LG MAITRE DU CHATEAU
Le château de la Viguerie est situé à deux ou trois lieues aa-dessus de Rouen, à min^ôte de cette suite continue de collines qui bordent la Seine d'une ligne parallèle au fleuve. Le plus souvent, le versant de cette longue chaîne descend doucement iusqu'àla rive en s'ondulant comme un vaste falbala de verdure. Quelquefois, cependant, la colline se dirige vivement vers la Seine comme pour Tarrôter ; mais elle se brise tout à coup à son bord, droite comme un mur et façonnée par le temps en mille figures diverses. Beaucoup de ces grandes anfractuosités affectent des formes bizarres : les unes ressemblent à des ruines de vieux châteaux ; d'autres, rongées par la base et amenuisées presque jusqu'à leur sommet, sont comme des figures de géant coiffées d'un vaste turban; d'autres encore se dressent comme des tours ron des et colossales.
in plein soleil du midiy ces roches blanches ont un reflet triste et monotone ; mais quand le crépuscule et la brume du soir les enveloppent, elles prennent l'aspect de monuments formidables et magnifiques. On dirait que c'est une de ces villes monstrueuses nées des rêves fantastiques de Wartins.
le château dont je parie est sur la rive droite, au som-
met d'uQ de ces profonds et vastes plis dont le fond est tapissé de riches prairies abritées par de grands bois qui s'aèrent sur leun hanchas arrondies. Le parc «'étend da cULteau jusqu'au fleuve, et 0'enest.séparé que par lackanssée qui court le long de la rive. Un saut-de-loup sert de clôture en cet endroit, et le parc communique à la route d'abord par une petite porte en pont-levis, qu'on ne peut abai»ser que de Fintérieur et qui est posée à un angle du parc, et en outre par une. magnifique grille ouvrant sur un pont ^n pierre assez large pour que les voitures puissent y passer.
C'était un dimanche de Tété 1840 ; il était à peu près huit heures du malin, lorsqu'un homme de quarante-cinq ans ( nviron quitta le i^ ord de la Seine et se dirigea vers le petit oont-levis, qui était baissé à ce moment. Cet homme était <'hargé de tout l'attirail d'un pécheur à la hgoe, et le sac en filet qu'il tenait à la main prouvait qu'il n'avait pas perdu son temps. II avait déjà traversé la route et allait poser le pied sur le petit pont pour rentrer dans le parc , lorsqu'il oiUendit te bruit d'une voiture mMiéafrand traia par quatre clievaux. de poste, llkrtre individa, jpar cet instinct machinal lie curiosité <|ui, dans la solitude de la campagne, s'attache H la moindre renoonAre, voulut voir qui vofageait avec cette inagaifique jcapidilé ; mais avant d'anriver jusque kû, la voi- Uire s'arrêta devsant la grille, où les daquamants du fenet (lu postillon ametièrent bieat6t «m jaidinier qui ouvrit, et la voiture entra dans le parc et se dirigea vers ie diftteaa. U liécheur, qui était resté à examiner oeOn pompeuse arrivée, était encore sur le pont-ievis à se gratter le front pour ta* cherdd deviner à qui povLvait appartenir le riche équipage qui ^Umi ches lui, loraqu'ime seconde voiture de poste, mdns brillante que la première, parut «uoore à VetJitémtà de la chaussée, arriva de même jusqu'à la grille et pénétra immédiatement dans le parc.
Un petit moment d'humeur se manifesta sur le visage du i/)cheur, et ii v^oait de fermer avec une certaine vivacité le patit pont'levis qui lui avait sm'vi d'issiie, lorsqu'une troi- ^'lème voiture, qu'il n'avait point aperçue au loin dans les Ilots û» poussière soulevés par les deux autres, entra encore lians la grande allée et passa devant lui avec une fouoreiante rapidité. Celle-ci n'était qu'un tilbury condvt par
LJSS PRÉTBIIDIIS. $
«a i«ane lioninie de dix«-]Miiftà viogtam^'etaccoBipagiiéptt
un grooB smesL peu à ta mode.
La grille s'était refermée, <et le jardinier T^oimiait à aoa (^iivzage, ionqne note pécheur passa devant lui.
— Salut, nniieiear, Uiidit ifOiliamne<c'était le nom da jurdinier) ; il pandt ifue la pécbe a été teone «ce natiii?
— Ah çà ! pourquoi dévaaiee4u ainsi née rbedodendrone et mes kalmiast <dàt le pécheur; inralàdéjà une chacretée de flenisB f|ue tu as coupées depuis ce matin.
— Dame ^ moDsieur, it le janiînier a?ec oe souiîre moqaeur d'un homme qui est le maître dans son ménage, et qui parle à vm faonmie qui n'etil que le 1rés4iiaac!)le serviteur dans le Bien; dame, andame m^ Ofdomé liier de garnir kos les yaaes et de Tenoureier tontes les jardiaièies; car M parait quH y aura grand monde aoijounfffauiata chàleaa : moïKieur doit lûefi le savoir.
le monsieur doit bieu le rnsoÊbr woidail dire trés^daiiement : « Quoique monsieur n'en sache rien,« et la réponse de M. Ménier ne fit que oonfinner cette sigpûicalion, car il répliqua:
— Oui, oui, le dunanche j'aime à loir quelques pècsonnes, quoique je trouve tiéspinutiie de dévaster aiiùi les parterres pour fleurk le salon ; le salon dHine campagne, c^est le jardia. ibis ma femme ainm cela, et poor «B }oiir il n*y paraita pas.
-^fiame, mcmslear, reprit k |ardinier^ madame m'aordeané de renniTeler les ûeurs Ims les matiH pendant [^asi^BS jours, -et il na faudra pas que ça dune une aemaine peur que tout 7 pafse.
M. Ménier ne r^^KMidit pas, et, après awir jeté un vegaM derc^ireteoriateouettede fleufs a)«9)éQs, et ainoirieféee regaid jusqu'au ciel, oomme peur le preadie à témsin de sa Tion-complicité dans ce gaspillage barjaaie, U regagna lenlemeiit le château, tandis <que le javdini» murmurait entre SCS dents :
— S'il prenait fantaisie à madame de lui faire couper un doigt pour le mettre dans un vase du Japon, Je «rois qu'il se laisserait faire sans mot dire*
M. if^iier amva tout pensif jiiflqtt'aax aboids des eoaimuns; il eiaaaina, en ks tmrrarsant, les voitures JUNiveUe-
4 LES prétendus;
ment arrivées, et qu'on remisait après les avoir déchargées d'assez nombreux paquets, pour lui prouver que ceux à qui elles appartenaient comptaient faire chez lui un long séjour. Cependant cet examen parut lui apporter quelque consolation. Il sourit d'un air de satisfaction à Taspect de la calèche modeste, sût le panneau de laquelle était peinte une couronne de comte ayec cette devisa : fy vais.
— Bien, bien, murmura tout bas M. Ménier.
Le tilbury n'avait aucun signe distinctif , mais le châtelain reconnut le vieux groom qui le dételait, car il lui dit d'un air de bonhomie :
— Ah ! Victor est ici ; tant mieux, j'en suis charmé.
Ce ne fut que lorsqu'il arriva devant le splendide coupé qui était entré le premier dans le chàteau> que M. Ménier prit un air mécontent, tandis que le domestique qui s'occupait de cette voiture, trompé par la blouse de toile grise et les souliers ferrés du châtelain, lui criait en le regardant par-dessus l'épaule :
— Hé ! Jean de la Ligne, aidez-moi donc un peu à descendre cette malle.
M. Ménier se retourna vers un palefrenier, qui lui appartenait, et lui dit le plus froidement du monde :
— Jean de l'Etrille, va-t'en prévenir M. le marquis du Luc que son valet de chambre a besoin de quelqu'un pour porter ses paquets.
Le palefrenier s'était avancé la casquette à la main, et cette marque de respect avait averti suffisamment le valet de chambre de sa gaucherie. Celui-ci se confondit en excuses vis-à-vis de M. Ménier; mais le coup. avait porté, et notre pécheur^ qui n'était point du tout disposé en faveur (Ij M. le marquis du Luc, se promit de contre-carrer ses projets parce que le valet de chambre du marquis lui avait trouvti la tournure d'un malotru.
Pour bien faire connaître M. Ménier à nos lecteurs, nous allons le suivre pas à pas dans ses diverses visites.