‹ Au Kilima-NdjaroChapitre 10 sur 19 · PARÉ · texte numérisé non relu

PARÉ

La chaîne de Paré. — Un salut mélodieux. — A Kisiwani. — Le Roi d: la création. — Eu vue du lac Dyipé. — Les Indigènes.

De Mombassa à Vanga, nous avons constamment marché du nord au sud; de Vanga à Gondja, la caravane avait tourné à l'ouest; de Gondja au lac Dyipé et à Tovéta, nous devrons prendre la direction générale du sud au nord, en suivant d'abord la base des montagnes de Paré.

C'est, dans sa plus grande partie, une chaîne granitique de même formation que le massif du Sambarn à l'est et du N gourou au sud. Elle se divise en trois sections séparées par des gorges, où passent les indigènes : Paré, proprement dit, Paré-Ousanghi et Paré-Ougwéno. A notre droite, s'élèvent aussi quelques montagnes, formant ainsi comme une sorte de large couloir, pierreux, et peu engageant, que nous mettrons cinq jouis à

longer.

Avcz-vous souvenir que, lors de notre passage à Vanga, nous avons recueilli dans notre caravane un

ICO AU KILIMA-XDJARO

jeune homme de ce pays-ci ? Il s'appelle Pouré, c'est-àdire Grain de Maïs. Pour un joli nom, cest un joli nom. Chez les musulmans de Bwiti, Grain-de-Maïs a retrouvé quatre de ses cousins qui, eux aussi, étaient en train de prendre le chemin de la Côte, où d'honnêtes industriels, sous prétexte d'une promenade en mer, devaient les faire passer à Pemba et les y vendre. Ces jeunes gens, très simples, très naïfs, nous ont rendu de vrais services en remplaçant, de temps à autre, ceux de nos porteurs malades ou fatigués qui ne pouvaient plus faire honneur à leurs charges. Maintenant, nous arrivons chez eux. Leur village est précisément celui que nous trouvons après Gondja, et Grain-de-Maïs est bien, comme il nous l'avait dit, le propre fils du chef, le vieux Kimbouté. Qu'il est content, ce brave patriarche, en revoyant sa progéniture ! Mais qu'il est désappointé en apprenant que le fameux Mbaroukou de Gassi, au lieu de lui envoyer les mirifiques présents qu'il lui avait promis, lui a gardé ses veaux et qu'il a voulu vendre ses enfants !

Mais qu'est-ce qu'on entend là?

A peine ont-ils déposé leurs charges sur la place du village, que nos jeunes gens de Paré sont entourés de leurs parents, amis et connaissances. Et voilà que, de tous côtés, s'élèvent dans l'air tranquille comme de petits soupirs prolongés en forme de chant, doux et tendres, piano, pianissimo. N'est-ce pas la voix atténuée d'un maitre de musique qui, dans un pensionnat bien tenu, donne le la à ses élèves et à qui ses élèves répondent? On dirait une cinquantaine de diapasons qui résonnent.

Village au pied des montagnes de Paré. — Dessin do Mgr Le Roy.

It

Eh bien, ce sont les gens de Paré qui se saluent. Oh! ce salut, je vous le recommande! Tout près, voici Orairvde-Maïs que sa femme vient de reconnaître. Il arrivait avec sa charge de linge, la sueur au front; elle s'en allait à la fontaine, la cruche sur la tête; or, les deux s'étant aperçus, déposent leur fardeau, s'avancent l'un vers l'autre, se donnent la main, puis détournent la tête, lui vers le Levant, elle vers le Ponant. Et, sans une parole, sans un sourire, sans une trace d'émotion quelconque, les voilà qui commencent cette musique ineffable, véritable roucoulement perfectionné par l'homme, tout en se balançant la main qu'ils prennent d'abord près du poignet et abandonnent ensuite peu à peu, en pressant la paume, puis les phalanges, puis l'extrémité des doigts. Après seulement, on se regarde, on se sourit, on se parle. on devient humain : la politesse de convention étant finie, le naturel reprend ses droits.

L'étape suivante nous mène à Kisiwani (A l'Ile', où nous nous arrêtons deux jours pour faire des vivres; car d'ici Tovéta, nous ne trouverons plus de villages.

Kisiwani fig. 31 est, comme Gondja, un endroit fertile et peuplé, grâce, comme Gondja, à une rivière qui descend de la montagne et s'en va dormir en une large dépression de terrain encombrée de papyrus. Les Egyptiens, on le sait, se servaient des pellicules membraneuses de sa hampe pour y écrire leurs comptes de cuisine et leurs Mémoires, mais les gens de Kisiwani, parmi lesquels on trouve peu d'antiquaires, n'ont pas l'air de se douter de l'intérêt rétrospectif que présente ce végétal célèbre, répandu dans toute l'Afrique tropicale. Dans la saison des pluies, il parait que la rivière

qu'on appelle Mbaga, va parfois rejoindre le Mkomazi, mais c'est à tort que les cartes la dirigent vers le désert après l'avoir grossie d'un fleuve imaginaire qui partirait de Ngouroungani, où l'on trouve à peine quelques restes d'eau de pluie dans des bassins de pierre.

Nous sommes ici à 600 mètres d'altitude, et le froid des montagnes environnantes nous impressionne assez vivement; pendant la nuit, le thermomètre est descendu à 8 degrés; à Zanzibar, nous l'avions laissé à 30.

Le 8 août, on nous avait annoncé cinq heures de marche jusqu'à un campement situé quelque part au pied des monts et près duquel nous trouverions peutêtre de l'eau. Nous partons à six heures du matin et nous allons ainsi jusqu'à deux heures de l'après-midi, traversant une large plaine desséchée et grise, où le paysage n'est relevé que par la vue de quelques troupeaux de zèbres et d'antilopes, sur un terrain ingrat, sous un soleil implacable. A la fin, nous nous laissons tomber de fatigue et de désespoir sous un petit arbre épineux et rabougri, comme ils le sont tous en ce triste pays. Le guide, qui ne se reconnaît pas bien, mais qui n'ose l'avouer, part en reconnaissance du côté de la montagne, avec ordre, s'il trouve de l'eau, de tirer un coup de fusil pour nous avertir.

Une heure se passe, quelques porteurs nous rejoignent, le coup part enfin, très loin, et nous nous dirigeons dans la direction indiquée. Voici en effet les restes d'un campement; nous nous y établissons. L'eau se trouve près de là, clans le creux d'une roche où elle descend en filet de cristal, ombragée d'un large sycomore; ■doux abreuvoir ménagé par la Providence aux troupeaux

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de bêtes qui peuplent ces solitudes et aux hommes qui, d'aventure, les parcourent. En arrivant, nous prions quelques gazelles de vouloir bien nous céder la place; car ce sont elles en réalité, qui, par les chemins qu'elles ont tracés, ont donné au guide la direction de ce bassin d'eau fraîche.

Personne ici. A la longue cependant, là-haut dans la montagne, nous arrivons à distinguer quelques carrés qu'on dirait être des champs, puis trois huttes misérables, et enfin, vers le soir, une petite fumée qui s'élève timidement d'entre les pierres et les broussailles et trahit la présence de l'homme, roi de la Création. Pauvre souverain!

En marche !

On nous a dit ce matin, au réveil : « Aujourd'hui vous verrez le grand Lac où vous courez, vous verrez le Dyipé! » Après l'affreuse étape d'hier cette espérance nous donne encore des jambes; toujours la plaine devant, des montagnes à gauche, des montagnes à droite, des antilopes partout. Enfin, trois heures après avoir quitté notre campement, nous montons sur un arbre qui se trouve là tout exprès, sur le sentier, et là-bas, là-bas, tout au bout du désert, par-dessus les feuilles, par-delà la plaine, voilà comme un long miroir couché à l'horizon clans les grandes herbes : c'est le Dyipé (fig. 32), mes amis ! Hourrah pour le Dyipé !

Aussitôt les coups de fusil partent tout seuls, comme clans les révolutions parisiennes, mais c'est ici dans le double but d'informer les échos de l'endroit de la joie qu'on a et les habitants de celle qu'on aurait, s'ils nous faisaient le plaisir de nous apporter de l'eau et des vivres. C'est là le signe employé par toutes les caravanes

Fig. si. — Au pied des montagnes de Paré (Kisiwani). — Dessin de Mgr Le Roy.

de Pangani, qui s'en vont chercher de l'ivoire au lointain Intérieur.

Une petite heure s'écoule, après laquelle les Indigènes descendent dans un accoutrement tout à fait pittoresque, apportant tout ce dont nous avons besoin; de l'eau fraiche dans de grandes calebasses qu'ils ont sur le dos, retenues par une courroie qu'ils passent autour de la tête, des poulets par paquets, des haricots par paniers. Ils veulent, en retour, du linge, des perles et du fil d'archal; on s'entendra (fig. 33).

Ici, les Parés de divers villages qui ne se sont pas vus depuis quelque temps se rencontrent, comme au marché, et naturellement les saluts mélodieux dont ils ont la spécialité recommencent. Nos porteurs, en gaieté, se donnent mutuellement la main, se saluent à leur tour à la mode du pays, et cette petite comédie finit par de grands éclats de rire, signe que, de part et d'autre, on fera de bonnes affaires.

Cette population du Paré est des plus intéressantes.

Répartie sur toute la chaine, elle s'est peu à peu retirée dans les hauteurs pour plusieurs raisons excellentes : éviter les Massais qui venaient en bas faire rafle des troupeaux, mais qui n'osent guère s'aventurer en haut dans des défilés traîtres et mal connus; fuir les mauvais voisins — il y en a partout — principalement les Zigouas, les Sambaras, les Taitas, les Tchagas, les Aroushas, qui, poussés par les Musulmans de la Côte, esclavagistes enragés, s'en vont faire des razzias périodiques chez ce peuple simple et mal armé; enfin, mettre à profit les plateaux supérieurs, plus frais, plus fertiles, plus avantageux à bien des titres que les versants et les val-

?G3 AU KILIMA-XDJARO

lées où la sécheresse du désert voisin se fait déjà sentir.

Les Parés, noirs, point difformes, mais en général petits, maigres et nerveux, appartiennent à la grande famille dite des Bantou, un mot qui signifie Hommes et qu'on a donné, faute de mieux, à toute une population d'origine commune et couvrant l'Afrique d'un Océan à l'autre, entre le Cap et le Soudan.

Ils ont dû être jadis plus répandus qu'ils ne le sont aujourd'hui, car on trouve des traces de leur langue au Sud, sur les hauts plateaux du Sambara, et au Nord, dans les plaines de Tovéta, Kahé et Arousha. Cette langue est, comme l'indique leur origine, agglutinative, avec préfixes indiquant les genres que d'autres appellent les classes, et a des rapports de grammaire et de vocabulaire avec celles des tribus congénères, du Zanguebar au Congo.

Ils sont à la fois agriculteurs et pasteurs, vivent par villages ou par familles, et irriguent leurs cultures au moyen cle canaux fort bien faits. Mais l'eau qui n'est pas captée pour leurs besoins est généralement dirigée, quand elle n'est pas en trop grande abondance, dans les forêts et les rochers où elle se perd, afin que, en bas, les Massais ne soient point attirés par les courants d'eau claire où leurs troupeaux, venant s'abreuver, se grossiraient aux dépens des Parés. Ce plateau est froid et humide : tout n'y peut pousser. On y a cependant des bananiers en grand nombre, du maïs, des haricots, des ignames, des patates, des citrouilles, etc. On y élève des poules, des chèvres, des moutons, des vaches. On s'y est ménagé la compagnie d'un chien, un petit chien rouge et hargneux, aux oreilles en pointes, qui n'aboie point, mais qui crie, qui mord et qui chasse. Il y a beaucoup d'abeilles, moitié domestiques, moitié sauvages, comme le peuple. Celui-ci leur dresse des ruches

faites de troncs d'arbres évidés, qu'on pend aux branches des arbres avec des lianes [fig. 34). Les abeilles y fixent le siège de leur gouvernement, y accumulent leurs familles et leurs biens, et, quand le tout prospère à souhait, la race humaine l'enlève.

Au nord, le Paré-Ousanghi renferme beaucoup de fer, et les indigènes le travaillent parfaitement, font euxmêmes leurs pioches, leurs couteaux, leurs lances, leurs hachettes, leurs pointes de flèche, et en fournissent leurs voisins.

Chaque district de la montagne a son chef, parfois chaque village. Et, malgré la mélodie enchanteresse des saluts, les disputes sont fréquentes, les jalousies point rares, les guerres perpétuelles. Enfin, c'est comme en Europe, et partout.

Par ailleurs, le goût de la parure, les attraits du goût, les exigences de la mode, les divers états d'âme par lesquels passent à ce sujet les enfants, les jeunes, les mères, les mûrs, les vieux et les décrépits; le besoin de danser, de faire de la musique, de se rassembler dans des repas où l'on dépasse parfois les justes bornes de la tempérance, vertu cardinale; le respect des choses surnaturelles; l'observance des lois morales; les cérémonies plus ou moins compliquées qui accompagnent la naissance, la puberté, le mariage et la mort, tout cela se retrouve chez les Parés, car tout cela est humain, tout cela est un peu d'idéal!

Le linge a beaucoup de peine à pénétrer jusqu'à ces hauteurs : on l'apprécie, mais sans fanatisme, et, s'il vient à manquer, on le remplace sans trouble par des peaux tannées et apprêtées, dont la solidité et la résistance n'ont jamais été égalées par les meilleurs produits de Manchester. Sur le rebord de ces peaux, les femmes arrangent avec des coquillages et des perles de verre

aux couleurs varices des dessins qui témoignent d'une bonne intention. Quant aux colliers de fer et de cuivre, gros et menus, la mode en a mis partout : aux cous, aux bras, aux reins, aux genoux, aux pieds.

Les hommes ne sont pas non plus sans sacrifier aux Grâces, comme on disait si bien au siècle passé, entre deux guillotinadcs. D'abord, s'il y a du linge à la maison, ce sont eux qui le prennent : à tout seigneur, tout honneur. Les jeune- gens sont, en outre, fidèles à se tresser les cheveux en forme de petites cordelettes, qu'ils enduisent en même temps de terre rouge délayée dans de l'huile de ricin. Ce produit végétal, dont le nom seul rappelle à celui qui en usa des heures difficiles, est, dans toute cette partie de l'Afrique, fort apprécié, mais pour l'usage externe. Partout on cultive le ricin, on en recueille le fruit, on le fait bouillir clans l'eau, on l'écrase au besoin, et on recueille goutte à goutte l'huile qui surnage pour préparer divers cosmétiques et s'en frotter le corps. Le Noir a besoin de cela : les matières grasses lui lubrifient la peau, diminuent la chaleur des jours, préservent du froid des nuits. Les mères de famille apprécient ces soins pour leurs enfants presque à l'égal delà nourriture. Aussi, les tribus qui n'ont pas de cultures, comme les Massais, emploient le beurre; celles qui n'ont ni cultures ni troupeaux, comme les Ndnrobos et les Bonis, y mettent la graisse des animaux qu'ils tuent.

Le pendant d'oreille est aussi, chez les hommes de Paré, d'un usage universel : ajoutez-y, pour être complet, quelques colliers et bracelets, une longue pipe, une tabatière en bambou, un couteau à la ceinture, un arc, un carquois en cuir rempli de flèches, parfois une lance, et enfin, chez les gens qui se respectent, un meuble qui mérite une mention spéciale. C'est un siège, mais un siège qui les suit partout, d'une simplicité merveilleuse,

*"ig. 33. — Indigènes de Paré, venant vendre des vivres. — Dessin de Mgr Le Roy.

d'une utilité incontestable et d'un effet décoratif puissant. Cet ustensile fait partie de l'habillement et supprime l'encombrement des escabeaux, tabourets, bancs, stalles, chaises, fauteuils, canapés, divans, berceuses, causeuses, bergères, voltaires et trônes divers; s'il était présenté dans un pays civilisé, comme la France, par un industriel intelligent et progressif, il serait immédiatement breveté, avec garantie du gouvernement. Il consiste en une épaisse peau de bœuf découpée en forme ovale, avec les dimensions voulues, et ajustée une fois pour toutes, au moyen d'une simple ficelle, à cet endroit que l'homme ne se voit jamais, mais que, par toute la terre habitée, il a judicieusement deviné avoir été fait pour s'asseoir dessus.

Tel est ce cher peuple de Paré. Hélas! nous ne pouvons maintenant que passer en courant au pied de ses montagnes, en priant Dieu de hâter le jour où il nous sera donné d'aller lui apprendre tout ce qu'il a fait pour lui I

AU LAC DYIPE

Perdus et retrouvés. — Sur l'antilope. — Le bonheur des premiers âges. — Une rude étape. — Double alerte. — Le Dyipé et ses bords. — Le Diable dans le corps du guide. — Un coucher de soleil.

Si distinctement qu'on aperçoive le lac Dyipé rlu haut de notre arbre, il paraît que pour l'atteindre il faut bien marcher dix ou douze heures : c'est trop pour une seule traite, notre caravane étant chargée et fatiguée comme elle l'est. Il est donc réglé que, après avoir repris quelques forces à cette halte de Mdimou, nous continuerons notre course en avant et nous en irons coucher dans le désert de Kizingo qui s'étend sous nos yeux : ce sera diminuer d'autant l'étape du lendemain.

Laissant donc la plupart de nos porteurs prolonger leur repos et leur repas — l'un complète l'autre — nous prenons les devants avec quelques fidèles. Il est deux heures. Comme on nous a dit qu'il n'y a qu'un sentier, nous le suivrons indéfiniment jusqu'au coucher du soleil, et là où nous nous arrêterons, nous serons tôt ou tard rejoints par la caravane.

Confiant dans notre renseignement, nous allons aussi

devant nous, au petit bonheur... Mais ce malheureux sen-

tier incline tellement à gauche qu'il finit cependant par nous devenir suspect. Nous nous arrêtons pour nous reposer et pour délibérer. Or, pendant que nous faisions l'un et l'autre, voici que le guide accourt nous criant de loin que nous sommes perdus : sans nous en apercevoir, nous avions négligemment pris le chemin d'Arouska qui passe à Lo Xdjaro, entre le Sanghi et le Gwéno!

Vite, nous nous mettons en mesure de chercher, à travers le désert, le sentier vrai qui doit nous conduire au Dyipé. Heureusement, les herbes ne sont pas hautes, la marche est relativement facile et à travers un paysage égayé de temps en temps par la rencontre de quelques troupeaux de bêtes, nous finissons par retomber dans notre chemin.

Mais la vue de ces bêtes est provocante. Nous avons de l'avance sur la caravane; nos provisions s'épuisent, la belle affaire si ce déjeuner qui marche pouvait se mettre à bonne portée! Mgr de Courmont me donne mission de tenter l'aventure : c'est une fonction comme une autre, j'y vais.

Or, peu à peu, emporté par l'ardeur des passions ataviques, je me trouve seul et loin en présence d'un magnifique troupeau de grandes antilopes dites Pofou Bosélaphe Canna). Elles sont bien quinze ou vingt, le maie en tête, une superbe bête à la robe noire, à la crinière au vent. Immédiatement je me porte vers elles, me dissimulant derrière les arbustes, les touffes d'arbres, les accidents de terrain, prenant le vent, glissant, rampant. A quelles bassesses ne s'expose pas l'homme pour vaincre la bête!

Enfin, j'arrive au lit desséché d'un torrent, où je ma cache- Le troupeau n'est plus qu'à 2U0 mètres. Je tire :

AU l'.LPJ-

DE ZANZIBAR AU KILIMA-NDJARO 18b

course générale ! Le beau mâle s'en va de son côté vers 1rs montagnes, abandonnant lâchement son intéressante famille qui file dans la direction du lac. Je me lance à sa poursuite et je m'aperçois, tout en courant, qu'une antilope galope à part, se retire de la bande, se repose,, reprend sa marche et se repose encore : elle est touchée. De loin, je lui adresse une seconde balle. Pendant que les autres s'enfuient de plus belle, la pauvre bête fait quelques pas, lentement et comme accablée de fatigue, puis tout doucement prend une dernière bouchée d'herbe, — telle qu'un condamné à mort, — me regarde et se couche dans la prairie... La voilà : c'est un animal superbe, un peu plus grand qu'un bœuf, mais moins gros, plus dégagé, plus élancé, plus élégant, avec une robe rouge, tachetée de blanc, des cornes droites et longues, de grands yeux noirs tout humides et, à l'endroit du cœur, une petite traînée de sang rose... Avec un indéfinissable sentiment de pitié, presque de remords, je lui donne vite le coup de grâce. Tout est fini.

.Mais que faire maintenant? La caravane est loin derrière, l'avant-garde elle-même ne paraît pas, et si je m'aventure à sa recherche, retrouverai-je ma bête en ce désert où tout se ressemble? Je noue un large mouchoir rouge au bout de mon fusil que j'élève en l'air, je monte sur la croupe de l'antilope et je reste là, debout, faisant des signes...

Or, voilà que presque aussitôt le grand corps d'Abdallah se détache sur l'horizon : il a entendu les coups de fusil, il a jeté sa charge sur le chemin et il accourt « en grande diligence », comme disent les règlements, un long couteau en main. Sans se demander plus longtemps si l'animal vit encore, le fidèle enfant de l'Islam cherche le nord — la direction de la Mecque — se décide pour le sud, et marmottant l'invocation prescrite, qu'il oublie d'émotion,

coupe le cou de la victime. Peu à peu la caravane arrive elle-même, chantant, dansant : l'enthousiasme est général. Plus de disputes ritualistes, plus de discussions, plus de contestations, plus de distinctions entre les purs et les impurs : « Mauvaise viande! dis-je à un fidèle musulman, la bête était morte quand on l'a égorgée. » — « Oh! répond-il avec conviction, morte en dehors peut-être, mais pour sûr elle vivait encore par dedans. »

Nous coucherons ici, en plein désert, puisqu'en plein désert la Providence nous envoie notre souper.

Avec un entrain sans pareil, les porteurs réunissent les charges et organisent le campement, dressent les tentes, cherchent du bois et dépècent l'animal. Les parts sont bientôt faites : chaque compagnon reçoit à manger pour trois jours au moins, en s'en donnant jusque-là!... Malheureusement l'eau manque et chacun n'a que la provision prise à la dernière halte. N'importe! A mesure que la nuit descend dans la plaine, des feux énormes s'allument de tous côtés, des pièces de viande homériques grillent sur les charbons, en même temps qu'on en boucane d'autres découpées en longues tranches; chacun devise à sa manière, les groupes se forment près des feux, on cause, on rit, on raconte des histoires, on crie, on tisonne, on chante, on mange, on s'allonge dans l'herbe, tandis que le vent souffle de la montagne, que l'odeur de la cuisine en plein vent se mêle aux parfums des bois odoriférants qui brûlent et que le sentiment intime de la grande solitude, de la belle indépendance, de la vie sauvage et primitive, répand sur toute cette scène africaine quelque chose d'ineffablemcnt grand et d'incffablement doux. Nous autres, gens d'Europe, nous avons tellement compliqué

cette pauvre vie, en cette fin du dix-neuvième siècle surtout, qu'elle est devenue très difficile en vérité. Nkma cherchons le bonheur, nous le cherchons môme avec •frénésie, mais nous l'avons -fait consister en tant d'éléments qu'il >en manque toujours quelques-uns. Heureux les simples! Paix aux primitifs! Que sous les lustres éblouissants des théâtres les beaux jeunes gens d'Europe aillent porter les ennuis, les misères et la stérilité de leur vie; que l'on s'amuse d'office aux salons dorés, qu'on montre son habit, qu'on tourbillonne et qu'on danse; nous dj.i moins, cette nuit, mous jouirons longuement du bonheur des premiers âges : Dieu sur nos têtes, des monceaux de viande à nos pieds, la paix dans l'âme et la liberté partout! Le temps passe ainsi. Nos hommes qui, dans ces circonstances, goûtent grandement la joie de vivre ont peu ou point dormi, et nous les trouvons bien surpris quand nous nous levons le lendemain vers trois heures pour assister à la messe que Mgr de Courmont dit sous sa tente, comme d'habitude. Les retardataires prennent alors le parti de se coucher : c'est un peu tard, mais enfin à cinq heures, tout le monde est en route, chacun portant sur sa charge un morceau de viande boucanée.

L'étape est rude, très rude. Au bout du désert de Kizingo commence l'ancien bassin du Dyipé d'où les eaux paraissent s'être retirées depuis longtemps, mais où elles ont laissé des traces parfaitement visibles. Ce lac a dû être étendu; peu à peu, il a perdu de ses eaux, peut-être en perd-il encore, semblable en cela du reste à ce qu'on a remarqué de la plupart des grands lacs africains, le Ngami, le Tanganyika, même le Viotoria-Nyanza. Car il faut se résigner à oette constatation,

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désagréable surtout pour ceux qui vivront dans dix mille ans : l'Europe se refroidit et l'Afrique se dessèche.

Ici, dans l'ancien bassin du lac, les fines graminées cèdent peu à peu la place à une végétation spéciale de plantes ennemies dont les fruits piquent, dont les feuilles coupent et dont les épines s'enfoncent dans les pieds. Toute trace de chemin a disparu : nous allons à l'aventure, en nous dirigeant sur un bouquet d'arbres que le guide nous a signalé et qui ressemble de loin à une petite colline arrondie. Mais si l'on serre le lac de trop près, on tombe dans d'énormes trous cachés dans les herbes et il faut faire un long détour pour arriver enfin, vers midi, sur un terrain solide où nous nous comptons : nous voilà six en tout, nous trois, le vieux Séliman, le guide et un enfant. Le reste est dispersé là-bas par le désert, dans les grandes herbes, sous les arbres, au fond des trous. Puisse leur bon ange nous les ramener à peu près tous!

Nous nous remettons en marche, l'un derrière l'autre, fatigués, silencieux, les yeux fixés sur le bouquet d'arbres, où nous devons enfin trouver un peu de fraîcheur et de repos. Le soleil est brûlant, la brise nulle, l'air embrasé, le sol nu. Et nous allons, et nous allons toujours... Or, voilà que, subitement, de dessous un misérable mimosa qui se trouve sur notre droite part un bruit sourd, quelque chose comme un grognement, en même temps que s'agite une masse fauve qui ne tarde pas à se trouver sur ses pattes et à présenter à nos regards étonnés un magnifique spécimen de vieux lion, jaune et chevelu, mais point content d'être dérangé dans sa sieste et d'aspect fort rébarbatif. Il fait trois ou quatre pas lentement, comme pour prendre son élan, il agite douce-

ment sa grosse queue, nous regarde fixement, tête haute, et pousse un hurlement prolongé, terrible (fig. 35). C'est l'heure de recommander à Dieu sa pauvre âme et de faire face à l'ennemi :

« — Mon fusil, dis-je au guide, vite! »

Mais le guide jugeant que s'il donne le fusil, lui-même restera les mains vides, ne se presse pas du tout de se rendre à l'ordre.

« — Attention ! fait bientôt le P. Auguste. Il iile !

Et Mgr de Courmont ajoute, en ajustant son lorgnon : « La belle bête ! »

Le « roi des animaux » voyant en effet ces six hommes debout devant lui, fermes sur leurs pieds, et ces douze yeux dans les siens, avait cru que la lutte serait trop inégale, et il s'esquivait, lentement il est vrai, très lentement, mais enfin il s'esquivait, pendant que les six hommes le laissaient volontiers commettre cet acte de lâcheté bien placée... Mais tous nous fûmes d'avis que les choses auraient autrement tourné si nous avions été moins nombreux ou si, parmi nous, l'un ou l'autre avait tenté de fuir.

Le lion parti, nous reprenons notre chemin, parlant cette fois, oubliant le soleil, la fatigue, la soif, et nous communiquant nos impressions; on s'applaudit généralement de n'avoir pas cédé d'un pas, pas même froncé le sourcil — c'est peut-être, entre nous, parce que nous avions été surpris. — Mais nous avions à peine fait quelques pas, que de nouveau les herbes s'agitent; aussitôt le guide s'arrête, épouvanté; quelque chose se précipite entre les jambes de notre pauvre vieux Séliman qui, de terreur, tombe à la renverse, lâchant à la fois, panier, casseroles et carabine : c'était un lièvre {fig. 36).

Un quart d'heure après cette double alerte, nous arrivions enfin sous le bosquet d'acacias dont le feuillage délié forme comme un dôme et qui de loin nous avait

Fig. 36. — SËLIMAJi EN DAMiEH.

servi de point de repère. Peu à peu nos porteurs nous rejoignent; ils sont fatigués, mais au complet, et le campement s'installe.

Nous méritions bien un peu de repos. Nous le primes

DE ZANZIBAR AU K1LLMA-XDJAR0

le lendemain un peu plus en avant, et dans un endroit où le lac à peu près débarrassé des hautes herbes et des roseaux qui l'entourent était assez accessible pour qu'on pût y tenter un bain, en compagnie des hippopotames qui reniflaient sous nos yeux comme pour nous souhaiter la bienvenue (fig. 37).

Le Dyipé ou, comme prononcent les gens de Tovéta, Ylpé {I-pé) est une nappe- d'eau relativement peu profonde mesurant environ. 5 kilomètres de large sur 16 de long, du nord au sudl. Son altitude est de 737 mètres audessus du niveau de 'la mer, et ce chiffre peut être pris comme celui de la pente total1 dJn Rouv.ou, qui, après avoir réuni les cours du versant méridional du Kilima-Ndjaro, va se jeter dans l'Océan Lndien, à Pangani. En effet, le lac Dyipé est précisément formé par un des affluents de ce fleuve dont il n'est qu'une expansion : le Loumi des Tchagas, le Mfouro des Tovétas. Ce cours d'eau, grossi de tout l'excédent qui sort de l'oasis de Tovéta, de la rivière Kitito qu'il reçoit à gauche et, dans la saison des pluies, d'un autre torrent Lo-Ndjaro, qui descend des montagnes du Taita, ce cours d'eau se déverse au nord dans le bas-fond du Dyipé et en ressort presque dans la même direction, un peu vers l'ouest, en formant un marais difficile à franchir; c'est pourquoi on prend ordinairement le lac par sa rive orientale, celle où nous campons.

De ce côté, la plaine s'étend jusqu'au massif de Taita avec seulement quelques collines calcaires vers le nordest; mais, sur le bord opposé, s'élèvent jusqu'à -2000 mètres les belles montagnes du Gwéno, riches, boisées en haut, cultivées et peuplées. Par ailleurs tout est plaine, et tout ce qui est plaine est aride et désert.

Sur le pourtour du lac lui-même on ne trouve guère que des acacias fig. 38), de grandes mimosées aux fleurs odoriférantes, aux feuilles délicates et aux riches épines,

Fig. 38. — Acacia des bords du lac Dyipé.

puis dans l'eau de petits arbustes, des roseaux, des papyrus, des cypéracées diverses '. Beaucoup de coquilles intéressantes {fig. 39), quelques-unes d'espèce nouvelle. Les poissons y sont nombreux aussi et de belle

' Cyperus, Scirpus, Sciera, etc.

taille, mais peu variés et peu délicats; des siiuroïdes et des cyprinoïdes, les mêmes au reste que ceux de tous les cours d'eau qui descendent de la montagne et forment le Rouvou. Les crocodiles n'y manquent point, non plus que dans le lac Tchnrn qui occupe au-dessus du Tovéta un ancien cratère. Quant aux hippopotames, le jour, ils y prennent leurs ébats en toute liberté et s'en vont la nuit se balader dans les roseaux et les grandes herbes; leurs chemins ,qui y sont tout tracés, servent à nos hommes comme de longs couloirs par où ils vont

« Fig. 39. — Coquilles du lac Dyipé (grandeur naturelle).

prendre l'eau du lac. C'est à ces endroits un liquide épais,

boueux, vert et dégoûtant. Pour ne pas l'absorber tel,

nous en remplissons un seau, nous y mettons une forte

pincée d'alun pulvérisé et après avoir agité le tout avec

un bâton, les détritus de tout genre ne tardent pas à se

précipiter; de sorte que, à la grande admiration de nos

porteurs qui ne comprennent rien à ce sortilège, nous

pouvons boire de l'eau claire. Aux voyageurs africains et

autres qui manqueraient de iiltrc perfectionné j'ose, en

passant, recommander ce simple système.

La gent volatile est ici représentée par de nombreuses

tribus d'aigrettes, de pluviers, de canards, de pélicans,.

et d'oies sauvages. Mais nulle part ailleurs nous n'avons vu tant de pintades. Sur les bords du lac, à travers ces courtes graminées, et sur ces terrains secs et sablonneux qui leur conviennent, on en voit des bandes de

Fig. 40. — Poissons du lac Dyipé 'l,'3 grandeur naturelle).

vingt, trente, cinquante sujets, les mères conduisant leurs couvées, et tout ce peuple s'appelant, gloussant, picorant, courant et voletant. La nuit, elles se retirent sur les arbres. Nous en avons tué quelques-unes. Nous en aurions pu faire un massacre.

Au reste, ces environs du Dyipé peuvent être donnés comme le paradis du chasseur. De tous côtés, sauf les enclaves de Gwéno et du Tovéta, s'étendent d'immenses plaines rebelles à la culture, et qui paraissent n'être faites que pour servie d'asile aux bêtes.

Dispersés sur ces vastes espaces, les troupeaux ont un lieu commun de réunion; c'est le lac, où la nuit ils viennent se désaltérer, pour s'enfoncer de nouveau dans leurs solitudes. Aussi, les bords du Dyipé sont piétines et broutés comme ceux d'une marc où de grands troupeaux de bœufs viendraient boire tous les jours. Une simple promenade sous les acacias qui environnaient notre camp, nous. fit réveiller plus d'un buffle et, dans la crainte d'avoir à subir un assaut — n'étant point suffisamment armés pour ce tournoi — nous dûmes bientôt nous replier en bon ordre. Dans cette affreuse marche à travers le Kizingo et au delà, à chaque instant, nous voyions se dresser la forme étrange de la girafe, la robe éclatante des zèbres, les espèces variées et parfois si gracieuses des antilopes africaines1; de temps à autre, des autruches qui, elles, se tenaient toujours à de grandes distances. Ces autruches, il n'est pas inutile de le signaler, sont d'espèce nouvelle, et n'ont été décrites que depuis quelques années2.

Chose curieuse! Ces animaux ont des habitudes parfaitement régulières et tout à fait en rapport avec leurs besoins. Vivent-ils en société? Mieux vaudrait peut-être dire qu'ils sont en familles, car il est rare que clans un troupeau deux mâles adultes se trouvent ensemble : l'un

1 Gazelle de Cirant: Robe à croissant; Géphalophe de Natal; Céphalophe raseur; Tvagélapae des bois; Apyceroa molampus; Nésotrag-ue musqué; Éleotraguc dis roseaux; Egocere noir; Strcpsicère coudou; nosélaphe canna; Gàtoblépas gnou, etc.

3 Struttius danaoides.

196 AU KILIMA-XDJARO

tue l'autre, le chasse ou le réduit en servitude. C'est de là que viennent ces individus isolés que l'on rencontre assez souvent et que connaissent bien les chasseurs : ces solitaires sont des proscrits, des expulsés, et leur caractère s'aigrit singulièrement dans leur vie vagabonde. Dans ce monde-là, malheur aux vieux ! Quant aux autres, ils traînent après eux, dix, quinze et vingt têtes dont ils sont les chefs respectés et obéis : ce sont eux qui conduisent le troupeau, qui donnent le signal du danger, ou dont l'attitude rassurée permet les ébats des jeunes.

On croirait que, la nuit venue, ces animaux n'ont rien de mieux à faire que de se cacher dans les bois. Eux, au contraire, se réunissent alors dans un endroit bien découvert, loin de tout bosquet où l'ennemi, lion, léopard ou homme, pourrait se mettre en embuscade, et là, pressés les uns contre les autres, ils se reposent, ruminent, dorment et attendent. Parfois le soir, parfois le matin, ils vont boire ; mais leurs sentiers sont toujours tracés dé manière à éviter les endroits suspects. Aux premières lueurs du jour, ils se rendent au pâturage, se retirent vers dix heures à l'ombre des arbres, et reparaissent dans l'après-midi, vers quatre heures. Mais toujours il y a des sentinelles qui veillent, un peu en avant du troupeau, le cou tendu, la tête haute, l'oreille au vent, et ne prenant qu'une bouchée d'herbe de temps à autre, uniquement pour s:occuper, pendant que le gros de la troupe pait tranquillement, que les vieux se reposent, que les jeunes gambadent. Qu'un cruel coup de fusil vienne abattre ce chef, ce guide, ce sultan, le troupeau décon-i certé erre quelque temps à l'aventure; mais bientôt, le plus vigoureux, peut-être le plus ambitieux parmi les jeunes mâles qui restent, voit que la place est libre et comme dans toute maison, république, principauté,

DE ZANZIBAR AU KIL1MA-NDJAR0 d97

royaume et empire, il la prend, et la famille reconstituée continue sa marche à travers les solitudes.

Les alliances ont toujours leurs raisons d'être. On voit assez souvent deux ou trois espèces d'antilopes ensemble, et c'est ordinairement un petit troupeau qui s'est adjoint à un plus grand pour mettre sa faiblesse à l'abri de la force du voisin. On recherche aussi volontiers la compagnie du zèbre, son oreille particulièrement fine et sa taille élevée le mettant en mesure de signaler plus tôt le danger qui menace. La girafe, à ne considérer que ses dimensions, pourrait être utilisée comme un véritable sémaphore; mais on la juge comme mal préparée à ces délicates fonctions — un peu trop bête, pour dire le mot — et son alliance ne parait guère appréciée. Les buffles, un tas de mauvais caractères, n'acceptent généralement que la société d'un oiseau qui, avec une adresse, une familiarité, une persévérance et un sans façon extrêmes, les débarrassent, en se régalant, de la vermine qui les couvre. Il en est de même du rhinocéros et de l'éléphant : ce sont d'ailleurs de trop gros propriétaires pour admettre la compagnie de quelques petits et pauvres parents. Mais les autruches, et surtout les grues couronnées, circulent volontiers et librement à travers les plus grands troupeaux, dans les excréments desquels ils ramassent le dessert de chaque jour. Le lion voyage seul ou en compagnie de sa petite famille, le léopard aussi. Mais l'un et l'autre sont suivis de près par l'hyène, qui recueille avec volupté les restes de ces maitres : l'hyène, c'est le chiffonnier du désert!

Une hospitalité curieuse est celle qu'un troupeau de zèbres a donnée à un âne, ici même et l'an dernier. Cet âne, une magnifique bête, pure race de Mascate, avait été acheté à la Côte par des officiers allemands du poste d'Arousha. Or un jour, pris de vagues idées d'indépen-

dance en face de tout l'espace qu'il voyait ouvert devant lui, il s'évada. Après beaucoup de recherches inutiles, on l'avait oublié, pensant qu'il avait servi de déjeuner à un lion du voisinage; mais voilà que, depuis, on l'a revu plusieurs fois avec un troupeau de zèbres qui semblait lui témoigner grande affection, et malgré tous les efforts, toutes les avances, il a été impossible de le reprendre. Encore un exemple de civilisé qui préfère la liberté de la vie sauvage à tous les raffinements de la servitude, à tous les honneurs de l'écurie!

Les quelques voyageurs qui ont passé au Dyipé en ont mal parlé : c'est que peut-être n'avaient-ils pas bien choisi leur campement. Pour nous et pour nos hommes, c'est une bonne fortune de pouvoir nous arrêter deux jours sur ses bords. Le guide, particulièrement surmené, parait enchanté de nous avoir amenés jusqu'ici sains et saufs.

Mais décidément les Noirs, hommes et femmes, ont fréquemment à souffrir de maladies qui sembleraient devoir n'être réservées qu'aux gens de civilisations avancées. Ce brave garçon, d'environ vingt-cinq ans d'âge, sec, nerveux, impressionnable, était hier soir assis près d'un feu où grillait un reste d'antilope, lorsque tout à coup ses camarades s'aperçurent qu'il prononçait des paroles inintelligibles. Ils le secouent, ils le pincent, ils l'appellent : autant vaut, pour le résultat, s'adresser à une souche. Plus de cloute : « l'esprit » vient de s'emparer de Mwalim. Un vieux, le plus vieux de la bande, accourt aussitôt nous prévenir :

« — Père, donne-moi une tasse de faïence, sauf respect.

« — Une tasse, Fardyallah? Et de faïence?

« — Oui, pour offrir à boire à Mwalim...

« — Mais Mwalim n'a qu'à boire aujourd'hui comme il a toujours bu!

« — Ah! C'est que... aujourd'hui..., enfin voilà : le Diable

DE ZANZIBAR AU KILLMA-NDJARO 199

vient de lui entrer clans le ventre, et il remonte jusque dans la tête.

« — Le Diable, Fardyallah?

« — Oui. Nous connaissons cela, nous autres Noirs; les Blancs n'y entendent rien, sauf respect. Et pour que l'esprit le quitte, il faut lui offrir de l'eau fraîche dans une tasse de faïence, sauf respect.

« — Le Diable, Fardyallah?

« — Le Diable, Père ! »

Nous nous levons immédiatement, très désireux de voir de si près l'antique ennemi du genre humain. Le pauvre Mwalim est là, en effet, assis au pied de son arbre. serrant ses genoux dans ses bras allongés et ses mains croisées, le corps ployé, les yeux fixes, psalmodiant des syllabes rappelant de loin le langage massai, mais absolument insensible à notre appel aussi bien qu'aux pincées délicates dont nous le caressons. Ce Diable doit être simplement une attaque d'hystérie. Sans accorder ni faïence, ni tasse, nous le laissons là tout bonnement, attendant le lendemain matin : le lendemain, frais et dispos, il avait complètement oublié la possession de la veille...

Mais le Kilima-Ndjaro, où est-il? Si gros et si peu visible! C'est bien la peine de se donner de telles dimensions pour se montrer siTarement, et nous commençons à nous expliquer la tradition des voyageurs arabes d'après lesquels cette montagne enchantée se cache, change de place, pour reparaître et se cacher encore...

11 est vrai, nous l'avons vue. C'est au moment où nous avons quitté les dernières montagnes de Paré, à l'entrée du désert. Le garde arrêtant la caravane a

étendu la main à gauche, vers le nord-ouest : « Regardez là! » Nous regardons : des nuages, rien que des nuages, les uns noirs et d'assez vilaine apparence, puis ià-naut, très haut, clans une déchirure, un autre plus petit et tout blanc.

« — Eh bien, qu'est-ce?

« — C'est le Kilima-Ndjaro, ce point qui brille... »

Et tout de suite après, une autre nuée, comme un voile tiré par une main invisible, nous cache le sommet du Kibô : car c'était lui.

Depuis, bien souvent nos regards se sont portés de ce côté : nous n'y avons vu qu'un ciel, tapissé de gris.

Notre parti était donc de ne contempler le Kilima- Ndjaro que sur le Kilima-Ndjaro même, lorsque, le soir de notre second jour de campement, peu avant le coucher du soleil, nous nous aventurons encore dans les eaux du Dyipé. A cette heure, un bain de pied est si bon!

Mais à peine avons-nous dépassé la bordure de roseaux qui nous cache la vue même du lac que nous ne pouvons retenir un cri spontané d'admiration : le Kilima- Ndjaro!

Le spectacle que nous avons sous les yeux est de ceux en effet qui restent inoubliables. Sur le fond d'un ciel tout bleu, là devant nous, se détache comme dans un rigoureux tableau l'immense profil de la montagne merveilleuse. Deux sommets : l'un à gauche un peu arrondi et d'un éclat éblouissant, c'est le Kibô, le géant africain, qui porte à plus de 6000 mètres sa tête couverte de neiges éternelles; l'autre, à droite, plus près de nous, déchiqueté, noir et terrible, avec seulement quelques traînées blanches : c'est le Kima-wenzé qui n'a que 5300 mètres, mais qui d'ici parait égal à l'autre. A cause de la position que nous occupons, le plateau qui relie ces deux sommets disparait presque. On no

Du ZANZIBAR AU KILIMA-NDJARO 201

voit non plus aucun détail du massif, point de forêts, point de vallées, point de pics isolés : les deux cratères paraissent supportés par ce piédestal énorme, coulé tout d'une pièce, comme pour servir de candélabres allumés dans le cours des siècles à la gloire du Créateur. Hélas! c'est à peu près le seul hommage qu'il ait reçu dans ces contrées, et il l'a reçu de sa main! Les Massais cependant, poussant leurs troupeaux à travers les savanes africaines et considérant cette merveille qui de partout se dressait à leur horizon, l'ont appelée « la Maison de Dieu ». Puissions-nous à notre tour en faire un autel!

En ce moment tout contribue du reste à nous le représenter comme tel. En bas, sur les contreforts habités, brûlent les grands feux d'herbes sèches que les indigènes allument en cette saison dans leurs champs, et les longues fumées blanchâtres s'élevant lentement clans l'air pur et recueilli du soir rappellent autant de cassolettes posées au pied de la montagne.

Ici, plus près, de l'autre côté du lac, le grand soleil d'Afrique descend comme un disque rouge emporté par son poids : on le voit s'enfoncer rapidement derrière une longue chaîne de collines pittoresques, couvrant les unes de l'indigo le plus sombre, les autres du plus clair azur, et, de tous côtés, sur les premiers contreforts du Kilima-Ncljaro, sur la chaîne de Paré, sur la ligne d'arbres qui borde le rivage, sur le lac lui-même, dans l'immensité du ciel où pas un nuage n'apparaît, le voilà répandant la gamme admirable de toutes les couleurs qui se fondent et passent de l'une à l'autre avec des nuances d'une délicatesse infinie : le vert, le bleu, le pourpre, le violet, l'orangé, l'opal, l'émeraude, tout s'y trouve. Puis, pour compléter ce tableau superbe que la main du Créateur repeint au même endroit depuis des

AU K1LLMA-XDJAR0

siècles, voici devant nous la masse du Kilima-Ndjaro qui vient se projeter dans les eaux calmes du Dyipé, uni comme une glace, pendant que du haut des mimosas les insectes préludent timidement à leur chanson nocturne, que les oiseaux aquatiques regagnant leurs demeures passent lentement sur la surface du lac où se mirent leurs grandes ailes et que du fond des savanes lointaines s'avancent par troupeaux les bêtes qui pensent, peut-être avec raison, que c'est pour elles que la Providence prépara ce réservoir.

Inoubliable spectacle que le silence de la solitude, l'ombre croissante du soir, l'immobilité de toute cette nature tropicale couvrent comme d'un recueillement religieux et pénétrant. Et à travers ce silence, comme la prière monte bien vers Dieu, qui nous appelle de si loin à donner maintenant son nom et sa parole aux témoins séculaires de ces merveilles!

TOVÈTA

L oasis de Tovéta. — Campement et accueil. — Un Edcn africain.

Nous quittons à 6 heures du malin oe délicieux campement du lac, et laissant à notre gauche la rivière dont le cours est marqué par une ligne verdoyante de grands arbres parmi lesquels beaucoup de palmiers, nous coupons droit à travers le désert, où l'herbe fine est broutée comme en une prairie, trop étroite pour les troupeaux qu'elle doit nourrir. Seules, de curieuses euphorbes et des passiflores de taille naine se dressent inattaquées par la dent des bêtes.

A l'horizon, voici comme un rempart : c'est la forêt, c'est Tovéta.

Ce nom que les Swahilis de la Côte et après eux les Européens prononcent Tauéta et les indigènes :

■i-tn\ représente une admirable oasis que bous

les voyageurs ont décrite avec une sympathie marquée.

-:, au sud-est du Kilima-Ndjaro, une dépression de

terrain comblée par les grasses alluvions entraînées de

1 Du mot kwawi Ndovéta.

20i AU KILIMA-NDJA110

la grande montagne, grâce à cette rivière à laquelle Thomson et Johnston ont donné le nom de Louini, qu'elle porte en effet à ses sources, mais qui parait inconnu des gens de Tovéta : ceux-ci l'appellent simplement Mto ou Mouro, « la rivière ». Ce cours d'eau, tombant des forêts qui entourent la base du Kima-wenzé, traverse la plaine en répandant dan? le sous-sol la plus grande partie de ses eaux. Çà et là, on voit sourdre des sources et presque partout on n'a qu'à creuser 1 ou 2 pieds pour trouver l'eau. C'est là le secret de la prodigieuse fertilité de ce coin de terre, et pour les étrangers surtout, de son insalubrité réelle. Les montagnards du Kilimandjaro ne peuvent y faire un séjour un peu prolongé sans en emporter une fièvre, un rhumatisme ou une dysenterie.

Cette oasis est disposée en un triangle dont le sommet est au nord et dont la base s'appuie au sud sur le lac Dyiépé, et ne mesure guère plus de 11 kilomètres sur une largeur moyenne de 2 ou 3. Elle est peuplée d'environ deux ou trois mille hommes seulement. Entre la zone fertile, d'une fertilité plantureuse, et le désert voisin, d'une aridité désolante, la démarcation est subite, absolue : là où le sol s'affaisse assez pour recevoir l'épanchement des eaux, c'est l'exubérance de la végétation tropicale; là où il se relève trop pour être privé de cet arrosage naturel, c'est la stérilité de la terre africaine brûlée par son implacable soleil.

Nous voici donc à l'entrée de cette Arcadie. Sur notre route — car il y a pour y pénétrer un autre chemin venant de Taita — elle est séparée brusquement du désert par une rivière, le Kitito, qui passe en dormant sous l'épais couvert d'arbres séculaires et d'inextricables fourrés : eau vaseuse, boue et fange, troncs qui pourrissent, coquilles sans nombre sous les feuilles d'arbres tombées et restées dans la rivière.

Après une halte sur ces bords peu enchanteurs, nous nous engageons clans la forêt par une trouée étroite, sinueuse et sombre. Encore uue rivière à traverser, cellelà plus gaie, et enfin voici les grandes bananeraies qui commencent, couvrant tout de leur ombre et de leur verdure. La terre est fort proprement travaillée, des canaux circulent de tous côtés, et des cases rondes, répandues sans ordre en ce labyrinthe verdoyant, achèvent de donner à ce paysage fait de mains d'homme un air de fraîcheur, de richesse, de grandeur, qui a frappé tous ceux qui l'ont vu. Bientôt, les salutations s'entre-croisent sous les larges feuilles de bananiers, et à l'accueil fait à nos blancs visages, à nos costumes européens, nous nous apercevons tout de suite que nous avons affaire à une autre population. Là, personne ne se cache, personne ne s'enfuit; tous, au contraire, les hommes, les femmes, les enfants, accourent nous voir, nous saluer, nous presser la main. Plus d'une vieille même attrape à la hâte un régime de bananes et nous l'apporte. Elle dit quelle veut le vendre, mais la belle farce! C'est un prétexte, évident pour nous dévisager à son aise, en nous montrant ses dents qui branlent et ses oreilles qui lui battent les épaules.

Voici une clairière en cette forêt de bananiers : « C'est là, nous dit le guide, que campent tous les Européens. » En effet, les voyageurs anglais Thomson et Johnston ont passé là, puis le Maltais Martini, le comte hongrois Teleki, l'Autrichien Hûnel, l'Allemand Ilans Meyer, l'Américain Abbot, sans parler d'un prince russe, d'un comte polonais, d'autres peut-être. Mais nous sommes les premiers missionnaires catholiques et les premiers Français qui ayons l'honneur d'y dresser nos tentes. A ce titre, nous attirons l'attention de la colonie tovétane; on vient en foule nous voir, nous considérer, nous par-

200 AU KILIMA-XDJARO

et, tout bien pesé, on s'accorde généralement à dire que les nouveaux étrangers sont d'une tribu intéressante et très civilisée...

De grandes cases sont là, bâties clans le genre swahili par nos dignes prédécesseurs, explorateurs de profession, chasseurs, aventuriers, princes, lords ou simples millionnaires. Nos hommes s'y établissent sans façon et nous, selon notre habitude, nous dressons nos tentes, où

- sommes à l'abri de bien des choses, y compris la vermine.

Là aussi nous restons deux jours, deux jours employés à nous reposer, à faire des provisions, à distribuer aux porteurs leur ration de linge et de perles, à étudier le

s, à visiter la population.

Le pays, il est ce qu'on a dit déjà : superbe dans sa fertilité exubérante. Les bananiers-, soigneusement cultivés, entretenus, irrigués, débarrassés de leurs feuilles mortes, y atteignent des dimensions exceptionnelles et fournissent aux habitants le fond de leur nourriture. Musa paradisiaca! Nulle part plus qu'ici on n'est invité a se rappeler que ce fut cette plante, parait-il, qui ombragea nos pauvres chers parents aux premiers beaux jours du monde et qui, après le désastre dont nous ne nous sommes jamais bien remis, leur fournit encore leur premier déjeuner et leur premier jupon, s doute, il y a longtemps de cela; mais ici, en promenant nos loi>irs sous ces grandes feuilles vertes, doucement balancées par la brise au-dcs.sus de nos tètes coupables, on ne peut s'empêcher de porter en arrière si-- tristes pensées, de se rappeler son origine antique. Tovéta est un Eden, hélas! oui, mais un Eden

DE ZANZIBAR AU KIUMA-NDJARO 207

où les suggestions du Serpent sont encore mieux accueillies que clans l'ancien!...

Dans maints pays, la banane est simplement connue comme fruit de dessert et le bananier comme plante donnant la banane. Mais à Tovéta, on ne l'entend point ainsi : le bananier sert à tout. Le tronc, d'abord, vert et découpé en fines tranches, est une excellente nourriturc pour les vaches, les moutons et les chèvres, qui y trouvent à la fois à manger et à boire. Les feuilles desséchées servent à couvrir les cases. Et quant au fruit, on le mange cru, ou cuit, ou rôti : on a dix ou quinze manières de le préparer. Au moment où ces lignes sont écrites, les journaux d'Amérique annoncent avec quelque fierté qu'un citoyen de cet industrieux pays vient de découvrir le moyen de réduire la banane en farine. La belle affaire! C'est ce que les gens de Tovéta font depuis des siècles : cela consiste a cueillir la banane un peu avant sa maturité, à la couper en deux, à la faire sécher au soleil, comme du manioc, et à l'écraser ensuite dans un mortier avec un pilon. Ce n'est pas tout : ici, comme au Tchaga et au Gancla, on trouve encore dans la banane la base d'une bière excellente. La Providence est bonne. Et c est ainsi qu'elle a répandu par le monde quantité de choses sans lesquelles les peuples qui les utilisent ne concevraient pas qu'on puisse vivre : le bananier à Tovéta, le cocotier sur plusieurs Cotes, le bambou en Birmanie, le thé en Chine, le blé en Europe, le riz dans L'Inde, L'arbre à pain en Océanie, le piment aux Antilles, la morue à Terre-Neuve, à Chicago les porcs, le macaroni en Italie, la choucroute en Allemagne, l'ail en Provence et les pommes en Normandie.

I ependant, il n'y a pas que des bananes à Tovéta. On y cultive aussi Tambrevade, le maïs, le sorgho, la patate, l'igname, la citrouille, la canne à sucre, etc. Au

?03 AU KILIMA-XDJARO

poisson de la rivière on tend des nasses; d'aucuns même s"amusent bourgeoisement à pécher à la ligne [fig. 41). Le miel est recherché avec ardeur et on établit pour le recueillir de ces ruches formées d'un billot creusé qu'on attache aux branches d'un arbre au moyen d'une corde et d'un crochet [fig. 42] : mais ici on travaille ce bois avec soin, avec art, et nul ne peut se marier s'il n"a pas au préalable fourni la preuve que de temps en temps il apportera du miel à la case. Il y a aussi du bétail; mais les vaches ne sortent pas par crainte non seulement des Massais, mais encore et surtout des taons et des mouches, parmi lesquelles figure la terrible tsé-tsé. On les nourrit à la case, comme il a été dit, avec des troncs de bananiers découpés en fines tranches, et c'est là peut-être un moyen à recommander aux éleveurs africains qui, dans les endroits où les bêtes à cornes n'ont pu vivre jusqu'ici, voudraient tenter de nouveaux essais.

D'ailleurs, tout le pays cultivable n'est pas cultivé et on trouve encore nombre de coins de terre d'où la forêt vierge s'élance dans toute sa magnificence primitive. Quels arbres! Quelles colonnes! Quelles ramures! Le jour, quand on pense au soleil dont les feux grillent les feuilles racornies du désert voisin, qu'il est bon d'errer sous ces dais splendides, le long d'une sente à peine marquée, où la lumière n'arrive que tamisée par le feuillage extrêmement délié de ces arbres magnifiques, où les lianes courent comme des cordes vivantes sur des mâts gigantesques, où çà et là des fleurs éclatantes relèvent la couleur sombre de la verdure! La rivière aussi est délicieuse avec son gazouillis perpétuel, ses roches volcaniques qui encombrent son cours, ses bords tapissés de fougères aux formes si délicates, ses grands arnres qui, des deux côtés entre-croisant là-haut leurs

branches, lui forment des arceaux majestueux. Parmi les palmiers, il faut citer les dattiers sauvages, mais surtout les raphias, qui, en groupes superbes, lancent de tous côtés leurs feuilles énormes dans un désordre aussi pittoresque qu'inextricable. Avec leur pétiole on fait des échelles légères, des portes, des poutrelles, des enclos, tout ce qu'on veut.

Mais défiez-vous cependant : la lièvre est peut-être làdessous. En Afrique l'eau dans le sous-sol est un élément nécessaire à la santé des plantes, mais souvent nuisible à celle de l'homme.

La colonie tovétanc est composée d'éléments originairement divers, mais aujourd'hui partageant à peu près le môme genre de vie, les mêmes mœurs, la même langue et le même type. Il y a les Tovétas proprement dits, frères des habitants de Kahé et du Bas-Arousha que nous verrons plus tard : à eux sont venus se joindre quelques indigènes du Tchaga, du Taita et du Kamba. On trouve même ici une petite colonie de Kwavis, frères des Massais. Le type général tient le milieu entre ce dernier élément et celui des Noirs dit de famille bantou : plus empâte que le premier, plus élégant que le second. Mais, en somme, cette population est certainement supérieure à celle du sud, plus belle, plus accueillante, plus expansive, plus polie, plus intelligente, plus artiste. Tous parlent swahili couramment; mais, gâtés par des libéralités excessives, ils commencent à devenir exigeants vis-à-vis de l'Européen.

L'Islam a fait parmi eux quelques adeptes, et il serait fâcheux (lue, en se développant, il fermât cette intéressante population à l'influence chrétienne. Volontiers on nous au rail gardés à Tovéta et déjà plus d'un enfant s'offrait de se faire notre disciple, avec promesse d'amener un camarade, qui en aurait amené un autre. Mais il

212 AU KILIMA-XDJARO

nous faut voir plus loin. Hélas! que de fois, pendant ses voyages, le missionnaire est amené à répéter la parole du Sauveur : Misercor super turbam!

Avec les nombreuses caravanes allant chercher l'ivoire au pays massai ou en revenant, les Tovétas peuvent aujourd'hui avoir tout le linge qu'ils veulent, mais ils travaillent si bien les peaux et les relèvent de dessins de si bon goût, en perles de verre, que les grèves de Manchester et de Liverpool peuvent les trouver fort indifférents. On fait aussi grand usage de chaînettes, pendants d'oreilles et bracelets. Les hommes, les jeunes surtout, s'habillent volontiers à la mode massai, tressant leurs cheveux avec soin et se faisant, derrière la tête, une queue avec une courroie. C'est là sans doute ce qui a donné lieu à la fable étrange des « hommes à queue » de l'Intérieur africain, dont on avait annoncé l'existence il y a quelque trente ans. Cette nouvelle avait fort réjoui les savants doctrinaires qui trouvent en eux des souvenirs d'origine simienne : « — Voilà! répétaient-ils. Nous l'avions bien dit. Il existe donc encore des hommes qui ne se sont pas suffisamment assis pour se débarrasser de l'appendice caudal! » En fait, l'appendice existe, mais malheureusement ce n'est pas la Nature qui le met et encore n'est-il pas en sa bonne et vraie place. Il y a, comme cela, dans la Science de ces Messieurs, un tas de déconvenues...

Une autre mode curieuse, c'est l'accoutrement auquel se condamne une nouvelle mariée lorsqu'il est reconnu que l'époque vient où elle doit mettre au monde son premier-né. Nous avons fait la rencontre de ce pheno-

Barrage d'irrigation. Ruche à miel. Panier de poche.

Fig. 42. — A Tovéta. — Dessin de Mgr Le Roy.

mène chez le voisin de notre campement, qui nous avait priés fort gentiment d'aller chez lui hoire une tasse de lait. Assis tous les trois dans la case sur une peau de bœuf tendue solidement et formant à la fois un lit et un canapé, selon l'heure, la vieille dame du lieu nous avait fait, comme de juste, les honneurs de son salon, Dans un coin ruminait une vache. Près d'elle, solidement campé sur ses pattes, son veau nous considérait avec un ébahissement profond : c'était bien sûrement la première fois de sa vie qu'il voyait les gens de notre race. Après les saluts d'usage, la calebasse pleine de lait caillé avait passé de main en main : Mgr de Courmont y avait trempé ses lèvres, le P. Auguste y avait à peine ajouté trois poils de sa barbe, et elle m'était arrivée ainrsi, par trahison manifeste, avec charge de la vider à fond. Enfin, c'était fait, et nous nous levions pour prendre congé de nos excellents hôtes, lorsqu'un bruit très caractérisé de serpent à sonnettes nous arrête tout à coup sur le seuil de la porte. Vaine terreur ! Ce n'était point un serpent, mais une dame, une dame bardée de fer des pieds à la tête, avec un voile de chaînettes sur le visage, des chaînettes sur la poitrine, des chaînettes autour des reins, des chaînettes aux bras, des chainettes aux pieds, des chaînettes aux oreilles, des colliers de cuivre sur les épaules, aux nras et aux jambes, des verroteries partout, de la ferraille, des fils de fer, des fils de laiton, une vraie boutique de quincaillerie : « Sa nouvelle épouse » ifig. /i3), dit la vieille dame en faisant une moue caractéristique.

Mais si les jeunes mères sont ainsi honorées et défendues, il est triste d'apprendre que les nouveaunés sont en grand danger d'être mal accueillis en ce monde. On étrangle sans pitié, comme « mauvais »,lcs enfants qui naissent les pieds en avant, ceux dont les

216 AU KILIMA-XDJARO

dents poussent d'abord à la mâchoire supérieure, les jumeaux, les estropiés, ceux aussi qui ont pour père un adolescent non circoncis. Car, en dehors d'ailleurs de toute pratique musulmane, la circoncision est ici d'usage, comme chez beaucoup d'autres tribus africaines : elle se fait vers l'âge de seize à dix-huit ans et c'est seulement après qu'a lieu le mariage.

La polygamie existe; mais elle est chère et par conséquent restreinte, chaque nouvelle femme étant le prix d'un bon nombre de bœufs, sans compter le miel, le linge, les perles, etc.

Au reste, dans l'idée des Tovétas, la femme doit être soumise à l'homme, elle lui est inférieure, et ils ont là-dessus une singulière légende que m'a racontée un jeune homme, avec beaucoup d'autres choses, dans une longue conversation que nous avons eue :

« Au commencement, dit-il, Dieu voulut essayer le cœur de l'homme et celui de la femme. Il prit donc l'homme à part, lui remit un couteau et lui dit : « Ecoute. « Cette nuit, quand elle dormira, tu me couperas le cou « de ta femme. » Et il prit aussi la femme à part, lui remit un couteau et lui dit : « Ecoute. Cette nuit, quand « il dormira, tu me couperas le cou de ton homme. » C'est hien. Alors l'homme s'en alla tout triste, pensant : « Couper le cou de ma femme, de ma sœur ! C'est « impossible, je ne le ferai jamais! » Et il jeta le couteau dans la rivière, se réservant de dire qu'il l'avait perdu. Et la femme aussi s'en alla. Puis la nuit venue, elle prit le couteau et elle allait tuer l'homme qui dormait lorsque Dieu reparut : « Misérable, fit-il, puisque tu as le cœur « si méchant, tu ne toucheras plus le fer de ta vie ! Ta « place est au champ et au foyer. Et toi, dit-il à l'homme, « parce que tu es bon, tu as mérité d'être le maître et « de manier les armes. » Voilà pourquoi, ajouta Kombo,

Enfant.

Tête d'homme.

Nouvelle mariée.

Enfant (vu de dos).

Fig. 43. — Costumes de Tovéta. — Dessin de Mgr Le Roy.

DE ZANZIBAR AU KIUMA-NDJAllO

même en Europe, à ce qu'on dit, ce sont les femmes qui font la cuisine et les hommes qui la mangent. »

Il n'y a point d'esclaves à Tovéta. Tout le monde travaille; mais, comme la terre est très fertile, le labeur quotidien se réduit à peu de chose, et beaucoup de loisirs restent à tous les âges et à tous les sexes pour

Use Tabatière.

causer, se promener, boire, danser cl jouir de la vie. Au reste, on trouve ici beaucoup de mœurs massaïes : les jeunes gens, par exemple, en attendant leur mariage, vivent clans des campements séparés, mais ils ne son! pas soumis, comme leurs voisins, à un régime spécial, non plus qu'à des exercices militaires, n'étant pas d'ailleurs destinés à porter la guerre au delà de leur propre territoire.

Point de village; chacun vit chez soi, en famille. Au point de vue du gouvernement, les gens de Tovéta forment une république, et, chose intéressante, une république comme l'Histoire dit qu'il fut une fois question d'en faire une en France : sans président. Il y a deux ssemblées, celle des Anciens et celle des Jeunes, ceuxlà plus tranquilles, ceux-ci plus remuants. En principe, les affaires doivent se régler d'accord, quand l'accord est possible; au cas contraire, le Sénat, qui a plus d'autorité, plus de mesure, plus d'expérience, termine le procès... en cédant. — On n'oublie pas, je suppose, que je parle de Tovéta.

Quand un étranger passe, il reçoit une députation de la Chambre et du Sénat; aux deux il doit des cadeaux. Nous n'avons point échappé à ce vénérable usage et, comme d'ailleurs les droits d'entrée étaient demandés poliment, nous nous y sommes prêtés de bonne grâce. Beaucoup de voyageurs africains se plaignent de cette institution qui fleurit, comme on sait, chez beaucoup de tribus de l'Intérieur, persuadées qu'elles ont droit de faire payer les chemins passant chez elles. Peut-être ces explorateurs ont-ils raison, peut-être aussi n'apprécient-ils pas suffisamment le fonctionnement de l'Administration chez les peuples civilisés, puisqu'ils le condamnent chez les peuples sauvages. Renversons les rôles et figurons-nous, par exemple, trois ou quatre Africains, noirs comme un bout de fusain, arrivant à Marseille avec leur accoutrement spécial, leurs lances, leurs flèches, portant des provisions, de l'ivoire, des pépites d'or, des diamants, des perroquets, des singes et autres productions de leur pays fort recherchées des

CIOJ

Européens, suivis enfin d'une centaine d'individus racolés un peu partout et qui sont leurs porteurs, leurs domestiques et leurs soldats. Cette troupe arrive et s'en va droit s'installer en pleine Cannebière, où elle fait la cuisine. Ah! mon bon! Tout aussitôt la Préfecture, la Police et le Conseil municipal enverront évidemment nombre de délégués, employés, sergents, douaniers, gendarmes, pour notifier à ces mal appris d'avoir premièrement à payer leurs droits d'entrée et secondement à camper ailleurs; je soupçonne même ' que plus d'un exigerait un petit pourboire... Or, si ces gens d'Afrique, pour toute réponse, prenaient vos représentants par la barbe et leur faisaient faire une pirouette en l'air, Français, que diriez-vous?...

Il faut le reconnaître loyalement : l'octroi, la douane et les impôts sont à ranger parmi les signes les plus caractéristiques grâce auxquels on reconnaît la présence d'une société humaine...

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