RÉCIT
Nous avons laissé Sylvestre tombé sur le parquet.
Un moment il sembla mort ; car il demeura immobile. Il avait éprouvé un de ces terribles accidents où la vie demeure complètement suspendue pendant quelques moments, si bien que si on ne la rappelait pas immédiatement par des secours actifs, elle ne reprendrait plus son coiub, sans que la science puisse préciser le moment exact où elle abandonne le corps, où Tâme immortelle se sépare de la dépouille périssable.
C'est précisément parce que je suis profondément igno* rant en médecine que, ne sachant comment nommer Fatteinte violente et rapide qui frappa Sylvestre, je dirai comment et jusqu'à quel point elle dut épouvanter ceux qui en furent témoins.
Sylvestre était étendu par terre, dans un état d'immobilité parfaite.
Quand on voulut le relever, le corps et les membres fléchirent sans résistance, pesant du poids inerte de la mort ; le visage était d'une pâleur cadavérique, les yeux étaient fermés, la bouche entr'ouverte, et quelques gouttes de sang «'en échappaient une à une.
1)S6 AUJOU& LE AOUH.
Le seul symptôme gui eût pu dire à unibomme^de l'art de quel mal avait été frappé Sylvestre^ c'était lecgonlleïaBDttexcessif de la poitrine^ qufi M. Simon jemarqua JorsQu'il BUt arraché la cnuirate et le gilet de JPrûsny pour .esfit^ar «de le faire respirer.
L'avoué, aidé d'un domestique, avait posé Sylvestre sur un divan, tandis qu'on était allé chercher un médecin. On avait soutenu la tête du malade avec des coussins, et il était légèrement incliné du côté du saton, de façon que cette figure morte se trouvait tournée en face de ceux qui étaient autour de lui.
M. Simon, à genoux près du divan, cherchait le pouls qui restait muet; madame Simon apportait des vinaigres, des sels, tout œ c{ui pouvait ;xaiiimer la sensiMIité'ôteiBte.
M. de BeUestar n^a^ait eu qu'un mot : ^c'était ,pûur iiietire sa voiture^ qui l'attendait à la porte, à la di^ositiûa du domestique cl^^rgé d'aller .guérir un médecin.
Après £ette Menvâillante et active participation aux saiDB qu'on cherchait à donner à Sylvestre^, il ^'était jemisie iâ» à la cheminée, grommelant contre ces sensibleries. roiaaB^ ques, faisait une moue dédaigneuse à l'idée de lenir par quoi que ce soit à un monde où il se passe de pareilles soêoMS, fort mécontent d'être venu^ encore plus mécontent M 'oe pouvoir s'en aller, et, au milieu de ce mécontentement général, trouvant place pour penser à un accident possihle pour sa voiture et ses chevaux que le domestique bourgeois de l'avoué aura probablement ordonné de conduire ventre à terre.
Heureusement que le marquis se fie à l'adresse et à V^ prudence de son fidèle Fild, qui n'hésiterait pas à crever ses chevaux pour fanre arriver son maître à Sahït-Gloud ou à Neuilly avant tous ceux qu'il rencontre, mais qui tfirapa^ s'amuser à lec Tendre malades pour secourinm clerc qui se meurt.
AU JOUB LE 90UB. tW
«Ciette yat^iat weaÙÊit à jon ooctor oabne ragîtetum ée H. de Betteatar; iL«Qiré8Blte (pH peut obeeiTer ce qui m passe iaiilmir^ lui, A am itttenlion se poitte sur Sabine.
Elle €8t dèbciit au (|ned<âu divan, les bras pendents, les dfiia mainB inraîsées, la tète {Mencbée en avant, le xegard attaché an visage de 8]^eBtre^ Tœil démesurément ouvert «it inunobile, la bouche légèrement entr'ouverte aussi. Cest àte fcHsi'expreseicQ de IMpouvnnle «t de la dastear poussées^ lenr decmer tenue. Cestuneadnnrable statue presque aussi blanche que le marbre, aussi immobile et aussi froide que
lUL
Ace maDM»l;,â.ilMit te diie, Sabine ne pensût pas. Uns pensée, si subite qu'elle eût été^ eût sans doute agité d'un iiHniveD»nft*quelc(niqne,^'un frémiHHPiiMfftt furlit, xretle Dom-
plète iBDnBdbîMéL
1 >Ge min»iil;ili»BB«rasySabîDe mepemaài ipas, elle soitffrait; et encore soufirait-elle d'une douleor ocmtiniie, at« pour ainsi dire, fixe dans son intensité, il 'semblait que Sabine iûtisMB i^ODpâietdte piÉKant «tt iirancible «ncbnUoment, qui la tenait liée et immobile à l'immobilité de .Sy^ vestce.
Et ipeut^te eil^il *vrai de idire 411e, !si cette stiQieur Ae.de Piosny eût fini iper k rniDiit, la 'vie de .Sabine, suspendue à cette de Sf^VBBtre,9elÙtexbalàew6e*elle; car ee ne fat qu'an moment où mie ilégève explsation, accompagnée d'ime abondante émîBBion deisang,aaniffiçaqueS<flveatre vivait ancoc^, qu'un soupir fnrofond s'éohappa de la pcâlrine de Sabine *, tons deux mpvenailent ensemble la vie et leur soufiîrance.
M. de Bellestar n'était pas homme à soupçonner le seciBt viai de latdoulenor de sa future. 11 avait cette sublime con» ^ance des sots qui en fait les enfants privilégiés de la naturcii )t qui ne bâ ipermettait pas de cxoire qu'une femme à 1aqu^ il avait adressé ses hommages pût penser à im Autaro homme que lui*
m AU JOUR LE JOUR.
D*ailleur8, la douleur de Sabine pouvait s'expliquer par M lODords ; car enfin elle élait la cause du désespoir qui ayaii failli tuer ce jeune homme, et ce devait être assez pour jeter une pareille épouvante dans une àme comme la sienne.
En conséquence, M. de Bellestar respecta cette stupeur dé- Bdée, jusqu'au moment où, selon lui, elle devait céder à son idtervention.
Au premier mouvement que fit Sylvestre, le niarquis s'approcha de Sabine, et lui dit avec l'affectueuse supériorité â\m homme fort :
— Allons, mademoiselle, calmez-vous, ce ne sera rien qu'an léger évanouissement. Notre jeune protégé reprend ses sens; il n'y a plus le moindre danger...
Sabine n'écouta point M. de Bellestar, et ne le regarda point; mais ses lèvres, déliées de leur immobilité, tandis que ses yeux demeuraient fixés sur le visage de Sylvestre, murmurèrent tout bas :
— Oh ! oui, je le sauverai.
— Mais il est sauvé, fit M. de Bellestar; revenez à vous, mademoiselle...
Cette fois Sabine revint à elle, ou plutôt revint à H. de Bellestar ; elle le regarda tout à coup, et, conune si la présence du marquis eût enfermé pour elle le résumé de tout ce qui s'était passé à propos de leur mariage, conune si ces mots qu'il venait de prononcer eussent été une nouvelle demande à ce sujet, elle lui répondit en se détournant de lui :
— Oh! maintenant, monsieur, jamais... jamais !..
M. de Bellestar ne comprit pas, mais il demeura tout stupéfait de ces paroles.
Cependant le médecin venait d'arriver; il parla sur-le* champ de faire une saignée.
Sabine quitta le salon. Madame Simon y demeura.
M. de Bellestar, fort préoccupé de comprendre ce qu'avait voulu lui dire sa future, demanda la permission de se retirer,
AU JOUR LE JOUR. i$$
en promettant d'envoyer le lendemain savoir des nouvelles de M. de Prosny. M. Simon lui répondit à peine et revint prés de Sylvestre sans avoir un moment pensé à sa pupille.
Madame Simon Tavait vue s'éloigner; mais à ce moment sa pitié était toute pour de Prosny, et elle voulait attendre la décision que porterait le médecin après avoir donné ses premiers soins au malade.
Sabine rentra donc i^ule chez elle.
Au moment où Sabine passa le seuil de sa porte, elle s'arrêta comme si une vision inattendue se fût montrée à ses yeux. Ge n'était rien, on du moins c'était bien peu de chose.
de qui Tavait ainsi arrêtée, ce qui la lit rester un moment sur le seuil de sa cbambre, en murmurant tout bas des nombres qui se suivaient exactement, c'était le bruit de sa pendule qui sonnait minuit. Minuit, l'année était close et une nouvelle année commençait.
Combien de fois, jusqu'à ce jour, Sabine avait entendu cette heure, joyeuse des présents reçus et de ceux qu'elle attendait, l'œil fixé sur le cadran pour être la première à courir à son tuteiur et à se jeter à son cou. Quelle joie alors, qaels rêves, quels souhaits, quels vœux !
Aujourd'hui, rien de tout cela... elle était seule, et ce premier moment de cette nouvelle année tenait suspendue près de la mort la vie de l'homme dont son père avait dévoré la fortune, et dont elle-même avait brisé le cœur et presque l'existence.
i90 AU JOUfi LE «OUR.
jSabine ne se {uit poiiat.à pkmier, eUe«*A8Bit itanteatteot «i posément sur un lauteuil.
£lle sentait;, .sans pouvoir .le coBQipieQdre, «fue toute mmt révoluûon venait de .s'opéoer en eUe, et il seod^laU cpae le basard^ gulAvait £ait sonner sa pendule, «eât voulu im^on marquer Theure solennelle et jusmarcpudbiie.
Une pensée unique et profonde occupait Sabine, c'ébaàté» réparer le mal qu'elle avait fait, M était r^ara]ale^ c^était de Texpier, s'il ne Tétait plus; mais Sabine, à ce moment, n'avait plus en elle-même cette confiance qui lui avait fait faire cette action qu'elle avait faite et qui avait amené un si triste dénoûmenjt.
Elle se décidait à cette boora à soumettre longtemps encore sa vie et ses volontés à l'empire de l'homme qui les avait dirigés jusque là, aux tendres conseils de la femme qui savait, elle, comment la vertu est bonne, comment la générosité jmste lAigne de leem: it fui en llHpoBe,
lie fiercaïAûtôoe de Sabine létadt^omnis^À flesmHB&t, «1 bien 60uniiii,c]x^74it«^, ipi'en pensant À fiyjhsestn pensait pas à Jûn amour.
JAaisxe n'est .gue parce igaVeUe ne ts^oooaiiiit «^aedtesiBacrifices qu'on pouvait lui demander <ipi'elle des atnieptait sa facilement C'est parce qu'elle se levait «me nie^d'aibnésntkm et de solitude qu'elle se trouvait si prompteà l'adopter i^c'^eot parce qu'eMe ^e .suliiesait pas içiu'on pût lui ^mander »tttDe chose .que le jmalbeur auquel elle se oûadamnait, ^pi^eise croyait devenue si ebéîssante.
Qu'elle eût un seul instant soupçonné M. Simon capi^eâift lui parler le langage qu'eût peut-ôtise tenniM. de fietieste;; que son tuteur Mt venu dire à Sabine::
— Ma chère enfant, vous avez Mt plus que vous in3 dûKiei» vous n'êtes |[»as et vous ne pouvez pas tétse responsable dbes susceptibilités de M. de Frosny ; ce .qui est iuiiivé «st 4côsfâcheux, mais enfin il se porte bien maintenant, iantipîB
AU. JOUR LE IQUR. ISi
pour lui aran&veatp89 qu'on Faide à sortir de k mauvaifie position où il est ; t^u& ne pouvez pas passer ¥otre vie are* &ire des fortunes défaites. Vous êtes jeune, vous êtes belle, acceptez l'existence comme ^es'ofifre à vous, toute remplie de plaisirs et de: triomphes ; jetés nn voile entre Tavenir qui s'ouvre si riant et un passé qui ne vous a jamais appartenu, reprenez votre gaité,, vos projets,, votre insouciance.
Oui, certes,, qu'elle eût pu croire M.. Simon capable de lui parler ainsi,, et elle se fût révoltée, et elle eût trouvé en ella toute la puissance de sa volonté pour résister à son tuteur. Mais elle ue. prévoyait point, elle ne pouvait prévoir de tels conseils.
Vivre séparée du monde et privée de toute afiBeetion,. voilà* la pensée et presque la résolution que caressait SaUna dans sa douleur solitaire.
Gomment voulest-vouaqu'elle pensât à soa amour? Ce. n'était pas. pour lui donner de Tespoir,. elle qui renonçait à tout bonheur. Ce ne pouvait être pour le regretter, car elle en était à ce point de pitié sur elle-même qu'elle ne se croyait paa digne de cette souflErance.
Et puis, à vrai dire,, aimait-elle. Sylvestre en ce moment?
Cet homme, qu'elle avait pris plaisir à bercer dans son coeur comme un être soufiErant^ malheureux, abandonné, dont elle pouvait être l'asile, le soutien. Fange protecteur,. cet honune ne venaitril pas de briser ce rêve? ne s'était-il pas relevé à sa hauteur ? n'était-il pas aussi fort qu'elle?
Malheureusement pour lui, il ne l'était pas plus.
Si de Prosny, dans cette dernière rencontre de son âme avec celle de Sabine,, l'avait tout à fait insultée et mépriséei £^ll l'avait accablée de ses ressentiments et de sa colère,, Sar Inné, tremblante et brisée, eût peut-être senti crier en elle son amour vaincu et dédaigné, car l'amour n'a que deux places en ce monde, celle de tyran ou celle d^esclave*
L'amour qui prétend vivre dans l'accord égal des deux vc-
loutés, cet amour n'existe pas. Seulement on se trompe si souvent au bonheur qu'on trouve à obéir, qu'on le prend pour de la liberté; mais cela n'était point arrivé; et si l'on eût pu-pénétrer dans le cœur de Sabine au moment précis dont nous parlons, on eût été peut-être bien surpris de de ne pas y sentir im battement d'amour.
On eût dit qu'il était en elle comme était, une heure avant, la vie dans le corps de Sylvestre, comme si un esprit étranger eût fait qu'elle le sentit vivre parce qu'elle vivait.
A ce moment madame Simon entra dans la chambre de Sabine et parut fort étonnée de la trouver si calme et de l'entendre lui dire d'un accent calme quoique empressé :
— Eh bien! comment va M. de Prosny?
— Sa vie n'est pas hors de danger, dit madame Simon, blessée de la froideur de Sabine ; on l'a transporté dans le cabinet de M. Simon, qui veut passer la nuit près de lui, car M. Simon est désespéré de ce qui est arrivé.
Sabine ne répondit point, et madame Simon, qui était entrée avec le dessein de ménager cette âme qu'elle croyait à malheureuse, de plus en plus blessée de cette apparente insensibilité, ajouta d'un ton fAché :
— Oh oui ! mon mari cr dcGolé de vous avoir laissée faire cette action, qu'il pouvait empêcher.
Sabine reçut la leçon du même air calme dont elle avait accueilU l'arrivée de madame Simon, et répondit tristement, mais doucement :
— Je sais que c'est une grande faute que j'ai faite. Fasse Dieu, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel avec une prière ardente dans le regard, fasse Dieu que ce ne soit pas un crime ! Mais personne ne peut, je le vois, renier tout à fait l'héritage de mal qui lui a été légué. Je devais être falale à M. de Prosny comme l'ont été les miens. Dieu sait que je ne l'ai pas voulu ; Dieu sait que j'avais pour lui l'estime la plus
AU JOUR LE JOUR. m
vraie; Dieu sait qu'il y a eu un moment où j'ai hésité à faire ee que j'ai fait...
— Tu prévoyais donc ce qui pouvait arriver? dit madame Simon, qui commença à soupçonner la profondeur d'un remords qui se montrait si peu ; si tu le prévoyais, pourquoi ne
pas nous avoir dit tes craintes?... pourquoi l'as-tu fait?
— Pourquoi je l'ai fait? s'écria tout à coup Sabine. Ohl ce
iour-là j'ai été folle... Je l'ai méconnu... j'ai... Son amour venait de revenir.
— Mais qu'estK^e donc? lit madame Simon, alarmée de cette soudaine explosion.
— Rien, rien, dit Sabine en s'éloignant de sa tutrice et en tombant sans force sur le siège qu'elle avait si tranquillement pris un instant avant; rien... Ne me demandes rien, s'écriart-elle ; mais je suis bien malheureuse I ^
Cette fois, elle pleurait.
Madame Simon crut comprendre les larmes de Sabine; nais elle attachait un si grand prix au sens qu'elle pensait y deviner, qu'elle voulut en être complètement assurée.
— Oui, lui dit-elle, je sens que tu dois être malheureuse ; tu avais fondé sur l'envoi de cet argent l'espoir de réparer des torts qui ne sont pas les tiens, et vis-à-vis de tout autre que M. de Prosny, il est probable que tu eusses réussi. Mais (et en parlant ainsi madame Simon examinait attentivement le visage de sa pupille), mais il y a dans Tàme de Sylvestre une hauteur, une dignité que tu n'as pas comprise.
— C'est vrai, répondit tristement Sabine.
194 AU JOUR LE iOUIU
— C'est qjae vous autres, jeunes tétes^ dit martamB SînmHi en lui essuyant doucement les yeux, vous tous ima^ci qu'il n'y a de grandeur et de courage que dans les actions qui appellent les regardis et les applaudissements du monde. Ce ne sont pas toujours ceux qui vont le plus loin qui em^ ploient le plus de force pour arriver, et dans la lutte qif il soutient depuis huit jours, M. de Prosny a fait peut-être plus d'eiTorts pour rester ce qu'il doit étre^ qu'il ne lui en eût fallu pour arriver à se faire lemarquer.
Sabine n'écoutait sa. tutrice qu'à moitié, elle n'avait saisi (le tout ce que madame Simon venait de lui dire que le sens général, qui lui apprenait qu'elle n'avait pas comprifrlecar ractére de Sylvestre.
— Sans doute, lui dit-elle, je sens que je l'ai blessé, je sens que je l'ai traité selon les apparences qui pouvaient aisémenl me tromper.
— Ah! dit madame Simon en l'interrompant avec une <louce raillerie, c'est toujours l'histoire de messieurs les clercs d'avoué, n'est-ce pas, pauvres jeunes gens, si ridicules et si incapables de sentir la vie d'une manière élevée?
— Non, madame, non, ce n'est pas cela, dit Sabine ; depuis ce jour-là même que je me suis attiré cette charmante et bonne remontrance de M. Simon, depuis ce jour, pour la première fois, j'ai vu de plus près M. de Prosny : je l'avais jugé un homme supérieur et distingué, et c'est précisément parce que je ne lui supposais ni passions étroites, ni mesquinerie dans l'esprit, c'est précisément parce que je croyais.à la générosité de son cœur, que vous me voyez si étonnée ùàns mon chagrm de la violence avec laquelle il a repoussé un bienfait que j'avais essayé de rendre aussi inaperçu que , possible.
— Tu t'étonnes de cette douleur, Sabioe, reprit madame Simon ; n'as-tu pas quelque soupçon de ce qui a pu la causer?
— Aucun, répondit Sabine naïvement.
AU JOUR LE JOUR. ig^
— Qierche bien, reprit sa tutrice ; voyons, toi-même, as-iu agi Tis-à-vis de M. de Prosny comme vis-à-vis de tout autre homme?
Sabine baissa les yeux.
— N'y a-t-il pas eu un jour où tu as hésité à lui envoyer cet Argent, parce que tu as pensé que M. de Prosny était trop noble pour Paccepter?
— C'est vrai.
^ Enfin, un autre jour n'est-il pas venu où, parce que tu «s été folle, viens-tu de me dire, parce que tu Tas méconnu, tu f es décidée soudainement à accomplir Faction que tu hésitais à faire la veille?
— C'est encore vrai, répliqua Sabine.
— Eh bien! pourquoi cette décision soudaine?
Une vive rougeur monta au visage de la jeune fille ; mais les jeunes cœurs qui sent^nit les premières atteintes de l'amour sont si épouvantés des étranges sentiments, des Idées déraisonnables qu'elles leur inspirent, qu'ils n'osent en faire l'aveu.
Sabine rougit et ne réponéKt pas.
Mais Madame Simon était bien décidée à faire parler cette âme qui se perdait dans son silence, et elle reprit, en attirant Sabine près d'elle :
— Eh bien ! mon enfant, il y a donc en toi quelque chose qui t'a fait agir plus vivement que tu n'aurais voulu ; tu dois par conséquent comprendre et pardonner la colère qui a entraîné M. de Prosny : un moment tu Pas cru au-dessus d'un pareil bienfait : qui sait quel sentiment délicat il a pu te supposer de son côté ? Puisque tu es revenue sur ton premier jugement, qui sait avec quel chagrin il a révoqué celui qu'il avait d'abord porté sur toi ? Le dépit que tu as éprouvé coutre Sylvestre n'a-t^-il pas pu aller chez lui jusqu'au désespoir?
Sabine regardait sa tutrice avec une surprise pleine d'in-
quiétude; il lui semblait qu'elle touchait à Tendroit le plus sensible de son cœur, mais sans oser croire qu'elle le fit volontairement.
Madame Simon s'aperçut des sentiments de sa pupille et ajouta d'une voix basse et pénétrante :
— Si la misère n'était pas le plus grand malbeur de M. de Prosny, si le seul vœu involontaire de son cœur, le seul qui pût lui promettre le bonbeur, devait lui paraître impossible à réaliser ; si enfin ce n'était pas sa fortune perdue qu'il pleiurât aujourd'hui, si c'étaient le repos et la résignation dans la modeste carrière à laquelle il s'était condamné qud lui eussent été soudainement arrachés par une passion contre laquelle il lutte vainement, comprends-tu ce qu'a dû devenir pour lui l'espèce d'aumône que tu lui as envoyée ? Quelle humiliation !...
— Mais, s'écria vivement Sabine en interrompant madame Simon, je ne vous comprends pas, je ne puis vous comprendre ; de quelle passion me parlez- vous? Quel sentiment que je ne connais pas ai-je pu blesser en lui?
— Sabine, Sabine, reprit madame Simon doucement, si M. de Prosny avait insulté ton père, déshonoré sa mémoire ; si tu avais, aux yeux du monde, le droit et le devoir de le haïr, et que cependant tu te sentisses pour lui une indulgence taouïe, un pardon sans motif, un désir invincible de le voir heureux ; si tu sentais que tu as dans le cœur tout ce qu'il te faut pour cela, ne serais-tu pas honteuse de ne pouvoir surmonter cette indigne faiblesse, et s'il arrivait qu'on vint t'oSFenser par le témoignage d'une dédaigneuse pitié, ne te sentirais-tu pas humihée et désespérée ?
— Mais c'est que je l'aimerais alors... reprit Sabine tout éperdue, et ne sachant où madame Simon voulait l'entraîner^ tremblante et effarée, au milieu de toutes les émotions qui se heurtaient en elle.
— Eh bien ! reprit madame Simon, s'il t'aimait, lui...
AU lOUR LE JOOR. liT
Sabine se leva tout à coup, puis, tombant à genoux devant madame Simon, elle cacba sa tète sur son giron,en s'écriant :
^ Oh ! ma mère, ma mère... ne me dites pas cela ! ^C'était la première fois de sa vie que Sabine donnait ce nom à sa tutrice ; celle-ci avait donc apporte une bien grande joie à ce cœur inc[uiet, que le mot fût venu à la jeune fille pour remercier celle qui lui avait donné ce bonheur
— Pourquoi? reprit madame Shnon doucement: pourquoi ne veux-tu pas que je te le dise ?
Sabine releva tout à coup la tète, regarda finement madame Simon. Il y avait toute une histoire dans ce regard, une de ces histoires que les fenimes disent ainsi, et que les femmes seules savent lire.
— Mais il est donc sauvé ? s'écria tsabme? Gela ne voulait-il pas dire :
— Vous ne m'auriez pas jeté cet espoir et ce bonheur dans Tâme, si j'avais dû en douter?
^ n peut Tétre, dit madame Simon: aux maladies qui naissent du désespoir, la joie est le meilleur remède. Si je pouvais lui dire de toi ce que tu viens de dire de lui...
— Oh ! non... non... je vous en prie, fit Sabine.
— Pourquoi donc?
— 11 faut qu'il fasse plus que m'aimer ; il faut qu'il me pardonne... Et puis, ajouta-t-elle tout bas avec tristesse... qui sait si vous ne vous êtes pas trompée ?
Madame Simon allait répondre, lorsqu'un domestique accourut.
— Madame ! madame ! dit-il, monsieur vous prie de passer ^hez lui.
^ Qu'est-il donc arrivé ?
<— Il parait que M. Sylvestre est au plus mal.
Madame Simon courut, Sabine la suivit ; elles entrèrent ensemble dans le cabinet où était couché Sylvestre. Il était assis sur son séant, retenu par deux domestiques, et portait autour de lui des regards sombres et agités.
— Pourquoi m*a-t-on couché dans ce Ut? disait-il d'une
voix brève et nette. J'ai ma maison Je veux y aller... •
Je n'ai besoin de personne... Ah ! c'est vous, madame ? dit-il à madame Simon en l'apercevant. J'ai bien mal à la tète, et j*ai le cœur qui me brûle... Je vous salue, mademoiselle, a]outa-t-il en s'adressant à Sabine. C'est bien ; je vous attendais.
Il était plongé dans ce délire sans hallucinations qui ne touche qu'aux choses vraies, mais qui n'en a plus la conscience exacte.
— Donnez-moi mon habit, dit-il tout à coup à un domestique; là... le voilà...
Madame Simon fit signe au domestique d'obéir. Celui-ci mit l'habit dans les mains de Sylvestre.
De Prosny fouilla dans les poches de côté, et en thrant les vingt billets que lui avait remis sa tante, il les tendit brusquement à Sabine.
— Voilà vos vingt nulle... Non, vos cent mille !.,. H s'arrêta en murmurant tout bas :
— Vingt mille!... cent mille !...
Il prit les paquets et se mit à les compter.
— C'est vingt mille francs ! c'est ça !
A ce moment l'œil se troubla, un tremblement nerveux s'empara de lui, et il se mit à dire à madame Simon :
AU JOUR LE JOUR. m
— Comprenes-T^ouB, ma tante, cette mademoîselle Durana'r Il ne reconnaissait plus ceux auxquels il parlait
— Gomprenez-'vous qu'elle me fait demander cent mille francspar son amant, le marquis de fiellestar ?
— Son amant ! dit madame Simon oubliant qu'elle parlait àunfou.
— JBah ! elle Taime, elle Fépouae !
Q s'arrêta et se mit à rire.
— Vous ne savez pas, je danserai à leur noce, en cadavre. ^ Oui, je reviendrai pour y danser... ça lui fera peur à elle.
Saiîgure devint plus sombre, et il reprit :
— Ëb bien! tant mieux, ma tante, tant mieux, quand je serai mort. Vous avez de quoi vivre maintenant; vous leur avez pris le reste de leurs cent mille francs^, vous avez biea fait!...
Il se prit à s'agiter violemment dans son lit, et s'écria :
— Mon Diea! mon Dieu! que j*ai été Mte avec mes scrupules... Vous avez serré ra]:gent ; c'est bien fait. Je ne luien dirai rien.
11 tendit.la main à madame Simon et lui dit avec un accent plein deiarmes :
— Non, je vous le jure, je ne lui en dirai nen... mais vous, je vous en supplie, ne lui dites pas que je l'aime! Je vous en prie, ne le lui dites pas... C'est mal, c'est lâche, c'est infâme, n'jcst«ce pas?... .Hais tenez, voyez : je suis tout plein de sang... Elle m'a voulu tuer... elle m'a donné un coup de couteau là... Je l'ai senti qui me tuait... Ëh bien! c'est égal... c'est égalises yeux se tournèrent vers Sabine, qui s'avança vers lui
le cœur plein d'une vive émoUon ; il la regarda froidement :
— Vous êtes mademoiselle Durand? lui dit-il d'un ton dédaigneux ; mais retournez donc avec votre M. de Bellestar.
Après ces paroles, il ferma les yeux et parut plongé dan» un profond recueillement qui dura quelques minutes ; puis
soc AU JOUR LE JOUR.
il rouTrit les yeux, regarda autour de lui et n'arrêta ses regaras que sur M. Simon.
— Ah ! je vous rencontre, tant mieux! je viens de voir mon père et je lui ai tout dit... il m*approuve, il dit que je fais bien de revenir avec lui et ma mère... n ne faut pas m'en vouloir de m'en aller de chez vous... C'est pour m'en aller avec mon père, n n'est pas plus riche qu'autrefois... et je l'ai bien longtemps abandonné...
— Mais où est-il, votre père? dit M. Simon, espérant ramener un peu cette pensée qui s'égarait.
— Mais..', vous savez bien où il est... il me semble aussi que je le savais tout à l'heure...
Sylvestre parut tomber dans une profonde réflexion, fies yeux se fermèrent peu à peu, un sourire presque joyeux passa fur ses lèvres qui murmurèrent doucement :
— Oui... oui... je vois bien où il est maintenant, le voilà qui m'appelle... J'y vais... j'y vaià... il m'ouvre...
A ce dernier mot, il se renversa sur son lit en poussant un cri horrible et en se débattant...
— Non... non... c'est la mort... criait-il... non, je ne puis plus mourir maintenant ; il faut que je vive, il faut que je travaille encore, mon père. Votre sœur m'a volé l'argent de cette femme, il faut bien que je le gagne... Je me dépêcherai... Attendez... attendez...
Puis un orage de sanglots s'échappa de sa poitrine, pendant lequel il poussait des cris confus.
Enfin il s'arrêta tout à coup, et regardant M. Simon fixement, et cette fois conune si toute sa raison fût revenue, il lui dit :
— Pouvez-vous supposer que si je descendais à une pareille misère, il ne me serait pas permis de mourir?... c«r, ajoutat-il avec force, je ne veux pas moiurir avant d'être quitte envers vous tous.
Sabine crut comprendre que le délire de Sylvestre avait
cessé, et, demeurée sons Fimpression de la dernière parole de madame Simon, elle s'approcha du malade, lui prit la main et lui dit d'une voix charmante :
— Je vous dirai, moi, un moyen de vous acquitter envers nous, et de nous rendre quittes envers vous.
Sylvestre la re^rda d'un air craintif et étonné.
— Et quel est ce moyen, mademoiselle? lui dit-il.
— (Test douhlier le passé pour nous le faire oublier, c'est de ne pas avoir peur d'aimer les gens qui vous aiment
Sylvestre, qui tenait la main de Sabine, l'attira vivement à lui comme pour mieux la voir, et répéta :
— Les gens qui m'aiment... qui ça?...
— Mais mon tuteur, madame Simon... moi aussi...
— Vous ! s'écria-tril avec un éclat extraordinaire. Puis tout à coup il repoussa Sabine et reprit :
— Otez-moi de ce lit... je veux me lever... Je fais des rêves
:qui me tuent... Je ne veux plus dormir... Laissez-moi me
lever... Je souffre trop... 0 mon Dieu! fit-il en s'affaissant et
en retombant tout à fait, j'ai tort, vos anges ont pris sa voix
pour me consoler... car je Taime... je l'aime.
Ce mot, incessamment répété, se perdit dans un sourd murmure et parmi des larmes abondantes.
Puis le sommeil arriva... n avait pleuré aussi... H était sauvé.
Janvier 18U.
L'année n'avait commencé joyeusement pour personne. M. de Bellestar s'était retiré fort mécontent de la scène dont il avait été le témoin, fort intrigué des derniers mots de mademoiselle Durand, blessé dans sa vanité de ce qu'un malheuTi
quelque grand qu'A fAt» eAt pu occuper Tatteution de Sabine plus que sa présence.
Cependant ce dépit et ce désappointement n'empêchèrent pas M. de BeUestar de dormir t ce n'est pas peur lien qu'on est bâti comme un Hercule. Le sommeil est nécessaire à cesgrosses natures^ et il n'y a guère que les êtres chétifs et qui semblent toujours prêts à quitter la vie qui ont la force de la supporter presque deux fois, c'est-à-dire âans la veille et dans l'insomnie.
Mais M. de Bellestar, après avoir -paisiblement dormi, se réveilla au point juste où il s'était couché, c'est-à-dire trèa^ désappointé et très-maussade.
Notre marqiHs était de la nature de ce Gascon qui est éveillé soudainement au milieu d'un profond sommeilpar ce cri de son valet :
— Monsieur, monsieur, votre père est mort!
Le Gascon ouvre la moitié d'un œil, se retourne et répond en remettant la tête sur l'oreiller et en se rendormant :
— Ah! mon Dieu ! mon Dieu! que j'aurai de chagrin demain matin.
Probabl^nent M. de Bellestar s'était dit .-
— Je penserai demain matin à comprendre ce qui m'est arrivé' ce soir.
n ne faut pas cependant blâmer le marquis de ne pas avoir essayé de comprendre tout de suite le vrai sens de la réponse de Sabine, car il n'y comprenait absolument rien après l'avoir longuement étudiée durant toute la matinée d'hier. Quand 11 considérait mademoiselle Durand, il avait bien quelque idée qu'elle ne l'aimait point ; mais quand il se considérait lui-même, il revenait aussitôt de cette opinion folle et déraisonnable.
— Je la comble, se disait-il, et c'est vraiment pousser la modestie et môme Taveuglement trop loin, que de ne pasre* connaître que ce mariage dépasse toutes les espérances que
pouvait avoir cette jeune personne, car le nom et la fortune que je M apporte eiKsent suffi à un prétendant mal bâti, kid et béte, et, à vrai dire, il me semble...
Le Teste de cette réflexion s'acheva par un sourire gracieux que M. de Bellestar s'adressa à lui-même dans la glace ^levant laquelle U se feisait coifTer par eon valet de chambre»
Tout le débat qui occupa la matinée de H. le marquis ne fiKHtit point des 'termes de cette proposition: que par mille raisons il était impossible qu'il ne fût pas aimé.
Parfaitement'persuadé h ce sujet, quoique poursuivi d'une inquiétude plus forte que sa volonté, M. de Bellestar sortit agissez bonne heure pour^ rendre chez M. Simon.
¥ais ce jour^à encore, et par un singulier hasard, il avait à passer chez Bon bijoutier, et il y entra presque au môme moment qu'une dame et une jeune fille qui venaient de des» cendre d'une assez belle voiture.
Le marquis les examina et crut les reconnaître. La manière dont la jeune personne baissa les yeux lorsqu'il la regarda lui fut une assurance qu'il ne se trompait pas; il les salua donc, et demanda tout aussitôt à M. Léonard les objet» qu'il* venait • cheréher .
— Monsieur le marquis, veuillez vous asseoir, dit M. Léonard, on va vous remettre les divers écrins que vous avez commandés. Permettez que je m'informe prés de ces damea tece qu'dGes désirent.
U se tourna vers la jeune fille et lui dit:
— Que vous faut-il aujourd'hui, mademoiselle?
— Très-peu de chose, répondit celle-ci. Il s'agit de quelques bijoux de peu de valeur pour des gens à qui on ne peut pas mettre de l'argent dans la main.
M. Léonard étala devant ces dames tout ce qu'il avait de plus mesquin dans son magasin.
La jeune lille et la vieille dame choiskent quelques petits écrins sans valeur, et dirent tout haut en se levant :
— Envoyez tout cela à Thôtel.
Depuis quelques moments la jeune fille parlait bas et avec vivacité.
•— C'est un enfantillage , Âurélie , dit assez haut la vieille dame.
— Mon, maman, répondit la jeune fille, je serai channée que tu voies combien c'est rare et beau.
— De quoi s'agit-il.donc ? dit M. Léonard en s'approchant avec Tempressement d'un marchand qui s'imagine entendre vanter la rareté ou la richesse d'un objet qu'il possède. De quoi s'agit-il? fit le bijoutier avec le sourire le plus agréable.
— • Oh! mon Dieu ! répondit la jeune fille en parlant assez haut pour être entendue par H. de Bellestar et assez bas pour faire croire qu'elle ne voulait pas qu'on l'entendit, oh! mon Dieu, je voulais vous prier de montrer à maman les magnifiques bijoux que mademoiselle Durand a déposés chez vous.
Le bijoutier ne manqua pas cette occasion de répondre par un nouveau sourire plein de finesse et par un mot d'un à-propos qu'il jugea très-heureux. U dit donc, en se tournant vers M. de Bellestar :
— Hélas ! mesdames, c'est maintenant à M. le marquii qu'il faudra vous adresser pour satisfaire votre curiosité.
La jeune fille baissa la tète avec une profonde confusion.
La mère s'excusa, et toutes deux quittèrent immédiate* ment le magasin, laissant M. de Bellestar fort étonné de ce qu'un secret qu'il croyait enfermé entre lui, Sabine et H. et madame Simon, fût connu de cette jeune personne.
-^ Quelles sont ces dames? dit-il au bijoutier dès qu'elles furent sorties.
Celui-ci cherchait à Ure sur le visage du marquis la réponse qu'il devait lui faire, et lorsque celui-ci, ayant regardé jattentivement à travers les glaces du magasin la voiture qui partait en ce moment, dit d'un air dédaigneux :
— C'est un carrosse de louage, ça.
Cette parole dicta la réponse du bijoutier, qui ayança la iéyre inférieure en signe de dédain.
— C'est probablement un remise au mois, quoique ces dames aient un bôtel où il m*a semblé voir des chevaux dans les écuries.
^ Et vous les nommez? dit H. de Bettestar.
— Mesdames de S...
— Je connais ce nom-là, fit le marquis, il appartient à une excellente famille. Et vous servez ces dames depuis tong* temps?
— Depuis quelques jours à peine.
^ Et elles connaissent mademoiselle Durand?
•^ Cest elle qui me les a adressées ; il parait que mademoiselle Àurélie de S..., ajouta-t-il avec une intention marquée, est la meilleure amie de mademoiselle Durand et la confidente de ses plus secrètes pensées.
^ Je me rappelle parfaitement maintenant où j'ai vu cette jeune personne, fit alors M. de BeUestar en donnant de la tète comme un beau cheval pur sang, V — N'est-ce pas, dit d'un ton insinuant M. Léonard, n'est-ce pas à un réveUion chez monsieur Simon?
— Oui^ oui ! fit M. de BeUestar en se posant en face de luiméme, et en se souriant sans doute à un doux souvenir, oui... et je Fai remarquée aussi.
Mettez h là place des points ci-dessus ces mots : Je crois qu'elle m'a remarqué, et vous aurez le commencement qu'il ne prononça point, mais qui commandait la fin qu'il dit tout haut : Je l'ai remarquée aussi.
— Elle est fort belle et fort gracieuse, ajouta-t-il, et quoique nous n'ayons pas causé ensemble, je lui crois de l'esprit.
— Beaucoup d'esprit, dit le joaillier avec un de ces accents et de ces regards qui renferment un monde de réfiexiona.
— Geti pourtant bizarre, reprit le marquis après un mo-
ment de réflexion, que m'ayant reconnu, et je n'en puis doiiter, elle ait paiflé devant moi de ces bijoux.
— Ah! ah! ah ! fit le bijoutier en ramassant ses éerine et "en les. remettant dans leur montre ; sdi ! ah !
Tous ces àh! étaient gros de mystères.
— Mais, qu'y a-t-il donc? fit M. de Bellestar, et que vouleavous dire?
— Oh! reprit le bijoutier, je vous prie de crohre que tout mcï n*est qu'une supposition de ma part; mais enfin cela a'auraitrien d'étonnant.
— Mais, encore une fois, qu'est-ce donc? dit le marquis.
— Oh! mon Dieu, reprit le marchand, rien que jepuifisr TOUS dire. Mais enfin je n'ai pas vécu toute ma vie aveC'^es gens de la plus haute distinction pou^ ne pas meeomiaitre un peu au cœur des^hommes... et des femmes, ajoUta^t^li d'un air très-^fin.
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? dit le'marquis en se dandinant gracieusement; monsieur Léonard.fait des études sur le cœur humain?
— Quelquefois, dit le joaillier satisfait delui-méme, et je parierais bien qu'en cette occasion j^ toucha juste.
Et un regard plein de respectueuse îfinesse accompagna encore cette phrase.
— Mais enfin de quoi s'agit-^il donc? reprit M. detEeHestar avec une de ces figures épanouies qui se préparent -à recevoiren plein un énorme compliment.
— Pourquoi voulez^vous que je vous le dise, monsieur le marquis? reprit M. Léonard; vous devez être habitué à ces choses-là.
— C'est qu'^ vérité , nwn cher, je ae vous comprends pas du tout.
— Eh bien l fit le joaillier en pinçant ses mots du bout des lôfres, j'ai bien peur que l'amitié de mademoiselle Aurélie de S... pour mademoiselle Sabine Durand ne se les-
fonte beaucoup de cette rencontre cbez monsiear «Simon.
— Gomment? mais comment? fit encore le marquis, qui vottlaitabfioluinent (piloaM làch&t la confidence à brûlepourpoint.
— Gomment? reprit monsieur Léonard *en ouvrant de grands yeux, mais parce qu'il n'y a pas d'amitié si puissante qui ne regrette de voir aller àun autre le Ixmbeur qu'on^ eût Tolontiera gardé .pour soi.
H. Léonard ae retourna après cette intrépide bordée que le marquis ri»^t sans reculer d'un pas.
Cependant M. de fiellestar demeura près d'une minute 9QM répondre, mais en laissant. échapper un petit ricanement joyeux; et après 8'étre probablement dit àlui-méme toutbas^ ce qu'il pensait de son mérite personnel, il acbeva tout-baut ce monologueimueten> disant :
— Mais oui, je suis un.assezbon parti.
Un commis Tenait d'apporter lesol^ets attendus porM.defiellestar, de façon qu'il n'avait plus rien à faire dans lema*^ gasin.
Cependant il>ne le quitta point, et, touchant^ a peine du bout du doigt les bijouxétate devant lui, les rangeant symétriquement, comme quelqu'un qui pense à toute autre chose qu'à ce qu'il fait/il reprit :
— Mais comment diable vous a*t-*elle dit tout cela?
A cette' question, la figure du joaillier devint plus sérieuse, et son air parut assez embarrassé.
Peut-être s'aperçut-il trop tard que le désir de flatter son noble et riche client l'avait engagé trop loin.
— On ne m'airien conté, monsieur- le marquis, reprit-il en nangeant ses jAirases à moitié; j'ai remarqué... j'ai cru re- «arquer... Cest du moins ainsi que j'ai ex^iqué ceriaines paroles... Vous le savez comme moi, monsieur le marquis, la passion est quelquefois injuste; mais il est inutile de vous occuper de tout oda.*.
— Âh çà ! mais, fit le marquis, pourqiuoi me parlez-Tous de passion, d'injustice?...
— Oh ! ce n*est rien. . . al)solument rien. . . Mais comme vous le disiez tout à rheure... mademoiselle Àuréiie de S... a beaucoup d'esprit, et peut-être en abuse-t-elle quelquefois...
— hh ! reprit M. de Bellestar, il résulte très-clairement de ceci, malgré toutes vos finesses, que mademoiselle de 8... TOUS aurait dit quelque chose de fâcheux contre moi.
— Contre vous? Non, assurément... et il me semble que ce que je viens de vous dire .. du regret qu'elle éprouve peut-être du bonheur de mademoiselle Durand...
— Ce serait donc contre elle qu'elle a abusé de son esprit?
— Je ne dis pas cela, dit le joaillier véritablement embarrassé; je vous prie de ne pas m'interroger plus longtemps sur ce sujet, de n'est qu'un mot échappé dans un mouvement de dépit, un mot qui, j'en suis sûr, n'est basé sur rien.
— Mais enfin quel est ce mot? reprit le marquis.
— Je vous supplie, reprit M. Léonard, de ne pas me le demander. Je déteste les propos, je n'en fais jamais. J'entends souvent ici bien des choses qu'on ne devrait pas y dire, et je me garderais bien de les répéter aux gens qu'elles peuvent blesser.
— Mais ce qu'a dit mademoiselle de S... peutdonc me blesser? reprit le marquis qui, malgré sa sottise, ne manquait pas d'un certain instinct pour découvrir les choses qu'il avait à savoir.
— N'abusez pas, je vous en prie, je vous en supplie, reprit M. Léonard, n'abusez pas d'une parole que vous avez saisie au passage, et que je voudrais ne pas avoir dite, pour me forcer à vous raconter un propos aucpiel je ne crois pas, qui ne doit pas être vrai et qui pourrait faire du tort dans votre esprit à ime personne que j'aime.
M. Léonard était-il un de ces intrépides bavards qui ont toujours l'air de vouloir cacher ce qu'ils brûlent de dire, et
qui font comme la jeune fille de Virgile, qui jette une pomme à son amant, fuit vers les saules, et désire cependant être Tue?
Etait-ce avec intention qu'il ajoutait à chaque pbrase de protestation sur son désir de garder un secret, un petit bout de phrase qui laissait voir à chaque fois un petit bout de ce secret?
Etait-ce tout simplement un de ces bavards maladroits, à qui tout échappe malgré leur désir sincère de ne rien dire? 11 importe peu puisque le résultat fut le môme.
Ainsi déjà le marquis savait qu'un propos qui le concernait avait été tenu par mademoiselle de S... ; que ce propos pouvait le blesser et qu'il pouvait faire du tort à quelqu'un; ce quelqu un ne pouvait être que Sabine , ce propos ne pouvait concerner que son mariage.
Une fois qu'il en fut arrivé là, H. de Bellestar changea tout à fait de ton, et dit au joaillier :
^ Vous savez, monsieur Léonard, comment il s'est fait que vous vous êtes trouvé tout à fait malgré moi, dans la confidence de mon mariage avec mademoiselle Durand. 11 ne me convient d'entrer avec personne dans l'expUcation des motifii qui ont pu me déterminer à cette union ; mais il peut me convenir beaucoup d'apprendre tout ce qui pourrait m'empôcher de l'accomplir.
— Ah! s'écria M. Léonard, tout épouvanté et confus des paroles du marquis, une rupture! pour^un mot inconsidéré dit par une jeune personne qui n'en prévoyait sans doute pas la portée.
— Eh! monsieur, fit le marquis, en disant cette fois une chose parfaitement juste, il n'y a que les mots dont on ne px-évoitpas la portée qui sont véritablement sincères; je veux absolument savoir ce qu'a dit ici mademoiselle S.., Je le veux!
Le bijoutier baissa les yeux, de peur de rencontrer le re-
2tO AU JOUR LE JOUR.
gard courroucé de sa noble pratique, et répondit d'une voix humble, mais résolue :
Je ne vous le dirai pas, monsieur le marquis, je ne dois pas vous le dire.
— Il suffit, monsieur, repartit M. de Bellestar en repoussant du bout du doigt les écrins posés devant lui, vous enverrez demain votre mémoire à mon intendant.
— Gomme il vous plaira, monsieur, lit M. Léonard d'un ton désolé, mais vous devez comprendre ma position : mademoiselle Durand est aussi une de mes clientes,, et je ne puis pas m'exposer à...
Le marquis désirait trop vivement savoir ce qui avait été dit pour ne pas se rattraper à la moindre excuse que lui ferait son fournisseur. Il reprit donc d'un ton presque amical :
— Vous oubliez, monsieur Léonard, quel intérêt j'ai à être instruit; vous oubliez surtout qu'en me parlant, vous parlez à un homme qui sait garder un secret.
— Vous me promettez, n'est-ce pas, reprit M. Léonard, que ceci ne sortira pas de ce magasin?
— Je vous le promets.
— Vous me promettez que vous n'attacherez à cela que l'importance que mérite h, folle supposition que peut faire une ûlle jalouse du bonheur d'une de ses compagnes.
— Me prenez-vous pour un sot? fit le marquis.
— Vous me promettez surtout que mon nom ne sera jamais prononcé dans tout ce qui peut arriver ?
— Cela n'a pas besoin d'être dit, monsieur, reprit M. de Bellestar avec impatience, parlez donc.
— Eh bien ! reprit M, Léonard, voici ce qui s'est passé. Une fois décidé à parler, le joaillier crut devoir raconter
l'anecdote dans toutes ses circonstances, et commença ainji.
— Le premier jour que mademoiselle de S... est venue chez moi, elle était, comme aujourd'hui, avec sa mère, qui a l'air d'une bonne dame bien simple et qui ne s'occupo de
▲Ut JOUR LE JOUR. %i%
rien; mais elle était aussi, avec une autre jeune personne qui est également une amie de mademoiselle Durand, elle» en parlèrent ensemble, et il fut question de l'emprunt qui m'avait été fait et des bijoux déposés chez moi. Comme vous Tavez môme été tout à l'heure, je fus très-surpris de voir qu'une chose que je croyais si secrète fût connue de cette jeune demoiselle ; c'est ce qui me faisait vous dire, il n'y a qu'on instant, que mademoiselle de S... étaitla.coniideate des plus intimes pensées de mademoiselle Durand.
— Eh bien! monsieiu:, fit le marquis, je vois bien qu'on a ^é de ces bijoux, de cet emprunt; mais en quoi cela regarde-t-il mon mariage?
^ Encore une fois, monsieur le marquis^ ce. n'est qu'ua mot de dépit auquel vous ne devez pas faire attention*., tou* jouis 68t4il>que, comme la compagne de mademoiselle de S... lui faisait tout bas quelques observations, celle-ci ré- . pondit assez haut pour que je l'entendisse :
— Oui, ma obère, elle ^ouse M. deBellestar... avec une passion dami le coeur...
— Bah ! fit l'autre jeune personne.
— Oui, ma chère, reprit mademoiselle de S..., «Sabine est folle de M. de Prosny...
M. de Bellestar reçut le coup d'un air si stupéfait, que M. Léonard se cvut presque obligé de justifier le propos comme mademoiselle de S... l'avait fait elle-même, ^n ajoutant rc^pi-
dement :
— Et commelaeompagne de mademoiselle Aurélie luidi- «dt que ça n'était pas possible, celle-ci ajouta ; — Tu en doutes, je te montrerai la lettre où elle me le dit positivement.
— Si nos lecteurs veulent bien se rappeler la fameuse ettre qui avait échappé aux investigations de mon espion, 1% t\}v '^ai en confidence que c'est celle-là.
m AU JOUR LE JOUR.
Il serait difficile de se figurer la mine que fit 41. de Bellestar à la révélation inouïe que venait de lui faire le bijoutier; il serait surtout presque impossible de s'imaginer les meuve* ments rapides et successifs qui agitèrent son visage. C'était tour ù tour une expression furieuse sous des sourcils fironcée, puis une expression confiante et dédaigneuse avec un fier sourire.
Ces deux grimaces allaient et venaient sur la figure du marquis comme deux seaux se montrent chacun son tour à Forifice d'un puits.
« Bile en aime un autre! (Expression sombre.) » Impossible, j'ai son aveu! (Expression rassurée.) » Elle aimerait M. de Prosny! (Mine furieuse.) » EUe en a pitié, voilà tout! (Mine charmante.) » Mais ce qu'elle m'a dit hier : Maintenant, jamais ! jamais! physionomie courroucée.)
» C'est le désespoir de sa fâcheuse position vis-à-vis de ce jeune homme ! (Physionomie paternelle et protectrice.) » Mais ce qu'a dit cette jeune fille! (Rage véritable.) » Propos de rivale jalouse ! (Ravissement modeste.) » Se serait-on moqué de moi? (Air cruel et menaçant.) » Je suis le marquis de Bellestar! (Air de sublime assulance.) » Je saurai la vérité ! (Visage soucieux.) » Jusque là dissimulons ! » (Indifférence, dédain, raillerie, dandinement et ricanement.) Nous ne continuerons pas ce monologue dialogué, qui sui-
AU JOUR LE JOUR. 2t|
Tit les dernières paroles de M. Léonard, dont le visage suivait les rapides changements duTisage du marquis, tantôt souriant avec lui, tantôt se rembrunissant quand le marquis se rembrunissait; de façon que si quelqu'un eût pu les voir ainsi Tim en face de Tautre se regardant sans se rien dire, se tordant silencieusement le yisage, il eût pu croire que c'é* talent deux mimes qui répétaient une scène de grimaces.
Enfin le marquis interrompit ce jeu fatigant des muscles feciaux pour dire au bijoutier de sa Toix la plus impertinente:
— C'est bien, M. Léonard; je vous promets que tous ne perdrez point la clientèle de mademoiselle Durand.
Gela pouvait avoir un sens caché et fort spirituel; mais, pour notre part, nous laisserons notre joaillier occupé à le découvrir; et nous suivrons H. de Bellestar, qui remonta dans sa voiture la tête grosse d'orages.
Cependant, au milieu de toutes ses réflexions, deux pen^ Bées dominaient le reste.
L'une avait rapport aux cent mille francs qu'il lui avait follu donner à M. Léonard pour retirer de ses mains les bijoux de Sabine, et les attacher à ce fameux bouquet qui avait servi de couronne au triomphe du marquis, le jour de la fête de sa future.
n comptait bien, en cas de rupture, sur le remboursement de ses cent mille francs ; mais il ne pouvait s'empêcher de penser avec douleur qu'il n'avait, conune on dit vulgairement, ni carte ni billet pour soutenir sa réclamation et cela ne lui plaisait nullement.
A côté de cette pensée désagréable, il en surgissait une !iutre bien plus irritante, mais qui, en même temps, donnait Quelque consolation à M. de Bellestar par l'espoir d'une vengeance.
C'était le souvenir de la manière dont lui avait parlé de ^ûy et celui des paroles qu'il lui avait dites à prc]:cf; ih
Îl4 AU JOUR LE JOUR.
son habit bleu. 11 y avait là matière à demander raison à Sylvestre, non point de Tamour qu'on avait pour lui, ce qui €ût été une sottise, mais de Tinsolente provocation qu'il s'était permise sans raison.
Si M. de Prosny était un poltron (et dans Topinion de M. de Bellestar sa qualité de clerc d'avoué rendait cette supposition fort vraisemblable), si M. de Prosny, disons-nous, était un poltron, il le forcerait à de telles excuses, qu'il le laisserait à mademoiselle Durand si avili, si déshonoré, qu'elle aurait honte de son amour.
Sit, au contraire, il était assez brave pour maintenir sa provocation, M. de Bellestar se donnait la chance d'un duel, et, dans ce cas, il regardait en souriant sa puissante main ; il simulait dans Pair la botte qu'il pousserait à son ennemi, ou visait un passant avec* son doigt, à travers la glace de sa voiture, et au bout de ces gestes, il voyait toujours Prosny étendu par terre , mourant ou mort , puis mademoiselle Durant, pâle et échevelée, apprenant enfin quel homme elle avait dédaigné, quel héros elle avait mécoiMiu.
M. de Bellestar s'était fiait conduire chez M. Simon.
Losqa'il demanda à voir l'avoué, il lui fut répondu quil était sorti d'assez grand matin, et qu'il n'était pas encore rentré.
Quant à madame Simon et à Sabine, elles avaient passé la nuit près du mala!4e, et elles reposaient sans doute encore toutes les deux, car ni l'une ni l'autre n'avait sonné.
De tous ceux que M. de Bellestar venait chercher, il n'y avait de visible que M. de Prosny que le médecin quittait à rinstant, après avoir déclaré que tout danger était passé, et que le rétablissement du malade ne demandaijl qu'un pou <le cahne et de repos.
Cette recommandation n'arrêta point M. de Bellestar quise dit qu'il n'était obligé à aucun ménagement vis-à-vis de ce monsieur. D'ailleurs, se disait-il, je jugerai de son état,
«t je Yercai ja^ffu'oùie dois pousser aujourd'hui mes explications avec lui.
Ayant d'entrer avec M. de Bellestar dans la chambre de Sylvestre, nous devons dire ce qui s'était passé chez M. Si» mon depuis le moment où nous avons quitté de Prosny s'endormant après avoir laissé échapper dans son délh'e l'aveu d'un amour qui n'eût jamais osé parler, si Sylvestre eût eu la conscience de ce qu'il disait.
G(»nme on peut se le rappeler, Sylvestre a été transporté dans le cabinet qui attenait à la chambre à coucher de IL Simon, de façon que lui, sa femme et Sabine purent s'y retirer après avoir éloigné tous les domestiques, sans c&» pendant laisser Sylvestre absolument seul, puisque par la porte ouverte ils pouvaient entendre et surveiller le moindre de ses mouvements.
Sans qu'il eût été rien dit entre ces trois personnes, elles sentaient d'un commun accord qu'une explication était nécessaire après ce qui s'était passé, et madame Simon l'a* borda la première au moment où M. Simon s'assit au coin de son feu d'un air profondément soucieux et mécoi^ tent.
— Eh bien ! dit-elle avec une réelle satisfaction, qu'est-ce que j'avais dit? Vous le voyez tous deux ; il aime Sabine.
^ Ah ! diable 1 fit M. Simon ; et Sabine était sans doute avertie avant que la folie de ce pauvre garçon ne le lui eût
appris ?
— Madame Simon me l'avait donné à entendre tout à ITieure, dit Sabine en serrant la main à sa tutrice; mais j'hésitais à le croire, lorsque vous nous avez fait appeler
près de vous.
— D'abord, dit M. Simon d'un ton fâché, je n'avais fail appeler que ma femme ; vous êtes venue, Sanine, ce qui n'était pas convenable... et il en est résulté que vous avcs entendu ce que vous n'eussiez pas dû entendre.
^ Ah! monsieur! dit Sabine confondue du ton sévère de, son tuteur.
— Gomme tu lui pai)es, mon ami! dit madame ^on, tristement surprise de cette sévérité.
— Je parle, ma chère amie, lit M. Simon, comme j'aurais dû parler depuis huit jours... depuis que j'ai été instruit de la folle idée et de la démarche inconvenante de mademoiselle.
— Mais ne ra&-tu pas toi-même autorisée? reprit madame' Simon de plus en plus étonnée du ton de son mari.
— Et j'ai eu tort, dit M. Simon... Mais voilà toujours ce qui arrive quand on fait les affaires avec des sentiments.
— Quel grand malheur est-il arrivé? dit madame Simon blessée du ton de son mari.
— Quel malheur! fit M. Simon. A moins que vous ne comptiez pour rien ce jeune homme étendu là, à côté de nous, et en danger de mourir; à moins que vous ne comptiez pour rien d'avohr accepté la mam d'un homme comme M, de Bellestar, pour le mettre ensuite à la porte, sans motif, sans raison, si ce n'est de lui dire : « Monsieur, j'en suis bien fâchée, mais je me suis aperçue que j'aimais M. de Prosny ; en conséquence, je suis votre très-humble servante, vous pouvez aller vous pourvoir ailleurs; » à moins que vous ne comptiez pour rien la scène qui a eu heu ce soir : toute la maison dans la confidence de cette scène, des domestiques qui viennent d'entendre tout ce qui a échappé au délire de Sylvestre. A moins que vous ne considériez tout cela comme de petites fantaisies de romancier, propres à faire un feuilleton au bas de votre journal, je ne ccsnprends pas que vous puissiez me demander quel grand malbeur il est arrivé.
Madame Simon baissa la tête pour cacher les larmes que faisait monter à ses yeux la colère inattendue de son mari M. Simon s'en aperçut et se détourna avec impatience;
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quant à Sabine, elle fut aussi blessée dans son cœur; mais elle n'accepta pas avec la même soumission que madame Simon la sévère remontrance de son tuteur, et puisant surtout son courage dans la douleur de sa tutrice, qui s'était, à vrai dire, compromise pour elle seule, elle répondit d'un ton digne et froid :
— La première faute de tout ceci, monsieur, est à moi, aon point pour ce que j'ai fait, mais... malheureusement pour ce que je suis.
-- Encore? fit M. Simon avec humeur.
— Toujours, dit mademoiselle Durand, avec une résolution qui fit que M. Simon la regarda avec une véritable colère.
Sabine baissa les yeux, mais plutôt pour ne point paraître braver le regard de son tuteur, que parce que ce regard l'avait intimidée, car elle continua d'un ton froid et calme :
— Permettez-moi de vous dire que vous oubliez ce qui fi'est passé entre nous. Pourquoi, je vous prie, avez-vous décidé mon union avec M. de Bellestar? N'est-ce pas pour que l'honneur d'un tel nom couvrît la honte du mien?
Monsieur Simon frappa la terre du pied avec impatience.
— Pourquoi avez-vous précipité cette union en dehors de tous les usages ordinaires? N'est-ce pas parce que vous craigniez de garder près de vous une pupille dont on vous aurait accusé de diriger la fortune dans votre intérêt? N'estce pas dans la crainte de ce qu'elle pourrait faire de sa liberté, si elle restait seule dans le monde, sans famille pour la protéger, et privée même de cette suprême protection qu'on doit à un nom honorable? N'est-il pas vrai que c'est pour cela que vous avez voulu me marier avec M. de Bellestar, et que vous avez pressé si vivement ce mariage^
— Ëh bien! quand cela serait? dit M. Simon.
— N'en résulte-t-U pas, monsieur, que c'est ma misérable position qui vous a dicté la conduite que je n'accuse pas, li
«eule conduite que vous ayez dû suivre; que (fest donc, comme je vous le disais, la faute de ce que je suis qui a «mené tout ce qui arrive. #
— Non, mademoiselle, non, ctit M. Simon, ce n'est pas cela. Puisque vous-même recotmaissez l'excellence de cette conduite, puisque vous-même vous avouez que ce j*avais réflolu était sage et convenable, vous devez parfaitement reconnaître aussi que si Ton avait £ak oe i^tô i'avai3 dit, tcmt était sauvé, tout était fini.
— Sans doute, monsieur ; mais vous avi^J oublié peutétoe que je paierais de mon bonbeur cet av^mit cette protection dont on voulait couvrir le fetal héritage que j'ai reçu des miens.
— Oh! mon Dieu! fit madame Simon, qui dévorait silenctausement ses larmes, il le savait bien que tu ne serais pas heureuse, et il eût accueilli avec joie l'annonce d'im événement qui eût pu rompre ce mariage. Mais d^uis ce moment, je ne sais ce qui est arrivé, ce qui lui a passé dans l'esprit... Enfm, nous avons tort, nous sommes coupables... Ah! c'est affreux!... Ma pauvre enfant, c'est bien triste!
M. Simon ne s'apaisait point, et Sabine reprit après avoir embrassé tristement sa tutrice :
— Vous le voyez, monsieur, je suis une cause de quercBe «atre yom qui êtes si bon et ma tutrice qui a été pour moi une mère si tendre; pour la première fois, il y a désaccord ici, et c'est à cause de moi J'ai cruellement blessé votre ami, pour lequel je n'avais cependant que des sentiments pleiffls 4'estime et d'affection ; i! est là qui souffre près 4e BOUS, et c'test moi qui lui ai porté te coup qui le tuera peatêtre* D'un autre cOté, j'ai offensé dans son orgueil ou bofflffle au(pel je n'ai riea à reprocher ifue de hb pas être assez fière de la faveorqu'il me ftiit, et Je VMiw peut-être attiré m enuemi puissant et qui efen praidra
g'ai eus seule. Ute ser
AU JOUB L£ JOUR, 219
éaâto qne je dois tenir, quand même je ne irons venais pas tous les deux tristes, malheureux par ma faute? Vous le voyez, monsieur, il est temps que je quitte votre maison, foe je m'éloigne. Vous ne deves pas souffrir de ce que le fiallieur m'a faite; Tépoque n'est pas âoigaée où vous fourres me rendre légalement ma liberté. Encore quelques jours de patience, monsieur, et vous n'aurez plus à vous préoccuper de mcH.
Pendant que Salxne parlait ainsi, les larmes l'avaient gagnée ios^sibieiiient, elles éclatèrent avec ses demies pa* leies, et elle se retourna vers madame Simon qui l'appela dans ses bras et toutes deux pleurèrent ensemble.
M. Simon se leva, et s'écria, mais à voix basse :
— Ali ! les femmes sont folles, ma parole d'honneur! eUes ■e comfffennient rien aux exigences de ce mondes lorsque la moindre des choses s'oppose à ce qu'elles veulent, elles l'ont d'autre £içon d'agir que de tout rompre, de tout briser.
--' Âhl mou ami.«. dit madame Simon avec douleur.
— Mon Dieu! repartit son mari, je ne parle pas pour toi» tu le sais bien. J'ai de Thumeur, j'ai le droit d'en avoir, et parce que je le montre, parce que je laisse jok que je suis triste et malheureux de ce qui arrive, voilà mademoiselle qui me dit qu'elle veut s'en aller, qu'elle est de trop dans ma maison... Ah!.«.
M. Simon s'interrompit lui-même par «cette exclamation pour Be pas laissa percer l'émotion qui te gagnait à son tour. Sabine courut à lui, et l'embrassant de toutes ses forées, le retenant dans ses l»:a3 dont il voulait eu vain se dégager, eUe lui dit :
— Mais, mon Sien, que voulez-vous que je fasse? Je ferai
ce que vons voudrez je me soumettrai 4 vos ordres. ...-
Voyous... voyous... ne aoyea pas fêicihé contre moi.... et surtout, je vousien prie, ajouta-t-dle en l'entialaant vers sa tutrice, ne tûffei pas fâché contre elle..,.
H. Simon sourit doucement à sa femme en lui tendant la main ; elle se jeta à son cou et lorsque tous les trois se furent bien dit que c'était fini, qu'il n'y avait plus rien entre eux que la confiance d'autrefois, que les tendres sentiments qu'ils avaient toujours eus les uns pour les autres, madame Simon, qui connaissait à fond le cœur de son mari, lui dit :
— Et maintenant, voyons, qu'est-il arrivé?
H. Simon poussa un profond soupir, et leva les yeux au ciel d'un air peiné. Madame Simon reprit vivement :
— Mais qu'est-il donc arrivé?... Car je te connais, mon ami, il faut qu'il se soit passé quelque chose de bien extraordinaire pour que tu nous aies traitées ainsi toutes les deux.
M. Simon ne répondit pas tout d'abord; il revenait en pensée sur ce qm l'avait ainsi changé, il paraissait fort embarrassé et surtout très-malheureux d'être obligé de le dire.
— Tu ne réponds pas? dit madame Simon; mais c'est donc bien grave, bien triste?
— Oui, reprit M. Simon, c'est grave et c'est triste... sans cela, vous ne m'auriez pas vu dans l'état où j'étais quand je t'ai fait appeler; je comptais que tu viendrais seule... Sabine est venue.:.
— Et j'ai vu le mal que j'ai fait, dit la jeune fille.
— Oh! reprit M. Simon, ce ne serait rien... mais...
— Qu'est-ce donc? firent ensemble madame Simon et Sa-^ bine.
— Ma pauvre enfant, dit M. Simon en se tournant vers sa pupille, je voudrais pour beaucoup que rien de ce qui se passe ne fût arrivé... Mais quelle que puisse être la colère de M. de Bellestar, tout ce qu'il peut dire et faire pour se venger {il est homme à faire et à dire de fort vilaines choses); si ce n'était que tout cela, je m'en soucierais fort peu... mais il y a une chose plus grave, plus fâcheuse, ui^
chose pour laquelle je ne vm pour ma part aucun remède.
<- Tu me fais peur!... dit madame Simon. . — Mais parlez donc I s'écria Sabine.
— Voilà encore ce qui me désole, c'est que tu saches... n s'arrêta et reprit :
— Mon enfant, ma pauvre enfant, laisse-nous un moment arec ma femme ; il y a dans ce monde des choses que tu ne dois pas entendre.
— Mais il s'agit de moi, j'en suis sûre, fit Sabine.
— Peut-être repartit M. Simon; mais crois-moi, Sabine, et lu dois en être persuadée... nous chercherons, tous deux qui t'aimons, nous chercherons un moyen d'éviter le malheur qm te... qui nous menace tous...
— Il s'agit de moi! reprit Sabine avec épouvante.
— Voyons, sois raisonnable, crois-tu que nous ne t'aimions pas assez pour faire tout ce qui peut te sauver?...
— Me sauver!... mais, mon Dieu.,, vous me faites peur... '— Elle a raison, s'écria madame Simon, la vérité lui sera
moins cruelle qu'une pareille incertitude...
M. Simon réfléchit un moment et dit tout bas, comme s'il se parlait à lui-même :
— Oh ! non, elle a déjà assez souffert aujourd'hui.
— Mais c'est me tuer, s'écria Sabine, que de me laisser dans cette horrible attente.
— Mais tu es plus cruel que si tu lui révélais le malheur qui la menace... parle... je t'en supplie... parle.
— Eh bien ! dit M. Simon, aie du courage, mon enfant, aie du courage.
Puis il reprit en s'adressant à sa femme :
— Tu sais que, lorsque tu m'as quitté pour retourner auprès de Sabine, j'étais fort préoccupé de savoir ce qui avait déterminé ce désespoir si subit et si violent qui avait tout à coup frappé Sylvestre quand il avait appris le chiffre de la somme que Sabine lui avait envoyée. J'en avais biea
t» AU JOUR LE JOUR.
quelque soupçon, et les paroles échappées à de Prosny dans son délire ont dû tous aj^reodre la Térité. Le paquiet remis par Sabine à la porte ée Sylvestre est tombé dans les mains de sa tante; el!e s'est emparée de la ph» forte partie <ie cette somme, et a disparu. Je le sais. Un domesticpe, que j'ai envoyé il y a une heure chez de Prosny, vient de me dire que mademoiselle de Prosny, sortie qudc^s minutes après son neveu, n'était pas rentrée. Les deux femmes écoutaient avec étonnement.
— Ceci ne serait rien, reprit Vavoué. On la laisserait tranquille avec son argent, ou bien on la retrouverait si cela était nécessaire: Mais voici ce qui m'épouvante : mademoiselle de Prosny avait laissé chez le portier de sa maison use lettre pour son neveu, dans le cas, avait-elle dit, où il rentrerait avant elle. Cette lettre, on Ta remise au domestique qui a dit que Sylvestre était chez moi. Cette lettre, je me suis cru autorisé à la lire pour m'éclairer nom-seulement sar ce qui était arrivé, mais encore sur ce que je pourrais avoir à faire. Cette lettre, la voici.
— Eh? que renferme- t-elle donc, cette lettre?
— Ecoute-la, Sabine, et n'oublie pas qu'elle est écrile par une femme que vingt ans de misère ont ulcérée» Ne t'arrête pomt à des injures qui ne peuvent t'atteindre, mais «onge qu'il nous faut toute notre prudence pour prévenir le malheur dont nous menace la vengeance de nuidemoiselle de Prosny.
— Lise» donc! s'écria Sabine tremblante.
M. Simon ouvrit la lettre d'un air désolé et lut ce qui suit :
Lettre, de mademoiselle de Prosny à son neveu.
L'heure de la justice et du châtiment arrive tôt ou tard pour les coupables, aussi bien pour les filles sans pudeur, qui gardent malhonnêtement la fortune qu'elles savent pio»
AU JOUR LE JOUR. ^t
venir du vol et de la honte, que pour les hommes fui re* nient l'héritage de probité et d'honneur qu' ils tiennent de leur père.
J'ai gardé la plus forte partie de la somme qui tous a été donnée par la fille Durand.
ûe deux choses l'une :
Oa cet argent vous appartient légitimement, et alors il est à moi ; nos comptes sont clairs, préds et très en règle ; vous les avez reçus de votre père momant Ils vous constituaient mon débiteur d'une somme de trois cent neul siiHeciaq cent vingt-deux francs trente-cinq centimes, sans compter ks intérêts de cette somme depuis l'époque de la mort de votre père.
Si cet argent n'est pas à vous, à qui est-il? d'où vient-il ^
(Test ce que je veux qui soit bien clairement établi.
Il vient de la fille Durand, vous le savez ; c'est facile à ^oaver ; les preuves, je les possède. S'il vient d'elle, pourquoi vous l'a-t-elle donné? Est-ce pour quelque service que ^ous lui av^ rendu? Est-ce pour vous payer d'être son amomeux?
Si c'est ainsi, elle le dira.
Si^ au contraire, c'est parce qu'elle nous doit dix fois plus qu'elle ne nous a rendu, elle a donc reconnu qu'elle now devait quelque diose, et alors je prétends compter avec die. Puisqu'elle veut être honnête, il faut qu'elle le soit tout à fait.
Je comprends qu'il lui ait paru commode de prendre une bribe des trésors que son indigne père lui a amassés, et de nous la jeter, afin de pouvoir vivre tranquille et en disant qu'elle ne doit rien à personne. Je ne lui laisserai pas cet avantage'.
Je vous connais maintenant. Sylvestre ; je sais que, par amour pour une petite coureuse, vous abandonneriez ceUe que votre père a ruinée ; je sais que pour faire le généreux
in AU JOUR LE JOUR.
vis-à-vis de cette fille, vous me poursuivrez comme voleuse.
J'ai pris mes précautions.
Je n'attendrai pas que vous alliez me dénoncer chez un procureur du roi. J'irai la première. Ce que j'ai fait, je le dirai à qui voudra l'entendre.
Je remettrai au magistrat mes papiers, qui prouvent quo j'ai des droits sur cet argent, s'il est à vous. S'il n'est pas à vous, il faudra bien dire d'où il vient.
Alors on saura ce qu'est la fille Durand, quelle est l'origine de sa fortune, et nous verrons si, après qu'on l'aura traînée devant les tribunaux , dût-elle gagner sa cause et garder cette fortune volée, elle trouvera encore un homme assez lâche, assez éhonté pour l'épouser.
Ce que je vous dis, je le ferai, dussé-je être forcée de vendre ce qui m'appartient. La nûsère ne m'épouvante pas; vous m'y avez habituée.
Mais ce que je veux, c'est remettre à sa place cette fille que vous avez la lâcheté d'aimer.
Ce que je veux, c'est me venger d'elle et de vous, qui m'avez injuriée et menacée pour elle ; et je le ferai, je voua le jure.
A bientôt; vous n'avez pas besoin de me chercher, voua entendrez parler de moi.
Votre tante, E. de Paosinr.
Pendant cette lecture, Sabine était tombée dans une pro» fonde stupeur.
Madame Simon écoutait avec une surprise et une douleur qui se contenaient à peine^
Enfin, lorsque M. Simon eut fini, et qu'au lieu de chercher à détruire Teffet de cette lettre, il en parut lui-même accablé, madame Simon lui dit avec chagrin :
— Mais tout cela n'est qu'une menace sans portée. M. Simon poussa un profond soupir et secoua la tête. Sabine le regarda et lui dit d'une voix si profondément altérée qu'elle épouvanta madame Simon :
— Ainsi je suis perdue !
Et^sa tête retomba sur sa poitrine.
— Mais pourouoi lire cette lettre devant elle? dit madame Simon.
— Pourquoi? fit M. Simon, parce qu'il faut en finir avec cette fâcheuse position ; parce qu'il vaut mieux qu'elle apprenne ici, entre nous, ce qui la menace, ce qui peut l'atteindre, que de se le voir peut-être reprocher indirectement par une de ces paroles infâmes avec lesquelles les envieux et les jaloux tuent doucement leurs ennemis.
—Mais regarde-la donc, s'écria madame Simon en courant vers Sabine, dont l'œil morne et distrait semblait n'avoir plus la conscience de ce qu'elle voyait.
— Oui... oui, dit M. Simon avec douleur, je vois qu'elle souffre; mais que serait-il donc arrivé si, ce procès une fois engagé, elle en eût été instruite par quelques paroles étrangères, ou par un acte légal dont il eût bien fallu lui faire part?... Car c'est un dédale affreux que cette affaire.
— Mais ce procès n'est pas possible, dit jnadame Simon qui s'était assise à côté de Sabine, et qui serrait dans ses mains tremblantes les mains inertes de la jeune fille.
— Tous les procès sont possibles, dit M. Simon. Un voleur
qui passe dans la rue à l'heure qu'il est peut prétendre que
je lui dois dix mille francs sur parole, il peut les réclamer
devant les tribunaux ; il perdra son procès, c'est certain, car
il ne pourra prouver ce qu'il avance; mais il ne m'aura pas
moins forcé à venir lui donner un démenti, à jurer que je ne
lit AU JOUR LE JOUR.
lui dois heu. Et si quelques circonstances habilanent arrangées donnaient un air de TraieemblaDce à sa prétentioik « assurément il perdrait de même; mais si je n'avais quarante ans de probité k opposer à une pareille demande, il ne manquerait pas de gens pour dire :
— Il a gagné son procès, mais cda n'est pas parfaitement clair.
— Et, reprit M. Simon en s'animant, aujourd'hui même et dans la position où je suis, je ne voudrais pas que cela m'arrivât, ne fût-ce que pour empêcher quelques bons amis de raconter partout le sot ennui qu'on me suscite, en disant 4'un air plein de bonne volonté pour moi :
— C'est une chose odieuse qui lui arrive, Ton se demande quel intérêt a poussé celui qui le poursuit ; car enûn il devait savoir qu'il ne pourrait réussir. Ce doit être une vengeance.. . eic..., ecc.s
Et le monde, à force de chercher, trouve une esptica* tion à cette vexkgeance. Basile a raison, ma chère enfant, quand il dit : « Calomnies, il en reste toujours, quelque chose. »
— Mais enfin ^ dit madame Simon, mademoiselle de Prosny a commis ce qu'on appelle un vol...« et elle u'œesa pas.... •
-- D'abord, dit M. Simon, elle ne croit pas avoir commis un vol, et elle osera, à moins qu'on ne la prévienne. Elle n'a qu'à s'adresser à certains avocats, race de bandits qui ne vit que de scandales, et tu verras quel admiiàble procès ils organiseront. .
— En vérité, je ne comprends pas, dit madame Simon. —Eh bien! reprit M. Simon, c'est parce qu'il faut que tu
' <;omprennes et qu'elle comprenne aussi, que je vais vous expliquer ce qui peut arriver, pour que vous ne vous étonniez pas du trouble où vous m'avez vu et de la terreur que me cause tout ced. Si mademoiselle de Prosny s'adresse à un
iiabile avocat, voici comment il procédera : il ne sera pas assez niais pour venir attaquer Sabine directement, surtout s'il spécule sur le scandale. Il s'adressera à Sylvestre. La tante demandera le paiement de ce qui lui est dû. La créance est certaine, reconnue, le procès est juste. De quelque façon que Sylvestre se pose dans rafEaire,ravocat ne manquera pas de raconter Torigine de la dette : elle vient de fonds prêtés à M. Durand par mademoiselle de Prosny, avec la garantie du père de Sylvestre. Durand n'ayant point payé, mademoiselle ^e Prosny est restée en présence de son frère, et par consépent de son héritier. Que tout cela soit un très-mauvais procès juridiquement parlant, c'est probable; mais il arrivera au scandale, qui en est le véritable but, il arrivera à reconmiencer Tbistoire des faillites du père de Sabine ; Tincitot des cent mille francs déposés à la porte de Sylvestre Tiendra s'y mêler... On condamnera sans doute la soustraction de la tante ; mais après avoir mis le père en cause, on y mettra la fille. H y a là de quoi exciter la verve d'un avocat durant des heures entières; il faudra, ou nier ce dépôt, ou res|liquer. Dans tous les cas, tout cela est odieux , abominable, mais tout cela est possible , tout cela arrivera si Ton ne fffévient pas, si Ton ne calme pas cette mégère.
Si Ton s'étonne que M. Simon parlât d'une manière si explicite en présence de Sabine^ dont chacune de ses paroles devait briser le cœur, nous dirons qu'une fois que M. Simon s'était décidé à parler,, il avait voulu aller jusqu'au bout de toutes les mauvaises prévisions.
•Lorsqu'on frappe quelqu'un d'un coup violent, souvent la douleur est afEreuse et semble mortelle, mais la chance du lendemain est que cette douleur s'aMblira; et comme il Q'y aphis rien à y ajouter, on tient àbiea tout ce qui y manque.
Il y a des gens qui raisonnent autrement, qui ont le désir et la prétention d'épargner le malheur à ceux qu'il atteint.
et qui le leur versent pour ainsi dire goutte à goutte.
Avec ces gens-là, on se croit tous les matins au bout de ses peines, on met son courage au niveau du chagrin qui vous frappe, mais, le soir venu, il trouve qu'on n'en a pas assez mis; il y a un malheur de plus, on s'y résigne, et, sur l'assurance qu'on vous donne que tout est fini, on subit sa peine telle qu'on vous l'a mesurée.
Point du tout, le lendemain, c'est un nouvel événement, un nouveau chagrin, et le surlendemain encore, et de même tous les jours.
Eh bien! pour nous comme pour M. Simon, cette manière de procéder, qui appartient à la faiblesse et non point à la prudence, cette manière de procéder, disons-nous, inflige à ceux qui y sont soumis im des plus affreux suppUces qu'on puisse imaginer, c'est ce qu'on a si admirablement nommé la mort à coups d'épingle.
Et s'il arrive que ce supï)lice frappe un cœur impatient, prompt à s'ébranler à la moindre commotion, à s'agiter sous le moindre contact, il est certain que le frapper de ces atteintes réitérées, c'est le battre pour ainsi dire d'un désespoir incessant et capable de le pousser aux dernières extrémités.
Ce supplice est assez pareil à cette torture de Tinquisition, qui consistait à faire frapper alternativement et d'un coup léger les deux tempes d'un homme au moyen d'un balancier à deux branches portant chacune une petite balle de plomb. Les premiers coups se faisaient à peine sentir : mais à mesure que le plomb revenait frapper sur cette même place de la tête déjà endolorie, la souffrance augmentait, et quoique les coups ne devinssent jamais ni plus rapides ni plus violents, il arrivait un moment où le cerveau, ébranlé sans relâche, tressaillait sans cesse dans une espèce de bourdonnement douloureux, traversé de lancinations aiguës, déchirantes^'^tt qui faisaient de cette torture la plus exécrable de celles qu'avait inventées le saint office. Le bourreau qui rompt
rapidement les membres de la victime est bien moins cruel.
M. Simon avait donc voulu frapper Sabine de toute la douleur qu'elle pouvait ressentir; en conséquence, elle avait appris le malheur qui la pouvait menacer ; elle Tavait mesuré, et, une fois la première stupeur passée, elle avait écouté avec un courage et une résolution sur lesquels M. Simon avait compté.
n s'attendait également à ce qu'elle allait lui proposer, il avait préparé sa réponse.
Lorsqu'il eut cessé de parler, Sabine s'approcha de lui :
— Maintenant, lui dit-elle, vous devez comprendre qu'il ne m'est pas possible de garder ma fortune au prix qu'il me faudrait la payer; ce serait me condamner à mourir sous prétexte de défendre les intérêts de ma vie. Vous êtes trop humain pour le vouloir.
• Mon enfant, dit M. Simon, ce que tu me dis là est trop juste pour que je ne sois pas de ton avis; mais, dans ta position, la chose est fort difficile. Tu ne peux encore disposer de tes biens, et je ne le puis pas davantage. U faut doue gagner du temps, c'est-à-dire arriver à l'époque où, maltresse de l'emploi de ta fortune, tu rachèteras de la manière la plus noble la honte qu'on t'a léguée. Mais, puisque tu es résolue à ce sacriiice, puisque je pense à mon tour qu'il est nécessaire à ton bonheur, au moins faut-il qu'il te sauve du scandale qui te menace. C'est ce que je pourrais faire si je retrouvais cette infâme mademoiselle de Prosny. Mais elle n'a laissé dans sa maison aucune mdication. Sa lettre ne nous renseigne en rien sur l'endroit où elle s'est retkée.
— Mais il doit y avoir à Paris, dit madame Simon, mille manières de découvrir quelqu'un?
— Sans doute, reprit M. Simon, mais il ne faut point perdre de temps. Heureusement pour nous que cette journée ne lui permettra pas d'accomplir immédiatement son projet ; elle ne trouvera aujourd'hui, ni avocat ni honune d'affairea
tSO AU JOUR LE JOim.
dont la maison soit ouverte^ et si je pois ratteindre sva&C qjae (pulqu'un ait pu lui expliquer la^vérita^e Biacche à suivie, je suis à peu. près certain de prôY^nii rattaque qu'eite pourrait faire.
— Merci mille fois, dit Sabiae à soa tuteor, ^ous yenes cb me faire plus heiueuse que je ne L'ai jamalâ été. Si vous sa^ viez comme je me sens forte et fîère, en pensant que le jour n'est pas éloigné oii je ne devrai plus nen. à personne,, où je pourrai entrer partout la tête haute sans craindre aucim mot fâcheux qui vienne troubler la tranquillité de ma joie! Monsieur, ajouta Sabine en prenant la main de son tuteur et en le regardant fixement, j'entends que ce que vous fe^z ne soit pas Mt à moitié. Point d'arrangements contre lesquels on puisse encore récriminer. Ce que je dois, je veux le payer intégralement , non pas seulement à madiemoisdte de Prosny^ mais à tous ceux Qui ont pu être lésés dans leurs intérétSv
— M est certain, dit M. Simoa, que du mom^t où nous efltrons dans cette voie, ii feut y a^ïer jusqu'au bout. Ce qui est juste pout l'un est juste pour les autres. Seulfiment il ne fau* pas faire les affaires en dupe, et c 'est pour celaqttejedfi' jnande que personne que moi ne s'aL mêle.
— Mais, fit Sabine, je viQudrais...
— Mon enfant, dit M* Simon en interrompant sa pupffl^ je ne veux i»s revenir sur les reproches que jie t'ai feits» mais ta dois asse? voir ce qu'une imprudence, te coûte, je ne dirai pas d'argent, mais de chagrins^ pour ne pas risquer de t'en attirer de nouveaux par quelque dtoarche que tu pounais croire excellente, et qui ne ferait que rendre position plus embarrassée.
Nous avons dit quelles avaient été lesdispoâtion&deba- Mne aittès la scène qui s'était passée au salon, et lorsque était restée en présence d'elle-même ; nous avoos dit corn- Jïtent elle s^'était résolue à soumettre désormais ses voloflit^^^
4li JOCk LE JOUR. »t
àeeflcsée'IL âîiDfn,à hû confier la dîreetion absolue de sa conâiiite. EUe céda donc sans nranniir^, q!KH(fu*aii fomi du cœur elle restât persuadée que^ si ou TaTait laissée agir eUe-Bkème, elle j aurait mis plus de grandeur et de générosité que ne le ferait sans doute M. Sinoii, qui, dans sa pofition, se préoccuperait des intérêts de sa pupille plms qu'elle ne Veut désiré.
Quaikt à madame Simon, elle interrogeait son mari du reg^, ne voulant faire aucune ol^ectiony et ne comprenant pas cependant qu'après ce qu'il avait dit à ce sujet, il con- «entità sacrifier à ce pcmtles intérêts de Sabine.
Notre avoué devinait l)ien Tanxiété de sa femme ; cepen* dant, comme il ne voulait pas que le doute qu'elle pourrait avoir sur la manière dont il arrangeait œs aSaires Yiat en aide à la crainte qu'avait également sa pupille, M. Sîmon les les renvoya toutes les deux chacune dans son appartement, afin qu'aucune discussion ne s'engageât sur ce terrain; mais à peine SaàHne fut-elle rentrée chez elle, que H. Simon rappela sa femme et lui confia la façon dont il étendait agir et sauver Sabine et Sylvestre.
C'était pour arriver à ce but que le matie du l*' janvier â était sorti de fort bonne heure : ce fut pour cette raison que, lorsque M. de Bellestar se présenta chez lui, il ne trouva personne, et que par con&équeat il put pénétrer jusqu'au lit de Sylvestre.
Lorsque H. deBeUestarlentradans la chambre àtt se troU'> Noit Sylvestre, celui-ci était couché sur le lit provisdre qu'on lui avait dressé, mais il ne dormait pas*
Le délire violent qui avait agité presque toute sa nuit avaik fiait place à un profond abattement. La pensée était revenue, mais fatiguée, brisée, et complètement sans ressort.
Sans se rendre compte de la fatigue morale qu'il avait subie. Sylvestre s'étonnait seulement de ne plus se trouver la même colère que la veille au souvenir des mêmes choses qui ravalent si vivement exaspéré.
11 n'est personne à qui il ne soit arrivé de ressentir une pareille lassitude de l'âme en présence des plus justes ressentiments ou des plus sincères douleurs ; alors on s'accuse de faiblesse, de lâcheté ; on se méprise de ne pas savoir garder dans toute leur énergie les sentiments qu'on a éprouvés et dont on était si fier; il nous semble qu'on se trahit soi-même.
Voilà quel était l'état de Sylvestre lorsque M. de Bellestar s'approcha de son Ut, et il fallait que l'accablement du malade fût bien grand pour que la présence de cet homme ne l'y arrachât pas soudainement.
De Prosny regarda le marquis de cet œil indifférent qui semble annoncer l'absence de toute sensibilité; et, quoique M. de Bellestar ne fût pas d'une nature à s'inquiéter beaucoup des signes d'une pareille faiblesse, il jugea cependant que ce n'était pas le moment d'avoir avec son rival l'explication qu'il était venu lui demander ; il l'aborda donc avec l'intention de borner cet entretien à quelques questions banales, et de se retirer aussitôt.
— Monsieur, dit-il à Sylvestre , j'étais venu pour m'informer de votre santé; et quoique les gens de cette maisoa m'eussent dit que vous étiez tout à fait mieux, j'ai voulu m'en assurer par moi-même.
— Je vous suis obligé , monsieur , lui repartit de Prosny , en le regardant plus attentivement qu'il ne l'avait fait d'abord, et comme si un nuage qui eût enveloppé tous les objets extérieurs se fût dissipé peu â peu : je vous remercie de cet intérêt, reprit-il, quelle qu'en soit la cause.
M. de Bellestar examina Sylvestre, n avait senti Tinimitié percer dans les dernières paroles du malade, et il ne se trompa point lorsqu'il en conclut que la vie revenait avec la liaine; cependant il voulut être mieux assuré de la force de son ennemi, et il lui répondit avec un ton de politesse qu'il voulut rendre affectueuse, mais qui ne fut qu'affectée :
— n n'est pas étonnant, monsieur^ que je partage l'intérêt que vous inspirez à toutes les personnes de cette maison^ car je sais que c'est un titre à leur affection que d'être un de vos amis.
Sylvestre baissa les yeux, la vue de M. de Bellestar l'irritait, et il ne voulut pas se laisser aller à un sentiment qui, au fond, pouvait être injuste, et qui, dans la circonstance où il se trouvait, était certainement déplacé, n répondit donc au marquis comme un homme qui désire terminer un entretien qui lui pèse :
— Je pense, monsieur, que les sentunents que vous pouvez avoir pour moi, n'entrent pour rien dans ceux que Ton peut avoir pour vous.
Ces derniers mots furent accompagnés d'un sourire amer et dédaigneux ; il fut évident pour M. de Bellestar que M. de Prosny n'était pas charmé des prétendus sentiments que l'on avait pour lui, et le marquis trouva que l'homme qui avait la force d'avoir cette opinion et de la lui faire comprendre, devait avoir la force d'entendre ce qu'on avait à lui dire.
Le marquis reprit donc, en articulant chaque mot de sa phrase de manière à avertir Sylvestre de tout le sens qu'il voulait lui donner :
— Indépendamment de l'intérêt de votre tante, qui a pu m'amener près de vous, monsieur, peut-être y suis-je venu pour m'éclairer sur la nature des sentiments dont vous parlez. *
Sylvestre se souleva sur son lit, et regardant M. de Bellestar d'un air fort étonné, il lui dit :
tS4 AU JOUR LE JOUH.
— R c'est moi, monsieur, que vous yeoez interroger à ce «ajet?
M. de Bellestar se sentit à l'aise en voyant le visage dt Sylvestre se ranimer et son regard éMnceler. fi prit done aiors ses grands airs penchés et dédaigneux, et M ré* pondit :
— Fétes-vovis pas Fami de la maison , le confident de If. Simon, le protégé de mademois^e Durand?
Sylvestre resta un moment sans répondre.
11 hésitait à comprendre le marquis : il ne s'imaginait pas qu'un homme pût pousser si loin llnsoleDee et Tinhumanité; il se défiait de ses préventions, car il sentait que sa colère •était revenue tout entière.
Sylvestre fut assez fort pour mesurer ses paroles, mais il ne put commander de même à Témotion de sa voix, et il répondit sans relever les yeux sur le marquis :
— Si M. Simon a daigné m'honorer, devant vous, du nom de son ami, j'en suis fier , monsieur... Quant à la protection que peut m'accorder mademoiselle Durand, vous avez pu voir le cas que j'en fais.
— C'est que vous n'en savez peut-étre pas les raisons s^ •crêtes, monsieur, reprit M. de Bellestar.
De Prosny regarda le marquis en face, ses sourcils se troor <^ent^ et il reprit avec une hauteur près de laqudle l'ioi»pertinence du marquis était tout à fait pauvre et nses^ quine :
— Je sais mieux que personne, monsieur, les raisons qui ont pu dicter la conduite de mademoiselle Durand. Je ne saia si elle vous en doit compte, mais je vous avertis (pi'il ne me convient pas d'en entendre parler.
M. de Bellestar avait uabut trop bien arrêté^ pour s'empa:» rer de celte sortie et en faire le point de départ de la querelle qu'il était venu chercher. D'ailleurs , il avait paris^* ment compris que Sylvestre s'imaginait que ce qu il avait diA
AU JOUR LE JOUR. ttS
de«i»iS0Bff «crèlfeB de la proteetioa de Sabiaae s'^ppliquaift aox uStàBÊè d'urgent «pn avaient asmô la nime d& M. de Pneoy, et il ne eonrenaift pas plus à M. de BeUestar d'aborder ce^Biqet «[ne cela ne conyenait à Sylvestre.
Cependant, pour arriver à ce qu'il voulait, le matqm iaX cMigé êe passer sur ee terrain, mm il le fit coame un haamm oioligé de traverser m espace plein de boue, et qui mardiesarlapoBitedupiedet avecunairdedégoùt. lire prit donc en marmottant ses paroles:
-^ Gh ! monàeur, il ne s'agit pas ici d'anciennes relations dont j'ai vaguement entendu parler, et dams lesquelles votre Êonille prétend avoir été lésée.
— Tirétend ! s'écria Sylvestre, que cette expression eboqna au prâit de lui faire ensMet qu'il venait de déclarer quil n'entendait nullement parler de ce sujet.
— Le mot vous déplait41? fit le marquis en souriant dédaigneusement; je le retite, et je vous dis que je n'entends point parler de relations où vcMie ôônille « le droit de se croire lésée.
--Et je suis charmé, monsieur, reprît de Prosay, que vous soyez, plus qu'un autre, persuadé de ce dnît, vous à qui une eertfflne fortune doit appartenir.
H. de Beïlestar se demanda si c^était la jalousie ou le ressentiment èe sa richesse perdue qui venait de faire parl^ Sylvestre, et il M dit à tout hasard :
—Peut-être vous trompe^vous, monsieur, et peut-être les raisons secrètes qui ont dicté la conduite de mademois^ Durand à votre égard empocheront que cette IBoordune ne se mêle jamais à la mienne.
Les paroles du marquis eurent une portée qu'il était Dieu loin de prévoir. Sylvestre restai! é^ns la pessée que M. de Bdiestftr laisaît sans cesse afiusions aux réclamations qa'U pouvait avoir à exercer contre Sabine, et en ooosi^iacit les paroles du marquis de ce côté, de Prosny éprouva, au mitoi
de son irritation , un sentiment qui l*attrista profondément 11 garda un moment le silence, comme pour examiner et pour reconnaître la nouvelle pensée qui s'élevait en lui ; puis, après s'en être pour ainsi dire assuré» il dit d'un ton plus calme à son rival :
— Excusez la vivacité de mes paroles, monsieur : des sou» venirs qu'une position peut-être fâcheuse a sans doute ren-^ dus trop cijdsants , m'ont fait dire un mot que je retire d votre exemple; je n'ai aucun droit qui puisse m'autoriser à réclamer quoi que ce soit de mademoiselle Durand. Sa fortune est à l'abri de toute poursuite et de toute répétition. J'aurais trop de chagrin, monsieur, si je pouvais croire qu'ua mouvement de susceptibihté , peut-être exagérée, ait pu vous alarmer sur la position de la fortune de mademoiselle Durand. J'aurais été bien loin de ce que je voulais, s'il devait en résulter le moindre changement dans vos dispositions à l'égard de mademoiselle Durand, si je devais voir s'élever, par ma faute, le moindre obstacle à une imion qui lui plait, qui la flatte... et à laquelle je crois son bonheur attaché.
n est impossible de rendre l'émotion mal contenue avec laquelle de Prosny dit cette dernière phrase.
n se trouvait sincèrement coupable d'avoir fait une scène qui pouvait amener une rupture entre Sabine et M. de Bellestar; il trouvait honteux et misérable d'avoir, par cette scène, éveillé contre laûlle le souvenir des bassesses du père ; il se méprisait d'être arrivé à une si indigne vengeance ; mais ce n'était toutefois que par un effort inouï qu'il était parvenu à parler du mariage de Sabine et du marquis sans que la malédiction, la colère, le déû éclatassent dans ses paroles.
Aussi fut-il déchargé d'un fardeau qui lui pesait cruellement, lorsque, sans comprendre encore où M. de Bellestar voulait en venir, il l'entendit lui dire avec la même imperti* nence :
— Eh! mon Dieu! monsieur, croyez-moi, la fortune de mademoiselle Durand n'a rien à faire dans tout ceci, je la sais complètement à l'abri de toute réclamation ; cettp. foi lune est libre...
Ce mot qu'il venait de prononcer parut frapper le marquis, 2omme s'il ouvrait une issue inattendue à la pensée qui le tourmentait, et il reprit aussitôt en appuyant sur ce mot d'une manière très-affectée :
— Oui, monsieur, sa fortune est libre, et je désirerais que sa personne ou son cœur le fussent également.
n faut être un M. de Bellestar pour dire de pareilles choses; il faut avoir en soi un énorme assemblage de sottise et de grossièreté pour commettre ainsi une femme à laquelle on a eu la pensée de donner son nom.
Mais, d'un autre côté aussi, il faut être M. lie Prosny pour rester l'air stupéfait et la bouche béante, en face d'une pareille parole, sans comprendre qu'il pouvait y être intéressé pour quelque chose : il faut avoir été si cruellement éprouvé par la misère qu'on y ait perdu la conscience de sa valeur, pour ne pas deviner, dans une pareille insinuation, la rage maladroite et brutale d'un rival
— Quoi! s'écria naïvement de Prosny, vous penseriez que mademoiselle Durand n'est pas libre, que son tuteur abuse de son autorité?...
M. de Bellestar regarda à son tour Sylvestre d'un air fort surpris.
Lequel de nous deux est un sot? se dit-il. Ce monsieur, qui ne comprend pas ce que je veux lui dire, ou moi qui, sur un propos répété par un imbécile, viens faire à ce pauvre garçon ime scène à laquelle il ne conçoit rien? Le sot, c'est moi qui ai pu croire un moment qu'on avait p" penser à ce clerc romantique, lorsque j'étais là.
Cette conclusion étant résultée du petit raisonnement que H. de Bellestar s'était fait en lui-même, il répondit, sans at*
33<t AU jo(;r le jour.
cber cette fbis à sa phrase Vimportance qu'il avait mise à toutes celles qui l'avaient précédée :
— Je n'accuse pas M. Simon d'exercer k moindre mA^ce sur les sentiments de sa pupille ; mais vous connaissez le& cœurs aimants, monsieur, un mot, un goste, im sigae. les alanne, leur délicatesse craint d'user d'avantages qui ne doivent pas ccHupter dans la véritable union de deux cittui» Mea épris.
Sylvestre suivait d'un air stupéfait les airs de tète du marquis, pendant qu'il d^itait ses pbrases ampliigj(»]rique& comme tes enfants suivent les mains d'un escamoteur pour lâcher de deviner le secret de sa magie.
— Je ne vous comprends pas, dit Sylvestre.
— Ëh bien ! monsieur, dit le marquis, le visage boursouflé de cette impudence de fat qui baisse modestement les yeux, j'ai eu peur; j'ai craint que mademoisella Durand n^eùt à oublier des sentiments peutétre mal adressée, mais qui avaient pu occiq^er son cœur. Et c'est pour cek que je vous disais que je désirerais que son cœur fûA aussi Uhr^^ que sa fortune.
Si le marquis fut rassuré sur la^passMMi qu'il sup|)Osait à ISabine pour Sylvestre, il dut être immédiatement av€xti de la passion de Sylvestre pour iSabine. Le regard de de Prosny se troubla, son visage reprit un moment cette expressioa égarée qu'il avait lorsqu'il était entré la veille dans te salon de M. Simon, et il prononça d'une voix étoulTée les paroles suivantes, qui ne sortaient que péniblement de sa poitrine : — nie, monsieur, elle, Sabine, elle aime qudqu'un!.,. fille aime... elle peut aimer... tam... mais..*
Tout à coup cette «orte d'égarement cessa; ToppresBioii qui comprimait ses paroles Ait brisée comme une digue sur laquelle se précipite avec une nouvelle fureur te torrent maintenu à grand'peme.
Sylvestre attacha un regard étincela&t sur H. 4t Aeitestar^
et 1m)<fît d'ime fdx édatante : — Mais qui donc aaie-lrdle, iD0Bseur?
Le marquis fut si surpris de cette vioteate intefrogaticm^ filL laissa écbaiyper, ssos le vouloir, la réponse directe, et que, rendant à Sylvestre subi regard menaçant, et ea par* knt avec la même emportement que 6on interlocuteur, ii lui dit :
— Mais vous, peut-être, sionsâear.
^Moi! lit Sylvestre, moi!
Ali ! qu'un pareil mot, s'il lui était venu de la boacbe d'un autre, eût ravi Sylvestre ! qudie jde, quelle fiélicité ce doute, eet^spoir eût jetées dans son cœur!
A ce moment même, et venu de M. de Bellestar, ce mat !& frappa au cœur d'une de ces commotions où T^ccês de transport fait naître la douleur. Gamnàe si la pensée de Tamour de Sabine eût lurillé devant lui comme rôclair qui de«vait brûler ses yeux, il les ferma on moment..* pâMasant^ éperdu, cbercbant vainement à se recueillir.
Puis, par un mouvement violent, il secoua pour ainâ disa hors de lui cette flamme qui l'avait pénétré, il dnssa cette irision qui le rendait fou, et, se leveuat sur bk» séant, il se prit à considérer M. de Bettestar.
Nous ne pouvons dire tout ce qui se passa dans la tête de Sj^estre durant le court e^aee de temps qu'il examina le marquis ; mais il Mait que cette succession d'idées fût bien rapide pour l'amener du point où il était parti à cette conclu-^ aion inouïe :
— Monsieur, dit-Sè H. de Bellestar, moasienr, irons êtes «alftclie!
Le marquis, asad & côté du Ut, se releva pâtle de cdkâre à eette terrible apostrophe. Cette colère fût si violente qu'elle ne se manifesta q«e psHr un cri sourd et raeque, et par ua geste que la faiblesse de de Prosny arrêta seule.
Sylvestre sembla s'animer k eelta menace; il se pencha
vers M. de Bellestar, et de cette voix basse et sèche qui donne à I^insulte un accent bien plus cruel que les éclats les plus violents, il reprit :
'- Oui, vous êtes un lâche; vous calomniez une jeune fille que vous savez sans défense, parce qu'elle est sans famille... parce qu'elle vous aura montré, je ne sais comment, qu'elle est honteuse de vous avoir donné une espérance ; car elle ne vous aime pas, je le sais, je le comprends, elle est trop noble et trop fière, et trop supérieure pour cela; non, non, elle ne vous aime pas. Et parce qu'elle vous l'a dit, sans doute, vous ne trouvez rien de mieux à dire que de l'accuser d'en aimer un autre, que de lui supposer une passion dans le cœur, une passion... pour qui? pour...
Sylvestre sourit avec amertume.
— Pour moi, monsieur, pour moi qu'elle ne connaît pas*., que tout sépare d'elle... pour moi qui ne suis rien, qu'elle serait venue chercher dans la misère... pour moi qui suis, qui devrais être son ennemi... Mais pourquoi ne pas l'avoir accusée d'aimer... je ne sais qui, le passant qu'elle rencontre dans la rue.. .le...?
Sylvestre s'irritait à mesure qu'il parlait, au poiat de ne pouvoir articuler; il s'arrêta et reprit enfin avec une exclamation :
— Ah! oui, monsieur, c'est une lâcheté... une lâcheté que vous avez dite à moi... que vous ne direz à personne, je vous le jure ; car je veux. . . je vais. . .
Sylvestre fit un effort pour se lever : M. de Bellestar, qui l'avait regardé parler avec la rage calme d'un spadassin qui choisit l'endroit où il tuera son ennemi, M. de Bellestar arrêta Sylvestre d'un geste, et lui dit froidement :
— Quand vous aurez quitté votre ht, monsieur, nous reprendrons cet entretien; vous devez comprendre comment et en quel lieu...
^ Ce sera donc sur-le-champ !
AU JOUR LE JOUR. Ui
— Ne vous pressez pas pour moi, fit M. de Belleslar en saluant de Prosny ; cela ne m'empochera pas de dormir.
Sylvestre le regarda sortir; puis, retombant dans son lit, il s'écria en se parlant à lui-môme :
— Oh! le misérable, qui vient me dire qu'elle m'aime!... Pourquoi donc cet amour, qui devait être pour Sylvestre
un bonheur si inespéré, le jeta-t-il dans cette horrible trans* port?
CTest qu'il y avait vu une insulte pour Sabine du momeit que M. de Bellestar osait en parler, et que cette femme, qu'il avait voulu insulter la veille, remplissait tellement son ùme, que, du moment qu'on l'avait touchée par une parole injurieuse, tout son être avait frémi, toute sa fierté s'était éveillée; c'est que, sans s'en douter, il la portait cq lui comme 0 y perlait la mémoire de sa mère, comme il y portait sa foi, sa reUgioQ, sa vie. C'est qu'il l'aimait comme il faut aimer.
Pendant que cette explication avait lieu chez M. Simon, notre avoué s'était mis à la poursuite de mademoiselle de
Frosny.
Il avait enfin osé prendre un parti dans cette affaire délicate, et, d'après ses prévisions, il lui suflîsait d'atteindre la tante, d'en obtenir, ou plutôt d'en acheter le silence, et le reste marchait de soi-même.
M. Shnon alla d'abord à la maison de Sylvestre, où sa qualité de patron du jeune clerc lui permit de prendre tous les renseignements qu'il désirait avoir, sans qu'on fît la moindre difficulté pour les lui donner.
M. Simon avait un profond mépris pour les vieillea filles acariâtres, et mademoiselle de Prosay n'était pas pooice à h ramener à d'autres sentiments.
> Aussi nliésita-t-il point, pour justifier ses questions^ à déclarer au concierge que mademoiselle de Prosny avait tout à coup perdu Tesprit, c'esUà-dire qu'elle était folle, et que. ce malheur, que son neveu avait iii^)rudemmeni cacbé. à ses amis, avait failli coûter la vie à Sylvestre, et exposaiJt «a tante à mille dangeis.
Le concierge n'avait, comme on a pu le voir, aucune tendresse pour mademoâselle de Prosny; il était donc fort disposé à accueillir tout ce qu'on pouisait lui dire cantce^a lo* cataire;
D'im autne côté, le fait de la fuite de mademoiselle 4e I^osny, pendant la nuit, devait paraître nécessairement ua acte de folie à ceux qui n'en coD'oaisssûent pas les moliâ car cbés.
M. Simon trouva donc tout l'accueil possible, tout l'empressement désirable à le seconder dans ses recbercbes.
Si notre avoué eût pu interroger Sylvestre, et si celui-ci eût pu l'accompagner, M. Simon eût sans doute été plus vite renseigné sur une circonstance qu'il considérait comme fort importante...
Maâemfiiaeile ée ProBny éftaitiffle sottiis asec iminmiet ou non?
Dans le premier cas, et surtout si le paquet est vctaannoix, il y avait BécBssaflMment un fiacre onua^connoissioanaire dans la confidence de la Mte. Et ccanme mademoiselte ée Prosny avait dùae décharger leijlus tôt. possible d» cep», quet, le fiacre avait dû stationna la veaie, air la fwt la plus voisine, ea biea te ooniDUfiaiQamsàrfi deiaît 6lre UA de ceux qui aweat .le monopole des im& taido» mpfHDûcliées.
M. Simon interrogea donc le porti» à ce^je^joaiB^xi»-
Air JOUR LE ld>l)R* 34t
d, dont la surveillance n'était, disait-il, jamais en. défaut, ne put répondre à cette question ; la seule chose dont il fût a»snré, c'était, à une demi-heure près, du moment o *i mademoiselle de Prosny avait quitté la maison.
Gela décida M. Simon à faire, conjointement avec cet homme, ime perquiâtion dans Tappartement de de Prosny.
Os trouvèrent tout en désordre : les armoires étaient restées ouvertes, et, comme aucune n'enfermait le moindre vé< (ement de femme, M. Simon en conclut que mademoiselle de Prosny avait emporté tout ce qui lui appartenait; fort de cette assurance, il jugea que sa recherche deviendrait plus fiauâle.
Mais ce qu'il avait considéré comme un obstacle h l'accomplissement des projets de mademoiselle de Prosny, c'eetà-^gre la solennité du premier jour de Fan, devait être aussi une grande difficulté pour lui. In effet, tous les conimisrâflnnahres des environs étaient ahs^tls de leurs places, envoyés jusque tous en mission extraor£naire, soit pour de lourdes étremrcs, soit pour de amples cartes de visite.
H. Simon recueillit, dans les horesiut de stations de fiacres qui avoisinaient la maison de Sylvestre, les numéros de toutes les voitures qui s'y trouvaient la veOte entre neuf et dix heures; il appritenmémetempsàquettesadimnistratkmsces voitures appartenadent ; mais quel espoir avait-il de retroo ver les deux ou trois carrosses qui étaient partis de ces stations à peu près à l'heure de la fuite de mademoiselle de Prosny? Un tout autre jour que celui où il se trouvait^ cela eût été fort difficile; le preimer jour de l'an, cela paraissait impossible.
Mais M. Simon n'élatt pas hoonae à reculer devant des împossibilirés apparentes ; fl chargea le concierge de surveiK 1er le retour de tous les commissionnaires à leur place, etdeleur donner une heure où ils se trouveraient îgbs à la maison de ae Prosny.
Quelq[acs écus devaient assurer Texactitude de leur présence.
Une fois ces précautions prises, M. Simon se rendit dans les diverses entreprises auxquelles appartenaient les iiacres dont il avait recueiUi les numéros, et ayant répété dans chaque endroit Thistoire de la folie et de la fuite de mademoiselle de Prosny, il obtint aisément que tous les cochers de ces voitures fussent interrogés le soir même, pour savoir si quelqu'un d'eux avait pris, vers neuf heures, une vieille femme, habillée de noir, et portant un paquet.
Dans le cas où cela lui fût arrivé, le cocher ne pouvait manquer de déclarer où il l'avait conduite, et mademoiselle de Prosny était retrouvée.
Cette chance était fort éventuelle, et en outre elle remettait au lendemain une découverte que M. Simon tenait à faire le jour même ; déjà plus de la moitié de la journée s'était écoulée, car il avait fallu aller de la barrière Poissonnière à la barrière du Combat, de là au faubourg Saint-Jacques, du faubourg Saint-Jacques à la Chaussée du Maine, que sais-je encore? et partout il avait fallu donner de longues expUcatiens.
Tout cela ne ralentissait pas l'activité de M. Simon; il savait que c'est souvent dans les démarches que les gens indolents trouvent inutiles, qu'on rencontre l'indication qui doit mettre infailliblement celui qui cherche sur la bonne route.
Si cette indication ne se rattache pas directement à la démarche faite, il y a beaucoup de gens qui attribuent à un hasard heureux la rencontre faite de ce premier fil conducteur ; mais il n'en est pas moins vrai que ces hasards n'arn* vent le plus souvent qu'à ceux qui se mettent en quête de
tout ce qui peut les éclairer. Ainsi, dans l'occasion présente, on peut dire que toutes les précautions de M. Simon furent inutiles, et cependant ce fut parce qu'il les prit qu'il fut cou*
AU JOUU LE JOUn. 245
duit à suivre une route à laquelle il n'eût peut-être point pensé sans cela.
H. Simon revenait de la barrière du Maine, la tête hors de Bon cabriolet, dévisageant toute femme vêtue d'un noir suspect et d'une toiu:nure analogue à celle de mademoiselle de Prosny. M. Simon, comme nous l'avons dit, n'était pas homme à négliger le hasard qui pouvait lui montrer la vieille fugitive à l'angle d'une rue.
— D y a un million d'individus dans Paris ; dans un jour comme celui-ci, j'en rencontrerai cinquante mille sur ma route, se disait M. Simon. Sur ce nombre, j'en remarquerai mille peut-être ; c'est une chance de un contre mille, contre dix mille; qu'importe? La chance existe, il ne faut pas la négliger.
Il est vrai que, d'une part, il était présumable que mademoiselle de Prosny ne quitterait pas sa retraite dans ce jour où tout le monde est dehors ; mais d'un autre côté, emportée par l'ardeur de sa vengeance, il était possible qu'elle se fût mise à la recherche d'un avocat ou d'un agent d'affaires, et elle pouvait se trouver sur le passage de M. Simon.
H était donc, comme nous l'avons dit, la tête hors de la portière, l'œil au guet, lorsqu'au coin de la rue du Bac il vit un doigt qui le désignait, et une figure qui paraissait tout étonnée de l'impression inquiète de sa propre figure.
Le doigt et le visage remarqués par M. Simon appartenaient à son clerc Radinot.
On ne veut point croire à l'existence du fluide magnétique, à la puissance de cet agent qui, dans des cj^^-nstances données, transmet les pensées d'un individu à ..^ autre,'^sans le secours des organes ; qui leur montre des objets qui sont hors delà portée de leurs sens, qui les avertit de certaines approches que rien ne révèle à d'autres.
Quant à moi, je crois au magnétisme, et ce qui arriva à
M. Simon en cette circonstance me donnerait cette croyancct
alors même que je ne Taurais pas déjà depuis longtemps.
A peine M. Simon aperçut-il Radinot qu'il se dit, comme ei une soudaine apparition lui eût montré tout à coup le chemin qui devait le conduire à son but :
— Voilà celui qui me fera retrouver mademoiselle de Prosny.
Cependant M. Simon ne savait point que Radinot eût été jusqu'à un certain point le complice de l'enlèvement du paquet de billets de banque envoyé à Sylvestre, n ne savait point que c'était le petit clerc qui avait averti la vieille tante de la présence de ce paquet chez le concierge.
Ce fut tout simplement, de la part de M. Simon, une de ces rapides indications, une de ces convictions soudaines qui s'emparent d'un homme, le persuadent, l'entraînent et le font agir dans une voie nouvelle, sans qu'il puisse dire le motif sérieux qui le détermine, sans qu'il puisse expliquer raisonnablement les motifs de cette conviction.
Et cependant il arrive souvent que c'est à de pareilles détermiQalions qu'on doit le succès.
Rien ne les justifie aux yeux du vidgaire, mais elles mènent l'homme supérieur à son but; c'est, à vrai dire, la seconde vue qui constitue le génie des grands capitaines, des grands diplomates, des grands poètes^ des grands avoués..
M. Simon fit signe à Radinot de s'approcher, et telle était sa persuasion d'avoir rencontré la trace de mademoiselle de Prosny dans la personne de son jeune clerc, que, malgré le peu de. temps qui kii restait pour poursuivre ses recherches, il dit à celui-ci :.
— Avez-vous une heure à me donner?
Tout le temps qu'il vous plaira,monsieur, répondit Radinot fort aurprifi d'une pareille demande.
M. Simon ne voulait point interroger Radinot en présence du cocher qui le conduisait; il ajouta donc : — Avez-vous déjà déjeunié?
AU JOUR LE JOUR. 2¥i
^adîuQt eut une de ces réponses quiii'appartienneiit qu'à la cléricature, car il repartit aussitôt du tqn le plus la^ turel:
— Je n'ai encore d!éjeimé qu\me fois.
Sur cette assurance, M. Simon fit entrer scm derc dans ua cafëTmsin, et après avoir commandé un déjeuner dont cbaqne article épanouissait le wage du jeune affaoné, û eut avec lui l'entretien suivant :
— Yoifê connaissez mademoise^ de Prosny ? dit M. Simon, en servant les trois quarts d'un beefsteak à Radinot.
— Gui, monsieur, je la connais.
— Vous êtes donc allé souvent chez Sylvestre?
— Oh r monsieur, je connais mademoiselle de Prosny d'ailleurs.
Ceci était un point important, et H. Simon estima qu'il avait déjà beaucoup gagné, que de savoir quelque diose sur les liaisons et les habitudes de mademoiselle de Prosny.
— Et par qm connaissez-vous donc mademoiselle de Prosny, Radinot? dit M. ISmon en lui versant à boire.
Le petit clerc releva le nez, regarda le patron, repoussa le verre, et lui dit d'un ton qui contrastait avec l'expressiDn accoutumée de sa parole criarde et narquoise :
— Monsieur Simon, il faut que tous sachiez une chose : tons les clercs de votre étude vous appartiennent corps et âme, parce que... suffît... on apprend ches? vous que ça sert à quelque chose d'être un honnête homme. Si vous voulez fiavok quelque chose sur mademoiselle de Prosny, il n'y a pas besoin de détours; ça vous intéresse, ça intéresse Sylvestre, voilà tout... Je suis prêt à vous dire tout ce que je sais.
— Eh bien! mon garçon, dit l'avoué que cette déclaration de son petit clerc flatta peut-être plus qu'un éloge beaucoup plus considérable, eh bien! void de quoi il s'agit : mademoi- «ellede Prosny s'est échappée de la maison de son neveu... ce doit être un accès de folie...
t48 AU JOUR LE JOUR
Le clerc secoua la tête en disant : — Un accès de méchanceté! la vieille n'est pas folle... que non, que non, elle n'est pas folle! •
— Quoi qtfil en soit, reprit M. Simon, il est important que nous la retrouvions aujourd'hui même... et je ne sais pourquoi, en vous voyant, j'ai eu l'idée qu'avec votre intelligence et votre activité vous pourries nous aider à la retrouver.
Radinot sourit.
Le patron, se dit-il, me rend la monnaie de ma pièce; il me trouve intelligent et actif, et jusqu'à présent il ne m'a guère parlé que pour me dire que J'étais paresseux et maladroit.
Cette première réflexion faite, le petit clerc secoua encore la tête :
— Savoir où elle est allée, dit-il, c'est difficile, parce que c'est une vieille rate qui a plus d'un trou pour se cacher : d'abord il faudrait savoir pourquoi elle est partie.
— Qu'importe le motif de 'son départ ? dit M. Simon, fort étonné de l'assurance du petit bonhomme.
— C'est que c'est tout, répondit-il.
Radinot s'arrêta et se gratta le front, puis il se versa un verre de vin, et dit d'un ton délibéré à M. Simon ;
— Pardon, monsieur, mais là, dites-moi la vérité : ce n'est pas seulement pour me faire causer, n'est-ce pas, que vous m'interrogez? c'est pour quelque chose de très-important?
— Mais, sans doute.
— C'est que, voyez- vous, nous blaguom (textuel) quelquefois comme ça à l'étude... vous comprenez que c'est pour rire... et je ne voudrais pas, pour une bêtise, raconter des histoires.
— Mais, qu'est-ce donc? fit M. Simon, qui devenait fort curieux de ce que pouvait lui dire Radinot, parlez, je le veux. Je vous atteste que vous me rendrez un vrai service.
— Eh bien ! monsieur, dit Radinot, je répète que, pour
Bavoir où peut être allée mademoiselle de Prosny, il faudx^îit sayoir pomrqaoi elle est partie.
— Est-ce que vous, qui la connaissez, vous n'en avez pai quelque idée? ^
— Ah! c'est une vieille scélérate, iit Radinot, qui ne dit guère que ce qu'elle veut ; mais il ne m'en faut pas long pour deviner le reste. Voyons, faut-il tout vous dire?
— Mais parlez donc!
— Eh bien ! voici ce qui s'est passé il y a deux jours, dans la soirée...
— ny a deux jours! fit M. Simon, fort étonné de cette désignation qui se rapportait exactement au jour et au moment de la remise du paquet de Sabine.
— Vous voulez que je vous dise tout ? fit Radinot.
— Mais tout, absolument tout.
— Voici donc la chose. Il y a deux jours, le maltre*clere me donne, en quittant l'étude, un billet pour le porter chez sa tante, qui loge à deux pas de chez nous. Gomme j'arrivais devant chez Sylvestre, je vois un fiacre s'arrêter ; une idée» comme celle que vous avez eue que je pouvais savoir quelque chose, une idée me prend de regarder qu'est-ce qui va descendre du fiacre. Aussi sûr que je vous parle, je vois descendre la gouvernante de mademoiselle Sabine, puis mademoiselle Sabine elle-même, parole d'honneur, sur la tête de ma mère!
— Je le sais... je le sais... fit M. Simon assez contrarié de voir dans de telles mains le secret de la visite de Sabine à Sylvestre; et ensuite?
— 3'attends quelques minutes pour voir si la visite serait longue; la bonne et mademoiselle ressortent alors presque aussitôt, et je pense alors à aller remettre le billet de M. de Prosny. J'entre donc, et en demandant au portier s'il y a quelqu'un, je vois juste sous mon nez et sur la table qui est au-dessous du vasistas de la loge, un paquet, tout frais posé,
2M AU JOUR LB JOtft.
à Tadresse det M. Sylvestre de Prosny^ Je propose de te rnsnter, le portier refuse. Parole d'honiueur, là, vitie parde d'honneur! M. Simon, je n'ai eu dans ce moment-là d*autre idée que de croire que c'était un joli cadeau d'^étreauBS que You» vouliez faire au premier dere, et que, mademoiselle Durand passant par hasard devajoi la porte de Sylvestre, vous lui aviez dit de le laisser chez, hû pour qu'il ne sàt pas d'où cela lui venait. Mais quand j'eus remis monbiM àBaad^BoiâeïLe. de Prosny,. dam» l il ifle poussa de hien autres idées. — Ah ! fit M. Simon, et quelles idées ?
-* Je vous conte la chose comme eiile est, ns pins, ni mmns, reprit. Badisfcot; j'ai etn tort,. c?est.poss≤ mais en&i... ce qui est fait, est fait. Mademûiselle de Ptoaay avait à peine fini de lireite intiet de Sylvestre, où il lui disait qu'il nepduvait pas venir dîner, que la veilà qui se met à grotmoBcler et adore em tardant le 6e& (textuel), elle est atroce dans ees momeD^là, la voilà qui se met à dire :
-* Ce n'est pas viai, il n'a pas à travailler à l'étude.^ Tdlà qoeiQa'Gamxnencei; 3 se dérange, il se perd.
Et ci, et rauitre^ et un tasde raiseos {dos injustesi le» vins qiie:le3 autres»
— You& vous trompez, M (ii»je, i^i ne se dérangepasi Ënân jge tâche de calmer la vi^e, lorsque voilà qv'dte se
me^ à dire tout à. coup :
— Oui, oui, j'en suis sûre, cette drôlesse lui tourne la tftte...
— Plaît-il? fit M. Simon d'un ton si sévère, qu'il arrêta «ne ix)uchée de perdreau dans le gosier de I^dinot.
L'avoué fut très-fâché d'avoir Interrompu son clerc ; Biais il avait si hien compris que cette épthéte de drôlesse devait s'api^quer à Sabine, qu'il ne put réprimer mi violent mouvement de colère.
Biadinot baissa les yeux, devint plus louge que lest^AîB seras devant lui, et dit :
— Monâenr, vous ccanprenez que ce n'est pas nwî qw ^
At7 JOUR LE JOUB. 2S1
dUc^la... Tout le Blonde vous respecte, monsieur, et. mademoiselle Sabine aussi on la respecte... mais, damei mademoiseUe de Prosny... eUc... enfin, .monsieur... elle Ta dit... Youa m'interrogez^.
— Continuez, mon garçon, continuez, fit M. Simon, le ne VMjiB en ¥eux certes pas. Allons donc.
Le clerc, qui s'était d'abord laissé aUer à son bayardage, eut peur d'en trop dire, et balança la téte,«i mannottant ses mots, puis il reprit : — Je ne sais pas ai je fienx... si je dois... C'est que c'a été très-fort; quaaad la vifiiUeâ'eii mêle, etic n'y Ta pas de main morte...
— Mais, mon IMeu, je la connais, fit M. Simon; je sais tout ce don telle est capable... Voyons, ne cœaignezrieo— piHsque c'est un serrice que tous me rendez.
— Eh bien ! reprit Radinot en continuant à hésiter, Toilà qu'doœs elle se met à dire un tas de cbosea... i»Mi&«iimpreiiez... très-èéites... que...
— Mais quoi donc?
— Dame! que Sylvestre est nn gueux, -qu'il Tabandonne, qu'il Teut la planter là.«. qu'il commence... et tout ça. pour... ' — Mais pourquoi donc ?
•— Parce qu'il est amoureux de mademoiselle Durand
maparole d'honneur, là, c'est elle qui l'a dit!
M, Simon s'attendait bien à quelque chose dans ce genre- &; mais malgré toute la contrainte qu'il s'imposait, il laissa eocQ^e voir malgré lui jusqu'à quel point il était.blessé et kritê à la lois devoir sa pupille ai proie aux propos des jeunes gens de son étude ; car il connaissait trop bien Radinot et messieurs ses clercs, pour supposer que les paroles d£da vieiîtte mademmsette (te iBxosny n'eussent pas élé répétées et commentées. <•
Radinot perdit tant àfait efflaftenanGe,etM. Siman.fut forcé d'employer toutes sortes d'inslanicea (et d'eacouanigements pemrl^ngager à co&tiflfliier.
Le clerc refusait toujours , si bien que l'avoué finit par dire:
— Songez, Radinot, qu'en vous taisant vous me feri^ supposer que mademoiselle de Prosny a fait des choses d'une gravité...
— Ce n'est pas seulement ça, monsieur, c'est que i*ai dit, moi...
— Qu'est-ce que vous avez donc dit ?...
— Eh bien ! f ai dit une bôtise...
— Mais enfin qu'est-ce donc ?...
— Eh bien ! fit Radinot, en reprenant son courage et en parlant d'un ton bourru, j'ai dit que c'était bien possible... J'ai dit ça en riant... et puis, dame! quand une plaisanterie vous vient sur la langue, on la lâche, et puis on s'en repent...
— Voyons, dit monsieur Simon, en prenant sa plus douce voix, malgré l'impatience qu'il éprouvait... ce n'est pas un crime, c'est une plaisanterie... achevez...
— Eh bien ! j'ai dit... je riais... j'ai dit : Mais je crois bien qu'ils s'adorent... ils en sont déjà à de petits cadeabx.
L'avoué eût volontiers tiré les oreilles au petit clerc, mais il fut plus fort cette fois, et il reprit en riant :
— Au fait, c'était à croire ; et qu'a répondu mademoiselle de Prosny ?
— Oh ! alors, reprit Radinot rassuré, elle est partie comme une fusée , elle m'a forcé à lui dire ce que j'avais vu cheile portier , et quand elle a su que mademoiselle Durand était venue, ohî alors, alors... c'était une pluie battante de ci, de l'autre. Ah ! chien... quelle langue !
— Passons... passons, dit M. Simon, par où tout celaa-t-n fini?
— Voici, dit le clerc, et c'est là qu'est tout le mystère.
— Oui, oui, disait-elle, si c'est vrai... si cette... (les mot! ne font rien à la chose), si mademoisdle Durand a des iniri*
AU JOUR LE JOUR. n%
gues avec mon neveu, je quitterai la maison, j'irai mendier. J'irai dans un hospice... que sais-je !
Puis elle a ajouté tout d'un coup:
* Ah! mais si j'avais seulement de quoi payer des poursuites... je lui en ferais voir de dures à cette... (le mot ne fait rien à la chose)...
— Bah ! lui di&-je, elle se moque pas mai de vous, mademoiselle Durand; elle est riche, sa fortune est en règle, et quoique...
M. Simon eut un mauvais regard, le clerc s'arrêta tout court.
— Qu'avez-vousdonc?fitM. Simon.
— Dame I vous comprenez, fit le clerc,ily a des choses qui 86 disent partout... on en parle à l'étude... on a tort... on a tort, je sais bien, mais je ne peux pas m'empécher de l'avoir entendu... ça fait que je savais que la vieille prétendait que M. Durand le père les avait... enfin les avait... un peu... un peu floués... c'est le mot, là. Alors je dis ça à mademoiselle de Prosny, qui me répond :
— Ah! si j'avais seulement un billet de mille francs à donner à quelqu'un que je sais bien, je lui ferais passer quelques mauvaises journées à cette...
Vous comprenez, toujours un mot désagréable...
Radinot venait enfin, après bien des détours, de toucher au point juste qu'avait pour ainsi dire deviné M. Simon ; aussi l'avoué oublia-t-il soudainement le bavardage qu'il venait d'entendre, et dit vivement à son clerc :
— Et cet homme, vous le connaissez?
— Tiens! si je le connais, c'est chez lui que je travaillais avant d'être chez vous... Je ne vous l'ai pas dit, parce que ce n'était pas une fameuse recommandation. G' est. là que j*ai TU mademoiselle de Prosny, qui venait toujours l'ennuyer de ses doléances et de ses projets de rattraper sa fortune. Si bien que je savais l'histoire de tous les de Prosny quand jo
.o4 xVC JOUH LE JOUR.
SUS entré ckeÉ^vouB.' Quant ià^ ça^ monncTirv c'est coioiBe si je parlais devant Dieu, je n'en ai jam»s aorett la booehe à personne, pas même à Sylvestre, qui ne se doute pa&<|ue j6 connaôs sa tante de «vieille date... Or, monsieiir, voilà pourquoi je vous disais que, si on savait 'pourquoi elle^i quitté la maison, on pourrait savoir où elle est, car M. Fumetière doit le savoir. Ji— Quoi! g'écpla M. Simon, c^est ce fripcm deFumetsèie'?
— C'est lui.
— Où demeore^-a? il faatque j'aitte ôhez'toà Vinstant.
— Où il demeure? ah! voilà. Je sais bien où il demeure; mais où le trouver... c'est autre chose. Attendez; c'est le jour de Fan, il4oit être à se», bureau «de la rue du Roi^e- Sicile.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
le vous le dirai en route, parce qae voilà trois heures bientôt, et ça ferme à peu près à cette beure-ci. D'ailleujfs, il feut que je vous mène, tous ne trouveriez pas, et tfSBà vous trouveriez, ça ne serait pas une raison pour fluevoBS pussiez entrer.
'^.' Sviaoa se confia t la conduite de' Raidinot, ^t tous deux partirent en cabriolet pour la rue du Roi-de-Sicile.
•Si cette histoiren'était pas' le trôs^^impie Têcit dcs'amonrs de deux jeunes gens, nous aurions une belle occasion ^^' peindre une de ces scènes qui font la honte de la société actuelle, et qui montrent jusqu'à' quel point le vice peut élfC OL^oité par le vice.
8n effet, la aaiBon où Radmôt conduisit H. Simon ét>i(
aU Ji)L*l LL JOUIS. ':^!i
consacrée à une exploitation clandestixte de prôts sur gages.
n semble que,.gr^e à Texistence des monts-de-piété, où lajnisère et le. désordre trouvent facilement accès, de pareils établissements n'ont aucime chance d'existence; mais, sipeu sévères que soient les précautions prises par les montsde-piété , pour s'assurer de la possession réelle des obj^s présentés par celui qui les apporte, elles gênent encore beaucoup de ces industriels parisiens qui n'ont point <\e domicile, et qui n'ont souvent pas même un nom.
ITest eAcore.dans ces maisons qu'à côté des escrocs et des voleurs de bas étage qui viennent y déposer les objets d'origine suspecte, on rencontre des malheureux que la misère âoumet è des obhgations qui ne semblent pas excessives .auipremier. abords mais qui, calculées jour par jour, représentent l'usure portée à sa plus effrayante expression.
Ainsi, c'est là ique de.nombreux revendeurs, de misérables marchandes qui, portent tout leur. magasin sur un pauvre éventaire, viennent à trois heures du matin emprunter les uns vingt fiancs, les autres ciujq, pour aller acheter à la .haUe des fruits et des légumes.
£e .prêt. leur est fait < à la condition qu'à > cinq heures du soir les uns rapporteront ving(-ua francs et les autres cinq francs vingt-dnq oentimes. G*est un intérêt de cinq pour cent par jour; c'est un intérêt de dix-'huit cent pour cent paraa; àe façon qu'une somme de mille francs ainsi exploitée rapporte par an plus de dix-huit mille francs au préteur.
EhJbien! aucun de ceux qui sulHSsent cette exécrable usure ne s!ea plaint; ^ueun de ceux à qui elle arrache les premiers profits, de leur, labeur ne cherche à j jéchapper en amassant le-minime capital, nécessaire .à son nusérable commerce. La débauche de chaque soir dévora. toutle profit fait dans .la journée, . et.tous les matins il faut que ces miaéra- ,bles vieimeat>emprunter au. point du jour la,.pièQed'argeBt qu'ils ont.oendue .la veiUe.
lis AU JOUR LE JOUR.
Ce que ]e dia là est exactement vrai, et, au besoin, je pourrais inscrire un nom propre à la porte de la maison de M-^umetière, si toutefois on inscrivait des noms (juelconques sur de pareilles portes.
Ce qui avait décidé Radinot à conduire immédiatement M. Simon dans ce qu'il appelait le bureau de son ancien pa* tron, c'est que le premier jour de l'an est, avec le lundi gras, le jour le plus important de l'exploitation du prêt BUT gages.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer pourquoi, ce jou^ là, la vanité dorée exploite son crédit, et la vanité pauvre ses guenilles.
Quand M. Simon entra dans ce bouge infect, U éprouva presque un sentiment de crainte; mais le dégoût et l'indignation que fit naître en lui le spectacle qu'il avait sous les yeux lui firent surmonter ce mouvement d'appréhension, et il se plaça le dernier à la file des gens qui passaient l'un après l'autre devant un guichet, par lequel on feisait parvenir à M. Fumetière les objets sur lesquels il prêtait pour une semaine, quelquefois pour moins d'un jour, sans qu'il y eût d'autre g?urantie, pour Temprunteur, que la bonne foi de ce monsieur.
Mais M. Fumetière était un parfait honnête homme, jamais il n'avait soustrait le moindre dépôt, et tous ceux qui avaient affaire à lui eussent porté témoignage de son exacte probité.
Lorsque ce fut le tour de M. Simon, c'est-à-dire lorsqu'il fut seul, car il laissa passer tout le monde avant lui, il s'avança vers le guichet, s'attendant à voir une de ces hideuses figures de vieux marchands d'habits qui sentent la dépouille du pauvre.
M. Fumetière, qu'il aperçut à travers la grille, était un homme de trente ans, vêtu avec un soin extrême ; la barbe fort bien peignée, les cheveux bouclés, les dents belle»,
la cravate attachée par des épingles d'assez bon goût. Aa moment où M. Simon frappa au guichet grillé qui venait de se fermer, M. Fumetière, les manchettes retroussées, se lavait les mains dans une cuvette qu'il avait parfumée d'eau de Portugal.
— Qu'est-ce que c'est encore? dit-il en regardant à travers sa grille.
Le lieu était assez obscur, une seule chandelle se trour vait du côté où se tenait M. Fumetière, de façon que celuici ne vit point qui lui répondait.
— n s'a^t, dit M. Simon, d'une affaire très-importante.
— Encore une minute, dît M. Fumetière à une personne pi se tenait dans im coin de cette salle encombrée de toutes sortes de saletés, je vais finir avec ce client et je suis à vous.
— Faites, répondit une voix aigre qui ne frappa point N. Simon, mais qui fit tressaillir Radinot.
— C'est elle, dit-il à son patron.
En effet, c'était mademoiselle de Prosny, qu'il était impossible de reconnailre dans l'ombre où elle était pour ainsi dire accroupie.
M. Simon fut surpris par cette rencontre inattendue, n aiait compté arriver à M Fumetière comme un étranger, et lui arracher le secret de la demeure et des intentions de mademoiselle de Prosny; mais voUà qu'à la seconde parole il allait être reconnu ; il fut donc obligé d'aborder imm'^atement le sujet de sa venue, et U dit aussitôt :
— En vérité, monsieur, l'affaire est moins importante çifi vous ne pensez, et elle sera bientôt terminée. Je venaie simplement chercher chez vous l'adresse de mademoiselle de Prosny... La voilà elle-même, je n'ai plus rien à vous demander, si mademoiselle de Prosny veut bien me suivre Immédiatement, sans que je sois obUgé d'employer les moyens de l'y forcer que j'ai à ma disposition.
Mademoiselle de Pfosny s'était . éJancée ver& la gitLles .et regardait M. Simoa avec des yeux si ardents, qu'elle resr semblait parfaitement à une folle furieuse contre laquelle on a pris les plus extrêmes précautions;
Que me voulez-vous? dit-elle; que veneî-vou8,ch«rclier ici ? Je ne vous coimais pas, alk^rvous-en i
— Mais qui donc êtes-vous ? fit M. Fumetière à l'avoué, sans paraître autrement alarmé de.la présence d'un homme bien vêtu dans ce repaire infect.
— Je suis M. Simon, avoué, je. suis. le patton^dô. M; Sylvestre de Prosny, à qui mademoiselle a volé Mer uBei-sovme de quatre- vingt mille francs. C'est à vous à jugpr,, monsieur, si vous voulez vous rendre complice de ce crime ea donnant asile à. cette femme..
M. Fumetière regarda alternativement M. Simon et.madeh moiselle de Prosny ; comme, on lia pu voir dans le rédt d£ Radinot, il connaissait les prétentions et. les intentions de mademoiselle de Prosny au. sujet, de mademoiselle Durand.
Jusqu'à ce. jour, M. Fumetière, s'était refusé à. prêter son appui aux poursuites, méditées ppur la vieille, attenduqu'il en savait l'inutilité et qu'il n'avait aucune envie, dîavaaoer lesfrais d'un procès, perdu d'avance, et sur.leqiuelil ni'élait pas assuré qu!on voulûl transiger par. oi^aintd.du, scao^ dale. .
Mais voilà que tout à, CQupon venait lui app^endie qu^' cette femme qu'il avait repoussée tant de fois^, et à;la. parole de laquelle il ne croyait . pas une minute avant l'ariivée de M. Simon,, lorsq^'dle. lui. disait ^qu'elle avait^enfinde quoi le payer grassement der sas soins ; voilà. qu'xm.^nt lui apprendre que cette femme, possède quatre^vingt. mill® francs. Quelle p^roieîmagjïifiqiie^à dévorer poiur uur hûmme comme lui l
Mais cette somme était le. produit, d'un iifol,, et. le danger était terrible. Cependant il nîétonnia. point. tourieriQUi^^'
AU JOUR L£ JOUFu zb\i
liâtadlnterrompre les exclamations auxquelles mademoîseUe de Prosny se livrait contre M. Simon, et lui dit : ^ ^
— Eh bien ! mademoiselle , , expliquez-vous ; car voub» comprenez très-bien que je n'ai nulle envie de me mèlec dune affaire qui présente de pareilles circonstances.
— J'ai volé, moi !... dit mademoiselle de Prosnry. Les vo* leurs sont ceux qui vivent du vol... les voleurs, fit-^lle ea mûfitrant le poing à H. Smon, c'est vous et votre pupille.,. Les voleurs...
— Monsieur, reprit M; Simoven s'adressant & Fumetière qui, après s'être essuyé les mains, rabattait tranquillement ses manchettes et leur donnait un tour gracieux*, cette femme a volé, et c'est parce qu'elle a volé que nous vou* drions: éviter um- esclandre qui pourrait ne pas la compsomettre seule, c'est pour* cela que je voue prie de V&ag^g^^t nous 6ui!vre.
— Hais je.ne laretiens nullement, monsieur. Qu'elle voua» sitve si elle veut, dit M. Rmiietière; ^e est entrée volon* tairement, sans que j'aie. connu lemotâfidesa visite, elle peut en sertir d&méme.
M. Simon se tourna vers mademoiselle de Prosny, et M dit. doucement :.
^ Allons, venez^ mademoiselle,. Groyes qoô vonst noua trouverez très^posés. à oublier le mouvement de: colèoe qtti vous a. poussée à faire. une action. qoiv j'en suis eùi^ vous fait honte maintenant.
«• Qonteide. repreisdremQabieiit'tt? nademoiseUe àk hmoff Nonl non !. je ^n'en: ai pointhonte I Jîeof) ai déjoua morceau, il me servira àxattraperlésiautres; .
«-- Vouai me forcerez, denov dit ML Sîmon^à' user de rigaciir,.et jusqu'àce. que vou»: ayez établi vosi droits préteodnff à. une restitution: qnelcomine,'. vuus) trouvevezihoii' q«e:ja voua fiisse arrêter' oommBi::Qoi]|)alde. d'une: iomtoù^ tioa '. faite chez votre neveu^
— D'abord, fit mademoiselle de Prosny, j'étais ches moi, et non pas chez mon neveu, et puis faites-moi arrêter si vous voulez, c'est tout ce que Je demande. Il faudra bien qu'on me juge, si on m'arrête ; et si on me juge, alors je dirai pourquoi j'ai pris cet argent, d'où il venait; je dirai ce qu'est mademoiselle Sabine Durand, votre pupille... Ah! V0U3 voulez me faire arrêter! Eh! bien! voyons, faites monter vos commissaires de police!... vos sergents de ville!... voyons...
M. Simon s'était imaginé que la crainte d'une arrestation ferait un tel effet sur mademoiselle de Prosny, que, du moment qu'il pourrait l'en menacer, elle se mettrait humblement à sa disposition.
La résistance de la vieille fille le contraria sans l'épouvanter, et il lui dit doucement encore :
— Prenez garde que les suites de cette affaire ne tournent que contre vous ; monsieur que voici, et qui a porté le titre d'avocat, doit trop bien connaître la loi pour ne pas savoir que si vous me forciez à engager l'affaire jusqu'à un certain degré, il n'est pas de désistement qui puisse en arrêter le cours et vous faire échapper à un jugement, et par conséquent à une comdamnation. D'ailleurs, ajouta M. Simon, monsieur ne serait peut-être pas charmé que j'introduisisse ici les agents de l'autorité qui m'accompagnent, et il sera le premier à vous engager à me suivre de bonne grâce.
M. Fumetière ne parut point s'occuper de cette insinuation menaçante, et il repartit en mâchonnant les poils de sa fière moustache d'un ahr fort indifférent :
— Puisque M. l'avoué veut bien supposer que je connais la loi, il doit penser que je sais qu'il n a pu obtenir un ordre d'arrestation contte mademoiselle de Prosny qu'en vertu d'une plainte motivée. Les agents de l'autorité ne sont point à la disposition du premier venu qui les pne d'arrêter quel-
qn'un sans en donner les raisons. Donc, si les suites d'une plainte sont à redouter pour mademoiselle de Prosny, le mal est fait. Quant à la présence des agents de Tautorité chez moi, monsieur, elle n'a rien qui m'alarme ; faites-les monter... je suis prêt à leur ouvrir mes portes. Je fais le commerce des vieux habits ; je les achète à tous ceux qui veulent m'en vendre, et je les revends à tous ceux qui veulent m'en acheter. Je ne vois pas en quoi ce commerce peut me faire craindre une visite quelconque. '* M. Simon comprit qu'il avait rencontré un maître fripon, de ceux qui font servir les précautions de la loi à la protection de leurs escroqueries. Ainsi Fumetière avait des registres sur lesquels étaient inscrits comme achetés tous les objets déposés chez lui, et comme vendus tous ceux qu'on venait retirer. Ce commerce était loyal dans sa forme.
La position devenait embarrassante pour notre avoué, qui voyait bien que l'usurier ne croyait nullement à la présence du commissaire de police à sa porte.
L'intention de M. Simon avait été, sans doute, d'entrer en arrangement avec mademoiselle de Prosny. Mais, outre qu'il lui répugnait de faire des concessions en présence d'un homme pareil à ce M. Fumetière, qu'il connaissait pour avoir été rayé du tableau des avocats, il sentait que les conseils que cet homme pourrait donner à mademoiselle de Prosny rendraient ses concessions par trop onéreuses.
11 se décida tout d'un coup à quitter la partie en disant :
— Monsieur a parfaitement raison, j'ai voulu effrayer mademoiselle de Prosny. Je n'ai point d'ordre pour procéder à son arrestation; mais cet ordre, je l'aurai demain. Ce sera, comme elle dit, un scandale pour nous. Ce sera aussi un malheur pour elle ; elle l'accepte, n'en parlons plus. Je me retire.
— Mais ne vaudrait-il pas mieux, dit aussitôt avec un empressement gracieux M. Fumetière, prévenir ces discussions
fâcheuses? et puisqu'on est venu ici avec des intentions bienveillantes, ajouta-t-il en se tournant yeis la vieille» pu ppoi^ rait entrer en arrangement.
— n n'y a pas d!arrangemeitt8f, fit mademoiselle de Prosny : on m'a volé tout mon bien, je veux qu'on. me rende tout mon bien.
La vieille furie était ivre de l'è^oir de retrouver sa fortune, et cette idée s'était tellement emparée d'elle, que rien ne pouvait arriver à son esprit en dehors de cette pensée.
Si M, Simon était embarrassé, IL Fumetiére ne l'était pas moins.
D'un côté', il sentait lés. quatre-vingt mille francs à ex- ])loiter en procès et en scandales. D'autre part, il devinait parfaitement qu'on lui paierait largement une composition amiable dont il se ferait l'agent. Dans le premier cas, l'argent devait être difficile à arracher, et le concours à prêter k mademoiselle de Prosny pouvait ne pas être sans dÈinger. Dans le second'cas, le gain serait moindre, jnais il arriverait sans débats, sans scandale.
Le choix ne pouvait pas être douteux, W, Pûmetiêâre se mit soudainement du côté de Ml Simon, et dit à' mademoiselle de Prosny :
— Si vous avez compté sur moi pour vous aider dans des prétentions sans fondement, et qui n'ont d'autre but que de porter le désordre dans une famille honorable, vous vous êtes tout à fait trompée, .mademoiselle..
— Gomment, monsieur! s'écria M. Simon, stupéfait de cet acte de haute probité.
A. ce moment il ^e passa une chose qu'il est presque impossible de peindre. M. Fumetiére. se tourna vers. M. Simon les. yeux baissés, l'air contrit, la (bouche pincée.
— Ai-je compris vos intentions? dit-il à voix basse.
— Parfaitement, dit M. Simon trèsrsurpris.
— A combien réglons-nous, les honoraires? fit.MT. Fume-
AU JjOUR LE.JjDUR. 203
tière (lujDémelon.pF^ie]ix.£t d*uiL Yisagç parfaiteinent » mobile.
— A combieii3...^.H. Simon.... mais. à...
— A.treate milleiraiics, luisouflla tout. bas RadiooCi Eùmetière leTa.le8.ypux;.et aperçut le .petit .clecQ (ivâ &*>&•
tait tenu coi.
— Ali! c'est toi, petit, lui dit-il... bonjour.
Puis, il ae retourna, tout à.fait. yera M. SioaoA eft.kii dit:
— Est-rca votre chifiOre?
~ Trente mille, soit, dit M. Simon*
— 11 suffit .. Veuillez vous retirer un moment. ^ Laissezrle faire,, dit. BadiAOt.,
M. Simon n'avait pas encore fait. un pas pour ^Qtstàtu; ([ue mademoiselle detPxosnysa prijt.à^.crier :
— Ah! c'est, comme ça, vouft vous mettez contre moit vous aussi! Ah! je vous devine, vous ;venez de me vaidi» à cethomme... Ëh hienl adieu... Ten.tiûaverai un autia qui ne. ma trahira pas... adieu.
Elle voulut sortir ;;mai8 la porte qui communiquait de la partie de la salle oàelle se. trouvait, avec Fumetière; &Ja. partie occupée par Mj Simon^ était fermée. Madtânoûelleida. Prosny ; Téhranla avec . fureur. .
— Vous ne sortirez pas, lui dit froidement M. Fumetière.
— Au secours! à Itassasia! se mit &. ciier mademoisetia de. Prosay^.sfattachant. avec, fureur aui& griUages. de sépsk
ration.
M. Simon eut honte de Tétatoù il voryait^mademoiseOe d». Prosay : et, quoiqu'â vrai dire rien n'eût été fait ou dit qui pût ravoir si fort épouvantée, il eut peur de ce qui allait.. se pa9S(^ ;* il: a'écna vivement. :
— Point de viotence^ monsieur ; je n'en veiAX.past....
— Je ne puis pas empêcher les< fousi de.crier parce*qu'aa les regarde, dit.M. Bam£éiàre.. Gette femme est folle; il y a:
longtemps que je le sais, et, au besoin, il ne manquerait pas ' de témoins pour le prouver.
M. Simon avait employé cette accusation contre mademoiselle de Prosny pour se faire donner les renseignements qui pouvaient Taider à la retrouver ; mais lorsqu'elle passia par la bouche du misérable Fumetiere, elle lui sembla devenir un crime.
Toutefois, il n'eut pas le temps de s'interposer ; car à peine l'usurier eut-il prononcé le mot de folle, que mademoiselle de Prosny s'arrêta comme frappée de la foudre, et portant ses yeux égarés de M. Simon à Fumetiere, elle dit d'une voix tremblante :
— Quoi ! vous seriez assez méchant pour dire que je suis folle ! vous voudriez me faire enfermer dans une maison de fous... Ce n'est pas possible, vous ne le ferez pas.
— 11 faudra bien en arriver là, dit doucement M. Fumetiere, si vous n'êtes pas raisonnable.
— Mais que voulez-vous, mon Dieu! que voulez-vous que Je fasse?... Voulez- vous votre argent?... je vous le rendrai.
M. Simon fut on ne peut plus étonné de voir l'énergie cruelle de cette femme, qu'il savait capable de résister aux plus touchantes instances comme aux plus violentes menaces, tomber tout d'un coup devant la crainte d'une pareille accusation.
Ainsi l'arrestation, le procès, la condamnation, l'emprisonnement pour vol, ne semblaient pas l'avoir effrayée un moment ; qui sait même si l'aspect de la mort, si un poignard levé sur elle, Teusse fait reculer? Mais la pensée d'être enfermée dans une maison de fous avait tout brisé, tout anéanti.
De cette sauvage fureur qui avait fait craindre à M. Simon de ne pouvoir rien obtenir de cette mégère, il ne restait qu'un \ effroi indicible, qu'un tremblement convulsif. \
Si ce n'était là un fait assez fréquent parmi les vieillards,
que cette terreur inouïe qu'ils ont de la folie, nous hésiterions à croire et à raconter à nos lecteurs, comme une chose waisemblable, le dénoûment subit de cette scène, qui semblait devoir amener une lutte désespérée.
Mais nous avons vu en ce genre des choses si étranges, que Veffroi et la soumission de mademoiselle de Prosny nous paraissent les plus simples du monde. En général, Tliomme, lorsqu'il sent ses facultés s'amoindrir et disparaître, s'inquiète, s'agite et s'irrite à la moindre chose qui peut l'avertir d'un malheur dont il a cependant la conscience.
Ainsi je connais un homme, supérieur par son esprit et ses connaissances, dont la mémoire s'est complètement perdue. 11 le sent, il s'en aperçoit, et lorsque cela lui arrive, il tombe dans des tristesses qui ont fait craindre souvent qu'il ne se punît par le suicide de l'afTaiblissement de ses facultés. Ëh bien ! si quelqu'un avait l'inhumanité de dire à cet homme qu'il est fou, ou de le menacer de le dire publiquement, il est certain pour tous ses amis qu'on le tuerait ou qu'on le rendrait véritablement fou.
Mademoiselle de Prosny, en proie à cette horrible terreur, faisait pitié à M. Simon, et allait sans doute s'interposer entre M. Fumetière et elle, lorsque Radinot lui dit tout bas :
— Laissez donc faire... il la tient... Mais si elle tenait mademoiselle Sabine, elle la hacherait comme chair à pâté.
Radinot avait raison. M. Simon détourna les yeux.
— Vous avez sur vous ces quatre-vingt mille francs? dit l'usurier à mademoiselle de Prosny.
L'avarice de la vieille se réveilla et surmonta un moment son effroi. .
— Vous ne voulez pas me les prendre? dit-elle en se reculant.
— Qu'en pense monsieur Simon? dit M. Fumetière.
— Qu'elle les garde, fit M. Simon avec dégoût.
— Cest Men^ tous allez nous doimer im roeo, .repnbFiir metièrà
— Ahl Ht ]nadexiK)i8€lla de Pnosny^ stce a^estiqueiçai.. ^ Âvez-Yous apporté les . pspen qui éitfilîaaentc yotfei
créance?
— OnL
— Doimez-les-inoL
Fumetière les prit et les parconmt; pmsv ptcnaiEtf me feuille de papier timbré, il libeUa Uactesmyazrt::
« Je reconnais ayoir reçu ds ntoaneveu^ M; Syltestre dé^^ Prosny, la somme de quatre*-Yingt.]iiiU0i£raao3v moy^maat laquelle somme, je dédare :
» ip Le.tenir quitte de. toetes dettes^à/mon égard, teltequ'elles peuvent résulter de comptes antérieurement arrêtés entre nous, à quelque^oque^etipaiar. quelque motif-qye. ce soit.
» Moyennant cette, somme^jeidéclaie :
» 2<» Lui oéàex et. transporter tousi lesHlraits. que. ja- pns: avoir sur mademoiselle Sabine Duraisd, mlslerdiseait fiipmellement toute n^itioR d'aucune, espèce qulelle* soitîeBvers ladite demoiselle Sabine Durand, etc., et<;. »
Quand racte;futré(^é,.M..Fiuiietièrele lutàM. Simoir^el après cette lecture il le présenta à la vieille. Mais les nom^ de Salïine et die Sylvestre avaientréveillé en elle la haine que la terroir avait un.moment dominée:
— Non... non, &'écria-t-elle.,. je ne signerai pas cela... non... qu'on m'arrête comme, voleuse... j'aime mieux ca... Eh bien, je dirai...
Mademoieelle de :ProsQy> recommençasses menaces, et elle les eût coiicinuées encore longtemps, si l'usurier n'eût crié à Radinot :
— Va chercher un fiacre pour mener mademoiselle àjlà Salpêtrière.
La crainte qu'inspirait: la pensée d'une, prison de fou» à
AU JOUH LE lOUm »>^
mademoif^ de Fro^Y ^&it' si fbudioyante, qu'en» tosiba à'genoox ea &'éonaiit :
^ Âh! par gràoe... nele ftiteBipi»'!:..
-^ Signes doue, lœ dit' Fame(§é)?e.
Elle se leva oomBie on enfant craintif; eHë prit Ifc'i^unie' Qfeeile ne trouvaqa'un'molàdiF&àli. Simon':
— H n'y a pas là que je suis folle, n'est-ce pas?
If; Simon lui jura que non.
Ibdemmeiie.âePl^osny signa«:
Dnej h^ire après , M; Fumetière a;vmt reçu les tirenta mille francs, promîB en éotiange de Tacta signé par made^ moiselle de Pseeny^ qui était réintégrée dans son* appartement; sous laigarde spéciala du condeige qui ne devait pu^ lolpermetti^ dëquitter l» maisoni
Il étaitcaltro neuf .heures dfb soir, M; S&mon rentra che» luii
Néi».yeiriDnSw cB;<{ui lésultav lei lendemain, de.œtte pue» mière Tictoire* .
xyi
Ainsiidoncleaenauis, les, chagrina^les malheurs q^e semhtait. devoir, apipeler suc SabmalaT/engeance d£ mademoiselle. deilrosQy étaient complétemeAtécaiTtôs.;,!! a'y avait.plus de danger^dececôté..
fitous avons, dit comment avait commencé pour Sy].vestre cette journée du i" janvier 1844.
ApEès son entrevue .avec Mu de^Bellestar^le médecin étaif amvé.; l'agitation que cette entrevue avait causée à de Prosnj akuma le docteur,, qui ocdimoa immédiatement le repos le plus absolu.
Le malade se soumit d'autant plus volontiers à cette prescription, qu'il voulait reprendre toute sa tranquillité et toute sa force pour la rencontre qu'il devait avoir avec le marquis. C'est précisément la résolution inflexible qu'il avait prise d'en finir avec cet homme qui lui donnait la patience d'attendre le moment où il n'aurait à subir ni sa raillerie, ni sa dédaigneuse pitié.
Durant cette journée, madame Simon était venue assez souvent près de de Prosny ; mais, d'une part, le jeune clerc n'avait laissé échapper aucun mot qui pût faire la moindre allusion à l'étrange confidence que lui avait faite M. de 6ellestar ; de l'autre, madame Simon évita de lui parler de la scène de la veille, ne prononça pas une seule fois le nom de Sabine et se contenta seulement d'apprendre à Sylvestre que s'il ne voyait pas M. Simon , c'est qu'il était sorti pour arranger les affaires dont U se réservait de lui parler seul.
C'est que les ordres de l'avoué avaient été formels à ce €ujet -, c'est qu'il n'avait pas voulu qu'un mot imprudent de sa femme ou de sa pupille pût faire deviner ses intentions , jusqu'au moment où il serait assuré de pouvoir les réaliser.
Lorsqu'il rentra chez lui , le but qu'il s'était proposé lui semblait atteint, et il fut ravi d'apprendre que Sylvestre était devenu tout à fait calme. Il se rendit auprès de lui ; et, sans entrer dans aucune explication, il lui raconta qu'il avait retrouvé mademoiselle de Prosny, et que l'affaire des quatrevingt mille francs était arrangée d'ime manière convenable pour tout le monde, et dont il lui rendrait un compte exact lorsqu'il serait plus en état d'entendre une conversatiflO (pi. devait lui être nécessairement fatigante.
Malgré l'assurance que lui avait donnée sa femme du silence qu'elle avait gardé avec Sylvestre , l'avoué fut assez surpris de la manière dont de Prosny accueillit ses explications.
En effet , il accepta tout ce qui lui fut dit, sans s'inquiéter des moyens par lesquels on était arrivé à un arrangement convenable, sans demander quel était cet arrangement.
La pensée de de Prosny semblait être ailleurs qu'à ce que lui disait M. Simon ; quelque chose de nouveau, de plus puissant que tous les intérêts passés de sa vie, semblait le préoccuper. Telle eût pu être l'espérance de sa prochaine union avec Sabine , et c'est ce qui fit croire un moment à l'avoué que sa femme n'avait pas été aussi discrète qu'elle s'en vantait.
Mais M. Simon ayant déclaré que l'état de faiblesse du malade lui interdisait un trop long entretien sur des intérêts graves et présents, ne crut pas devoir faire des ques* tions, et Sylvestre demeura bientôt seul.
Je ne veux point dire tout ce qui se passa dans le cœur de Sylvestre durant la journée qui venait de se passer et la nuit qui la suivit. Il vécut tout ce temps dans une sorte de joie désespérée. Sa pensée de l'amour de Sabine lui ayait pénétré le cœur, H s'y complaisait comme dans un rêve enivrant qu'on sci^t ne pas être la vérité, et dont cependant on ne yeut pas s'éveiller, parce qu'on sait que le réveil sera désolant.
Pour Sylvestre, ce réveil était, pour ainsi dire, sa rencontre avec M. de BeUestar, et il voulait aller jusque là avec le doute, sinon avec l'espoir qui lui berçait le cœur.
S'il devait mourir dans cette rencontre , il lui semblait qu'il mourrait comme un homme à qui une riante ivresse &it apparaître de charmants fantômes, et qui tombe environné d'éclatantes lumières, de suaves parfums, de douces harmonies : cette ivresse, il la sentait sans y croire, et il la voulait garder quoiqu'il n'y crût pas. U avait peur de sa raison, de celle des autres, de la vérité.
Si c'était M. de Bellestar qui devait succomber dans la
lutte, de PsQSoy. ne doutait pas qu'il ne lui fûti ditqi» iUs parolesdu marquis étaieiot.tucLniensQiige, eit;G'était.iâ66iBQtDiit . le réveil qu'il redoutât.
Il aimait mieux voir ce beau rêve se perdre dans h seg»^ meil et dans la mort que de le sentir disparaître dâ&s le xéveil et dâna la vie. Ainsi. passart-iL toute, cette, journée et tonte cette nuit Quant alla nuit de Sabine, pourquoi vous ladirais^je?
Toute une nuit de joyeuse espérance, toute une: nuit de; bel.avenirsans,remordâi. toute une.nuit de chaste amour ap«> prouvé par des cœurs honnêtes, encouragé par des gens. qui. savent, aimer..
Que deviendixmt. ces- espérances? qu!arriverart-ril de c^ avenir? A Theure oti j'écris, je l'ignore absolum^t; mais, ces espérances et cet' avenir dussenirils se réaliser, Sabine devra«camp|t» ce&naomentSipxmiles plus heureux, de ceux que le GielJuL accordera..
Le. bonheur qu'on, donne ou qu'on reçdt est: toujours aurdessous .de. celui qu'on a rôvé^, parce que. le bonheur eA de.ce.mondA, et.que. req[)|ôrame. est au cieL Ce n'est.poiDt par ce qu'il éprouve „mais parce qijL'il eapère^que ThiHniQe, se. rattache à Dieuu
Ainsi, me direz-vous, M. Simon a donc appris à Sabine qu'il apj^ouvait; son amour et. qu'il voulaii; son mariagf ^ec M.. de Rrosny?
Oui, vraimenl;, il lui a dit tout: cela, mais avec de, graves raisons, mais en lui exp^uant comme quoi elle: trouverait dans cette, union le repos et la considération de sa vie ; cobh ment le par^agede sa fortune. avec celui que, cette fortune, avait fait pauvre, était laseula restitution qu'elle pùtiaire, bu seule qu'il put accepter ; comment elle rencontrerait en lut un homme propre à faire taire tous les remords «qui pourraient s'élever en elle.
M. Simon, enûaavsdt^slaidéadmixablementwtoutesieabour
AU JOUH LE JOLli. i7i
DM-raiBOQS de œ mtriage ; mais Salue en arat dans le Q^ une bien meilleure : iu)us n'avons pas besoin de la dire. Or, jodépendamment de.tout cequeM. Simon avait dit à Sabine po«r 1& persuader, il lui avait imposé une smgnlière. obligatoij ^icette. obligation, .c'était.»..
Mais nous voilà arrivés au lendemain; venez avec moi, cadtes^vous darrièie œ parafent», prête» atteativBmen Foreille, segaidesen eadiette» efc vous, sauiezitont^
a* janvCer 28tl.
Oeno Mer matin Sylveetre* avciit pu se* lever, il était assis diinla'clïambrede M. Simon, toujours beareus, parce qu'il. réfVait toujours.
L'avoué était venu lui dire un bonjour amical, et avait remis ses.' explications' âr une beura' plus* avancée* de la jouméei
Puis> madame ^mon était veime s'asseoira côté du ma* lade, et s'était doucement entretenue avec Itiide choses indifférentes, dites-aveo une grâce picine d'amitié.
Puis enfin: Sabine était' entrée:
HHe était belleà'faire croire qu'on- ne l'avait jamais vue. Qae dbuce pâilenc aittémiait la grave pureté de ce visage sévère. Une timide langueur voilait l'éfelat de son fier regard*; et lorsqu'elle parla, l'émotion dé sa* voix troubla Sylvestre du^ troublé qu'elle éprouvait' eUe^métoe,
Cependant cfest à' peine* si elle lui demandât des nouvelles de fiftsanté; Elle prit fiaoe prèë de sa tutrice, et là, les yeux
m AU JOUR LE JOUR.
baissés, le cœur agité, elle sembla se recueillir pour une épreuve solennelle.
Sylvestre la considérait avec un étonnement cramtif ; sans qu'il pût prévoir de quoi il s'agissait, il pressentait qu'il y avait un événement immense pour lui dans l'entrée de cette jeune fille.
Mais il fut encore bien plus surpris lorsqu'un domestique vint avertir madame Simon que son mari la demandait, et que Sabine, profondément émue, ayant vivement saisi la main de sa tutrice pour la retenir, il vit celle-ci lui faire signe de rester en disant :
— Je serai bientôt de retour.
Sabine et Sylvestre demeurèrent seuls.
M. Simon avait donc voulu que mademoiselle Durand et de Prosny eussent une explication ensemble.
Si Sabine avait à rougir de son passé, si Sylvestre avait à abandonner quelque cbose de la dignité de ses souvenirs, il avait voulu que cette double humiliation restât entre ceux qui devaient tout se pardonner et se demander mutuellement pardon.
Cependant Sabine, qui avait accepté cette entrevue avec joie, et qui s'y était préparée avec l'enthousiasme d'un cœur qui porte en soi l'assurance du succès, Sabine était demeurée auprès de Sylvestre, hésitant et se taisant.
Pour un homme qui a éprouvé les passions et les a vues s'agiter devant lui, que Sabine eût été charmante ainsi, tremblante, inquiète, soumise, cherchant à dominer l'heureux cfTroi, la timidité inconnue qui s'étaient emparés d'elle ! Mais Sylvestre ne pouvait la voir ainsi.
n la sentait souffrir, il la voyait embarrassée, il s'imaginait qu^elle venait obéir à un ordre de son tuteur, et il en voulait à M. Simon d'avoir sans doute forcé sa pupille à des «xcuses envers Im; mais il n'avait pas plus de courage
qu'elle pour commencer rentretien : ce fut Sabine qui fut la plus forte.
— Vous êtes tout à fait bien, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
— Oui, mademoiselle, lui dit Sylvestre... et je vous remercie de rintérêt qui vous a conduite ici...
— Monsieur de Prosny, reprit Sabine en jetant en avant une phrase qui devait engager l'explication et la forcer ellemême à parler, je suis venue pour vous dire bien des choses.
\ — Â moi ? dit Sylvestre, à moi?
Sabine le regarda, et le vit si ému qu'elle prit courage.
— Â vous, monsieur, lui dit-elle en souriant tristement. Elle retrouva les premiers mots du thème qu'elle s^était
foit et continua d'un ton humble et soumis :
— Et d'abord j'ai à vous demander pardon d'une chose... dont l'intention était bonne... qui vous a blessé cependant... j'ai eu tort... et...
L'idée qu'avait eue Sylvestre relativement à des excuses imposées à mademoiselle Durand par son tuteur était justifiée par ces paroles.
n s'empressa d'interrompre Sabine et lui dit :
— Ne parlons plus de cela, mademoiselle, et si quelqu'un doit demander pardon à l'autre, c'est moi qui dois vous prier à genoux d'oublier que je vous ai fait un crime de la plus noble action, que j'ai meurtri la main qui me venait en aide. . . c'est moi qui ai eu tort.., n'en parlons plus...
Tous deux gardèrent le silence, il semblait que l'entretien ne dût pas aller plus loin.
Sabine se hasarda encore à regarder Sylvestre : U avait la tête penchée, il respirait péniblement et semblait avoir peine à ne pas crier.
— Vais vous souffrez encore... lui dit Sabine.
— Oh ! s'écria-t-il avec désespoir, ce n'est pas de cela que je souffre.
Î74 AU 70im LE lOUfl.
Sabine «lirait qu^elle était aimée ; elle aTaitentesflu Va^eu de cet amour dans le déliie de Sylvestre; elle l'entesiâit encore dans ce cri doul(mieux. i
— Mais de quoi souffrez-vous donc? lui dit-elle avecim «ceeat beuxeux par aTance de la réponse qu'elle espérait.
Gonune si le son de la voix de Sabine venait de faire féfomier enloi les paroles-de 'M. de Mlestar qui lui avait dit que Sabine Taimait, Sylveétre tressaillit, il Tcigarda SaMse, et,, à raq)eet de ce visage :8i douccsneiit suppliant et qni ïbraissaît lui dire : « Confiez-moi dooevetrecoeur,» Slserpeacha vers elle en lui disant :
— De quoi je souffire ! vous ^vouiez savoir de *qaoi je souffre?
Les cœurs qui ont beaucoupisouffett ont peur du boiÉeur. Alors même qui.leor tend Iflsfcsas, «ils hésitent à s^ jeter; ils comprennmtsi bien le idésespcnr d'une fausse espérance.
Ainsi rinstant bien court qu'il fallut à Sylvestre pourpron0BGer quelles mots suffit paur lui inspirer la crainte de s'étXB trompé et d'avoir* été tromiié. Toute la joie, tcnit le transport qui rayonnait sur son visage s'éteignit xapideBOfiOEt) et il reprit en se xeculant lentement :
-'^ Je(flouffre> d'une douleur...'que vous ne devrez pas eonnaite... d'une idûuleur... qui.,, vous.est étrangère.
.Sabine ^sentit encore; l'amour de Sylvestre dans xet'etré qu'il éprouvait, et, plus forte etphis -eacouragée par céUe crainte qu'elle ne l'eût étéideaa .propre ifaroeret de «)n piop» courage,, elle iui dit*aréflMûmeut:
— Non, monsieur, non, vous n'avez' iMÛott de .danleur (pii me^aoit ôtraq^ère.
Sylvestre î sembla si intacdit, di^pcicbi, ique)5ildDeQ08a
encore davantage.
— Et peut-«ôtce«aistje dd |Kiur\oonndsr toolss mB âeuleurs.
Sylvestre était dans un trouble qui l'empêchait de cnnse à
ce^ qu'il voyait, à ce qu'il entendait; car il Toyait ce xoBér qui se jetait à lui, il Feateadait appeler le- Bien ; mais cette fimeste défiance du maOïeur qui flétrit tout, se jetait aussitôt mtre lui et cette céleste apparition,' et lui montrait comme ime' pitié qui Toukità tout prix^se faire accepter.
Sette pensée,' il la repoussait à /son tour, conme il arrait Toussé Tespérance à laquelle iln^osait croire,» et il. restait tif«ai)]a]it, agité, iueertain.
Enfin il essaya de s'arrachera ce pénible état en disant :
— Je n''ai prâit de douleurs que ^ous puissiez opnsDler... Sofei laeureuse, tous; iC'est tout mon désir.... Croyez... oh! croyes... que c'est le Tceu Je plus ardent de .mon cœur,.. Quant à moi... je ne me plains de rien...
SsitàÊe lui tendit: la main, et- lui dit les.lannes.iux yem. :
— Oh! parlez-moi donc...
.Sylvestre prit cette main, et s'éeria :
— Oh ! je sais que vous êtes boine, . et sainte et onéreuse ! et je Tondrais pouvoir vous le dire comme je le sens; mais. . .
n s'arrêta, et reculant encore une fois devant Fespoir qui É'éOrait'à'lui, il reprit :
— •Mais non, 6e n'est pas possible, cela me se peut pas. . 0h! je vous en prie, dites-moi, dites-moi ce que vous êtes venue faire ici... Vous voyjez-bien que je ne vous Gomprend.s pas, que je n'ose pas vous comprendre... Ayez pitié de moi.
— £h iHen! lmdit''Sabhie,«i vous, qui tous cooyez si malheureux, si t phindre, vouspouviez pourmoi ce^que personne ne peut au monde.
—<lloi!... fit Sylvestre.
Sabine baissa les yeux devant le regard ardent de Sylvestre.
— Oui,'coiitmua-t-elle, Jevîens à vous, parce que...*liaiB comment puis-je vous dire cela... vous savez que jesoulfte... tfe!ft*ce pas que vous le savez^. . . n'est-te pas que vous comprenez qu'il y a des choses dont je suis honteuse, que
ce qu'on m'envie est pour moi un malheur, un remords?
— Ah! vous n'avez rien à vous reprocher, dit Sylvestre, rien, je vous le jure.
— Merci! c'est bien à vous de me dire cela, reprit Sabioe tremblante... Mais mon tuteur avait pensé que je devais, moi, réparer le mal dont je ne suis pas coupable.
— Encore! dit Sylvestre en pâlissant et toujours préoccupé de )a pensée d'une restitution flétrissante., n'est-ce pas assez?
— Oh! c'est mal, lui dit Sabine; je vous ai demandé pardon d'une injure, ce n'est pas pour la recommencer.... Non, mon tuteur pensait qu'il est un titre auquel on ne refuse rien... que ce qui devient le bien commun... n'est pas un don...
Sabine s'arrêta oppressée, la tête basse et ne pouvant plus parler. Sylvestre la regardait, épouvanté de ce qu'il sentait.
Sabine attendait un mot... qui ne vint pas, et reprit en se détournant pour cacher ses larmes :
— Si vous ne me comprenez pas, je n'ai plus rien à vous dire.
Sylvestre l'avait comprise, il devinait bien que cette jeune fUle venait, chose inouïe, lui offrir sa main et sa fortune. Mais le doute, le doute odieux, lui montrait ce bonheur du ciel comme un sacrifice; il ne croyait pas encore à rameur qui priait devant lui.
— Oh ! reprit-il tristement, je vous comprends ; oui, je sais ce que vous voulez me dire.... Oh ! je vous le disais bien que vous êtes noble et bonne, que vous êtes généreuse et grande..» ah! c'est une vertu qui n'a rien de comparable au monde; mais c'est trop... c'est trop.... Non, le malheur n'est pas un droit à un pareil sacrifice, vous ne l'accomplirez pas... vous ne le devez pas; je serais un misérable de l'accepter....
— Mais pourquoi donc ?
— Pourquoi ?... dit Sylvestre. 11 prit la main de Sabine et lui dit:
AU JOUR LE JOUR. r.!
— Oh! c'est que ce n'est pas cela que je voudrais de vous. C'est que... moi qui suis pauvre, je vous voudrais pauvre... Je voudrais... Ah! comprenez-moi bien et ne vous offensez pas. Seriez-vous ici, dites-moi, si jamais votre père n'avait rencontré le mien?
Sabine regarda Sylvestre en face, et lui répondit d'une voix entrecoupée:
— Je ne sais pas... Je ne puis vous dire s'il en serait ainsi... Mais ce que je puis vous affirmer, Sylvestre, c'est que j*y suis de ma volonté, c'est que j'y suis parce que mon cœur
m'a dit d'y venir... Mais vous voyez bien pourquoi j'y suis.
Sylvestre se leva et parcourut la chambre dans une agitation extrême.
Est-ce de l'amour ? se disait-il, est-ce une pitié exaltée qui la trompe elle-même? Ce marquis m'a dit qu'elle m'aimait ; mais peut-être parce qu'elle aura souffert devant lui de ma misère, il aura été jaloux, il lui aura reproché sa commisération comme une tendresse coupable, et elle-même alors aura donné un nom qui n'est pas vrai à la pitié qu'elle a de moi. Ohl la devoir à cette erreur, ce serait ai&eux!... Jamais!... jamais ! ... Et n'^avait-elle pas accepté les hommages et la main de ce marquis de Bellestar?... C'est envers lui qu'elle était véritablement dans la Uberté de son cœur... Oh! non, non I je n'abuserai pas de cette générosité qui l'égaré... Je mériterai d'être aimé d'elle en la refusant...
^ Mademoiselle, lui dit-il après ces réflexions et avec l'acc«it d'un homme qui se déchire le cœur, je vous respecte, et je vous admire ; Dieu nous a donné tout ce qui est vénérable comme tout cecpiiest charmant; il Ybus donnera aussi le bonheur... le bonheur comme vous le métitez... Ce bonheur, je veux, moi, y contribuer ; je veux que vous y marchiez sans crainte, sans remords, sans retour désespéré vers le passé... Je le veux, et pour cela je ferai (Sylvestre suffoquait), je ferai, reprit-il en domptent son émotion, je ferai
2T8 AU JOUR LiE JOUft. '
uAe chose ^me tord le cœm^,. quinte bnae^.aaaaisitiiâaîi ld. {ersui...
— Qu'est-ce donc? dit Sabine effrayée.
— J'accepterai 'TOS bienfaits, dit jSylT€6tte : 'je pr^ntoi . ^jouta-t-il en baissant les yeux, je prendrai comme erétmcier, ce^que Toiasineisaviez coannent iiie.renàre... et tie^^ue vous me rendiez en vous sacrifiant... et aloss •'vousioserez <étre4ieureuse... .ak)is.^.
«- Que ditûB-vous?/ s^écna «Sabine.
'*- Âb ! crqyezunûi, Ttprit ^Sylvestre, je-faisrp^iiir tous ce que je croyais impossiMe de fsdre.
Sabine était anéantie. ; elie comprensât bienque Sylvestre n'osait croire à son amour, elle se sentait impuisaoJite à lelui persuader.
Ëâe essaya cependantrenceoe par tun <d«cnier mot :
— Vous gavez, lui dit-elle, ffttej?aii;o8?:pu.ce.matiû mon inaiiage.avec M. deBaHestar?
— Oh' ! merci. , . merci •pour veifô !; s'écriar Sylvestre : car <ï'ei&t (été te ixialhevff de VQtfe vie i entière. Cet homme ae voyût i àe vous que votre ^prit brillmt , i^ue votre verdu sévdEe. Il n'avait lâeii compris 4e yolEe cœ«r, rien .de m iquiileifaitbonet iadulgent,Tien decequi le faitfier et.géoéxeux, TKïi.'<tei ce qui>&it que .vevâ seiaezrle >boahe«nrr «utoiir 4e ytnia, ri^ de ce cbanne qui pénétre. et. qui £avit,.rien de ce qui fait que sous Tempire de votre /pn^aeaace. on croit à la bonté de, Dieu,, et qu'on .vQudDaitfCrdjre.au (bonheur, si on m'était marqué: pour «ouiïrir. vOfa ! , ne l^^pouBez;pas ! repritrSyl^estreenoélevwt ila ywl. C'est bien, rmaintenant... jeisuiaUhiSf
>Sajbme avait éc(»ité. Sylvestre < dans tun xaviss^m^taivide. Bsfinson coâur éclairait, sa. :paân«n)parlaât.)^lle.ltti dit
^—1 Oui, je suisUbve^aussi.
iHais eUe n'avait» paacoiQprisJeTSèns de ^ joioik dans JalxHicbe de SyWeâtse.
Ce mot : « Je suis libre, • voulait dire:
— Maintenant je puis aller à la reûoontre d© ce* homme» et j'irai sans crainte à la mort qu'il peut me. donner, car il n'aura pas le trésor que j'aurai perdu; si c'est moi^qui le tue^v je ne craindrai pas alors qu'on pwisse m'aceuser d'avoir arraché une chance de bonheur à la vie de cet aug^.
Telle était la pensée de Syjtvestre lorsque SaUojei lui. tendant la main, lui dit :
— Je suis libre,aussi!
A* ce moment, elle était si radieuse, si suppliante à la foisi.. elle se jetait à cet homme avec une innocence si aideole et un amour à franc et si ouvert, que Sylvestre crut enlin. qu'elle l'aimait... qp.'elle l'aimait un peu; et, à.cetta pensée, il se sentit pâlir et tlrembler.
— Oh! se dit-il, si jp venais. à mourir... à. mourir aimé d'eUe!...
n fut pris d'une affreuse faiblesse, il se sentit lâche, il eut peur du combat qui l'attendait, et , après s'être débattu un moment sous cette affreuse torture, il se releva en s'écriant:
— Non... non.«. c'est impossible... taisez-vous... ayez pitié de moi... non, non, vous ne m'aimez pas... ce n'est pas vrai... et puis, vous ne savez pas...
n cherchait des raisons pour la repousser, et lui jeta pêlemêle tout ce qui se présenta & son esprit :
— Non, que dira-t-on? M. de Prosny et mademoiselle Du-^ rand... ce serait affreux... on vous calonmierait, on m'accuserait... ce serait un malheur... un malheur irréparable^
n. se prit à pleurer. . . et il s'écria : ,
— Sabine, je suis né pour souffrir, moi... soyez heureuse!... ets'il vous faut, ma vie.... elle est à vous.... mais...
Sabine, confuse, avait baissé les yeux; une pâleur mortelle avait succédé à l'animation de ses traits. ËQe comprimait une: horrible douleur.
Sylvestre s'en aperçut, et, tombant à ses pieds, il loi dit:.
— Mais qu'avcz-vous, mon Dieu!... Je vous ai offensée ; je TOUS ai fait du mal. Âh! parlez, que voiilez-yous? Je vous aime comme un insensé! Parlez, mon Dieu, quepuis-je faire ?
— Rien, monsieur, lui dit froidement Sal)ine, rien. A votre tour, je TOUS ai compris.
Elle se leTa; il Toulut la retenir. Elle retira sa main avec un geste glacé et s'éloigna.
— Ah! mon Dieu, se dit Sylvestre, qu'est-ce donc que j'ai fait?
Et il resta anéanti, brisé, incapable de se rendre compte do tout ce qui venait de se passer.
Quant à Sabine, elle courut dans son appartement. Madame Simon l'y attendait.
En la voyant arriver pâle, bouleversée, Ba tutrice courut à elle.
Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-elle.
— Oh! quelle honte! dit Sabine, les dents serrées et le regatd fixe.
— n ne t'aimait pas?
— 11 m'aime! s'écria Sabine avec un affreux déchirement; mais il refuse. M. de Prosny ne peut s'abaisser à épouser ma- <iemoiselle Durand !
— Il ne t'a pas dit cela I
— Il me l'a dit, repartit Sabine avec ime amère fierté.
— Mais...
— N'en parlons plus, reprit Sabine : n'en parlons jamais... je vous en prie. C'est assez d'un coup pareil pour en mounr.
Madame Simon fut si épouvantée de l'accent dont Sabine prononça ces dernières paroles, qu'elle n'insista point; mais elle ne voulut pas la laisser seule dans ce premier moment, et elles demeurèrent ensemble sans parler, mais pleurant toutes deux.
Le coup qui ayaît frappé Sylvestre, à la révélation du vol fait par sa tante, avait été foudroyant.
n l'avait laissé sur le sol, anéanti et mourant; mais, précisément à cause de la violence, le ressentiment de sa dpuleur s'était peu à peu affaibli, et, comme nous l'avons dit, il s'était perdu dans cette espèce de rêverie douce et triste qui avait précédé l'entretien de de ProL-ny avec mademoiselle Durand.
Le coup qui frappa Sabine à la fin de cet entretien ne lui arriva pas au cœur avec la môme force; mais, au lieu de «'affaiblir, la douleur qu'elle en éprouva s'accrut par la réflexion. Elle croyait au mépris de de Pfosny, au mépris de de Prosny qui l'aimait.
Dans cette hypothèse, ce n'était pas seulement la perte de ce cœur, qu'elle estimait si haut, qui désespérait Sabine; c'était le mépris du monde entier, venant à la suite de celui de Sylvestre; car si celui-là, qui avait à la fois tant de fierté et de résignation, et tant d'indulgence et tant d'amour; si celui-là, disons-nous, ne se trouvait pas la force d'oublier le fatal héritage qu'elle avait reçu de sa famille, qui donc l'oublierait? quelques* hommes sans principes et sans dignité, quelques âmes cupides, quelques ambitieux, qui voudraient se faire de sa fortune un appui pour arriver au but de leur ambition ; mais dans tout cela elle ne trouvait pas un cœur auquel elle eût voulu donner sa vie ; et telle était l'étrange exaliation de cette douleur, qu'au lieu de savoir gré à M. de Bellestar d'avoir dédaigné toutes ces vaiues récriminations,
elle le trouvait misérable et lâche de ne pas s'être arrêté de-
vant la crainte du blilme, dont le monde Teùt puni pour avoir osé épouser la fille du voleur Durand.
Nous avons dit comment Sabine et madame Simon étaient demeurées ensemble, pleurant silencieusement à côté Tune de l'autre.
M. Simon les surprit ainsi, et, au regard qu'il jeta sur elles, il était facile de reconnaître qu'il s'attendait à un événement fâcbeux; en efTet^il &'écria, dès qu'il Ids eut^coDCi' dérées un moment :
— Allons! ily.a.encore un malheur d'arrivé, ['en suis^sAr. Je viens d'entrer cbez. moi, et j'ai appria que Syjlvestre avait quitté notre maison sans dire oiiiil allait j, et maintenant voilà q^ je vous trouve tout en lannes : qu'est-il dooc arrivé?
Madame Simon ne savait de l'^tretien de Sabine et de Sylvestre que.les quelques paroles que lui avait dites, sapn* pille; elle s'approcha de son mari et lui dit tout bas: — 11 parait qu'il lui a avoué son amour, mais elle prétend q^/il a refusé sa main.
Le premier mot de M. Simon fut le mémo q^exebii de sa femme :
— C'est impossible! s'écria-t-il.
Sabine releva lentement les yeux sur son tuteur; l'amer* tume du sourire qui parut sur ses lèvres fut une plus élo» quente réponse que toutes les paroles qu'elle eût pu dire.
Devant cette expression désespérée, M. Simon n'eut pas le courage de chercher de ces mots vides de, cœur et de seos, vains palliatifs qui ne font qu'irriter le.mal qu'ils essaient de calmer;
11 ne répondit ni à sa femme ni à Sabine; il murmura seulement. ces mots : — Mais. je me suis donc trompé I mai& il n'y a donc ni honneur ni gpcandeur dans cet homme ! ce serait donc aussi un misérable !
Sabine ne sembla pas avoir entendu, et peut*étre est*il
A0 JOUR LE JOUfti m*
ym (pft,'.t(mtr6fitièr6.à sa; préoecupptioa, elle, n'étendit jb» G8rréflsxiQii8^«r.8e& tuteur. .
QosDi à>i]iadsa&e Siain^qamqi^s'eUene.cEiU.^ aussi coupable qa*il le parai8aiil.a]i»3f«iiK de son mari, quoi- (|ttfeBfirsiip|K»8ât.(p'il y avait^eu entre de Prosay et Saiûne im' deH^eertristesi nntontendiu qui < g&tmt souvent .rexi9teao& lto8;cii]éllemciitiquale»pliisfàdieiisé,Yéiieni0Dts, dlen'o8&% point défendre Thomme qui avait fait tant de mal,. et elle ne pensa pas à retenir son mari lorsqu'il sortit en disant :
— Gela ne peut finir ainsi : j'aurai satisfaction de cette affaire.
Cette journée s^acheva sans que madame Simon pût obtenir aucune explication de Sabine.
Cependant la bonne et charmante f6mme trouva pour sa pupiUe de ces mots qui entrent dans le cœur jusqu'aux larmes, et qui ouvrent une voie à là douleur qui y f»mente et qui menace de le briser. Mais la douleur de Sabine semblait aride comme se9 yeux, sèche et brûlante comme son corps, qae la fièvre défvtHrait sajiscra^ten
Madame Simon exigea^ cep^odant que sit.papille prit le lit^ et celle-ci fit ce qu'on voulait. avec cette obéissance résoluAr et.lQoqiilaeable qui abandonne tout son être à' la volonté d!autnû, moin& un-eodjxttt où tien ne peut arriver^
Cep^dant que faisait M. ^mon? que devenait Sylvestre? je le>saiifai. demain, et deoiaia, jç v/oufi le dirais
A janvier 1844^
Je viens de déchirer la lettre que je vous ai écrite hier, et où je vous rendais compte de ce qui s'était passé dans la journée du 3 ; elle se bornait' à vous apprendre que Sabine était malade d'une façon assez inquiétante pour que madame Simon fût dans le plus vif désespoir, et que M. Simon fût dans la plus violente colère.
Je vous disair aussi, fort eu détail, toutes les allées et Tenues inutiles de notre avoué pour retrouver Sylvestre, qui n'avait fait que paraître un moment chez sa tante, à qui il n'avait point dit où il s'était retiré.
J'ai supprimé cette lettre, parce que celles qm viennent de m'étre confiées à l'instant même vous expliqueront beaucoup mieux que je ne l'avais fait ce qui était arrivé dans celte journée.
CO&RKSPOISDANCB
Lettre de M. de Bellestar à M, Simon,
4 janvier 1841.
Monsieur, je m'empresse de répondre comme je le dois à la lettre par laquelle vous m'annoncez que mademoisefle Durand renonce à thonneur de mon alliance.
J'emploie les mots dont vous vous êtes servi, monsieur, pour vous prouver avec quel soin j'ai lu votre lettre, avec quel scrupule j'en ai pesé toutes ses expressions. Vous me dites, n'est-il pas vrai, monsieur, que la scène qui s'est passée chez vous le 1" janvier a réveillé dans le cœur de mademoiselle Durand des souvenirs que vous croyiez effacés ?
Vous me dites encore qu'appelée, par son mariage avec moi, à entrer dans un monde qui s'enquiert, non-seuleûent de l'ancienneté de l'origine de ceux qui s'y présentent, mais encore de l'honneur de la famille de laquelle ils sortent; vous me dites, n'est-il pas vrai, monsieur, qu'elle a craint de se voir en butte à des recherches, à des récriminatioûs con-
AU JOUR LE JOUR. ÎSi
tre lesquelles je la protégerais sans doute de tout mon pouvoir, mais qui n'en arriveraient pas moins jusqu'à elle, qui rendraient son existence d'autant plus malheureuse qu'elle serait plus éclatante, et qui pourraient m'amener moi-même à me repentir d'avoir cédé à mon amour et d'avoir écou*é ma générosité en épousant mademoiselle Durand?
C'est .a votre lettre, n'est-ce pas monsieur? et certes il était impcr^ible, dans la position où vous étiez, d'en écrire une qui enveloppât de précautions plus flatteuses pour moi et de motifs plus dignes pour votre pupille le refus qu'elle m'adresse et que je reçois.
Dans cette lettre, monsieur, il y a une habileté à laquelle J3 dois rendre hommage ; seulement je ne sais si c'est à la vôtre ou à celle de mademoiselle Durand que je dois l'adresser : je ne veux point préjuger cette question, et je vous l'envoie à décider, tout en reconnaissant humblement combien je suis incapable de lutter de ruse et de fausses protestations avec celui qui a si habilement arrangé la petite comédie dont il arrive cependant que je ne suis pas la dupe.
n a fallu un hasard bien inouï pour me faire découvrir le secret de ce refus ; et certes, je l'avoue encore bien humblement, jamais je ne l'eusse soupçonné, si je n'en avais été averti.
Je suis malheureusement de cette race dont on a dit avec tant de vérité qu'elle n'avait rien appris et rien oublié. Oui, monsieur, il le faut reconnaître, nous n'avons appris ni les passions sordides de notre époque, ni les petites intrigues d'un monde qui a voulu prendre la place du nôtre; nous n'avons appris ni à mentir ni à nier nos sentiments pour quelque intérêt que ce fût, ni à jouer la délicatesse pour cacher les emportements d'une triste passion.
Nous n'avons rien oubUé non plus, monsieur, ni la loyauté dans les actions comme dans nos paroles, ni le respect pour les serments reçus comme pour les promesses faites ; nous
n'avons pas oublié surtout le dédain que nous devons à dei injures trop grossières pour nous atteindre.
Voilà ce que nous sommes, monsieur, et voilà ce qui fait que j'eusse accueilli peut-être vos excuses dans le sens qu'il vous a plu de leur donner, si je ne savais, à n'en pouvoir douter, que le motif de cette rupture est tout autre que celui que vous dites, soit que vous le connaissiez, soit qu'on vous ait trompé, conune on a essayé de me tromper.
Vous me comprendrez parfaitement, monsieu)r, lorsque vous aiurez lu la lettre suivante qui m'a été remise par la personne qui Ta reçue. Cette personne est mademoiselle Aurélie de 5... ; je ne crains pas de la nommer, car elle portera bientôt le nom d'un homme qui la protégera contre toute récrimination, comme il aura bientôt puni l'injure qyi lui a été faite, de si bas qu'elle soit p^tie.
l'ai l'honneux d'être, etc.
Marquis djb Belibstar.
Lettre de Sabine- à mademoiseUe de S... incluse dOM^lH'
précédente.
(Pour l'intelligence ae cette lettre, nous prions tn» lecteurs de vouloir bien se rappeler qu'elle fut écrite par Sabine à mademoiselle Aurélie de S... le lendemain dfe sa rencontre avec Sylvestre dans les magasins de la Fille de Paris, C'est celle que mademoiselle de S... avait si soigneusement gardée, qu'elle avait échappé aux investigations de notre espion; c'est celle dont l'excellente amie de Sabine avait parlé chez M. Léonard.
Après les dernières phrases de là lettre de M: de Bellestar, H nous parait inutile d'expliquer comment le marquis se Tétait procurée, et maintenant voici cette lettre :)
Mon A\u:ébe, ma sœur, mon amie, je t'ai écrit pour tè dire
AU loua LE JOUR. 3S7
comment j'ayais,rencoatré M. de Prooiy, «t^omment je Pavais invité à la fête de ma fête. Je dois tout te dire ; j'ai peur de ce que }<ai dit, et j'en suis heureuse.
La pensée de le revoir, et de le voir au milieu de ce qui est ma famille, devant toutes mes chères amies, cette pensée me charme et me plaît et me console. Je ne puis m'en distraire, elle m!appaialt comme un gage de bonheur et de sécurité pour tout mon avenir. Gomment te dire cela? Mais il me semble que si jamais quelque injure devait me poursuivre, quelque malheur me menacer, je n'aurais qu'à me serrer contre cet hcmuneau cœur si noble, au regard si oalme, et si assuré, et que s'il étendait sa main sur ma tête, elle serait à l'abri de tout outrage.
Qu'est-ce donc qui me le Mi voirainfii*? Qu'est-il ? et qu'at'il fait? Rien encore! mais il porte en lui tout ce qui fait les âmes fortes et supérieures; et comprends-tu qu'il est possible que cet esprit élevé, que ce caractère si fort dans sa résignation, s'use et se perde à tout jamais, enfermé dans la nûsère .que les miens lui ont faite ?
Et comprends-tu qu'il serait peut«^tre 'possible qu'un mot de moi réalisât mon rêve que je te dis tout haut, et le rêve que peut-être il étouffe tout bas? Comprends- tu qu'il serait possible que je fusse heureuse et qu'il fût grand?
Est-ce «ette idée, est-ce cette espérance qui me charme, qni m'éblouit et qui me fait croire en lui? Ou bien, esL-ce pe je vois ainsi mon avenir?
De quelque côté que me vienne cette foi, Je ne puis rêver le bonheur sans voir ma vie attachée à la sienne. 11 serait maréconcihation avec le monde. Userait mon abri contre le passé ; tout ce qu'il ferait de bien, de grand et d'illustre me serait compté à titre de pardon, et l'éclat de son nom absoudrait la honte du mien.
Pourquoi te dis-'je tout cda, pourquoi f écrire toutes ces Iteofiées confiusAS denxmjcoeur? C'est que je vaudrais vpir
clair dans ce que j'éprouve, c'est que je voudrais donner uo nom au sentiment qu'il m'inspire.
Faut-il te l'avouer? lorsque je pense à tout le bonheur qu'il pourrait m'apporter, je m'en veux, et je me trouve égoïste. Il me semble que je ne l'aime que pour moi, et je voudrais l'aimer pour lui.
Car je puis te dire aujourd'hui ce mot qui s'est arrêté hier au bout de ma plume ; lorsque je l'ai invité à venir se joindre à ceux que j'appelais ma famille, dans ce regard éperdu, étonné et ravi qu'il a attaché sur moi, j'ai cru deviner qu'il m'aimait, et j'en ai été si heureuse qu'il m'a semblé que je l'aimais aussi. Ce^ n'est que plus tard que tous ces doutes sur moi-môme me sont venus au cœur; ce n'est que plus tard qu'il m'a semblé que je ne cherchais que mon bonheur, et que j'en faisais le sien, et j'ai peur de me tromper moimême.
Viens donc, viens me voir. Je te parlerai de moi, tu me parleras de lui, et peut-être me comprendrai-je enfin...
N'oublie pas, n'oublie pas, surtout, que je suis menacée d'épouser M. de Bellestar... A toi ce qui me reste de mon cœur.
Sabine.
Indépendamment de la lettre du marquis, qui renfermait celle de Sabine, et qui fut remise à notre avoué dans la soirée d'hier, M. Simon reçut la lettre suivante de de Prosny, qui» de môme que celle du marquis, est assez expUcite pour nous dispenser de reproduire la lettre à laquelle Sylvestre répondait.
Lettre de Sylvestre dé Prosny à M. Simof^.
Le 4 janvier 1844^ huit heures du soir.'
Que me dites-vous, monsieur? Ai-je bien compris ce que vous me dites? Moi, j'aurais fait entendre à mademoiselle
AU JOUR LE JOUR. iftft
Durand que je la trouvais indigne de lui donner mon nom Elle a pu le croire, et vous avez pu le penser !
Je ne puis me plaindre d'elle ; c'est à peine si elle me connaît, c'est à peine si elle sait ce qu'il y a dans mon cœur de culte et de respect pour les vertus dont elle donne un si pur exemple; mais vous, monsieur, vous me connaissez; je croyais que vous m'aviez éprouvé; je croyais que vous saviez ce que je sens dans le peu que je suis; je croyais que j'avais assez vivement témoigné devant vous mon indignation pour ces exécrables souvenirs qui font peser h. faute des pères sur la tète des enfants; je croyais vous avoir montré assez haut et assez souvent à quel point j'estime et j'admire la vertu qui, comme celle de mademoiselle Durand, prend ss force en elle-même, et se grandit» si j'ose parler ainsi, du piédestal honteux sur lequel elle se pose; je croyais que voi^s saviez tout cela de moi, monsieur.
Aussi, lorsque je lis Taccusation que vous m'envoyez si cruellement, je m'étonne, je m'irrite, je me désole surtout de ne pas voir que vous vous êtes écrié, de ne pas apprendre que vous avez dit que cela était impossible, de ne pas^voir trouvé en vous un défenseur pour dire à celle qui se croit outragée, que c'est une erreur et une folie de son âme, qu'égare une douloureuse susceptibilité.
Et alors même, monsieur, que ce sentiment qui me fait aimer la vertu n'eût pas existé en moi, quel mépris faitesvous donc de l'homme que vous avez nommé votre ami, pour croire si aisément que j'ai pu oublier, en face d'une fille qui vous est chère, ce simple respect qu'on doit aux affections de ceux qu'on aime ; que devant un cœur qui souffre, j'ai eu la brutalité d'appuyer durement la main sur la douleur qu'elle me laissait voir?
Mais n'eussé-je que la politesse banale des gens qui savent saluer, je n'aiurais pas fait l'odieuse réponse que vous m'imputez, alors même que j'eusse été assez dégradé par ma pau-
29Ô AU JOUR LE lOUR.
vreté pour l'avoir dans le cœiir, Ne sais-je ïwis (pi'fl y a mille moyens polis de repousser une offre qu'on ne Tcut pM accepter, sans employer le plus injurieux et le plus ttclic?
Et vous n'avez rien trouvé pour ma défense, et j'irai peutêtre... oui, peut-être à la mort... qui sait? avec le désespoir d'avoir blessé cette âme d'enfant du ciel qui vit sous les traits de votre Sabine.
Oh ! monsieur, vous n'avez été ni généreux ni juste cnveis moi. Non, et vous savez, vous mieux que personne, que vou0 ne deviez pas me croire coupable.
Avez-vous donc oublié cette heure où vous m'avez proposé de faire les comptes de la succession de mademoiselle Durand pour son mariage avec M. de Bellestar? Vous avez entendu le cri de ma douleur, vous m'avez vu me brisant dam mon désespoir, et vous ne vous êtes pas trompé au sentiment qui a failli me tuer.
Vous le savez bien, monsieur, ce n'était ni regret de n» fortune perdue, ni ressentiment contre celle qui la possède; c'était l'effroyable torture de l'amour jaloux, de l'amour insult^ar le bonheur d'un autre.
A ce moment, vous avez deviné que j'aimais votre pupffleî à ce moment, vous avez eu pitié de moi... Pourquoi donc m'êtes-vous devenu si hostile et si cruel?
Oui, monsieur, c'est vrai, lorsque mademoiselle Durand est venue à moi, lorsqu'elle m'a dit que je pouvais être son époux.... j'ai reculé devant ce bonheur. J'ai eu peur de VtA' roïsme d'une àme qui se sacriQe à ce qu'elle croit un i^ voir.
Et pouvais-je croire autre chose, monsieur? Que suis-j'e à côté de mademoiselle Durand, belle entre toutes, supérieure parmi les plus nobles esprits, sainte dans votre famille modèle d'une si sainte honnêteté?
Quesuis-je, moi? Un pauvre clerc d'avoué, obscur, atf* passé qui réponde de lui, un homme qui a fait avec soiu^
AtJ JOUR LE JOUR. m
probité un métier où, vous le savez, monsieur, l'assiduité peat remplacer Tintelligence.... Et cet homme, qui n'est rien, TOUS vouliez qu'il pût croire qu'une pareille femme, qui est tant, venait se donner à lui parce qu'elle le croyait digne d'elle!
Non, monsieur, non, la vanité ne peut m'égarer à ce point, n 7 avait, il y a dans cette démarche un sacri&ce à des craintes, à des remords que vous ne deviez pas laisser exister.
Non, monsieur, non, je ne pouvais accepter ce sacrifice. Je Pai repoussé, mais je* Tai repoussé à genoux ; Je l'ai repoussé en l*admirant. J'ai fermé le seuil de ma maison à l'ange qui m'apportait le bonheur, parce que je ne voyais pas le sien venir à côté d*elle.
Et pas une de ses pensées ne vous est arrivée au cœur; vous n'avez rien trouvé pour lui faire comprendre que je n'étais pas le dernier des misérables !
Hais alors même que vous n'eussiez pas eu le désir de me défendre, vous eussiez dû avoir pitié d'elle. Puisque ^'avais pu lui faire tant de mal, vous deviez mentir pour la conso* 1er ; vous le^ deviez alors même que vous m'eussiez assez méprisé pour croire que j'étais descendu aussi bas qu'on vous le disait.
Et comment ferez-vous maintenant? Pourrez-vous réparer le mal que vous avez fait et que vous avez laissé grandir? car elle est malade, me dites-vous ; elle soufEre de la douleur que je lui ai jetée...
Oh! mon Dieu, que je vive encore demain, et, si toute ma vie est nécessaire à réparer ce mal, à lui rendre le repos de son âme que j'ai troublé bien innocemment, oh! qu'elle prenne chaque jour, chaque heure de cette vie; qu'elle me commande tout ce qui pourra satisfaire à son juste orgueil... qu'elle m'ordonne de ne plus la voir... et j'obéirai...
Oh! dites-le-lui... dites-lui... Mais ne lui ài-je pas dit que
je Taime, que je Taime comme oa aime Dieu et le ciel, et le bonheur et sa mère?... Je ne puis pas dire comme je Taime... Oh! je voudrais qu'elle pût le comprendre... Elle n'en serait sans doute ni heureuse ni fière... mais elle lïie pardonnerait et elle se pardonnerait.
Si Yous ne recevez pas une autre lettre de moi, un de mes amis vous en dira la raison.
Adieu... peut-être adieu pour toujours...
Quoi que vous pensiez de moi, n'oubliez jamais que j'ai gardé toujours dans le cœur une reconnaissance sacrée pour vos bontés et un respect inaltérable pour celle qui porte votre nom, et pour celle à qui j'aurais offert le mi^, si je l'avais jugé digne d'elle.
Sylvbstbs de Pbosky.
La lettre de M. de Bellestar mit M. Simon dans une colère qu'il eut grand'peine à cacher à sa femme, et celle de Sylvestre lui inspira des craintes qu'il ne chercha point à lui dissimuler. Toutefois, comme il était fort tard, il fallut que notre avoué remit au lendemain les projets que lui dictait sa colère et les démarches que lui inspiraient ses craintes.
H. Simon n'était pas homme à accepter la lettre de H. de Bellestar sans lui foire une réponse sévère.
Le marquis eût-il cent fois raison en disant que la vérita' ble cause de la rupture de son mariage avec Sabine ne venait point des scrupules de la jeune fille, mais de son amour pour Sylvestre -, le marquis eût-il la preuve de ce qu'il avan-
kV JOUR LE JOUR. 79%
çait, cela ne Tantoiisait point à des impertinences fort déplacées.
Les raisons qae Ini avait données le tuteur devaient, à «m gré, suffire au marquis, du moment qu'elles mettaient son honneur et sa dignité à Tabri. Que pouvait faire M. Simon de plus que d'imputer tous les torts de cette rupture, sinon à Sabine elle-même, du moins à sa position et à la juste susceptibilité qu'elle avait fait naître dans le cœur de la ieune
fiUe?
Mais M. Simon avait compté sans la vanité de M. de Bellestar ; et le fait d'avoir daigné aimer une petite personne comme mademoiselle Durand, et de ne pas l'avoir trouvée ravie de cet honneur et de ce bonbeur, avait exaspéré le mar-
Quis.
De là l'insolente lettre écrite à M. Simon ; de là peut-être aussi cette détermination d'épouser mademoiselle Aurélie
de S...
Quoi qu'il en soit, M. Simon trouva que M. le marquis avait été trop loin, et il se résolut à le lui dire.
D'une autre part, la réponse qu'il avait reçue de Sylvestre lui avait prouvé que la lettre qu'il avait fait déposer à sa porte lui était arrivée ; par conséquent, ou bien on savait le lieu de la retraite de de Prosny, ou bien il était revenu chez lui. Dans les deux cas, il y avait quelque chose à apprendre.
Cependant l'état de Sabine devenait de plus en plus inquiétant.
Toujours enfermée dans son silence, ne refusant aucun des soins qu'on lui donnait, comme si elle eût senti qu'ils étaient complètement inutiles, et comme si, dans cette pensée, elle eût voulu se dispenser de l'ennui des insistances qu'on aurait pu mettre à les faire accepter, Sabine était prise d'une fièvre violente ; l'éclat de ses yeux, la brûlante ardeur de ses mains, l'agitation de son pouls n'annonçaient pas seuls cet état de maladie active. De temps en temps des mots rapides
prononcés à voix basse, des sourires convnlsifs attestaient que le désordre moral était encore poussé plus loin que !• désordre physique.
Le médecin avait été appelé; le médecin avait été mis dans la confidence des causes de cette violente atteinte; et comme on lui proposait de faire lire à Sabine la lettre de Sylvestre, pour essayer de calmer ce désespoir morne et muet, le docteur avait effrayé madame Simon en lui disant :
— C'est inutile, elle serait incapable de la comprendre.
— Quoi! s'était écriée la tutrice, en est-elle là?
— Nous marchons tout droit, repartit le docteur, à une congestion cérébrale. Exciter cette irritation dans un sens quelconque, ce serait donner une impulsion à la maladie, n faut d'abord abattre cette pensée qui brûle, et quand elle sera réduite à un degré de faiblesâe qui lui retire tout danger, nous verrons comment il faut employer le remède souverain que vous avez dans les mains.
Donc la pauvre Sabine fut condamnée à être saignée, et te docteur y mit un tel zèle, que, lorsque H. Simon la quitta, sa pupille lui sourit doucement, se pencha vers lui, et réunissant les mains de M. Simon et de sa femme dans les siennes, leur dit d'une voix presque éteinte :
— Vous m'aimez, n'est-ce pas vous m'aimez, vous
autres?... '■
Ds l'embrassèrent en pleurant, et le docteur, firappant des mains, s'écria :
— Nous sommes sauvés, elle n'en peut plus.
~ Elle est bien faible, dit madame Simon, qui, en voyant Sabine si anéantie, si pâle, si abattue, trouvait que le m^ decin Tavait traitée comme un bourreau.
En effet, pendant qu'on saignait sa pupille, madame Simoft avait pour ainsi dire pleuré chaque goutte de ce sang qui faisait cette enfant si belle, si forte, si charmante.
— Elle est bien faible, et je crains...
AU lOUR LE JOUR. ttl
«- Eh! reprit le docteur avec impatience, ne yoyez-YOUS pas qn^eUe est sauvée? Elle sent le besoin d'être aimée.
Madame Simon eût embrassé le docteur pour ce mot-là.
Elle lui proposa sur-le-cbamp de lire la lettre à Sabine; mais ce ne fut point Favis du médecin.
<- La^sez-la dormir dans sa faiblesse, dit-il. Bientôt, plus t6t que TOUS ne pensez pcut^tre, la conscience de sa douleur ht! reprendra. Alors nous appliquerons le remède définitif.
^ Quel remède? dit madame Simon.
— Eh bien! la lettre du jeune homme, fit le docteur.
Ce docteur est un homme charmant. Je tous le ferai con« naître dans une autre occasion.
Gela se passait hier, 6 janvier, Ters neuf heures du matin.
M. Simon, rassuré sur le sort de sa pupille, partit alors, et courut chez de Prosny. En effet, Sylvestre était reTenu la veille, et était sorti de très-grand matin.
M. Simon monta chez mademoiselle de Prosny; il ne put rien apprendre de la Tieille, sinon que son neveu lui avait annoncé que, puisque, grâce à la générosité de mademoiselle Durand, elle se trouvait à Fabri du besoin, il allait faire un grand voyage...
— Mais quand part-il? dit M. Simon.
-* Je ne sais pas, avait répondu mademoiselle de Prosny.
— Mais il doit revenir vous faire ses adieux*^
— Peut-être....
— Comment, peut-être 1
— Attendez donc... fît la vieille en s'arrachant à une pensée qui semblait exclure toutes les autres... Oui, il me semble quïl m'a fait ses adieux... oui, il m'a dit : « Si je ne vous revois pas, ne m'en veuillez pas, et... » Enfin il m'a dit tout ce qu'on dit en pareil cas.
— Et vous ne vous êtes pas informée où il allait? s'écria M. Simon indigné.
— A propos, lui dit mademoiselle de Prosny en le regar-
<2Qg AO ioub le jour.
(tant, savez tous l'adresse de M. P..., notre ancien notaire? 11 faut que je le retrouve : c'est le seul homme auquel j'aie confiance.
M. Simon s'aperçut que mademoiselle de Prosny avait le cœur si plein de ses quatre-vingt mille francs que rien n'y avait plus de place; il se détourna avec dégoût, et quitta la maison de Sylvestre pour se rendre cbez M. de Bellestar.
Les inquiétudes de M. Simon, bien que très-réelles, n'étaient pas cependant complètement arrêtées. 11 avait bien quelque idée d'un duel possible entre de Prosny et le marquis; mais comme, par un hasard assez facile à comprendre au milieu des soins actifs qui avaient occupé les précédentes journées de M. Simon, il avait ignoré la visite de M. de Bellestar à Sylvestre, il ne pouvait s'imaginer comment ce duel avait pu arriver.
La lettre du marquis disait assez clairement qu'il aurait réparation d'une insulte reçue. Mais il y avait eu insulte le jour de la scène du 1" janvier, et peut-être le marquis ne parlait-il que d'une réparation à demander. D'autres fois, M. Simon craignait un parti désespéré de Sylvestre, un suicide, un départ.
Quoi qu'il en fût de toutes les suppositions qui se heurtaient dans la tête de M. Simon, il allait chez le marquis de Bellestar avec la résolution fort bien arrêtée de donner une leçon de politesse à ce monsieur; et, quoique notre avoué n'eût aucune envie de faire le coup d'épée pour une affaire de mariage, il ne se sentait nullement disposé à céder d'un pas aux impertinences qu'il prévoyait, fallût-il les suivre jusqu'au bois de Boulogne.
Il y avait môme des moments où, lorsqu'il pensait que M. de Bellestar pouvait s'être battu avec Sylvestre et pouvait l'avoir tué... il se sentait pris d'une rage belliqueuse, au point que, dans un de ces mouvements ae fureur interne auxquels il se livrait, il se laissa aller à dire tout haut :
— Biais si cela était airifi, je le tuerais coimne...
L'étonDement du eœher qoi flMDait le catxriolet de IL Simon arrêta la fin de Itedaaatioii, et f aroué, honteux de sa sortie, se fâcha contre Ir lenteur ivec laquelle on le conduisait.
Enfin M. Simon arriva ènes M. de Bellestar.
Le marcpiis était sorti de fort grand matin. La concordance de cette sortie matinale avec celle de Sylvestre ne laissait plus guère aucun doute à M. Simon sur la réalité du duel qu'il soupçonnait.
Sous le prétexte, facile à trouver pour un avoué, d*une affaire très-importante et qui exigeait la présence immédiate du marquis, M. Simon put faire toutes les questions posables pour savoir où il pourrait rencontrer son client; mais tien de ce qu'il apprit ne put l'en instruire, et les détails qu'on lui donna fiirent même de nature à lui faire croire qu'il s'était trompé.
En effet, M. de Bellestar était sorti avec deux de ses amis. C'était, à la vérité, le nombre voulu pour un duel.
Mais ces messieurs était partis en costume de chasse. Une voiture chargée de chiens et deux piqueurs les avaient suivis ; les fusils avaient été emportés; on devait aller chasser ches l'un de ces messieurs, mais personne ne savait chez lequd. Or, l'un possédait de très-beaux bois attenants à la forêt de Sénart, et l'autre une immense propriété aux environs de Hantes.
 supposer que les précautions eussent été prises pour cacher le heu du rendez-vous, de quel côté aller? M. Simon ne désespéra point cependant de retrouver les traces du marquis.
Voici comment il raisonna :
— Le marquis n'était pas homme à exposer ses chevaux à une route si longue par le temps affreux qu'il faisait; il les estimait trop pour cela. Il s'était donc probablement fait con-
m AV JOUR LB lOUK.
duire à la première poste de la route qu^il avait prise, et probablement aussi les cbefSuiL rentreraient dans la matiuée avec les cocbers. Alors il eonnaltnit Va route suivie par le marquis. C'était une beure ou deux à attendre.
Mais cette heure, ces deux keures, il fallait les occuper. Voici ce qu'en fit H. Simon, n alla au cbemin de fer de Rouen, pour savoir si par basard trois chasseurs, suivis de chiens et de piqueurs, ne se seraient point fait transporter, eux et leurs équipages, jusqu'à Mantes. On n'avait rien vu de pareil.
Du chemin de fer de Rouen il alla à celui d'Orléans. Là, il apprit que la partie de chasse n'était point un prétexte. On avait avait vu partir deux piqueurs et six chiens. Quant aux maîtres, on ne pouvait en répondre, on n'avait pas regardé le costume de tous les voyageurs. M. Simon insista, supplia pour savoir s'il n'avait pas été pris trois places sous un môme nom, et par ce môme convoi.
L'employé, fort occupé, rechignait à faire cette recherche, lorsqu'un de ses voisins, ouvrant le registre, dit tout haut :
— Trois places au nom de M. de Prosny... est-ce là votre aflkire?
C'était de beaucoup trop l'affiaire de M. Simon. Q ne s'enquit plus de savoir si M. de Bellestar était parti par cette voie, n s'informa de la destination de Sylvestre : il avait dû s'arrêter à Champrosay.
M. Simon voulait partir sur-le-champ; mais le premier convoi était direct; il fallait attendre trois quarts d'heure. C'était plus qu'il n'en Malt pour que les adversaires eussent le temps de s'égorger... M. Shnon ne réfléchissait pas qu'il y avait deux heures qu'ils étaient partis, et qu'à l'instant où il croyait encore possible de prévenir le combat, ce combat devait avoir eu lieu.
Les employés, en le voyant se démener sans rien dire, le prirent pour un fou. En effet, notre avoué allait du burm
où 1*0D prend les places jusqu'à la porte extérieure... A ce moment il voulait garder son cabriolet pour aller à Gham* prosay. Puis il s'arrêtait tout à coup en se disant que le chemin de fer le conduirait plus vite, malgré l'attente qu'il avait à subir. 11 revenait au bureau, il prenait une place; mais, la place prise, l'idée d'attendre le dévorait, et il calculait qu*eD crevant son cheval il arriverait peut-être quelques minutes plus tôt, et il retournait vers son cabriolet.
Là, il demandait au domestique ce qu'il fallait de temps pour faire la route. Le domestique ne^demandait pas plus de deux heures.
— Deux heures! deux heures! s'écriait M. Simon, le chemin de fer vaut mieux.
n regagnait encore le bureau.
Ce bon H. Simon avait si complètement perdu la tète dans ces allées et venues, que l'employé eut pitié de lui, et qu'à un troisième voyage à son bureau, où il demandait encore une place, il lui dit :
— Hais, monsieur, vous en avez déjà prix deux !
M. Simon s'aperçut de sa distraction, et comme il n'avait envie d'être la risée de personne, il répondit très-froidement au commis:
— Eh bien! monsieur, je prends tout le convoi si vous voulez le faire partir tout de suite.
La chose était impossible ; mais l'observation de l'employé eut pour résultat de donner avis à M. Simon de mettre un peu plus d'ordre dans ses réflexions.
Ce fut alors seulement que la pensée Im vint que de Prosny et probablement M. de Bellestar étant partis depuis deux heures, il n'arriverait jamais, quelque hâte qu'il pût y mettre, que pour apprendre l'issue de la rencontre.
Dans cette conjoncture, et pour ne pas laisser sa femme dans une anxiété cruelle sur sa propre absence, il lui écrivit le peut billet suivant :
« J'ai trouvé la trace de de Prosny ; je pars à riostant pour Corbeil, j'espère vous le ramener ce soir sain et sauf. »
M. Simon n'avait pas voulu parler du duel ; mais il ne s'était pas aperçu que le dernier mot de son billet, où il promettait de ramener Sylvestre sain et *at//, impliquait l'idée d'un danger. U envoya ce billet par son cocher, et se mit à attendre l'heure de son départ. Le supplice dura trente-cinq minutes d'attente ! on vous coupe ime jambe bien plus vite, c'est moins douloureux.
Que de malédictions M. Simon jeta durant ce temps sur la mauvaise organisation des chemins de fer qui n'ont point de locomotives à volonté, comme sont les coucous de la place Louis XV.
Puis, quand il partit, le convoi ne marchait pas ; cette prétendue vitesse des chemins de fer n'était qu'un leurre stupide ; et nas un moyen de crier au chauffeur d'aller plus vite, comme on fait à un postillon ! Quelle misère ! Et tout à coup voilà que, pendant que le convoi vole, un autre convoi le croise ; qui sait si de Prosny n'y est pas, revenant à Paris, vainqueur ou blessé?
Est-il au monde quelque chose de plus stupide que ces
machines qui courent sans qu'on puisse avoir même le temps
de reconnaître les gens qu'on cherche et qu'on peut rencon-
• trer, et en outre, impossible d'arrêter, de descendre, ou de
dire au cocher de tourner bride.
Et puis... et puis... et puis...
Je vous jure que jamais les inconvénients du chemin de fer n'ont été si bien supputés et analysés qu'ils le furent par M. Simon durant les quarante-cinq minutes qu'il mit pour arriver à Champrosay.
Enûnil arriva, et apprit aisément le débarquement de trois jeunes gens et celui des piqueurs. Quant à M. de Bellestar et à ses amis, on n'en avait aucune idée.
Notre avoué pensa qu'ils avaient dû venir de leur côté dans
h voiture du marquis. Les piqueurs s'étaient arrêtés dans un cabaret du village, cela ne faisait pas de doute ; M. Simon les explora tous. Les braves gens étaient entrés dans celui qui est à la sortie du viUage, et ils y étaient demeurés deux heures.
M. Simon s'informa au cabaretier de ce qu'ils avaient pu de* tenir. Gelui-ci lui apprit ce qu'il savait de l'arrivée et du départ des piqueurs. D'après ce qu'ils avaient dit entre eux» ib avaient rendez-vous avec les piqueurs du comte de B...» propriétaire dn château, à la Patte-d'Oie, et on devait se mettre en chasse, avaient-ils dit, quand l'afTaire serait faite.
n y a des mots qui deviennent affreux dans certaines circonstances. M. Simon ne comprit que trop ce que voulait dire ce mot : « Quand l'affaire sera faite, » et il lui sembla qu'il sentait le spadassin et le boucher.
11 demanda un homme pour le conduire au rendez-vous.
Cette marche fut cruelle pour notre avoué. A chaque instant il s'arrêtait.
Au plus petit bruit lointain qui venait à son oreille, il croyait entendre l'aboiement des chiens ouïes appels du cor«
— S'ils chassent, se disait-il, c'est qu'ils l'ont tué... On l'aura jeté dans un coin, abandonné dans une cabane!... et ces messieurs auront passé à un autre exercice. Oh! cet infime Bellestar était bien sûr de sa force et de son adresse, lorsqu'il arrangeait insolemment une partie de chasse à la suite de ce duel où il était bien sûr de triompher d'un pau^ Tre garçon qui n'avait jamais de sa vie touché épée ou pis* tolet.
Quand ces idées venaient à M. Simon, il reprenait sa marche avec une rapidité, une action qui stupéfiaient le paysan qui le guidait.
Enfin ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la Patte-d'Oio; M. Simon n'entendait plus, n'écoutait plus, lorsque tout à coup scn çtwÀQ. îs."r''»*e et s'écrie :
— Ah!pour le coup, la voilà, lâchasse!
En effet, au loin... bien au loin... on entendait les cris d'une meute, tantôt perdus dans l'espace, tantôt apportés par une rafale, et passant dans l'air comme des dameun plaintives et désolées.
M. Simon fut saisi d*un horrible tremblement; il fut obligé
de s'appuyer contre un arbre, n semblait que ces bruits kxinf
tains lui eussent apporté la certitude de la mort de Sylvestre,
Alors, dans unmouvement désespéré, il prit son ehapeau,
le Jeta à terre, et se mit à crier en levant les mains au dél :
— Oh! pauvre enfant! pauvre en&nt!
Les bruits de la chasse s'approchèrent, et tandis que la voix des chiens venait dans une direction, on entendit d'un autre côté le galop de quelques chevaux.
— En voilà, dit le paysan, qui coupent par l'allée du Roi. M. Simon s'imaginait qu'il allait voir paraître M. de Belles-
tar, et comme madame Simon s'était écriée dans son cœur, en voyant Sabine : Mais si j'étais sa mère, je ne la laisserais pas soufiErir ainsi, de même M. Simon se dit tout bas : Hais si j'étais le père de Sylvestre, je tuerais cet homme d'un coup de fusil, et ce serait bien fait.
Les chasseurs s'approchèrent, il s'avança pour les arrêter; Us étaient trois, et M. de Bellestar n'y était pas.
Ils passèrent comme l'éclair, sans que H. Simon, trompé dans son attente, eût la pensée de les arrêter pour s'info^ mer du marquis. 11 restait immobile et incertain de l'endroit vers lequel il devait se diriger, lorsqu'il vit passer un piqueur qui courait à toute bride du côté de Gorbeil. Il l'appela, mais celui-ci ne daigna pas lui répondre.
M. Simon ne savait de quel côté tourner, lorsqu'il entendit rire aux éclats à côté de lui dans une petite allée sombre. C'étaient une belle amazone et un gracieux cavalier.
— Gomment, lui disait l'amazone en riant... tout à ftût emporté ?.,.
ktl JOOâ LB JOUR. M
— n n'y en a plus... reprit le cavalier.
r- Un si beau nez! fit l'imazone en reprenant son rire fou.
— Traversé, décbiré, brisé par la balle du clerc d'avoué, fit le jeune homme en riant encore plus fort...
— Quoi!... s'écria M. Simon en s'élançant, et Sylvestre?... Le monsieur jeta un regard fort peu gracieux sur Timpor-
tun qui venait interrompre un entretien probablement convenu de longue main avec le hasard.
— Que voulez-vous, monsieur? lui dit-il.
-* Savoir ce qu'est devenu radveisatoe de M. de Belles-
Hur...
— Ma foi, monsieur, fit le cavalier, adressex-vous...
— Allons, dit la dame tout bas, un peu d'humanité. . . Voyez cette tête efllEirée, ce doit être le père. Monsieur, ajouta-t-elle en s'adressant à H. Simon, votre fils est un brave. .. et H. de Bellestar est camard pour le reste de ses jours.
^ Bt vous ne pourries m'apprendre où je pourrais trouver ce jeune homme?...
— J'ai entendu dire quH était retourné à Paris.
M. Simon salua, et la dame, en s'éloignant, le regarda avec un petit regard très^^gulier, et dit à son cavalier :
-<* Si) comme vous le dites, le jeune homme est très-beau, madame sa mère n'a pas tenu parole & monsieur son père : voyez donc la drôle de figure 1
Le cavalier était le témom et l'intime de M. de Bellestar; et la belle dame, ime jeune lionne que le marquis avait chèrement enlevée au plus riche banquier de la Hollande.
M. Simon, heureux, ravi et inquiet tout à la fois, reprit une heure après le chemin de Paris.
IH AU JOUR ht JOUR.
1 janTisr 1844.
Hier, à cinq heures du soir, le salon de M. Simon était éclairé comme le jour où cette histoire a commencé ; la salle à manger était prête pour un dîner assez nombreux.
M. Simon était au coin de son feu, tisonnant, selon son habitude, et de temps en temps regardant la pendule, dont l'aiguille ne marchait pas sans doute assez vite au gré de son impatience.
De Tautre côté de la cheminée, Sabine était assise dans un vaste fauteuil. Ce n'était plus la jeune fille du premier jour, la jeune fille au regard hautain, au sourire dédaigneux, portant haut sa beauté, et ne cherchant point à déguiser l'ennui qu'elle éprouvait; c'était une enfant pâle et faible, affaissée sur elle-même, avec im doux sourire aux lèvres, le regard vague et cependant radieux, absorbée dans une pensée qui ne laissait plus de place à l'ennui.
Quant à madame Simon, elle allait et venait comme au premier jour, arrangeant, ordonnant, faisant sa maison belle et parée.
De temps en temps, et comme le premier jour, elle s'arrêtait pour regarder Sabine; mais ce n'était pas ce regard inquiet et mécontent avec lequel elle avait accueilli ce jour-là les acclamations de sa pupille; c'était un regard tout plein d'une joie sereine, qui se complaisait à voir la joie douce et cahne de ce cœur qui avait tant souffert. Alors elle s'approchait lentement de Sabine et déposait un baiser sur son
front. La jeune fille relevait les yeux, souriant à sa tutrice avec un doux mouvement de tête.
M. Simon regardait cela du coin de l'œil; sa femme allait à lui, lui prenait la main en lui envoyant à son tour uu soulire qui voulait dire : « merci, » et tous trois reprenaient leur silence et leur heureuse rêverie.
Cependant rheure se passait, et les convives arrivèrent bientôt; quelques jeunes filles, dont n'était point mademoiselle Âurélie de S..., quelques amis sérieux, parmi lesquels le bon docteur dont je vous ai parlé.
On parlait bas, on se faisait de petits signes d'intelligence ; chacun semblait dans la confidence d'un bonheur dont chacun semblait vouloir réserver la surprise aux autres.
Six heures sonnèrent; et à ce moment, Sabine, à son tour^ regarda la pendule, et il se glissa une sorte d'inquiétude parmi tout ce monde. Ge fut alors que madame Simon prit son mari à part et lui dit :
— Es-tu sûr que ta lettre soit arrivée à Sylvestre?
— Allons, repartit M. Simon en s'adressant au docteur qui s'était approché, voilà ma femme qui va me faire une querelle et me prendre pour un imbécile, parce que notre grand vainqueur est en retard d'une demi-minute.
Tu sais très-bien, continua M. Simon en s'adressant à sa femme, qu'à supposer qu'il n*y ait pas eu un obstacle gros comme im brin de paille, qu'à supposer qu'il n'y ait pas eu un retard d'une seconde dans les allées et venues de nos jeunes gens, Sylvestre ne peut être ici qu'à six heures, au plus t6t.
Madame Simon ne put retenir un petit mouvement d'im* patience ; elle avait tellement peur de voir gâter par le plus petit accident un bonheur si difficilement acheté, qu'elle ne put s'empêcher de dire à son mari :
— > Le mieux était d'aller le chercher toi-même,
— le vous en fais juge, dit monsieur Simon au docteur :
D..., Fim des témoins de Sylvestre, est venu ce matbi, m^p^ portant une lettre de de Prosny; la lettre la plus extrayagante, où il disait qu'il était prêt à se tuer pour le bonheur de Sabine; enfin la lettre d'un fou. D..., après m'aToir raconté le détail du combat de notre jeune hMume avec le marquis, m'apprend que Sylvestre est demeuré à Gorbeil, et quH y attend mes ordres, n est certain que je pouvais partir avec D... ; mais, je l'avoue, j'avais encore le corps, et la tète, et les jambes brisés de mes courses d'bier; d'ailleuis, D... est un charmant garçon qui aime beaucoup Sylvestre: je lui dis qu'il jRaut qu'il me le ramène aujourd'hui même, et je lui donne un mot h cet effet.
C'est précisément ce qui m'alarme, dit madame Simon ; cpie lui as-tu écrit?
««- Je lui ai écrit ce que je devais lui écrii«.
^ Imaginei*vous, docteur, dit madame Simon, que voilà plus de six heures qu'il ne veut pas me dire ce que contenait ce malheureux billet. Oh ! quand il s'en mêle, il est insupportable.
Le docteur se prit à rire, et dit à Tavoué :
— Mon cher ami, prenes-y garde : la curiosité est un cas de maladie, et votre discrétion peut vous coûter des frais de iriiltes.
— Allons, docteur, dit madame Simon, ne plaisantes pas; voyez comme Sabme semble déjà inquiète et attristée.
— Bon, bon, dit le docteur, elle a la main dans la pod» de sa robe; dans la poche de sa robe il y a la lettre de Syl* vestre; ne pouvant la relire devant tout le monde, elle la touche; c'est comme un avare qui s'assure de la présence de son trésor; et si vous la regardez bien, vous devez voir que «es yeux, ses lèvres, son front, tout son être dit tout bas :
— N'est-ce pas, mon Dieu, qu'il m'aime?
— Je souhaite, dit madame Simon, que tout cela ne tourne pas encore une fois en larmes et en désespoir. Et pourquoi
AU JOUR LE JOUR. Wi
eeh? pour un mot maladroit ou mal compris; car il ne Teut pas dire ce qu'il a écrit.
M. Simon prit la main de sa femme, et lui dit : "^ — Allons, voilà le docteur qui va s'alarmer pour tout de bon de ton état. Puisque tu le veux savoir absolument, voici ee que J'ai écrit à Sylvestre ; ce n'est ni long, ni éloquent, mais c'est péremptoire.
Mon billet renfermait ces quatre mots :
« Venez donc, malheureux! venez donc. »
•^ Et puis? dit madame Simon d'un air stupéfidt
— Bt puis?
— (Comment! reprit madame Simon, pas autre chose t
— Pas autre chose de ma main, reprit M. Shnon; seulement j'ai glissé sous le pli de ma lettre la lettre de Sabine que le marquis a eu soin de me renvoyer, et j'ai remis à D. . . la lettre elle-même de H. de Bellestar, pour qu'il la montrât & Sylvestre. Si après tout cela il ne vient pas, c'est qu'il est perdu ou mort.
Ce dernier mot, bien que prononcé à voix basse, arriva Jusqu'à l'oreille de Sabine, qui tressaillit et regarda avec anxiété le petit groupe, où elle comprenait qu'on venait nécessairement de parler d'elle.
Madame Simon vit ce mouvement et voulut aller vers sa pupille; le docteur la retint en lui disant tout bas :
— Point de ces enfantillages ; il n'y a rien qui alarme les gens comme de vouloir les rassurer. Seulement il y a eu dans tout ceci une chose fort mal faite. Puisque le grand vainqueur ne pouvait arriver qu'à six heures, il fallait dire qu'il ne pouvait arriver qu'à neuf.
— Oh! dit M. Simon, empêchez donc les femmes de dire ce qu'elles ont sur la langue. La faute en est à moi qui ai eu le malheur de calculer devant madame combien il fallait de minutes à D. . . pour aller de chez moi à l'embarcadère du
ehemin de fer, combien de temps pour aller de Paris à Gorbeil, combien de temps pour lire les lettres, combien de temps pour aller de Gorbeil à Paris, et du Jardin-des-Plantes ici. Tout cela nous menait juste à six heures, à la'condition, comme je vous le disais, que le cheval du cabriolet aura marché comme 8*il avait été amoureux, et qu'il n'y aura pas eu un omnibus qui aura barré le chemin pendant quinze minutes; à la condition, par conséquent, que D... aura pu prendre le premier convoi; à la condition enfin... que sais-je, moi?... Et voilà ma femme qui, dans Tenthousiasme de sa joie, va dire à Sabine que Sylvestre sera ici à six heures, conune si c'était une chose aussi certaine qu'il est certain que H. de Bellestara le nez cassé! Heureusement que Sabine est plus sage qu'elle, et qu'elle m'a parfaitement compris, lorsque je lui ai dit tous les obstacles qui pouvaient empêcher Sylvestre d'arriver à une heure dite.
— Cest égal, fit le docteur, ce n'est pas heureux; il fallait qu'il fût impossible qu'il arrivât. Les amoureux ne tiennent pas compte des obstacles qui vous arrêtent, ils ne tiennent compte que des obstacles que l'on surmonte; enfin le mal est fait, et comme il ne faut pas l'aggraver, il ne faut pas avoir l'air d'attendre une arrivée possible. Faites servir votre dîner, je me charge de dire à Sabine que Sylvestre ne peut être ici avant deux heures.
Madame Simon quitta le salon pour donner Tordre de ser* vir .et le docteur s'approcha de sa belle malade.
Sabine ne lui demanda pas de vive voix ce qui venait de se passer entre lui, son tuteur et sa tutrice, mais le docteur s'empressa de répondre à la question que lui faisaient les yeux inquiets de la pauvre enfant.
Plus d'une fois Sabine sourit au récit plaisant que fit le docteur de la querelle de l'avoué et de sa femme, et quand il eut fini, elle lui répondit doucement :
— Us sont si bons ! et tous aussi, docteur, et tout le monde! Àh! qu'on est heureux d'être heureux! Vous le Toyez, tout est beau, tout charme et tout plait ! On annonça que le dîner était servi. . Le docteur prit le bras de Sabine et se plaça à côté d'elle ; cette place ne lui avait pas été destinée, et comme madame Simon allait désigner celle qui était à sa droite, un signe imperceptible du médecin lui apprit qu'il voulait rester près de la jeune fille.
C'était dire à madame Simon qu'il croyait sa présence et fion entretien nécessaires à la malade, et cette petite précau* tion alarma madame Simon.
Un nouveau ôgne du docteur l'avertit de ne point regarder sa puiôlle avec l'air d'mquiétude qui se peignait sur son visage, et le diner commença.
Le docteur se mit à causer avec Sabine, lui ordonnant de manger, le lui défendant a sitôt, la taquinant de mille foçons pour la distraire de l'agitation inquiète qui commençait à s'emparer d'elle, n lui parlait sans cesse, appelant ses regards sur tous les objets qui se trouvaient sur la table; mais il ne pouvait parvenir qu'à grand'peine à les détacher d'une pendule placée en foce d'elle, et sur laquelle Sabine suivait l'heure avec une avide constance.
Déjà tout le monde avait remarqué les efforts inutiles de Sabine pour répondre à la gaité forcée du médecin. Déjà on avait observé quelques légers tressaillements nerveux, quelques sourires contractés, quelques exclamations sourdement échappées. L'œil de Sabine se voilait, la respiration devenait oppressée et haletante, lorsque tout à coup voilà un coup de sonnette qui éclate, on entend une première porte s'ouvrir et se refermer.
Par un mouvement spontané, tout le monde se lève, excepté Sabine et le docteur ; une seconde porte s'ouvre, c'est Sylvestre et son ami qui entrent.
3t0 AO JOUR LE JOUR.
Toutes les voix poussent un cri de joie, toutes les mains se tendent vers le nouveau venu, et lorsque tous les yeux se tournent vers Sabine pour lui dire :
— Enfin le voilà !
on voit la pauvre enfant renversée sur sa chaise, pAle et inanimée, et le docteur coupant impitoyablement, avecnn couteau de table, ceintures, cordons, etc., etc.
•^ Ce n'est rien ! ce n'est rien ! criait le docteur ; de l'air seulement et de l'eau fraîche.
Sylvestre veut se précipiter vers Sabine, mais madame Simon le prévient.
On s'empresse autour de la jeune fille, on l'emporte dans le salon, sans que Sylvestre puisse s'en approcher, sans qu'il puisse l'apercevoir par-dessus le rempart d'amis ofOdeui qui sont venus à son secours.
On dépose Sabine sur ce môme divan où quelques jours avant Sylvestre avait été déposé, lui frappé d'un coup af* freux, elle atteinte d'un bonheur trop attendu.
Madame Simon, le docteur et quelques femmes restèrent prés de Sabine, et tout le monde rentra dans la salle à man* ger.
Les uns sont debout, avec leur serviette sur le bras; les autres tiennent encore leur feurchette chargée du morceau qu'ils n'ont pas eu le temps de porter à leur bouche ; on parle, on s'appelle, on s'alarme.
Bnfln on s'adresse à Sylvestre, on lui demande pourqud il n'est pas arrivé plus tùt ; mais Sylvestre, la tète perdue, l'ordlle collée à la porte qui sépare la salle à manger du salon, ne répond rien, parce qu'il n'entend rien.
Alors on s'adresse à Tami qui l'a accompagné, et au mo* ment où il allait commencer le récit de leur voyage, la porte du salon s'ouvre, et madame Simon, passant seulemeat la l6te,ditft€Aitbas:
— EUe va mieux.
\C JOUÏl LE JOL'R. SU
— A-t-elle tout à fait repris connaissance ? lui dit son mari.
— Certainement, car lorsqu'elle a ouvert les yeux et qu^elle m'a regardée, je lui ai dit : D est ici; et elle m'a répondu avec un doux sourire qui prouvait bien qu'elle avait repris toute sa connaissance, elle m'a répondu :
— Je l'ai vu.
Nais elle est encore si faible que le docteur défend que personne, personne^ entre dans le salon.
Le second personne fut adressé directement fc Sylvestre, qui prit la main de madame Simon , et la porta à ses lèvres.
A ce moment, il sembla qu'on le remarquait pour la pre* mière fois, car madame Simon, se reculant ùê M, s'éciia en regardant aussi M. D...I
«-^-Ohfmoa Dieu, dans quel état les voDàtooi les deux !
En effet, ils étaient couverts de boue et dans un désordre effroyable.
— Parbleu ! s'écria D. . . d'un ton joyeux, ii tous voue étee imaginé jusqu'à présent que dix lieues faites à tnnc étAet sur d'aflOreux bidets de poste, à travers la boue et la pluie, i«ndent un homme présentable pour le bal, vous devea perdre, en nous voyant, cette opinion.
«*- Gomment! c'est ainsi que voua êtes venus t dit-on de tous côtés.
«- Ah t pon s'en est fallu, reprit D..., que nous ne soyons partis à pied, n voulait partir, partir, partir... il n'avait que ce inot*]à à la bouche. J'avais beau lui expliquer comment nous arriverions plus vite en attendant le convoi, en louant une voiture, il n'entendait rien. Tout ce que j*ai pu gagner, c'est le malheureux bidet de psste, et encore estK» parce que nous passions devant l'établiaiement, et qu'on n'a de^ mandé que deux minutes pour seller les chevaux. Bt puis,
une fois partis, c'était un train, un train Je déclare que,
l'année prochaîne le me &is lockey pour les eourses te Gbampdelbnl
A ce moment, la voix du docteur appela madame Simon ; elle alla yers sa pupille, qui entendait sans doute la Toix du narrateur, et qui lui dit :
— Eh bien! que disent-ils? qu'est-il arrivé ?
Madame Simon lui raconta ce que venait de dire M. D..... qui, pendant ce temps, continuait son récit dans la salle à manger, et U fallut que madame Simon allât du chevet de sa malade jusques auprès de M. D... pour écouter ce qu'il disait et le rapporter à Sabine.
La belle malade voulait tout savoir, et les disputes avec les postillons, et la selle qui avait tourne à Ëssonnes, et le che* val de Sylvestre qui était tombé à la Cour de France, et H. D.... qui était tombé de cheval à Juvisy , et les deux jeunes gens renfourchant intrépidement leur rosse, reprenant leur galop enragé , cahnant les fureurs des postillons à force d'argent, et arrivant à la dernière poste après avoir jeté à un garçon d'écurie leur dernière pièce de cent sous.
Les voilà donc bien empêchés, et ils n'eussent pu continuer leur route, si la montre de M. D... n'avait pas répondu du paiement des chevaux pris, etc., etc.
Gomme nou^ l'avons dit, à mesure que l'ami de Sylvestre racontait toutes ces circonstances avec cet esprit familier que donne la Joie qu'on éprouve et le plaisir avec lequel on est écouté, madame Simon allait et venait, rapportant à chaque fois une bribe de ce récit à Sabine, qui l'écoutait avec avi* dite, reportant du côté de Sylvestre les mots échappés au bonheur de Sabine; messagère du bonheur de ces deux cœurs heureux qu'elle aimait, et que le docteur s'obstinait à ne pas mettre encore en présence.
Bientôt l'ordre fut donné que l'on eût à se remettre à table, et madame Simon annonça que, dès que le désordre de la toilette de Sabine serait réparé, elle viendrait reprendre sa place parmi les convives.
Par une prescription secrète de madame Simon, la place de
Sylvestre fut marquée assez loin de celle de la malade, coutrairement à l'avis du docteur; elle ne voulait pas qu'ils pussent se parler de manière àn'ôtre entendus deper- Bonne. ":
Madame Simon avait invoqué le décorum, mais au fond elle savait bien qu'elle leur sauvait à tous deux un embarras cruel. Quand on a tout à se dire, il vaut mieux ne pouvoir se dire rien que d'essayer d'un mot et de le voir aussilCt arrêté par les regards curieux dont on est entourés.
Quelques minutes après que le dîner eut repris son cours, Sabiae rentra, toujours appuyée sur le bras de son médecic. Au moment où elle passa près de Sylvestre qui s'était levé et qui voulut parler à Sabine, le docteur le repoussa doucement de la main, en lui disant :
— Très-bien, très-bien, jeune homme, nous parlerons de cela plus tard.
Le diner continua.
Sabine et Sylvestre se regardaient à peine, et se voyaient toujours. Us ne se disaient rien, et ils s'entendaient tous deux. La joie était franche, animée, bruyante. Sabme riait avec le docteur, Sylvestre écoutait complaisamment les plaisanteries de M. Simon, auxquelles il ne comprenait rien du tout.
EnlEui le dernier service du dîner arriva, et avec ce dernier service, un énorme g&teau sur un immense plat : car, j'ai oublié de vous le dire, c*était hier la fête des Rois, et l'on devait tirer les Rois chez M. Simon.
Lorsqu'on procéda à cette auguste opération, les conversations, éparpillées autour de la table, se concentrèrent toutes sur le magnifique gâteau.
Qui aura la fève?
Chacun la demande, chacun l'espère, chacun &it de magnifiques promesses, si la royauté loi échoit, comme s'il s'agissait d'une véritable royauté.
Bnlîn les parts sont distribuées, et, à un signal donné, ehacun se met en quête d'éplucher le morceau qu'il a reçu, pour découvrir la fève royale.
' Mais personne ne Ta, personne ne la trouve, et Ton con. mence déjà à accuser quelques-uns des grands prometteurs de la réunion de l'avoir soustraite pour ne pas tenir leur parole, lorsqu'une voix douce et faible dit tout bas :
— C'est moi qui l'ai.
Était-ce le hasard? était-ce le désir de madame' Simou qui avait destiné cette préférence à sa pupillel toujours est-il que c'était Sabine qui avait la fève. Et tout aussitôt voilà que, selon l'intimité des gens qui parlaient, voilà mille cris qui s'élèvent tout autour de la table, disant :
^ C'est Sabine! c'est mademoiselle Durandt vive Sabine! vive mademoiselle Durand!
Et tous ensemble : — Vive la reine!
Puis tout à coup M. Simon s'écrie de sa voix d'audience la plus sonore, quand il s'agit de dominer le murmure d'un nombreux auditoire t
^ Mais à cette reine il faut un roi!
^ Un roi! un roi! cria*tK>n de tous côtés.
Et de tous côtés ausn on se poussa du coude, et de touiS côtés aussi les regards coururent de Sabine à Sylvestre, de Sylvestre à Sabine.
La jeune fille les vit et les eosq^t ! elle baissa les yeux et une subite rougeur lui monta au visage.
Sylvestre tenait aussi les yeux baissés sur em asâettâ, Sabine n'osait ni parler ni regarder. y*
Elle ne se sentait pas de force d'obéir à cette désignation faite par tous, et qu'avant tous avait déjà faite son cœur.... N'était-ce pas jeter l'aveu de son amour aux yeux de vingt curieux? elle hésitait*
Enfin elle aitendit le silence qui se faisait autour d'elle; et prenant la fi^ve dans sa main tremblante, elle se leva douce-
ment, elle la tendit & Sylvestre en lui disant d'une voix presque éteinte :
— Voulez-vous être mtp ?oi?
Les cris, les bravos, les trépignements couvrirent la réponse de Sylvestre, qui poussa le docteur de côté, et se jeta à genoux devant Sabine.
M. Simon courut les embrasser, et madame Simon aussi, et tout le monde aussi, et...
Et c^est ainsi que finit cette histoire, commencée au ter tefllon de Tannée dernière, et achevée le jour des Rois de la présente année 1844.
Mille amitiés.
P. S. J'espère, mon cher Armand, que vous ne manquerez . pas à la noce; c'est le samedi 10 lévrier oulls se marientà VégUse Saint-Vinoentde PauL
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TABLB
niEMiftU PAftTIB i
"Dans la irnit 22
Le joar de Noël 2G
Lettre volée 77
Suite de la lettre vel6e 90
Suite de la lettre volée 95
^Deuxième lettre volée 119
Troisième lettre volée.. . . ^ 124
DEUXIEME PABTIB 162
Idylle sur la nuit 183
Rédt 115
Correspondance 284
fllf DE LA TABLB: