LE PASSAGE DU COL DE MBARAMOU
En carde contre l'ennemi. — Face au danger ! — Sur le col de Mbaramou. Une nuit de misères.
Noua voici au 3 août. Au dernier village où nous sommes, sur une petite rivière qui descend des montagnes et va se jeter au loin dans l'Oumba, on nous dit :
« — Prenez garde, les Massais sont sur votre chemin, descendant chez les Digos pour y porter la guerre et y voler des boeufs. Tenez-vous prêts à leur faire face, car, en campagne, les Massais attaquent tous ceux qu'ils rencontrent.
Ceux qui nous parlent ainsi sont des courriers qui prétendent avoir vu l'ennemi; ils paraissent sincères, et nous devons prendre nos précautions en vue de tout événement.
A ceux des hommes qui sont armés de fusils à répétition, on fait donc une distribution extraordinaire de cartouches; les autres, qui n'ont que de simples fusils, reçoivent un supplément de poudre, de balles et de capsules. Après quoi l'ordre du jour, l'exercice et la harangue :
« Hommes de Bagamoyo, de Mombassa et de partout, écoutez bien !
« On dit que les Massais sont sur le chemin. C'est leur affaire; mais nous y sommes aussi... Nous marcherons tous ensemble, l'un derrière l'autre, le long du sentier. Toutes les heures, arrêt : en dehors de là, défense de se mettre en retard ou de s"écarter dans les brousses... Silence en marchant : pas de cris, pas de chants, pas de tapage. Le guide nous précédera de vingt pas, suivi de deux hommes. Aussitôt que vous l'entendrez pousser le cri : « Attention ! » vous vous arrêterez tous, et, tranquillement, posément, à la place que je vous montrerai, vous vous formerez en cercle étroit, chacun derrière sa charge. Et ainsi, accroupis à l'abri des caisses et des ballots d'étoffes, vous laisserez venir les Massais avec leurs lances, et, au commandement, quand ils seront tout près, feu! Ils tomberont comme des lapins... Mes amis, lorsque je vous ai inscrits à la Côte sur mon papier que voici, vous m'avez tous donné des noms d'hommes; cependant, si, par erreur, une femme se trouvait parmi vous, qu'elle se déclare! Elle restera ici; quant à nous, les autres, nous allons à la bataille ! »
Des acclamations formidables saluent cette proclamations renouvelée des beaux jours de l'Histoire. Les enivrantes fumées de la gloire militaire commencent à me monter à la tête et j'ai l'idée d'ajouter, comme cet héroïque général haïtien, que, au moment de l'action, plus de quarante singes les contempleront du haut de leurs arbres.
Mais Mgr de Courmont, à qui je demande son avis, me fait observer que ce souvenir classique aurait un effet déplorable, et je dis simplement :
« Passons à l'exercice ! »
L'exercice se fait, donne des résultats satisfaisants, et
\[ est prouvé théoriquement que, si nous sommes attaqués, nous nous couvrirons de gloire.
Il est midi. Nous nous mettons en marche.
Au sortir de cette riche vallée de l'Oumba, le pays que nous avons à traverser reprend un aspect peu enchanteur, mais moins affreux cependant que dans le désert de Gourouva, de sinistre mémoire. Ici et là, des baobabs1, des ébéniers ~, des strychnos 3, des broussailles touffues où, parmi les épines, des euphorbes en lianes et en arbres4 se mêlent à de grosses ampélidées quadrangulaires5; de beaux groupes d'adenium* à fleurs rouges, superbes, et partout cette passifiorée étrange hérissée d'épines, que nous avons déjà rencontrée et dont un seul pied forme des masses entières de verdure. Doucement, nous montons vers un col que nous devons franchir, le col de M&aramou. Le soleil est relativement modéré. A gauche, la montagne; à droite, la plaine. Pas l'ombre d'un Massai.
Nous avançons encore, montant toujours.
Tout à coup, à vingt pas en avant de la caravane, le guide s'arrête, lève la main bien haut, fait signe de rester en place et s'accroupit sur le chemin...
C'est le moment de nous former en cercle. Il y a là, tout à côté, un petit tertre qui convient à merveille pour nos opérations, d'autant qu'il est couvert en arrière
* Adansonia digitata, L.
> Di/bergia arbutifolia, Baker; — D. melanoxilon, Guill. et Pcrr; — D. saxatilis, Hook; — D. bracteolata, Baker.
3 Strychnos spinosa, Haw.
4 Euphorbia tirucalli, L.; — E. Spec.
* Vitis quadrangularis, L.; V. crassifolia, Baker; V. Mossambicensis, Kl. etc.
' Adeniurn speciosum, Fenzl.
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par des broussailles épineuses qui diminueront l'aire * défendre; mais, à vrai dire, nos hommes ont maintenant l'air beaucoup moins valeureux qu'à l'exercice. Pius n'est besoin de recommander le silence : chaque guerrier ne le trouble même pas de son souffle.
Enfin, voyant toujours le guide inspecter le sentier, comme hypnotisé devant un point précis, nous nous demandons s'il ne consulte pas les sorts, et, un pas entraînant l'autre, nous le rejoignons tout doucement : « Qu'est-ce? « lui demande-t-on?
Et, d'un air profondément anxieux, il nous montre du doigt... une bouse de vache !
Un grand éclat de rire accueille cette révélation surprenante.
« Il n'y a pas de quoi, reprend-il indigné; cette bouse ne s'est pas faite toute seule ! »
A l'appui de cette observation, très judicieuse au fond, nous distinguons bientôt des traces de pas nombreuses, pas d'hommes et pas de bœufs. Des herbes broutées, des branches cassées, et enfin de petits sentiers tout frais ouverts et s'enfonçant dans la plaine de l'Oumba nous convainquent bientôt qu'on ne nous avait pas trompés : ce matin, les Massais ont passé par ici, emmenant avec eux, comme ils le font toujours, quelques vaches pour leur entretien, et c'est en cet endroit qu'ils ont laissé le chemin pour s'enfoncer dans le- désert et gagner la rivière en droite ligne.
A cette constatation, nos courageux guerriers respirent bruyamment, parlent tous ensemble, rient, exultent et se disent mutuellement : « C'est dommage. Nous les aurions exterminés ! »
29. — Eb'PHORDE des MONTAGNES {Col de Mbaramou). Dessin de Mgr Le Roy.
Avançant toujours et toujours montant, nous nous trouvons bientôt sur la crête du contrefort que nous avons à passer. Là, le spectacle est magnifique
Derrière nous, nous avons, depuis Bwiti, laissé trois demi-cercles de montagnes orientées clans leur ensemble du sud-est au nord-ouest : le premier de Bwiti à Bombo, le second de Bombo à Panga, le troisième de Panga au col de Mbaramou, où nous sommes. La plaine s'étend au loin, grise et immense. Au nord, les pittoresques montagnes de Taita dont la silhouette bleue se perd dans le bleu du ciel. En face, la chaîne de Paré, que nous devons rejoindre et dont une grande plaine nous sépare.
Assis sur les pierres, délivrés des Massais, contents d'apercevoir enfin ce nouveau pays où nous allons nous engager et que nous dominons du regard, nous nous reposons volontiers à l'ombre des maigres arbustes de la montagne {fig. 29). Malheureusement, il n'y a point d'eau et le sol, très pierreux, ne nourrit guère qu'une grande euphorbe arborescente, d'un aspect pittoresque et sauvage.
Sur la pente que nous avons maintenant à descendre, le paysage est plus fourni et plus gai. A chaque instant, des bandes de cailles, de francolins et de pintades s'envolent à tire-d'aile et tout le monde marche allègrement vers le campement où Mgr de Courmont, qui est à l'avant, a fixé sa tente : c'est au milieu de la plaine déserte où seuls quelques acacias étendent çà et là leurs branches épineuses et leur feuillage délié. Pas d'eau, pas de bois. On s'arrête, parce que la nuit qui tombe ne permet pas
IûU
d'aller plus loin et on s'installe tant bien que mal dans l'espoir au moins de passer une bonne nuit.
Or voilà que tout doucement les nuages qui couvraient le ciel semblent descendre vers nous, se fondant en. une pluie qui, faible d'abord, devient de plus en plus dense. Qu'allons-nous devenir? Ici, pas un arbre, pas un arbuste, pas une broussaille pour s'abriter. Peu à peu les feux s'éteignent sous l'eau qui tombe. Les porteurs rassemblés par petits groupes, accroupis, présentent leur dos à l'inclémence du ciel; d'autres, plus familiers, se glissent sous nos tentes d'où nous n'avons pas le courage de les chasser; ils s'enhardissent, se pressent, se ramassent : c'est comme une nichée de rats dans un trou. Mais la fatigue est telle qu'on dort quand même, de temps en temps, tout en roulant l'un sur l'autre parmi les caisses qui croulent et les ballots qu'on pince, les prenant pour des dormeurs gênants et obstinés.
Et sur la tente encombrée la pluie tombe, tombe, tombe toujours, jusqu'au matin...
A GONDJA
Un campement Massaï. — Le village de Gondja. — Un traitement contre
le diable.
Le réveil — pour ceux qui ont dormi — ne se fait pas longuement attendre, ni la fin du déjeuner matinal, ni les préparatifs du départ : tout le monde a hâte de secouer sur le chemin ses membres mouillés et engourdis.
Lentement le ciel gris s'éclaire, et nous revoyons devant nous les montagnes de Paré (fig. 30), se dressant comme un mur gigantesque.
En face de nous et tout en haut, voici une longue traînée blanche qui se détache sur le vert sombre des forêts : c'est, nous dit-on, le Mkoma.zi,qui tombe en cascade et que nous devons franchir aujourd'hui pour arriver à Gondja. Quant à la plaine que nous traversons maintenant, elle est toujours la même, uniformément plate, noire dans son ensemble, crevassée, misérable, avec quelques affleurements de gros morceaux de quartz blanc qui s'y détachent avec vigueur. Par ailleurs elle est couverte de graminées courtes et légères, au milieu desquelles s'élèvent par places des asclépiadées singu-
liéres, et presque uniquement ombragée d'acacias divers, de mimosées, qui plus loin forment de vraies forêts d'épines.
Le guide revient encore à la charge avec ses menaces de Massais ; mais, depuis qu'on l'a vu si agité en face d'une bouse de leurs vaches, la considération respectueuse qu'on lui portait est bien tombée; on ne l'écoute plus... Lui, froissé, marche en grommelant. Puis, tout d'un coup, nous le voyons s'arrêter; penché en avant, il parcourt l'horizon du regard et de sa main étendue indique une ligne rougeâtre qui, là-bas, semble se mouvoir à travers la claire forêt d'acacias. Derrière lui la caravane s'arrête et regarde :
Enfants, voici les bœufs qui passent; Cachez vos rouges tabliers.
Car cette fois, ce sont eux, les bœufs des Massais; ils passent, passent, passent toujours, se suivant en longues files, lentement. Il y en a des centaines, il y en a des milliers.
Aussitôt que les traînards nous ont rejoints, nous reprenons notre marche le long du sentier, tous ensemble, comme en une procession. En tête le guide, qui parle suffisamment massai, suivi immédiatement de Mgr de Courmont et du P. Auguste; puis, la caravane; et tout au bout, derrière le dernier porteur, je ferme la marche, Nous allons ainsi, graves et silencieux; et subitement, nous nous trouvons en face du camp. Le guide salue, on lui répond, et la caravane passe...
Il faut dire de suite que tout autre est le jeune guerrier massai en expédition, dont nous n'avons vu que les
traces, et le Massai civil en son campement ordinaire, chez lui, avec les anciens, les enfants et les femmes, tel que nous le trouvons ici.
A l'arrière-garde où je me trouve, les intentions de ces fameux écumeurs du désert paraissent tellement paci»
Fig 30. — Paré. — Profil d'un groupe de montagnes.
fiques et leur rencontre est pour moi si intéressante que je ne puis résister au désir de me porter vers eux, sans autre arme qu'un très long bâton, la main tendue et le sourire aux lèvres. Immédiatement je suis entouré. Quels superbes sauvages ! Jamais les champs de foire, en Europe, n'en exhibèrent de pareils. Tout près, en avant de leurs tentes en peaux de bœufs, de vénérables matrone-, habillées de cuir et chargées d'ornements en cuivre et
en fer, sont en train de déchiqueter un mouton. Elles me présentent en souriant leurs grandes mains d'où le sang ruisselle. Je réponds bravement à leurs avances, et pour un peu je me ferais inviter au repas pantagruélique qui se prépare et qu'attendent patiemment, sur les arbres voisins, des familles de vautours, de corbeaux et de marabouts, puis en dessous, de beaux petits enfants chassieux et morveux. Tout de même, il faut en convenir, ces derniers me regardent d'un air ressemblant beaucoup au dédain, un peu à l'intérêt, pas du tout à la peur, l'air de jeunes Européens de « bonnes familles » qui, dans le parc du château paternel, verraient un beau jour surgir un petit bonhomme de mauvaise mine. Mais les auteurs de leurs jours ont de ma vagabonde personne une impression plus favorable, sûrement, et quand le guide, effrayé de la légèreté avec laquelle j'entre en relations avec du monde que je ne connais pas, vient me ressaisir d'une autorité sévère, nous nous quittons clans l'effervescence d'une admiration réciproque. Une heure après, nous étions à Gondja.
Gondja est un fort village au pied des montagnes de Paré, presque au milieu de la chaîne, et sur la route très fréquentée de Pangani au Kilima-Ndjaro et au pays massai. A l'est, coule le Mkomazi, petite rivière qui se jette dans le Rouvou, un peu en avant de Maourwi, et que nous voyons là-haut, dans la montagne, tomber en cascade. Les bords, formés d'un humus lentement accumulé par les siècles, sont d'une fertilité qui rappelle la vallée de l'Oumba; mêmes restes de forêts, mêmes bananiers plantureux, mêmes cultures, même verdure.
Mettant la rivière entre nous et l'indiscrétion des Massais, nous nous établissons sur l'autre bord, près du village.
Celui-ci est fortifié d'une estacade en troncs d'arbres, garnis partout de buissons, d'euphorbes et de cette petite asclépiadée \ dont la sève abondante, très corrosive s'échappe au moindre coup qu'on frappe sur elle et, tombant dans les yeux de l'assaillant, l'aveugle et le réduit à rien.
Les maisons sont assez mal tenues, les unes rondes comme clans l'Intérieur africain, les autres carrées comme à la Côte. C'est que c'est ici, sur cette route de Pangani, le point terminus de la pénétration de l'Islam; c'est la dernière étape où l'on voit la longue chemise blanche, symbole de la civilisation musulmane, laquelle, il est vrai, pour être chemise et pour être blanche, dissimule étonnamment plus de malpropretés que le simple pagne de toile ou de peau des simples sauvages. Quoi qu'il en soit, la population actuelle, qui a conquis le pays sur les Parés, se compose de Zigouis et de Sambaras, parle le swahili couramment, mêle quelque teinture d'Islamisme à ses vieilles pratiques africaines et obéit à Mwasi, l'un des fils de Semboya qui, lui, réside plus bas, à Mazindc, et est devenu le chef le plus en vue du Sambara. Ce Mwasi est en ce moment parti pour la Côte et nous ne voyons que son akida ou lieutenant : circonstance heureuse d'ailleurs, qui, au lieu d'un bœuf, ne nous vaut qu'un mouton. Car, pour un bœuf qu'on reçoit, on doit honnêtement rendre en valeur un bœuf; pour une
* Sarcostemma.
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chèvre, une chèvre; une poule pour une poule; un œuf pour un œuf, et rien pour rien.
Cependant, il y a des exceptions, et quand ie cœur s'en mêle, on se laisse tout de même aller à faire de petits cadeaux. Par exemple, dans la soirée, voici que nous arrivent trois énormes gaillards, suivis de deux petits enfants. Ce sont des Massais; l'un d'eux surtout a certainement plus de 6 pieds de haut, des membres comme des pièces de fonte, et, avec une peau noire, un type apollonien : en main de superbes lances; sur les épaules, une peau de veau. Il y a cinq ou six jours, nous dit-on, ils ont pris un bœuf et sont allés faire un pique-nique dans la forêt, en bons camarades. Aujourd'hui, de tout cet animal, il ne reste plus que la peau, qu'ils traînent derrière eux, et ayant su que les Blancs étaient dans le pays, ils viennent leur faire une petite visite. En un instant, il ont traversé la rivière, et les voici dans notre campement, regardant tout avec une curiosité grande et une pointe d'envie mal dissimulée. Puis, subitement, voilà ces grands corps qui s'agitent, tressautant en l'air, en même temps que de leur gosier part un chant d'un étrange accent. Après dix minutes de cette danse, simple et sauvage, le guide passe au cou des jeunes hommes un morceau de linge rouge, il donne aux enfants quelques perles bleues, et nos hôtes nous quittent en nous promettant — ce à quoi nous ne tenons guère — de nous amener tous leurs camarades pour le lendemain. Telle fut notre première entrevue avec cette extraordinaire tribu des Massais; nous les retrouverons plus tard.
DE ZANZIBAR AU KILIMA-NDJARO \bl
Cependant, la journée ne devait pas se terminer ainsi. Soit que la fatalité de la chose me poursuivit, soit que l'indiscrétion d'un porteur eût averti le public que je iouissais de pouvoirs surnaturels, voilà que, sur le tard, un grand bonhomme du lieu m'aborde d'un air suppliant, expliquant que sa pauvre vieille épouse est possédée du Diable depuis un temps immémorial et que je rendrais grand service à eux deux si je les débarrassais de cet étranger. Une centaine de personnes sont là qui confirment l'authenticité du cas, ajoutant que les plus grands sorciers du pays ont toujours échoué devant ce démon exceptionnellement tenace.
On amène la patiente. C'est une particulière d'environ cinquante ans d'âge, grande, forte, droite, raide, aux yeux roux, aux traits réguliers. Debout devant elle, je la regarde fixement, m'apprêtant à l'interroger sur l'origine et le développement de sa maladie, que je suppose être tine névrose quelconque, Or, voici que peu à peu, sans mot dire et sans changer d'attitude, la vieille se met à trembler doucement, puis plus fort, puis très fort, puis à sauter, puis à danser, mais tout d'une pièce, comme si elle était mue par un ressort interne; on dirait une bonne femme de carton, au théâtre de Guignol.
A vrai dire, je commence à être fort embarrassé de ces gambades.
« — Tirez-vous de là », me crie Mgr de Courmont.
« — Vous avez la spécialité », ajoute le P. Auguste Gommenginger.
A ces invitations moqueuses de mes supérieur et confrère, — eux qui cependant devraient me réserver leur bienveillant appui! — s'ajoute l'attente anxieuse de la
AU K1L1MA-XDJAKO
foule, et je sens que, si je n'agis pas immédiatement, mon autorité en la matière va subir un désastre. Pendant que la vieille saute toujours, je prends donc la parole pour expliquer que cet état ne vient point du Diable — au fond, je ne sais pas du tout d'où il vient — mais que, si on continue à lui offrir des sacrifices pour le prier de sortir, il pourrait bien surgir et ne partirait plus. J'ajoute, puisque l'occasion s'en présente, une explication sommaire concernant les cinq ou six vérités religieuses de nécessité première, et finis en disant que, malheureusement, je n'ai pas apporté dans ce voyage le remède propre à ce genre de maladie.
« — Cependant, mère, je ne t'abandonnerai pas, tu boiras ce breuvage, et cette nuit, avant que le coq ait chanté, tu sentiras qu'une révolution s'opère en toi et tu sortiras promptement. Gens du village, tenez la porte ouverte! »
Et, séance tenante, je donne la chose à boire; la patiente l'avale religieusement.
Or, ce breuvage était un purgatif énergique... Le matin, on vint nous informer que le Diable était sorti pendant la nuit.