout ce qui se trouve sur son passage, insensible à toute douleur délicate, cuirassée qu'elle est de vanité et de ravissement de iK>i-méme

S'il fallait peindre par une comparaison l'allure de H. de Bellestar dans cette occasion , il faudrait nous rappeler ces récits des voyageurs qui nous montrent ces lourds et grossiers éléphants qu'un appétit quelconque appelle dans le sombre réduit d'une jungle mystérieuse.

L'énorme bête ne s'inquiète pas s'il y a un chemin tracé pour arriver au but où elle doit aller ; si elle peut y arriver par des détours prudemment et lentement suivis; elle va devant elle , brisant indifféremment les arbrisseaux avec leurs fruits mûrs, les belles fleurs à peine échappées de leur bouton, renversant quelquefois les arbres qui semblent pouvoir lui résister.

Oui, c'est ainsi que passait M. de Bellestar à travers ces Bcntiments exquis et délicats qui étaient autour de lui; heur-

JCfi AU JOUR LE JOUVu

lîiht, brisant, foulant aux pieds et Vlionnêteté fîère et calme de M. Simon, qui avait si bien compris comment on fait le bonheur d'une femme, et les doux souvenirs d^ cette femme qui avait si bien compris la reconnaissance qu'on doit à uu pareD homme, et les espérances à peine nées de cette jeune fille qui avait cru entrevoir le ciel où était son bonheur. --

Certes, si Ton eût dit à ce marquis le mal qu'il faisait à ceux qui Fécoutaient parler, on Teût fort étonné. Ne promettait-il pas à celle qu'il aimait tout ce qu'il considérait comme la suprême félicité de ce monde?

A vrai dire, ces gens-là ne sont pas méchants, ils sont aveugles; mais, pour ma part, je ne sais si je ne préférerais pas la cruauté qui calcule ses coups, à la brutalité qui frappe devant elle, Toreille et les yeux fermés.

Cependant M. de Bellestar avait épuisé les fleurs de sa rhétorique dorée ; il avait ce qu'on appelle vidé son sac, ou plutôt vidé le sac de ses écus ; car un commissaire-priseur eût pu coter à use somme exacte le bonheur qu'il prédisait à Sabine, en évaluant les voitures, les diamants, les châles, les dentelles, les meubles, les maisons de campagne, les dîners, les fôtes, les bals qui devaient parer cette existence, princière.

Un silence glacé et gênant régnait dans le salon. En effet, M. de Bellestar ayant cessé de parler, il se trouva que personne n'avait rien à lui répondre.

M. Simon regrettait d'avoir fait fermer sa porte à tout le monde, pour ménager à M. de Bellestar et à Sabine un entretien où ils pourraient se mieux comprendre, se mieux connaître et se mieux apprécier. M. Simon s'était singulièrement trompé.

Dans un monde plus nombreux, les défauts du marquis «'effaçaient quelque peu. Ainsi, le bruit d'une voix désagréable disparaît sous le murmure de cent voix qui parlent autour d'elle. Jamais Sabine n'avait aussi complétemcat

compris qu'elle venait de le faire le vide et l'inanité du cœur et de la tête de cet homme.

Chacun était embarrassé, et aucun ne se sentait la force et le courage de sortir de cet embarras. M. Simon tisonnait, madame Simon cachait son impatience en se penchant sur son métier à tapisserie, et Sabine feuilletait d*un doigt distrait un album qu'elle regardait, mais qu'elle ne voyait pas. M. de Bellestar seul, le dos appuyé à la cheminée, se chauffant les mollets, et redressant le contour empesé de sa cravate, avait Tair ravi de lui-môme, lorsqu'un domestique, entrant timidement, annonça à M. Simon qu'il y avait quelqu'un qui insistait pour être admis.

— Quel est cet importun? dit M. de Bellestar, en s'emparant toujours avec la même sottise du droit du maître de la maison.

Le domestique n'avait pas vamement eie averti qu'il ne devait laisser entrer personne à l'exception du marquis, et il avait parfaitement deviné le sens de cette faveur spéciale. Aussi s'empressa-t-il de répondre à celui à qui il supposait le droit de parler dans la maison de son maître (le valet et grand seigneur étaient faits de la même pâte) ; aussi répondit-il;

— CTest M. Sylvestre de Prosny.

Ce nom agita pour ainsi dire d*un mouvement convulsif ceux qui l'entendirent prononcer.

M. Simon releva la tête en regardant son domestique d'un air stupéfait, comme s'il était venu lui annoncer un malheur.

Madame Simon laissa tomber son aiguille, et fixa les yeux sur Sabine, conmie prête à se lever et à lui prêter secours.

Quant à celle-ci, elle tressaillit sur sa chaise, et si elle n'eût été retenue par cette force de l'éducation qui domine les sentimentç les plus violents, elle eût quitté le salon, elle se filt enfuie comme à l'aspect de quelque redoutable ennemi.

lô^ AU JOUR LE JOUR.

Au milieu de ce trouble général, M. de Bellestar seul garda sa présence d'esprit , et avec la môme impertinence qu'il avait mise dans la question, il fit au domestique la réponse suivante :

— Eh bien ! dites à ce monsieur qu'il repasse une autre fois; que M. Simon ne peut pas le recevoir.

Mais ce petit incident avait pour ainsi dire détruit le •charme sous lequel était notre avoué. Depuis une heure, il éprouvait un invincible besoin de se débarrasser du pouvoir assommant que M. de Bellestar exerçait sur ses sentiments et sa volonté.

L'arrivée de Sylvestre, sans qu'il en sût le motif, sans qu'il en pût prévoir le résultat, pouvait amener un changement quelconque à la situation où ils étaient tous placés, et ne dût-elle que rompre rembarras du moment, M. Simon Faccueillit avec joie, et il dit rapidement au domestique :

— Non ! non ! faites entrer M. de Prosny.

Puis, se tournant vers le marquis, il ajouta, comme pour excuser l'ordre qu'il venait de donner :

— Il s'agit peut-être d'affaires très-importantes.

— Oui, oui, dit madame Simon d'une voix empressée et émue, faites entrer M. de Prosny.

L'accent dé cette voix était plein de mille espérances confuses, c'est comme si elle eût dit :

— Voici quelqu'un qui va nous sauver, voici quelqu'un qui va nous tirer de la mauvaise action que nous allions faire.

Quant à Sabine, elle était demeurée immobile, pâle, troublée, la respiration haletante, le cœur serré et la lète perdue.

M. de Bellestar s'en aperçut, et avec cette infatigable persévérance de la sottise qui ne manque jamais une occasion d'être sotte, il lui dit d'un air supérieurement protecteur.

— Pourquoi vous troubler ainsi? ce monsieur vient sans

doute faire part à M. Simon de sa bonne fortune ; tous aves bien le droit de vous amuser de toutes les suppositions qu'il la fiatire et de toutes les sottises qu'il va dire.

 ce moment, on annonça Sylvestre ; il entra pâlc^ défait Tœil sombre et éteint; il avait Tair d'un spectre.

L'annonce de la venue de Sylvestre avait vivement frappé H, Simon, sa fenmie et Sabine; mais elle les avait frap];^és chacun d'un sentiment différent ; son apparition les glaça tous du même eSroi.

M. de Bellestar luinoiéme resta stupéfait à l'aspect do Prosny , dont la pâleur était effrayante , dont Toeil fixe et atone semblait ne plus voir, dont la lèvre frémissait d'un tremblement convulsif .

U serait difficile de comprendre qu'un bomme du caractère de Sylvestre n'eût pas trouvé en lui plus de force pour accomplir une résolution longtemps méditée et arrêtée irrévocablement , si nous ne disions ce qui avait donné à de Prosny cette émotion inouïe peinte sur tous ses traits.

Lorsque Sylvestre était venu chez M. Simon, le rôle qu'il devait y jouer était tracé d'avance par lui; ce qu'il devait y dire était formellement arrêté dans son esprit.

Gonmie cela était arrivé les années' précédentes , il avait compté trouver beaucoup de monde dans le salon de H. Simon. t^

En conséquence de cette supposition, il avait arrange un

récit tout à fait moqueur et dédaigneux , tout plein de ces

épigranmies préparées de longue main, et qui ne trouvent

jamais leur place à l'heure où il faudrait lés dire ; U avait en* fin fait sa scène d'avance.

Lorsqu'il arriva et qu'il voulut entrer chez M, Shnon , comme il en avait l'habitude, le domestique qui veillait à rantichambre l'arrêta en hii disant que M. Simon ne pouvait le recevoir.

Dans la fâcheuse disposition d'esprit où se trouvait Sylvestre, ce premier obstacle l'irrita d'abord, parce qu'il empêchait l'exécution de son projet, et après ce premier mouvement, il s'en irrita encore plus, parce qu'il imagina que l'interdiction que lui opposait le domestique était toute personnelle.

— Êtes-vous bien sûr, lui dit-il, la colère dans la voix et dans le cœur, étes-vous bien sur que M. Simon vous ait dit de ne pas me laisser entier, moi ?

— n ne m'a pas plus parlé de vous que d'un autre. M. Simon n'y est pour personne, et il n'y a d'excepté que M. de Bellestar.

Pourquoi le domestiqoe avair-n ajouié ces derniers mots? Probablement il n'en savait pas toute la portée; mais, à tout prendre, c'était une petite impertinence pour le maître-clerc de son maître.

En tous cas, c'était une indiscrétion contre M. Simon, et, en fin de compte, si ça ne faisait pas de mal, ca ne pouvait pas faire de bien.

-Ainsi donc, reprit Sylvestre, M. de Belleslar est ici!

— Oui, monsieur,

- Seul avec M. Simon? dit Sylvestre.

— Avec monsieur, madame et mademoiseHe.

Le transport de rage qui s'empara de de Proiâiy à cette réponse fut si violent, qu'il pâUt et chancela.

- Monsieur se trouve mal? lui dit le domestique avec cet empressement raiUeur qm se réjouit de la souffrance qu'on a 1 air de plaindra.

Air JOUR LE JOUR. 171

Sylvestre s'étaiit apjMiyé sur «ne table ; â. n'entendit pas le domestique, etdemeuiaun instaiit pkmgédaas sesréflexioD^w

A ce moment il voyait tout son plan renversé, toutes ses prévisions détruites, toutes ses comiHnaisons avortées. Mais presque en méaie temps le besoin d'en finir à quelque prix que oe fût âonûna sur ce cruel désaïq^intemeut, et il dit au domestique avec un accent qui surprit étrangement celui-ci:

— Allez dire à M. Simon que c'e^ moi ; qu'il faut que je le voie... qu'il le faut., qu'il le faut absolument.

Le domestique sortit, et Sylvestre se dit à lui-même, en air tesdant la réponse de son patron :

—Oui, oni, je veux en finir ; ils sont seuls, tant mieux ; cet homme qu'Ole aime est là , tant mieux ; si dans ce que j'ai à dire^ il m'écbappe un mot, qui la blesse, tant mieux J Oh ! tant mieux, si cet homme veut s'emparer de ces pan>" les pour prendre la défense de Sabine; tant mieux s'il s'adresse à moi, tant mieux si son insolence m'insulte et me provoque: ohl ce sera affaire à nous deux alors, et je leur montrerai à tous ce que je suis et ce qu'il vaut.

Yeiià o4 en était Sylvestre lorsque le domestitiue vint lui dire qu'il pouvait entrer; voilà pourquoi, après une journée tout entière de réflexions ({ui eussent dû le faire arriver calme dans le salon de M. Simon, il entra pâle, défait, irrité, et sans avoir, pour ainsi dire, la conscience de ce qu'il y venait faire.

^ Dans l'ordinaire de la vie avec Sylvestre, le patron accudllait son maitre-clerc avec la familiarité d'un ami et d'un supérieur, il lui tendait la main du fauteuil où il était assis, tandis qxae madame Simon et Sabine restaient à leur place , •en attendant le salut du maitre-clerc« ^à

Ge jour-là, et comme si cet homme eût eu en lui un pouvoir effrayant et respectable à la fois, M. Simon se leva de son siège ; madame Simon et Sabine se levèrent de même, et

m AU JOUR LE JOUR.

tous trois se tournèrent vers lui, comme s'ils avaient vu en* trer quelqu'un qui portât dans sa main leur destinée à tous trois.

Sylvestre les salua proMdément et silencieusement; les deux femmes lui rendirent ce salut cérémonieux et reprirent leur place, tandis que M. Simon disait à Sylvestre, en l'examinant avec inquiétude :

. — Qu'est-il donc arrivé , monsieur de Prosnyî et pourquoi avez-vous si vivement insisté pour me voir?

— Je vais vous le dire, repartit Sylvestre d'une voix entrecoupée ; mais permettez que je reprenne mes idées.... Je ne croyais pas... je ne m'attendais pas à vous trouver avec...

— Voulez-vous que nous passions dans mon cabinet? dit vivement M. Simon, en interrompant Sylvestre, dont le trouble l'effrayait.

— Non, non, reprit rapidement celui-ci ; non, monsieur, il est bon, il est nécessaire que tout le monde entende ce que j'ai à dire; il le faut pour mon honneur, pour ma dignité, pour...

Le mot expira sur ses lèvres... t Pour ma vengeance, » voulait-il dire : il n'en eut pas le courage.

il n'avait pas encore regardé Sabine, il ne l'avait pas encore vue pâle et défaite à son tour, l'œil tendu sur lui, tremblante, et curieuse de ce qu'elle allait entendre ; mais il la savait là, et malgré toute la colère qu'il avait amassée contre elle, la pensée de faire rougir ce beau front sous une menace, de faire pleurer ces beaux yeux par une injure, cette pensée l'avait arrêté.

Comme Thomme qui se rue avec fureur contre un ennemi qu'il ne voit pas , et qui trouve tout à coup sous ses pas un enfant blond et rose , pleurant et effrayé, et qui sent toute sa colère se fondre à l'aspect de tant de faiblesse, de même de Prosny perdit toute son irritation, et au moment

d*accomp1ir cette vengeance qu'il avait tant méditée, il ne trouva plus que sa douleur au fond de son cœur.

11 passa la main sur son front pour pouvoir essuyer f urti» vement les larmes qui lui venaient aux yeux, et il ajouta d'une voix presque éteinte :

— Oui, monsieur, il vaut mieux que je parle devant toutes les personnes qui sont ici.

M. Simon avait suivi avec une inquiétude sérieuse les divers mouvements de la physionomie de Sylvestre qui peignait si bien les diverses émotions de son cœur.

— Expliquez-vous donc, mon ami, lui dit-il doucement en approchant un siège, expliquez-vous.

De Prosny tomba assis comme si la force lui manquait tout à fait, et M. de Bellestar jeta autour de lui un regard interrogateur, comme s'il eût voulu dire :

— Que diable est-ce que c'est que cette comédie-là?

Le marquis était resté le dos appuyé à la cheminée, M. Simon était à l'un des coins,N Sabine au milieu du salon, prés de la table où étaient posés les albums, madame Simon à Tangle opposé de la cheminée, en face de son mari et derrière son métier à tapisserie. Sylvestre était à peu près au milieu, de façon que Sabine était tout à fait en arrière du siège où il était assis, et qu'il ne pouvait la voir qu'en se tournant vers elle.

11 y eut un moment de silence que M. Simon rompit le premier en disant :

— Eh bienl Sylvestre, à quoi devons-nous votre bonne visite de ce soir?

De Prosny releva la tète et vit M. de Bellestar.

L'aspect de cet homme, qui avait le don de l'irriter toutes les fois qu'il le rencontrait ou qu'il pensait à lui, sembla au contraire le calmer.

Sylvestre retrouva sa dignité, sa hauteur, sa supériorité réelle : on eût dit qu'il voulait montrer tout ce qui man-

tu ATT JOUR LE JOUR.

quait à ce belâtre , aux yeux de celle qui le préférait.

— Monsieur, dit SylTestre en s'adressant à M. Simon, voflà sept ans que j'ai Thonneur de travailler dans voire étude, j'ai fait tous mes efforts pour mériter votre confiance et pour vous montrer que je n'étais pas indigne des bontés que vous uviez pour moi.

— J'ai pour vous la confiance que tout honnête homme doit à un honnête homme, et ce que vous appelez mes bontés n'a été que justice, justice exacte et peut-être parcimonieuse.

Sylvestre s'inclina, et reprit avec un calme extraordinaire :

— Je vous remercie, monsieur, d'avoir prononcé ce mot, il me met sur la voie d'une explication qu'il m'eût peut-être été difficile d'aborder. En faisant pour moi ce que tous vos confrères font vis-à-vis de ceux qui sont à ma place, vous avez fait tout ce que vous deviez et tout ce que vous pouviez. Me payer plus cher que ne le font vos collègues pour les miens, c'eût été vous attirer des reproches, je le sais et je le dis, monsieur Simon, parce que je ne veux pas que vous pen^ siez que j'accepte le mot de justice parcimonieuse dans le sens que vous avez voulu lui donner. Je m'en empare, non pas pour vous dire que vous avez été avare envers moi, mafe pour qu'il soit bien constaté que j'avais une existence pauvre •et restreinte. Encore une fois, monsieur, ce n'est pas votre faute; c'est la faute de la carrière que j'ai choisie ; elle a ses traditions, ses habitudes; je les savais, je les ai acceptées, je n'en espérais point d'autres. J'étais pauvre, voilà tout ce que je voulais dire.

— Et vous avez vécu honorablement dans votre pauvreté, répliqua M. Simon.

—J'étais venu invoquer ce témoignage de vous, reprit Sylvestre, et je l'accepte avec d'autant plus de reconnaissance que vous me l'avez donné avant que je l'aie demandé. Mais il ne me suffît peut-être pas pour ce que j'ai à vous dire, après ce qui m'est arrivé (et ici la voix de Sylvestre s'altéra

sensiblemeiit); après ce qui m'est arrivé, reprit-il, ce n'est pas assez que j'aie vécu honorablement du peu que j'avais, il feut que vous puissiez dire, monsieur, que fen ai vécu satisfait.

Sylvestre prononça ce dernier mot avec une certaine hauteur, et en élevant ensemble la voix, la tête et le regard. L'attention de ceux qui Técoutaient était tendue au dernier point.

Ces préambules n'étaient, pour les assistants, que l'annonce d'un fait qu'ils connaissaient tous, et dont ils attendaient Texpression, comme dans une cérémonie publique on regarde défiler devant soi ceux qui précèdent le héros que tout te monde connaît, que tout le monde attend, que tout le inonde espère.

M. de Bellestar laissait voir, dans le sourire mal contenu qui contractait ses lèvres, nmpatience dédaigneuse avec laquelle il écoutait ce qu'il appelait en lui-même de la poésie de pauvre diable. Ce sourire, surpris sur ses lèvres par le regard de Sabine, lui fît plus de tort que toutes les balourdises qu'il avait dites jusque là, et par un de ces mouvements soudains et rapides qui sont pour les femmes de vrais actes de courage, elle se rapprocha de Sylvestre comme pour montrer avec quel intérêt elle l'avait écouté, avec quel intérêt elle voulait l'écouter encore.

Madame Simon elte-môme s'accouda sur son métier, et Sylvestre continua en disant :

— Monsieur Simon, vous n'êtes pas entré assez intimement dans ma vie intérieure pour savoir que jamais une plainte, jamais im murmure n'est sorti de ma bouche pour demander à qui que ce soit plus que je n'avais. Mais il est certain, n'est-ce pas, que lorsqu'un homme est mécontent de sa position, que lorsqu'il se <jroit, à quelque titre que ce soit, le droit d'en avoir une meilleure, il laisse percer son mécontentement ou ses prétentions d'une façon ou d'une autre

ff7i AU JOUR LE JOUR.

devant ceux avec lesquels il vit constamment, devant ceux surtout qui pourraient apporter un changement à cette position; eh bien! monsieur, je vous adjure de le dire ici devant les personnes qui nous écoutent , ai-je jamais montrô un désir, une espérance ou un regret?

— Jamais, répondit M. Simon, qui se laissait gagner par rémotion mal contenue avec laquelle parlait Sylvestre.

— S*il en était ainsi, reprit celui-ci d'une voix qui tremblait, voulez-vous m'exphquer comment il s'est fait que quelqu'un que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître... ajouta-t-il d'une voix presque mourante, que quelqu'un, dis-je, se soit cru le droit de venir jeter une aumône à cette pauvreté qui ne demandait rien à personne?

L'étrangeté de la situation consistait en ce que tout le mond^ devait paraître l'ignorer.

A ce mot « aumône, » Sabine baissa la tête, sous la honte qu elle éprouva de l'action qu'elle avait faite ; madame Simon sourit tristement, parce qu'elle souffrait de la douleur de de Prosny ; mais un regard plein de ûerté accompagna ce sourire, parce qu'elle était heureuse de voir reprendre ainsi sa place à celui qu'elle avait si haut placé dana son cœur.

M. de Bellestar fit une moue dans le môme sens que son précédent sourire, et qui signifiait encore :

— Mon Dieu l que de grands mots pour dire une chose toute simple!

M. Simon seul resta dans le rôle rigoureux qu'il devait jouer, et dit à Sylvestre :

— Une aumône à vous! Je ne vous comprends pas, mon ther ami.

EeProsny regarda madame Simon et M. de Bcllcstar, poar s'assurer s'ils étaient, comme M. Simon, dans Tignorancc de ce qu'il allait dire, et il n'eut pas de peine à reconnaître ^'Os en étaient parfaitement informés.

Une regarda pas Sabine, vers laquelle il lui eût fallu se tourner d'une manière trop marquée ; mais il n'avait pas be> soin de la voir, il était à ce moment parfaitement certain de ce dont il avait été seulement convaincu jusqu'à ce moment, n répondit donc à H. Simon, en se laissant aller à l'amertome qui l'avait un moment dominé :

— Et de quel autre nom, monsieur, que celui d'aumône, voulez-vous que j'appelle la remise faite à ma porte d'une somme considérable, à laquelle je n'ai aucun droit, aucun, si ce n'est ma pauvreté?

H. Simon était fort embarrassé ; il essaya de se tirer de la gêne cruelle qu'il éprouvait, en continuant à montrer une surprise assez bien jouée pour que Sylvestre s'y laissât prendre*

— Mais que m'apprenez-vous là? lui dit-il, une somme considérable a été déposée à votre |K)rte et pour vous?...

— Le papier qui l'enveloppait portait cette suscription, répondit Sylvestre : A M, Sylvestre de Prosny, à lui seul. Je ne puis donc douter que cette aumône &e me fût destinée.

— Mon Dieu, fit M. de fieltestar, qui s'étonnait de l'embarras des autres pour une chose qui lui paraissait si facile à résoudre ; eh ! mon Dieu! c'est quelqu'un de riche qui vous

aura rencontré quelque part, et qui, doué d'une âme généreuse et pleine de sensibilité, se sera intéressé à votre situation.

Cette dernière partie de la phrase de M. de Bellestar fut envoyée à Sabine par un regard tout à fait gracieux et vainqueur. Le marquis, ravi d'avoir si bien apprécié celle qui devait partager l'honneur de son nom, continua :

— Cette personne, monsiear, z suivi le penchaiït d^ine bonté supérieure, et a voulu venir en aide à un jeune homme digne de sa bofité.

Il fallait bien que le cmm de de Prosniy écMkt ; mais sll était seulena^nt resté ea i^ésensede ceux quH aimait et respectait à la fois,, û M. ou madame Sipoos, ou Sabine ellemême^ eussent seuls faut entifmâre leiurs voix dans cette occasion, il est possible (^ue Texi^cstion que de Prosny venait de donner fût restée dans ks tesmes mesurés où il l'avait commencée.

L'interventiûfi de M. de Jëltestar fiit le grain fdhnînant qui détermina la détonation.

De Proany S6 redressa tout à «mp, et attachant ses regards étincelants au visage de M. de Belîestar, iï lui dit d'une vûix âcrB et altérée :

— Jfi ne suis venu demander ici i personne te secret de la pitié que j'ai inspirée; je sais venu ffmr (fire que cette pitié je n'en veux pas, que je la tiens à insulte, et que si je pouvais découvrir qu'elle sie trtart é^mi eœur qui battit sous un habit bten, t'en deinaadeiiaifi maotn à qui s osé ainsi me la jeter au visage.

M. de Bellestar portait us liadnt bteu, et d était impossOie que la pcovocatiomlût. 9iuB.diie0tfe

Le marquis s'écarta de Sylvestre, et le toisa des pieds à la téie d'un regard insoleni,. oh perçait Je yegret de ne pouvoir pas punie à l'iiDBtafit cébk qui le faraTaÊt simsi.

Par un mouvement i&acluaal, il kurioam' son lialM: jti^

AU JOUR hJ£. JOUR. t7t

qu'au menton, coame s'il se fût ^vésgssé k une lutte corfis à corps.

Puis il rqxrit sou loiperlurhable assuiance, et repartit en clignant des yeux^ poiui donner encore plus d'impertinence à son regard ;

— Monsieur, le eœur qui Inat sous Vhabit bteu, quoiqu'il soit tout à fait innocent de cette piHé qu'on a pu croire que vous méritiez, ce cœur est tout prêt à eu j^rendre la res* poQsailMlité.

— Messieurs, dit madame Simon ea quittant sa place et en mcaitrant Sabine, youb oubliez que nous sommes ici.

Et aussitôt elle courut vers »ai pupille qui, la tête reuT»* sée en arrière, la main appuyée siur son eceur, semblait prête à suffoquer.

—Monsieur de Prosny, reprit séTérement M. Simon, en s'avançant entre Sylvestre et M. de Mlestar, étes-vous Tenu chercher ici une querelle? et avez-Yous choisi ma maison pour y apporter le trouble et la violence?

— le Yous demande pardon, monsieur, reprit Sylvestre^ et je regrette bien eâncôrement que voue aye^ pu me dire Que j'avais manqué de respect à voire maison, le jour où j'y mets ks pieds pour la dernière fois; e^u je me trompe, ajouta-t-il d'une voix tr6nU)laaite d'émotion, ou l'on nm eomprendmietux ici qu'on ne s^nble vwdoir me le monUcr.

Tout le monde se tut

Sylvestre contempla un moment tous ceux qu'il avait appelés ses amis, et. dont il venait se.s^rer et retombait dans la faiblesse de la douleur, il se sentit encore pvôt à pleurer, ta s'écria :

— Ah! vous le saviez tous!

Ms les pri^iaEt chacun à partie :

-* Vous le savies, vous, madame, dlt*il.à madame Simon qui tenait Sabine dans ses bras, vous le saviez, et je vous parâQ&De 4a ravoir laissé faire, car vous ne me connaissez

pas; mais vous le saviez, vous aussi, monsieur Simon, et vous m'avez laissé faire cette injure. Est-ce que je mendiei moi, monsieur? est-ce que le pain que je mange, je ne le gagne pas par mon travail de chaque jour? est-ce que je crie la misère? est-ce que j'ai jamais fait entendre une plainte sur ma fortune perdue? Pourquoi donc est-ce qu'on est venu me jeter cette aumône, pourquoi est-on descendu dans mon malheur pour l'insulter dans sa résignation ?

Il se tourna vers Sabine, qui pleurait à chaudes larmes, et, emporté par le désespoir qui couvait en lui depuis si longtemps, il s'adressa directement à elle, et lui dit, le cœur et la voix pleins de larmes aussi :

— Est-ce que je vous ai fait quelque mal, moi, mademoiselle, est-ce que j'ai manqué au respect que je vous devais... non-seulement parce que vous êtes la pupille de l'homme qui a protégé et soutenu ma jeunesse, mais encore parce que vous êtes noble, bonne et pleine de vertus ?... Mais vous ne savez donc pas que la dernière humiliation qu'on puisse jeter à un homme, c'est de lui donner de l'argent? mais vous ie saviez, car vous vous êtes cachée pour le faire...

A ce moment Sabine se dégagea vivement des bras de sa tutrice, et s'avançant rapidement vers Sylvestre, elle lui dit, avec un accent indicible de flerté et de prière :

— • Sur mon honneur, monsieur, non, je ne savais pas que cela pût vous humiUer ; mais je savais que de ma main vous n'accepteriez rien.

— Ni de la vôtre ni de celle de personne! repartit Sylvestre d'un ton sombre.

-^ Mais de la mienne... reprit Sabiae, ce n'était pas niM aumône, c'était une restitution.

<- Mon enfant, mon enfant, s'écria M. Shnon, qui voyait venir le danger qu'il voulait éviter, vous ne devez rien à M. de Prosny!

-* H. Simon a raison, dit Sylvestre devenu honteux de ce

AU JOURLE JOUâ. m

(pi'û avait «ait en présence de la flère douleur de Sabine; vous ne me devez rien, et je vous prie de m^excuscr de vous avoir reproché en termes si durs une action qui ne partait que de la noblesse et de la pureté de vos sentiments. Mais, quelque admiration, quelque reconnaissance qu'elle m'inspire, vous devez comprendre que je ne puis Taccepter à aucun titre.

— Comme il vous plaira, monsieur, reprit Sabine, belle d'orgueil et de résolution; vous ne voulez pas accepter, et vous faites bien; mais je ne veux pas garder, moi, la fortune qui vous a été volée, et je fais bien aussi.

L'accent dont elle prononça ces paroles alarma tous ceux qui l'entendirent, et M. Simon, safemme. Sylvestre lui Griè* rent en même temps :

— Que dis-tu? mon enfant!

— Que veux-tu faire? Sabine !

— Que prétendez-vous? mademoiselle !

— Mais c'est déjà trop !

Cette dernière parole appartenait à H. de Bellestar. Sabine sembla ne pas les avoir entendus, et, continuant avec le même accent résolu et inspiré, elle reprit :

— Non, point d'aumône, point de restitution ; entre nous, monsieur, il y a un compte à régler, et ce compte on le n^ glera, je le veux, j'entends qu'il le soit.

— Vous oubliez que c'est devant moi que vous parlez ainsi, dit M. Simon, qui au besoin savait faire usage de son autorité, vous oubliez que vous n^étes pas la maltresse de disposer de votre fortune.

— Je le serai bientôt, reprit Sabine plus doucement, et alors, M. de Prosny, ajouta-t-elle en sentant s'affaiblir en elle le mouvement qui l'avait emportée, alors, je l'espère, vous n'aurez plus à vous plaindre de moi d'aucune façon

Au point où en était arrivée cette explication, elle semblaii

devoir rester sans issue, lorsque H. de Bellestar, en s'y mè-

m i.n lOUR LE JQUB^

lant encoie une: foisy. k. fît touiDAï bmSipNaim ifim aoti» côté.

— Allons^ monsieur de Prosny , ditril doueesntn^àr Syltvstre^ noos compieoûua tous lau suaeeptîbilUé qui TjOtts.a;£aitreûi8eE cette somme de ceut mille fraucs ; Biaia mflntrft&-^9att8.gâié* leux ea TaGceptant..

Une fois encore, M. de Bellestar recula deyaul Sylveslse^ taat le regard dexelui-ci était effaré^ tant k&tsait& eontnactés de son visage peignaient une sorte de diéliie fuirieux.

— Gomment avez^Yous dit? reprit Sylvestre d'une voix asffoquée et qui ne pouvait sortir de sa poitrine,, vous aves dili cenx... ceut.^ ufest-ce. pas cent milLe francs^ <pB vouft a.vez dit?

— (Test, du moins, la somme que je csoYais que mademoiselle Durand vous destinait, répondit liL deBeUeslaiD d*un ton précieux, et comme s'il eùtxraiat de s'être beaucoup trop avancé.

— £h! qu'importe la sonune, monsieus? riqgiartit Siabine avec dégoûta

— Par grâce, par pitié, ena Sylvestre dans, un désoocdlre inexprimable,, était-ce cent mille, était-ce cent mille? M répondez, répondez-moi !

Sabine baissa les yeux„ et M. Simon, épouvanté du désûrdre de Sylvestre, dit avec ifim de. vivacité qu'il n'en avait jamais montré vis-à-vis de sa pupille :.

— Mais réponds donc, combien lui as-tu envoyé?

— £h.bieu! dit Sabine^ houteuse d'être obligée depronon* cer le chiffre de ce bienfait si malheureux, eh bien 1 c'était cent mille francs., .

Cent mille £rancs!..« cria de Prosny d'une voix qui ébranla tout le salon; oh! le vais... je cours... dit-il en s'élançant vers la porte.

Uaas il n'avait pas fait deux pas qu'il s'arrêta soudainement en. portant la main à. son cœur.

AU fOVB LE JOUR. lAft

JL SàmcfacoainA à lui, si ^t ses liaiteee c«Dk80ter, m yeux se fermer, et il entendit ces mots que JMlbutiait :9st reste ;

^ AJioL.., Jil]a...é 1b maiflQii.^ ma taale.^

msiuL sua la >iiiax.

Qa iiaale tsans cesse le^omaoeil injuste.

J'admke aj^ec touJtie i^e^ot ^u'on doit aux choses ^^ognocséesie soDmeil (injuste 6t la quiétude de sa cooscieno^ qû lui fait trouver sur roreîller la récompense de ses vertus.

Mais après cette protestaJôûn de respect pour ce respeotaible sommeil (protestation sans laquelle je couixais gros risque d'6lee tcsûté par les mosalisles catholiques comme im ^ihcurtin, ou comme un professeur de TiUniveisitéi^, après cette protestation, 'dis^je^ il doit m'éU^ pennis de ilire que, comme ronmcier^ je m^jâse «owwiainûment les cens qui donnent, à moins qu'ils ne lôve&t, cequi, Avraîdire^ a'^st qu'unqoasisommeil, un sommeil illégitime, dont le trône £St oociipépar an fè^e «suq^aleur.

En «ffet, qu£ voulez-vnus 4pie lasse xol romancier d'un liéros qui ronfle, d'une beauté qui dcHnt, .si ce m'est de la îùm léwnHer par mm iNÛser totif, comme cela.«e josse dans les trumeaux <te Bouchée, au^el cas, adieu Je sommeil; ton bm, si le jwnimneiJ jpersîBte, oela devient à, scabreux que le conteur est ob^gé de voiler sa plume et de se retirer du témt.

Parlez-moi donc des gens qui veillent.

m AU JOUR LE JOUR.

Des veilleurs sont souvent des voleurs, c'est vrai. Mais que c'est beau un voleur!

Carré d'épaules, étroit des hanches, posé sur des jambes torses, la tête énorme, la chevelure rousse et touffue, Tœil incertain et glauque, le nez épaté et érubescent, la bouche tortue, la mâchoire carrée et dénotant tous les appétits brutaux, le tout couvert d'une casquette de loutre, vêtu d'un bourgeron bleu passé et d'un pantalon de velours flétri, armé d'un rossignol et d'un monseigneur !

A la bonne heure! voilà quelque chose qui parle, qui veille, qijd porte en soi la poésie du crime, d'où naît la poésie de la peur, la plus puissante de toutes les poésies sur l'esprit des lecteurs.

Les veilleurs sont aussi les joueurs, c'est encore vrai. Mais quelle noble et magnifique passion que celle du jeu! En voilà me, où les doigts se crispent, où les dents grincent, où les dieveux se hérissent, où l'on se déchire la poitrine à beaux fmgles*, en voilà une, où l'on 8*irrite, où l'on se roule, où l'on m tord, où l'on se tue.

Et demandez au plus misérable joueur de lansquenet (vous avez que le lansquenet est tout à fait revenu à la mode, on fti retrouvé dans un vieux buffet chinois de Martin), demandez à ce joueur s'il ne hait pas le jour comme le hibou ; demandez-lui s'il n'attend pas la nuit comme la rose attend Fauroré sa sœur.

La nuit appartient aussi aux gens qui soupent et qui ont le droit de rentrer pleins conune des cruches, sans que le passant les montre au doigt.

Le théâtre est à la nuit ; et le bal turbulent qui nnigit, dans la salle Yivienne, roulant, bondissant, beuglant conmie tm combat de cent taureaux; et le bal frais, gracieux, léger, maoL mille douces couleurs, au plaisir décent, à la joie coquette, le seul bal où vous alliez, mesdames, ce bal n'est-il pas le lils de la nuit?

Au JOUR LE JOUR. ItS

Bt quand la nuit n'aurait pas ce riche cortège de toutes les poésies de la civilisation, n'aurait-eUe pas la plus magnifique richesse de ce monde, n'a-t-elle pas les amoureux gui ne causent hien avec eux-mêmes que la nuitî

Voyez plutôt.

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