SUR LA MONTAGNE : MATCHAMÉ
En route pour Matchamê. — Révolution et guerre civile. — L'aspecl général du pays. — Une position intéressante : en face de l'Éternité,
Les conversations que nous avons eues avec Mandara, non moins que les renseignements que nous tenions d'ailleurs, nous avaient convaincus que notre exploration du Kilima-Ncljaro ne serait pas complète si nous ne visitions la partie occidentale de la montagne.
Le 24 août, nous nous remettions donc en route, mais cette fois avec M. dEltz qui avait voulu mettre à notre disposition, avec la connaissance qu'il a du pays et l'autorité dont il y jouit, sa cuisine et sa garde. Tous les impotents — le pauvre vieux Séliman est du nombre • — restent à Motchi, et par une claire après-midi, nous descendons rapidement les pentes de la montagne, tournons à l'ouest, traversons en bas le district d'Ourou, et après avoir passé la pivière Ra.au, nous allons camper pour la nuit près d'un ruisseau où de nombreuses traces d'éléphant attirent notre allcntion : ici des fientes énormes, là des pas dans la boue, ailleurs des coulées dans les bois, souvent des restes de poils aux arbres contre
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lesquels ils se sont froltés. A ce sujet, un noir de noire escorte prétend même que ces illustres pachydermes, quand ils sont trop grands, ne pourraient plus se relever s'ils se couchaient, et c'est pourquoi, lorsqu'ils veulent dormir, ils s'appuient contre les grands arbres...
Le lendemain, après une marche assez pénible à travers un pays désert et le passage de trois rivières importantes, YOumbo, le Magowa et le Wérou-Wérou, laissant à droite le* districts de Kibosho et de Kindi, nous remontons brusquement au nord et nous nous engageons dans une forêt épaisse où heureusement deux guides de Mandara nous précèdent. Point de chemin; car elle ne mérite pas ce nom, la sente étroite qui court vaguement sous les branches et parmi les lianes. Nous ne marchons plus, nous rampons, nous glissons, nous sautons, selon les cas. Les porteurs ont encore plus que nous à souffrir avec leurs fardeaux qui, à chaque instant, s'engagent dans la brousse. C'est que nous allons à Matchamé, le plus étendu et le plus beau des districts du Tchaga, parait-il, mais qui, pour \e moment, est en révolution et en guerre. L'ancien sultan étant allé rejoindre ses pères, ses deux fils restent en présence, également désireux de lui succéder pour rendre la patrie heureuse. Ngaméni, d'un coté, soutenu par Mandara, de Motchi; Shangali, de l'autre, protégé par son voisin Sina, de Kibosho. C'est contre Sina et Shangali que les guerriers alliés de Foumba, Mandara et Ngaméni, sont venus opérer ces jours derniers; mais, désespérant de triompher de leurs adversaires, ils se sont de nouveau retirés chez eux, emmenant quelques vaches avec leurs veaux, quelques femmes avec leurs enfants, et laissant le pays un peu plus troublé qu'auparavant, et plus ruiné.
M. d'Eltz, à son tour, voudrait étudier la situation, et nous l'accompagnons pour nos affaires. Mais, de crainte
d'être attaqués par Sina, nous avons dû prendre un chemin de détour, et c'est pourquoi nous voilà dans la ibrèt. Après une longue marche, nous arrivons enfin à un point où l'on remarque sur l'étroit sentier, disposés l'un près de l'autre, en une interminable série, des restes de petits feux de bûchettes; c'est le campement original des guerriers de la triple alliance. Ils ont passé la nuit ici, couchés en file et protégés par l'impénétrable forêt mieux que par toutes les casemates qu'ils auraient pu construire. Enfin le bois cesse et le pays se découvre : il est magnifique.
Averti par un courrier, Ngaméni envoie à notre rencontre une petite escorte, nous invitant vivement à venir camper près de sa résidence, « car, dit-il, le pays est en feu et le danger est grand ».
Nous descendons par une pente rapide, une pente qui ressemble à un escalier, dans le lit profondément encaissé d'une forte rivière, le Kikavou (Litt., « Rivière Sèche »), qui coule avec fracas comme entre deux murailles énormes. Nous le passons à gué, non sans peine, nous remontons sur l'autre bord, et nous voilà chez Ngaméni. Le pauvre garçon, fils aîné de son père et ne demandant pas mieux que d'en être l'héritier, se voit comme exilé dans son propre pays. En effet, pendant que son frère Shanghali en occupe la partie supérieure, son oncle, un révolté aussi, est presque indépendant vers l'ouest; à l'est, Sina couvre tout de ses guerriers, et lui, Ngaméni, n'a guère que le Bas-Matchamé, où plus d'un groupe attend comment tournera le vent pour se donner au plus fort. Quant à la partie centrale, où résidait l'ancien souverain, elle est pour le moment abandonnée et sert d'arène commune où se rencontrent les combattants. Décidément le métier de roi n'est pas toujours commode.
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A Matchamé, comme dans tout le reste du pays Tchaga, il n'y a pas de village proprement dit : chaque famille réside chez elle, dans son enclos, et au milieu de ses terres ((îg. 50). En temps de paix, ce système est parfait. Mais, dès que la guerre survient, ces familles peuvent être massacrées ou capturées l'une après l'autre. Aussi, sur le bord des rivières, qui ont toutes un lit très profond et dont il est impossible d'empêcher ou de détourner le cours, on a créé de vastes camps retranchés où se réfugie, où s'entasse la population, avec tout ce qu'elle peut emporter : mobilier, provisions et bétail. Ces camps sont entourés de fossés prodigieux d'au moins 3 à k mètres de largeur sur 6 et 8 de profondeur : on pénètre au village provisoire au moyen d'une passerelle qu'on peut retirer à volonté. Ces fossés, qui supposent un travail énorme, sont creusés par un courant d'eau qu'on y dirige pour ramollir et emporter les terres et dont on seconde l'action avec de grandes pièces de bois.
Le campement qu'occupe Ngaméai se compose d'environ trois cents huttes construites à la hâte; en face, de l'autre côté de la rivière, on en voit un autre pareil. Nous y faisons plusieurs visites : c'est vraiment triste ! Tous ces pauvres gens sont littéralement les uns sur les autres, et à peine pouvons-nou< trouver où mettre le pied. Avec cela beaucoup de malades, quelques mourants, de la dysenterie, de la variole, une misère profonde, une gêne extrême, une malpropreté dégoûtante. Du moins avons-nous le bonheur, au milieu de toute cette misère, de faire quelques baptêmes d'enfants, les prémices du Kilima-Xdjaro : puissent les âmes de innocents, à leur entrée au ciel, intercéder pour leur pays et y attirer la miséricorde et le salut !
Ngaméni, qui paraît avoir vingt ans, n'a l'air ni d'un grand guerrier ni d'un grand diplomate, malgré la longue pièce de toile rouge dans laquelle il drape de la tête aux talons Sa Majesté contestée. Du reste, il nous reçoit comme de véritables sauveurs. Sans discussion, il accepte de M. d'Eltz toutes les propositions qui lui sont faites; et quand il apprend que, nous, nous pourrions peut-être consentir à fixer notre demeure en son pays, il est ravi : ses ministres, ses conseillers, toute la population partage son bonheur.
Malheureusement, dans des circonstances pareilles, est-ce prudent, est-ce possible? Mgr de Courmont, qui a la responsabilité finale, craint une catastrophe. Le P. Auguste et moi, qui avons le droit d'être moins . sages, pensons à l'influence extraordinaire que la situation même pourrait donner à la mission, et, en attendant, pendant les trois jours qui suivent, nous obtenons de vaguer tous les deux aux alentours pour étudier le pays et ses habitants, à condition néanmoins que nous nous abstiendrons de pénétrer en amont dans la zone dangereuse.
Nous suivons la consigne; mais peu à peu cependant on s'enhardit jusqu'à la dépasser légèrement et, le troisième jour, au matin, nous voilà partis plus alertes que jamais.
Au reste, point d'intention mauvaise : nous n'avons avec nous que deux hommes et un fusil, plus un cartable pour l'herbier, un flacon pour les insectes, et un filet à papillons. Aucune provision. Tout doucement, nous remontons les bords de la rivière. Voici les bananeraies ravagées, coupées, saccagées; les prises d'eau retenues;
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les cases renversées, les bois qui les soutenaient brûlés, les ustensiles de cuisine brisés; çà et là, un crâne à demi rongé par des hyènes. C'est un spectacle désolant, c'est la guerre! Quant aux pauvres gens qui vivaient heureux dans ces paisibles enclos, où sont-ils? Hélas! demandez-le aux négriers musulmans de la Côte, aux propriétaires de Mombassa et de Pangani, aux planteurs de Pemba...
Mais avec cela, quel beau pays ! Ce ne sont plus, comme à Motchi et même à Kiléma, ces séries de collines et de ravins jetés dans un désordre fatigant; mais, du pied de la montagne, le sol va s"élevant par une pente douce et uniforme jusqu'aux vastes prairies alpestres qu'on aperçoit là-haut, au-dessous de la grande forêt vierge d'où descendent les eaux en fleuves, en rivières, en torrents, en ruisseaux, pour répandre sur cette immense et fertile terrasse de Matchamé la richesse et la vie. Dominant tout de sa majesté sereine, le merveilleux Kibô se dresse ici plus rapproché et plus chargé de neiges, pendant que, à l'horizon lointain, la tête déchiquetée du Kima-wenzé coupe le ciel de son noir profil. Pour compléter le tableau, ici, tout près, derrière seulement les vertes plantations de l'autre rive, des nuages blancs et légers, comme un immense voile de gaze régulièrement tendu, flottent et montent (fig. 51). Et nous allons, nous allons toujours...
« — Dites? Si nous descendions dans la rivière ? » Nous y descendons. L'eau roule avec fracas à travers d'énormes blocs de lave noire et çà et là dans les endroits où elle se repose de sa course effrénée, des bandes de poissons argentés passent et se poursuivent. « — Si nous passions sur l'autre bord? » Voici un sentier pour y monter : nous y sommes. Personne aux champs ni sur les chemins. Toute la population
s'est retirée, laissant à qui veut les prendre les superbes régimes de bananes glacées qu'on rencontre partout, mûres à point, tantôt portés sur des troncs gros comme le corps d'un homme, tantôt tombés à terre et pourrissant là. De temps à autres, quelques cases abandonnées.
Allons toujours. Dans un bosquet de grands arbres, nous découvrons tout à coup des maisons en ruines entourées d'une forte estacacle en madriers parfaitement travaillés : ceci n'est plus de l'ordinaire. Les habitations elles-mêmes ont des portes dont les planches ont presque un mètre de largeur. De tous côtés, des ustensiles de cuisine, d'énormes vases à faire la bière de millet, des tambours crevés. Au milieu du village court en cascade un petit ruisseau animant seul de son gazouillis perpétuel la solitude de ces tristes ruines. Plus tard, nous apprîmes que c'était là l'ancienne résidence du roi, le palais, et ce sera, si nous voulons rester chez lui, l'emplacement que Ngaméni nous destine, avec les bananeraies qui l'entourent. Quelque chose comme les Tuileries du Matchamé.
« — Si nous montions jusqu'à ce plateau? »
Et nous y montons. Il faut vous dire que le P. Auguste a le caractère très bien fait: nous sommes toujours du même avis. Dans l'herbe, des trous, creusés de mains d'hommes, se révèlent sous nos pas : il parait que les Tchagas en cas de guerre se réfugient clans ces cachettes, s'y dérobent aux coups de l'ennemi et, au besoin, y attendent les envahisseurs qu'ils frappent à la dérobée. De là nous dominons le pays et notre vue s'étend au loin sur les campagnes.
« — Si maintenant nous allions jusqu'à ce tertre qu ou voit là-haut? »
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Mais voilà que tout à coup des cris étranges, plusieurs fois répétés, partent de l'autre côté de la rivière, rappelant ces avertissements que les vieux guerriers de-; Gaules s'envoyaient à travers les genêts ; peu après, d'une bananeraie voisine sort un individu qui rentre aussitôt, et, en moins de trois minutes, nous sommes entourés d'une bande nombreuse de grands gaillards armés de lances, de flècbes, de fusils, de casse-tète, et chargés des costumes les plus bizarres.
Tout le monde parle à la fois : on nous harcèle, on nous presse, on nous pousse, on nous bouscule, on nous fouille, et dans les cris qui retentissent nous distinguons bientôt ceux-ci :
« Des sorciers! Des espions! Tuons-les! »
Un grand escogriffe fait sur lui-même un tour rapide, pousse un hurlement sauvage, et, à plusieurs repri plonge en avant sa lance, qui, par bonheur, n'atteint que nos habits [fig. 52).
On l'arrête enfin :
« — Je crois, dit le P. Auguste devenu très pâle, qu'il est temps de se préparer.
« — Attendons que l'un de nous tombe, fais-jc à mon tour, pas très monté en couleurs non plus; l'autre lui donnera l'absolution et la recevra. »
Par bonheur, nous ne laissons paraître à l'extérieur aucune des émotions qui nous agitent. Au reste, puisque le missionnaire, comme le soldat, doit un jour tomber quelque part au cours de la bataille où il s'est librement engagé, autant vaut le Kilima-Ndjaro que les marais de la Côte, un coup de lance qu'un accès de fièvre, et sur la pauvre guenille que l'homme appelle son corps, l'ombre
Fig. 52. — Le coup de lange. — Dessin de Mgr Le Roy.
amie des larges bananiers que celle des saules pleureurs et clés maigres cyprès. Ici, du moins, nous aurons trouvé le bout du chemin clans l'exercice de nos fonctions apostoliques, quoique légèrement en contrebande, en cherchant un endroit nouveau pour y dresser la croix du Rédempteur et y établir son Autel. Ce sera pour obtenir du portier du Ciel une entrée de faveur, une petite recommandation !
Mais les deux hommes qui nous suivent paraissent diriger leurs esprits clans un autre ordre d'idées : ils sont muets comme des poissons, ahuris, tremblants. Avec des airs fort étonnés de tout ce tapage, calmes, aussi souriants que possible, nous demandons un peu de silence et finissons par l'obtenir. Du milieu de la bande endiablée sort alors un individu parlant swahili — l'interprète des négriers — ; c'était tout à l'heure l'un des plus enragés; mais enfin on pourra quand même avec lui savoir pourquoi nous serons transpercés, et ce sera, comme on le pense, une grande consolation.
« — Qui êtes-vous? demande-t-il insolemment.
« — Tu vois bien. Si c'est possible de recevoir aussi malhonnôtement des voyageurs qui viennent d'aussi loin pour vous voir !
« — Des voyageurs, toi?
« — Mais oui, des hommes qui ont entendu parler de ce pays comme d'un beau pays et qui se promènent... A présent, s'il est défendu de regarder cette montagne, vous n'aviez qu'à le dire : on l'aurait regardée de plus bas!
« — Est-ce que tu ne sais pas que Matchamé est en guerre? Quand on veut se promener, on choisit d'autres moments. Pourquoi as-tu campé chez Ngaméni?
« — li faut bien camper quelque part. L'autre jour chez Foumba, hier chez Mandara, aujourd'hui chez Ngaméni, demain chez Sina, nous allons partout.
TT8 AL' KlLlMA-XD.ÏAlKi
« — Domain chez Sina?
« — Oui, c'est notre grand ami, Sina.
« — Comme ils savent faire les innocents! Mais attendez : ils seront bien pris... Voyons, pourquoi ces machines-là? Est-ce que nous ne voyons pas que cela ne peut servir qu'à ensorceler le pays? »
Dans la foule :
« — Ah! Ah! les voilà perdus! Jamais ils ne se tireront de là! »
Nous répondons :
« — Ces machines? Comment! toi qui es un homme d'esprit, qui parles swahili comme un maitre, tu ne vois pas que c'est pour ramasser des papillons et des herbes? Tiens, regarde... grand sot! Des herbes, vous, vous n'en savez rien faire; nous autres, Européens, nous en tirons des médecines. »
Et me tournant vers le P. Auguste :
« — ■ C'est dégoûtant, lui dis-je en swahili, de manière à être bien compris, d'être reçus de cette façon par ces gens-là, nous qui voyageons pour le bien de L'humanité souffrante!
« — Vrai, répondit-il, ce n'est pas encourageant; tant pis pour eux si, la lune prochaine, la variole les enlève! »
« — Vous êtes des espions, reprend l'interprète, et derrière vous il y a par là des soldats cachés, hein! pas vrai?
« — As-tu perdu la tête, ou nous prends-tu pour des imbéciles? Mais si nous avions voulu espionner, nous ne serions pas venus en plein jour et nous aurions pris comme guides des hommes de Ngaméni! Vous faire la guerre?... Tenez, voilà ce qui nous reste de poudre et de plomb. »
Et, ce disant, je distribue à l'assistance un peu de plomb et de poudre que, par hasard, j'avais en poche.
Ce petit cadeau, en apparence si contraire à nos inte-
rets, les désarçonne. Ils parlent entre eux, échangent leurs impressions, se consultent. Un jeune homme que nous avons su plus tard être Shangali lui-même, le frère ennemi de Ngaméni, parait prendre grand plaisir à nous considérer, et de notre côté nous lui trouvons vraiment une bonne figure : en d'autres circonstances, nous deviendrions bien vite grands amis. Pour le quart d'heure, qui, en somme, ne déborde pas de gaieté, on nous propose après discussion la transaction suivante : au lieu de nous occire tout à fait, sans savoir en fin de compte qui nous sommes et ce que nous voulons, on renverra l'un de nous au camp et l'on gardera l'autre comme otage.
Faute de mieux, nous acceptons ce modns vivendi. Mais alors nous ne nous entendons bientôt plus, nous deux, pour savoir qui restera et qui s'en ira. A la fin, le P. Auguste, comprenant que le danger est le même, au fond, le long du chemin et au milieu de cette troupe, consent à s'en aller avec nos deux hommes, conduit par un peloton de soldats, tandis que j'aurai l'honneur de rester prisonnier de guerre jusqu'à plus ample informé. En fait, je ne suis pas d'abord fâché de cette solution, persuadé que je m'entendrai fort bien avec ces braves sauvages : je leur apprendrai, pour commencer, à jouer à pigeon-voie, je leur conterai. des histoires de chez nous, je leur taperai sur le ventre, etc.
Mais, calculant ensuite quel embarras ma détention va causer à Mgr de Courmont et à M. d'Eltz, je me ravise :
« — Rester avec vous, dis-je d'un air soucieux, je veux bien: vous m'avez l'air de si bonnes gens! — Ici une petite pincée familière sur l'épaule du général en chef. — Seulement, je vous avoue que j'ai une faim terrible et que mon estomac d'homme blanc n'est pas habitué à votre nourriture : tous les oiseaux ne mangent pas les mêmes graines. Que ferez-vous de moi? Et si je suis malade? Et si
je meurs? Il y a des bêtes qui ne supportent pas l'esclavage un seul jour... »
S'emparant de cette idée, Haraisi, qui est un hâbleur de grand mérite, mais dont la peur avait jusqu'ici paralysé les facultés, s'empresse d'ajouter que, en effet, il oubliait de les avertir que, si je succombe entre leurs mains, moi, le premier Européen venu jusqu'ici, ce sera pour le pays une affaire dont on parlera longtemps depuis Mombassa jusqu'au Kavirondo... Les troupeaux de bœufs, bonsoir! Et les champs de bananiers! Et les rivières, surtout les rivières!... Ah! Matchamé! Matchamé! qui as mangé la peau du premier Blanc qui t'avait salué!... Après cela, fais ce que tu voudras! On verra... »
Très attentifs, les nobles guerriers se regardent, et après un silence :
« — Partez vite, crie le plus vieux de la bande, tous, tous, et emportez vos machines! »
Tout doucement, nous rebroussons chemin, et comme on nous épie, comme peut-être on nous suivra, aussitôt que nous pouvons mettre une haie entre nos observateurs et nous, nous nous glissons à travers les champs, loin des sentiers, puis vite, vite, nous traversons la rivière et regagnons notre campement.
Il est presque nuit. Peu à peu rentrent les soldats de Ngaméni qu'on avait depuis midi envoyés de tous côtés à notre recherche. Au souper qui nous attend, nous donnons de notre absence prolongée une explication peu satisfaisante, mais, du moins, de notre appétit ressort nettement ce fait : c est que, grâce à Dieu, nous vivons encore !