LA MAITRESSE DU CHATEAU ET LES VISITEURS
Il quitta la cour, entra dans la cuisine, et d'un air asseï mécontent, il jeta son lilet sur la table en disant :
— Tiens, Catherine, voilà tout ce que j*ai pu attraper aujourd'hui.
— Catherine était une grande fille d'une trentaine d'années, riche en vermillon, en beaux cheveux noirs et en dents blanches, large d'épaules, bien campée sur ses hanches.
— Quoique cuisinière, elle était luisante et propre comme une femme de chambre ; mais sa vertu était encore plus robuste que ses appas, et avait résisté, non-seulement aux séductions des plus beaux cochers de la maison ou des visiteurs, mais encore aux propositions légitimes d'un fermier du voisinage. Quel était le secret de cette vertu ou de ce manque d'amour? nous tâcherons de le savoir.
— Catherine devina le chagrin qui tourmentait son maître, et grâce à l'adresse qu'ont toutes les femmes pour consoler le cœur lorsqu'elles le veulent, elle lui dit avec un franc et joyeux sourire :
— Ah ! mon Dieu, monsieur, que vous êtes aimable de m'âpporter ce poisson! sans vous je n'aurais su comment faire déjeuner tout ce monde qui nous arrive; voilà deux superbes carpes, une anguille magnifique, des lottes d'une chair superbe ; ça va nous faire un fameux commencement.
— A cette énumération des richesses qu'il apportait, le Tisage de M. Ménier s'épanouit peu à peu, et il repartit en riant tout à fait :
— Ëh bien là, Catherine, arrange-nous cela d'une façon un peu mirobolante, pour leur apprendre à faire fi du bon poisson de Seine.
— N'ayez pas peur, monsieur, vous serez content de moi, dit Catherine; et le bonhomme se retira tout joyeux en se frottant les mains, car il venait de rencontrer quelqu'un qui le trouvait bon à quelque chose. Mais ce petit mouvement de joie ne fut pas de longue durée, car, au moment où il traversait le vestibule pour remonter chez lui, une chambrière abominablement grêlée, maigre et jaune, lui dit d'une voix d'huissier :
~ Monsieur, madame désire vous parler tout de suite.
— L'avertissement fut très-désagréable à M. Ménier ; cependant il crut devoir y obtempérer immédiatement, car iT redescendit les quelques marches qu'il avait montées, et se
icBdit^ CD tn^pemnt plnsieunnloiis^ doas VapiiailMMDlde sa femme, qui occupait le rez-de-chaussée d'un paTMkm à une* extrémité tout & fiûft ofifMeée àcelkefueM. liénies occupait aa second étage de son diâtcaa»
— Le digne prepriétaire remaorqna, en passant^ que k^ housses de tous les meubles avaient été enlevées, et les lu>très d4^gés de lewre cnvdoppea de gaa& v^te.
— Allons^ éit-il en groamelanà, il parait que nmi» alk>t)? Irair cour pléiiièfe.
Gela dit, il entra dam la chambre de madame Hésier, qa*il trouva habillée de pied ea cap avec vne redierche exquise. A ea creire le comm^acement de ce récit, il semblerait que madame Méniet dût ^e «ne grande femme sècbi*, havtaine, knpéneuee, et parlant à son mari avec un ton do nMnmandement ; poiot du tout : c'était «ne petite fismiiie rondelette, frakbe , Foeil vil, les denta sor les. lèTrea, couirte et gracieuse de toute sa personne.
— Mon Qieiiy mon boa ami, loi dit-elle de Fair le plna caressant, comme vous, voilà £»il à l'heure qjtt'il est l vem savez bien que noua avons du monde auiouGd'liuft et qià^m doit arriver de tiès-boone heture.
M. Ménier regarda sa femme comme charmé de sa benne grâce, ^ lui dit en ehercbaiit à rembtasset :
— Et VQuss vouft voUà tnujoiurs jolie et di^ paB*éedel»3!i bonne heure.
litodame Ménier rc^pieussa. son mari avec mne doncenf ii;^i' nie; mais die le repoussa et repartit :
— Vous allez vous habiller, n'est-ce pas, mon aaâî Yotis savez biea qjue. noua déjenn^rooft à dis^ beurea préciaes, ilès qiue voitEe sœur sera arrivée.
— Je sais que ma. sœur doùt arriver ce matin à dix heuregy répondit froidement le mari, maia j'ignoraia que noiis au> rions M. de Sommerive, que j'aûne fort et que je suis cbaimé de retrouver; votie charmaRt ceveu,. Victor de Perdigna^^, dont la visite n^'est fort agréable, et surtout M. du Luc, qui vient ici je ne sais à propos de quoi.
Madame Méiuen tU. une charmante petite moue à soamari et reprit:
— Vous le savez. parfaitement biea, moucher smii; n'avczvous pas dit à qui a voulu l'entendre que votre sœur,, la
beHe tÊor^mm d'Houdatiks^ arrivait aujcnirâ'hui même, ot ¥0â» éUmaei-iwiis ^ue det^ voisiSB de campagne se MkiU ecDp£«»é« de se trcm^fir à l*airiirée dTaBeveaTe jeune, Mie, riche» et probablemeiKt difl^OBée à se ivmaner ? .4 — Je comprend» cd^ dit M. Ménief , poor M. de Somtnprive, c|in demeoie à (pieliioes ticneg cTiei; quant à votre Deveti, il devait veur^ ^ qu'il seit arrivé siMt anjonrdlifrK ou ua antre jouiy cela est de lost pen de conséquence; maifl cemmeoi fiL le maïqnBi dn Lac 9hl4k été si bien rensagné?
— Je nfen sais pas tAu» qne vous à ee stijot, dit maéfamo Ménier d'an ak gractea et riant, à moins que votre sœtii n'ait cnrami» %»eiq«e indiscréiîon pendant son sâjorn* :i Paria.
— daaa, dit M. Ménier^ n'est restée que* émx ptfg^ chvz madame Boumichon^ dana Ir fooidu Mataist, et je ne p^-o pas que ee soit là< que IL du htc ait apptia qi^lle veoii it s'étaklûr ic», û toutefois c'est |wnr elle qu^ll vient
— C'est penr elle^ et peur elle seule^ jiAmt; qpë vons êtes, dit madaDua Mteler ^^m^ tme mine encwe pkaa gt t> cieuae et f\m mi^iiaiëe ; et puisqu'on ne peut rien voua (mcher, je voas< dirair qme c^eal mm <fm ai invité M. de 8onnr*^ rrive et M. du Laty pâme qne j'ai de grands projets.
— fit fnela sont, ces p^l|ieU^. je voua ini»? éH H. W^ nier.
— Yrrânenft, vepaitit sa fémvM^ vous j mettca de la muuvaifie voUnté ; vobs ne voiriea pa» ateolimneait me cimq»reci^ dre. Qu^ft peuvent ôtoe mea projeta vis4'*vis d'une jeur^e^ veuve, beUe et viclie'vSi ce n'est de lamatieF^ lorsipie j'itivite M. de Sommerive et M. du Lue^ toua demi 9s*tota, tous deux riefaea, trasdeux bien poaés dana krmoaky et dignes de 8''a]IieE à notce famiile?
— Ajoutea vo4dm neveu Victor de Pndignan à ces messieurs, dit. en naut M. Méniet, et voua auves aândrakècmésit pourvu à toutes les éventuaHitéa et à toutes les eKigraces d^u goût le plus capricieux. M. de Sommerive, quarante ans, éé^ puté, conseiller d'Etat^ aimaM» et. grave, tournure encore élégantOv qj^oic^'un peu crasse, premief type de mari pour une femme raisonnable; M. le marquis du Luc, trente afis, dana toute^ia Ittaoté dolajstmasaa^roiàirhtmode, intrépide
coureur au clocher, lion à tout crin, yoilà le mari qu'il faut à une fenune qui aimerait par hasard les fêtes et le plaisir; quaut aux dettes qu'il peut avoir, je sais qu'elles écorneraient à peine les deux cent mille livres de rentes de ma sœur, si cette union pouvait lui plaire; enfin notr^^-neveu : vingt ans, peu ou point de fortune, mais un charmant visage, tournure délicieuse, un cœur qui sans doute a toutes les rêveries ardentes du premier amour ; voilà pour la femme mélancolique et passionnée, si par hasard ma sœur est de ce caractère; aussi je doute fort qu'elle puisse échapper à son destin^ et je suis sûr qu'elle sortira d'ici mariée et parfaitement mariée, grâce à votre intelligente prévoyance.
— Vous êtes charmant quand vous le voulez, dit madame Flénier, et vous venez de résumer admirablement la quesjion, comme vous le ferez à la chambre, quand vous aure^ tonsenti à vous laisser nommer député.
— Non pas, non pas, dit M. Ménier d'un air qui pouvait se traduire comme une épigramme cachée ou comme une franche plaisanterie; il y a cent à parier contre un que j'y serais seul de mon parti, et que je trouverais à redire aui projets les mieux combinés, comme les vôtres, par exemple. Votre collection de prétendus ne me parait pas complète, et cela m'étonne d'autant plus, que, pour qu'il n'y manquât rien, il vous suffisait de retenir M. Gancel, qui est parti précisément hier soûr.
— Oh 1 dit madame Ménier, M. Gancel est l'homme le plus maussade du monde ; il est en toutes choses au rebours de: opinions des autres, et il n'a pas plutôt appris l'arrivée de madame d'Houdailles, qu'il m'a signifié son départ malgré toutes mes instances pour le retenir.
— C'est fâcheux, dit M. Ménier en reprenant le ton sardoftique qu'il avait employé pour parler des autres prétendus ; trente-cinq ans, beau, riche, honnête homme et, si je me le rappelle bien, fort désolé, il y a dix ans, du mariage de Clara avec M. d'Houdailles, mariage qui, du r'^'ste, fut votre ouvrage. *^ '^'
Un nuage d'humeui^ troubla un moment la grâce incessante de madame Ménier, mais elle se remit aussitôt et répondit : , ,
— C'est un homme bizarre qui, je le crois, rendrait une
femme très-malheureuse ; du reste, essayez de le rappeler, je ne m'y oppose pas.
-- Je vais lui écrire à ce sujet, dit H. Ménier.
— Vous me ferez grand plaisir.
Le bruit d'une nouvelle voiture qui entrait dans la cour du château interrompit cet entretien, et malgré les réclamations de sa femme sur sa déplorable tenue, M. Ménier s'élança au' devant de sa sœur, madame la marquise d'Houdaillee.
Après avoir fait connaître à nos lecteurs les personnages destinés à jouer un rôle dans ce récita il est nécessaire pour son intelligence que nous racontions la position des divers membres de cette famille vis-à*vis les uns des autres.