SUR LA MONTAGNE : KILÉMA
14 août 1890.
Nous voici au \k août. Depuis longtemps, c'était le désir de Mgr de Courmont d'arriver au pied de la montagne pour le 15, afin que la première messe dite ou Kilima-Ndjaro, le fût au jour consacré à honorer l'Assomption de la Sainte Vierge.
Rien, du reste, ne nous retient plus au Tovéta, et le 14 au matin, après une nuit assez froide, nous traversons la rivière à gué sur des pierres noires, glissantes et traîtresses, où plus d'un parmi nos hommes prend un de ces bains hygiéniques, quoique involontaires, si fort recommandés par l'hydrothérapie moderne.
Encore des bananeraies; puis, quand les cultures cessent, c'est pour faire place à un reste de forêt vierge de toute beauté. L'eau sort de partout, formant souvent des ruisseaux et des mares profondes au bord desquelles se dressent des Raphias superbes; mais beaucoup de ces palmiers, dont les feuilles atteignent une longueur de 10 mètres et au delà, sont dévastés par les indigènes qui, comme on l'a vu, en utilisent la nervure.
Voici un mauvais passage : c'est une sorte de rivière sans cours marqué, profonde et vaseuse, qu'il faut traverser sur d'énormes troncs d'arbres jetés en travers et
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glissants comme des mâts de cocagne. Quel exercice »quand on a, surtout comme nos porteurs, une charge de 30 kilos! Si l'un de nous tombe en ce trou, le repécherat-on jamais? Nous enlevons nos chaussures, nous nous frottons de sable les pieds et les mains et, prudemment, doucement, humblement, à quatre pattes, nous opérons ce dangereux passage, tous, sans y rien laisser.
Encore quelques pas, et derrière une porte basse la forêt prend fin. Brusquement le sol se relève; c'est le désert, le désert avec son soleil de feu, sa terre ingrate et dure, ses herbes fines, sa couleur grise, ses petits arbres espacés et rabougris, ses feuilles grillées, ses euphorbes rampantes, ses asclépiadées étranges, ses acacias épineux, son caractère répulsif. A gauche et à droite, une chaîne brisée de collines rougeâtres, des buttes isolées, des cônes : le tout suggérant l'idée, remarque Johnston, qu'au temps où la masse éruptive sortit du Kima,-wenzé et du Kibô, ces deux énormes cratères se trouvèrent obstrués par la quantité prodigieuse de matière en fusion, et alors la terre, éprouvant le besoin de rejeter cette lave de son sein, se couvrit de ces collines secondaires, comme un corps malade se couvre de furoncles enflammés.
Trois choses cependant reposent les regards : le Dyipé à gauche, le Kibô devant soi, et enfin, après une course inutile contre un troupeau d'antilopes, l'apparition subite d'une petite rivière qu'ombrage une double haie d'arbres superbes et toujours verts. Il est onze heures et demie : nous campons.
De l'eau! Comme on l'aime partout en Afrique!... Mais, cette fois, l'eau qui sautille et gazouille sous nos yeux, c'est l'eau du Kilima-Xdjaro : nous y sommes!
Fig. 44. — Dans la rivière, (sycomore et cascade). — Dessin de Mgr I e R03.
Le lendemain 15 août, pendant que l'Église catholique, par le monde qu'elle couvre de ses temples, de ses prêtres et de ses fidèles, chante la Vierge immaculée qui nous
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apporta le salut, nous, ses missionnaires, perdus aux avant-postes de la civilisation, nous nous retrouvons pour prier avec elle, et du pied de cette grande merveille qui nous domine de son front étincelant, voilà que, pour la première fois dans ce coin de terre, nous unissons notre voix à celle de nos frères dispersés : Venite, adoremus Regem Regum cujus hodie ad sethereum Virgo Mater assumpta. est cœlum!
Cette rivière est très intéressante. Campés près d'un vieux sycomore et non loin d'une cascade dont la présence nous est bientôt révélée par le bruit qui nous en vient, nous avons une après-midi et une journée pour en explorer les bords
Encore assez forte près d'ici, elle se perd plus loin dans la lave et disparaît peu à peu. Des troupeaux d'antilopes errent aux environs. Fatigué de les poursuivre, je reviens avec quelques-uns de nos hommes dans le lit profond et desséché du torrent, où nous tombons juste sur une famille de buffles qui s'y reposait à l'ombre. Ce premier danger passé, nous rentrons lentement en cherchant des insectes qui abondent sous l'écorce des arbres tombés; des bêtes aussi, mais moins dangereuses que les autres. Ici, par exemple, quel est ce bâton qui se détache en noir au milieu des herbes vertes? J'allonge la main pour le saisir, quand tout à coup cette tige se redresse comme un ressort, siffle et se gonfle : c'est un aspic, le redoutable aspic de Cléopâtre! Encore un peu, et je mourais comme cette illustre dame, « dont le nez, selon Pascal, s'il avait été plus court, aurait changé la face du monde ». Après un moment d'effarement de sa part et de la mienne, l'homme et le reptile reprennent chacun leur position respective; mais, quand je reviens à la charge, muni cette fois d'un bâton, l'aspic était parti.
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Le 16, au matin, nous nous remettons en route et, après avoir traversé près de là une grande rivière, dite de Kiléma, nous prenons décidément à notre droite le chemin de la montagne, le chemin de Tchaga, car tel est le nom sous lequel est désignée la partie méridionale du Kilima-Ndjaro.
Or, à Mombassa, pendant que nous achevions l'organisation de la caravane, nous fûmes un jour abordés par un jeune homme, originaire de ce pays-ci, que j'avais autrefois connu et cultivé et qui, maintenant, demandait à rentrer avec nous « dans ses foyers ». C'était la Providence qui l'envoyait aux missionnaires. Immédiatement, Daringo fut enrôlé. Jusqu'ici, il a insisté pour nous conduire droit dans son pays d'origine, Kiléma, qu'il représente comme incomparable par la douceur des joies qu'il a goûtées, et chez son roi, Foumba, avec lequel il dit avoir joué au saut de mouton dans son enfance. Mais, depuis quelques jours, ses instances redoublent, et, finalement, nous y cédons.
Laissant donc divers districts dont nous apercevons de loin les magnifiques forêts et les grandes cultures, nous montons assez doucement les premières pentes du massif, fertiles, ombreuses, mais habitées seulement par des troupes de buffles et d'éléphants dont nous voyons fréquemment les traces.
Nous voici à la porte de Kiléma.
C'est une espèce de construction en madriers superposés et reliés, laissant place en bas à une trouée étroite, : fermée elle-même par des pièces mobiles. Daringo nous précède, et son premier soin, en face de cette entrée originale et peu engageante, est de tirer un coup de fusil.
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Immédiatement, la sentinelle, qui veille à l'intérieur, demande qui va là, et Daringo décline nos titres et qualités, en même temps qu'il se fait connaître lui-même, rappelle le nom de son père, de sa mère, de ses oncles et tantes, de ses frères et sœurs, de ses cousins et cousines, insulte le gardien qui travaille à écarter les pièces de bois et, finalement, se glisse clans le trou qui nous est offert pour y passer. C'est une vraie souricière à l'usage de l'homme; mais impossible d'entrer par ailleurs, à cause des impénétrables haies de lianes épineuses qui protègent le pays actuellement en guerre.
Derrière cette porte, qu'on referme aussitôt, s'ouvre un long sentier qui serpente entre une double haie de broussailles et débouche à la fin sur une pelouse ombreuse dont l'aspect nous transporte immédiatement dans notre chère et vieille Europe.
Cette herbe courte, verte et fraîche, ces beaux arbres qui y font de mobiles taches d'ombre, ces petits chemins creux qui se déroulent entre les haies, ces talus qui entourent les jardins et les champs, mais c'est ce que nous avons vu tant de fois chez nous; c'est là le vallon où nous avons rêvé de notre future destinée, arraché quelques racines grecques et sommeillé doucement sur les œuvres des grands hommes; c'est ici l'arbre où les pies faisaient leur nid, là que chantaient les merles, et voici la pierre tapissée de mousse où s'asseyait la grand'mère aux premiers beaux jours, la bonne grand'mère dont le menton branlant et la lèvre barbue nous intéressaient tant!
Mon Dieu, que ce passé est loin et qu'il est bon de le revoir !
Après quelques minutes de repos, pendant lesquelles nous échangeons de joyeux saluts avec les indigènes voisins, nous reprenons notre marche par le petit che-
min rocailleux; nous montons toujours, l'air devient plus frais, les fleurs s'épanouissent plus variées, les oiseaux chantent, les ruisseaux courent, et, tout allègres, nous arrivons ainsi sur un plateau où, brusquement, nous sommes accueillis par une fusillade nourrie à laquelle répondent immédiatement les carabines de nos porteurs : c'est un beau vacarme organisé, paraît-il, en notre honneur. Car la garde qui veille aux barrières de Kiléma nous avait annoncés!
Quand la poudre a parlé, du groupe des guerriers se détache un grand garçon d'à peu près six pieds, droit, jeune et bien fait, portant sur ses épaules une belle nappe de table et sur sa tête un chapeau de feutre écrasé sous un bonnet de coton, l'uniforme des grands jours !
« — Ça, nous souffle Daringo à l'oreille, c'est le roi Foumba! >;
Le chef s'avance et donne à chacun de nous une vigoureuse poignée de main, en ayant soin, pour plus de politesse, de nous étreindre le bras trois fois, de toutes ses forces; puis, nous ayant regardés avec une curiosité peu solennelle, il indique au guide une place où nous pourrons établir notre campement et se retire.
Daringo le suit et, sans aucun doute, nous recommande chaudement : il a, du reste, reçu mission d'indiquer le but général de notre voyage et de préparer doucement les voies à notre installation possible dans le pays. Peu après, une vache grasse nous est envoyée pour notre dîner, à la grande joie de nos hommes; nous offrons à notre tour notre petit cadeau d'arrivée, et, bientôt, les indigènes, avertis par la fusillade, nous entourent en foule, nous admirent, nous écoutant parler, nous prenant les habits tout doucement, nous passant la main sur la tête et nous tirant la barbe avec une familiarité candide, pour voir si elle tient. D'autres se mêlent
à nos porteurs auxquels ils vendent du lait, du beurre, des bananes, des patates, des ignames, des haricots. L'allégresse est générale.
Ce pays est très beau.
Derrière nous, les deux sommets grandioses, le Kibô et le Kima-wenzé, ne se montrent que par intervalles au-dessus du voile de nuages dont ils se font une mobile ceinture; mais l'œil distingue nettement la grande forêt vierge, les assises énormes de la montagne, les ravins sans fond d'où monte le bruit étouffé des cascades lointaines. Autour, les champs et les jardins étalent leur luxuriante verdure, les larges feuilles de bananiers sans nombre se meuvent au vent, et ces petits enclos de draccenas où chaque famille habite, seule et libre, rappellent tout ce qu'on peut rêver de plus champêtre, de plus pittoresque et de plus doux. A droite et à gauche, mais un peu loin, s'élèvent deux collines, qui seraient ailleurs des montagnes, semées de taches blanches, nombreuses et mouvantes : ce sont des troupeaux, dont les beuglements lointains arrivent jusqu'à nous. Et en face, dans le fond, voici les eaux calmes du Dyipé qui sommeillent, et les montagnes bleues du Gwéno qui se découpent sur l'infini du ciel, et les nombreux fleuves qui serpentent dans la plaine, et la grande forêt de Kahé où ils se réunissent, et l'immense étendue du désert qu'on suit si loin là-bas, là-bas, jusqu'au point où la terre se confond avec le ciel dans l'horizon indistinct et profond du pays massai.
Cependant, dans l'après-midi, nous nous mettons en mesure d'aller présenter nos civilités à Foumba. Daringo, qui a passé la journée avec Sa Majesté, nous précède et doit nous introduire. Mgr de Courmont, qui est fatigué, n'est pas venu, et nous sommes seuls, le K A. Gommenginger et moi. C'est heureux, car, hélas!
DU KILIMA-NDJARO A ZANZIBAR 23b
notre pauvre grand roi est dans un état d'ébriété complète!
Un effet de la joie, paraît-il.
Et le voilà, assis tant bien que mal sur un petit siège de bois taillé et sculpté, à la porte d'une case élégante qu'on dirait être un clayonnage d'osier et fort bien faite : c'est le cellier royal. En face, son palais, grande maison en bois et de forme rectangulaire; à côté, une sorte de grand hangar où l'on tient les réunions; puis, un peu partout, quelques maisons destinées aux femmes et aux serviteurs : le tout entouré d'un verdoyant enclos. A notre approche; Foumba veut se lever, mais c'est pour lui une manœuvre difficile et qu'il exécute mal. Aussitôt rassis, il cherche à « reprendre des forces », en se faisant servir de nouvelles tournées de bière, une bière de banane et de millet, et nous devons nous-mêmes partager la coupe; cette boisson est du reste très bonne et bien supérieure au vulgaire pombé de sorgho des populations de la plaine. Les témoignages de sympathie abondent; mais, à mesure qu'ils se multiplient, Foumba, qui n'est décidément pas difficile pour trouver des crachoirs, bredouille, pleure, bave et bafouille d'une façon déplorable.
Tout à coup, Daringo prend la parole avec une familiarité toute démocratique :
« — Il est ivre comme une cruche pleine, dit-il au premier ministre.
« — Hein? Daringo? demande le souverain.
« — Vrai, reprend notre homme, tu raisonnes comme une calebasse...
« — Ah !
« — Connue Une citrouille...
« — Eh! Citrouille...
« — Il est impossible de parler affaire en ce moment :
°3G AU K1LIMA-NDJAR0
tu ne sais plus dire que des bêtises; tu n'y vois plus, tu craches partout, tu es ridicule...
« — Alors, buvons un coup, Daringo, buvons un coup! C'est le plaisir...
« — Non, va te coucher, mon roi. Nous reviendrons demain matin, nous tuerons la chèvre et nous ferons l'alliance.
« — Ah! que je vous aime! conclut Foumba en nous serrant les bras vigoureusement. Restez avec moi : nous nous en donnerons tous les jours jusque-là... »
Le lendemain matin, informations prises, le chef est dans une situation présentable; mais Mgr de Courmont, qui ne veut pas personnellement prendre avec lui d'engagement prématuré, nous délègue encore tous les deux vers Sa Majesté.
Elle nous reçoit cette fois à la porte de sa maison principale et nous entretient d'une manière très sympathique et très sensée. Nous disons qui nous sommes, pourquoi nous venons, ce que nous cherchons.
« — J'ai tout compris, répond en substance Foumba. Depuis longtemps, je désirais avoir des Blancs chez moi. Des Blancs qui l'ont le commerce, qui chassent les bêtes, ou qui se promènent pour s'amuser, c'est bien; mais ceux-là ne restent pas. Après nous avoir fait mettre en ligne pour prendre nos figures avec leurs machines, ils rentrent chez eux pour nous montrer à leurs femmes, histoire de dire : « Voilà les hommes du Kilima-Xdjaro; « ils ont des têtes comme des marmites... » Mais vous, c'est une autre espèce de Blancs : il y a du bon monde partout!... Votre affaire, à ce qu'on dit, c'est d'instruire
les Noirs et leur donner de votre esprit : c'est une bonne chose. Ici, nous connaissons Dieu, mais nous ne savons pas bien ce qu'il a dit...
« — Il a dit de ne pas boire comme un précipice! interrompt Daringo, en néophyte un peu ardent.
« — Eh bien! reprend Foumba, je n'en savais rien. Chacun, vois-tu, Daringo, a sa manière de faire. Il y en a qui ne boivent presque point, d'autres vont seulement jusqu'à trébucher dans les chemins; moi, quand je m'en mêle, il faut que je me saoule à fond! »
Et, se retournant vers nous :
« — Nous devons nous faire, avant tout, frères de sang.
« — Frères de sang?
« — Oui, une cérémonie de ce pays-ci, car nous ne sommes pas des sauvages, nous autres!... Tu mangeras de moi un peu, et je mangerai un peu de toi : la chose la plus simple du monde. »
Monseigneur n'était point là; le P. Auguste, sous le prétexte fallacieux que j'étais son aîné clans la carrière, disait ne pouvoir accepter cet honneur; je dus m'exécuter.
Près de là, une superbe chèvre, d'une blancheur immaculée, attend avec quelque impatience sous la garde d'un enfant : c'est la chèvre de l'alliance. Successivement, les anciens s'approchent d'elle, et crachant à la fois sur une poignée d'herbe et sur sa tête : « A Dieu, je te donne, disent-ils, avec le sérieux d'hommes qui font un acto religieux, à Dieu je te voue! » Il paraît que, cette cérémonie faite, l'animal ne peut plus rentrer dans le troupeau : il est devenu la propriété de Dieu, il est sacré; s'il n'est pas immolé sur l'heure, on doit l'envoyer se perdre dans les bois.
Quant à celui-ci, il est emmené et égorgé : le foie, qu'on montre à l'assistance, est trouvé sain et pur; puis la poitrine, passée légèrement au feu, nous est apportée au
bout d'une brochette en bois. Quant au reste, il sera en partie brûlé, en partie jeté aux oiseaux, et en partie mangé; car c'est véritablement un sacrifice, un sacrifice offert au Créateur et au Maître du monde à l'antique manière des premiers enfants d'Adam et de Noé, et il est étrange et instructif de retrouver ces pratiques religieuses au milieu de cette population isolée sur sa montagne, qui a vécu jusqu'en ces derniers temps en dehors de toute influence juive, musulmane ou chrétienne.
Mais revenons à nos moutons. Je veux dire à notre chèvre, car la cérémonie va commencer.
J'essaie d'être sérieux, mais le respect dû à la vérité historique me force d'avouer que mon confrère, derrière moi, rit d'une façon fort irrévérencieuse.
Nous voici donc en face l'un de l'autre, assis sur notre peau de bœuf. Foumba m'empoigne solidement les bras; j'en fais autant de lui. Près de Sa Majesté se tient son oncle vénérable; j'ai de mon côté notre guide. Alors, le vieux parrain du roi, passant son long index sur Pavantbras de son neveu, comme un charcutier qui aiguiserait son couteau sur une pierre, prononce solennellement ces paroles :
« — L'homme blanc de la tribu des Français — à propos quel est ton nom, ton vrai nom?
« — Le P. Le Roy.
« — Hein? Mapéra-Roua ?
« — Cela même. »
Immédiatement, tous les gosiers travaillent à répéter ce nom extraordinaire, qui vient de si loin! Quoique pas un n'arrive à un résultat satisfaisant, on trouve généralement ce nom pas trop invraisemblable. L'ancien reprend :
« — L'homme blanc de la tribu des Français, Mapé- Pioua, l'homme qui lit, écrit, regarde les montagnes,
guérit les malades, parle à tout le monde et prie Dieu, Pé-Roua est venu chez Foumba. Et il a été dit qu'il bâtira sa case à Kiléma, et qu'il y vivra, et qu'il y fera du bien. Et c'est pourquoi il veut être frère du roi.
Tous : « Oui, le frère du roi. »
« — Mais si Lapé Roua est un menteur, s'il est un voleur, s'il est un traître — et l'ancien me lance des regards effroyables — qu'il meure ! »
L'assistance répond solennellement :
« — Qu'il meure ! »
« — Si Mapéra est un ennemi, que le sang de Foumba, qu'il va boire, il le vomisse! »
Tous :
« — Et qu'il meure ! »
« Quand il s'en ira, que ses yeux passent sens devant derrière...
« — Sens devant derrière !
« — Quand il regardera, que ses paupières restent cousues...
« — Cousues !...
« — Quand il marchera, que ses jambes craquent et cassent comme un bâton vermoulu...
« — Vermoulu !
« — Quand il avancera, s'il avance, qu'il marche toujours comme l'eau du torrent...
« — Qu'il marche !
« — Quand il montera à l'arbre, qu'il y grimpe la tête •en bas, les pieds en haut...
« — Les pieds en haut!
« — Quand il se promènera, qu'il marche sur les mains les pattes en l'air...
« — Les pattes en l'air! Ah ! les pattes en 1 airl
« — Quand il mangera que son manger Tétouile.
« — L'étouffé !
« — Quand il boira, que la boisson passe et coule, comme dans un bambou...
« — Passe et coule 1
« — Quand il crachera, que rien ne sorte. « Rien!
« — Ou s'il sort quelque chose, que tout sorte. « — Tout !
« — Et qu'il soit retourné de fond en comble, le dedans par dehors, comme un sac.
« — Comme un sac !
« — Que le léopard l'étrangle.
« — Ainsi soit-il !
« — Que le lion le dévore.
« — Ainsi soit-il !
« — Que le serpent le morde.
« — Ainsi soit-il !
« — Que les hyènes se le partagent.
« — Ainsi soit-il !
« — Que les vautours lui crèvent les yeux. « — Ainsi soit-il!
« — Que le soleil lui cuise les entrailles. « — Ainsi soit-il !
« — Que le lait l'empoisonne.
« — Ainsi soit-il!
« — Que l'eau le brûle !
« — Ainsi soit-il !
« — Que le feu l'engloutisse.
« — Ainsi soit-il ! »
Le vieux sorcier s'arrête, mais c'est pour proférer avec plus d'énergie une dernière malédiction, laquelle ne peut se dire qu'en la langue de ce pays-là, et en latin.
C'est égal, on a beau se raidir contre ces éventualités terribles, l'homme le plus fort n'envisagera pas sans trouble à quel état lamentable il serait réduit, si l'une
DU K1LIMA-NDJAR0 A ZANZIBAR Ul
quelconque de ces prophéties devenait une réalité; si par exemple, on se réveillait un matin retourné comme un sac...
.! éprouve donc un vrai soulagement lorsque l'opérateur, achevant ses litanies, m'interpelle directement au nom de Foumba :
« — Mapéra, veux-tu boire mon sang ? »
Je réponds :
« — Donne !
« — Si tu le vomis, tu es mon ennemi; si tu le gardes, tu es mon frère.
« — Soit ! »
C'est maintenant le tour de Sa Majesté.
Mon parrain, reprenant sur elle la cérémonie dont je viens d'être la victime résignée, dit :
« — Et toi, Foumba, roi de Kiléma, écoute. Et vous tous, écoutez!
« Si le Père que voici, ou son frère que voilà, ou ceux de sa famille qui viendront, s'établissent ici ou voyagent ici, dans tout le territoire qui vous est soumis, et si toi, Foumba, ou un homme dépendant de toi, leur faites du mai : si vous les volez ou les laisser voler, si vous leur coupez l'eau, si vous leur [refusez la terre, ou le bois, ou les vivres, si vous faites du tort à leurs maisons, à leurs champs ou à leurs troupeaux, si vous empêchez le monde de venir à eux pour acheter et pour vendre, surtout pour apprendre à lire les paroles de Dieu, et à réciter la bonne prière, et à voir le grand sacrifice : s'ils peuvent dire un jour : « Foumba nous a trompés! ».., mort à son père, à sa mère, à ses femmes, à ses enfants, à ses oncles, à ses chcvres, à ses moutons, à ses vaches !
042 AD KILIMA-NDJARO
« Que tous ses bananiers périssent!
« Que l'eau de sa montagne se dessèche!
« Que son feu s'éteigne à jamais!
« Que sa bière lui soit un poison et qu'il en meure! »
Cette dernière imprécation fait, malgré lui, tressaillir Foumba, mais il se remet vite et pousse un vigoureux « Ainsi soit-il. »
Là-dessus l'oncle s'arme d'un couteau du pays, une sorte de poignard à double tranchant, et fait péniblement une incision dans Tavant-bras du roi et dans le mien; on presse avec énergie, et des deux côtés le sang coule. Foumba prend un morceau de viande, coupé dans la poitrine à demi rôtie de la chèvre, il la frotte vigoureusement sur la coupure de son gros bras noir, m'invite à ouvrir la bouche et me l'enfonce jusqu'au gosier. Miséricorde! Si seulement les lopins étaient moins gros, et si, derrière moi, mon confrère était plus sérieux!
Trois fois l'opération se renouvelle; mais, malgré tout,, je tiens bon, les morceaux descendent, et le public constate avec satisfaction que
Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
A mon tour, maintenant. Trois fois aussi je sers à Foumba d'énormes bouchées de viande assaisonnées de mon sang : elles disparaissent comme dans un gouffre.
Avec un sourire tout plein d'affection tendre, le roi m'introduit alors dans l'index une sorte d'anneau taillé dans la peau de chèvre : je lui en remets un autre pareil, et tout le monde se lève.
La cérémonie est finie, nous voilà frères! Foumba, rayonnant, nous prend aussitôt par le bras en disant qu'il ne peut plus y avoir rien de caché pour nous :
DU KILLMA-NDJAUO A ZANZIBAR ÏA3
il nous invite à visiter sa maison dans tous les détails; il nous montre les fusils à tir rapide qu'il a reçus en cadeau d'un voyageur américain, il nous fait voir aussi une montre qui ne veut pas marcher, quoique, dit-il, il l'ait fréquemment cognée contre la muraille. Il nous présente enfin sa digne épouse, une grande femme intelligente et pas gênée, qui arrive avec ses suivantes et ses deux enfants.
« — Des morveux comme ça, demande Sa Majesté,, vous les voulez aussi pour l'école?
;< — Précisément, mais pas nécessaire qu'ils soient morveux.
« — On vous en donnera : nous en avons des fourmilières... »
lJlus tard a lieu rechange des présents. Foumha nous envoie trois lances, trois magnifiques lances, travail des artistes du pays et qui, chez les Massais, se vendent un bœuf chacune. A notre tour, nous donnons du linge, des couvertures de laine, une hache, des perles de verre.
Le reste de la journée est consacre à la visite des alentours pour le cas où, décidément, la station se ferait ici.
Foumba nous donne des guides, et, comme des nuages menaçants semblent se former dans la plaine, il l'ait immédiatement appeler un sorcier célèbre, un spécialiste qui retient la pluie ou qui la fait, suivant les cas : le bonhomme s'engage à refouler les nuées, et nous partons.
Ce pays est superbe : splcndides vallées, combes déii-
cieuses, rivières profondément encaissées, conduites d'eau distribuées avec une habileté surprenante, grandes bananeraies, cultures soignées, petits sentiers creux et ombragés, haies vives formées d'un câprier en liane1 et entourant les petites propriétés particulières, enclos de draccenas-, berceaux de verdure et de fleurs disposés sur la porte des jardins, maisons bien tenues; là-haut la grande montagne, et là-bas la plaine immense. Tout cela est réellement gai, pittoresque et engageant. La population parait nombreuse et sympathique; ces enfants qui nous entourent, nous suivent et nous observent en souriant, seront faciles à apprivoiser. Quant aux hommes, beaucoup sont absents, étant en guerre contre Sina, roi de Kibosho, à l'ouest de la montagne.
Nous rentrons; mais déjà les nuages ont envahi la place, montant le long des vallées et couvrant tout. C'est un brouillard qui coule, froid et pénétrant, et, quand nous arrivons chez Foumba, nous sommes mouillés comme des souris dans un baquet.
« — Et ton sorcier?
« — Hélas! reprend le chef un peu honteux, il n'a pu, cette fois, retenir la pluie qu'à moitié; s'il l'avait fermée tout à fait, c'était fini pour une année entière, toutes les rivières auraient tari, et vous n'auriez plus rien trouvé pour boire! »
4 Capparis lornentosa, Lamarci;.
'Dracœna fragrans, Bro<m.
XVÏÏ
SUR LA MONTAGNE : A MOTCHi
Une vue du Kibô. — Par monts et par vaux. — M. d'Eltz et la stationallemande. — La mission de l'Église anglicane. — Chez Mandara. — Les brouillards et le coin du feu.
La nuit suivante est froide, et, malgré la couverture de laine qui nous enveloppe sur nos lits de camp, nous avons tous souffert et mal dormi. A quatre heures, Mgr de Courmont, dans sa tente, dit déjà la messe. Le P. Auguste, dans la sienne, s'entretient avec notre vieux cuisinier Séliman qu'il a recueilli chez lui et qui, ne sachant comment réchauffer ses vieux os, s'est fourré dans le sac aux oignons.
Je sors. Mais à peine ai-je mis le nez à la porte que je suis enlevé par un spectacle sublime. Là haut, sous la voûte immense d'un ciel absolument pur, étincelle, comme un dôme d'argent bruni, le superbe Kibô. Et qu'il est beau ainsi, dégagé de tout nuage, dans sa majesté sublime, dans l'auguste immobilité de son repos (fig. 46)!
La blancheur de ses neiges est éclatante; mais peu à peu, à mesure que le jour se fait, on voit s'avancer sur elles comme un doux reflet d'or qui passe insensiblement
Fig. 46. — Le Kido. — Dessin de Mgr Le Koy.
du jaune à l'orangé, de l'orangé au rouge, avec parfois quelques élancements de vert et de bleu; c'est le soleil qui, de l'horizon lointain, envoie au géant, dont le front
l'ig. UT. — La chute d'une rivière au Kilima-indjaru.
glacé domine les chaudes terres africaines, les premiers rayons de sa gloire. Plus tard, lorsque l'astre a paru, les brouillards de la grande forêt vierge montent en nuages et en peu de temps ils ont recouvert comme d'un voile les hauts plateaux et les superbes sommets.
A dix heures nous partons, mais avec la promesse réitérée et exigée que nous ne tarderons pas à revenir. Pauvre cher Foumba, mon frère, jusques à quand nous serons-nous fidèles?
Nous allons à Motchi, petit État central à l'ouest de Kiléma. C'est là que règne le fameux Mandata et que M. d'Eltz dirige la station allemande, où, depuis longtemps et très instamment, nous sommes invités par lui à « descendre », si l'on peut encore se servir de ce mot quand il s'agit d'escalader un poste qui se trouve à 1200 mètres d'altitude.
Motchi (et non Moshi, comme disent les cartes) est séparé de Kiléma par l'Etat de Kiroua, plusieurs rivières profondément encaissées [fig. 47), des ravines énormes, des escarpements formidables; c'est pour nous et nos hommes un rude exercice, qui, heureusement, ne dure guère que quatre heures {fig. hS).
Sur l'étroit sentier savamment tracé aux flancs des collines par les ingénieurs du pays, nous faisons la rencontre des guerriers de Kiléma qui rentrent de Matchamé.
Les affaires ont bien tourné, paraît-il; ils arrivent environ un millier d'hommes en tout, mais, répartis par petits groupes de dix ou de vingt, tout doucement, sans cérémonie, les uns portant encore leurs armes et leur accoutrement de guerre, les autres ayant déjà repris leur costume civil, lequel consiste à n'en avoir presque point.
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Plusieurs poussent devant eux des vaches et des veaux, c'est leur part de butin. D'autres emmènent des femmes et de pauvres petits enfants, les uns trottinant le long du sentier, les autres, trop jeunes, se cramponnant sur le dos de leurs mères avec des airs inquiets et de grands yeux effarés. Trop peu agiles pour s'enfuir à temps, ils ont été ramassés, les pauvres petits, et les voilà esclaves!
Enfin nous arrivons à la station allemande : une maison en planches, avec quelques autres cases en torchis, élégamment posée dans un bosquet de grands arbres et d'où la vue s'étend au loin, magnifique.
Mais M. d'Eltz n'est pas ici. Un sergent soudanais et chrétien qui, avec quelques noirs de la Côte, a la garde de la maison, nous apprend qu'il réside au Bas-Arousha, à deux jours de Motchi, dans la plaine d'en face, avec un sous-officier européen, M. Kayser, et une petite troupe de soldats et travailleurs.
Le lendemain, un courrier va lui porter, avec nos hommages, la nouvelle de notre arrivée; dès le 22, il nous avait rejoints.
M. d'Eltz est loin d'être pour nous un inconnu. Né en Pologne d'une noble famille qui compte en France plusieurs représentants, il a passé une grande partie de sa jeunesse en Russie, clans l'Oural, en Sibérie. Plus tard, il est venu en Afrique et nous avons eu plus d'une fois occasion, à Bagamoyo, d'apprécier la franchise, la loyauté et la simplicité chevaleresque de sa nature. Il avait souvent insisté près de Mgr de Courmont pour l'engager à fonder au Kilima-Ndjaro une mission; mais les circonstances avaient fait différer l'entreprise, et aujourd'hui
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Fig. 48. — Une ravine au Kilima-Ndjaro.
qu'elle paraît devoir aboutir, M. d'Eltz en est particulièrement heureux.
Cependant, aussitôt après notre arrivée à Motchi, notre premier devoir avait été d'envoyer saluer Mandara, le sultan du lieu et le chef principal de tout le Tchaga. Mais, à cause du brouillard épais qui nous enveloppe, nous ne pouvons y aller nous-mêmes. Notre ambassadeur nous excuse, et à sa visite répond bientôt celle d'un ministre de Sa Majesté, un vieux garçon sec et point sot, coiffé d'un bonnet de coton, suffisamment sale, et avec lequel (je veux dire avec le garçon,), nous avons en swahili une conversation intéressante.
Le lendemain, beau temps. Mgr de Courmont est fatigué; mais le P. A. Gommenginger et moi, descendons en son nom pour faire la visite réglementaire. Sur notre chemin, nous trouvons la mission anglaise établie ici dès 1885 par le Bishop Hannington et dépendant de la Church Missionary Society, dont le chef-lieu est à Mombassa. Nous y entrons, et j'ai le plaisir d'y retrouver le docteur Baxter, médecin-major, que je connais de vieille date. Le Directeur spirituel de la mission, le Rcv. Steggal, n'est pas là. Informé en toute hâte par l'agence de Mombassa qu' « un parti de Romanistes » se dirige vers l'Intérieur, il est vite allé conclure des arrangements à Tovéta — on nous en a prévenus — et, sans plus attendre, il a construit sur les bords de la rivière une case afin de pouvoir montrer à ces terribles « Romish Priests » que la place est déjà prise par l'Eglise anglicane. En fait, il faut bien avouer que, si tout ae même nous voulions nous établir en cette oasis, nous serions médiocrement effrayés de l'épouvantai! qu y a
mis l'excellent homme. Mais, faut-il le dire en passant, il y a au Zanguebar deux Sociétés principales de missions anglicanes dont l'esprit est aussi différent que la doctrine. Pendant que Tune, la mission des Universités, à Zanzibar, fait les efforts les plus sincères pour se rapprocher de plus en plus de la grande famille catholique dont elle partage presque toute la foi, plus d'un membre de l'autre, à Mombassa, nous parait appartenir à l'époque où l'on croyait fermement, comme un dogme, que les catholiques romains adorent les idoles de tout leur cœur, que les prêtres sont possédés du Diable et que le Pape a les pieds fourchus, preuve qu'il est bien l'Antéchrist. Il est de règle que tout numéro de leur Revue principale, le Church Missionary Intelligencer, contienne quelque vieille rengaine contre Rome, usée depuis deux ou trois siècles, mais toujours bonne à servir. On ne peut dire cependant que ces braves gens n'aiment pas le progrès : les derniers canons de l'Eglise anglicane contre les superstitions catholiques dans l'Ouganda ont été, comme chacun sait, ces excellentes mitrailleuses Maxim...
A part cela, je m'empresse d'ajouter que le docteur Baxter, à ma connaissance, n'a jamais commenté l'Apocalypse contre nous, et pendant notre séjour au Tchaga, nous aurons occasion, non seulement de nous connaître davantage, mais de faire ensemble de véritables parties d'amis.
Dans son état actuel, la mission de « nos frères séparés » se compose de deux cases en torchis de forme rectangulaire et d'architecture modeste. Le Rév. Steggal, quand il est là, y explique des textes à quelques enfants, et le docteur Baxter accueille avec dévouement toutes les infirmités qui recourent à lui.
L'un de ses clients est précisément Mandara lui-même; mais malade et médecin sont peu satisfaits l'un de l'autre, le premier parce qu'il ne guérit pas, et le second parce qu'il sait trop bien qu'on jette ses médicaments par la fenêtre.
Enfin nous arrivons chez le fameux chef qui, avec Mirambo du Nyamouézi, Miséri du Katanga, Makoko et Mtésa, a eu la gloire d'attirer sur lui l'attention clés voyageurs européens et de faire imprimer son nom africain sur leur livre. Aussitôt annoncés, nous sommes introduits.
La maison est de forme rectangulaire et divisée en trois pièces. Bâtie dans le style swahili par clés ouvriers de la Côte, elle me paraît cependant moins bien réussie que celle de Foumba; mais peut-être suis-je porté à trouver mieux fait tout ce qu'a fait « mon frère ».
Mandara ifig. 1x9) occupe la partie centrale, assis sur un lit qu'il ne quitte plus, et vêtu d'une longue robe de toile blanche : sur la tête, un bonnet de coton, cette institution nationale de mon pays qu'on est si flatté, même au centre de l'Afrique, de voir appréciée à sa juste valeur par les peuples et les rois; une couverture de laine blanche sur les pieds; au cou, un simple collier de perles bleues; au poignet droit, un bracelet de cuivre, e,t c'est tout. L'homme, grand et bien fait, parait avoir cinquante ans : l'un des yeux est misérablement poché, mais l'autre, qui en vaut deux, brille d'un merveilleux éclat. Le ne/, est légèrement aquilin, quoique large à sa base, et le visage imberbe apparaît d'une régularité remarquable. Tous tes Européens qui ont passé chez Mandara ont constaté en lui deux maîtresses qualités : son intelligence rare et sa
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scélératesse hors ligne. Pour nous, qui plusieurs fois ensuite l'avons revu, soit seuls, soit avec Mgr de Courmont, nous n'avons à en porter qu'un témoignage unanime : c'est que nous avons été frappés de sa physionomie si prompte à traduire ses sentiments intérieurs, de son air affable, poli et distingué, de sa conversation particulièrement intéressante. Il était trop jeune pour avoir connu Rebmann, le premier des Européens venu au Kilima-Ndjaro. Mais il se rappelle parfaitement le baron von der Decken en 186-2, l'anglais New en 1873, Thomson en 1883, Johnston en 1885, plus tard les voyageurs allemands. Sur tous à peu près, il peut, au besoin, fournir des histoires aussi curieuses que celles qu'ils ont données sur lui. Il avait, nous dit-il, entendu parler des Français, mais il n'en avait jamais vu, et nous sommes heureux, en lui en présentant des spécimens, de rectifier quelques-unes des connaissances historiques qui lui avaient été données sur cette intéressante tribu. Réciproquement, sur le Tchaga, ses habitants, ses usages, ses croyances, son gouvernement, sur l'histoire même de sa vie, Mandara nous donne, sans la moindre hésitation, les détails les plus complets. Il parle swahili très couramment, comme le massai, et, sans une minute d'ennui, nous avons eu avec lui des conversations de deux heures. Allez donc en faire autant chez n'importe quel souverain d'Europe!
Du reste, Mandara est en relations avec l'empereur d'Allemagne et il parle volontiers de ce parent lointain. Il y a quelque temps, il a laissé partir en Europe, à la suite d'un voyageur allemand, trois jeunes gens du pays, des bergers, que les journaux se sont empressés de
décorer du titre de princes, ambassadeurs et ministres plénipotentiaires, venus pour mettre aux pieds de S. M. Guillaume II l'Afrique en général et le Kilima- Ndjaro en particulier. Nous retrouvons aujourd'hui ces braves garçons, qui ont trouvé moyen de l'aire ainsi, sans aucuns frais, une exploration fort intéressante au pays des Blancs. On aime naturellement à recueillir leurs impressions. Eh bien! sait-on ce qui, à Berlin — ils n'ont vu que l'Allemagne — a le plus frappé l'imagination de ces primitifs? C'est l'énorme quantité de vaches qu'ils y ont vues, un jour de foire! Quant au reste, ils sont rentrés complètement désillusionnés. Ils avaient toujours pris les Européens pour des gens riches et savants, des espèces de demi-dieux.
« Mais, figurez-vous qu'on voit là des Blancs, de vrais Blancs, balayer des chemins dans les villes, porter de l'eau, raser les chiens, ramasser des crottes! Cependant il y en a de riches, celui, par exemple, qui possédait toutes ces vaches; mais ceux-là ne sortent jamais. Ils habitent de grandes maisons de pierres, dans des chambres qui reluisent comme des miroirs et assis du matin au soir dans des chaises rembourrées: de linge; auprès, il y a une petite boite remplie de sciure de bois, à côte de laquelle on crache. Il est vrai, ceux-là sont heureux: leur occupation unique est de se fourrer les mains dans les poches, tout le temps. Mais, pour ceux qui viennent chez nous, souffrir et peiner, pour sûr ils n'ont pas de chaises rembourrées do linge : ils sont envoyés par les autres et doivent être bien misérables... »
Mandara rit beaucoup de ce compte rendu de ses ambassadeurs. Cette première audience so termine par la visite que nous faisons des cadeaux reçus de l'empereur ; un anneau, des couvertures de laine et de soie, deux cuirasses, des canons, des fusils, des montres, des
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trompettes, deux machines à coudre, des bêtes en carton, Il nous demande notre avis : évidemment, nous trouvons cela très impérial.
Ainsi se passent à Motchi quelques jours heureux, employés en visite, en études et en courses. Il y a des moments délicieux, l'après-midi, le soir, quand le soleil va se coucher derrière l'immense pyramide du Mérou et que les troupeaux rentrent lentement en se renvoyant leurs beuglements par-dessus les collines. Mais il y a aussi des matinées bien grises, où le thermomètre descend à 8 degrés centigrades et au-dessous. Parfois, un brouillard intense nous enveloppe et, de temps à autre, son humidité froide se transforme en une pluie fine et pénétrante qui nous glace : nous ne nous retrouvons plus en Afrique, mais en Europe, et dans ces vilains jours d'automne où tout est boue, brume, froidure et mélancolie. Nos hommes, à l'abri sous les cases de la station, se rassemblent autour de petits feux insuffisants
Mais celui de tous qui parait le plus souffrir est notre pauvre vieux Séliman. Depuis que nous sommes au Kilima-Ndjaro, il ne quitte plus sa cuisine. Accroupi, il emploie son temps à remuer les tisons et à se passer la main, sa grande main de gorille, sur sa figure ravagée. De longtemps, il ne s'est plus lavé — l'eau étant beaucoup trop froide — et, comme ses longs doigts travaillent successivement dans le charbon, la suie, la cendre, l'huile, la graisse, pour se porter de là sur son crâne et sa face, il a fini par faire de sa tête raboteuse un tableau tout à fait extraordinaire. Au milieu des couches de cette peinture primitive dont il s'est involontairement décoré, ses yeux paraissent seuls vivre, ronds, noirs et brillants, comme des grains de rosaire. Le reste est un mélange confus de taches indécises, avec quelque chose comme une bosse et un trou : le nez énorme et la bouche sans
DU KILTMA-NDJARO A ZANZIBAR
dents. On dirait une boule de jeu de quilles décorée par un enfant... D'ailleurs, il me paraît méditer beaucoup, et, comme la méditation amène quelquefois l'assoupissement, on le trouve généralement roupillant sur ses genoux, jusqu'à, ce que, réveille par ses propres ronflements, il regarde autour de lui, comme il arrive toujours en pareil cas, jette un oignon dans la casserole, à tout hasard, pousse un tison sous la marmite, se repasse sur la tête sa main pleine de graisse et de charbon et recommence à roupiller.
Pauvre vieux Séliman! Nous souffrons sincèrement de sa peine, d'autant que, dans ces conditions, tous nos diners sont des désastres!
AU CENTRE, FOUMBA.